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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1110 - juin 2010

 

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N° 1110 - juin 2010

Au fil des jours   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon constate, que dès 2005, la BCE avait décidé de “prendre des mesures” pour empêcher les États d’être trop déficitaires… avec le succès que l’on voit, tandis que le Président de l’Autorité des Marchés Financiers constate publiquement que les dits marchés font ce qu’ils veulent : ils ont les moyens d’échapper à tout contrôle.

Acharnement thérapeutique    (Afficher article seul)

Marie-Louise Duboin démonte les mécanismes, conçus pour d’autres conditions, qui ont donné à la finance les moyens de diriger l’économie, et montre l’issue possible du désastre actuel si on accepte l’idée de changer ces mécanismes.

Réponse à la folie capitaliste    (Afficher article seul)

Marinaleda, village Andalou qui n’est plus mené par la main invisible du marché, est une exception prospère, depuis plus de 20 ans. Pas de chômage, et des logements pour tous.

Témoignages sur la mise en pratique de sa gestion coopérative d’une terre collectivisée.

Une découverte enthousiasmante   (Afficher article seul)

Cathy Firmin a découvert qu’à Vandoncourt, dans le Doubs, les habitants débatent en s’écoutant mutuellement, avant de décider ensemble. Elle aimerait que cet exemple suscitât l’envie de tenter l’expérience dans d’autres villes

Le libéralisme et la fatalité théologique   (Afficher article seul)

André Koulberg cherche dans l’Histoire comment la croyance religieuse en un monde immuable a conduit cette fatalité économique qu’est “la main invisible du marché”.

La nouvelle Résistance    (Afficher article seul)

Christian Aubin ayant rencontré les nouveaux résistants sur le plateau des Glières, a été réconforté par leur volonté de réagir contre la volonté, officiellement affichée en France, de « défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance ».

L’horreur est humaine    (Afficher article seul)

Roland Poquet dénonce l’inhumanité d’une politique qui engendre tant de pauvreté dans une nation aussi riche que la nôtre.

Le billet de Paul   (Afficher article seul)

Un coup d’œil dans le rétroviseur   (Afficher article seul)

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Au fil des jours

par J.-P. MON
30 juin 2010

Hâtez-vous, … lentement !

Je viens de tomber par hasard sur une information qui date de 2005 et qui était titrée « La BCE part à l’attaque des États les plus déficitaires » ; voici les “bonnes résolutions” qui étaient annoncées : « Dans quelques semaines, la BCE sanctionnera indirectement les États négligents dans la tenue de leurs déficits. Elle va en effet différencier plus clairement les bons et les moins bons élèves en matière de dettes. En conséquence, les banques commerciales qui voudront que la BCE leur prête de l’argent ne pourront plus apporter en garantie les obligations des mauvais élèves. Concrètement, la Banque Centrale prévoit de différencier les dettes qu’elle considère risquées des dettes qui le sont moins, en définissant un critère de sélection des titres à partir de la notation de l’agence Standard & Poor’s. (Cette note illustre la santé des finances publiques d’un pays et sa capacité à rembourser ses dettes). En instaurant ce critère de sélection, la BCE met clairement la pression sur les États les plus mal notés, en l’occurrence la Grèce, l’Italie et le Portugal… » [1]

Il paraît qu’au sein du comité de la BCE qui a élaboré ce projet, les discussions ont été animées. Certains voulaient que la BCE délivre elle-même une note aux dettes des États de la zone euro, alors que d’autres estimaient que ceci reviendrait à attaquer frontalement les gouvernements peu vertueux et qu’il valait mieux s’appuyer sur un système de notation indépendant de la BCE et donc plus neutre ( !?). D’autres encore estimaient que si le marché lui-même n’arrivait pas à faire la distinction, la BCE ne pourrait pas non plus la faire. On voit combien l’institution phare de l’Union Européenne et son président sont efficaces !

Les bons et les mauvais élèves

Un peu plus bas, dans la même page, un autre article avertissait « les finances publiques ont tendance à se dégrader » et donnait le classement (pardon : il faut dire le “rating” !) que faisait l’agence Standard and Poor’s de la solidité des pays de l’Euroland d’alors. En tête du classement, avec la note la plus élevée AAA, on trouvait l’Allemagne, la France, l’Irlande, les Pays-Bas, la Finlande, l’Autriche, le Luxembourg et l’Espagne. La Belgique suivait, notée AA+. Les mauvais élèves, l’Italie et le Portugal avaient AA. La Grèce avait, déjà, le bonnet d’âne avec la note A !

Si les mauvais sont restés mauvais, des parangons de vertus budgétaires comme l’Irlande ou l’Espagne ont rejoint les brebis galeuses. Et la France, qui n’a jamais été vertueuse en ce domaine, est en train de les rejoindre.

Mais, ne vous inquiétez pas, tout va s’arranger : la BCE envisage de fonder sa propre agence de notation !

Vieilles lunes

Dans Le Monde, un courrier des lecteurs de la rubrique Horizons « Comment financer les retraites » [2], F.Moreau écrit sous le titre « Taxer les machine ? » : « Le distributeur de billets qui permet d’effectuer de nombreuses opérations bancaires, ainsi que tous les robots installés dans les usines, qui permettent certes une amélioration de la rentabilité, ont le défaut de ne pas s’acquitter d’une charge qui pesait sur le travailleur et l’employeur, c’est-à-dire l’équivalent de la retraite payée par les employés et leurs employeurs. En résumé, l’évolution des techniques a eu pour conséquence un manque à gagner pour les retraites et, plutôt que de continuer à tourner en rond, ne serait-il pas plus utile d’envisager de taxer tout appareil qui permet de se passer de l’apport d’un travailleur ? »

C’est déjà ce que proposait Michel Bosquet, alias André Gorz, dans Le Nouvel Observateur du 23 mai 1977. Ce qui lui attira la réponse de M-L. Duboin dans la GR 744 de juin 1977 : « Pourquoi, M. Bosquet, ne proposez-vous pas à votre directeur de remplacer l’imprimerie du Nouvel Observateur par quelque centaines de milliers de copistes ? Si un seul quotidien suivait ce bel exemple, le problème du million de chômeurs serait résolu ! Mais est-ce bien là ce que vous appeliez plus haut, une efficacité supérieure des investissements ? ». On sait comment évolua par la suite la pensée d’André Gorz [3].

