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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1117 - février 2011

 

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N° 1117 - février 2011

Au fil des jours   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon dénonce les attaques feutrées contre la fonction publique et l’idéologie libérale dont le philosophe M.Onfray donne un savoureux petit catéchisme.

Pas de “grand soir” !   (Afficher article seul)

Marie-Louise Duboin tente de tirer quelque leçon de la révolution du peuple tunisien.

Adieu, la valeur humaine ajoutée !   (Afficher article seul)

C. Picavet sait bien que 8 ordinateurs n’apporteront pas dans son école rurale la chaleur humaine d’une simple “employée de la vie scolaire”, brutalement mise au chômage.

Un monde qui n’existe pas !   (Afficher article seul)

Christian Aubin apprécie les révélations d’un énarque, démissionnaire du Medef, et qui révèle l’irréalisme du patronat.

La Commission européenne avoue :   (Afficher article seul)

...quelques chiffres qu’il sera bon d’avoir en tête quand les candidats à des élections nous diront qu’il n’y a pas d’argent pour les services publics.

Et des économistes dénoncent :   (Afficher article seul)

…beaucoup de fausses évidences, mais se montrent incapables d’imaginer mieux qu’une REdistribution ne pouvant satisfaire personne.

La justice face aux inégalités   (Afficher article seul)

Eloi Leymarie trouve, dans la théorie du républicanisme, des raisons de préférer, à la REdistribution social-démocrate, une économie vraiment distributive.

Une analyse pessimiste ?   (Afficher article seul)

Guy Evrard ayant trouvé quelque pessimisme dans l’article “De l’aliénation à la libération” (GR 1116)...

— Plutôt une régression dans la réflexion des politiques   (Afficher article seul)

...Bernard Blavette s’en défend en montrant qu’il dénonçait surtout la soumission de professionnels de la politique à l’idéologie dominante.

Une bien étrange déclaration   (Afficher article seul)

Déclaration internationale de soutien à la révolution tunisienne    (Afficher article seul)

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Au fil des jours

par J.-P. MON
février 2011

Nouveau ballon d’essai

Suivant une technique bien rodée, le gouvernement vient de lancer un nouveau ballon d’essai sur le “statut à vie des fonctionnaires”. Si les réactions sont trop fortes, il attendra que les informations instillées insidieusement par les grands médias aient fait leur œuvre.

Cette fois-ci, c’est Christian Jacob, ancien ministre de la fonction publique, bras droit de J-F Copé et nouveau président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, qui, dans un entretien au mensuel Acteurs publics, lance la première flèche, en proposant de remettre en question la « pertinence du statut à vie » des fonctionnaires. Aussitôt, le Premier ministre, F. Fillon, faisait un rappel à l’ordre [1] en déclarant : « Que la fonction publique ait encore besoin d’être modernisée est certain. Mais il ne faut pas radicaliser des oppositions factices ! (sic) Il ne faut pas laisser entendre que l’État distribuerait des rentes à vie ». Puis s’empressait de mettre une couche de pommade : « Nous avons une fonction publique de carrière, recrutée par concours, qui fait l’armature d’un État impartial, avec une culture de service public et une compétence que bien des gouvernements étrangers nous envient ». Il est vrai que la déclaration de C. Jacob tombait au mauvais moment, juste la veille de l’ouverture d’une négociation sur la résorption de la précarité dans la fonction publique, et alors que le gouvernement doit déjà assumer l’impact de la suppression de 100.000 emplois publics depuis 2007. Attendons la suite [2]…

Achats de cadres

On sait bien que, parmi les “nécessités” généralement évoquées pour justifier ces suppressions de postes, la principale est la part trop importante prise dans le budget par la rémunération des fonctionnaires. Mais ce qu’on ne dit pas, c’est aussi que les fonctionnaires peuvent quelquefois contrarier les magouilles gouvernementales. Un très bon exemple est cité par Paul Jorion à propos de la crise bancaire [3] : « Il y eut une époque où des fonctionnaires intègres, empreints du sens de l’État, constituaient un rempart. Leur credo était précisément que leur intérêt particulier devait s’effacer devant l’intérêt général dont ils se considéraient les porte-paroles et les défenseurs. La pratique du lobbying a eu raison d’eux. C’est l’intérêt particulier qui trouve désormais accès aux instances supérieures pendant que l’intérêt général languit dans les antichambres. Les défenseurs des intérêts particuliers l’ont emporté sous le prétexte (né au XIXème siècle à l’école de Vienne et grandi au département d’économie de l’université de Chicago) que l’intérêt général, même s’il existait, est impossible à définir, alors que les intérêts particuliers de ceux qui disposent des moyens de se faire entendre sont, eux, clairs ».

C’est pourquoi le gouvernement français tente d’acheter la collaboration de certains hauts fonctionnaires (Préfets, Recteurs) puis chefs d’établissements scolaires (Proviseurs, Principaux) en leur proposant de subséquentes primes “au mérite”

La faute à l’État

En mai 2009, Barack Obama créait une commission d’enquête sur la crise, la FCIC, chargée d’examiner les causes intérieures et internationales des crises financières et économiques actuelles des États-Unis. Elle réunissait 10 personnalités expérimentées de sensibilité républicaine (4) et démocrate (6). Dans l’esprit d’Obama, la FCIC avait deux missions : l’une d’impulsion législative, l’autre pédagogique. Elle devait, entre autres, encourager la refondation de l’économie qu’il prônait (il a abandonné depuis !…). Mais de toute façon, après huit mois d’audition de 800 acteurs directs (PDG, traders, hauts fonctionnaires, experts,…), aucun compromis n’a pu être trouvé entre républicains et démocrates de la commission. « Les républicains ont tout simplement refusé que le nom “Wall Street” figure dans ce rapport. Aucune cause de la crise, pas même partielle, ne saurait être imputable aux marchés financiers. Non seulement ceux-ci sont blancs comme neige, mais des termes comme “dérégulation”, “banques fantômes” (pour désigner les fonds spéculatifs), “risque systémique” ou “interconnexion” ne devaient pas non plus apparaître. Mais alors pourquoi cette crise ? Les républicains de la FCIC ont résumé le 15 décembre 2010 leur position : l’unique responsable de la crise, c’est… l’État américain » [4]. Le comble est que les membres républicains de la commission accusent l’État d’avoir précipité la panique générale en refusant de sauver la banque d’affaires Lehman Brothers en septembre 2008. Position des plus contradictoires pour des adversaires acharnés de toute intervention publique.

« Tout cela serait risible si les conséquences n’étaient si graves » comme le dit l’enquêteur financier du New York Times, Joe Nocera, qui craint que le texte de la commission soit le prélude au sabotage systématique de toute régulation financière.

Pensée unique

Le philosophe Michel Onfray, s’insurgeait récemment [5] contre la diffusion par les « médias légitimes financés par le marché » des lieux communs du catéchisme de notre époque.

En voici quelques uns :

• le libéralisme constitue un horizon indépassable en dehors duquel il ne saurait y avoir que gauche irresponsable, stalinisme, communisme, marxisme-léninisme, néo-bolchevisme et autres billevesées d’irresponsables ignorant la science économique ;

• l’Europe est une chance pour les nations et les peuples, une garantie contre les guerres, les dévaluations, les krachs boursiers, le chômage de masse ;

• quiconque parle de démocratie réelle ou revendique le souci du peuple est un démagogue ou un populiste ;

• populiste est celui qui s’installe sur d’authentiques positions de gauche, et réaliste celui qui nous vend une soupe libérale servie dans un bol vendu par le PS.

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[1] Le Monde, 12/01/2011.

[2] NDLR : justement, cette suite en question vient d’arriver : voir en page 13 !

[3] Le Monde économie, 11/01/2011.

[4] Lettre de Wall Street, Sylvain Cypel, Le Monde, 05/01/2011.

[5] Le Monde, 9-10/01/2011

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Éditorial

Pas de “grand soir” !

par M.-L. DUBOIN
février 2011

Tout le monde le dit : le “grand soir”, ça n’existe pas. Il était donc impossible que puisse tomber, en un seul jour de 1989, le mur qui, pendant près de trente ans, avait coupé en deux le peuple allemand.

Pour la même raison, le monde entier a été stupéfié par la chute du dictateur tunisien Ben Ali : personne n’imaginait qu’une dictature qui sévissait depuis vingt trois ans puisse être vaincue, en moins d’un mois, par la volonté populaire.

