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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1114 - novembre 2010

 

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N° 1114 - novembre 2010

Au fil des jours   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon fait un petit tour dans la nébuleuse économique, des “économistes atterrés“ à ces économistes atterrants que sont DSK et Attali.

Temps et démocratie   (Afficher article seul)

Bernard Blavette constate qu’une démocratie véritable ne peut s’épanouir que sous certaines conditions préalables, trop souvent absentes dans la société actuelle.

Retarder l’âge de la retraite serait“bon pour l’emploi des jeunes” ?    (Afficher article seul)

Jean Gadrey dément cette affirmation qu’utilisent les défenseurs de la réforme des retraites dans le but de démobiliser les jeunes.

Le plein emploi en question    (Afficher article seul)

Roland Poquet note que, parmi les pays les plus avancés, la France est celui où la durée hebdomadaire du travail est la plus élevée.

Les retraites par capitalisation   (Afficher article seul)

Gilbert Rachmuhl montre pourquoi la diminution des retraites par répartition présente un grand intérêt, à court terme, pour les compagnies d’assurance, et de gros dangers, à plus long terme, pour les assurés.

Croisières de rêve ?   (Afficher article seul)

Bernard Vaudour-Faguet observe que ces paquebots de luxe, qui font le bonheur de leurs passagers tout en assurant la prospérité de la construction navale, cachent le semi esclavage de ceux qui s’activent dans leurs soutes.

Violence et pouvoir    (Afficher article seul)

Willy Soudan montre pourquoi la méthode utilisée par le gouvernement pour venir à bout de la violence est un échec.

Comment produira-t-on ?   (Afficher article seul)

Jean Mestrallet revient sur les questions posées par l’agriculture biologique et les façons de produire avec moins d’énergie.

Un système économique de bon aloi    (Afficher article seul)

Fred Mir a exposé sa conception de l’économie distributive sur son blog ; réactions à chaud et éléments du débat amorcé sur internet.

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Chronique

Au fil des jours

par J.-P. MON
30 novembre 2010

Les marchés font la loi

Pourquoi le gouvernement n’a pas, jusqu’ici, reculé sur la réforme des retraites en dépit de la radicalisation du mouvement qui, d’ailleurs, dépasse maintenant le seul problème des retraites pour devenir : « nous voulons vivre autrement » ? —Parce que les agences de notation ont prévenu la France : la réforme sera un élément décisif du maintien du pays dans le groupe des AAA, les États les plus solvables [1]. De même, la réunion des chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne qui s’est tenue à Bruxelles le 28 octobre avait pour but de pérenniser le fonds de solidarité financière destiné à soutenir les pays de l’UE qui, comme la Grèce, pourraient être en difficulté. Or ce fonds, mis en place en mai dernier, n’avait qu’une durée de vie de trois ans. Ce qui par les temps qui courent ne semble pas suffisant pour rassurer les marchés, car comme le disait en substance un conseiller de l’Élysée : « Plus le temps passe et plus l’échéance du mécanisme risque de produire des effets dangereux pour la zone euro ».

Surtout pas un économiste !

S’étonnant que tous les sondages mettent Dominique Strauss Khan en tête de tous les candidats de gauche, Jean-Pierre Dupuy, Professeur de philosophie économique, sociale et politique à l’École polytechnique, pense que « ce dieu caché présente pourtant des traits médiocres » et que le phénomène DSK est une « bulle politique » [2]. En économie, explique-t-il, une “bulle” est « l’écart entre la valeur marchande d’un bien, appréciée par son prix, et sa valeur intrinsèque » et il pose la question : « le phénomène DSK serait-il une bulle ? » Que penser en effet d’un économiste qui, au moment de prendre les rênes du FMI, déclarait en octobre 2007 : « La crise financière ne devrait pas avoir d’effet dramatique sur la croissance mondiale. La situation est maintenant sous contrôle ». Dupuy ajoute :« S’il a passé avec succès son examen de passage, c’est que ses juges étaient sans doute encore plus aveugles que lui… » [2]

Pour dégonfler la bulle, J-P Dupuy a passé en revue la presse de gauche anglo-saxonne, déchaînée contre le FMI. Quelques exemples : « Les avis du FMI sont-ils meilleurs que ceux d’un ivrogne dans la rue ? La réponse est non et au moins ces derniers sont-ils honnêtes » [3] ; « des cinglés aux commandes » [4]. Il est surprenant qu’en France, DSK soit épargné par les critiques qu’on fait couramment à l’étranger sur le FMI. L’économiste de Berkeley, Barry Eichengreen, un ancien du FMI, pense que la politique, ou plutôt la rhétorique, de DSK s’expliquerait par le désir de faire les gros titres dans son pays d’origine [5] ; il trouve évident que « c’est en séduisant les banques plutôt que “le peuple de gauche” que DSK arrivera à ses fins électoralistes ». J-P Dupuy pose la question : « À supposer même que DSK fût un bon économiste, est-ce d’un économiste dont la France a besoin ? C’est l’économie qui empoisonne la société et on appelle des économistes à son chevet ? » Il estime que même les capitalistes savent maintenant que les peuples riches sont inquiets sur leur avenir : « Ce doute n’est pas un problème que les techniciens des finances puissent résoudre. Les Trissotin de la macroéconomie, les Diafoirus du retour à la croissance n’ont pas encore compris que la question n’est pas de leur ressort. La civilisation matérielle étouffe de ses excès, c’est un problème anthropologique […] Si vraiment la France a besoin d’un chef, seul quelqu’un qui voit tout ça clairement pourra jouer ce rôle. Que le futur président ait une culture économique de base, cela est nécessaire. Que ce soit un économiste, non merci ».

Économistes atterrés

Quelques économistes, dont plusieurs sont membres d’ATTAC, viennent de se déclarer « atterrés » par l’archaïsme des politiques économiques européennes, élaborées sous la pression de la Commission européenne, du FMI et des agences de notation. Ils pensent que cette « orthodoxie néolibérale » risque bien d’accroître l’instabilité, les inégalités, et d’aggraver la crise européenne.

Ils ont lancé un manifeste, ouvert à signatures, qui dénonce de nombreux clichés, en particulier celui de l’augmentation de la dette publique.

Ils ont tenu un colloque le 9 octobre à Paris. Après l’introduction de Philippe Askenazy (CNRS), initiateur de ce manifeste, qui a expliqué la démarche des « économistes atterrés », se sont tenues trois “tables rondes” dont les thèmes étaient respectivement :

• Régulation financière : protéger ou désarmer les marchés ?

• Sortir du piège de la dette et de l’austérité en Europe.

• Croissance, emploi, consommation, écologie, solidarités : quelle économie pour quelles finalités ?

Après un débat avec la salle, les synthèses et perspectives ont été dégagées. On peut trouver les compte-rendus des tables rondes et la vidéo des débats sur le site des économistes atterrés, http://atterres.org/.

Les économistes atterrants

Ce sont ceux de la Commission Attali mise en place à la demande de Sarkozy. Ils proposent « une stratégie à dix ans » pour relancer la croissance en commençant par trois ans de traitement de choc pour les finances publiques qui devrait permettre d’économiser 75 milliards d’euros en gelant au delà de 2011 le salaire des fonctionnaires, et en étendant le non remplacement d’un départ sur deux à la retraite aux collectivités locales et à la sécurité sociale. Cette Commission prévoit aussi une révision de la prise en charge des affections de longue durée, l’instauration de conditions de ressources pour les allocations familiales, etc., mais un allègement de la fiscalité du travail… et une hausse de la TVA.

Le Président de la République s’est félicité [6] des « convergences » entre sa politique et les conclusions du rapport. C’est tout dire !

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[1] Le Monde, 10-11/10/2010.

[2] Le Monde, 24-25/10/2010.

[3] Dean Baker, The Guardian, 29/06/2010.

[4] Paul Krugman, New York Times, 07/06/2010.

[5] New York Times, 11/05/2010.

[6] Mis à part les godillots de l’UMP et les cireurs de bottes du gouvernement, il n’y a guère que lui même qui puisse se féliciter !

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Actualités

La réflexion que suggère ci-dessous Bernard Blavette tombe à pic, car on vient d’observer qu’il a fallu du temps pour que l’opinion découvre la vérité sur la réforme des retraites, alors que celle-ci a été menée tambour battant, par un gouvernement qui, à l’aide de beaux discours officiels, l’a présentée comme à la fois juste, “absolument nécessaire” et “destinée à sauvegarder la retraite par répartition”… !

Temps et démocratie

par B. BLAVETTE
30 novembre 2010

Le rapport au temps d’une société est un excellent révélateur de son fonctionnement et de ses priorités.

La société capitaliste actuelle est organisée de telle sorte que nous manquions perpétuellement de temps. Alors que les technologies des transports, de la communication et de la production n’ont jamais été aussi efficaces, aussi sophistiquées, nous ne parvenons jamais à faire tout ce qui nous semble nécessaire ! Nous sommes en permanence le “nez sur le guidon”, engagés dans des activités multiples, que ce soit dans le cadre du travail productif ou que nous nous adonnions à ce que nous baptisons les “loisirs”.

