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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 783 - novembre 1980

 

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N° 783 - novembre 1980

L’écologie et nous   (Afficher article seul)

Conte à rebours d’un grand-père gâteux   (Afficher article seul)

Le rétroviseur   (Afficher article seul)

Au fil des jours   (Afficher article seul)

Est-ce bien la panacée    (Afficher article seul)

Bon appétit quand même   (Afficher article seul)

Et tré...passons la monnaie !   (Afficher article seul)

Trop simple !   (Afficher article seul)

Construire ou détruire   (Afficher article seul)

La carte « Innovatron »   (Afficher article seul)

Ils y viennent !   (Afficher article seul)

Le capitalisme est honnête !   (Afficher article seul)

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L’écologie et nous

par M.-L. DUBOIN
novembre 1980

A la suite d’une information parue dans la presse, et qui nous classait parmi les écologistes français, nous avons reçu un abondant courrier nous demandant de préciser notre action écologique . Ce courrier met en relief la prise de conscience d’un grand nombre de nos contemporains à propos de la dégradation de notre environnement, mais manifeste en même temps une certaine déception devant la dispersion, et par conséquent le manque de force, des groupements qu’on réunit communément sous le nom vague d’écologistes.

L’écologie, en fait, est la science des rapports entre les êtres vivants et leur milieu naturel. C’est bien faire de l’écologie que de constater, comme nous le faisons, que l’homme a acquis depuis peu un pouvoir considérable sur son environnement. Depuis un siècle (ce qui n’est rien en comparaison des centaines de milliers d’années pendant lesquelles il n’agissait pas beaucoup plus que d’autres mammifères) il a mis la nature à son service. Et depuis quelques dizaines d’années il a même mis au point des moyens tellement gigantesques qu’il est capable de détruire la planète. Comment ne pas se soucier d’une aussi épouvantable responsabilité ?

La prise de conscience ne s’est cependant pas faite au niveau des « responsables », c’est-à-dire des élus et des gouvernants. Elle s’est faite d’abord au niveau de « marginaux », c’est-à-dire de ceux qui pensent tout seuls, ce qui leur permet de s’affranchir des idées toutes faites qui pour les autres constituent le plus souvent des œillères. Certains ont été sensibilisés par l’atmosphère polluée qui règne dans les grandes villes. D’autres, par la désertification des campagnes et la transformation des pâturages de montagne en stations de sports d’hiver. D’autres par l’épuisement, physique et mental, qu’entraîne une vie de travail passée à la chaîne ou à faire un boulot sans aucun intérêt. D’autres sont outrés par la publicité déchaînée qui fait de tout être humain une « cible » qu’il faut amener, par tous les moyens, et surtout en agissant lâchement sur son subconscient et sur ses faiblesses, à consommer, consommer n’importe quoi, consommer n’importe comment. Ce sont peut-être ces derniers qui ont, jusqu’ici, crié le plus fort, en mai 68 surtout, pour dénoncer la « société de consommation ». Il est à prévoir qu’un autre mouvement de révolte, plus violent et encore plus général, s’élèvera pour dénoncer le crime qui consiste à utiliser les ressources de la nature et l’ingéniosité humaine pour fabriquer des armes dont la puissance est à peine imaginable, alors que le dixième des sommes qui y sont consacrées pourrait empêcher qu’un milliard d’êtres humains vivent dans la misère, à côté.

*

Nous avons, dans ces colonnes, dénoncé depuis quelque quarante ans toutes ces nuisances, toutes ces inepties et tous ces crimes. Mais en y réfléchissant, nous allons plus loin, nous allons jusqu’à la racine : nous dénonçons la cause qui nous apparaît commune à ce qu’une multitude de groupes et d’associations dénoncent séparément.

Pour nous, la racine du mal est dans le maintien de relations économiques qui sont totalement périmées. On a voulu conserver les lois économiques issues de l’ère de la rareté, de l’époque où l’homme devait nécessairement, pour obtenir quoi que ce soit, l’échanger contre quelque chose, son travail par exemple. Aujourd’hui, le chômage ne cesse de croître dans des pays qui ne savent plus à qui vendre tout ce qu’ils produisent ! Cette absurdité engendre tous les maux qui sont dénoncés çà et là. Passons-les brièvement en revue.

Les campagnes sont désertées. Pourquoi ? Dans l’agriculture comme dans l’industrie, la loi du marché est faite par les plus « gros », ceux qui ont le plus de moyens. Et comme ils suffisent à approvisionner le marché, les entreprises familiales disparaissent. D’autant que la spéculation sur les terrains va bon train, si bien qu’un paysan trouve son avantage à vendre ses terres à un promoteur plutôt qu’à les cultiver. Et les beaux pâturages se recouvrent d’immeubles de béton.

Dans bien des pays où les pauvres meurent de faim, la dégradation du sol est au moins aussi grave, pour des raisons semblables, dénoncées, par exemple, par F. Foulon [1] : les riches ont acheté les bonnes terres que, le plus souvent ils laissent en friche. Alors les pauvres doivent se contenter des plus mauvaises terres, celles qui sont mal placées, plus haut, par exemple, là où la culture, souvent mal conduite, par nécessité ou ignorance, dégrade le terrain d’une façon qui peut être irrémédiable.

La pollution de l’air ? Il faudrait des pages pour en analyser les causes [2], mais sous chacune d’elles se cache un profit pour quelqu’un : les industriels ne veulent pas payer pour nettoyer les rejets qui vont dans l’air ou dans l’eau. Et cela durera jusqu’à ce que les marchands d’appareils d’épuration aient imposé leur intérêt. Et combien de salaires et de profits seraient perdus si le rail avait le pas sur la route pour le transport des marchandises ?

Bien des travaux épuisants, abrutissants, peuvent être supprimés encore par l’automation et l’informatique . Ils le seront dès que cette transformation sera rentable pour le patron. Mais les syndicats s’élèveront contre cette libérations parce qu’ils n’imaginent pas, pour un ouvrier, un revenu sans travail. Par contre, on développera encore les emplois de la publicité et tous ceux qui poussent à la consommation, à la création de soi-disant besoins » inventés de toute pièce pour « faire marcher l’industrie ».

Et les armements ? Quel meilleur moyen de faire marcher l’industrie et d’apporter d’énormes bénéfices aux industriels et aux banques qui les aident à investir ? La dépense mondiale en armements est prodigieuse : un million de dollars par minute  [3] ! Pourquoi trouve-t-on des crédits pour fabriquer des armes au lieu de consacrer ce potentiel à ceux qui ont faim ? Parce que ceux qui ont faim n’ont pas d’argent ! ! En un mot, il n’est pas rentable de nourrir, ni d’instruire, ni de soigner les pauvres. Il est plus rentable de faire et vendre des armes pour les tuer.