Rien n’est définitif, bien sûr, et l’avenir dira si le peuple insurgé va parvenir à faire régner une vraie démocratie en Tunisie, et (qui sait ?) si d’autres peuples vont pouvoir, eux aussi, s’affranchir d’autres dictatures.

Il reste que la mobilisation des Tunisiens, et la sagesse des déclarations de beaucoup d’entre eux (enregistrées ça et là par des journalistes étonnés), peuvent être considérées comme exemplaires, et que leur joie en voyant la déroute inattendue de leur dictateur, a suscité beaucoup d’espoir.

Mais combien faudra-t-il encore de victimes pour que la raison et l’humanité l’emportent définitivement en ce monde ?

…En ce monde qui vit sous une autre sorte de dictature, celle de la finance. Une dictature qui exile, qui prive de liberté, qui condamne à vie sans jugement, qui ôte tout espoir d’émancipation, qui empoisonne et fait chaque jour des milliers de morts par malnutrition. Or cette dictature-là est insidieuse parce qu’elle n’est pas personnifiée ; pour s’en affranchir, il ne suffit donc pas de chasser un dictateur. Il faut d’abord démolir une idéologie, surmonter un bourrage de crânes savamment organisé.

Un exemple de pareille révolution culturelle semble avoir été donné par l’Islande, en 2008, bien que les médias se soient gardés de diffuser l’information : en découvrant la faillite bancaire, les Islandais sont descendus dans la rue, ont exigé et obtenu la nationalisation des banques, puis l’élection d’une Assemblée constituante.

Si le peuple tunisien vient d’étonner par sa détermination, c’est sans doute aussi parce que le pouvoir, peut-être par mégarde, n’y avait pas entravé le développement de l’éducation et de la culture populaires.

Alors, gare aux pays qui sont gouvernés par des gens qui s’appliquent à restreindre ces domaines, par exemple sous prétexte de … faire des économies !

^


La dégradation de l’enseignement français, géré comme une entreprise de pointe, se poursuit. C’est l’inhumanité qui y est introduite : de même que le gouvernement songe à remplacer les consultations médicales par une recherche sur internet, les écoles seront dotées d’ordinateurs, mais le personnel de service en sera réorienté … vers le pôle emploi. Témoignage récolté sur la Toile :

Adieu, la valeur humaine ajoutée !

par C. PICAVET
février 2011
Un p’tit bonheur sur une page,
Une douceur... pour l’Éducation Nationale.
Je le confie à la toile,
La grande toile du progrès,
Afin qu’il tisse les voiles...
De la solidarité,
Et qu’il rayonne aux ondes...
De l’humanité.
Je suis Professeur des Écoles
Dans un petit village de l’Eure,
Trois cents âmes y demeurent,
Et vingt-six élèves à l’école...
Une classe, dite “unique”,
Mais cinq cours, dits multiples...
Dans cette école une chance,
Un p’tit morceau de bonheur,
Qui s’écrit avec ces trois lettres :
Employée de la Vie Scolaire... .
Pour l’Éducation Nationale,
Un p’tit bonheur, c’est pas banal,
Un léger baume sur le coeur
De cette Grande Dame
Un peu... bancale !
Notre bonheur, c’est Géraldine,
En silence elle participe
À la guérison d’la Grande Dame...
Elle est... une Valeur Ajoutée,
HUMAINE rentabilité,
Et c’est du bonheur... assuré !
Dès le matin, elle s’active,
C’est sur le net qu’elle s’incline
Les courriers, les notes de service,
Toutes les infos de l’inspectrice,
Et celles de l’Académie...
Mes mots notés au brouillon,
Les compte-rendus de réunion,
Tapés, imprimés, photocopiés,
Enveloppés, adressés, timbrés,
Prêts à être distribués...
Encadrés, les dessins des CP,
Affichés, sinon, à quoi bon dessiner ?
Un CM vient montrer son texte sur le musée,
Elle l’aide à le recopier, à taper sur le clavier…
Afin de ne pas gêner le travail commencé,
Un autre enfant vient finir avec elle l’exercice,
Elle explique et décortique, redonne de l’énergie...
Rangée la bibliothèque,
Notés les livres prêtés,
Elle prépare la maquette,
La Une du journal scolaire...
Ah ! Notre petit journal
“Magique”, ils l’ont appelé
Quel travail de fourmi,
J’y passerais... des nuits.
Sonne la récréation, un temps pour souffler,
Elle me rejoint, souriante, à la main nos 2 cafés,
Quelques chaudes gorgées, entre deux conflits à régler,
Des solutions à trouver, des mots à reformuler,
Une écorchure à soigner, une blessure à consoler...
Et puis... c’est reparti !
Sur les chemins de la connaissance,
Vaincre ainsi sans cesse l’ignorance,
Avec labeur, effort, sérieux,
S’ouvrir l’esprit, être curieux.
Ne pas oublier l’insouciance,
De tous ces êtres en enfance,
La bonne blague !... On la mettra dans le journal,
Les bons gags, et les rires, c’est vital !
Dans les pots
Les peintures sont bien préparées,
Quatre enfants sur un chevalet,
Deux à l’ordi pour recopier,
Les autres en dessin sur papier,
...Sans elle, jamais...
Ce ne serait si bien géré.
Un soir, coup de fil...
C’est Géraldine,
À sa voix, je perçois,
Une blessure qui abîme...
Ecoute, me dit-elle... c’est à pleurer !
Du “Pôle Emploi” j’ai reçu un imprimé,
Dans quelques semaines, c’est marqué,
Votre contrat est terminé...
Ils me demandent ce que j’ai fait,
Pour trouver un futur emploi…
Sa voix se fêle... « J’ai un emploi !
Ils me demandent ce que j’ai fait,
Pour me former, pour m’insérer »
Sa voix se gèle… puis accélère : « Je.... suis formée,
Depuis trois ans, j’me sens utile, insérée et c’est varié,
Pas bien payé, mais... j’veux rester ! »
Sa voix s’étrangle... c’est à pleurer...
« Ils me demandent mes compétences
C’que j’ai acquis, que vais-je répondre ?
Il y a l’espace... d’UNE LIGNE
UNE LIGNE, mais tu te rends compte ! »
J’ai honte, honte… il aurait fallu UNE PAGE
Au moins UNE PAGE pour répondre,
J’ai honte, honte... pour notre Grande Dame
Pour ceux qui l’ont créée, l’ont fait évoluer,
Qui a tant appris aux enfants,
Qui a tant encore à leur apprendre..
Et Géraldine ???
On n’ lui dira même pas MERCI
Bien sûr, pas de parachute doré,
Et même pas d’indemnité
Ils lui précisent… Oh !… comme ils disent
D’étudier ses droits... pour le R.M.I.
Elle a raison... c’est à pleurer...
Alors qu’on demande chaque jour,
À nos élèves de dire “Bonjour !”
De dire “Au revoir !” et.... “Merci !”
De s’ respecter, d’être poli
Comme vous dites, Monsieur Sarkozy...
Que vais-je dire, à la p’tite fille,
Qui l’aut’re jour, près de moi, s’est assise,
Et, tout fièrement, m’a dit :
« Tu sais, Maîtresse, moi, quand j’serai grande,
J’irai au collège, comme mon grand frère,
J’irai au lycée, j’passerai mon bac,
Et je ferai... comme Géraldine ! »
Je sursaute... Mon coeur se serre…C’est à pleurer.
C.Picavet
Professeur des écoles à l’école des Livres Magiques Saint-Grégoire du Vièvre (Eure)

P..S : Ironie… À la rentrée, c’est presque sûr, notre petite école rurale sera dotée d’une Valeur Matérielle Ajoutée, des fonds ont été débloqués, 8 ordinateurs et un tableau interactif : une “classe numérique”.

Nous serons à la pointe du progrès ! Et pour cela, je serai formée ! Mais, qui m’aidera à installer, et à gérer, sans  Valeur Humaine Ajoutée ?

Quel patron, quelle entreprise, après trois ans de formation, jetterait son salarié pour prendre un autre, recommencer ?

Quel jardinier, quel paysan, brûlerait sa récolte mûre, après avoir semé, soigné ?