Le fait d’être perpétuellement “pressé” est même devenu une façon de signifier que l’on est quelqu’un d’important, engagé dans de multiples activités et ayant de nombreux rendez-vous.

Le philosophe Jacques Bouveresse remarque [1] à ce sujet qu’en absence de telles activités : « l’homme contemporain est un être complètement amorphe et sans consistance, une sorte de ballon qui se vide lorsqu’il cesse d’être gonflé de l’importance que lui confèrent son métier et quelques activités d’amateurs auxquelles, d’ailleurs, il se livre généralement de façon presque aussi méthodique et exclusive. Même ses loisirs ont fini par acquérir largement le caractère fonctionnel et contraignant d’une occupation professionnelle ».

La fuite en avant dans une agitation perpétuelle, qui évoque furieusement celle d’une mouche enfermée dans un bocal, est, tout comme l’accumulation matérielle sans fin, une façon de fuir le sentiment de sa propre finitude, l’absence de sens de nos vies, la gravité de certains problèmes. Combien de fois, lorsque l’on tente d’aborder quelque question cruciale, s’entend-on répondre « je n’ai pas le temps de discuter » ? Comme si des décisions engageant l’avenir de notre société pouvaient être éludées, ou reportées dans un futur indéterminé ! Cette attitude n’est d’ailleurs pas entièrement nouvelle : l’Empereur philosophe Marc Aurèle s’écriait déjà, dans l’une de ses maximes : « Arrête cette agitation de marionnette ! ». Mais le système de domination actuel encourage fortement ces comportements. Il sait que la participation du plus grand nombre au processus démocratique requiert la disponibilité des citoyens pour prendre du recul face aux problèmes, pour comprendre, pour analyser les situations.

Quand il s’agit de décisions contraires à l’intérêt général, les dominants savent bien qu’il leur sera plus facile de les faire adopter “à la sauvette”, après un rapide simulacre de concertation, un débat superficiel avec des individus déjà écrasés par leur charge de travail et par la hantise de l’insécurité sociale. C’est l’une des motivations profondes de l’actuelle campagne d’intoxication, bien organisée, et qui vise à imposer le “travailler plus” en même temps que la précarité se généralise.

Car un débat réellement démocratique demande du temps. Dans son organisation même, afin que chacun puisse s’exprimer. De plus, les questions à traiter sont souvent difficiles, les décisions à prendre peuvent avoir des conséquences multiples, parfois même inattendues. Tout cela demande une réflexion approfondie, des moratoires, parfois sur plusieurs années, pour mesurer l’impact, par exemple, d’une découverte scientifique. Sauf dans des cas tout à fait particuliers, tels qu’une grande catastrophe ou une grave épidémie, urgence et démocratie réelle sont incompatibles.

L’approfondissement démocratique implique nécessairement une société ayant des rythmes plus lents (ce qui ne signifie nullement immobilisme), des citoyens qui disposent du temps nécessaire, et d’un minimum de sécurité matérielle pour pouvoir se consacrer efficacement à la chose publique.

La réduction du temps de travail prend ainsi encore plus de sens. Elle apparaît même indispensable.

Ceux de nos lecteurs qui se donnent du mal pour “faire ” de nouveaux abonnés à la Grande Relève sont confrontés à ce que décrit Bernard Blavette : ils constatent que les difficultés qu’ils rencontrent viennent, précisément, du fait que nous demandons à ceux qui nous lisent de prendre le temps de la réflexion !

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[1] Jacques Bouveresse De la société ouverte à la société concrète Revue Agone n° 26/27D. 2002.

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Actualités

Sur son blog du site http://www.alternativeseconomiques.fr, dont voici un extrait, le Professeur d’économie Jean Gadrey aide à voir clair dans toute “la com” officielle qui défend la réforme des retraites :

Retarder l’âge de la retraite serait“bon pour l’emploi des jeunes” ?

par J. GADREY
30 novembre 2010

C’est la dernière trouvaille de certains commentateurs, hommes politiques et économistes. Probablement des gens qui ont terriblement envie de conserver le plus longtemps possible leur pouvoir, leurs revenus très élevés, leurs sièges à l’Assemblée, leur influence médiatique et qui cherchent ce qu’ils pourraient bien raconter aux jeunes pour qu’ils retournent à leurs études, à leur chômage ou à leur galère.

Les jeunes (et beaucoup d’autres) ont pourtant un argument simple et sain : les emplois qui ne sont pas libérés par ceux qui sont contraints (ou, pour une minorité souvent privilégiée, qui revendiquent) de rester plus longtemps, ne profitent pas aux autres, jeunes, ou chômeurs, ou les deux. Si j’étais resté cinq ans de plus dans mon emploi universitaire, ce qui était possible, mon poste ne serait pas revenu à un plus jeune, libérant lui-même son poste pour un autre encore plus jeune, sans emploi, qui a été recruté dans l’année. Et, tant que l’emploi est globalement “rationné”, cette substitution vaut partout, pas seulement dans la fonction publique.

Les avocats de la prolongation de la vie active ont alors un premier argument. Ils disent : c’est plus compliqué que cela à moyen et long terme, parce que l’allongement de la vie active est bon pour la croissance, laquelle crée des emplois pour tous. Tel est, selon l’oracle Attali, le pouvoir magique de la déesse Croissance.

Depuis les réformes successives qui poussent les gens à bosser plus longtemps, avez-vous vu le chômage des jeunes régresser ? Non, il a nettement augmenté (15 % en 1990, 23 % en 2010). Ces réformes ont-elles “boosté” la croissance et le pouvoir d’achat comme on nous le promettait ? Non, elles ont eu pour principal effet (mais c’était leur objectif inavoué) de réduire les revenus des retraités. La quête éperdue de la croissance est-elle la grande voie de réduction du chômage ? Nos élites l’affirment, mais les faits les démentent. Il serait temps d’admettre que le “logiciel” “croissanciste” est aussi épuisé qu’il épuise les travailleurs et la nature.

Comparaison n’est pas raison

Mais l’argument “massue ” de ceux qui veulent retarder l’âge de départ à la retraite « dans l’intérêt des jeunes » est le suivant : ce sont les pays où le taux d’emploi des seniors (55-64 ans) est le plus élevé qui ont aussi (en gros) les plus hauts taux d’emploi des jeunes (15-24 ans). Cet argument nous est servi dans Le Monde (du 21/10) par Patrick Artus, économiste en chef de Natixis.

Il est vrai que nombre de pays (pas tous) ont de meilleurs taux d’emploi que nous pour les 15-24 ans et pour les 55-64 ans. Mais on ne peut strictement rien en déduire sur la question : est-ce qu’en France le recul de l’âge de la retraite serait favorable à terme à l’emploi des jeunes qui en cherchent ? Voici pourquoi :

• Première raison : si l’on va chercher les chiffres, la corrélation est peu significative, en tout cas au sein du groupe des 27 pays de l’UE. On peut obtenir ces données sur le site de l’INSEE. Il n’est nul besoin d’être statisticien pour voir que le “nuage de points” du graphique qui en résulte est très loin d’être organisé autour d’une “droite de tendance”. On parle dans ce cas de corrélation faible. Certes, Artus évoquait une corrélation « pour 33 pays de l’OCDE » et non pour les 27 de l’UE. Mais est-il opportun de remplacer ici, pour les besoins de la cause, les comparaisons au sein de l’Europe par celles qui font intervenir notamment les États-Unis, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande, pays qui relèvent du très inégalitaire modèle anglo-saxon ? Et d’autre part, même si la corrélation est plus significative au sein des pays de l’OCDE, ce qui est probable, cela ne modifie en rien ce qui suit : cette corrélation est fallacieuse. C’est ma principale objection[…]

• Mais bien d’autres raisons militent pour le rejet sans appel des arguments “comparatistes” de Patrick Artus.

D’abord, ces comparaisons, comme par hasard, oublient de signaler qu’un faible taux d’emploi des jeunes [1] peut aussi signifier que beaucoup de ces jeunes suivent des études sans avoir besoin de les payer via un petit boulot. Le taux d’emploi des jeunes ne dit pas grand-chose sur leur taux de chômage [2] ! C’est ce dernier taux qu’il faut faire baisser, pour les jeunes comme pour les autres.

Certes il y a beaucoup à faire pour réduire le chômage des jeunes, mais, dans nombre de pays où le taux d’emploi des jeunes est élevé, les jeunes qui poursuivent des études sont contraints, plus souvent qu’en France, d’avoir un petit boulot sans lien avec leurs études. C’est le cas d’environ deux tiers des étudiants en Grande-Bretagne et en Allemagne contre un tiers en France ! Cette situation est bonne pour les taux d’emploi, pas pour les jeunes, ni pour leurs études.