Taxer les machines se traduirait automatiquement par une augmentation des prix des services rendus. Or il existe bien d’autres possibilités pour financer les retraites. Mais il faut pour cela changer de système économique.

Un marché très très noir

« Aujourd’hui, l’Union Européenne demeure un espace où les capitaux et les services financiers s’échangent en toute liberté, sur des marchés de plus en plus fragmentés et qui, pour une part très substantielle, ne sont pas réellement contrôlés et opèrent en toute opacité. Un espace où l’on ne sait toujours pas précisément qui achète quoi, quand, combien de temps et avec quel argent, où l’application effective des règles communes diffère d’un État à l’autre, où les acteurs financiers se livrent une concurrence acharnée pour s’attacher par tous les moyens les meilleurs éléments, pour une utilité sociale qui reste à démontrer. Cette désorganisation de marchés profite aux très grands acteurs financiers, non aux épargnants et aux entrepreneurs. Or, le rôle du marché, c’est d’orienter l’épargne et les liquidités disponibles pour financer les entreprises, l’investissement, le développement économique » [4].

Le dangereux irresponsable qui tient ces propos n’est autre que… M. le Président de l’Autorité des Marchés Financiers, J-P. Jouyet, ancien Secrétaire d’État aux affaires européennes !

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[1] Le Monde, 11/11/2005.

[2] Le Monde, 23-24/05/2010.

[3] Numéro spécial de la GR, 1081, nov. 2007. “Trente ans de dialogue avec André Gorz”

[4] Audition de M. Jouyet par la Commission des Affaires européennes, Assemblée nationale, 4 mai 2010.

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Éditorial

Acharnement thérapeutique

par M.-L. DUBOIN
30 juin 2010

C’est la panique chez les “décideurs” ! Ayant laissé faire les marchés parce que, selon eux, sa “main invisible” gère l’économie mieux que personne, ils ne savent plus quoi faire ! Mais ils s’obstinent. Et en expliquant qu’ils font tout leur possible « pour rassurer les marchés », ils se comportent comme des gosses que la peur d’un “Père fouettard” a rendus dociles. Or, plutôt que soutenir les banques, à nos frais, leur rôle n’est-il pas, au contraire, de nous protéger contre leurs abus ? Mais il faudrait pour cela qu’ils puissent imposer la loi au système financier, ce qui est devenu impossible. C’est maintenant le monde de la finance qui impose sa loi aux gouvernements : il a plus de pouvoir réel qu’eux. Le plus courageux de tous semble être celui d’Obama, qui essaie d’obtenir quelques lois pour limiter les dégâts, mais il est loin d’avoir réussi.

Quant à ses homologues européens, ils sont en pleine débandade. Les agences de notation ont baissé la note de la Grèce, les marchés vont lui appliquer des taux trop élevés, elle est menacée de faillite ! Vite, il faut venir à son secours ! Non, les Grecs ont vécu au-dessus de leurs moyens, qu’ils paient donc en prenant modèle sur la rigueur allemande ! Mais les créanciers de l’État grec sont en Allemagne et en France…alors, vite, on lui avance des dizaines de milliards à meilleur taux. Mais l’Irlande aussi a une dette publique considérable ! Et l’Espagne ? Non, son gouvernement socialiste a pris les mesures d’austérité nécessaires ! Et le Portugal ? Et l’Italie, qui a une échéance de 260 milliards d’euros avant la fin de cette année ? Mais c’est pire chez les Anglais ! Non, ils ne sont pas dans l’euro, ce n’est pas notre affaire. L’important, c’est de sauver l’euro ! Alors le 9 mai, le jour de l’Europe, les décideurs de l’euroland se réunissent pour débattre dans l’urgence : ils ne se sépareront pas, même un dimanche, avant d’avoir trouvé un accord. Pourquoi cette précipitation ? Toujours la peur du gendarme : si la Bourse de Tokyo s’ouvre à la baisse le lundi matin, c’est que les marchés ne sont pas contents. Donc il faut trouver un plan de sauvetage de la monnaie européenne avant cette ouverture au Japon. Sur le coup de deux heures du matin, on est d’accord pour se cotiser et mettre 440 milliards dans un fonds européen qui prêtera aux États membres à meilleur taux que le marché ! Mais la Banque Centrale n’a pas le droit d’acheter des titres publics ? On passe outre ! On accepte même une avance de 250 milliards du FMI, qui vient à la rescousse en exigeant, bien sûr, la rigueur. D’ailleurs, comment mettre 750 milliards dans un fonds de sauvetage sans que tous les pays concernés n’aient à se serrer la ceinture ? Mais attention, en France, pas question de parler de rigueur, on va seulement geler les dépenses publiques pendant trois ans !

Ouf, les Bourses remontent, c’est gagné !

Non, patatras, l’euro s’effondre parce que… les marchés ne croient pas que la rigueur soit un bon moyen pour relancer la croissance dont ils ont besoin !!

Ciel, c’est la fin de l’Europe ? Non, on va renforcer le pacte de stabilité. Il faut réduire les écarts de compétitivité. Il faut un mécanisme de gestion des crises. Il faut inventer une gouvernance économique en Europe. Et si on suspendait le droit de vote des États en déficit ?

On est loin d’être d’accord, sauf que toutes les mesures annoncées vont dans le même sens : énormes restrictions des dépenses sociales, ralentissement des activités, envolée du chômage. Et on n’en voit pas la fin.

En un mot, c’est l’acharnement thérapeutique pour sauver à tout prix une idéologie dont l’échec est manifeste, plutôt qu’admettre que la démocratie doit reprendre la main sur le crédit.

