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AED La Grande Relève Articles > N° 1116 - janvier 2011

 

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N° 1116 - janvier 2011

Au fil des jours   (Afficher article seul)

Bonne année, bonne santé !   (Afficher article seul)

De l’aliénation à la libération   (Afficher article seul)

Bernard Blavette, réflechissant autour d’un livre de F.Lordon, rappelle les phénomènes d’aliénation et de domination de notre histoire, puis évoque les moyens d’une prise de conscience qui serait le premier pas vers une éventuelle libération.

Un programme pour la gauche ?   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon traduit l’essentiel d’un article de D.Casassas qui montre comment l’allocation universelle, accompagnée de conditions bien précises, peut constituer l’ossature d’un véritable projet émancipateur.

La relève, inattendue…   (Afficher article seul)

Guy Evrard a rencontré de jeunes étudiantes brésiliennes qui avaient leur opinion à propos des raisons de l’acclimatation en France d’animaux exotiques !

L’eau, citoyenne du monde !   (Afficher article seul)

Alex Nikichuk exprime son amour pour l’eau.

L’eau privatisée, le temps des résistances   (Afficher article seul)

Christian Aubin milite pour le remunicipalisation de l’eau en évoquant l’exemple de l’action menée par l’association “Eau Secours !” : la gestion citoyenne est bien supérieure à celle des multinationales !

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Au fil des jours

par M.-L. DUBOIN
janvier 2011

Un patron trop social

Le correspondant du Monde à Belfort, A. Bollengier, rapporte l’aventure qui arrive au patron d’une petite entreprise de sa région : il se voit pénalisé, et sérieusement, pour avoir aidé ses salariés. « Claude Goudron est un patron attentionné, proche de ses salariés. Alors, quand l’un ou l’autre a un souci financier, il n’hésite pas à mettre la main à la poche. » Il a, par exemple, évité à l’un d’eux “un gars formidable, bosseur, sur qui on peut compter” de se retrouver à la rue avec sa femme et deux enfants en bas âge…. « Au cours des trois dernières années, il a ainsi prêté, sans intérêts, des sommes comprises entre 200 et 3.000 euros à 7 de ses 23 salariés, en échelonnant les remboursements sur plusieurs mois en fonction des capacités de chacun. »

« Ces gestes de générosité, C. Goudron les pratique depuis la création de son entreprise, voilà trente ans, sans que l’Urssaf y ait jamais rien trouvé à redire. Mais, en juillet, un inspecteur du recouvrement s’est présenté. « L’absence d’un intérêt d’emprunt est un avantage bénéficiant aux salariés », a-t-il constaté dans sa lettre d’observation. « Il convient donc de réintégrer dans l’assiette de cotisation les intérêts des prêts accordés à vos salariés ». Ce zélé vérificateur a donc infligé une pénalité à ce chef d’entreprise qu’il juge trop social et il lui réclame en outre le paiement des charges sociales sur les intérêts non demandés à ses employés. « Il faut avoir l’esprit un peu tordu pour procéder à un tel redressement, mais légalement, je ne peux rien faire », constate Goudron. Sauf que l’inspecteur de l’Urssaf a commis une grossière erreur dans le calcul des intérêts en le basant sur un taux annuel et non pas mensuel. « Le résultat est délirant. L’Urssaf a évalué à 5.152 euros le montant des intérêts (sur les 10.200 euros de prêts sur trois ans)… soit un taux de 68% par an. C’est dix fois le seuil fixé par la loi ! ». C. Goudron a, bien évidemment, contesté le redressement. « Les éléments que vous avancez ne me permettent pas de revenir sur ma décision, et je me vois dans l’obligation de maintenir ma position », lui a répondu l’inspecteur du recouvrement en évoquant la possibilité de saisir la Commission de recours amiable. Ce que Claude Goudron s’est empressé de faire le 1er octobre. Le 8 octobre il a néanmoins reçu une mise en demeure de payer… avec une majoration de 270 euros pour pénalité de retard. »

Lobbying réussi des députés

Il est d’autres domaines où des vérifications seraient nécessaires. La Commission des financements politiques et la Commission pour la transparence financière de la vie politique (qui vérifie la situation patrimoniale des élus) ont multiplié les rapports pour montrer qu’il fallait leur donner les moyens de mieux exercer les contrôles qui leur incombent. Elles avaient enfin obtenu que trois textes de loi soient discutés à l’Assemblée nationale le 20 décembre. Peines perdues, car trois jours avant, les députés UMP, menés par Jean-François Copé, ont déposé trois amendements s’opposant à la transparence sur les revenus des députés, ce qui revient à priver les commissions de tout pouvoir…

”Choc fiscal” ?

On sait que le gouvernement français a du mal à trouver encore des fonds pour payer les intérêts de “la dette” et combler les trous de ses précédents budgets.

La méthode choisie consiste à réduire les dépenses sociales. La suppression de nombreuses aides sociales a déjà été effectuée, bien d’autres vont être tentées. Les conséquences en sont tellement catastrophiques qu’il sera peut-être difficile d’aller encore plus loin…

Or une institution, qui dépend de la Cour des comptes, le Conseil des prélèvements obligatoires, a fait une suggestion, dans une étude publiée en octobre dernier. L’État pourrait trouver 15 à 29 milliards d’euros dans les niches fiscales, qui représentent, pour cette année, un manque à gagner qu’elle évalue à 172 milliards. Mais le Medef a violemment réagi contre pareil “choc fiscal” ! Pas question de réduire ces niches, c’est une menace intolérable contre la compétitivité des entreprises !

Comment le gouvernement va-t-il trancher ?

— Sûrement pas en demandant aux patrons des grandes entreprises de faire un effort ! Le patron d’EDF, à qui Nicolas Sarkozy avait dit en novembre 2009 « Henri, je te donne la plus belle boîte de France » [1], a cumulé impunément cette année deux salaires : celui toujours versé par Veolia Environnement (mais “inférieur” aux 2,3 millions d’euros de celui de 2009), et l’autre d’EDF (“seulement” 1 million d’euros, plus une part variable, plafonnée à 600.000 euros).

Témoignage

Le réalisateur allemand, Christoph Hochhäusler, était récemment interrogé par un journaliste du Monde à propos de son film, Sous toi, la ville. Comme celui-ci se déroule dans le monde de la finance, le journaliste lui a demandé : « Vous êtes-vous documenté sur le monde de la banque ? » Voici sa réponse édifiante : « Nous avons mené, avec mon scénariste, une quinzaine d’entretiens avec des cadres bancaires, à Francfort. La dimension confidentielle a libéré la parole et produit des histoires si caricaturales que je n’ai pas osé les utiliser. Le fonctionnement de ces banques est gouverné par la méfiance, la paranoïa, l’illusion collective. L’énormité des profits réalisés masque la gravité des dysfonctionnements, à commencer par le trucage des analyses et des rapports » [2].

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[1] Le Monde 12-13/12/2010

[2] Le Monde 1/12/2010

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Bonne année, bonne santé !

par M.-L. DUBOIN
janvier 2011

L’actualité a rarement accumulé autant de preuves, et en si peu de temps, des ravages que peut entraîner l’idéologie libérale apliquée à la gestion des services au public. Quand est tombée la neige d’hiver, on s’est aperçu qu’il n’y avait plus d’employés municipaux, que le personnel préposé à l’entretien des routes était nettement insuffisant, qu’il n’avait pas de chasse-neige disponibles et même pas assez de sel. La situation qui a été offerte aux passagers bloqués dans les aéroports, maintenant entreprises privées, est scandaleuse. Là, c’est le glycol qui n’avait pas été prévu ! Et plus d’une semaine après, la société Air-France-KLM n’avait toujours pas restitué quelque 10.000 bagages à leurs propriétaires. Qu’aurait-ce été si la neige était tombée à Roissy comme à New-York ? La démonstration la plus spectaculaire est peut-être celle des six cents voyageurs du train Strasbourg-Port-Bou, 12 heures de retard ! C’est sans doute exceptionnel, mais on fait forcément le rapprochement avec tous les incidents qui ont suivi la privatisation du rail au Royaume-Uni, les mêmes causes ont souvent les mêmes effets…

Ces effets sont encore pires dans les domaines de la santé et de l’école. Bien qu’un rapport, début décembre, ait montré l’échec des récentes réformes scolaires et de la diminution du nombre d’enseignants, cette politique odieuse va être poursuivie en 2011 : après les 66.000 suppressions de postes depuis 2007, 16.000 autres sont annoncées pour la rentrée prochaine ! La dernière trouvaille de notre gouvernement, décidément très innovant, est d’offrir une prime aux recteurs qui se montreront les plus efficaces pour appliquer ces coupes sombres !