Et cela durera ou bien jusqu’à ce que ceux-ci s’organisent pour se révolter contre la loi impitoyable du marché qui les condamne à mort, dès lors qu’ils n’ont rien à offrir dont les riches aient besoin ; ou bien jusqu’à ce que la compétition entre les puissances industrielles nous mène à l’explosion finale ; ou bien jusqu’à ce que tous ceux qui se sentent responsables de l’avenir aient compris comme nous qu’il faut renoncer au système des prix-salaires-profits [4].

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[1] Dans « Un écologiste accuse ». Voir page 11.

[2] Voir ci-dessous l’article de M. Dubois.

[3] Voir « Courrier de l’Unesco », septembre 1980.

[4] Selon l’expression de J. Duboin.

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Conte à rebours d’un grand-père gâteux

par F. LÉVY
novembre 1980

Un jour où ils étaient fatigués, des hommes ont trouvé des chevaux. Depuis, ils sont moins fatigués (les hommes).

Un jour où ils étaient fatigués de conduire les chevaux, les hommes les ont mis dans des boîtes en acier. Depuis, ils sont moins fatigués (les chevaux)  : ils sont au chômage, mais leur syndicat ne proteste pas.

Un jour où ils étaient fatigués de faire marcher des machines à la main, des hommes les ont fait marcher avec des moteurs : ça a mis au chômage des hommes qui faisaient marcher les machines à la main.

Un jour où ils étaient fatigués de surveiller les moteurs des machines, des hommes ont inventé des appareils pour supprimer leur surveillance ça a aussi supprimé leur travail et ça les a mis au chômage.

Un jour où des hommes travaillaient encore dans les usines, les patrons voulurent fermer les usines parce qu’ils ne vendaient plus les produits de leurs usines. Alors les travailleurs protestèrent parce qu’il faut du travail si on veut vivre, et ils occupèrent les usines, qui ne pouvaient plus servir à rien. Ils furent encouragés par leurs syndicats et défilèrent dans les rues en réclamant du travail avec des banderolles.

En même temps les syndicats demandaient de réduire le temps de travail en payant les mêmes salaires, aux patrons qui n’avaient plus l’argent nécessaire à la marche de leurs usines.

Aux revendications des syndicats, le Gouvernement répondit qu’il n’était pas le patron, que si l’usine avait dû fermer c’était l’affaire du patron, et que le patron n’avait qu’à faire autre chose, et que l’État n’était pas chargé de subventionner des affaires privées en perte de vitesse.

Alors les syndicats et les partis politiques réclament l’autogestion, sûrs et certains que ce que les patrons n’ont pas pu faire dans leur intérêt propre, ils le réussiront dans l’intérêt de la collectivité. lis ne savent pas qu’en Yougoslavie, patrie de l’autogestion, ça ne marche pas du tout parce que ce pays « socialiste » a conservé tous les éléments de base du capitalisme : argent thésaurisable, financement, intérêts, salariat, achat, vente et profit.

Les partis et les syndicats font aussi des campagnes en faveur du désarmement, et s’élèvent contre les ventes d’armes à l’étranger. Depuis la guerre, des conférences et des tables rondes réunissent des « experts » pour parvenir au désarmement. Ce faisant, les uns et les autres ignorent manifestement que la suppression des fabrications d’armements mettrait en chômage environ 25 % des travailleurs, intéressés de près ou de loin à ces fabrications, aux productions et aux recherches si variées et si nombreuses qu’elles impliquent. Cette suppression mettrait aussi au plus bas notre balance des paiements : élément sacro-saint du système économique international en vigueur. Alors le système économique international en vigueur continue à fabriquer des armes pour éviter la guerre civile et préparer la guerre militaire.

On ne donnait déjà plus d’avoine aux chevaux. On n’en aura bientôt plus pour les hommes. Les chevaux, s’ils trouvent de l’avoine ou de l’herbe, ils la bouffent. Les hommes, s’ils trouvent de quoi bouffer, il faut qu’ils le payent avec de l’argent. Qui ne se bouffe pas.

Papy Félix

1er P.S. (non, ça veut dire post-scriptum). J’ai conseillé à mes enfants de diriger mon petit-fils vers la fabrication des banderoles. C’est la seule activité qui sera toujours assurée du plein emploi.

2e P.S. A ses parents qui lui parlaient de son avenir, mon petit-fils a dit : « O.K. Et je demanderai au Comité d’Entreprise (il en connaît des choses, mon petit-fils, à 4 ans) de revendiquer la création d’un orchestre de l’usine : le Jazz-band-roll and rock ». Textuel !

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Le rétroviseur

par M. DUBOIS
novembre 1980

Jean DORST, de l’Institut, vient de publier sous le titre : « La force du vivant » (Éditions Flammarion), une série de réflexions sur l’écologie et sur les mesures à prendre de toute urgence si l’on veut éviter le déclin puis la mort de notre civilisation.

Ce savant est déjà connu des lecteurs de la « Grande Relève » puisque nous avions publié en son temps (il y a déjà plus de 10 ans) une analyse du livre « Avant que Nature meure » dont « La force du vivant » est la suite logique.

Jean DORST, après avoir dressé une sorte de bilan des rapports de l’homme et de la nature dans le monde actuel, et recherché à travers la mécanique du monde vivant les causes des erreurs écologiques de nos civilisations industrielles, énumère les trois niveaux auxquels il convient maintenant de les corriger :

- une recherche scientifique accrue pour nous donner les bases sûres d’une saine conduite de nos entreprises ;

- un dialogue du savoir et du pouvoir, à charge pour ce dernier de tenir davantage compte des enseignements objectifs de la science ;

- un changement profond de la philosophie de l’homme vis-à-vis de la Nature, clef d’une nouvelle éthique.

ÉCOLOGIE ET ÉCONOMIE

Sans entrer dans le détail de cette remarquable étude dont nous ne saurions trop vivement conseiller la lecture à nos amis, il nous paraît intéressant de souligner que Jean DORST, tant dans son analyse que dans l’énoncé des solutions possibles, ne peut manquer d’évoquer les liens étroits existant entre la défense de la Nature et notre système économique actuel.

A. - Sur le plan du gaspillage des ressources naturelles d’abord :

Page 12 : Aiguillonnés par une publicité tapageuse, et le culte généralisé du gadget, nous croyons ne plus pouvoir nous passer d’une multitude d’objets pour beaucoup inutiles... les hommes d’affaires des pays industrialisés soumettent les acheteurs en leur proposant les fragiles et vains hochets de la civilisation industrielle.