Certes, en suivant les conseils (loin d’être gratuits) de la banque géante Goldman Sachs, l’ancien gouvernement grec a triché pour être admis dans l’UE, en présentant des comptes conformes aux critères imposés par Maastricht. Et dans ce pays, comme dans bien d’autres, il y a des activités “au noir”. Ces comportements ne sont pas sérieux. Mais les critères pour l’admission dans l’UE le sont-ils ? Et les impôts non versés à l’État par le travail au noir pèsent-ils plus lourd dans le budget que toutes les sommes qui lui échappent grâce aux paradis fiscaux ? Et peut-on rejeter la faute sur un fonctionnaire, dont le traitement mensuel n’est même pas de 1.000 euros, parce qu’il a doublé son temps de travail pour gagner seulement de quoi vivre ?

La “crise” que nous subissons est d’origine financière. Le système financier “pompe” les capitaux, c’est sa raison d’être, et il le fait sans le moindre scrupule. Quand la bulle informatique a éclaté, il en a créé d’autres, dont celle de l’immobilier. Il l’a gonflée outrageusement, mettant sur le marché financier des actifs pourris. Ceux qui les ont achetés, sur la foi des agences de notation, se sont aperçus de l’arnaque ; alors les banques ont perdu confiance dans les actifs qu’elles s’offraient en garantie, et elles ont cessé d’ouvrir des crédits. Le marché interbancaire s’est donc bloqué lui-même.

Les gouvernements, n’imaginant pas que l’économie puisse tourner sans le crédit bancaire, donc affolés à l’idée qu’elle allait être paralysée, se sont empressés d’endetter leurs pays respectifs pour promettre aux banques les sommes énormes dont elles avaient besoin pour échapper à la faillite et prêter à nouveau. Mais ils ont pour cela tellement gonflé leurs dettes publiques qu’ils risquent fort de ne pas pouvoir rembourser les obligations émises. Les fameuses agences de notation vont “baisser leur note”, ce qui augmentera le taux auquel les marchés leur prêteront. Ils vont donc devoir s’endetter encore plus, donc diminuer les dépenses publiques pour serrer leurs budgets. Ce qui ne peut que réduire encore les rentrées budgétaires.

Bref, c’est bel et bien un cercle vicieux.

Alors que dès 2007, quand la méfiance des banques entre elles a ralenti le crédit, et par suite l’économie, la preuve était manifeste que c’est pure folie de faire reposer l’activité sur le bon vouloir d’institutions privées totalement irresponsables, qui n’agissent qu’en fonction de leur intérêt. Les gouvernants se devaient alors d’assumer la responsabilité qui leur est confiée, en reprenant aux banques ce privilège essentiel qu’est le pouvoir de fournir à la machine économique les moyens de tourner. D’autant plus qu’un précédent avait eu lieu ; que la crise de 1929, à laquelle l’actuelle est souvent comparée, avait mené à une épouvantable guerre mondiale ; et que l’horreur de cette guerre avait inspiré des mesures destinées à éviter la reproduction de tels événements.

Mais non, la politique libérale suivie partout depuis les années 1980 est une contre-évolution. Conditionnés par l’idéologie de l’école de Milton Friedmann, les décideurs ont réagi comme des automates. Sans la moindre réflexion, ils se sont donné pour mot d’ordre de sauver le système bancaire, par tous les moyens, quelles que soient ses erreurs, et même au détriment des populations. Non seulement cette soumission est une honte, car c’est une démission des élus face à leurs responsabilités, mais elle fait naître partout des violences de tous ordres, aux conséquences effrayantes. Refusant de les voir, ils ont même le culot de s’en servir pour se maintenir aux commandes par la peur !

Dans cette agonie de civilisation, quelques voix réputées s’élévent parfois, mais en vain : Joseph Stiglitz, pourtant ancien chef économiste de la Banque mondiale et “Nobel” d’économie, n’hésite pas à dire que la politique d’austérité adoptée n’est pas la solution parce qu’elle mène au désastre du chômage et de la dépression, le contraire de ce dont les États ont besoin pour se refaire une santé et rembourser leurs dettes…

Les Keynésiens croient pouvoir retrouver l’euphorie des “Trente Glorieuses” en rétablissant des lois d’encadrement du crédit et de fixation des taux d’intérêt, en supprimant les produits dérivés et les paradis fiscaux, et, faute de pouvoir empêcher la spéculation, en mettant une taxe sur les transactions financières pour la freiner un peu. Seule cette taxe sera acceptée par les banques, mais si c’est pour protéger le système bancaire contre ses propres erreurs, pas pour réduire la misère comme le rêve Attac !

Car malheureusement, le retour en arrière est impossible. À l’époque évoquée, la nécessité s’imposait de reconstruire ce que la Seconde Guerre mondiale avait détruit et d’adapter les moyens de production aux technologies issues de la guerre. C’est cette nécessité qui faisait de la croissance le moteur de l’économie. La monnaie bancaire est parfaitement adaptée à cette situation puisque, créée pour “rapporter” et être placée par des investisseurs professionnels adont l’objectif unique est la rentabilité financière.

Les conditions ont radicalement changé depuis. La croissance ne peut plus être le moteur universel, même si certains rêvent de la retrouver (provisoirement) en la peignant en vert parce que le capitalisme en a toujours besoin.

La nécessité qui s’impose maintenant est tout autre. L’urgence est de faire des choix raisonnés, concertés, parce qu’il faut tenir compte de l’épuisement des ressources, de la croissance démographique, des impératifs écologiques et de bien d’autres conditions apparues ces dernières décennies. Et c’est exactement le contraire de laisser ces choix aux banques dont la vocation n’est pas de prendre en compte de telles considérations : ce sont, en fait, des obstacles à leur objectif.

Ce qu’il faut donc changer, pour l’adapter aux conditions réelles, c’est le principe même de cette monnaie bancaire qui mise sans discernement sur la croissance.