Cette dégradation programmée de l’enseignement aura des conséquences irrémédiables. Et celle des services de santé n’est pas moins dramatique.

Alors, chers lecteurs fidèles, ce n’est pas le moment de se résigner. Les vœux que nous formons pour vous, à La Grande Relève, sont évidemment d’abord ceux d’une bonne santé, de garder l’énergie nécessaire pour faire entendre un autre point de vue que celui qui consiste à répéter “On n’y peut rien, c’est comme ça, l’homme est ainsi fait !“ et tous ces bla bla bla défaitistes qui ont pour effet de démoraliser et démobiliser, ramolir et démolir.

Les pages qui suivent vous offrent au contraire des sujets de réflexion bien plus constructifs et de solides arguments à méditer. Vous allez sûrement en avoir l’usage puisque l’année qui commence s’annonce comme focalisée sur les débats politiques en vue de l’élection présidentielle de 2012.

Et puis nous aussi, nous innovons : nous vous proposons ceci :

Une occasion de se rencontrer :

La Grande Relève propose, le 29 janvier, au café repaire de Marly*, un débat suivi d’un dîner.

• Le débat, de 17 à 19 heures 30, aura pour sujet PARADIS TRES SPECIAUX Bernard BLAVETTE, auteur, dans notre numéro d’aôut dernier de l’article ayant ce titre, proposera de réfléchir à la question : « Qui décide des affaires du monde ? », à laquelle Alain Deneault répondait, dans un livre publié récemment, que ce sont les paradis fiscaux, ces « juridictions politiques sur mesure qui permettent de peser de manière décisive sur le cours historique des choses sans devoir répondre de quelque principe démocratique que ce soit. Des subalternes se prêteront dans les Etats de droit au cirque des campagnes électorales et au théâtre des assemblées législatives (…) afin de satisfaire le peuple de ces ombres chinoises. Qu’il ne croie pas à ces mensonges importera peu puisque ce sera tout ce à quoi il aura droit ».

• Le dîner, à partir de 20 heures, sera l’occasion de prolonger agréablement cet échange, les acteurs bénévoles de La Grande Relève et du Café Repaire de Marly fêtant à la fois deux anniversaires : le 75ème pour le mensuel et le 2ème pour le café !

Les places pour ce dîner convivial DOIVENT ETRE RESERVEES au plus tard le 20 janvier auprès de Christian, par téléphone au 01 39 73 03 24.

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* Au café Le Fontenelle, 30 rue Fontenelle à Marly-le Roi, dans les Yvelines (code postal 78160) (si vous venez par le train, de la gare de Marly il suffit de prendre le souterrain : il débouche rue Fontenelle, pratiquement en face du 30).

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C’est autour du livre Capitalisme,désir et servitude de Frédéric Lordon, que Bernard Blavette a rédigé l’article qui suit. Il n’en fait pas le résumé, mais, partant des considérations techniques de ce chercheur, il tente d’esquisser un panorama historique et concret des phénomènes d’aliénation et de domination auxquels notre espèce est soumise, puis de définir les moyens d’une prise de conscience qui serait le premier pas vers une éventuelle libération.

De l’aliénation à la libération

par B. BLAVETTE
janvier 2011

Il faut se rendre à l’évidence : toutes les tentatives de transformation sociale ont, à ce jour, échoué. Les grandes révolutions françaises, russes, chinoises ont bien mis à bas des régimes détestables, mais pour les remplacer aussitôt par d’autres formes de domination. Bien sûr, les multiples luttes sont parvenues à arracher des libertés nouvelles et significatives : droit de grève, liberté d’association et de se réunir en syndicats, droit à la retraite…. Mais ces avancées sont toujours précaires, susceptibles d’être remises en question en fonction des rapports de force, comme nous le réalisons aujourd’hui.

Face à ce terrible constat, nombreux sont ceux qui baissent les bras, tels ces voyageurs épuisés qui se laissent tomber dans la neige pour y trouver l’oubli d’une mort douce. En résultent désespoir, indifférence, cynisme.

D’autres, plus tenaces, mais déjà beaucoup moins nombreux, poursuivent le combat traditionnel de grèves en manifestations pour des résultats décevants, comme vient de nous le démontrer, une fois de plus, l’échec de la récente mobilisation sur les retraites.

D’autres enfin, une petite minorité pour l’instant, s’interrogent, à la recherche d’une nouvelle radicalité pour éclairer l’action. Une radicalité qui ne se traduirait pas seulement par ces vaines gesticulations que savent si bien mettre en scène syndicats réformistes et partis politiques déliquescents, mais qui reposerait sur une compréhension “à la racine” des phénomènes de domination et de servitude, tant il est vrai que l’on ne peut combattre efficacement que ce que l’on conçoit parfaitement.

C’est ici que prend place l’ouvrage de Frédéric Lordon [1], Capitalisme, désir et servitude [*] . Au fil de cette lecture se développe, comme en cinémascope, l’immense fresque de l’aliénation universelle, ses mécanismes, ses ruses, mais aussi ses points faibles, et l’espoir qui demeure.

La philosophie de Spinoza

Pour son analyse, Lordon se fonde sur la philosophie de Spinoza (1632-1677) exposée dans son Éthique et que l’on peut très schématiquement résumer en trois propositions complémentaires :

•1 – Tous les êtres humains sont gouvernés par la volonté farouche de « persévérer dans leur être » ou conatus (du verbe conor, entreprendre). Le conatus c’est la vie, la force même d’exister, de désirer et de s’activer à la poursuite de ses objets de désir. Par essence le conatus ne connaît pas de limite, sauf celle d’une force qui viendrait le contrecarrer, l’action d’un conatus antagoniste. Ceci peut s’appliquer aussi aux différentes formes d’organisations : États, partis politiques, entreprises…

•2 – Les êtres humains sont soumis à la tyrannie des passions et des désirs (ou affects dans la terminologie de Spinoza) qui leur dicte leur comportement. Sa vie passionnelle s’impose à l’homme pour le meilleur ou pour le pire, et nos désirs sont nos chaînes : « J’appelle servitude l’impuissance humaine à diriger et à réprimer les affects ; soumis aux affects, l’homme ne relève pas de lui-même, mais de la fortune » (c’est-à-dire du hasard) déclare Spinoza dans la quatrième partie de son Éthique

•3 – Chacun d’entre nous possède, ou plutôt est possédé par des désirs et des passions qui ne résultent pas d’un choix personnel, mais des évènements, expériences, sensations qui ont jalonné sa vie. Ainsi Swann, chez Proust, tombe amoureux d’Odette parce qu’elle lui rappelle un personnage d’une fresque de Botticelli. Il faut ajouter à cela les effets de mimétisme : j’aime cela parce que les autres l’aiment, je vais acheter ceci parce que tout le monde le juge utile…

Chocs des conatus antagonistes, violence des passions, évènements incontrôlables qui nous affectent de manière décisive, l’être humain est ici une marionnette prise comme dans le ballet aléatoire des particules élémentaires, privé de toute liberté de décider et d’agir par lui-même. Bien entendu cette philosophie a valu à Spinoza d’être excommunié par toutes les Églises de son temps et forcé d’avoir une vie de reclus.

Et la réalité d’aujourd’hui

Pourtant force est de reconnaître que la pensée Spinoziste rend bien compte d’une réalité que nous expérimentons tous les jours. Contrairement à une vision naïve, les phénomènes de domination n’ont pas commencé avec le capitalisme et ne s’achèveront pas avec lui. Mais, surtout dans sa version néo-libérale contemporaine, le capitalisme est parvenu à tirer parti de la confusion dans laquelle nous nous débattons pour asseoir un pouvoir qui s’étend sur l’ensemble de la planète et qui contrôle la presque totalité de nos existences. Nous vivons non seulement dans une économie capitaliste, mais aussi dans une société capitaliste. Alors Frédéric Lordon va se concentrer sur les deux piliers qui soutiennent toute l’infrastructure du système : l’entreprise et la généralisation du salariat.