Page 92 : Nous jetons à plaisir et Jean-Marie PELT a raison de qualifier notre société de celle du « prêt à jeter ». Les conditions économiques, les prix des matières premières comparés à ceux des produits finis et de la main-d’oeuvre sont tels qu’il n’est plus rentable de récupérer les objets usés ni de recycler leurs déments.

Page 93 : à propos des récupérations de déchets « De telles opérations sont possibles même dans les pays industrialisés où elles ont été gênées par le coût jugé excessif dans une économie de marché et surtout par l’inertie d’une opinion publique habituée au gaspillage. »

B. — Sur la nocivité du régime financier actuel ensuite :

Page 20 : à propos de l’accident survenu à une plate-forme d’Ekofrok en mer du Nord : « Un grand quotidien parisien rappela un voeu de l’Académie des Sciences concernant les précautions à prendre lors de la recherche et de l’exploitation du pétrole en haute mer, et se fit l’écho des préoccupations des écologistes, les colonnes voisines du journal rappelaient en même temps celles des compagnies pétrolières : celles-ci craignaient les retombées inévitables de cet accident sur les mesures de sécurité qu’elles auront à prendre et sur les indemnités qu’elles auront à verser. Naïvement, on aurait cru que les pétroliers se seraient en priorité inquiétés de l’avenir des pêcheries, d’une importance extrême dans cette partie du globe, et même de l’équilibre écologique de la mer du Nord. La menace d’une réduction de leur bénéfice était leur souci majeur. »

Page 126 : « Les fleurs des champs sont pour lui sans valeur : a-t-on vu leurs prix inscrits aux mercuriales des fleuristes ? Personne n’agira de même à l’égard de fleurs achetées à l’étal du commerçant, car elles ont coûté quelque argent... les fleurs de la Nature sont gratuites, et de ce fait méprisables pour des hommes qui mesurent tout à l’aune du profit. »

Page 127 : « Cette vie sauvage ne vaut rien, car elle n’est pas cotée à la bourse du profit... Rien n’arrête l’homme de notre temps pour autant que sa bourse n’est pas en cause. »

Pages 221 et 222 : « Voulut-on transformer un milieu naturel ? On se préoccupe de l’avis de l’agronome, de l’ingénieur, de l’économiste, du financier et même du sociologue. Tout fut calculé en termes de profit, de revenus, de nombre d’emplois, de quantités d’énergie et de produits manufacturés. A-t-on solicité l’avis de spécialistes de ces questions ? Ce fut bien le moindre souci de ceux qui décident... Construit-on un barrage ? Tout de suite les ingénieurs alignent des chiffres, calculent en kilowatts et en hectares de terres irriguées, données que le financier traduit en termes monétaires. Tient-on compte des effets nocifs, de possibles nuisances ? : Jamais. »

C. - Sur la nécessité de changer complètement notre système économique et nos modes de pensée :

Pages 20 et 21 : Le développement économique continue d’être fondé sur la politique en cours depuis 100 ans et plus. Le culte du profit est toujours à l’honneur... C’est le système lui-même que nous devons mettre en question maintenant.

Page 81 : Les civilisations ne savent pas s’adapter...

Page 117 : Cette forme de civilisation technique nous a conduits à avoir plutôt qu’à être, car la recherche du bénéfice à tout prix et d’une rentabilité maximale est aussi la conséquence directe de cette philosophie de l’action.

Page 215 : Il faut abandonner une attitude passéiste et prendre une position active, positive et réaliste en proposant des solutions constructives.

Page 253 : La nature prise dans son ensemble nous est indispensable et pour bien d’autres raisons que parce qu’elle est source de richesses et de denrées. Ses valeurs immatérielles ne peuvent être estimées en termes financiers. Elles entrent pourtant en compte dans un bilan des besoins nécessaires à réaliser une destinée humaine. Cessons de tout examiner à la lumière du profit.

SATISFAIRE LES BESOINS

Comme vous pouvez le constater, le ton est donné, et, si Jean DORST ne plaide à aucun moment en faveur de l’économie des BESOINS telle que nous la définissons, la nature même de ses critiques et de ses réflexions montre sa parfaite identité de vue avec nos thèses.

Et il n’est peut-être pas inutile d’ouvrir ici une parenthèse à propos d’une objection qui revient assez fréquemment actuellement dans la bouche de ceux qui n’ont pas suffisamment réfléchi aux solutions constructives présentées par notre campagne.

On nous rétorque, en effet, volontiers, que parler de société d’abondance au moment précis où la crise de l’énergie éclate dans toute son ampleur et où l’homme prend enfin conscience du caractère fatalement limité des ressources de notre planète, est un anachronisme d’autant plus inacceptable que l’explosion démographique ne peut qu’accentuer les distorsions entre les réserves et les Besoins.

Ce raisonnement démontre simplement que, pour beaucoup, l’économie des Besoins continue à apparaître comme cette prise au tas plus ou moins anarchique que Jacques DUBOIN lui-même n’a jamais cessé de réfuter. Alors que, par la suppression des gaspillages, par une saine gestion débarrassée des images faussées du monde vu par les financiers, il est souhaitable, indispensable et possible de préserver l’avenir des futures générations tout en satisfaisant mieux les VRAIS BESOINS des hommes d’aujourd’hui.

S’il fut une époque où apparut clairement la nécessité absolue d’abandonner l’économie de marché, ses miasmes, ses contradictions et sa suicidaire fuite en avant, c’est bien la nôtre. Jusqu’à maintenant, nous avons réclamé l’économie des Besoins en mettant surtout l’accent sur un souci de justice sociale. La venue au grand jour de la crise de l’énergie nous permet maintenant d’en souligner le caractère inéluctable, et l’obligation de ne plus confondre le bonheur des hommes avec un produit national brut dans lequel entrent en ligne de compte les fabrications militaires et les accidents de la route.

Vivre mieux en consommant moins de richesses réelles ? Oui, c’est parfaitement possible à condition, comme l’écrit Jean DORST, de ne pas considérer le passé comme une espérance, et de ne plus regarder devant nous dans un rétroviseur.

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Au fil des jours

par J.-P. MON
novembre 1980

Toréador, prends garde...