^


UN TÉMOIGNAGE ÉLOQUENT

En claquant la porte du Medef, le Président de l’Association Pour l’Emploi des Cadres (APEC) a fait parler de lui. Sans juger ce fils d’ouvrier passé par l’ENA, Christian Aubin apprècie ci-dessous ce qu’il dévoile de la rapacité du patronat et de sa rencontre avec un monde qui, lui, existe bien, celui des travailleurs.

Un monde qui n’existe pas !

par C. AUBIN
février 2011

L’ancien directeur des affaires sociales de la fédération patronale des assurances, Eric Verhjaeghe, représentait le Medef dans divers organismes paritaires, mais il vient de claquer la porte avec fracas. Dans un entretien [1], [2] il accuse la doctrine économique du Medef de mettre en péril la société et la démocratie. Livrant une vue édifiante de la vie intérieure de l’organisation patronale, il conteste en profondeur le capitalisme néo-libéral et dénonce l’immobilisme et l’autoritarisme de son fonctionnement, le pouvoir de nuisance, les gâchis économiques et sociaux résultant de ses choix strictement financiers, sans oublier la rapacité des grands patrons.

Âgé de 42 ans, Eric Verhjaeghe précise qu’il est d’une génération qui n’a connu que la crise, qui a vécu dans la nostalgie des Trente Glorieuses. Il constate que dans l’économie de marché, qui reste le seul système économique global, le credo dominant est devenu : « plus vite on développera ce système, plus vite on arrivera à l’essence du marché en concurrence libre et parfaite, plus vite on sera prospères et on renouera facilement avec la croissance des Trente Glorieuses. Pendant la décennie 1980, on a fait de la privatisation à tout-va ; pendant la décennie 1990, on a abaissé le coût du travail - on a quand même dépassé 1,5 point de PIB en allègements de charges... Le résultat est terrible. En réalité, au bout de 40 ans, non seulement ça ne va pas mieux, mais au contraire, le système est en train de s’autodétruire. Cette crise n’est pas imputable à la rigidité du marché, mais au contraire, à sa flexibilité. Cela oblige à remettre en cause nos vieilles croyances. Collectivement, les élites de ce pays ne peuvent plus continuer à soutenir que les recettes d’avant 2008 vont nous sortir du marasme, elles sont la cause de la crise !… aujourd’hui, la doctrine du Medef est dangereuse parce qu’elle est potentiellement productrice d’un risque systémique. À mes yeux, ce qui ressort de la crise de 2008, c’est que la pérennité de l’économie de marché tient beaucoup plus aux salariés qu’à leurs patrons ». Pour lui, le Medef de Laurence Parisot parle « d’un monde qui n’existe pas : de salariés trop payés, d’un État qui a trop de recettes fiscales » et dont un certain nombre d’observations économiques « sont totalement à côté de la plaque ».

Il raconte qu’en décembre 2008, au cours d’une réunion sur la protection sociale, les patrons présents se sont livrés à un exercice : « Ce jour-là, on avait sorti un listing des 500 plus grosses retraites “chapeau” de France, et la seule question qui se posait, c’était : qui est dans le top 100 ? La réalité de la France aujourd’hui, la voilà : d’un côté des salariés qui ont envie que ça marche, et de l’autre, un certain nombre de patrons dont la préoccupation première en temps de crise est de vérifier qu’ils sont mieux payés que les autres. J’appelle ça le syndrome “10 mai 40” : en pleine tourmente, l’obsession de l’état-major est de s’occuper de ses prébendes ».

Sur la dette publique : « Avant la Révolution, il y a une crise des finances publiques et une crise économique ; les élites en profitent et ne veulent surtout pas faire le moindre effort pour enrayer la crise. Aujourd’hui, nous avons un phénomène absolument identique : par exemple, mesure-t-on bien que la dette publique c’est de l’épargne garantie pour les très hauts revenus ? Lorsque Liliane Bettencourt reçoit un chèque de 30 millions d’euros au titre du bouclier fiscal, ce chèque est financé par la dette que Liliane Bettencourt achète sous la forme d’emprunts d’Etat et, du coup, quand on la rembourse, on lui fait un nouveau cadeau. Le bouclier fiscal est un tour de passe-passe qui permet d’accroître le patrimoine des gros revenus en le faisant financer par l’écrasante majorité des citoyens ».

Sur les acquis sociaux, le droit du travail et les “charges” patronales : « Aujourd’hui, ce sont les salariés qui portent l’essentiel du financement de la protection sociale ... asseoir la sécurité sociale sur le seul travail, cela conduit à faire porter aux salariés un poids exorbitant... Sur le droit du travail, il n’y a aucun débat au sein du Medef : il y a un comportement extrêmement autoritaire que j’ai qualifié, et je persiste, d’immobilisme brejnevien ».

Le discours du patronat, immuable depuis des décennies, c’est :« il y a trop de charges ! », il est incapable de remettre en cause les tabous de cette pensée unique « c’est sûr que le Medef n’a aucune intention de le faire. En dehors de sa litanie traditionnelle (« soulageons-nous de toutes les charges ! ), il n’y a pas de pensée ». Et ça marche : 30 milliards d’euros par an d’allègements de charges !

Sur le mythe d’une économie de marché opprimée par l’État : « en réalité, l’économie de marché est subventionnée par le contribuable et (il est inadmissible) qu’elle refuse dans le même temps tout contrôle sur les subventions qu’elle reçoit. Je préconise la transparence. On peut reprendre un système simple, prévu par la Déclaration de 1789 : « Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée. » Dès lors qu’on met 1 euro public dans une activité, le citoyen doit avoir le droit de demander des comptes sur l’utilisation de cet euro ».

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[1] réalisé par Thomas Lemahieu publié dans L’Humanité du 20 /01/2011.

[2] Éric Verhaeghe a annoncé sa démission le jour où sortait son livre intitulé Jusqu’ici tout va bien ! et sous-titré Énarque, membre du Medef, président de l’APEC, je jette l’éponge ! Voir Le Monde du 13/01/2011, p.11.

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QUELQUES CHIFFRES À RETENIR

Ancienne journaliste au Monde, Martine Orange a publié dans Médiapart, le 4 décembre dernier, quelques chiffres qu’il sera bon d’avoir en tête quand les candidats à des élections nous diront qu’il n’y a pas d’argent pour les services publics. Nous la citons :

La Commission européenne avoue :

février 2011

Il est des chiffres que les milieux financiers, pourtant avides de données en tout genre, préfèrent oublier. Ceux publiés par la Commission européenne mercredi font manifestement partie du nombre. D’ailleurs, leur publication a donné lieu à un silence assourdissant. Pourtant, au moment où des pays de la zone euro sont poussés les uns après les autres au bord du gouffre, où les marchés financiers ne cessent de donner des leçons de rigueur aux États en exigeant toujours plus de sacrifices sur les budgets sociaux, censés être à l’origine de tous les maux, il n’est pas inutile de regarder ce que les États européens… ont consenti pour soutenir le système financier depuis le début de la crise. Selon les statistiques établies par la Commission européenne, « le volume des aides publiques en faveur du secteur financier, autorisées par la Commission européenne entre octobre 2008 et octobre 2010, s’est élevé à environ 4.589 milliards euros » … Cela représente l’équivalent des PNB de l’Allemagne et de la France confondues. Comprenant ce que ce montant peut avoir d’effrayant, la Commission s’empresse d’en diminuer l’impact. Il ne s’agissait, souligne-t-elle, que d’autorisations données à des aides publiques… Dans la réalité, poursuit-elle, une partie seulement a été dépensée. « Le montant des aides publiques effectivement utilisé en 2009 a été nettement moins élevé, puisqu’il a atteint 1.106,6 milliards d’euros, contre 957 milliards d’euros en 2008 »… Mais, assure Bruxelles, ces aides ont eu des répercussions très limitées sur l’endettement public des États. En un mot, il ne faut surtout pas croire que les États paient pour les banques. Et ces aides, bien entendu, n’ont rien à voir avec la crise actuelle de l’euro… la Commission explique que 76% des aides (soit 840 milliards d’euros) ont été accordées sous la forme de prêts et de garanties publiques pour faciliter le maintien du crédit interbancaire. « Ces prêts et ces garanties n’ont une incidence sur les finances publiques que s’il y est fait appel », insiste la Commission européenne…En 2009, les États ont dépensé 132 milliards d’euros (12% des aides) pour recapitaliser les établissements bancaires et une centaine de milliards (9% des aides dépensées) pour financer des structures ad hoc héritant d’actifs toxiques des banques. Rien d’insupportable à écouter la Commission européenne. À titre de comparaison, cependant, l’ensemble des aides publiques des États européens pour le reste de l’économie s’est élevé à 73 milliards d’euros.