Au fond qu’est ce qu’une entreprise et comment naît-elle ? La réponse est, au départ, très simple : il y a création d’entreprise lorsque quelqu’un souhaite produire quelque chose, un bien, un service, ou même une œuvre culturelle, film, pièce de théâtre… Les choses commencent à se compliquer par le fait que la personne désirante peut rarement réaliser, toute seule, ses projets. Elle est donc forcée d’enrôler, de capturer, un certain nombre d’individus pour les faire participer à la réalisation de son désir et cela, de gré ou de force : c’est ce que l’on appelle le salariat. Le patron dispose de deux moyens pour asseoir son pouvoir, moyens qui sont à la source de l’aliénation capitaliste : le bâton et la carotte, pour le dire simplement.

L’usage de la force, le bâton, se fonde sur le chantage à la reproduction matérielle-biologique. Comme l’a déjà finement analysé Marx, le travailleur, celui qui n’a que la force de ses bras ou les capacités de son cerveau pour acquérir le salaire qui lui permettra de vivre (ou simplement de survivre), va se trouver en situation de totale dépendance, d’aliénation absolue vis-à-vis de son employeur, qui est pour lui le seul pourvoyeur d’un revenu monétaire. C’est la situation qui va prévaloir tout au long de la révolution industrielle du XIXème siècle, la “capture” des travailleurs s’effectuant dans un climat de violence extrême : que l’on se souvienne simplement de l’affaire dite des “enclosures“ qui se déroula en Angleterre pendant une large partie du XIXème siècle et que relate l’économiste Karl Polaniy dans son ouvrage fameux La grande transformation. La révolution industrielle bat son plein et les nouvelles usines manquent de main d’œuvre. Comment inciter les paysans à se faire embaucher dans l’industrie ? Tout simplement en supprimant les champs communaux indispensables aux petits fermiers pour faire paître leurs troupeaux. Ces terres vont donc être privatisées, vendues et clôturées (d’où la dénomination de loi sur les enclosures). Les résultats seront terribles et le terme de capture ne peut pas être mieux approprié : des milliers de paysans pauvres ont été forcés d’immigrer vers les villes et les ateliers. Déracinés, désorientés, ils ont formé, pendant des années, une main d’œuvre docile, dont Charles Dickens a dénoncé les misérables conditions de vie.

Mais les temps évoluent, la classe ouvrière s’organise. Arrivent la révolution russe de 1917, la grande peur de la bourgeoisie de l’époque, la crise de 1929, qui semble annoncer l’effondrement du capitalisme, le Front Populaire en France… Une fois de plus il va falloir (presque) « tout changer pour que rien ne change », suivant la belle phrase de Giuseppe Tomasi dans son livre Le guépard. En liaison avec le New Deal de Roosevelt, le Fordisme va ouvrir à la classe ouvrière l’accès à la consommation et ériger les premiers autels dédiés au culte de la marchandise. Cependant, l’intermède de la seconde guerre mondiale et du nazisme, avec lequel une grande partie de la bourgeoisie (notamment française) collaborera par peur de la révolution communiste [2] va, dès la fin du conflit, installer un rapport de force plutôt favorable aux dominés. C’est la période des Trente Glorieuses, dont les avancées sociales (retraites par répartition, sécurité sociale, etc…) sont fondées, en France, sur le programme du Conseil National de la Résistance, au prestige alors inattaquable. La multitude, tout au moins dans les pays riches, va acquérir un niveau de bien-être probablement inégalé dans l’histoire. Mais l’erreur sera de penser cela comme irréversible. Sous la pression du confort, de la fascination naissante pour la marchandise, du désir purement hédoniste de « jouir sans entrave », on assiste à un affaiblissement de notre intelligence collective, à un rétrécissement de notre imaginaire : les peuples vont oublier que leur situation enviable n’est que le résultat provisoire d’une victoire partielle et fragile.

Très vite, le capitalisme repart à l’offensive pour tenter de regagner le terrain concédé, restaurer les profits et les privilèges écornés. Dès les années 1960, l’économiste Milton Friedman et ses Chicago boys théorisent la révolution conservatrice et l’actuel capitalisme néo-libéral, qui sera ensuite mis en œuvre par Ronald Reagan et Margaret Thatcher. L’effondrement de toutes perspectives socialistes à l’Est leur facilitera grandement la tâche.

Lorsqu’un conatus ne rencontre que peu, ou pas, de résistance, il s’oriente immanquablement vers un délire d’illimitation et le nouveau capitalisme néo-libéral ne fera pas exception à la règle. À partir du début des années 1980 l’offensive sera foudroyante, comparable métaphoriquement à la Guerre éclair de l’armée allemande en 1940, et le mouvement social va connaître le goût de la débâcle. En quelques années, les principales conquêtes sociales vont être peu à peu vidées de leur contenu sur l’ensemble de l’Europe et la pauvreté fera un retour en force.

Comment expliquer la quasi-absence de réaction des peuples et la difficulté à mobiliser pour défendre des droits pourtant considérés comme fondamentaux ?

C’est que les méthodes de la domination ont évolué avec l’avènement de ce Nouvel Esprit du Capitalisme décrit par les sociologues Eve Chiapello et Luc Boltanski [3]. En fait, le bâton va partiellement s’effacer devant la carotte et, pour utiliser le vocabulaire de Spinoza, le capitalisme va s’efforcer de gommer les affects tristes, la suggestion que le travail est indispensable à la simple survie, pour les remplacer par des affects joyeux : la perspective de “se réaliser” à travers son activité professionnelle, de pouvoir consommer toute la “verroterie” mise à la disposition du salarié “méritant” par la société d’hyper consommation.

Un tel renversement de méthodes n’est pas chose aisée. L’oligarchie dominante a dû s’adjoindre le concours de nombreux spécialistes en sciences humaines qui, en violation de tous les principes éthiques qui devraient s’attacher à leurs recherches, élaborent, jour après jour, les nouvelles méthodes de “management”, les “stratégies de communication” et de publicité (autant dire de “propagande”) et même le déroulement des campagnes électorales destinées à faire élire des comparses dans le cadre d’un simulacre de démocratie.

On ne peut ici que regretter l’aveuglement des acteurs du mouvement social, et plus particulièrement des syndicats de salariés, qui, trop souvent, considèrent les sciences de l’homme comme des élucubrations d’intellectuels bourgeois, et se privent ainsi de précieux instruments d’analyse [4].

Cette mutation du capitalisme, Marx ne l’avait pas envisagée, mais la pensée de Spinoza permet d’en rendre compte. Malgré le paradoxe temporel, on peut donc dire que Spinoza nous aide à compléter Marx.

Les théoriciens du management savent fort bien que l’homme est un être de désir. Et ces désirs, ils vont les susciter à l’infini, main dans la main avec les publicitaires, en jouant notamment sur les phénomènes de mimétisme [5]. Les salariés vont allègrement tomber dans le piège qui leur est tendu et permettre ainsi la mobilisation totale, l’engagement illimité au service de l’entreprise. Celle-ci va devenir le carrefour de tous les phantasmes de réussite personnelle et d’aspiration vers la perfection (zéro défaut, qualité totale). Les objectifs d’augmentation de la productivité vont ressembler au culte de la performance sportive qui est célébrée ad nauseum par les médias. L’embrigadement est aussi facilité par une évolution dont Marx n’avait pas prévu toute l’importance : l’allongement de la chaîne hiérarchique, avec l’apparition de salariés atypiques, les salariés-cadres, coincés entre la direction et le personnel d’exécution, et plus susceptibles de s’identifier joyeusement aux désirs dominants. Chaque niveau d’encadrement va alors faire pression sur le suivant, constituant ainsi une véritable chaîne d’aliénation sans que la direction ait à intervenir directement. Cette dernière se contentera de fixer les objectifs, le challenge, dicté par le désir, jamais assouvi, de profit maximum et par la nécessité de contrer les conatus antagonistes : la concurrence.

Pour finir, on ne peut éviter de mentionner ici le stupéfiant paradoxe, l’incroyable compartimentage que fait naître la figure du consommateur émergée de celle du salarié : « nul, ou presque, ne fait le lien entre ce qu’il reçoit comme avantages en tant que consommateur et ce qu’il souffre de sujétions supplémentaires en tant que salarié » [6], note F. Lordon.