M. Emile Bizet est député R.P.R. de la Manche. Il a déposé un projet de loi tendant à autoriser les hormones naturelles dans la production des denrées alimentaires (entendez la production du veau). Son fils, Jean Bizet, docteur vétérinaire, a soutenu une thèse sur « les anabolisants et l’élevage du veau ». Il vole au secours de son père. Et pour cela, il a écrit au « Monde » une longue lettre dont nous avons extrait quelques passages significatifs : « Pour l’éleveur l’intérêt économique des anabolisants est certain. Le consommateur, quant à lui, n’est pas lésé pour autant ». (Même si ce qu’il mange est insipide et réduit de moitié à la cuisson ?).

S’appuyant sur une étude américaine, le Dr Bizet ajoute : « La situation est donc parfaitement claire. Les substances hormonales doivent être considérées comme des adjuvants indispensables de l’élevage du veau de boucherie. Leur utilisation conduit à un gain de production variant entre 150 et 200 francs par animal ».

On commence là à voir pointer le bout de l’oreille du profit... pour papa Bizet dont les électeurs sont essentiellement des éleveurs de veau et pour le fiston vétérinaire dont les clients sont les mêmes éleveurs. Mais ça ne s’arrête pas là. Le Dr Bizet veut de surcroît jouer sur notre corde sensible. Il écrit encore : « Des millions d’êtres humains meurent de faim et chaque implant d’hormone naturelle permet d’améliorer les gains moyens journaliers et d’abaisser l’indice de consommation des animaux traités. Si on prend la peine de faire le calcul, chaque veau implanté gagne quotidiennement 200 grammes de viande, sur 70 jours, et multiplié par 4 millions de veaux abattus chaque année, cela représente 56 000 tonnes de viande supplémentaire... » ...Que les éleveurs normands, ou autres, s’empressent, n’en doutons pas, de fournir gratuitement aux affamés du Tiers Monde !

Mais ce n’est pas fini. Après avoir reconnu être conscient de l’absurdité du « circuit du lait » qui consiste d’abord à dépenser 200 000 tonnes de fuel par an pour éliminer l’eau du lait et en faire de la poudre que l’on réhydrate ensuite pour la donner aux veaux, qui fourniront eux mêmes une viande insipide, M. Bizet déclare froidement : « Mais pour l’instant, il faut reconnaître que cette industrie nous laisse un solde positif considérable (1,3 milliard de francs si l’on déduit le coût de l’énergie), qu’elle permet de régulariser l’offre du lait..., qu’elle offre du travail à quelque 8 à 10 000 salariés dans les zones rurales sous-industrialisées (Ouest de la France) ». (Les sous-industrialisés, ce sont les électeurs de papa Bizet !).

Et, sans aucune pudeur, le Dr Bizet conclut : « Alors, à côté du bilan énergétique et gastronomique qui s’avère négatif, il faut parler aussi du bilan économique et du bilan social qui, eux, sont très nettement positifs ».

Espérons que les jurés (je veux dire les consommateurs-clients électeurs) apprécieront et renverront les Bizet père et fils à leurs chères études.

*

En lisant le budget 1981...

Qui disait que l’Etat ne créait plus d’emplois ?

La gendarmerie bénéficie d’un accroissement de budget de 17,8 %. Cela devrait lui permettre d’augmenter son parc de matériel et de créer 725 emplois auxquels s’ajouteront, grâce à un fonds de concours versé par E.D.F., une vingtaine de postes supplémentaires destinés à renforcer les brigades territoriales là où il y a des centrales nucléaires. Mais qui donc disait : « Etat nucléaire = état policier » ?

*

Les Soviétiques, qui pourtant ne font pas de sentiment en matière d’énergie nucléaire, veulent diversifier leurs sources d’énergie. Ils préparent une énorme centrale marémotrice d’une puissance de 10 000 Mégawatts, c’est-à-dire l’équivalent d’une dizaine de nos plus grosses centrales nucléaires, qui serait installée sur les bords de la Mer Blanche. L’amplitude des marées dans les zones considérées est de l’ordre de dix mètres. (Elle atteint douze mètres dans la Baie du Mont Saint-Michel...).

*

Dans le « Monde de l’Economie  » du 14 octobre dernier, le Directeur Général des Etudes de la Banque de France, M. Pierre Barre, écrivait : « L’affermissement de la demande tant interne qu’externe, s’est traduit en 1979 par une augmentation de la production légèrement supérieure 3 % en francs constants...

L’accroissement de l’activité n’a pas eu d’incidence favorable sur l’emploi et une régression clés effectifs qui avoisine en moyenne 2 °i° apparaît dans tous les compartiments de l’industrie... ».

Autrement dit, le chômage croît avec la production.

Il y a longtemps que nous le disons et que nous proposons des remèdes qui ne consistent pas en la création d’emplois tertiaires inutiles, comme aux Etats- Unis où la politique, dite de « plein emploi » se traduit par une baisse spectaculaire de la productivité.

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ETRANGER

Est-ce bien la panacée

par P. SIMON
novembre 1980

Les syndicats européens de travailleurs sont encore loin de l’objectif qu’ils se sont fixés, celui d’une semaine de travail de 35 heures, même s’ils ont de bonnes raisons de croire et de proclamer qu’une réduction du temps de travail ne serait pas avantageuse que pour eux seuls et leurs membres. Les employeurs aussi pourraient y retrouver leur compte.

Si l’on compare les horaires hebdomadaires accomplis par les travailleurs des grands pays industrialisés, on constate que, depuis 1969, soit dix ans (il n’y a pas encore de statistiques pour 1980), la tendance est partout à la réduction. En somme, on passe moins de temps au bureau ou à l’usine. La France qui, en 1969, était le pays où la semaine de travail était la plus longue, a cédé la place à la Suisse qui occupait le deuxième rang dans le classement mais se trouve désormais largement en tête du peloton avec une semaine de 44 heures.

En Grande-Bretagne, la durée moyenne d’une semaine de travail est de 42 heures car on y fait beaucoup d’heures supplémentaires, près de huit heures en moyenne. La situation peut évoluer, les travailleurs des industries mécaniques ayant obtenu en 1978 une semaine de 39 heures, sans heures supplémentaires à faire.

Ceux qui ont plus de chance sont les ouvriers américains et suédois qui, en moyenne, ne font pas plus de 36 heures, c’est-à-dire moins que leurs collègues allemands, australiens ou japonais par exemple. Au Japon, puisqu’on en parle, la semaine de travail est de 42 heures, comme en Grande- Bretagne, mais la production n’est pas la même !

Les Suédois se sont donné pour objectif la semaine de 30 heures, en cinq jours, afin d’harmoniser les temps de travail pour les hommes qui travaillent à l’extérieur et les femmes qui sont à la maison.