Ces comparaisons à la va-vite oublient bien d’autres choses qui comptent. Par exemple :

• les taux d’emploi ne font aucune différence entre les emplois à temps plein et les emplois à temps partiel. Ils favorisent donc les pays (cas extrême : les Pays-Bas) où le temps partiel est le plus répandu. Avec un taux d’emploi en “équivalent temps plein”, tous âges confondus, la France est pratiquement au niveau de la moyenne européenne.

• la durée annuelle moyenne de travail en France est de 1.555 heures contre 1.432 en Allemagne, soit près de 10 % de plus chez nous. Cela veut dire, en gros, qu’en moyenne, un Français travaille autant en 40 ans que son homologue allemand en 43 ans et demi.

Rien ne tient la route dans ces arguments.

Même en restant dans le cadre économique classique “croissanciste”, le fait de repousser l’âge de la retraite n’a aucune influence démontrable sur la croissance, ni sur le chômage des jeunes. C’est juste une croyance magique qui en arrange plus d’un, mais certainement pas les jeunes, les chômeurs, les femmes au foyer qui souhaiteraient prendre un emploi, ou les femmes à temps partiel qui souhaiteraient travailler plus, quand il y a autour de cinq millions de personnes au chômage ou en sous-emploi. C’est encore une variante du « travailler plus », dont on mesure aujourd’hui les résultats mirifiques !…

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[1] proportion des 15-24 ans qui occupent un emploi, quel qu’il soit.

[2] proportion de chômeurs parmi les actifs de 15 à 24 ans.

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Actualités

Après avoir relevé une dizaine de questions auxquelles nos élus sont incapables de répondre, Roland Poquet aborde celle du plein emploi :

Le plein emploi en question

par R. POQUET
30 novembre 2010

Travail et emploi : deux espèces en voie d’extinction ?

Cette double interrogation n’est pas innocente. Elle nous oblige à distinguer (mais d’abord à rappeler et à préciser) ces deux réalités fondamentales qui parcourent nos économies modernes : le travail et l’emploi.

Le travail est un concept qui s’est forgé et n’a cessé d’évoluer au cours des siècles passés. Dans les sociétés primitives, le travail est une activité indispensable, destinée à satisfaire les besoins suffisants de chaque membre de la communauté, les produits de cette activité librement consentie étant répartis équitablement. Dans l’Antiquité, Platon faisait dépendre la liberté de la nécessité de se dégager complètement des contraintes matérielles : « le travail assujettit l’esprit à s’occuper de la matière ». La tradition judéo-chrétienne considère le travail comme une malédiction divine, consécutive à la transgression originelle, mais c’est en condamnant le repos et la jouissance et en affirmant que la grâce divine doit se mériter ici-bas par des œuvres concrètes que le protestantisme pose les fondements d’une éthique du travail. Pour Adam Smith (fin du 18éme siècle) la richesse d’une nation est essentiellement produite par le travail, la division du travail étant source de richesse et le travail, la source de la valeur. Depuis, le travail est devenu le principe de l’organisation sociale et, à ce titre, le moyen essentiel, voire unique, d’obtenir des revenus pour vivre, pour trouver et conserver sa place dans la société : il est considéré avant tout comme un facteur de production associé au capital et, par là-même, indispensable pour le développement de l’économie.

Ainsi la distinction qu’opérait la philosophe Hannah Arendt entre le travail, assujetti à la nécessité de satisfaire les besoins biologiques, et l’œuvre, forme de travail à travers laquelle l’homme s’humanise par la fabrication de biens durables, cette distinction s’abolit, l’œuvre étant résorbée par le travail. En fait, cette conception du travail est parvenue, en l’espace de deux siècles, à transformer la société tout entière en une société de travailleurs.

Si le travail est un concept dont nous venons de brosser l’évolution, l’emploi est un contrat que nous nous plaisons à redéfinir dans toute sa simplicité : j’offre ma force de travail contre un salaire qui me permet de subvenir à mes besoins ; si, pour des raisons diverses, cette offre est rejetée, je me retrouve sans revenu, je suis exclu de la société des travailleurs et, par conséquent, de la société tout court.

*

Ce rappel étant fait, nous avons à nous interroger sur la place présente du travail et de l’emploi.

Inutile de nous appesantir sur le bouleversement créé par l’irruption des techniques de l’information dont chacun mesure l’impact quotidiennement. Progressivement, au “travail matériel” se substitue le “travail immatériel”. Pour Alvin et Heidi Toffler, « la connaissance (ici entendue au sens large de manière à inclure les données, l’information, les images, les symboles, la culture, l’idéologie et les valeurs) est la ressource centrale de l’économie ». En conséquence, nous dit André Gorz, « le travail n’est plus mesurable selon des étalons et des normes préétablis … la crise de la mesure du travail entraîne inévitablement la crise de la valeur… l’économie de la connaissance contient une négation de l’économie capitaliste marchande ». À l’évidence, le travail a cessé d’être la principale force productive et les salaires ne constituent plus le principal coût de production. Plus que jamais, une bonne gestion économique se donne pour but de satisfaire le plus possible de besoins avec le moins possible de travail, de capital et de ressources physiques. Réalité redoutable qui nous entraîne bien loin des réflexions d’Adam Smith …

Autre mise en perspective : le travail lui-même est affecté par la crise de l’emploi. Alors qu’il devrait être fierté, satisfaction, création, beauté, il est angoisse du lendemain, dépression, harcèlement, suicides … Peut-on s’enthousiasmer pour une tâche (et en préserver la qualité) si on l’assume par nécessité et, qui plus est, sous forme d’un CDD ou d’un intérim ? Comment s’appliquer à suivre des sessions de formation si l’on a le sentiment qu’elles introduisent à un travail non choisi, à un travail marchandise ? Parvient-on à travailler efficacement si l’on sait qu’à terme, l’entreprise verra ses effectifs réduits, qu’elle sera délocalisée ou tout simplement fermée ?

*

L’injonction du Président de la République qui exhorte nos concitoyens à « travailler plus » a réactivé notre regard sur le travail, mais aussi sur l’emploi. La crise de 2008 n’a fait que renforcer le sentiment qu’un retour au plein emploi est devenu illusoire, à tel point que 41 % des Français n’y croient plus. La situation est particulièrement grave chez les jeunes de 15 à 24 ans pour qui le pourcentage de chômeurs s’élève à 25 % ! En deux ans (2007 et 2008) le chômage de longue durée dans cette catégorie d’âge a explosé de 72.000 nouveaux arrivants. « Travaillez plus ! » diront les illusionnistes.

La vérité, la voici : la France est, parmi les pays les plus avancés économiquement, celui qui connaît la durée hebdomadaire du travail la plus élevée, tous emplois confondus (temps plein, temps partiel, intérim) : 36,5 heures (35,1 en Grande-Bretagne, 34,6 en Allemagne, 33, 7 aux États-Unis et 29,5 aux Pays-Bas).

La récente aggravation du chômage est, certes, liée à la crise de 2008, mais la crise profonde de l’économie, survenue dans les années 70, est la cause première de la dégradation de l’emploi.

Si le retour au plein emploi est impossible, pourquoi cet acharnement à masquer la réalité ? Plusieurs raisons à cela.

Raison psychologique : ne pas détruire l’espoir chez les exclus de trouver ou de retrouver un emploi.

Raison économique : amener ces mêmes exclus à se contenter à vie des miettes du repas. Raison politique : laisser croire que nos représentants sont en mesure de favoriser le retour du plein emploi.

Au regard de cette réalité, la tentation serait grande d’affirmer que travail et emploi sont en voie d’extinction. Nous n’irons pas jusqu’à cette extrémité. Cependant comment rendre au travail toute sa noblesse et à l’emploi toutes ses capacités ?

Il nous faudra, au préalable, faire un détour par la brûlante question des revenus.

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Actualités

Les retraites par capitalisation

par G. RACHMUHL
30 novembre 2010

Sur le côté négatif de la capitalisation comme système de retraites, tout ce que j’ai pu lire sur le sujet n’évoque que son aspect statique, jamais son côté dynamique.

Ce qu’il faut bien voir c’est que lorsque le système est mis en place, les institutions qui le gèrent reçoivent beaucoup de cotisations alors qu’elles n’ont pas d’allocations à verser. Elles ne commenceront que plus tard à verser des allocations, d’abord de très faibles montants pour des retraités qui n’auront encore cotisé que très peu de temps, après quoi les allocations augmenteront, progressivement. Le système n’atteindra un régime permanent qu’au bout de 30 ou 35 ans, lorsque le nombre de nouveaux allocataires correspondra à peu près au nombre de nouveaux cotisants. Les assureurs voient donc là une manne qui leur tombera pendant une très longue période, certes, pas éternelle, mais après nous le déluge ! pensent ces spéculateurs !

Qu’a-t-on observé dans les pays anglo-saxons où ces systèmes fonctionnent depuis plusieurs décennies ? — Que bien souvent, lorsqu’il s’agit de payer, il n’y a plus assez d’argent dans les caisses. De nombreux exemples récents montrent qu’alors ou bien l’institution fait faillite, et c’est tant pis pour ceux qui y avaient mis leurs économies, ou bien c’est avec l’argent des contribuables qu’elle est renflouée, pour éviter une catastrophe nationale. La logique est simple : au moment de la montée en charge… les gestionnaires se sont largement sucrés, ils en avaient les moyens ; quand ensuite il a fallu trouver de l’argent, ils ont eu recours à la spéculation, sans se préoccuper des effets pervers de ce type d’opération.