Une domination devenue invisible

Le capitalisme est donc passé maître dans l’art de “faire faire”, d’organiser la sujétion joyeuse qui permet d’exiger des salariés un alignement optimum sur le “désir-maître” des dominants. Cette domination réussie est celle à laquelle on s’habitue, qui devient invisible, tant elle semble naturelle. Le consentement des dominés n’est jamais total, mais la main de fer camouflée dans le gant de velours n’est jamais très loin, pour ramener à la raison les récalcitrants, ceux estimés dangereux ou inadaptés. Le chômage de masse et la déréglementation permettent en effet de réaliser un vieux rêve patronal : obtenir, en matière de gestion des ressources humaines, une “liquidité” identique à celle que l’on connaît en Bourse sur le marché des actions. Ce qui veut dire que l’on peut embaucher et licencier avec la même facilité que l’on achète ou vend des titres, en fonction des circonstances et des intérêts du moment. La panique de se retrouver exclu du “banquet” pour lequel ils sont conditionnés, jour après jour, la perspective de ne pouvoir honorer les traites de l’emprunt contracté sur 20 ans afin d’entrer dans la confrérie des “propriétaires”, ont de quoi dissuader d’éventuels rebelles.

Comment se libérer ?

À la lecture de ces considérations, comment peut-on encore s’étonner de la frilosité des peuples, de la difficulté à mobiliser la multitude ? Par contre, on s’étonnera, une fois encore, de l’aveuglement persistant des syndicats chargés de défendre les droits des salariés : ils n’ont pas vu venir les transformations du capitalisme, ils n’en ont toujours pas tiré les enseignements indispensables pour la conduite de l’action.

Alors, comment sortir du cercle infernal de la servitude ? Comment se libérer de la tyrannie des désirs incontrôlés ? Comment maîtriser la confrontation des conatus antagonistes ? Loin d’être une philosophie du renoncement, la pensée de Spinoza donne comme réponse un chemin escarpé, exigeant, mais probablement incontournable : l’extension du domaine de la raison.

La première étape de cette longue marche exige une prise de conscience de l’aliénation universelle et de sa captation par le capitalisme. Prise de conscience qui ne résout pas, à elle seule, les problèmes, mais qui peut susciter ce que Spinoza nomme indignation [**] capable de faire basculer les sujets coalisés dans la révolte. La révolte individuelle est de peu d’intérêt, elle ne peut pas changer la face de la société. Mais la révolte collective démultiplie la puissance de la multitude, elle lui permet d’opérer de grands bouleversements et la prépare à la deuxième étape.

Car comme le passé l’a montré, le renversement du capitalisme n’implique pas la fin de l’aliénation, il nous faut donc inventer la suite. Cette suite, seul l’effet formateur d’une action collective de grande ampleur peut nous aider à l’écrire ensemble, car comme le souligne Spinoza « les hommes, en tant qu’ils vivent sous la conduite de la raison, sont suprêmement utiles aux hommes » [7]. La suite de la longue marche, on peut l’appeler “démocratie radicale” ou bien communisme, peu importe. Ce qui est sûr c’est que son émergence reposera sur une non-rivalité généralisée qui, les sauvant de la domination du “désir-maître“, fera que les hommes « ne poursuivent rien pour eux-mêmes qu’ils ne désirent aussi pour les autres » [8].

Bien sûr, ces considérations peuvent paraître totalement utopiques à l’aune de la société présente, mais n’oublions pas que, comme le remarque fort justement Lordon, « on n’a effectivement pas le pouvoir qu’on imagine ne pas avoir » [9]. Car, étrangement, certaines solutions sont déjà à l’œuvre sous nos yeux et nous ne savons pas les voir. À ceux qui ont du mal à se représenter ce que pourrait être une société sans salariat, dans laquelle l’entreprise ne serait plus, comme actuellement, un espace de non-droit, rappelons toutes les potentialités inexploitées que recèle le secteur coopératif : la répartition des plus-values s’y effectue entre les coopérateurs avec un différentiel très faible et chaque membre y dispose d’un pouvoir égal, quel que soit son apport financier. De telles entreprises existent, nous en avons déjà, dans ces colonnes, cité plusieurs, qui sont à une échelle significative, comme, par exemple, la société coopérative espagnole Fagor, qui produit du matériel électroménager et rassemble plus d’un millier de coopérateurs. Des opportunités existent, à nous de nous en saisir, de les diffuser, de les faire prospérer. Si nous voulons contribuer à l’émergence d’un monde nouveau, il revient à chacun d’ouvrir son imaginaire, de participer, de s’engager, de faire en sorte « d’être le plus nombreux possible à penser le plus possible » [10].

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[1] Frédéric Lordon est directeur de recherche au CNRS. Il fait partie de ces jeunes chercheurs formés par Pierre Bourdieu qui développent une transversalité féconde entre sociologie, philosophie et économie politique.

[*] paru en septembre 2010, éd. La fabrique – 213 pages – 12 euros

[2] Voir les deux Voir les deux ouvrages de l’historienne Annie Lacroix-Riz, Le choix de la défaite (2006) et De Munich à Vichy : l’assassinat de la IIIe République (2008). Ed. Armand Colin. Voir aussi l’une des photos les plus emblématiques du pacte entre l’occupant nazi et la bourgeoisie française : la poignée de main échangée par Hitler et Louis Renault, patron des usines d’automobiles (nombreux documents consultables à la section des archives de la bibliothèque Landowski à Boulogne-Billancourt).

[3] Le nouvel esprit du capitalisme – Eve Chiapello et Luc Boltanski, Ed. Gallimard (2000).

[4] Voir le beau film de Pierre Carles autour de l’œuvre du sociologue Pierre Bourdieu La sociologie est un sport de combat (2001).

[5] Pour approfondir ce point important lire Les lois de l’imitation du sociologue et statisticien G.Tarde (1834 – 1904) Nouvelle édition Seuil / Les empêcheurs de penser en rond (2001). Tarde prolonge la pensée spinoziste en lui procurant notamment un fondement statistique. On résumera l’ouvrage d’une phrase lourde de sens : « N’avoir que des idées suggérées et les croire spontanées : telle est l’illusion de l’homme social » (p. 137).

[6] Capitalisme, désir et servitude pp. 50-51.

[**] Ce mot fait évidemment penser au merveilleux petit livre que vient de publier Stéphane Hessel : Indignez-vous !

[7] Spinoza Éthique, livre IV, proposition 37.

[8] Spinoza Éthique , livre IV, proposition 18.

[9] Capitalisme, désir et servitude p. 168.

[10] Etienne Balibar, Spinoza et la politique p.137, PUF (1985).

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Restons dans cet objectif de libération ; le concept d’allocation universelle, qui semble connaître un certain regain dans la presse écologiste, peut en être la voie, mais sous certaines conditions qui sont bien précisées dans un article publié récemment dans la revue Sin Permisso [*].

Jean-Pierre Mon l’a traduit de l’espagnol pour en rapporter ici l’essentiel. Il est d’autant plus intéressant de revenir une fois de plus sur ce sujet, que les partis politiques français sont en train de fourbir leurs programmes pour les élections présidentielles de 2012.

Un programme pour la gauche ?

par J.-P. MON, D. CASASSAS
janvier 2011

Nous avons souvent parlé d’allocation universelle dans la Grande Relève [1] en attirant l’attention des lecteurs sur le fait que sous cette même appellation de nombreux auteurs expriment des points de vue fort différents. L’article publié dans Sin Permisso a pour titre Allocation universelle, accès au travail et émancipation sociale : réflexions pour un programme de gauche. Rédigé par David Casassas, professeur à l’Université autonome de Barcelone, il est extrait d’un projet de recherche qu’il a présenté au ministère des sciences et de l’innovation espagnol, qui en a accepté le financement.

L’allocation universelle est-elle une proposition de gauche ?

Imaginer l’allocation universelle en période de crise et en faire une clef émancipatrice, penser à la mettre au sein d’un projet politique ayant pour but d’universaliser l’accès aux conditions matérielles de la liberté, exigent, avant tout, de prendre conscience que dans l’abstrait, l’allocation universelle n’est pas nécessairement une proposition de gauche [2].