En France, l’été 1980 a été marqué, dans ce domaine, par la publication du rapport Giraudet. Ses propositions étaient que les heures de travail dans l’industrie soient calculées annuellement et non plus à la semaine. Si la solution était adoptée, l’ouvrier français ne travaillait plus que 1816 heures par an au lieu de 1920, mais son patron pouvait lui demander de venir au boulot le week-end en cas de coup de feu. En échange, le nombre annuel d’heures supplémentaires faites était ramené de 384 à 116 et les tâches pénibles étaient réduites d’une heure. Pas beaucoup d’enthousiasme chez les patrons et les travailleurs syndiqués. Alors, on verra.

DIFFICULTÉS

En fait, les négociations sur ce sujet de la réduction des heures de travail ont, partout, tendance à s’enliser car elles achoppent sur des habitudes, les règlements, les niveaux de salaire et l’organisation du lieu de travail. Les travailleurs redoutent des bouleversements dont les conséquences leur échapperaient. On sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce que l’on gagne.

Les employeurs s’inquiètent des répercussions sur les coûts et sur la productivité. Les syndicats espèrent obtenir, par le biais d’une réduction des heures de travail, la création d’emplois. Que se passe-t-il en fait dans un cas semblable ? C’est à quoi le Bureau International du Travail de Genève tente de répondre.

Si les horaires sont réduits, on constate souvent que les travailleurs, s’ils ne sont pas tenus par le rythme de la machine, travaillent plus vite, sont moins souvent en arrêt de maladie et que l’absentéisme diminue. Le moral est meilleur et le climat ouvriers-patrons s’améliore.

De leur côté, les employeurs procèdent à des réorganisations, revoient leurs méthodes de production et réussissent à accroître encore la productivité. Selon les conclusions du B.I.T., partout où il y a réduction des heures de travail, il y a gain de productivité, gain qui, souvent, dépasse le coût du temps perdu. Mais, et c’est là une déception, le nombre d’emplois créés est très faible.

Il ressort de tout ceci que les temps de travail pourraient fort bien être réduits et que, s’ils l’étaient, les partenaires sociaux s’en trouveraient plutôt bien. Mais le nombre des chômeurs resterait probablement le même. Donc, la réduction des heures de travail, pour intéressante qu’elle soit, n’est pas la panacée que l’on dit. En effet, tant que les contraintes du système de production actuel subsisteront (exigence de profit pour les uns, maintien du salaire pour les autres), rien de notable ne pourra s’accomplir. Il faut donc sortir de cette situation et suivre les principes de l’Économie Distributive qui écarte ces contraintes et apporte l’unique solution.

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Soit dit en passant

Bon appétit quand même

par G. LAFONT
novembre 1980

Nous avons appris par les journaux que Giscard s’est payé quelques jours de vacances cette année. Il en avait grand besoin.

Sept ans, bientôt, qu’il se démène pour faire le bonheur des Français, ces ingrats, qu’il parcourt l’hexagone en long et en large, qu’il va rendre visite à ses électeurs jusqu’au fond de leurs cambrousses pour goûter si la soupe est bonne, qu’il serre la paluche des éboueurs, ce qui l’oblige à se lever de bon matin pour leur faire le café, qu’il lutte contre l’inflation, qu’il réduit le nombre des chômeurs - faute de réduire le chômage - devenus demandeurs d’emploi ; bref, qu’il opère sous nos yeux - rien dans les mains, rien dans les poches - le redressement le plus spectaculaire, et néanmoins définitif, qu’un saltimbanque ait jamais réussi depuis Poincaré, premier détenteur du titre de redresseur national.

Je suis le premier à me réjouir de voir le président prendre quelques jours de détente entre une virée chez les Aztèques et un weekend avec Brejnev, avant d’aller voir les Chinois. Il n’aurait jamais pu tenir le coup pour affronter la campagne électorale laquelle n’est pas gagnée d’avance. C’est pourquoi il a préféré rester en France, pas trop loin de l’Elysée pour surveiller la boutique pendant son absence. Des fois qu’il y trouve un squatter au retour. On ne sait jamais. Fini le temps des safaris africains avec le « parent » Bokassa et l’échange des petits cadeaux qui entretiennent l’amitié.

Giscard a pris l’avion du GLAM, comme le premier citoyen venu, pour se rendre incognito - ou presque - à Cahors. De Cahors, au volant de sa bagnole, accompagné de Madame, il est reparti pour Lascaux, centre de la préhistoire, d’où il est allé rendre une petite visite à M. Cro-Magnon, un honorable retraité de paléolithique, qui vit retiré aux Eyzies, pas bien loin de là, dans un petit deux-pièces-cuisine d’époque, depuis 30 000 ans.

Après avoir salué le grand ancêtre, ou ce qu’il en reste, qui faisait sa petite sieste quotidienne sur une botte de paille, le président n’a pas su résister au plaisir, histoire d’épater son hôte, de répéter la déclaration qu’il venait de faire à Lascaux, et dont il était assez satisfait :

« Quand on visite la grotte de Lascaux, au centre de la préhistoire, et ce, vingt ans avant l’an 2000, on reste confondu devant les progrès de l’homme. »

Ces belles paroles n’ont eu aucun succès. Pour réveiller un homme endormi depuis 30 000 ans, il aurait fallu autre chose que l’apparition d’un président de la République. Au moins un tremblement de terre, un débarquement de Martiens, ou la trompette de Josaphat. M. CroMagnon n’a pas bronché et l’entretien en est resté là.

Un peu déçu, Giscard s’est retiré sur la pointe des pieds, en traînant Anne-Aymone, pour regagner le restaurant « Cro-Magnon » où il était descendu et se réconforter en se tapant un bon gueuleton avant de reprendre la route.

Déçu moi-même, et curieux de connaître l’impression faite par la déclaration présidentielle sur notre illustre ancêtre, je me suis rendu aux Eyzies et je n’ai eu aucune peine à réveiller le dormeur en lui chatouillant la plante des pieds avec une paille, et même à le faire rire.

- Alors, grand-père, lui ai-je dit, vous avez eu la visite du président  ? Il vous a fait l’honneur de vous parler. Vous auriez pu lui répondre, quand même, lui dire un petit mot gentil...

- Un petit mot gentil ? Non, mais t’es pas bien ?... C’est par un gros mot pas gentil que j’aurais voulu lui répondre, mais je suis poli. Entendre un chef d’Etat qui n’est pas foutu de sortir son pays de la pagaille où il merdoie depuis longtemps, se féliciter devant les progrès réalisés par l’espèce humaine, ça vaut mieux que d’être sourd. Le progrès ?... Quel progrès ?