La position de la Commission européenne tendant à minimiser les engagements hors bilan des États pour sauver les banques doit cependant être relativisée. Car ces derniers peuvent représenter des bombes à retardement comme vient de le découvrir l’Irlande. À l’automne 2008, les garanties offertes par le gouvernement irlandais sur ses banques devaient coûter à peine 1,5 milliard d’euros au budget de l’État. En 2009, selon les statistiques européennes, le gouvernement n’a dépensé que 11 milliards d’euros pour son système financier. Mais la machine s’est emballée en quelques mois. L’addition s’élève aujourd’hui à plus de 50 milliards…

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Et des économistes dénoncent :

février 2011

À la fin de l’année dernière est paru aux éditions LLL un petit livre d’une cinquantaine de pages, vendu 5,5 euros et intitulé Manifeste d’économistes atterrés. Pour l’essentiel, ce manifeste démonte, et le fait très clairement, dix affirmations sur lesquelles repose la politique économique mondiale. Ces dix contre-vérités vont de l’efficacité des marchés financiers jusqu’à la leçon qui aurait été tirée de la crise grecque pour bâtir une solidarité européenne, en passant par bien des mensonges répandus systématiquement à propos de la dette publique ou de la nécessité de la rigueur pour y mettre fin.

Le texte en avait été mis sur “la toile” pour que des internautes puissent le signer. Mais pas n’importe quel internaute, il y avait une condition : être officiellement reconnu comme économiste. Ainsi les économistes à la fois reconnus et atterrés étaient-ils au nombre de 630 en France, le 24 septembre dernier.

Leur dénonciation des bobards économiques, que nous dénonçons dans ces colonnes depuis des décennies, et qui bourrent le crâne des citoyens non économistes, est une excellente chose. Espérons qu’elle rendra ses lecteurs moins disposés à “gober” les déclarations des candidats aux prochaines élections.

Malheureusement, cette volonté, fort utile, de rétablir la vérité, ne s’accompagne pas de propositions qui sortent vraiment du moule habituel, car les 22 mesures keynésiennes que suggère cette publication « pour sortir de l’impasse » n’ont pour objectif que de revenir à un capitalisme plus raisonnable. Comme si c’était possible ! Se montrant ainsi incapables d’imaginer autre chose que la REdistribution social-démocrate, ces économistes patentés sont atterrants.

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L’accumulation capitaliste a pour effet, entre autres, de creuser systématiquement le fossé entre riches et pauvres. Pour corriger les plus insupportables inégalités, la social-démocratie a prôné la REdistribution : imposer les plus riches pour que l’État-Providence puisse verser une aide à ceux que la naissance défavorise injustement. Cette réforme est aujourd’hui remise en question, sous différents prétextes : elle taxe des revenus légalement acquis, elle déresponsabilise ceux qui en bénéficient, etc. Pour le philosophe J.- F. Spitz, il est impossible de corriger individuellement les injustices économiques, c’est donc la société qui doit être juste. Analysant ce point de vue, qu’il qualifie de “républicanisme”, Éloi LEYMARIE montre ici que revenir ainsi vers une véritable distribution primaire des richesses, c’est supprimer trois injustices : le fait que l’argent puisse rapporter de l’argent, la hiérarchie inégalitaire de la division du travail, la relation entre argent et pouvoir politique :

La justice face aux inégalités

par É. LEYMARIE
février 2011

Dans son livre Pourquoi lutter contre les inégalités ? [1], Jean-Fabien Spitz [2] pose la question des inégalités économiques au travers du prisme de la justice. Il participe ainsi du renouveau de la philosophie politique initié par John Rawls [3]. Il permet au lecteur français d’accéder aux termes anglo-saxons d’une controverse fondamentale toujours très vive en France : les inégalités économiques dont on sait aujourd’hui qu’elles s’accroissent, sont-elle justes ou injustes ? À partir de quelle conception partagée de la justice pouvons-nous les juger ? Enfin, le système de redistribution (impôts, allocations…) qui tente de les réduire est-il légitime ?

Spitz présente successivement trois options de justice économique. Il s’agit bien d’une approche théorique mais l’ordre de présentation de ces options rappelle la chronologie politique. Après s’être largement imposée, la social- démocratie est en crise. Elle est combattue puis remplacée par un consensus néolibéral entre la gauche et la droite gouvernementales qui prône le mérite et les choix responsables. Et c’est devant les ravages du marché et du capitalisme que J.-F. Spitz préconise clairement la dernière option présentée comme celle qui doit mettre un terme aux renonciations actuelles à la justice sociale : le républicanisme.

1• L’option social-démocrate

L’auteur présente d’abord la conception de justice économique telle qu’elle prédomine en Europe et plus particulièrement en France : les inégalités paraissent injustes puisque très largement liées aux filiations sociales. C’est ce que Bourdieu appelait la reproduction : la probabilité pour l’enfant de connaître le même statut social que ses parents est élevée. À travers la transmission des capitaux, tant matériels que culturels ou symboliques, l’enfant hérite d’un destin socio-économique. Si on ajoute à ce phénomène de reproduction le fait que les rapports de classe sont aussi des rapports de force, les inégalités liées à la naissance sont indéfendables et la redistribution des richesses justifiée. Nous reconnaissons ici l’option social-démocrate, celle de l’Ètat-Providence qui tente d’égaliser les chances et de favoriser la mobilité sociale. Certes, du libre exercice des dispositions de chacun, de nouvelles inégalités pourraient bien voir le jour. Elles seront cependant acceptables par tous puisque très réduites à l’issue d’une compétition non-biaisée [4]. C’est cet égalitarisme de principe (les inégalités ne révèlent que l’injustice) qui concentre le feu des critiques.

2• L’option des choix responsables

En effet, ce premier modèle est en crise pour au moins deux raisons : D’une part, il n’aurait pas suffisamment pris en compte d’autres facteurs d’inégalité dont les effets mériteraient pourtant eux aussi d’être compensés. La loterie génétique par exemple (certains individus sont plus doués que d’autres) génère de toute évidence des inégalités tout aussi injustes que le milieu social. Par exemple, un QI élevé n’est pas une affaire de mérite mais de hasard. Est-il juste de profiter ou de subir le hasard ? Parce que « les individus ne sont pas tenus d’affronter seuls l’incontrôlable [5] », le système redistributif doit compenser les inégalités issues du hasard (génétique ou autre).

D’autre part, la social-démocratie est discréditée parce qu’à redistribuer sans cesse elle déresponsabilise les bénéficiaires des transferts et favorise l’assistanat. S’il est juste d’intervenir sur des facteurs indépendants des individus, la contrepartie logique de ces interventions est que ces individus doivent assumer les conséquences de leurs choix.

Ces corrections apportées à la social-démocratie définissent l’option des choix responsables. Sa force réside dans la simplicité d’un seul principe : les individus supportent seuls les effets de leur responsabilité et en commun ceux du hasard auquel ils sont exposés. Contrairement à l’option précédente, qui les considèrent toutes injustes a priori, celle-ci tente de distinguer parmi les inégalités constatées celles – injustes – qui relèvent du hasard de celles – justes – qui révèlent des choix plus ou moins efficaces.