Sans chercher bien loin, les auteurs et les “propagandistes” ultra-libéraux ou “libertariens” plus ou moins futés comme l’américain Charles Murray présentent l’allocation universelle comme un excellent moyen pour éliminer “l’État providence” ou pour éviter qu’il soit installé dans des pays ou pour des populations qui ne bénéficient pas actuellement de régimes de protection sociale bien établis. Pour ces auteurs, l’allocation universelle pourrait constituer une sorte de filet de protection minimale et unique pour que fonctionne un monde débarrassé de ces lois qu’ils qualifient de sur-protectrices dans les régimes actuels de protection sociale. Un tel monde serait exclusivement basé sur l’effort personnel, sur la lutte pour leur survie d’individus supposés seuls responsables de leur vie : il serait opportunément débarrassé de la charge fiscale que constitue le financement des régimes de protection sociale.

Même si on laisse de côté ces considérations éthico-politiques, d’autres dangers menacent l’allocation universelle. Parmi eux, la précipitation et l’optimisme.

L’optimisme, qui résulte par exemple de la supercherie morale selon laquelle « ce qui est bon se réalise toujours pour la simple raison que c’est bon ». Un tel optimisme peut finir par masquer la connaissance que nous avons du fonctionnement des marchés réels et nous faire croire que l’allocation universelle peut jouer un rôle libérateur des aspirations et des énergies des individus, dans n’importe quelles conditions.

N’oublions surtout pas ceux qui envisagent la possibilité d’instaurer une allocation universelle sans l’accompagner d’un salaire minimum. Car la subsistance minimale des individus étant alors assurée par l’allocation universelle (c’est son rôle !) les employeurs pourraient réduire les salaires autant qu’ils le voudraient, puisqu’aucune disposition légale ne les en empêcherait. Dans un scénario de ce type, le revenu des travailleurs, addition de l’allocation universelle et d’un maigre salaire, serait pratiquement égal à celui qu’ils percevaient avant l’introduction de l’allocation universelle. La différence est que ces revenus ne proviendraient plus uniquement de la “poche” des employeurs, l’essentiel, l’allocation universelle, viendrait alors des “coffres” de l’État, c’est-à-dire de la “poche” de l’ensemble des contribuables. Les travailleurs et les sans-emploi y gagneraient sans doute la sécurité d’un “matelas“ minimal, garanti, universel et inconditionnel, et le pouvoir de négociation qui lui est associé. Mais ce scénario serait réalisé au moyen d’un transfert depuis l’ensemble des contribuables vers les propriétaires des moyens de production. Les premiers paieraient, sous forme d’allocation universelle, les rémunérations que les seconds paient actuellement sous forme de salaires.

Bref, il ne faut pas masquer qu’une allocation universelle, présentée comme émancipatrice alors qu’elle entrainerait la suppression d’un salaire minimum interprofessionnel décent, aurait des effets pervers opposés au but que nous recherchons.

Deuxième exemple de précipitation à défendre l’allocation universelle sans avoir analysé ses conséquences sur les services sociaux : les approches de ceux qui prétendent qu’une allocation universelle de faible montant (par exemple égal au seuil de pauvreté ou au salaire minimum), associée à des prestations publiques et à des services sociaux de qualité, comme la santé ou l’éducation, constituerait un scénario socialement et éthiquement équivalent à celui qui résulterait de l’introduction d’une allocation universelle d’un montant bien supérieur (par exemple, égal à trois fois le seuil de pauvreté ou le salaire minimum). Mais ces services sociaux devraient, selon eux, être fournis par le marché, par contrats privés ; c’est “oublier” que ces contrats privés (notamment en matière de santé) peuvent conduire à des tarifs prohibitifs qui absorberaient la totalité, voire plus, de l’allocation universelle.

Ce n’est donc pas avec de telles modalités que l’allocation universelle peut constituer un projet réellement émancipateur.

Pour qu’elle puisse devenir la charpente d’un tel projet de gauche, elle doit faire partie d’un train de mesures comportant, d’abord, un salaire minimum, dont le montant soit fixé par la loi au moins au niveau du seuil de pauvreté, et ensuite la garantie par les pouvoirs publics de l’accès, inaliénable, pour tous, sans condition et sans pression, à des services sociaux de qualité, tout aussi importants que l’allocation universelle, tels que l’enseignement, la santé, les aides à la personne…

L’allocation universelle, axe du programme d’une gauche moderne

Institutionnalisée avec ces garanties et politiquement encadrée, l’allocation universelle est à même de devenir le fer de lance d’une nouvelle offensive de la gauche, adaptée aux circonstances actuelles, pour prendre le contrôle collectif des moyens de production, c’est-à-dire de l’espace social et économique dans lequel nous voulons vivre.

En effet, une allocation universelle de montant égal ou supérieur au seuil de pauvreté ou au salaire minimum interprofessionnel (inutile de dire qu’une allocation universelle inférieure à ces montants perdrait une grande partie de ses potentialités), correspond, par son caractère universel et inconditionnel, à l’essentiel des préoccupations éthico-politiques de l’ensemble de la gauche, donc restaure le binôme liberté-indépendance matérielle. Elle nous dote ainsi du pouvoir de négociation nécessaire pour co-déterminer efficacement, matériellement et légalement, comment seront mis en œuvre les processus de production et de distribution qui charpentent notre vie en société. D’où la radicalité de l‘allocation universelle : garantissant l’indépendance matérielle, elle devient la racine même de la liberté, en donnant à tous la possibilité effective de briser les liens de dépendance matérielle qui limitent leurs plans de vie, actuellement interdits par des forces hétéronomes, et d’essayer de nouvelles formes de sociabilité dans une interdépendance véritablement autonome.

L’allocation universelle permet l’émergence de nouvelles formes d’organisation de la production et du travail [3]. En d’autres termes, elle aspire à faire une réalité de la prétention marxiste d’obtenir ce « bienfaisant système républicain de l’association de producteurs libres et égaux » sur lequel se sont basés ceux qui cherchaient et ceux qui cherchent encore des formes appropriées pour universaliser l’accès (et le contrôle) des moyens de production.

L’allocation universelle renvoie au programme politique l’importante question des bases matérielles de la liberté. Le libéralisme historique fait sienne la fiction juridique selon laquelle les individus sont libres dès lors qu’on proclame l’égalité de tous devant la loi, sans s’occuper du substrat matériel sur lequel ces individus peuvent compter. Au contraire, l’esprit républicain lie étroitement la liberté individuelle à la jouissance d’un ensemble de moyens qui garantisse l’existence de chacun et la possibilité d’exercer un contrôle adéquat sur les moyens de production et de distribution qui conditionnent notre vie en société.

Le débat sur l’allocation universelle suppose donc la réintroduction dans les programmes politiques de la question, cruciale pour la gauche, de savoir comment réaliser la répartition des moyens de production, et qui, en accordant un pouvoir de négociation à tous les individus pour déterminer ensemble la production et l’accès aux produits, favorise effectivement la démocratisation de la vie sociale et économique.

C’est définie de cette façon que l’allocation universelle constitue une proposition vraiment émancipatrice.

Allocation universelle, accès au travail et économie productrice.

Il faut signaler ici qu’il y a eu et qu’il y a encore des économistes, des sociologues, etc… qui, dans des exposés souvent parfaitement compatibles avec les valeurs et les programmes de gauche, s’opposent à l’allocation universelle parce qu’ils considèrent qu’elle nie la centralité du travail dans l’épanouissement de la personnalité, dans l’accès à une socialisation accomplie, dans le développement de la cohésion sociale par la participation à l’économie productrice et, avec elle, à l’épanouissement des capacités créatrives des individus. Certains de ceux qui tiennent ce raisonnement insistent aussi sur le fait, qu’en temps de crise, il est particulièrement nécessaire de reconstruire (ou de fonder) le pacte social qui passe par l’affirmation du droit au travail et par le rôle du travail comme axe structurant de la vie en société. Certains analystes vont jusqu’à dire qu’il faut laisser de côté la lutte pour le droit à l’allocation universelle, afin de centrer nos efforts sur l’obtention du emploi.

Loin d’assumer cette prétendue contradiction entre ces deux types de droits (droit à l’allocation et droit à un emploi), beaucoup suggèrent que l’allocation universelle, si elle est adéquatement intégrée dans un paquet de dispositions garantissant réellement, en tant que droit civique, des degrés significatifs d’indépendance matérielle, doit être considérée comme un levier pour l’accès au travail.