Car que fait un fonds de pension… ? Avec les moyens dont il dispose, il achète en Bourse des entreprises, ou des parts (des actions) suffisantes pour exiger d’elles des dividendes qu’elles ne peuvent pas fournir sans sacrifier du personnel. Peu lui importe des conséquences pour l’entreprise : restructuration, faillite ou délocalisation. On voit la schizophrénie du système : sous prétexte d’assurer une pension aux salariés quand ils atteindront l’âge de la retraite, on détruit leurs emplois !

Pourquoi un tel comportement ? — D’abord parce que les dirigeants de ces fonds de pension, qui n’y restent jamais longtemps, sont d’autant mieux payés qu’ils atteignent mieux les objectifs de profits. Et puis parce qu’un fonds de pension, quand il a fait rendre grâce à une entreprise, place ses liquidités dans une autre… Cela constitue même un des facteurs les plus pervers de la financiarisation du monde capitaliste, puisque près de 50 % des actions des entreprises cotées à la Bourse de Paris seraient détenues par ces fonds.

Voici, à titre d’exemple, un bref historique de la retraite par capitalisation telle qu’elle fonctionne à IBM : elle a été créée dans les années 40 pour offrir un revenu aux cadres supérieurs de l’entreprise lorsqu’ils prendraient leur retraite. À l’époque, ces cadres étaient peu nombreux, proches de la Direction, il fallait les attacher à l’entreprise. Un contrat avait alors été passé entre la Direction d’IBM et la compagnie d’assurances UAP. La cotisation était de 5 % du salaire (défiscalisé, en accord avec l’article 83 du Code Général des impôts) payée moitié par le salarié, et moitié par l’entreprise sur la part de salaire dépassant le plafond de la Sécurité Sociale. L’assureur garantissait, au moins verbalement, de revaloriser les rentes au même niveau que l’AGIRC. Ce contrat prévoyait un rendement minimum de 4,5 % inclus dans le calcul de la rente finale acquise à 65 ans.

Et cela fut fait... grâce à deux phénomènes qui se produisirent simultanément dans l’économie d’après guerre : d’une part le développement très important de l’entreprise et, d’autre part, l’augmentation du pourcentage de “cadres” parmi ses salariés. Encaissant de plus en plus de cotisations dans cette entreprise jeune et en développement où il y avait très peu d’ayants droit, l’assureur pouvait donc démontrer que le système fonctionnait très bien, et même mieux que le système obligatoire en répartition. Du coup, chez les cadres d’IBM, on cotisait bien à 16 % pour sa retraite, ainsi répartis : 11 % en répartition à l’AGIRC (35 % pour le salarié et 65 % pour l’entreprise) et 5 % en capitalisation à l’assurance privée (50 % pour chacune des parties). Dans la période où l’inflation était forte (supérieure à 4,5 %), ce fut une manne pour l’assureur, au point qu’un cadre de l’entreprise dénonça la situation avec des arguments chiffrés et que le conflit se résolut par un versement important de l’assureur aux réserves du système.

Au cours des années suivantes, le nombre de retraités augmenta, l’inflation baissa, l’effectif cotisant, victime des “restructurations”, diminua et l’assureur commença à regimber. Cela débuta par une non revalorisation des rentes [*] puis par une diminution de l’engagement de rendement de 4,5 %, qui fut ramené à 2,5 %.

Enfin, en 2010 l’assureur, entrevoyant une baisse de rentabilité dans un futur proche, envisage de dénoncer carrément le contrat signé avec la direction d’IBM 65 ans plus tôt. Cette dénonciation arrange l’employeur parce que les cotisations à l’AGIRC étant devenues obligatoires à 16 %, cette retraite par capitalisation lui fait payer des charges additionnelles. Bref, il y aurait un arrangement entre la Direction d’IBM et l’assureur AXA pour résilier le contrat que cela ne m’étonnerait pas.

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[*] celles-ci n’ont augmenté que de 3,1 % depuis 1998, à comparer aux augmentations correspondantes des autres institutions de retraite : régime général 20,8 %, ARRCO 19,8 %, AGIRC 21,2 %, alors que l’indice des prix a augmenté de 21,32 % et celui des salaires de 34,3 %. (Retraité d’IBM, j’ai calculé ces chiffres d’augmentation des régimes sur la base de mes retraites nettes, les indices de prix proviennent de l’INSEE, et celui des salaires, du plafond de la Sécurité sociale).

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Réflexions

Croisières de rêve ?

par B. VAUDOUR-FAGUET
30 novembre 2010

Les médias (surtout les médias télévisés) frémissent d’aise et de complaisance quand ils évoquent les vacances à bord des paquebots de luxe… ces grosses unités qui naviguent d’îles en îles au cœur de la Méditerranée ! Rien n’est trop beau pour décrire pareille semaine idyllique au large ! Avec des plages de sable, des bals, des concerts, des buffets gargantuesques, des cabines spacieuses… Tout y est ! C’est le bonheur idéalisé, global, psychique et relationnel. C’est donc un rendez-vous à ne pas manquer pour les favorisés qui peuvent s’offrir cette détente de plusieurs jours ! L’épanouissement individuel et collectif est vendu avec le prix du billet !

À l’autre bout de la chaîne, du côté de la construction navale, très malmenée par la crise, l’euphorie est identique ! On se refait une belle santé grâce à ces opérations en mer. Les carnets de commande sont pleins ; il y a des milliers d’heures de travail à la clef ! Les sites portuaires concernés se rejoignent dans cette belle aventure économique : élus, chefs d’entreprise, artisans, salariés, applaudissent bien sûr au développement de ce type de détente parce qu’il offre des perspectives de croissance stimulantes sur les prochaines années. Consommateurs, constructeurs, décideurs : tout le monde approuve ! Le consensus est complet !

Même les intellectuels (écrivains, artistes, musiciens) sont à la manœuvre puisqu’ils participent volontiers à des colloques, à des séminaires de parole à bord ! À vrai dire le soleil, le farniente, le confort, l’exotisme (voire la culture et l’art) fournissent des plaisirs substantiels ! C’est la fête pour les élites. Aucun nuage ne brouille l’horizon !

Pourquoi ne pas joindre sa voix à celle de ces choristes si bienveillants, et si radieux, qui exaltent l’embarquement sur ces promenades en haute mer ?

Les soutes du navire

Il y a tout de même un petit hiatus ; un obstacle sérieux posé au milieu de la question ! Nous voyons le dessus de l’iceberg social : nous ne discernons rien des profondeurs du “système” Quel est, en vérité, ce message humain si bien dissimulé ? Dissimulé et souterrain !

Ce sont les soutes du navire ! Plutôt les soutiers de l’organisation. Ceux qui travaillent, dorment, s’activent par centaines pour servir les touristes en tenue de vacances. Pour leur satisfaction ordinaire. Ces hommes viennent de Malaisie, d’Indonésie, de Madagascar ; ils ne se dorent jamais sur les ponts supérieurs, ne logent nullement dans des suites en acajou et ne pratiquent absolument pas le yoga afin d’améliorer leur équilibre intérieur. En revanche ils assurent l’intendance et la maintenance (nettoyage, linge, cuisine, réparations…). Ils sont interdits dans les salons des officiers et des nantis ; ils vivent dans les cales là où ils obéissent aux ordres dans un cadre de travail qu’on peut juger “hors norme”. Entendons par cette idée que les lois, contrats et protections juridiques de l’univers civilisé ne concernent plus ce genre de latitude. On assiste au contraire à des conditions de vie qui s’alignent sur les caractéristiques de l’esclavage traditionnel, celui qui plonge ses racines dans la pré-modernité. Cet espace maritime (lointain et chic à la fois) conserve une “mémoire” des habitudes de traite coloniale. Le client est roi… tandis que le salarié est réduit à l’asservissement le plus sauvage. Exploitation et aliénation de la main d’œuvre accompagnent ces escapades sur les rivages enchanteurs du monde entier.

Et que disent les consciences libres sur ce sujet ? Les consciences européennes ou américaines ? Pas grand-chose… plutôt rien ! Les classes moyennes qui s’offrent les Antilles ou les Cyclades n’ont guère envie de dénoncer un problème dont elles tirent des avantages conséquents… On vient ici pour se reposer, se bronzer, se baigner, visiter des vieilles pierres… inutile de s’offusquer outre mesure sur les droits de l’homme, sur l’injustice ou sur l’iniquité ! Voire même sur le syndicalisme inexistant ! Le rêve de groupe est pris en charge, organisé, planifié, animé à outrance… il coïncide mal avec le principe de réalité !

Y a-t-il un quelconque enseignement à tirer de cette branche d’activité en pleine expansion ? Oui… tout porte à croire que ce modèle de loisir va s’intensifier dans un délai de temps assez court. De nouveaux candidats au départ, avides de divertissement, de jeux, d’animation, se présenteront pour se fondre dans cette récréation festive.