Remarquons que l’option des choix responsables manie des notions proches du libéralisme de l’homo œconomicus (choix, mérite, responsabilité). Ce dernier cherche à limiter les motifs de redistribution pour deux raisons. D’abord, il est injuste de prélever les ressources de celui qui n’a enfreint aucune loi pour les obtenir. C’est l’impôt qui est un vol. Ensuite, la société doit aussi répondre aux besoins matériels de ses membres en libérant la création de richesses. Or, par certains aspects, la redistribution est un frein à la réalisation de ce deuxième objectif de maximisation de l’utilité : l’État-providence ne risque-t-il pas d’aider ceux qui ont arbitré contre le travail ? De pénaliser les plus prudents ? De donner à tous le sentiment que leurs décisions sont sans enjeux ? Il n’encourage pas les travailleurs puisqu’ils ne bénéficieront pas, à terme, de l’intégralité de leur effort. Bref, trop de redistribution tue la redistribution et, au final, la taille du gâteau diminue et tous y perdent. Les néolibéraux pensent ainsi que la croissance « est en elle-même la clef des problèmes de justice [6]. »

3• L’option républicaniste

À son tour, ce second paradigme de la justice économique rencontre, outre des défis pratiques (comment distinguer hasard et choix responsables ? comment compenser le hasard ?), des difficultés d’ordre politique. En effet, « la responsabilité est une valeur morale dont l’introduction dans la théorie politique aboutirait à une gigantesque régression par rapport au mouvement intellectuel qui a permis d’accéder à l’idée que, dans une société complexe, les interdépendances et les connexions sont telles qu’il devient impossible de prétendre que quiconque est en un sens pertinent responsable de la situation qui est la sienne. […] En tout état de cause, la tentative pour dire quelle est la contribution de l’individu au produit social et pour proportionner sa rétribution à cette contribution est vaine. [7] » Le même raisonnement s’applique à la notion de mérite qui « découle des institutions au lieu de les fonder ». Bref, la justice est la propriété d’institutions, pas de situations personnelles. En définitive, le plus simple consiste à abandonner cette seconde conception de la justice au profit d’une troisième option : une société est juste « parce qu’elle bâtit une structure sociale qui permet à tous ses membres de mener une existence autonome, indépendante, humaine et décente, marquée par l’absence de domination et de contrainte [8]. » Une telle structure « maximise les perspectives des moins favorisés plus que tout autre système possible [9]. »

Le déplacement est de taille. Les inégalités ne sont plus justes ou injustes en elles-mêmes mais de par le rapport de plus ou moins grande compatibilité qu’elles entretiennent avec les exigences de la structure sociale. La réponse à la question « est-ce que chacun détient ce qui lui revient en toute justice ? » importe peu tant que personne « ne détient la puissance de dicter aux autres la forme des rapports mutuels [10] ». Au-delà de savoir s’il est légitime de posséder, cette nouvelle option affirme qu’il est illégitime de dominer. La justice redistributive trouve ici un nouvel emploi : un emploi proprement politique. Cette nouvelle conception de la justice comme non-domination, nous la qualifierons de républicaniste. Elle rejoint la définition de la liberté dans la théorie républicaniste : une liberté comprise comme non-domination [11].

4• Les limites de l’option républicaniste

Que penser de cette présentation des différentes théories de la justice sociale ? En première approximation, les arguments développés pour étayer les trois paradigmes ne nous semblent pas à la hauteur des rapports de force actuels. Un peu à la manière des droits de l’homme, la justice peut facilement être réduite à un formalisme juridique sans portée réelle, ou plutôt avec une portée idéologique de justification de l’ordre établi. À plus fortes raisons si elle est déclinée en principes abstraits, une approche par la justice paraît peu opératoire. D’ailleurs, je ne suis pas toujours convaincu par l’auteur dans son ambition de faire du républicanisme une issue qui redonne potentiellement un contenu au clivage gauche-droite. En France, tous les partis gouvernementaux se réclament de la République, des valeurs républicaines, etc…, mais leur politique commune n’en est pas moins violente [12]. Pourquoi cette théorie politique, qui s’en tient à une énième justification des transferts sociaux, n’échouerait-elle pas comme les précédents “sursauts républicains” ?

En l’état, le républicanisme proposé (républicanisme redistributif) par J.-F. Spitz n’est pas en mesure de s’attaquer aux grandes structures du néolibéralisme (marché, contrat, concurrence, hiérarchie…). Les effets politiques du principe de non-domination (l’émancipation des hommes) prendront en revanche toute leur envergure critique si nous quittons le débat sur la redistribution pour investir, en amont, celui de la distribution. Il ne s’agit plus tant de corriger les inégalités après coup que d’intervenir sur les structures qui les génèrent. Autrement dit, quitte à bâtir une structure institutionnelle juste pour permettre aux citoyens une vie décente et autonome, et plutôt que de redistribuer, pourquoi en effet ne pas tenter de mieux distribuer [13] ?

5• Mieux distribuer ?
Défaire trois structures injustes

Revenir vers la répartition primaire des ressources permet de constater que celles-ci sont abondantes mais que notre économie libérale en organise savamment la pénurie. Ce sont donc les formes d’organisation sociale et la manière dont les richesses circulent qui sont un obstacle au progrès vers une société plus juste. À l’instar de la justice, les structures du républicanisme doivent donc être distributives plutôt que redistributives. Or, mieux distribuer, c’est revenir sur trois structures injustes, intimement liées entre elles :

1.L’autorémunération de l’argent

La première structure de rémunération injuste de notre système économique, c’est le capital. Dans le système capitaliste, l’argent va à l’argent. Je ne reviendrai pas sur l’idée que cette autorémunération de l’argent suppose un travailleur dominé. C’est tout le problème de la propriété en entreprise qui est en cause. La financiarisation actuelle, pour laquelle l’accumulation devient une fin en soi, en dehors de toute réalité humaine, révèle deux choses intéressantes et peut être inédites à ce degré. D’abord, la crise a montré à quel point la privatisation des profits n’a d’égale que la socialisation des pertes. Contrairement à ce qu’a pu faire croire la sophistication financière, le risque, le fameux risque qui justifie le gain, n’a pas disparu pour tout le monde : ce sont finalement les populations nationales qui l’assument quand les États sauvent les banques de la faillite. À ce petit jeu, les financiers ne peuvent que gagner et les populations ne peuvent que perdre.

Ensuite, le travail dominé ne permettant plus de vivre décemment, nous serons bientôt tous sollicités pour devenir nous-mêmes capitalistes : actionnaires de notre entreprise, propriétaires de notre logement, sociétaires d’un fonds de placement ou de pension pour notre retraite et les études de nos enfants…

Inutile de dire que de cette rémunération-là, nous ne voulons pas, pas plus que nous n’acceptons la vision utilitariste qu’elle suppose : la famille finit par être “gérée” comme une entreprise avec du capital, des “ressources humaines” et un “management” destiné à rentabiliser l’existence de chacun.

2. Le marché du travail divisé

La division du travail a transformé le monde des travailleurs en une gigantesque pyramide sociale. À la base, des emplois peu qualifiés et peu rémunérés, des tâches d’exécution souvent pénibles et méprisées socialement. En haut, le prestige, l’argent, le pouvoir. Entre ces deux extrêmes, un feuilletage hiérarchique. Une telle structure sociale est donc intrinsèquement, fonctionnellement, inégalitaire et hiérarchique. À tous les étages, le nombre de places est limité, il est donné a priori, ce qui exclut quantité de possibilités du jeu social (par exemple que tous soient égaux, ou que ceux capables d’occuper les postes les plus gratifiants soient nombreux) et cela, quels que soient les efforts et les persévérances des individus. Dans une telle configuration, la réussite de ceux du haut repose a priori sur l’échec de ceux du bas, les uns ne progressant que contre les autres.

Le marché du travail a alors pour fonction de répartir les travailleurs au sein de la pyramide : leur mise en concurrence partage d’abord ceux qui occuperont un poste, des autres, qui resteront chômeurs ; elle détermine ensuite leur étage ; enfin elle fixe leur rémunération. Pour ce dernier aspect, il faut reconnaître que le marché est a-juste, en ce sens qu’il est sans rapport avec la justice, incapable donc de justifier les niveaux de rémunération ou les écarts entre les niveaux. Création de richesse, utilité, responsabilité, risque, mérite… aucun de ces critères ne parviendra à légitimer les différences actuelles. De l’aveu même des libéraux, le rôle du marché est de faire grossir le gâteau, pas de juger la taille des parts.

3. L’allocation conjointe des ressources

C’est certes banal à rappeler, mais toujours aussi scandaleux : l’argent et le pouvoir vont toujours de pair. La troisième structure distributive injuste sur laquelle un républicanisme social conséquent doit donc revenir est l’allocation conjointe des ressources matérielles et symboliques. Nous venons de le voir, c’est d’abord vrai dans le domaine de l’entreprise où le pouvoir de décider est proportionnel à la rémunération ou à la propriété.

C’est vrai aussi, plus largement, dans la vie sociale : la collusion entre les grandes fortunes et le personnel politique n’est plus aujourd’hui à démontrer : financement des campagnes, influence sur les politiques fiscales, lobbying en tous genres… Le problème de la répartition des ressources économiques pose donc celui des impacts sociaux de l’usage que l’on en fait. Les ressources économiques confèrent du pouvoir politique. Bien des fois, l’argent sert à peser dans des sphères publiques auxquelles il ne devrait pas avoir accès. En même temps qu’il se cumule à la richesse, le pouvoir la garantit et la conforte.