Le droit et l’accès au travail, ne seront en effet possibles que lorsque nous réussirons à rompre les liens de dépendance vis à vis de ceux qu’on appelle les “employeurs” qui, parce que nous en dépendons matériellement, nous obligent à accepter des formes et des relations de travail que nous ne souhaitons pas du tout. Autrement dit, le droit et l’accès au travail ne seront possibles que lorsque, grâce à une indépendance matérielle croissante, nous pourrons expérimenter de nouvelles formes de travail, de nouveaux statuts juridiques pour nos unités de production, de nouvelles conditions de travail,… qui, d’abord, répondront mieux à nos souhaits, et qui, en outre, permettront l’émergence de toutes les activités et toutes les capacités créatives que nous voudrions développer, mais qui aujourd’hui sont amputées par la nécessité d’accepter, par manque de revenu, n’importe quel emploi.

Le monde capitaliste n’est capable de garantir ni “droit au travail” [4], ni accès universel à un travail imposé. L’instauration d’une allocation universelle, capable de conférer à tous un niveau élevé d’indépendance matérielle, ouvrirait les portes à un scénario social comportant les “outils” nécessaires à la négociation, à la possibilité d’attendre et à celle de prendre des risques.

Le travail non salarié

Tout ce qui précède conduit à affirmer qu’il faut agrandir la sphère du travail non salarié. Les travailleurs qui souhaitent un travail non salarié pourraient décider de s’associer entre eux pour mener à bien un projet productif. L’allocation universelle donne la possibilité d’une transition entre un travail salarié et un travail effectué par des producteurs librement associés, qui vont vendre leurs produits sur les marchés de biens ou de services.

Ce sont des mesures comme celle-ci que la gauche doit, en toute occasion, mettre en œuvre pour démarchandiser la force de travail.

Activation du travail caché

Il existe d’énormes gisements de travail caché, dormant, enterré, de travail qui devrait être fait, rémunéré ou non, mais qui ne l’est pas parce qu’il est bloqué par la dépendance, par la nécessité “d’attraper le premier train” qui se présente pour pouvoir survivre.

Au lieu de travailler à temps plein dans leur emploi habituel, les travailleurs devraient pouvoir n’y travailler qu’à temps partiel, et aller travailler ailleurs, par exemple dans un centre de production qu’ils auraient créé avec des copains pour fabriquer des produits qui, sans cela, ne seraient pas mis sur le marché.

Ceci aussi n’est possible qu’avec une allocation universelle.

Marchés intérieurs

L’allocation universelle pourrait jouer un fondamental rôle de levier pour un développement économique autocentré, tant à l‘échelle du pays qu’à l’échelle locale, dans les pays ou les régions qui ont subi de grandes turbulences économiques, et dont les économies dépendent encore des anciennes ou des nouvelles métropoles, avec des marchés intérieurs destructurés, instables ou même inexistants.

Assurés d’un revenu garanti, des travailleurs, pourraient s’associer pour y créer des centres de travail indépendants. Ils pourraient ainsi participer à des projets collectifs mais décentralisés, en réseaux, assurant la production, la distribution et les échanges, et la stabilité des marchés intérieurs.

Avec l’allocation universelle, la fameuse “flexsécurité” peut être ainsi être mise en œuvre sans danger pour les travailleurs.

Conclusion de D. Casassas

L’indépendance matérielle est la condition de la liberté et d’une citoyenneté réelles. Pour l’instaurer dans notre monde, soumis à toutes sortes de pouvoirs asymétriques, il faut la garantie politique de l’allocation universelle. Il faut cette base pour conférer aux individus la sécurité économique, plus que nécessaire, et un pouvoir de négociation qui est la clef qui permet de prendre les décisions de façon réellement libre. Pour que les citoyens puissent avoir une réelle capacité d’action, il faut mettre en place les mécanismes institutionnels (non arbitraires) d’intervention dans la vie sociale qui garantissent universellement un pouvoir de négociation de niveau significatif.

Plus précisément, il faut que les marchés soient politiquement conçus pour que tous ses usagers aient l’indépendance matérielle nécessaire pour pouvoir y passer des contrats librement, volontairement. Les marchés ne sont pas nocifs si tous ceux qui y participent peuvent négocier, regarder les autres dans les yeux sans devoir baisser la tête, si l’indépendance matérielle que leur apporte une allocation universelle leur permet de résister. À la revendication politique de marchés offrant de réelles possibilités de “créer”, il faut joindre la liberté de le faire. Exhorter à « laissez-faire », c’est bien, à condition de disposer de chemins réellement praticables, pas s’il ne reste de place que pour le bourbier de la dépendance où se noient aujourd’hui les projets de vie de tant et tant de millions de personnes.

On voit qu’ainsi instituée, grâce à son paquet de mesures, en “épine dorsale” d’un projet civilisateur, socialiste au sens large, de la gauche décidée, comme il se doit, à fonder la liberté grâce à l’accès aux bases matérielles de l’existence, l’allocation universelle a un fort potentiel émancipateur.

Conclusion de la GR

Le projet ainsi présenté par David Casassas est donc proche de l’économie distributive, …sauf que l’auteur oublie simplement de dire comment il finance l’allocation universelle. C’est un vieux débat [5] au sein de BIEN [6].

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[*] Sin permisso, http://www.sinpermiso.info/

[1] Voir par exemple GR 1097, avril 2009 et Pour une conditionnalité transitoire, J-P. Mon, 9th International Congress on Basic Income, Genève, 2002. (http://economiedistributive.free.fr).

[2] Ce qu’André Gorz a bien montré par exemple dans Misère du présent, Richesse du possible, éd. Galilée, Paris, 1997.

[3] Celui-ci étant entendu au sens plus large du terme d’activité humaine qui inclut le travail rémunéré, le travail non salarié, le travail réalisé au sein d’une coopérative, … et les autres formes de travail non rémunérées comme les travaux ménagers, etc.

[4] le chômage structurel propre à nos économies et celui provoqué par le ralentissement économique révèlent l’incapacité manifeste du capitalisme à satisfaire un tel droit.

[5] Voir, par exemple, How to finance Basic Income, par M-L. Duboin, Second International Conference on Basic Income, Anvers, 1988.

[6] BIEN = Basic Income Earth Network = Réseau Mondial pour un revenu de base

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La relève, inattendue…

par G. ÉVRARD
janvier 2011

L’anecdote se passe au cours d’un séminaire auquel je participais, en novembre, au Centre Alexandre Koyré, un centre de recherche public sur l’histoire des sciences et des techniques, installé dans l’enceinte du Jardin des plantes, à Paris [*]. Le thème de la réunion, Les sociétés d’acclimatation : une éthique de l’environnement au 19ème siècle, développé par Santiago Aragon, maître de conférences à l’Université Pierre et Marie Curie voisine, s’inscrit dans l’étude historique des stratégies de sauvegarde de la biodiversité. Une rencontre conviviale puisque nous étions six personnes autour de l’intervenant. Parmi nous, deux jeunes étudiantes brésiliennes, dont l’une est chargée d’une étude dans les parcs nationaux de notre pays.

La présentation s’attachait à montrer le rôle précurseur du naturaliste Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (1805-1861), instigateur et président de la Fondation impériale zoologique d’acclimatation en 1854, sous Napoléon III. Cette société savante se proposait alors de promouvoir en Europe l’introduction, l’acclimatation, la domestication et la reproduction des espèces d’animaux utiles, ou d’ornement, rencontrées dans les colonies, principalement en Afrique et en Amérique latine. Elle devint, après l’Empire, la Société nationale d’acclimatation de France. Elle eut un grand rayonnement dans le monde et compta jusqu’à 2.500 membres dans la seconde moitié du 19ème siècle, avant de décliner fortement au début du 20ème. Le fils d’Isidore, Albert Geoffroy Saint-Hilaire (1835-1919), dirigea le Jardin d’acclimatation, dans le bois de Boulogne, à Paris.

S’agissant de l’approche historique, on en vint à évoquer le sacrifice des animaux du Jardin d’acclimatation pour nourrir la population de Paris qui ne trouvait plus à manger que chiens, chats ou rats au cours du siège de la capitale par les armées prussiennes en 1870-1871 (voir encadré ci-dessous) [1].

L’une des jeunes brésiliennes, qui semblait déjà bien maîtriser notre langue, ne comprit cependant pas le sens de siège de la capitale. Après une brève explication de notre enseignant, j’ajoutai que dans cette période, un puissant mouvement révolutionnaire s’était développé, la Commune de Paris. Et notre étudiante de renchérir « Ah, la Commune de Paris ! ».