- Allons, lui ai-je répliqué. Il y a tout de même du progrès depuis 30 000 ans. Vous devriez sortir, grand-père ; l’électricité, la bagnole, le tracteur agricole, la télé...

- Je sais. Et puis la bombe à neutrons, les denrées excédentaires qu’on répand sur les routes arrosées de mazout pendant que les vieux crèvent de faim, la course aux armements, le chômage, la pollution de la planète, le veau aux hormones, et j’en oublie. Et ton président appelle ça du progrès ? Que veux-tu que je lui réponde ?

- Il y a bien un mot, mais il a déjà servi à Waterloo.

- Alors, ce sera mange !... Et bon appétit.

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CHRONIQUE DE L’ELYSÉE-PALACE...

Confidences recueillies par Jacques VEAU (ex Bonhomme) Français Moyen et rapportées par E.R. BORREDON.

Et tré...passons la monnaie !

par E.R. BORREDON
novembre 1980

Nos prédécesseurs disaient, sans malice : « Monnoye fait tout. » Aujourd’hui, je dirais plutôt « Monnoye défait tout. »

Mais quelle réalité se cache, dans les temps qui sont les nôtres, derrière le vocable « monnaie » ?

Nous sommes bien loin des espèces sonnantes et trébuchantes dont on ne retrouve plus trace que dans les bas de laine de nos compatriotes avisés ou chez les collectionneurs numismates ! Leur caractéristique essentielle était et est toujours d’avoir une valeur propre proportionnelle à celle de la quantité de métal fin qu’elles renferment.

En fait, les billets et les chèques bancaires ont pris largement la relève. La monnaie actuelle proprement dite, c’est-à-dire les pièces et les billets mis en circulation par la Banque de France, n’ont en eux-mêmes aucune valeur. Ils sont d’ailleurs de moins en moins utilisés dans les règlements de quelque importance qui sont l’objet de simples écritures comptables.

A tel point que j’ai dû faire comprendre au défenseur de l’étalon- or, notre distingué financier Ruef, que ses propositions pour un retour dans ce sens n’étaient plus de mise et qu’il était préférable d’y mettre un terme.

J’ai dû d’ailleurs également intervenir auprès de notre Institut National d’Emission pour lui faire observer que te montant attribué à la masse monétaire en circulation inscrit à son bilan ne tenait compte iii de la fausse monnaie dont l’importance est certaine, mais difficile à évaluer, ni de l’incidence des règlements scripturaux et comptables sur cette masse. Ce qui nous a conduit à mettre en place des dispositifs de recensement aussi précis et complets que possible de 7 ces règlements auprès des organismes très divers qui en sont les supports.

Reste cependant ce que l’on peut appeler le signe monétaire, propre à chaque pays, mais dont la valeur d’échange est très aléatoire et dépend avant tout des circonstances et des décisions ’x es gouvernements.

Un exemple récent nous a été donné par les variations de parité de la peseta espagnole et de notre franc.

Devant la panique provoquée chez les touristes de l’hexagone habitués aux vacances en Espagne par les menaces des commandos de l’ETA, vous avez pu constater fin juin, début juillet, en quelques jours un recul du prix de la peseta qui est passé de 6,30 centimes à 5,70 centimes, recul décidé en parfait accord entre gouvernants et banques des deux pays intéressés, rien de sérieux ne pouvant justifier par ailleurs une telle décote.

Il en est de même évidemment des cours du dollar et des variations à l’intérieur du serpent monétaire européen obligé très souvent de se mordre la queue pour survivre.

Il n’y a donc plus pratiquement de véritable monnaie, ni sur le marché intérieur à chaque Etat, ni sur le marché international.

C’est ce que je voulais vous faire comprendre ce soir.

A lors, me direz-vous, pourquoi maintenir pour la majorité des Français, à l’intérieur de l’hexagone, cette stricte rigueur monétaire qui se révèle en fait n’être qu’une apparence ?

Je sais. Un nombre de plus en plus élevé de nos compatriotes se rendent compte du manque de fiabilité de cet équilibre et de la nécessité qu’il y aurait à mettre en place des structures nouvelles propres à éviter la catastrophe dont ils sentent de plus en plus l’inéluctable imminence.

Mais n’est-il pas déjà trop tard ?

Et le sauve-qui-peut n’a-t-il pas déjà joué, permettant à beaucoup de gens en place de prévenir le cataclysme ?

Car, et je suis bien placé pour vous le dire, si demain il n’y a plus de monnaie du tout, ni moi-même, ni les miens, ni mon premier ministre, ni les membres du gouvernement, ni les hauts-fonctionnaires, ne seront pris de court.

A Saint-Jean-Cap-Ferrat ou ailleurs, nos positions de repli sont solidement établies.

Le crédit a assuré tous les privilégiés et les grands de ce monde, les banques, les multinationales et autres grandes entreprises, contre la catastrophe économique et sociale imminente.

Mais je n’oublie nullement, croyez-moi, dans ces perspectives peu encourageantes, le sort des millions de Français qui ont assuré, leur vie durant, et continuent à assurer, par leur travail ou leur activité sociale, la pérennité de ce système maintenu en place par l’odieuse prévarication et la stupidité des classes dirigeantes.

Depuis que vous m’avez élu à la magistrature suprême en.1974, je n’ai cessé, dans les allocutions que je vous ai régulièrement adressées en vous faisant espérer à chaque fois un avenir meilleur, de vous dire le souci que j’avais pour vous de cet avenir.

Je demeure très sensible au sort des petits et moyens salariés, des retraités, des chômeurs et des assistés sociaux, des artisans, des petites et moyennes entreprises, en un mot de tous ceux qui vivent de ces signes monétaires qui leur sont si strictement mesurés et qui tendent de plus en plus à n’être qu’une simple monnaie de singes. Lesquels, aussi savants qu’ils prétendent être, n’ont pu démontrer, au fil des ans de mon septennat, que leur incapacité dans tous les domaines et leur manque total de sens humain et social.

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Trop simple !

par P. BUGUET
novembre 1980

« Trop simple ! » nous rétorque-t-on parfois. Cette objection évasive ne rebute cependant pas une publication internationale de grande diffusion les Editions Time Life n’hésitent pas à consacrer un ouvrage à l’éclaircissement de ce problème qui, paraît-il, pêche par « défaut d’hermétisme ». Dans le tome le « Vingtième Siècle », de leur collection « Les grandes Époques », après avoir retracé l’évolution des civilisations, du néolithique à nos jours, ce travail collectif s’attache à l’étude de l’évolution de notre civilisation occidentale sous la poussée du progrès des techniques. A une documentation de valeur, succèdent des déductions qui suivent la voie de nos propositions.