6• Resocialiser l’économie

Alors que la dimension sociale de l’homme est une évidence, le néolibéralisme parvient malgré tout à imposer l’idée que seuls le règne de la propriété individuelle, la hiérarchie et la concurrence généralisée doivent répartir les ressources ! La justice ? La démocratie ? « Soyez réaliste, nous rétorque-t-on, l’entreprise n’est pas destinée à être juste ou équitable, son objectif est de créer de la richesse. » L’économie bénéficie, à bien des égards, d’un statut d’extraterritorialité par rapport à la sphère sociale. Les principes communs ne s’y appliquent pas, de sorte que c’est la domination qui structure les rapports sociaux. Comme théorie de la non-domination, le républicanisme trouve assurément ici un terrain de prédilection. Justement, le républicanisme apporte une contribution qui pourrait bien être décisive, si on consent cependant à appliquer son principe à la distribution. Là, encore une fois, il ne s’agit pas de construire une justice sociale au sens d’éliminer les inégalités et d’égaliser les revenus. Marx est d’ailleurs très dur avec l’idée de « distribution équitable » qui n’est selon lui qu’une « pacotille hors d’usage » quand elle devient une finalité à part entière. Il dira même « qu’on avait tort de faire si grand cas de ce qu’on appelle la distribution et de mettre l’accent principal sur elle [14] ». Selon Allan Wood, « il ne croyait pas en une société d’égaux [15] ». Le républicanisme n’est peut-être pas égalitariste. Il permet cependant de défaire des structures de distribution inégalitaires.

En tout cas, le projet d’une société décente qui permette à chacun de vivre de manière autonome ne se réalisera pas par la seule redistribution. Si, comme le pense J.-F. Spitz, la justice est une affaire de structure sociale, c’est bien la façon dont nous nous organisons et par laquelle nous sommes rémunérés qui est en cause. Alors, comment s’en sortir ? Quelle(s) direction(s) prendre ? Le débat est ouvert. Pour notre part, nous pensons que la re-socialisation de l’économie est incontournable. Il n’y aura pas de société décente et autonome sans remettre l’économie au service de l’homme et de ses projets de développement. Cela signifie d’abord que nous devons faire confiance aux hommes dans leur capacité à coopérer, à décider collectivement et démocratiquement de ce qui est utile et nécessaire pour le groupe. Ceux-ci sont capables de remettre en perspective les structures de l’injustice et de les remplacer par l’intérêt général : le revenu d’existence universel, la démocratie entre producteurs, la fin de la division du travail… autant d’idées et de propositions réalisables qui méritent que l’on se batte. Bien sûr, dans leur discours, les néolibéraux ne cessent de naturaliser les rapports sociaux pour que la résignation l’emporte : la hiérarchie est inévitable, l’ordre actuel est indépassable, l’histoire est finie… À cette hiérarchie, à cet ordre et à cette histoire, à toutes ces impossibilités, nous opposerons notre détermination, notre créativité et la mémoire de quelques bonnes formules de ceux qui se réclament de l’expérience : Hume, un libéral de la tradition écrivait en 1748 « le contraire d’un fait quelconque est toujours possible ». En 1922, Wittgenstein renchérissait « Il n’est d’impossibilité que logique ».

Alors, à la lutte !

devinette

L’ordre de la Légion d’honneur a été institué par Bonaparte en 1802, pour remercier officiellement des citoyens ayant rendu à la France un service tout à fait exceptionnel. Il comporte cinq classes dans l’ordre croissant de distinction : chevalier, officier, commandeur, grand officier, grand-croix.

Voici des extraits du discours prononcé par Nicolas Sarkozy, le 7 juillet 2009, faisant X grand-croix de la Légion d’honneur. Qui est X ?

« Vous êtes un personnage hors du commun. Votre ascèse et votre sobriété forcent le respect de tous… Vous nous rappelez que les capitaux n’ont pas d’autre destination que de servir des projets que chacun porte en lui. L’homme n’a pas à être soumis aux caprices du capitalisme et encore moins aux caprices de la spéculation. X, vous êtes un entrepreneur comme la France en compte peu… Vous êtes un patriote. Grâce à vous, notre pays peut saluer une industrie de classe mondiale. C’est un privilège réservé à moins d’une dizaine de pays dans le monde… La nation vous est reconnaissante de ce que vous faites. Vous êtes une publicité vivante pour les médicaments X… J’espère que chacun aura compris que c’est un grand Français que je vais décorer au nom de la République française. »

(réponse page 15)

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[1] publié aux éd.Bayard, coll. Le temps d’une question, 2009.

[2] J.-F. Spitz est Professeur de philosophie à l’université Paris 1, spécialiste de philosophie politique.

[3] Rawls (1921-2002), professeur à Harvard, publie en 1971 Théorie de la justice. Cette œuvre, qui fut rapidement considérée dans le monde anglo-saxon comme incontournable, a encore aujourd’hui une influence majeure : les auteurs se positionnent toujours par rapport à elle et prolongent sa réflexion.

[4] Dans l’optique sociale-démocrate, les coefficients personnels ne sont pas très différenciant.

[5] p. 105

[6] p. 9

[7] p. 185-186

[8] p. 96

[9] p. 114

[10] p. 140

[11] J.-F. Spitz est le spécialiste français de cette théorie développée par des auteurs anglo-saxons (J.G.A. Pocock, Q. Skinner…). Il a notamment traduit l’ouvrage essentiel de Philip Pettit Républicanisme, une théorie de la liberté et du gouvernement (éd. Gallimard, coll. NRF Essais, 444 p., 2004), et lui-même publié Le moment républicain en France (éd. Gallimard, coll. NRF Essais, 523 p., 2005).

[12] L’idée républicaine conserve cependant encore une certaine radicalité chez les intellectuels (le marxiste Denis Collin et son Revive la République, éd. Armand Colin, 231 p., 2005), au sein des mouvements contestataires (Irène Pereira fait du républicanisme social une des trois Grammaires de la contestation, éd. La Découverte, coll. Les empêcheurs de tourner en rond, 228 p., 2010), ou dans certains parti politiques (pour le PG, « la République est une revendication des classes les plus populaires contre l’ordre injuste de la société », Cf : http://www.lepartidegauche.fr/education-populaires/copie-de-un-mot-un-jour/1784-republique).

[13] La redistribution a aussi le désavantage de susciter l’insatisfaction des contributeurs comme des bénéficiaires (qui ont l’impression de systématiquement devoir user de la charité publique).

[14] Toutes ces citations de Marx sont tirées de la Critique du programme du Gotha.

[15] A. Wood, Marx on right and justice.

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Débat

L’article de Bernard Blavette, intitulé De l’aliénation à la libération, paru dans La Grande Relève 1116, a suscité les réflexions suivantes de la part de Guy Evrard :

Une analyse pessimiste ?

par G. ÉVRARD
février 2011

L’article de Bernard Blavette autour du livre de Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude, qui emprunte à la philosophie de Spinoza, est une source de culture que la clarté du texte rend abordable. Remercions la GR de nous proposer de tels outils de réflexion. Un texte fort ouvre évidemment des opportunités d’échanges. Je n’en retiendrai qu’une ici, quitte à revenir plus tard sur le sujet si une discussion s’engage avec les lecteurs.

En dépit de son titre et des avancées proposées vers la fin du texte, l’analyse me semble profondément pessimiste alors que, fondamentalement, la volonté des peuples, au cours de l’histoire humaine, de sortir de l’aliénation, devrait susciter plutôt l’optimisme. C’est donc sous l’effet de ce pessimisme ambiant que je perçois un jugement sans appel de notre système politique actuel lorsque Bernard évoque la recherche « d’une radicalité qui ne se traduirait pas seulement par ces vaines gesticulations que savent si bien mettre en scène syndicats réformistes et partis politiques déliquescents, mais qui reposerait sur une compréhension “à la racine” des phénomènes de domination et de servitude, tant il est vrai que l’on ne peut combattre efficacement que ce que l’on conçoit parfaitement ».