Je fus d’abord surpris que, venant de si loin, elle connaisse cette page, certes glorieuse, de l’histoire de notre peuple. Mais je réalisai ensuite que son intérêt ne s’arrêtait pas au seul évènement. Elle souligna, au terme du séminaire, que l’idée d’acclimater des animaux exotiques en Europe était en fait liée au colonialisme !

En effet, la société zoologique comptait parmi ses membres, non seulement des scientifiques qui s’intéressaient aux mécanismes adaptatifs (nous sommes à l’époque de Darwin), avec peut-être le souci d’apporter une solution aux carences alimentaires d’alors, mais aussi nombre d’industriels, de commerçants, de propriétaires terriens et de financiers qui voyaient dans l’opération la promesse de nouvelles activités marchandes enrichissantes.

Ainsi, même si l’on admet, comme Jacques Frémeaux, que « L’entreprise coloniale occidentale n’aurait fourni qu’un apport limité au développement du capitalisme » [2] qu’elle a précédé, force est de constater qu’une même logique est à l’œuvre : élargir les sources de profit. Aujourd’hui, des jeunes, entraînés dans les rouages de la mondialisation, cherchent néanmoins à en comprendre les mécanismes sans ignorer les grandes luttes populaires qui ont largement contribué à l’Histoire. Nul doute qu’ils en tirent les enseignements pour le futur.

La relève, je vous disais…

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[*] Le Centre Alexandre Koyré est associé au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), au CNRS, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et à la Cité des sciences et de l’industrie.

[1] Edm. Pascal, Journal d’un petit parisien pendant le siège (1870-1871), p.188, Collection Picard, Bibliothèque d’éducation nationale, éditeurs Alcide Picard et Kaan, Paris. gallica.bnf.fr

[2] J.Frémeaux, A quoi la colonisation a-t-elle servi ? Sciences humaines, hors-série spécial n°11, mai-juin 2010, La grande histoire du capitalisme, pp.30-31.

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L’eau, citoyenne du monde !

par A. NIKICHUK
janvier 2011

Regarder comment agit l’eau dans notre environnement écologique perçu dans son sens le plus large, c’est percevoir notre essence, notre propre comportement, notre personnalité, notre propre finalité dans le système Terre. Par son cycle naturel l’eau se manifeste dans les océans, les rivières, sous terre, dans les nuages. Lorsque nous nous trouvons sous un ciel couvert de nuages, ce même ciel est dégagé sous une autre latitude, et le même phénomène sera inversé peu de temps après.

L’eau est ainsi dans un permanent mouvement circulaire, se glissant partout, étant présente partout, et aucune limite, aucune contrainte, aucune frontière ne peut la retenir, faisant partie du mouvement éternel du globe terrestre, le conditionnant à son tour et ce, depuis des temps immémoriaux, et pour des temps éternels.

Partant de là, il est vain, futile, illusoire, de la retenir, de la confiner dans une quelconque limite, de la soumettre à un quelconque contrôle. Elle sait, et saura, déjouer les piètres pièges que nous, les humains, lui tendons, par les bagarres, les digues, les canalisations, par notre soi-disant volonté de la soumettre à de pitoyables lois dites de “marché“, car elle sait nous plonger dans le désespoir le plus absolu lors de ses colères.

Et par sa nature même, elle fait partie de notre intimité la plus sécrète, se trouvant au coeur de nous mêmes, au centre des cellules végétales, dans la moindre motte de terre que nous foulons aux pieds, elle fait partie de la moindre de nos réalisations à la plus grandiose production du genre humain.

Faisant partie de notre vie, étant l’essence de la vie même, elle nous compose, nous représente, nous symbolise et nous met aussi bien en arrière qu’en avant de nous-mêmes. La comprendre, c’est accepter humblement son côté indispensable, inévitable même, c’est nous comprendre nous-mêmes ; c’est pouvoir comprendre le monde dans lequel nous vivons, dans lequel nous nous projetons, et de quelle manière nous établissons des liens d’abord entre nous, ensuite avec notre propre environnement et en final, avec l’univers tout entier.

Ainsi, nous lui devons respect, déférence, compréhension, acceptation, amour, car, ce faisant, c’est nous respecter, nous comprendre, nous aimer. C’est ce qu’elle nous rend au centuple par sa disponibilité et son adaptation, étant donné ses qualités si particulières, car elle est tout à tour molécule, goutte, cours paisible, torrent qui rien ne peut arrêter, masse immense, et aussi par le bien-être qu’elle nous procure, telle une mère vraiment universelle.

Nous, habitants de cette Terre, la terre nourricière des ancêtres, nous nous considérons des citoyens par cette occupation, en réalité ce n’est pas nous les vrais citoyens.

Oui, décidément, sans conteste, l’Eau est une vraie citoyenne du monde.

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L’eau privatisée, le temps des résistances

par C. AUBIN
janvier 2011

Au début des années 80, arrive en Europe, venue d’Amérique, l’onde de choc du capitalisme dit “néo-libéral’. Thatcher dévaste la société anglaise où elle brise le mouvement social, livrant le pays aux appétits de la finance et de ses “golden boys”. C’est le coup d’envoi donné à la déferlante européenne des privatisations. L’Union européenne joue le rôle de chef d’orchestre, coordonnant les gouvernements qui libéralisent les marchés et organisent l’effacement des services publics nationaux devant l’entreprise privée et ses multinationales.

Dans les coulisses de l’Organisation Mondiale du Commerce se déroulent sous la pression des milieux d’affaires et hors de tout contrôle démocratique, les négociations de l’AGCS (Accord Général sur le Commerce des Services). Les conditions d’opacité et le déni de démocratie qui entourent cette élaboration sont inimaginables [1], au point que les parlementaires européens eux-mêmes se sont vu refuser l’accès aux documents de négociation… Les Parlements nationaux ont été tenus dans l’ignorance totale de ce qui se tramait par leurs gouvernements respectifs, qui avaient donné les pleins pouvoirs à la Commission Européenne (organisme non élu) en la personne de Pascal Lamy (PS), pour piloter la privatisation totale de tous les services publics : une véritable machine de destruction sociale nommée AGCS [2].

En France, cette attaque frontale des classes dominantes contre les acquis du “compromis social” de l’après-guerre, contre les principes de solidarité et de redistribution qui fondent le socle commun de notre nation, est confortée par une lutte idéologique intense du pouvoir pour installer la pensée unique qui justifie cette politique. Un recul brutal de civilisation se met en place, avec des taux de chômage qui explosent chez les jeunes des quartiers sensibles, une fiscalité d’une injustice provocatrice, un mépris généralisé du dialogue social, un irrespect affiché pour toutes les formes de détresse humaine. Les relations dans les entreprises et les services se dégradent rapidement sous la pression d’une “culture” du résultat au service exclusif des actionnaires. Le travail devient de plus en plus attentatoire à la dignité des travailleurs, à leur santé même. Le pouvoir en vient même à criminaliser l’action des inspecteurs du travail lorsqu’ils sont dans leur rôle de défense des salariés victimes d’injustices. Laurence Parisot n’a-t-elle pas elle-même donné le ton en déclarant à l’assemblée générale du Medef du 18 janvier 2005 : « Il m’est insupportable de penser que la liberté de faire ou même la liberté de penser finissent là où commence le droit du travail ».

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Le constat est dramatique. Face au désastre, les organisations de la classe ouvrière et des autres couches exploitées de la société se sont révélées défaillantes, incapables de faire face et proposer une alternative démocratique conséquente.

Il faut se souvenir que les gouvernements successifs, Rocard, Balladur, Juppé, Jospin, Raffarin et Fillon, ont tous agi dans le même sens, menant au pas de charge des politiques de déréglementation - dégradation des services publics - privatisation. Que la majorité politique soit PS ou UMP, ils ont mené et amplifié ces politiques désastreuses qui concrétisent l’AGCS et le traité de Lisbonne, scellant ainsi délibérément “l’impasse démocratique” dans laquelle l’Union Européenne est engagée.