Semi esclaves

Mettons le doigt sur la difficulté : le discours démocratique actuel (politique, culturel, éducatif, universitaire) suggère volontiers la supériorité de l’éthique, du respect des personnes, suggère également la protection vigilante des plus faibles… C’est ce qu’on entend dans les tribunes officielles de notre monde actuel. Très bien. Or les favorisés, les classes qui voyagent, celles qui diffusent ce Verbe engagé sont capables de fermer les yeux sur les oppressions discrètes qui concernent ce type de pratique. On se rend plus ou moins aveugle sur la condition des semi esclaves qui s’épuisent à faire avancer le bateau… Ce double langage est étrange ! La vertu triomphe dans les esprits et aux premiers appels ensoleillés du printemps la trahison devient le réflexe dominant. C’est un “arrangement” complice, philosophique et moral, assez caractéristique des hypocrisies contemporaines (lesquelles méritent un instant de critique méditative).

Pour l’heure, cette mécanique de l’évasion fonctionne correctement. Il est vain de songer qu’un sursaut réflexif et volontariste va modifier la nature du programme. La crise, le malaise urbain, l’enrichissement des plus riches : tous ces éléments vont dans le sens de la surexploitation des malheureux sous-prolétaires enfermés dans le ventre des vaisseaux de prestige…

Les maîtres occidentaux viennent d’inventer la cyber-chiourme avec des rangées de galériens issus de la mondialisation…

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Réflexions

Violence et pouvoir

par W. SOUDAN
30 novembre 2010

La violence a toujours existé, partout, mais elle se développe dans nos sociétés urbaines, surtout depuis que la sécurité est devenue un enjeu électoral. Avec tous ces discours répétés sur ce thème et toutes ces lois censées régler le problème, l’insécurité est devenue partie intégrale de l’actualité. Certes, après la dernière guerre mondiale, des meurtriers sévissaient en Europe. Mais la vie était plutôt sereine, la violence avait peu cours dans les écoles, les paysans allaient travailler leurs champs sans fermer leur maison à clef, et les jeunes pouvaient planter leur tente dans une prairie, avec l’assentiment du propriétaire.

Depuis les années 80-90, la situation s’est dégradée. Mais c’est surtout depuis que le pouvoir en place a joué sur le thème de la sécurité pour se faire élire, et qu’il prétend maîtriser la situation à coups de lois répressives, que l’insécurité est devenue un fléau. L’angoisse hante les habitants des cités, les gens se méfient les uns des autres [1], des fêtes conviviales tournent mal… Toute la vie sociale, qui nécessite échanges, confiance, partages, relations conviviales, est perturbée. Dans cette société qui se ferme, où le « chacun pour soi » se généralise, la solidarité disparaît.

Le pouvoir est inspiré par une approche idéologique et non pas raisonnée. Ou il n’y a pas de réflexion approfondie, ou elle est confinée à un cercle restreint dont les citoyens sont exclus. Alors que nous sommes embarqués dans un ensemble de mutations qui affectent toute la société, les travaux des chercheurs en ce domaine se perdent dans un grand silence dont s’inquiète Alain Touraine [2]. On ne règle pas un problème en répondant à la violence par la violence, mais, pour le pouvoir, la répression reste la seule mesure possible, alors que son résultat n’est pas ce qu’il en promet.

D’où vient la violence ?

La mythologie peut apporter des éclairages. Comme le dit le psychanalyste Jean Bergeret « Un mythe est … un récit imaginaire chargé de représenter, sous forme allégorique, la généralité de telle ou telle situation affective ». La mythologie est en effet une suite de violences extrêmes : parricides, infanticides, etc… Les dieux se battaient entre eux, et les hommes étaient capables des pires horreurs. Ces drames ont été mis en scène par les plus grands dramaturges. Sophocle assimile la rivalité entre parents et enfants, entre les puissants et les faibles, à la rivalité entre les dieux et les hommes. Shakespeare ne cesse de rappeler l’inéluctabilité de la violence. Serait-ce donc un héritage ? Y aurait-il chez tout être humain une violence touchant aux fondations mêmes de la structure de notre personnalité ? … Cette violence primitive est généralement vécue à l’occasion de rivalités. Elle s’intégre à la personnalité surtout vers la fin de l’adolescence. Si elle est bien cadrée, elle peut permettre ensuite de faire face aux situations agressives rencontrées dans l’existence. Malheureusement, cette intégration ne se fait pas toujours harmonieusement et certains “passages à l’acte” trahissent la transposition de fantasmes dans la réalité.

La violence peut être contenue, maîtrisée, par une Loi universelle, dite Loi de l’interdit. Cette Loi, qui s’applique à tous les humains, est supposée cantonnée au cadre du complexe d’Œdipe, à l’interdit de l’inceste. Mais elle est beaucoup plus générale, elle fait la différence entre les humains et les autres mammifères : elle interdit non seulement l’inceste, mais aussi le meurtre et, en fait, tout libre cours laissé à notre violence pulsionnelle. Elle fonctionne comme une Loi symbolique. Si je respecte tel règlement édicté par l’autorité, cela signifie qu’au fond de moi, je respecte l’interdit. Et inversement : si je ne respecte pas ce règlement, c’est que je me soucie peu de la Loi, ou que, pour le moins, j’éprouve le désir de m’en dispenser. L’apprentissage du respect de cette Loi est du ressort de la fonction paternelle d’éducation. L’éducateur, ou le policier dans son rôle bien compris, sont aussi les garants de cette fonction civilisatrice, dont la mission est de « développer l’humain de l’humanité », comme l’explique le théologien Maurice Bellet.

Nous sommes ici au cœur du problème de la violence : dans une démocratie, cette Loi, c’est le respect de l’autre et la justice. Ce qui signifie que toute gouvernance doit être dictée par le souci de l’intérêt des humains qui en font partie, sans oublier l’accueil à réserver aux étrangers. La Loi pourrait donc être formulée de la manière suivante : « Tu n’as pas le droit de tout posséder, chacun a droit à posséder selon ses besoins », ou encore, « pas tout, pas tout de suite, il faut payer le prix ».

Lutter contre l’insécurité revient donc à se resituer dans le cadre de la Loi universelle, donc à gouverner dans l’intérêt des êtres humains qui composent la société, en respectant les droits de chacun.

La nouvelle violence

Les changements produits ces dernières années dans le monde expliquent l’insécurité actuelle. Ce fut d’abord le démantèlement des conventions sociales qui respectaient les personnes, veillaient à satisfaire leurs besoins fondamentaux, reconnaissaient l’effort et permettaient que chacun se sente reconnu. La mondialisation néolibérale a permis aux financiers de prendre le pouvoir au mépris, non seulement du respect des citoyens, mais aussi de la simple reconnaissance de toute valeur humaine.

En France, un tel contrat social avait été négocié dans le cadre du Conseil National de la Résistance, qui lui donnait force symbolique. Est arrivé au pouvoir un parti qui, dans son propre intérêt, s’est mis au service des plus riches. Sa démesure s’étale dans tous les domaines : démesure de comportements “people”, démesure des inégalités, démesure de pouvoir, démesure de revenus. Certains possèdent tout, d’autres n’ont même pas le plus strict nécessaire pour vivre.

Tout cela devient insupportable. Cette démesure a fait déborder le vase, elle est ressentie comme la prétention d’un dieu violent et dangereux contre lequel il faut se défendre. La dimension symbolique de la Loi qui doit s’interposer entre l’envie et sa satisfaction disparaissant de notre société, celle-ci retombe dans la violence (Lacan). Et celle-ci éclate dès que d’autres facteurs s’accumulent, tels que des logements exiguës. Dans les quartiers délabrés, où, pour faire des économies, on a supprimé les éducateurs de rue, les jeunes, désœuvrés, humiliés par le sentiment de n’être rien et que leurs parents, qui ne sont rien non plus, ont accepté de se taire, se trouvent soumis à l’influence de “caïds”. Cela touche particulièrement les regroupements de populations “d’étrangers”, véritables entassements où toute intimité est impossible.

Que faire ?

Les “politiques” ne cherchent qu’à surenchérir, avec des méthodes toujours plus répressives. Les décisions sont prises de façon hâtive, elles sont idéologiques, “musclées”, afin d’impressionner l’électeur.

Traiter la violence c’est d’abord analyser, écouter afin de comprendre ce qui se passe. En général, de nombreuses causes interagissent, s’additionnant pour créer des situations explosives. Paul Virilio [3], architecte et philosophe, évoque cette caractéristique même de notre vie quotidienne : une peur prégnante face à l’accélération des changements. Pour lui, la peur, qui était autrefois circonscrite aux épidémies ou aux conflits, serait devenue notre environnement quotidien dans un monde saturé de virus, de phobies, de prises d’otages, de paniques et de suicides et dans lequel la vitesse est sans cesse accélérée.