Il me semble que l’histoire de notre peuple et celle des grands mouvements populaires des 18-19-20èmes siècles à l’échelle de la planète, avec les approches théoriques qui les ont accompagnés (Marx, Engels, les acteurs de la révolution de 1917, pour ne citer qu’eux) fournissent des éléments de réflexion au moins aussi consistants que ceux de leurs adversaires. Certes, à chaque génération, l’ouvrage doit être remis sur le métier, mais notre époque, avec certains de ses penseurs et ses moyens de culture et de communication largement démultipliés, continue d’enrichir le bagage théorique et la GR y contribue. Je ne partage donc pas l’idée que l’incompréhension à la racine des phénomènes de domination et de servitude, au moins par une minorité susceptible d’intervenir sur le terrain politique et social, soit à l’origine de l’apparente résignation actuelle. Le mouvement d’opposition à la contre-réforme des retraites, à l’automne dernier, a montré au contraire un potentiel d’analyse collectif capable de faire ressurgir l’évidence toujours actuelle de la lutte des classes (voir la GR1115).

En revanche, le langage, les arguments, la stratégie, l’objectif et, pour tout dire, l’utopie, doivent être renouvelés. En effet, après la disqualification du projet socialiste de l’URSS et la chute du mur de Berlin, avec l’exemple de la Chine aujourd’hui, le mythe d’une classe ouvrière éclairée exerçant un pouvoir démocratique non moins lumineux s’est effondré. Et si le projet social reste juste et d’une évidente actualité, si le renversement du capitalisme demeure l’urgente nécessité, c’est l’avenir de l’humanité elle-même qui est maintenant en péril avec la question écologique. La lutte des classes ou tout simplement la lutte politique doit donc intégrer cette dimension universelle si elle veut être crédible. André Gorz l’avait bien compris (voir la GR1112) et d’autres, plus récemment et parfois moins révolutionnaires, comme Alain Hayot (voir la GR1092), Dominique Bourg (voir la GR1106) ou Edgar Morin l’ont aussi montré. Le défi dépasse certes la vieille Europe, mais le passé de celle-ci lui confère peut-être encore une responsabilité particulière.

Alors, bien sûr, il est facile de considérer comme « vaines les gesticulations (…) des syndicats réformistes et partis politiques déliquescents ». Ces formations sont cependant des formes constitutionnelles de notre démocratie représentative, chèrement acquise, et il me paraît dangereux de laisser entendre qu’elles sont définitivement dépassées, même si je partage l’observation qu’on ne peut attendre d’elles aujourd’hui la mise en œuvre des changements majeurs évoqués précédemment. La nécessité d’un élargissement de notre démocratie au-delà de la forme représentative est devenue une évidence et elle n’aboutira probablement qu’au terme de fortes pressions populaires. Mais nous savons bien qu’en l’absence de structures organisées capables de mettre rapidement en œuvre les bases des transformations souhaitées, qui commenceraient sans doute par l’élection d’une assemblée constituante, les risques d’une contre-révolution sont immenses, tant il est vrai que l’oligarchie qui détient le pouvoir économique et en même temps manipule le pouvoir politique, n’abandonnera pas ses privilèges dans le respect de la démocratie.

Probablement, les citoyens ressentent-ils cette situation et accordent-ils aujourd’hui plus de prix que par le passé à la vie humaine, ne consentant plus guère au sacrifice. Quoi qu’il en soit, la bataille doit demeurer celle des idées, dans la paix civile. Ce sont les citoyens qui feront bouger le système politique dans son ensemble. Ils auront les structures politiques qu’ils méritent ou qu’ils exigent. N’attendons donc pas des organisations politiques et syndicales qu’elles entraînent les citoyens, mais au contraire qu’elles portent leurs exigences, jusque dans les représentations élues. Cela passe non pas par le discrédit de leur comportement actuel mais par la capacité du peuple à faire émerger dans ces organisations des femmes et des hommes porteurs d’une analyse partagée, et conscients de leurs responsabilités. Lors du conflit sur les retraites, la social-démocratie, acquise au libéralisme, est restée inaudible et les formations syndicales ont suivi les salariés. La pression de ces derniers est finalement demeurée insuffisante, probablement parce que nous avons aussi perdu le sens de la puissance collective, mais c’est un autre point du texte de B. Blavette.

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Débat

Ceci permet à Bernard Blavette de préciser sa pensée : il n’est pas absolument pessimiste, mais il constate une régression dans la réflexion, surtout de la part des dirigeants des partis politiques, qui se montrent trop souvent sans réaction face à l’idéologie dominante :

— Plutôt une régression dans la réflexion des politiques

par B. BLAVETTE
février 2011

Merci à Guy pour ses remarques pertinentes qui vont me permettre de préciser certains points.

Tout d’abord, et pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, signalons que le paragraphe cité par Guy est une remarque personnelle et ne figure donc pas dans l’ouvrage de Lordon.

Sur le fond, il est maintenant assez largement admis que nous vivons une période de régression sévère, comme l’ont d’ailleurs reconnu Stéphane Hessel et Edgar Morin interviewés le 19 janvier dans la “matinale” de France Culture. Cette régression a ceci d’unique dans l’histoire de l’humanité qu’elle touche l’ensemble de la planète, l’ensemble des domaines de la pensée (arts, science car transformée en “techno science”…) et qu’elle met en péril l’existence de notre espèce, notamment à travers ses conséquences éthiques et écologiques. Le fait même que nous soyons forcés, pour nos analyses, de faire appel à la philosophie grecque d’il y a 2.400 ans, à Spinoza qui vivait au XVIIème siècle, ou même à Marx, sans pouvoir nous fonder sur une réflexion contemporaine de même niveau signe l’état de délabrement de notre intelligence collective. Cerner les causes, multiples, de cet état de fait sortirait du cadre de ce petit texte, mais on peut cependant citer un peu en vrac l’individualisme et l’utilitarisme étroit qui sous-tendent la société capitaliste, le culte de la marchandise, l’envahissement de la publicité et de spectacles audio-visuels cultivant la vulgarité, la laideur de nos cadres de vie….

Le monde politique et les organisations composant le Mouvement Social (syndicats de salariés, associations…) n’échappent évidemment pas à cette déréliction généralisée. Les partis politiques ne sont que des bureaucraties coupées des peuples où l’on vient faire carrière, des machines à se faire élire de préférence à l’aide de slogans publicitaires ineptes, concoctés par les agences de communication, et qui annihilent toute réflexion politique cohérente (“la force tranquille”, “tout est possible”, “yes we can” !!). En découle la piètre qualité de notre personnel politique.

Le Mouvement Social, et notamment les syndicats, auraient pu prendre le relais de la réflexion car les enjeux de pouvoir en leur sein devraient, en toute logique, y être moindres. Mais eux non plus n’ont rien vu venir. Personne n’a daigné tenir compte des multiples avertissements venus des horizons les plus divers depuis plus de 30 ans [*] : Le Club de Rome au début des années 70, l’Utopie ou la mort de l’économiste René Dumont, Socialisme ou barbarie du philosophe Cornélius Castoriadis, Le devoir de responsabilité du philosophe allemand Hans Jonas, l’œuvre d’Ivan Illich, d’André Gorz… Tous ces penseurs clairvoyants, qui ont quasiment prêché dans le désert…

Et nous voilà ce soir … comme dit jacques Brel [1]. Jamais des peuples n’ont vu venir la catastrophe les yeux ouverts [**] comme nous le faisons aujourd’hui.

Est-ce à dire qu’il n’y a rien à faire, que nous devons rester tétanisés ? Bien sûr que non. Guy a mille fois raison lorsqu’il affirme que nous avons un besoin primordial de structures de réflexion et d’action : partis politiques, syndicats, associations. Il y a des élus de base qui se dévouent pour la collectivité, des Conseillers Municipaux par exemple, qui sont pour l’essentiel bénévoles, il y a des délégués syndicaux qui, en butte à toutes les pressions patronales, font un travail admirable, dans les associations aussi des personnes se dépensent sans compter et c’est sur tous ceux-là qu’il faudra s’appuyer, car ce sont les meilleurs d’entre nous.

Mais les dirigeants actuels des partis, des syndicats et même de certaines associations, ainsi que leur entourage immédiat, sont largement compromis avec l’oligarchie dominante, ce qui explique leurs réticences à une confrontation pourtant inévitable. Un vigoureux “coup de torchon” est donc indispensable et la lutte des classes prend ici tout son sens. Il ne faut pourtant pas se cacher qu’il y aura des risques et un prix à payer, comme nous le voyons aujourd’hui en Tunisie, car il est peu probable que les pouvoirs dominants puissent être ramenés à la raison par la douceur et la persuasion.