Alors demandons-nous si l’économie mondiale doit forcément être tributaire de crédits bancaires. Pourquoi ? Cette question essentielle, les économistes, même les plus critiques du système actuel, n’osent pas la poser. Ils ont appris comment ça marche, et ils l’enseignent comme s’il s’agissait d’une loi de la nature. Ils évoquent un triangle, aux sommets duquel ils mettent les banques, les entreprises et les ménages, pour exposer que l’argent part des banques quand elles ouvrent des crédits aux entreprises, qu’avec ce crédit, les entreprises achètent les matières premières et paient leurs salariés, que ceci permet aux ménages d’acheter la production, l’argent revient alors vers les entreprises, qui peuvent rembourser les banques, qui annulent le crédit. Ils expliquent ainsi que la monnaie circule dans un sens, puis dans l’autre pour revenir au point de départ où elle est annulée. Ce que les économistes n’ajoutent pas toujours, c’est qu’à chaque tour, et pour chaque euro qu’elle émet, la banque encaisse des intérêts. Le circuit n’est donc pas si fermé que ce schéma classique le laisse paraître, il s’agit plutôt d’une pompe aspirant un peu du fluide à chaque tour. C’est le principe d’une monnaie conçue pour que les capitaux puissent s’accumuler.

Or l’économie pourrait très bien fonctionner sans que son objectif soit l’accumulation de capital.

En fait, c’est possible depuis que la monnaie est immatérielle. S’il est évident que la monnaie originelle était obligée de circuler, puisque pour annuler des pièces d’or il aurait fallu les désintégrer, une monnaie immatérielle, comme l’est la monnaie bancaire actuelle, peut fort bien ne pas circuler. Et une monnaie qu’on ne transfère pas, donc qui s’annule comme un ticket de bus dès qu’on l’utilise pour un achat, rend impossible son “placement” pour qu’il “rapporte”.

C’est en cela qu’une monnaie non circulante apparaît comme la clé d’un système post capitaliste. Mais il faut un petit effort d’imagination pour voir comment son émission la mettrait au service de l’économie :

Cette émission résulterait de débats publics, à différents niveaux, où seraient prises les décisions économiques essentielles établissant le budget dans l’intérêt général. Tous les critères possibles pourraient alors être pris en considération : que va-t-on produire ? avec quoi ? dans quelles entreprises ? avec qui ? comment ? en quelles quantités ? et à quel prix de vente ? Ce sont ces décisions qui détermineraient la masse monéraire à créer, par une institution publique, sous la forme de sommes portées sur tous les comptes, les comptes des entreprises et les comptes individuels. Cette monnaie étant annulée, non plus quand on la rembourse comme aujourd’hui avec paiement d’intérêts, mais par débit des comptes, quand une entreprise achète de quoi produire biens ou services, ou quand un particulier achète ce dont il a besoin.

Le triangle fermé et son trou de fuite à un sommet ne sont donc pas la fatalité décrite par les économistes. On peut avoir à la place deux flux parallèles, le flux des richesses réelles produites et le flux de monnaie nécessaire à l’achat de ces produits, les deux flux étant renouvelés au même rythme, de façon à s’équilibrer.

Ni impôt, ni taxe, ne seraient plus nécessaires. La politique ne serait plus dictée par l’irrationalité proverbiale des marchés financiers. Elle retrouverait son rôle : orienter démocratiquement l’activité économique pour satisfaire des besoins de toute la population, à commencer par les besoins vitaux. La compétitivité pourrait faire place à la coopération. Un partage plus équitable des tâches et des richesses produites n’exclurait plus ces laissés pour compte, dont le système actuel méprise tant les capacités que les besoins, même essentiels.

Pour prendre un exemple d’actualité, les retraites, on comprend vite que dans un pays aussi évidemment riche que le nôtre, aussi évidemment capable de produire, il ne serait plus nécessaire d’aider des compagnies d’assurance, en faisant croire aux travailleurs qu’ils doivent confier leurs économies à des fonds de pension, sous prétexte que la France ne pourra pas, dans 20 ans ou dans 30, leur assurer une retraite décente !

Alors, puisqu’il est possible de faire tourner l’économie plus sainement et plus démocratiquement, pourquoi l’immense pouvoir du système financier qui la dirige n’est-il pas remis en question ? — Probablement parce qu’en général, le citoyen n’en a aucune idée. Il croit que les banques se contentent de prêter à certains de leurs clients l’épargne que leur confient les autres. Il en conclut qu’elles ne jouent qu’un rôle d’intermédiaire. Celui qui ignore que le pouvoir régalien de la création monétaire a été cédé à des sociétés privées pour faire les choix économiques, imagine évidemment que celles-ci ne transfèrent que de l’argent bien gagné, pas tombé du ciel, et épargné par des gens comme lui-même, et même qu’elles rendent un service indispensable. Ainsi préparé, il est prêt à croire tous les beaux discours des professionnels de la politique : à admettre que le pays a vécu au-dessus de ses moyens, que nous avons tous une dette à payer (à qui ?), et avec de lourds intérêts en plus ; que ce sont nos excés qui ont mis l’économie de notre malheureux pays en récession, qu’il va donc falloir se serrer la ceinture et … que l’État nous donne l’exemple quand il réduit les dépenses sociales !

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Exemple de démocratie participative

Il serait impossible de gérer démocratiquement l’économie ?

— Pas du tout. Et même, ça marche ! Nous en présentons deux exemples.

Jean-Pierre Mon a exploré et traduit les documents qui décrivent le premier. Il s’agit du village espagnol de Marinaleda, qui fonctionne ainsi depuis vingt ans :

Réponse à la folie capitaliste

30 juin 2010

Marinaleda est un petit village andalou situé à une centaine de kilomètres de Séville. Il compte environ 2.700 habitants.

Depuis qu’ils ont occupé, il y a vingt ans, la propriété d’un aristocrate local, ses habitants et son maire Juan Manuel Sanchez Gordillo, sont devenus en Espagne le symbole de la lutte des paysans pauvres.

Alors que le reste du pays affronte un chômage explosif et que l’immobilier s’effondre [1], cette “enclave communiste” [2], entourée d’oliveraies, surprend. Attirés par son programme de construction de maisons et par sa coopérative fermière très active, les gens des villages voisins, et même de villes lointaines comme Madrid ou Barcelone, viennent à Marinaleda pour trouver du travail et des logements.