On comprend alors que lutter contre la violence, c’est remettre en cause les pratiques qui détruisent les relations entre les gens.

Donc d’abord, pratiquement, mettre ou remettre en place les services indispensables pour répondre aux besoins fondamentaux de la population : droit à la nourriture, au logement, à la santé, à la formation, à la culture. C’est donc former et recruter enseignants et éducateurs au lieu de les supprimer, et aussi développer les MJC, les clubs de prévention et autres associations qui ont prouvé, malgré des conditions infâmes, qu’elles peuvent maintenir la paix et la convivialité dans les quartiers dits “difficiles”. Et bien évidemment, d’autres mesures s’imposent : il faut rétablir le service public au lieu de le détruire : des entreprises comme EDF, la Poste ou la SNCF ont été exemplaires au service de la population.

Mais pour que soient prises les mesures nécessaires à court, moyen et long terme, il faut la volonté de gouverner en vue de faire une société humaine, donc que, pour ceux qui décident, cet objectif humain prime sur le souci du “profit”, de la compétition, de la rentabilité à tout prix. Or, dans la société actuelle génératrice la violence, tout ce qui constitue une possibilité de faire du fric, depuis la naissance jusqu’aux obsèques, est détourné de son objectif humain par la volonté d‘en tirer profit.

La violence à combattre est donc, avant tout, celle des pratiques du pouvoir financier, parce qu’elles sont hors la Loi universelle de l’interdit, évoquée plus haut.

D’après Willy SOUDAN.
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[1] Ce dont témoignait Guy Evrard dans “Ma France” dans GR 1113, p. 9

[2] Alain Touraine, Après la crise, éd.Seuil, 2010.

[3] Paul Virilio, L’administrateur de la peur, éd. Textuel, 2010.

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Tribune libre

À la suite de la publication de Comment produira-t-on dans un siècle ? (GR 1105), par Jacques Hamon, un de nos plus anciens lecteurs, Jean Mestrallet, exprime ici plusieurs remarques à propos de l’agriculture biologique :

Comment produira-t-on ?

par J. MESTRALLET
30 novembre 2010

D’abord à propos des rendements de l’agriculture biologique :

« Je ne doute pas, qu’il y ait des rendements de 0,5 à 1 tonne par hectare (t/ha) en agrobiologie. On en a vu aussi de plus de 10 t/ha pour le blé et de 20 t/ha pour le seigle. En riziculture, la méthode Henri de Laulancié, mise au point à Madagascar, a permis une augmentation des rendements de 85 % ! Personnellement, je préfère retenir 3 à 5 t/ha, à moins que les rendements cités plus haut ne permettent la même qualité nutritionnelle. À vérifier.

Que la “Bio” ne soit pas toujours facile, je suis payé pour le savoir depuis 40 ans que je m’efforce de l’appliquer… Mais je ne regrette rien, car en agrochimie, c’est l’impasse totale !

Le vrai problème, c’est éviter de décourager les paysans du Tiers Monde (guerres endémiques, dictatures, effondrement des prix : exploits de la “main invisible du marché”). En grandes cultures, le “Bio” demande beaucoup moins d’énergie. » [1]

Puis au sujet de l’énergie :

« Il faudrait d’abord savoir si toute cette gabegie pétrolière et autre est vraiment nécessaire ou si elle ne sert pas tout simplement à entretenir des mécanismes économiques périmés. Ne consommons-nous pas tout simplement deux fois trop d’énergie ? L’économie distributive, elle, n’a pas besoin de fuite en avant, de croissance folle menant droit dans le mur. Elle se contente d’un fonctionnement régulier.

Et avant de dire que les énergies renouvelables ne suffiront pas, encore faudrait-il en faire l’essai ! Nous n’avons pas de pétrole, mais des idées, dit-on, il n’empêche que nous sommes à la remorque ! Au lieu de nous focaliser sur le CO2 et l’effet de serre, nous ferions bien d’arrêter net le déboisement : les grandes forêts intertropicales ne sont sans doute pas les poumons de la planète, ce rôle étant assumé par le plancton océanique, mais elles sont certainement des moteurs climatiques mondiaux. Les forêts tempérées aussi, à un degré moindre. Il faudrait les accroître encore, mais avec des feuillus, reconstituer le bocage et le créer dans les grandes plaines céréalières.

Personnellement, je connais nos idées depuis plus de 50 ans et j’espérais, effectivement, qu’elles perceraient plus vite. Or il a fallu à la vague « néo-libérale » actuelle une campagne préparatoire de quelques dizaines d’années. Alors on peut être optimiste aujourd’hui, car la vérité sur les soi disant “vertus” du libéralisme économique éclate enfin : il ne fonctionne plus qu’avec les béquilles. Nous le savions depuis longtemps, mais maintenant les divers plans de sauvetage l’illustrent de la belle manière ! Ce ne sont pas les nantis (traders et autres) qui vont relancer l’économie : ils n’achèteront guère plus que d’habitude. Seuls, les démunis pourraient le faire, à condition de sortir de leur pauvreté »…

Enfin, sur le rôle méconnu de la monnaie :

« Même virtuelle, elle est devenue une réalité incoercible. Il faut nous appuyer là-dessus. Et ne pas oublier que malgré tous ses défauts, elle assure la symbiose, la solidarité entre les humains ! Il s’agit évidemment d’une solidarité forcée, hétéroclite, inconsciente mais réelle. Sans elle, toute vie économique et même la vie tout court seraient impossibles. »

Pour conclure : « Ce n’est pas la concurrence qui nous fait vivre, malgré toutes ses vertus, mais la solidarité ! N’en déplaise à tout le libéra-bla-bla, à… toutes les sottises qui permettent à une minorité de vivre aux dépens de la majorité. Et cette majorité s’en fait, pour le moment du moins, complaisamment le véhicule !

S’il y a une conquête à faire, c’est bien la connaissance de cette réalité : il s’agit maintenant de passer d’une solidarité involontaire, camouflée, à une solidarité consciente, vécue, pleinement assumée. Au « peuple de Gauche » de se réveiller ! »

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[1] Récemment, un agrobiologiste n’avait besoin, grâce à la qualité du sol, que d’un moteur de 24 CV, alors que prolifèrent, en agrochimie, les tracteurs de 100 CV et plus !

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Tribune libre

Dans son blog sur internet, http://fredofromstart.wordpress.com, le Québécois Fred Mir a pris une heureuse initiative de présenter l’économie distributive d’une façon personnelle. En voici l’essentiel :

Un système économique de bon aloi

par F. LEMIR
30 novembre 2010

Proposition pour une économie distributive

Le système économique qui règne actuellement sur notre belle planète est presque infiniment pervers. Heureusement, cela se sait de plus en plus … Mais quelles alternatives y a-t-il à notre disposition ? En fait, de nombreuses avenues s’ouvrent à nous. Aucune d’entre elles cependant n’est sans poser de problèmes ou de difficultés d’application.

Par exemple, si l’on examine l’alternative la plus répandue, les SEL (systèmes d’échange locaux) ou leurs proches cousins… on constate que le troc n’exclut pas l’accumulation et, partant, les abus possibles… Exemple : les propriétaires d’un lac peuvent faire payer les gens qui viennent s’y baigner et ainsi s’enrichir tellement qu’ils pourront s’acheter un deuxième lac, puis deux autres, puis quatre, etc, etc.. L’accumulation d’argent est exponentielle… Je vois là en germe toutes les disproportions et schèmes de domination que nous connaissons actuellement dans le monde. Avidité ou insécurité, il existe une certaine tendance humaine à vouloir prendre de l’expansion, à vouloir posséder toujours plus.

Une fois pour toutes, voulons-nous ce système qui, non seulement permet une expansion personnelle illimitée sur le plan des possessions matérielles (en plus de la terre elle-même), donc la domination absolue des plus cupides, mais, en plus, fait passer cela pour parfaitement légitime ?

Je propose ici un système inspiré de l’économie distributive, système économique qui a été proposé en France dans les années 1930 par Jacques Duboin et vulgarisé depuis par sa fille, Marie-Louise Duboin, notamment dans Les affranchis de l’an 2000 et Mais où va l’argent ? Ces livres exposent en détail, respectivement, le fonctionnement de l’économie distributive et les intrications méphistophéliques de l’économie actuelle, ainsi qu’une série de mesures aptes à y remédier. Mme Duboin est également rédactrice en cheffe du journal La Grande Relève, dédié à la diffusion d’informations sur l’économie distributive et qui a vaillamment traversé les décennies, des années 1930 à aujourd’hui.

L’économie distributive est une économie qui non seulement assure une distribution équitable des ressources, mais aussi limite l’argent à sa fonction d’unité de mesure…

Aujourd’hui, en économie capitaliste, l’argent est considéré comme un bien qui se loue, il n’est donc plus que la mesure de l’injustice, pour ne pas dire qu’il est carrément un instrument de la démesure. Les banques prêtent à un certain nombre d’emprunteurs, qui devront par la suite leur remettre cet argent plus les intérêts. Donc, comme il leur faudra, au total, remettre à la banque plus qu’elle n’a mis en circulation, tous ne pourront pas rembourser. C’est mathématique. Alors, il y aura des gens qui se tueront à la tâche pour payer leurs dettes, il y aura des faillites, de beaux rêves qui tomberont à l’eau sans raison valable, des gens qui seront réduits à demander l’aumône — des perdants, quoi, exploités ou stigmatisés —, et des gagnants, qui leur feront (ou pas) ”la charité”.