Derrière les prétextes budgétaires (les caisses de l’État seraient vides pour cause de crise, alors que c’est la politique fiscale du gouvernement qui ne les remplit pas) se cache donc la mise à mort programmée des services publics. Et rien ne doit y échapper, pas même la santé et l’éducation. Le pouvoir s’emploie à en dégrader les moyens, fermant classes et structures hospitalières (y compris les plus modernes comme, par exemple, le service de cardiologie interventionnelle de l’hôpital de Mantes) et ceci malgré les luttes menées avec persévérance par les personnels et les usagers, pour que soient préservés ces acquis fondamentaux de notre société. Aucune concertation, aucun dialogue ou négociation n’est possible avec les pouvoirs publics, qui emploient des arguments approximatifs et arbitraires pour justifier leurs décisions autoritaires de fermetures et de transferts au privé de la partie potentiellement lucrative des activités. Le bien fondé de tout cela résiderait dans une prétendue meilleure performance du privé, comme l’affirme le matraquage politico médiatique largement démenti par les faits. Regardons ce qu’il en est dans le cas de la gestion de l’eau.

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La privatisation de l’eau en question

L’eau constitue un bien commun de l’humanité dont l’accès pour tous devrait être considéré comme un droit fondamental. Mais pour les affairistes aux commandes de l’Union Européenne, il s’agit d’une marchandise comme les autres. Ils ont donc inclus la livraison de l’eau dans l’AGCS, au même titre que le traitement des déchets.

Plus d’un milliard et demi de personnes dans le monde n’ont pas d’accès à l’eau potable et plus de 30.000 meurent chaque jour en raison de problèmes de santé liés à l’eau. La gravité de cette situation a conduit les Nations Unies à se donner comme objectif de réduire de moitié d’ici 2015 le pourcentage de la population n’ayant pas accès de façon satisfaisante à l’eau potable. Mais un obstacle majeur à cette ambition a été mis en place à La Haye, en 2000, quand 118 États ont signé un texte opposant à la notion de droit fondamental celle de besoin vital. Cette conception a été confirmée au Sommet mondial de l’eau, à Mexico, en mars 2006. Il en ressort que la nécessité de satisfaire ce besoin conduit à considérer l’eau comme une marchandise qui doit être vendue à son “juste” prix — en fait, le prix permettant aux multinationales de l’eau de faire de juteux bénéfices.

Des peuples d’Amérique latine se sont soulevés contre cette situation. En Bolivie, les émeutes de Cochabamba en 2000 ont contraint le trust Bechtel à quitter le pays. En Uruguay, l’eau a été inscrite dans la Constitution comme bien commun ne pouvant être privatisé. Au Brésil, la Lyonnaise des eaux a dû abandonner sa concession. En mars 2006, le Grand Buenos Aires a rompu le contrat avec Aguas Argentinas, filiale de la Lyonnaise.

En France, les trois grandes multinationales de l’eau se partagent plus de 80% du marché intérieur : Véolia (ex CGE), Ondéo Suez (La lyonnaise des Eaux) et la Saur-Bouygues. C’est une situation d’exception qui repose sur un partenariat de type “délégation des services publics”, également nommé “école française de l’eau”, tout autant que sur un certain “laxisme des élus”. Ces multinationales s’efforcent évidemment d’exporter le modèle dans le reste du monde, où la distribution de l’eau est le plus souvent publique, de l’ordre de 80 à 90% en moyenne (95% aux États-Unis).

Ce modèle est très attrayant et fructueux pour les multinationales dont il génère une croissance rapide avec des profits formidables (marges de 40 à 55% selon Que Choisir ? [3])… au détriment des usagers (devenus des “clients”) dont les factures sont de 20 à 25% plus élevées qu’en régie publique, sans parler des cas beaucoup plus scandaleux encore.

Dès janvier 1999, La Grande Relève abordait ce sujet dans un numéro spécial intitulé “Mais où va le service public ?”. Dans le cas de la distribution de l’eau, nous nous y interrogions sur ce que devient un service public lorsqu’il est transformé en service au public de statut privé... Est-ce le modèle à suivre ? demandions-nous. Dix ans après, la réponse à cette question est apportée par les mobilisations citoyennes qui remettent en cause la gestion privée de l’eau :

• À Paris, après 25 années de gestion privée assurée par deux multinationales qui sont les premières sociétés de gestion de l’eau en France et dans le monde, l’eau a été remunicipalisée le premier janvier 2010. La portée symbolique de cet évènement est considérable parce que Paris, où sont situés les sièges de ces sociétés, est considérée comme le foyer mondial de la privatisation de l’eau.

• À Grenoble, les habitants ont appris par la presse, en juillet 1994, les conditions illégales dans lesquelles les services publics de distribution et d’assainissement de l’eau avaient été privatisés en 1989. Une cinquantaine de citoyens scandalisés décidèrent alors de créer l’association “Eau Secours !” en se fixant pour objectif la défense du service public de l’eau.

Cette initiative peut être considérée comme exemplaire parce qu’elle a posé les problèmes de démocratie, de prise de décision et de solidarité dans la ville, et qu’elle a montré le contrôle que peuvent exercer les citoyens sur les services publics [4]. Pour reprendre la gestion de l’eau des mains du secteur privé, les citoyens ont dû faire la démonstration du niveau de corruption impliqué dans les choix de service imposés par les dirigeants de la multinationale. Des réunions publiques furent organisées, des contrôles des factures d’eau furent mis en œuvre, contre la volonté des autorités locales concernées, enfin des poursuites furent engagées, avec dépôt de plaintes, pour obtenir justice. La procédure judiciaire fut longue et laborieuse : la première plainte fut déposée en 1989 ; la Chambre régionale des comptes ne se saisit de ce dossier qu’en 1995 ; ce n’est qu’en 1997 que le Conseil d’État annula la décision de délégation du service public de l’eau, et les arrangements mis en place par la multinationale, suite à cette délégation, furent annulés en 1998. Le jugement en appel sur l’affaire de corruption dut attendre 1996, alors que les faits avaient eu lieu entre 1989 et 1990 et qu’ils furent révélés en 1993.

Une entreprise transparente fut alors recréée et on constata très vite que par cette reprise publique du contrôle de l’eau, sa qualité progressait ; les coûts ont baissé et les décisions sont devenues plus transparentes : communiquer intégralement l’information au public est devenu la règle pour l’administration publique locale, qui, pour parvenir à ces résultats, assure toutes les tâches essentielles, tandis que d’autres services sont confiés à des prestataires privés, après appel d’offres.

Le personnel accomplit maintenant sa mission de service public indépendamment du marché et de toute considération de profit privé. Libérés ce fardeau qu’est la recherche du profit privé, les employés et les fonctionnaires mettent en œuvre, au quotidien, les objectifs de politique publique. Cela permet de fonder le développement du service sur une perspective de long terme, favorable à la protection des ressources, à la maintenance et au renouvellement régulier des équipements, à la réalisation d’investissements importants, et de mener une politique de réduction de la consommation et d’assistance sociale aux familles en difficulté. En conséquence, le taux de maintenance, de renouvellement et d’amélioration des équipements a plus que triplé par rapport à la situation qui prévalait dans les années 90 sous la gestion de la multinationale. Aujourd’hui, la ville de Grenoble dispose d’une eau dont le prix et la qualité sont remarquables.

Ayant ainsi atteint ses objectifs initiaux à Grenoble, l’association Eau Secours ! a étendu ses actions au niveau régional, sur un périmètre qui correspond à l’agence de l’eau Rhône-Méditerranée. Elle s’est notamment opposée à un projet de doublement de la conduite d’eau du Grésivaudan.

Eau Secours ! participe à la Coordination nationale des Associations de Consommateurs d’Eau (CACE). La “remunicipalisation” du service de l’eau à Grenoble a déjà inspiré de nombreuses autres villes et actions citoyennes en France.

Il faut que cet exemple déborde encore plus loin.

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A voir également : France : de la gestion privée à la remunicipalisation de l’eau ?
http://eausecours.free.fr
http://www.cace.fr

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[1] http://survie.org/bpem/dossiers-thematiques/themes-transversaux/revue-de-presse-311/article/l-accord-general-sur-le-commerce

[2] À ce moment-là, de Blair à Schröder, en passant par Jospin et d’Alema, la sociale-démocratie européenne est à la tête des quatre pays les plus puissants d’Europe, et est présente dans plusieurs autres configurations gouvernementales. Il ne faut pas oublier que c’est elle qui cautionne alors, sans réserve, les propositions néo-libérales de la Commission européenne, pour la plus grande satisfaction du patronat, des droites d’Espagne, et de l’extrême-droite autrichienne.

[3] de novembre 2007

[4] http://www.partagedeseaux.info/article121.html

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