Son maire qui célébrait au mois d’avril dernier sa trente et unième année de mandat, dit simplement que la crise du capitalisme mondial justifie sa vision socialiste radicale : « Tout le monde pensait que le marché était le Dieu qui faisait tout fonctionner avec sa main invisible… Avant, c’était un péché mortel de penser que le gouvernement avait un rôle à jouer dans l’économie. Nous voyons maintenant qu’il faut que nous mettions l’économie au service de l’homme ».

« Alors que le reste de l’Espagne s’est gorgée de crédits bon marché pour acheter des maisons hors de prix, les habitants de Marinaleda construisent leurs propres maisons, sans hypothèque, selon les dispositions prises par la municipalité. J.M. Sanchez ajoute : Et lorsqu’un villageois perd son emploi, la coopérative l’engage ; il n’y a ainsi personne dans le village qui cherche du travail, prétention téméraire dans une région où le chômage touche 21% de la population ».

Témoignages

• Vanessa Romero et sa famille ont quitté Barcelone pour Marinaleda en janvier 2009, attirées, dit-elle, par la promesse d’un travail et par les services sociaux municipaux. En novembre elle avait perdu l’emploi qu’elle occupait dans une fabrique de sucre, tandis que son mari bataillait pour trouver un travail dans la construction. Maintenant, ils touchent environ 1.100€ chacun en travaillant à la coopérative. « Si un village comme celui-ci, dit-elle, peut offrir du travail aux gens, avec la moitié, ou même moins, des ressources des autres villes, pourquoi les autres villes ne font-elles pas la même chose ? »

• « J’aimerais bien que notre maire fasse quelque chose comme ça », dit un habitant de la ville voisine d’Ecija, tout en cueillant activement des haricots.

• Selon José Martin, “gérant” de la ferme, les demandes d’emplois venant d’habitants d’autres village viennent fortement d’augmenter : « autour d’Ecija, il n’y a que des tournesols et du blé dont la récolte ne demande pratiquement pas de main d’œuvre ».

• Quelques opposants disent que le maire n’a fait que répartir la misère, au lieu de créer de la richesse en promouvant des emplois agricoles de faible productivité, qu’il tient ses électeurs captifs avec des emplois et des allocations.

• Un anthropologue de Séville reconnait que le maire, M. Sanchez, a apporté « la justice sociale à une communauté non éduquée, économiquement oppressée » mais il ajoute que sa vision est anachronique parce que l’avenir de l’Andalousie n’est pas dans les champs mais dans l’industrie et les services. « Ils peuvent bomber le torse, dit-il, parce que l’économie est en crise. Mais que se passerait-il s’ils avaient la chance de devenir riches ? Qui voudrait alors rester dans le petit paradis que Sanchez Gordillo a créé ? »

À quoi, le maire rétorque : « Nous avons des élections tous les quatre ans. Si les gens me réélisent chaque fois avec la majorité absolue, c’est que je dois faire ce qui leur convient ».

Quoi qu’il en soit, en attendant l’avènement du paradis capitaliste, cher aux opposant du maire, l’expérience de Marinaleda est riche d’enseignements en matière de démocratie participative. L’exemple le plus frappant étant certainement celui du logement qui est décrit plus bas.

Démocratie locale

L’expérience acquise lors des luttes sociopolitiques très dures menées par les ouvriers agricoles de Marinaleda pendant de longues années [3] a eu une influence décisive sur la mise en œuvre de diverses avancées sociales et politiques. La municipalité explique comment les élus se sont convaincus de la nécessité d’instaurer la démocratie participative : « Pendant que nous luttions pour la terre, pour l’industrie, pour l’emploi, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait d’autres droits élémentaires à obtenir, le premier étant le droit au logement et, tout de suite après, l’accès à des maisons de retraites pour nos anciens qui avaient tant souffert. Il fallait aussi remédier à l’absence de dispensaires, de garderie pour les enfants, d’installations sportives, à la réfection des chaussées dépourvues de revêtement et d’éclairage public… Bref, nous entendions assurer l’accès de tous au bien-être. Car nous avons toujours pensé que la liberté sans égalité n’est rien et que la démocratie sans bien-être social réel n’est qu’un mot creux, un mensonge.

En effet, il ne peut y avoir de projet de gauche sans participation directe du peuple. Dès le début de notre lutte, nous ne voulions pas que les gens se contentent d’aller voter tous les quatre ans ; nous voulions au contraire qu’ils prennent part tous les jours à toutes les affaires qui ont des conséquences sur leurs vies. C’est ainsi que se sont créées les assemblées générales et les assemblées de quartier auxquelles participe directement le peuple, et les assemblées relatives à l’élaboration, à l’approbation des budgets et à tout ce qui concerne le village.[…] Les luttes syndicales ont été de grandes victoires puisqu’elles ont presque toujours permis d’atteindre les objectifs que nous nous étions fixés, notamment notre objectif principal, la conquête de la terre. […] Le syndicat et la Municipalité ont été avant tout des instruments de mobilisation populaire parce que nous savions que c’était seulement par l’action que nous pourrions aborder les défis que nous nous étions proposés. C’est ce qui nous a permis de nous attaquer à :

• la conquête de la terre et sa mise en valeur par les travailleurs ;

• la construction de logements ;

• la lutte pour le bien-être communal ;

• la recherche du plein emploi ;

• la mise en évidence des contradictions du capitalisme.

C’est pourquoi, ceux qui prendront des responsabilités dans ce projet collectif devront avoir un comportement éthique. Toutes les charges seront éligibles et révocables par l’assemblée générale du village. Nous considérons que l’argent doit être un instrument de solidarité et de liberté et non un moyen d’enrichissement personnel. En conséquence, dans notre village, personne ne recevra de rémunération pour exercer une charge politique ou syndicale, puisque chacun doit vivre de son travail. »

La mise en pratique

Marinaleda est en définitive un village géré comme une coopérative, consistant en une oliveraie et une ferme d’environ 1.200 hectares. Cultivées écologiquement, elles fournissent des artichauts, des poivrons, des brocolis, des fèves,… dont la récolte demande beaucoup de main d’œuvre.