Pourquoi diable nous livrer à un jeu aussi cruel ?

La priorité n’est-elle pas, de toute évidence, de s’assurer que tous aient à manger, à se vêtir, à se loger, et cela solidairement et sans indignité ?

C’est un système taillé à cette fin que je présente ici :

En premier lieu, pour une collectivité donnée, on recense quels sont, pour la période à venir (par exemple : le prochain mois ou la prochaine année), les besoins et les souhaits collectifs et individuels, et aussi les services que les membres de la collectivité souhaitent offrir durant cette même période.

Puis on invite les gens à choisir des activités qui correspondent à leurs goûts, talents et inclinations, ce qui est à la base de la logique distributive ; en effet, si chacun aime faire ce qu’il fait pour autrui, il n’est que normal que chacun reçoive à la base une part égale d’unités à dépenser.

Dans ce texte, j’appelerai ces unités des « heures ».

On relève ensuite les besoins non comblés par l’offre d’activités et on les affiche publiquement, afin que les gens puissent ajuster leurs offres en vue de mieux combler ces besoins. Une option proposée par Marie-Louise Duboin dans Les affranchis est d’offrir un incitatif monétaire à qui accepte de fournir un service nécessaire, mais non comblé spontanément.

[À noter qu’il y a ici des indices de la santé de la collectivité :

•si tous les besoins sont comblés du premier coup, sans ajustements, on obtient alors la note parfaite ;

•si par contre des incitatifs sont nécessaires, on est en-dessous de la perfection, mais tout de même dans les limites de la bonne santé collective.

•si enfin des besoins restent non comblés, c’est qu’on a affaire à autant de problèmes de société].

Après la période d’ajustement, la période comptabilisée commence. On fait la somme des « heures » de service annoncées, on en retranche la part destinée aux besoins collectifs (routes, écoles, autres services publics, etc.), puis on distribue équitablement la somme restante sur des comptes individuels. « Équitablement », ici, signifie qu’on donnera aux gens ayant des besoins spéciaux (médicaments, prothèses, etc.) un supplément pour combler ces besoins.

Solution à l’accumulation : la soustraction

En économie distributive, lorsqu’un bien ou un service est acheté, les unités ayant servi à cet achat sont soustraites du compte de l’acheteur, mais elles ne sont pas transférées sur un autre compte. On enregistre seulement toute information pouvant s’avérer utile : à quoi ces unités ont servi, qui a fourni le service, la date, etc. Ce qui permet, à la fin de la période, de mesurer en détail l’activité économique de la collectivité.

Des conseils de producteurs et de consommateurs ont ainsi le moyen de savoir quels sont les besoins collectifs et individuels non comblés, ce qui a été produit en trop ou en trop petite quantité. Ce qui permet les réajustements nécessaires pour la période suivante. Nous sommes tous ensemble dans le même bateau, et l’économie distributive, par ces ajustements des montants de départ, le met en évidence.

 [*] En plus du compte dit “de consommation”, où l’accumulation est impossible (puisque ce qui reste à la fin d’une période est remis à zéro au début de la suivante), chaque personne pourrait disposer aussi d’un compte “de rétribution” où les crédits peuvent s’accumuler (selon des taux à définir collectivement), mais uniquement à proportion du temps de service fourni et de l’effort requis pour ce faire (ou de l’indice de “rébarbativité” des services). Ce compte pourrait servir à acheter des choses coûtant plus que le montant reçu pour une période. Les diplômes ne justifient en rien un plus gros salaire. De toute façon, le temps de repos que rend nécessaire la prestation de services pénibles, le temps d’entraînement ou de pratique que nécessitent certaines performances, de même que le temps d’étude et d’apprentissage que demandent certains métiers doivent être comptés comme temps fournis. L’enseignement, dans cette économie, est un bien public offert gratuitement. Certaines études particulièrement nécessaires y sont même parfois doublement récompensées. Le temps passé à “tenir maison” pour autre que soi est également compté.

Engagez-vous, qu’ils disaient !

Pour qu’un système d’économie distributive fonctionne, il n’est pas obligatoire de demander aux gens de s’engager à l’avance à fournir un nombre défini d’heures de service, on peut simplement leur demander d’annoncer qu’ils offrent au moins un type de service (comme c’est d’ailleurs généralement de mise dans les SELs). Au début de la première période, on distribue un montant plus ou moins arbitraire aux membres, puis, pour les périodes suivantes, on révise ce montant de départ, à la baisse ou à la hausse, en se basant sur la vitalité économique atteinte par la collectivité lors de la période précédente. Cela dit, l’engagement peut s’avérer nécessaire dans certains domaines vitaux, par exemple les soins de santé ou la production agricole. Nous pouvons néanmoins débuter avec un système qui ne demande pas d’engagement et examiner cette question plus tard.

Une personne qui, dans une période, fournirait moins d’heures de service que le nombre d’heures distribuées au début ne serait pas pénalisée, mais le montant de départ pour l’ensemble des membres en serait légèrement amoindri. On pourrait ainsi choisir un train de vie, en travaillant plus ou moins, sans que le système ne nous impose de limites inutiles.

L’avenir commence maintenant

Un tel système ne peut fonctionner que si des biens et des services sont offerts dans tous les secteurs d’activité et en assez grande quantité. Les SEL restent marginaux tant que tous les secteurs d’activité n’acceptent pas les paiements en heures qu’ils comptabilisent. En revanche, un système d’économie distributive permet d’emblée de tenir compte des projets collectifs et de les planifier ensemble, ce qui nous rapproche de l’objectif de pouvoir bénéficier de tous les secteurs d’activité au sein de nos collectivités. Cela fournit en outre un cadre pour inclure des industries qui décident de passer à ce système soit volontairement, soit en désespoir de cause devant l’effondrement de l’économie capitaliste.

Dans un système d’économie distributive on peut connaître la demande et l’offre à l’avance, via les recensements d’informations précédant les périodes comptabilisées, et ainsi se trouver à même de planifier ensemble nos projets collectifs, ce qui n’est pas le cas avec les SEL. Nous pourrions, par exemple, nous doter à court et à moyen terme de projets collectifs tels que distribution gratuite de nourriture, production de bois de construction, ateliers divers, moyens de transport, récupération et transformation de meubles, construction de bâtiments collectifs ou d’habitation, etc.

Pourquoi conclure ? Essayons-le ! Nous verrons bien ce que ça donne…

Fred Mir continuait en montrant combien il serait « louffoque » d’assimiler l’économie distributive au socialisme d’État de Staline ou de semblables dictateurs. Sa présentation a ouvert un débat sur internet dont voici des extraits :

• Marie : — Une chose est certaine, ça peut difficilement être pire qu’actuellement si on pense à l’abus de pouvoir de ceux qui dominent la planète avec l’argent volé et à leurs fortunes qui s’accumulent de façon exponentielle grâce aux mesures qu’ils se votent entre eux. Le débat est important, cher Fred, et la solution que tu proposes est séduisante… Il y a un travail énorme à faire au niveau des consciences en général. Nous sommes sur le pilote automatique de l’avalage de couleuvres en série et n’avons pas, loin s’en faut, l’habitude de la remise en question…

• Louis : — C’est intéressant ce modèle, et ça fait du sens comme économie alternative au capitalisme mais il me semble aussi que ça suscite certains problèmes politiques et philosophiques importants.

Je crois qu’il faut distinguer les désirs des besoins et aujourd’hui malheureusement il n’y a pas que des besoins à combler, il y a surtout des désirs plus problématiques qui, eux, sont techniquement déterminés et dépendent par exemple de l’existence du pétrole, de la division internationale du travail, de la techno science et de l’industrie capitaliste. Les faux besoins sont de vrais désirs malheureusement.

Il y a aussi le problème de l’équivalence du temps de travail social. Aristote constatait déjà que le problème du communisme de Platon c’était que le temps dépensé au travail n’est pas nécessairement de la même qualité. Comment mesurer l’effort du travail, son caractère plus ou moins ingrat et pourquoi maintenir le quantitatif, la durée du temps de travail, comme critère de la justice ?

• Sébastien : — Je trouve que ton idée est intéressante. Par où on commence ? On fait le web sémantique, puis on fait ça ? Pourrait-on inventer une version “jouet” mais néanmoins utilisable ?

• Marie-Jeanne : — Pour ce qui est de favoriser la diversité des modes de vie, je pense que l’économie distributive peut effectivement y contribuer, et pas qu’un peu, mais, selon moi, un développement populaire du web sémantique est susceptible d’y contribuer encore davantage.