Après avoir décrit l’évolution de la civilisation mondiale durant les dernières décennies, les rédacteurs s’interrogent sur la bouleversante accélération du progrès, et après une série d’observations rigoureuses, ne peuvent refuser d’aborder les solutions qu’impose l’état de fait créé par les nouvelles techniques de production.

Citons-les :

« Peut-être la société du XXe siècle est-elle à la veille d’une mutation aussi révolutionnaire que celle qui fit abandonner aux hommes la chasse pour l’agriculture comme base de leur vie quotidienne. Il est certain que si la mécanisation intégrale de la production alimentaire (technique déjà développée aux Etats-Unis et en Europe) se répand sur toute la terre, la base des sociétés humaines changera de façon radicale. »...

- Encore des utopistes !

« ...Depuis l’époque néolithique, où les hommes ont appris à cultiver le sol, l’écrasante majorité de la population mondiale est faite d’agriculteurs. Mais dans une société où des machines conduites par un petit nombre de spécialistes pourraient fournir la nourriture que produisent aujourd’hui les agriculteurs - et le feraient à moindre coût et probablement avec un rendement supérieur - IL NE SERAIT PLUS NECESSAIRE QUE LA MAJEURE PARTIE DE L’HUMANITÉ CONSACRAT SON EXISTENCE A TRAVAILLER LA TERRE. Des hommes peuvent vivre désormais, nous en avons de multiples exemples, dans des villes distantes de milliers de kilomètres de l’endroit où leurs aliments quotidiens ont été récoltés sans pour autant manquer un repas ou risquer d’avoir faim - A MOINS QU’ILS NE SOIENT REPOURVUS D’ARGENT. »

Cette dernière observation reste étrangère à tous ceux qui, aggripés à la malédiction d’Adam (« Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front »), ressassent inlassablement : plein emploi ! plein emploi ! Condamnant par là au travail forcé à perpétuité, ceux qu’ils prétendent libérer quel que soit leur génie inventif. Mieux vaut, professent-ils, faire dépendre la solvabilisation du consommateur d’un problématique salaire que d’envisager un REVENU SOCIAL, pour tout individu, au prix, seulement, de simples mesures comptables à imaginer. Cette carence des candidats gouvernants ne devient-elle pas criminelle quand la mécanisation élimine le travail humain ?

Combien d’esprits indépendants, seulement soucieux d’instruire, devront-ils encore se manifester, pour nous éviter la catastrophe ?...

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Construire ou détruire

par A. CHANTRAINE
novembre 1980

Pour construire la forêt, il a fallu des centaines d’années. Pour la détruire, il faut simplement le geste criminel d’un incendiaire parfois irresponsable.

Pour construire les villes, il a fallu tant de travail ; pour les anéantir, quelques explosions suffisent.

Pour former des vies, les instruire et les éduquer à la participation planétaire, il faut des dizaines d’années.

Pour les détruire par millions, il suffit d’une seconde, d’un ordre donné par un général « presse-bouton » trop orgueilleux ou devenu fou.

Oui, pour construire la beauté, il faut longtemps !

Pour construire un monde heureux, il faudrait une somme de travail, de dévouement, de connaissances, de compréhension et d’amour.

Mais pour cela, il faudrait que les hommes ne détruisent plus.

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La carte « Innovatron »

par H. MULLER
novembre 1980

Inventée et mise au point depuis plus de quatre ans, la carte de crédit INNOVATRON, à circuits intégrés miniaturisés, se définit comme une monnaie électronique. « Elle comporte des "mémoires" que la Banque charge d’un certain crédit, en accord avec le titulaire du compte. Introduite dans le "lecteur-" d’un commerçant, elle se décharge du montant de l’achat. Quand la mémoire de la carte est vide, on va la recharger ou en chercher une autre. » (« Le Monde » du 10 février 1979).

Imaginons qu’un organisme local munisse chaque personne adulte d’une telle carte, « chargée et rechargée  » à concurrence du crédit qui lui est ouvert et notifié mensuellement. Présentée chez les commerçants mués en gérants distributeurs des stocks confiés à leur gestion, la carte, en se « déchargeant », assume, vis-à-vis des approvisionnements affectés de prix, le rôle d’une monnaie-matière à usages polyvalents. Elle n’est ni plus ni moins qu’une MONNAIE DE CONSOMMATION, c’est-à-dire une monnaie cessant (le circuler, de se transférer, une monnaie s’annulant au moment de l’achat à la manière d’un bon-matière, d’un ticket (l’autobus ou d’un billet de train.

Il suffit alors de veiller à ce qu’au flux des approvisionnements s’ajuste, au plus près mais sans rigueur excessive, celui des ouvertures de crédits qui, pareillement, fondent et se renouvellent au rythme des achats, de la manifestation des besoins. Cet équilibre approximatif entre l’offre et la demande se réalise de façon empirique, à la fois par un judicieux maniement des prix, par un aménagement de l’emploi et par la mise en place, le cas échéant, de revenus-monnaie complémentaires chez certaines catégories de consommateurs.

Nul, désormais, n’a plus besoin de quérir, de déplacer le revenu d’autrui pour former, pour constituer le sien. La monnaie de consommation, « chargée » sur carte INNOVATRON, traduit une certaine quantité de droits à consommer délivrée à toute personne participant ou ayant participé au travail requis par les approvisionnements, indépendamment de la durée, de la permanence de l’effort accompli.

N.D.L.R. - Depuis quelques années déjà, quelques fabricants se disputent le marché des cartes type innovatron, marché comportant entre autres la fourniture de plusieurs dizaines de millions de circuits intégrés pour l’Europe. Parmi eux, citons la CII-Honeywell-Bull, Siemens, Schlumberger, I.B.M., l’Electronique Marcel Dassault...

Actuellement, la seule application envisagée pour ces cartes en régime capitaliste est monétaire paiement et débit. D’autres applications ont été imaginées comme, par exemple, la carte médicale qui permettrait de consulter le dossier médical individuel intégré sur une carte, puis d’ordonner un traitement, de retirer les médicaments chez un pharmacien et d’effectuer les opérations de sécurité sociale.

Mais, comme le faisait remarquer Electronique Actualité (14-12-1979), l’application médicale n’est pas envisageable, car elle conduirait à une réduction trop importante de personnel à la Sécurité Sociale et dans les compagnies d’assurances complémentaires !...