D’autres emplois sont fournis par une usine-coopérative, qui fait des conserves et de l’huile d’olive. La production est vendue principalement en Espagne. Et les bénéfices sont réinvestis. Lorsqu’il n’y a pas assez de travail dans les champs, ce qui peut arriver à certaines périodes de l’année, les salaires sont quand même payés.

Mais la réussite la plus spectaculaire est certainement la construction des nouveaux logements. Ils se trouvent en bordure du village sur des terrains expropriés par le gouvernement andalou et donnés à la commune. Ces terrains sont attribués gratuitement aux habitants du village qui souhaitent construire eux-mêmes leur logement. Les matériaux de construction leur sont fournis gratuitement par le gouvernement régional, Les “auto-constructeurs” peuvent bénéficier, toujours gratuitement, des services de professionnels ou d’architectes, à condition qu’ils ne possèdent pas d’autre propriété. Ils participent aussi à la conception des logements et se réunissent en assemblée générale pour fixer le montant des paiements mensuels qui les rendra propriétaires de ces logements. Les dernières maisons construites ont été achetées pour environ 15 euros par mois. Pendant les travaux, les “auto-constructeurs” se réunissent une ou deux fois par mois pour faire le point sur l’avancement des travaux ou modifier le projet. Toutes les maisons ont trois pièces, une salle de bain et un petit jardin (100 m2) pour permettre d’éventuelles extensions. Les heures passées personnellement à la construction sont déduites du coût total, de sorte que ce travail est converti en salaire induit. Actuellement plus de 350 familles ont construit leur logement suivant ces modalités. Pour éviter la spéculation, les propriétaires ne peuvent pas vendre leur maison.

Marinaleda fournit aussi de nombreux services sociaux tels que des logements gratuits pour les personnes âgées, des crèches, de nombreuses installations sportives, et deux piscines. Globalement le village paie assez peu d’impôts au gouvernement central parce qu’il n’y a ni police ni gendarmerie et que de nombreux services tels que le ramassage des ordures ou le nettoiement des rues sont effectués collectivement par les habitants pendant ce qu’ils appellent les “dimanches rouges” !

Dans une Espagne ravagée par la crise immobilière et le chômage de masse, Marinaleda est devenu une exception prospère grâce à la gestion coopérative d’une terre collectivisée.

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[1] Il faut voir à ce propos le film édifiant d’Erwin Wagenhofer, “Let’s make money” cf GR1097, p.3

[2] Ces termes “d’enclave communiste”et le titre “une réponse à la folie capitaliste” sont ceux de la journaliste américaine Victoria Burnett dans le New York Times du 23/04/09.

[3] On peut en trouver la description sur le site http://www.marinaleda.com comportant de nombreuses vidéos.

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Exemple de démocratie participative

Le second exemple est un témoignage encourageant : Cathy Firmin, après avoir lu Les Affranchis de l’an 2000, rêvait de trouver une commune où seraient appliqués les principes de l’économie distributive qui y sont décrits…

Et elle a découvert que la démocratie directe fonctionne depuis des décennies, en France, à Vandoncourt, dans le Doubs ! C’est pour elle la preuve que ce que nous proposons est tout à fait réalisable, dès lors qu’existe la volonté des gens concernés.

Elle espère que cet exemple donnera envie à d’autres d’approfondir le sujet et, surtout, de tenter l’expérience dans d’autres villes.

Une découverte enthousiasmante

par C. FIRMIN
30 juin 2010

C’est parce que je regarde avec tristesse cette société du spectacle permanent tenue en endormissement par des préoccupations capitalistes de base : qui va gagner aux élections, aux jeux, à la guerre, aux affaires, qu’une profonde remise en question m’a conduite un jour à découvrir l’économie distributive, puis Vandoncourt.

Ayant décidé d’arrêter de participer à cette mascarade, la vie m’a ouvert les portes d’un autre univers d’hommes et de femmes qui, comme moi, aspirent à un autre monde.

C’est au cours d’une université d’été en Ardèche, organisée par la Coordination de la Nouvelle Education Populaire, que j’ai appris que nos relations économiques et sociales pouvaient être toutes autres. J’ai découvert l’économie distributive. Ce ne fut pas une révélation mais une confirmation. Les écrits de Marie-Louise ont mis en mots et perspectives un monde auquel j’aspire depuis l’enfance. Alors je me suis auto proclamée « coordinatrice de l’émergence d’une nouvelle organisation humaine post capitaliste » !

À présent, motivée par la perspective de participer à mettre en place une économie distributive en France, je me suis mise en quête d’expériences qui s’inscrivent dans cette perspective. Très vite, je m’aperçus que le pilier principal, “la démocratie directe, participative”, était le moins expérimenté. Un ami militant me fit part de son souvenir de l’expérience du village de Vandoncourt, une commune de 820 habitants où depuis 40 ans, les villageois, sous la bienveillance de leurs Maires et Conseillers municipaux, donnent leur pouvoir à la population. Ils ont réparti les compétences municipales en huit Commissions extra-municipales souveraines : Enseignement, Voies et réseaux divers, Budget, Centre Communal d’Action Sociale, Culture, Urbanisme, Activités Rurales, Emploi Jeunesse Économie Sociale et Solidaire). Les habitants, et pas seulement les citoyens, s’inscrivent à celle(s) de leur choix et décident des orientations avec une entière liberté (choix des priorités, recherche d’information pour guider les choix et montage des budgets). Huit Conseillers sont désignés pour rapporter les décisions des commissions au Conseil municipal qui les valide. La transversalité s’exprime ainsi à tous les niveaux. Siègent également trois collèges (jeunes entre 15 et 25 ans, aînés de plus de 55 ans et associations) dont l’objectif est de faire émerger les besoins de toutes les couches de la population. Enfin, 28 associations très actives ont à la fois un rôle de réflexion sur les orientations futures, de relais avec l’école, d’acteurs culturels très dynamiques et, plus étonnant, de financeurs des projets municipaux !