Cependant il nous faudra aller au-delà car, comme le remarque justement Lordon, les phénomènes de domination et d’aliénation préexistent au capitalisme, et il est fort probable qu’ils lui survivront. Il est incontestable que, par le passé, aucune transformation sociale, même de grande ampleur, n’a été en mesure de prévenir le retour de nouvelles formes de domination, bien que des avancées ponctuelles aient pu être acquises. Il ne s’agit donc pas seulement de sortir du capitalisme, mais aussi d’analyser, de circonscrire, de dépasser les phénomènes d’aliénation incrustés en chacun de nous et que j’ai tenté de décrire dans le texte. Il s’agit là d’un changement anthropologique considérable, d’un saut qualitatif probablement unique dans toute l’histoire de l’humanité, dont Spinoza, et plus récemment le philosophe Hans Jonas, ont pressenti l’impérieuse nécessité. Rien n’assure que notre espèce en soit capable, mais il nous revient de tenter de faire advenir ces possibilités en puissance, cette nouvelle utopie. Il nous faut créer, notamment à l’aide des nouveaux moyens de communication, de vastes réseaux d’échange de connaissances et de solidarité. Il nous faut multiplier les expériences susceptibles de faire naître chez le plus grand nombre un nouvel imaginaire. À cet égard, on peut se référer au film passionnant de Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier Ce n’est qu’un début (novembre 2010) qui relate une expérience d’enseignement de la philosophie dès la maternelle : on y aborde tous les problèmes liés à la condition humaine et à notre époque : l’amour et l’amitié, la mort, la violence… Comme disent les gamins « on réfléchit » et j’ajouterais qu’on apprend ensemble à s’assumer en tant qu’être humain et, en tant que citoyen, à ne plus avoir peur… Une voie royale pourrait ainsi s’ouvrir devant nous, celle d’un “Nouvel esprit de l’Humanité”, celle d’une humanité pacifiée, enfin réconciliée avec elle-même et avec l’ensemble du vivant.

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[*] NDLR : Et même près de 80 ans, si on n’oublie pas Jacques Duboin, le fondateur de La Grande Relève, malgré le silence qui continue de l’entourer !

[1] Jacques Brel « Mon enfance »

[**] NDLR Les yeux ouverts est précisément le titre de l’avant-dernier livre publié par Jacques Duboin, en 1955.

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Et à propos de « compromis avec l’oligarchie dominante », voici :

Une bien étrange déclaration

par J.-P. MON
février 2011

Dans la tribune de Libération « Réinventons les services publics », François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, a publié, ce 27 janvier, un article intitulé « Les services publics doivent être au service des publics », dans la première partie duquel il défend, comme il se doit, les services publics : « La crise économique et la montée des inégalités ont rendu sa légitimité à la nécessité des services publics. Malheureusement, la réponse du gouvernement est la pire qui soit : c’est une erreur de poser les questions financières comme unique motivation (Révision générale des politiques publiques en tête) en ignorant la cohésion sociale que doivent garantir les missions de service public. Le court-termisme politique a eu la peau du temps long du pacte social ». Jusque là tout va bien.

Les choses se gâtent lorsqu’il propose de repenser les services publics pour une société du XXIème siècle dans un cadre européen. Comment imaginer qu’on puisse améliorer des services publics dans une Union européenne dont l’obsession est la « concurrence libre et non faussée » ? Après avoir déclaré que « le débat doit aussi porter sur la nature de ces services : il y a des fonctions régaliennes à maintenir sous l’autorité directe de l’État (parmi elles, le triptyque police - armée - justice) qui doivent être assurées par des fonctionnaires avec des obligations d’impartialité, de continuité, d’égalité de traitement, qui justifient les garanties protectrices de leur statut. Ces obligations ne peuvent pas se permettre de varier au gré des changements politiques », il s’égare en précisant : « Pour l’ensemble des autres missions, qu’elles soient conduites par le public ou par des opérateurs privés, l’État doit assurer contrôle, évaluation et péréquation afin de garantir la cohésion, la solidarité et l’objectif de réduire les déséquilibres territoriaux et sociaux. Une mission de service public ne se résume pas à la forme juridique de l’entreprise ou au statut du personnel. Un salarié du privé qui assure une mission de service public n’est pas moins républicain qu’un fonctionnaire qui effectue la même tâche ». Voilà qui va sans doute encourager des vocations dans l’éducation nationale, la santé publique, les Ponts et chaussées…

Curieusement, cette déclaration tombe juste lorsque C. Jacob propose de supprimer l’emploi à vie des fonctionnaires, et que M. Mancel (UMP) dépose (le 13 janvier) une proposition de loi « visant à réserver le statut de la fonction publique aux agents exerçant une fonction régalienne ».

Il est vrai que ce n’est pas la première fois que le secrétaire général de la CFDT vient au secours du gouvernement et du Medef.

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Ci-dessous, la déclaration de soutien à la révolution tunisienne, proposée par un militant tunisien exilé, Sadri Khiari, qui a été mise sur la Toile, en plusieurs langues, pour permettre à tous ceux qui le veulent de la signer.

(pour cela il faut envoyer un mail à l’adresse solidaritytunisia @ gmail . com en indiquant vos noms, prénoms, fonction et pays de résidence).

Déclaration internationale de soutien à la révolution tunisienne

février 2011

La Révolution tunisienne est belle. Spontanément, sans directives, sans organisation, le peuple tunisien s’est soulevé pour renverser Ben Ali, un dictateur, disposant d’une machine policière puissante et tentaculaire et qui était soutenu par toutes les grandes puissances au prétexte fallacieux qu’il constituait un « rempart contre l’islamisme ». Presque unanime, avec pour slogan principal le départ de Ben Ali, le peuple tunisien a triomphé du despote prédateur qui le gouvernait. En quelques semaines d’intenses mobilisations entamées par le sacrifice tragique d’un jeune vendeur ambulant d’une des régions les plus déshéritées du pays, l’histoire de la Tunisie, et peut-être celle de tout le monde arabe, a basculé.

Au-delà de ce premier succès, la mobilisation se poursuit, car chacun sait que les principales institutions mises en place par le président déchu restent en place. Contre les forces de la normalisation, les forces du changement exigent en premier lieu la dissolution du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) qui n’est pas tant un parti qu’un organe de répression, de surveillance et de clientélisation. Chacun sait également que sans rupture véritable avec les institutions mises en place par le dictateur, les couches populaires qui ont porté le mouvement révolutionnaire, et en particulier la jeunesse, risquent d’être dépossédées de leur victoire au nom d’une transition sans heurts qui n’accorderait aux revendications du peuple que quelques concessions minimes, semblables à celles que Ben Ali offraient “généreusement” une poignée d’heures avant d’être chassé par les puissantes manifestations de rue. Chacun sait qu’une démocratie de façade n’est en rien ce qu’attendent les Tunisiens et qu’ils ne veulent pas non plus d’une politique économique dictée par l’Union européenne et les institutions financières internationales, dont le credo libéral conduit à toujours plus de misère et de chômage. Ils ne veulent plus d’une politique étrangère soumise aux intérêts des puissances impériales et pressée d’en finir avec la résistance palestinienne. Chacun sait, en Tunisie, que l’onde de choc de cette Révolution dans l’ensemble du monde arabe est un formidable acquis, qu’elle suscite beaucoup d’espoir qu’il serait désastreux de décevoir.

L’expérience historique a montré que, face à des dynamiques de cette ampleur, les puissants du monde entier, ceux qui perpétuent l’oppression et l’exploitation, n’ont de cesse de réduire leur portée, de les étouffer dans l’œuf et, si la menace persiste, de les briser par la violence. En Tunisie, comme cela a pu se passer ailleurs, nous ne doutons pas que certains, déjà, notamment au sein des services des États impérialistes, préparent la contre-révolution pour mater une fois pour toutes la mobilisation populaire.

C’est pourquoi, nous, militants, intellectuels, citoyens, tous engagés pour la démocratie et la justice sociale, saluons le peuple tunisien et sa Révolution de la dignité. Nous lui assurons notre solidarité indéfectible dans ses efforts pour l’approfondissement du processus démocratique comme nous nous engageons à être à ses côtés pour préserver ses acquis et s’opposer à toute tentative contre-révolutionnaire.

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