• Marie : — Hélas ! Les médias servent aujourd’hui à l’endoctrinement plus qu’à l’information. Mais un vent de fraîcheur nous arrive ces jours-ci avec Wikileaks

Bien sûr, on peut commencer à petite échelle pour appliquer l’idée de l’économie distributive sur le terrain. Mais on peut aussi lancer le débat à grande échelle… J’ai envoyé un lien à la Commission thématique économie, fiscalité et lutte à la pauvreté de Québec Solidaire qui évalue différentes alternatives au système capitaliste et… qui me demande de résumer ma proposition à 800 mots ! Il va falloir que je me lance moi aussi dans les coupures.

•Louis : — Bien sûr, la notion de besoin est à revisiter et à redéfinir. Un des gros avantages de l’économie distributive est qu’avec elle on peut mesurer les conséquences réelles de nos choix — on n’est plus sous l’illusion actuelle qui fait paraître les catastrophes écologiques (par exemple) comme plutôt positives, puisqu’elles font augmenter le PIB !

La disparité dans la qualité du travail accompli est certainement un problème, mais un système de rétroaction est envisageable, qui ferait qu’on pourrait y voir clair et aviser en cas de travail de trop mauvaise qualité. Si c’est simplement que certaines personnes sont plus lentes à accomplir certaines tâches, cela ne devrait pas nécessairement les pénaliser. Enfin, une façon simple de mesurer le caractère ingrat d’une tâche est de voir si on veut la faire ! …

• Sébastien : — En effet, je pense que le web sémantique est la première étape. La comptabilité serait une couche ajoutée à celle de la communication de nos souhaits. On pourrait commencer par une version “jouet” de l’économie distributive, bien sûr, mais commencer par le web sémantique me semble la façon la plus logique. Il est plus ou moins utile de comptabiliser nos échanges si nous n’avons pas, tout d’abord, de bons moyens de communiquer.

• Michael : — J’aime bien cette approche, entre autres pour sa perspective d’un remplacement de l’État, d’une décentralisation des décisions, tout en veillant à une juste allocation parmi la communauté. Je partage ici quelques questionnements, sur les conseils de consommateurs, sur l’usage du web sémantique, la “concurrence” du marché et de l’État, le passage d’une culture de dépendance à une culture de participation.

Mise en contexte : je travaille dans un “club de consommateurs” qui met en place des alternatives d’approvisionnement alimentaire et des activités éducatives et d’entraide (cuisines, ateliers pratiques, jardins collectifs, etc.) à Montréal. Plusieurs de nos participants, qui forment des équipes pour gérer des activités assez complexes comme un marché mensuel de fruits et légumes et un groupe d’achats, le font sans pour autant savoir utiliser un ordinateur. Déjà, le fait de lire et de savoir additionner n’est pas donné à tous. On s’assure de répartir les tâches de façon à ce que personne ne soit pénalisé ou jugé selon sa maîtrise de ces connaissances formelles. L’oral est utilisé pour les bilans, les participants ont le choix d’être contactés par internet ou téléphone, les immigrants récents peuvent être jumelés avec ceux qui maîtrisent mieux la langue, etc. Pour qu’une économie alternative puisse prendre racine dans nos communautés diversifiées, il est crucial de voir comment la rendre communicable, accessible. L’internet à lui seul ne suffit pas, les groupes de base (conseils de consommateurs et autres) devront s’organiser et se situer dans une perspective de construction d’alternatives économiques (et changer le sens de ce dernier mot parce que la majorité le comprend comme une alternative « qui coûte moins cher » !).

Dans un autre contexte, un comité sur l’alimentation locale où je m’implique, nous avons un site web et là, tous nos participants savent lire, écrire, compter. Très peu, toutefois, vont écrire sur notre site web ou modifier des pages wiki. La capacité n’est pas le problème, mais l’informatique rebute. Le peu que je comprends du web sémantique me donne l’impression qu’il facilite l’expression « dans nos mots », sans avoir à s’intéresser à l’informatique et à ses codes particuliers. Ce serait déjà un pas vers un meilleur accès.

Je serais curieux de voir comment un SEL pourrait intégrer la production de biens matériels et rétribuer de manière juste les travailleurs/artisans tout en étant intéressant pour les gens qui ont peu d’argent et qui sont poussés à chercher le “moins cher” pour subsister. On sait comment les manufactures ont du mal à produire à un coût “concurrentiel” avec celles des pays du Sud, comment notre culture est habituée à chercher les rabais (ce au nom de quoi les travailleurs sont normalement “rabaissés”), etc.

Les montants alloués à chacun, s’ils le sont dès le début de chaque période, ne ressembleraient-ils pas pour plusieurs aux allocations de début de mois ? Pourquoi travailler si on obtient au départ les crédits et que : « une personne qui fournirait, dans une période, moins d’heures de service que le nombre d’heures distribuées au début de la période ne serait pas pénalisée… » ?

À petite échelle, dans une communauté de quelques dizaines ou centaines de membres, on voit rapidement l’effet d’un laisser aller (si personne ne fait le ménage, on voit le désordre…) ; mais dans la complexité des villes, les dépendances et les attentes envers l’État, il y a beaucoup à faire pour amener une culture de participation à un projet collectif ; il faut avoir goûté à ses avantages assez tôt pour s’y intéresser.

Enfin, je suggère de se souvenir que certains ont intérêt à ce que le capitalisme perdure. Le communisme fut combattu, toute alternative sérieuse le sera aussi. Mais si elle prend racine et qu’elle permet une réelle émancipation, il y a de bonnes chances que les gens la défendent avec conviction…

• Réponse de Fred : — Oui, l’informatique est pratique à certains niveaux de la question, surtout pour l’automatisation qu’elle permet, mais on doit pousser loin l’aspect interface d’un tel projet pour qu’il puisse réellement changer la donne dans le monde. Et les cartes à puce ça demande du matériel électronique. Mais entre ça ou noter tous les échanges sur un carnet, comme dans les SEL… Une petite astuce : l’effort de tenir le compte des activités et des échanges peut être porté entièrement par les demandeurs de services (chaque demande suscitant automatiquement un questionnaire de suivi) et les entreprises. De la sorte, on pourrait fournir des services sans jamais avoir à toucher de la paperasse.

Du côté du Web sémantique, un jeu de cartes ou de jetons arborant des idéogrammes peut servir d’interface facilement interprétable par les humains et par les ordinateurs. À noter que c’est un Web sémantique émergent (et pas n’importe lequel Web sémantique) qui nous permettrait le mieux d’utiliser “nos mots” et donc de participer activement à l’invention du langage. Et, oui, je suis d’accord, la possibilité d’être compris dans ses propres mots, sans avoir à passer par des formulaires contraignants, peut nous encourager à participer. Communiquer vient avec le paradigme convivial, nous l’avons désappris dans le paradigme technofasciste où nous nous enfonçons depuis plus d’un siècle.

Concernant la “concurrence” des pays du Sud, elle sera bientôt très différente, quand nous aurons dépassé le pic pétrolier et que faire le plein coûtera la peau des fesses…

En plus de ces trucs techniques, on peut penser que quand l’ère de la communication atteindra son plein (et bien avant, j’espère), on verra l’apparition du métier de scribouille. Les scribouilles seraient des personnes qui serviraient d’intermédiaires entre des usagers et le réseau de communication — et au besoin, d’instructeurs, histoire d’autonomiser les usagers. Je crois qu’il n’y a pas à inventer d’incitatifs pour qu’on veuille faire quelque chose d’utile et de bien dans le monde.

On peut par contre enlever plein d’éléments rébarbatifs au monde du travail habituel : l’obligation de faire toujours la même chose encore et encore, les inégalités choquantes de rétribution entre telles et telles occupations, les schismes sociaux que créent les prix de certaines études, permettant seulement aux plus riches de s’y adonner, la simple laideur du système économique actuel, etc, etc. Plutôt que de rédiger des curriculum vitæ, rédigeons des curriculum volontés !

En ce qui concerne la participation, je crois qu’en ce domaine le goût croît avec l’usage. On peut commencer localement, par exemple en manifestant le souhait que la ruelle derrière chez soi soit aménagée. Puis, voyant le dynamisme que cela crée, manifester une vision plus grande.

Le capitalisme ? Cette cabale obscure ? Dans la clarté, la noirceur n’a plus beaucoup de force, elle se replie dans les recoins. En revanche, une petite source de lumière et toute une pièce est rendue visible. Il s’agit de rendre l’alternative aussi claire que le jour.

On allume la lumière et les monstres sont toujours là ? Bon, d’accord, peut-être, mais nous sommes les plus nombreux.

Communiquons ! C’est le pouvoir magique qu’ils ont tenté de nous dérober.

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[*] NDLR : Dans tout ce paragraphe, Fred Mir avance des propositions personnelles, comme ce compte de “rétribution“ qui demeure un salaire. Ne pensant pas qu’il soit encore possible de mesurer le travail individuel, ce que nous proposons pour de gros achats c’est de pouvoir “mettre de côté”, ce qui peut, en effet, nécessiter un compte spécial, et d’achever ces paiements à tempérament.

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