L’essentiel

Toutes les personnes que j’ai rencontrées à Vandoncourt ont insisté sur l’importance de deux choses qui ont favorisé la pérennité du système : d’une part la disponibilité et la qualité de l’information, parfaitement transparente et pédagogique, à tous les niveaux et d’autre part l’effort pour dépasser les tabous (propriété, argent, communication) en apprenant à s’écouter les uns les autres et ainsi, mieux décider ensemble. Ce qui m’a impressionnée c’est la qualité d’écoute générale des villageois, la compétence et en même temps la modestie de ceux qui savent oublier leur position sociale pour rester à l’écoute des besoins exprimés. Cette dernière qualité semble déterminante pour définir la compétence première d’un Maire en Démocratie Directe. C’est certainement ce qui a manqué aux équipes municipales environnantes qui ont en vain tenté l’expérience. Elle est pourtant tout à fait reproductible et peut servir de transition vers une démocratie locale directe, comme l’envisage notre Constitution de 1789 dans son article 6, et, rêvons grand, à la mise en place d’une économie distributive !

Certes, le rôle de l’argent dette n’a pas été remis en cause à Vandoncourt, mais l’intelligence collective y a permis la construction du plus grand bâtiment basse consommation (BBC) municipal de France (à ossature en bois et remplissage/isolation en paille) qui hébergera, entre autres, un atelier municipal de transformation d’aliments. Elle leur a aussi permis d’opter pour des bâtiments publics mieux isolés, dotés d’une chaufferie alimentée par des plaquettes de bois produites par la forêt communale dans le but d’offrir aux citoyens les plus modestes des logements sociaux moins chers à chauffer. Mais bloqués par la législation, ils regrettent la complexité du montage des partenariats privé/public qui ne permettent pas d’étendre cette chaufferie aux habitations privées situées à proximité… !

Le budget est géré en bon père de famille par les villageois, ce qui a permis à la commune de ne pas s’endetter. Pour cela, les habitants ont souvent participé physiquement à la construction de nouvelles infrastructures, le circuit d’alimentation en eau potable, par exemple.

Ainsi, sans faire d’économie sociale et solidaire, sans prétention écologique affichée, les Damas (ainsi se nomment-ils en référence à la variété de pruniers locale qui fait leur fierté) élaborent des stratégies pour permettre aux plus modestes du village de se loger le moins cher possible dans des bâtiments de qualité, ils préfèrent les énergies renouvelables locales et ils refusent d’endetter leur commune.

Il serait intéressant de poursuivre les investigations et de connaître plus en profondeur leurs motivations. C’est pourquoi ce premier contact que mon ami et moi avons eu avec l’équipe municipale, une institutrice du village et quelques personnes rencontrées au hasard, est une première prise de contact à approfondir.

Le maire, étonné de notre engouement pour leur expérience, s’est montré très intéressé par le concept de base de l’économie distributive. Je serai très heureuse de savoir ce que lui a inspiré la lecture des Affranchis de l’an 2000 que nous lui avons offert, quelques mois après notre visite, alors qu’il exprimait son regret de ne pas l’avoir trouvé dans les librairies du Doubs [1].

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[1] NDLR Rappelons que si ce livre n’est plus dans toutes les librairies… c’est parce qu’il y a plus de 25 ans que les éditions Syros l’ont publié ! Il a cependant été réédité au Canada, en 1996, et nous en avons encore quelques exemplaires disponibles au journal. Marie-Louise Duboin envisage d’en publier une suite pour aller plus au fond de la description des mécanismes possibles d’une économie distributive.

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Fin mars dernier, la Ligue des Droits de l’Homme de Digne avait invité Marie-Louise Duboin à exposer les grandes lignes de l’économie distributive. Habituellement, le public a pour réaction spontanée de dire : « une autre organisation de la société est impossible ».

Pas cette fois, grâce à l’intervention préalable d’un philosophe, André Koulberg, qui exposa le fruit de ses recherches sur l’origine de la fermeture des esprits à toute idée originale en la matière. Démarche à rapprocher de celle que François Chatel exposait sous le titre “Le capitalisme, une étape à dépasser” dans GR 1109.

Notre nouvel ami a bien voulu condenser ici son intervention à Digne :

Le libéralisme et la fatalité théologique

par A. KOULBERG
30 juin 2010

“Libéralisme”, un joli terme qui évoque la liberté.

“Libéralisme”, une doctrine et un ensemble de pratiques qui invoquent constamment la fatalité.

Les libéraux et, encore plus, les néolibéraux répètent inlassablement qu’il est impossible de changer l’ordre (libéral) existant (on se souvient du péremptoire « there is no alternative » de Margaret Thatcher) et qu’il est formellement exclu de tenter de corriger le système. L’État (ou qui que ce soit d’autre) ne doit à aucun prix intervenir dans l’ordre du marché, même s’il constate qu’il génère de graves injustices. Nous sommes libres de vendre, d’acheter, de consommer, si nous en avons les moyens, mais il nous est totalement interdit de toucher à l’ordonnancement du système qui, pourtant, conditionne tout le reste.

Il vaut peut-être la peine de s’interroger sur cette singulière propension au fatalisme et de retracer son histoire. Esquissons brièvement quelques éléments de réponse, issus d’une recherche en cours.

Les fondateurs du libéralisme, et notamment le principal d’entre eux, Adam Smith, n’ont pas tiré leur doctrine du néant. Ils se sont souvent inspirés d’un ensemble de théories et d’idées qui ont prévalu avant eux. C’est particulièrement vrai de leur conception d’un ordre irréformable.

Au XVII ème et au début du XVIII ème siècle, c’est dans le domaine de la théologie que l’on peut trouver les prémices d’une telle conception. Le débat théologico-philosophique fait rage, chaque philosophe a son système, et des auteurs impertinents comme Pierre Bayle pointent de leur plume acérée les nombreuses contradictions des conceptions chrétiennes traditionnelles. Pour répondre à ces critiques, des philosophes comme Leibniz (notamment dans les Essais de Théodicée, 1710) élaborent une conception du monde qui vise à rendre justice à Dieu, en montrant que, malgré les apparences, il a créé le meilleur des mondes possibles, un ordre des choses incritiquable qu’il serait non seulement impossible mais absurde de vouloir changer, corriger, améliorer.