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Ils y viennent !

par J. LEMPERIÈRE, P. BEARN
novembre 1980


- LE MONDE (26 août 1980) :

Cherchant sur quelles bases pourraient s’instaurer de nouvelles relations économiques internationales, et notant la brusque apparition de nouveaux pays industriels (Brésil, Mexique, Inde, Argentine, Corée, Taïwan), un conseiller commercial au C.N.R.S. conclut :

PRODUIRE AUTREMENT

En fait, l’apparition de nouveaux pays producteurs contribuera sans doute à hâter pour le monde industriel une évolution que préparent les progrès techniques, mais à laquelle les esprits ne sont pas prêts. Après avoir été d’excellents clients, ces nouveaux producteurs limitent, dès à présent, les débouchés et se présentent à terme comme de sérieux concurrents. Cela rend plus aiguës les difficultés où le monde industriel se trouve plongé depuis plusieurs années par une surcapacité permanente de production. Très longtemps, tous les pays industriels adoptaient simultanément la même solution : le recours quasi automatique à cette capacité de production en produisant plus pour exporter plus. A quelle impasse devait mener cette production anarchique, surtout lorsque améliorations techniques, rationalisations et automations ne lui permettaient même pas de réduire le chômage ?

L’aggravation de la conjoncture impose à présent des ralentissements de production. N’est-il pas temps de comprendre que la production industrielle est un moyen à utiliser au mieux et non une fin en soi, comme elle semble trop souvent conçue dans le monde moderne  ? Réfléchir à ce que doit être l’objet de la production orienterait vers une meilleure adaptation aux besoins réels, en donnant moins d’importance à la croissance quantitative pour s’attacher plus à la qualité des produits et aux conditions de travail. Les progrès techniques imposent de plus un profond aménagement des temps de travail, à moins que l’on accepte délibérément la marginalisation d’une partie importante de la population.

Il ne s’agit sans doute pas de produire moins, mais de produire autrement. Et chacun de nous est directement concerné. Faire servir pleinement les progrès techniques à satisfaire les énormes besoins existants à l’échelle planétaire oblige à sortir des cadres traditionnels, à inventer de nouveaux rapports et modes de distribution respectueux des autres. Le véritable réalisme appelle aujourd’hui un grand effort d’imagination.

Jean LEMPERIÈRE.

- La Passerelle (revue trimestrielle, 60, rue M. le Prince, 75006 Paris).

ENFIN DES MESURES ENERGIQUES

Mesures énergiques en faveur (du trop) de production. Le Conseil Fédéral suisse vient d’augmenter la taxe que l’éleveur de vaches doit payer s’il dépasse le contingent prévu. Cette taxe a été portée à 60 centimes par kilo de lait livré en trop !

« Détruire des marchandises sous prétexte qu’on ne peut les vendre à un prix intéressant, c’est prouver combien notre civilisation, dite humanitaire, est malade. »

Pierre BEARN

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Le capitalisme est honnête !

par P.-N. ARMAND
novembre 1980

Il y a tellement de choses qui n’osent avouer leur propre nature qu’il faut reconnaître au système capitalisme les mérites qui sont les siens.

Ainsi, il énonce, sans contrainte, qu’il est capitaliste. C’est-à-dire un système économique établi sur... le capital. Tout y est prévu en faveur des individus (ou groupes d’individus) qui possèdent des capitaux. Plus l’on possède de capitaux, plus l’on est prépondérant. Les personnes ne possédant pas ou peu de capitaux ne sont pas concernées par le système capitaliste, du moins en tant que dominateurs. Elles n’ont rien à y faire. Elles en constituent en quelque sorte les scories, les déchets. Et les déchets, ça s’élimine.

Si néanmoins, ces déjections se maintiennent, c’est par une sorte de défaillance du système capitaliste. Défaillance, qu’il serait sans doute difficile de qualifier de « défaillance sentimentale ». Les non-nantis n’ont aucune place. On pouvait estimer, autrefois, que les individus dépourvus de capitaux présentaient quelque utilité en étant producteur de « travail », lequel ajouté à la valeur brute conférait une plus-value à la matière manufacturée. Mais cette activité secondaire perd toute apparence de validité avec l’intrusion du machinisme d’abord, de l’automatisation, de l’informatique, de la bureautique, etc., ensuite. Le seuil où le capitalisme se suffit à lui-même est atteint.

« Vision », mensuel du milieu des affaires, de janvier 1977, écrit sous le titre : « Pour le grand jeu sur les marchés à terme » : « Si la spéculation n’existait pas sur les marchés de matières premières, l’industrie devrait l’inventer, car elle permet de réduire les risques des entreprises. Où le danger commence, c’est avec l’entrée dans le jeu des amateurs ou opérateurs oui se contentent d’aller à la pêche aux bénéfices. » Il ajoute : « Lorsque dans les années 30, au Brésil, on brûlait du café dans les locomotives. c’était une époque où l’offre des matières premières ressemblait à une inondation. De tels épisodes, même bien lointains, ont marqué l’opinion publique, qui continue, bien souvent, à ne pas comprendre la réelle utilité des fameux « marchés à terme. »

Cette « vision » n’est-elle pas loyale ? Comment exprimer plus clairement que spéculer (faire des achats dans le but de retirer du marché des matières ou produits, de les immobiliser, afin de raréfier leur présence, puis de les vendre, progressivement, en divers temps et lieux, aux plus hauts cours atteints) est un « jeu » normal. Seule restriction « que des amateurs » ne viennent pas s’en mêler : restons entre capitalistes conscients (sinon consciencieux) et bien organisés.

Brûler du café dans les locomotives serait impossible aujourd’hui. Les réseaux sont électrifiés. Mais l’on fait mieux. La production est artificiellement rationnée au départ. S’il y a trop de blé, de lait, de beurre, de sucre, de moutons, etc., c’est que le marché a été mal conditionné. On va s’employer à ce qu’il n’en soit plus de la sorte. Le grand souci semble être de faire entendre à « l’opinion publique  » ce qu’est le Grand Mystère des fameux « Marchés à terme ». C’est encore une nouvelle fois, très honnête, car lorsque les dépourvus de capitaux saisiront les mécanismes des « Marchés à terme » et autres manigances capitalo-financières qui les asservissent, ils n’auront plus qu’une pensée, celle de se débarrasser de l’engeance et d’adopter un régime humain roboratif et... distributif.

NOTE DE LA RÉDACTION

Voici que ces « amateurs » s’organisent : ils commencent à lancer des invitations pour participer à leur Jeu, prenant position à la hausse ou à la baisse. On trouve de tels poulets maintenant dans sa boîte à lettre, en provenance de certaine CICOMAP (avenue Marceau, à Paris) « compagnie internationale de commissions sur les matières premières ». Et il en est bien d’autres...

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