Pourquoi est-ce que ce serait absurde ?

D’abord parce que ce monde créant la meilleure organisation des éléments parmi toutes les organisations possibles, toute intervention ne pourrait que représenter une dégradation.

Ensuite parce que ce monde étant un système autorégulé, où tous les phénomènes sont imbriqués et interdépendants, la déviation de n’importe quel élément produira la désorganisation du tout et créera un désordre général.

Enfin ce système est si complexe que l’esprit humain ne peut jamais véritablement l’appréhender. Un homme qui voudrait intervenir pour l’améliorer serait nécessairement un apprenti sorcier qui agirait à l’aveuglette et produirait des catastrophes.

Ce serait une totale folie que de vouloir corriger un tel système. Il est irrémédiablement irréformable.

Formulés en termes économiques, et non plus en termes théologiques, ces dispositifs et ces arguments se retrouvent tout au long de l’histoire du libéralisme. Que l’on songe, par exemple, à la main invisible (notion théologique, elle aussi) d’Adam Smith qui garantit que, miraculeusement, l’accumulation du luxe (dans la Théorie des sentiments moraux) ou du capital (dans la Richesse des nations) contribuent au bien commun. Certains pourraient y voir « l’exploitation de l’homme par l’homme » et vouloir réformer le système (Pierre Leroux), ou le changer complètement (Marx), la main invisible donne au contraire à penser que ces phénomènes sont nécessaires car ils participent d’un ordre qui nous dépasse (et dont la logique nous est souvent invisible), qui est le meilleur ordre du marché possible. Nous devons donc les accepter même s’ils nous semblent injustes.

Deux siècles plus tard, on retrouve tous ces éléments dans l’œuvre de Hayek :

• l’idée que l’ordre du marché est trop complexe pour que les hommes puissent volontairement y intervenir sans produire de catastrophe,

• l’idée que grâce à la libre évolution des prix, le marché se régule de lui-même, se désorganise dès que l’État s’en mêle, etc.

Il ne s’agit plus de Dieu, mais l’essentiel des dispositifs théologiques des XVIe et XVIIe siècles a été conservé : l’ordre des choses qui nous est présenté exclut toute alternative et même toute correction. Nous sommes donc toujours dans le règne de la fatalité.

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Plateau des Glières, 16 mai 2010 : 4ème rassemblement citoyen organisé par les résistants d’hier et d’aujourd’hui.

La fatalité de la religion libérale, si elle domine encore ceux qui gouvernent, ne s’impose plus à tous les gouvernés. La politique imposée fait même naître une nouvelle résistance qui est un véritable espoir. Qu’on en juge : Christian et Dominique étaient au plateau des Glières le 16 mai, ils en sont revenus enthousiamés et ils témoignent.

La nouvelle Résistance

par C. AUBIN
30 juin 2010

Un extraordinaire bain de jouvence attendait notre couple, ce matin du dimanche 16 mai 2010, au terme du périple montagnard qui a nous conduits à 1.500 mètres d’altitude, sur le plateau des Glières. Les véhicules laissés à la limite du bitume en contrebas, notre longue colonne multicolore de marcheurs s’étira sur un chemin de terre, au milieu des alpages enneigés et du tintement des clarines de dizaines de robustes vaches savoyardes, pour atteindre le périmètre du mémorial de ce haut lieu de la résistance armée, au cœur du maquis de Haute-Savoie. Malgré le froid glacial du matin, nous étions plusieurs milliers de manifestants de tous ages, sans badges ni banderoles, réunis à l’appel de l’association “Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui” (CRHA) pour défendre le modèle social issu du programme du CNR, le Conseil National de la Résistance.

Sur la modeste tribune (au centre de la photo) se succédèrent, pendant deux heures et demie, des représentants de la résistance d’hier et d’aujourd’hui. Témoignant de leurs luttes passées et actuelles, ils affirmèrent avec force leur opposition résolue à l’entreprise de destruction systématique et sans merci menée par les forces politiques au pouvoir dans notre pays, contre des conquêtes sociales issues de la Résistance.

Cette politique résulte d’une volonté de revanche qui s’inscrit dans la durée, comme l’a déclaré, le 4 octobre 2007, Denis Kessler, ancien vice-président du Medef : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance. (…) Le gouvernement s’y emploie ». Même si les gouvernants et les médias de masse à leur service cherchent à le nier.

Nombreux sont ceux de nos concitoyens qui commencent seulement à mesurer la portée du programme du CNR et le changement radical qu’engendra sa mise en application au lendemain de la guerre. Magnifiquement intitulée Les jours heureux, l’édition clandestine du 24 mars 1944 de ce texte fondateur était une œuvre collective rédigée par des résistants, au péril de leur vie, et signée à l’unanimité par les représentants des principaux mouvements et partis de la Résistance.

La lutte pour l’application de ce programme ambitieux fut victorieuse, de sorte que la France devint, à la Libération, un “pays d’exception” marqué par des conquêtes majeures comme la sécurité sociale, les retraites, la mise sous contrôle des banques, la liberté de la presse, les services publics, le droit du travail. Les “Trente Glorieuses” ont largement prouvé l’efficacité sociale de ces réformes, même si on était encore loin d’en avoir exploité toutes les potentialités.

Mais lorsque survint le renversement du rapport des forces entre le capital et le travail et que cette situation s’aggrava fortement à partir des années 80, les puissances financières et leurs relais politiques s’acharnèrent au pillage et à l’accaparement privé des richesses produites par la collectivité nationale, en s’efforçant de balayer tous les obstacles à leur domination sans partage.

Les fantastiques gains de productivité réalisés grâce aux progrès des sciences et des techniques, qui auraient dû permettre d’accentuer le progrès social, de développer la culture, la santé, les loisirs…, furent utilisés pour aggraver l’exploitation et la précarisation des salariés.

Détruisant les principes de solidarité, durement acquis dans les luttes, instaurant le retour du temps du mépris des droits humains, au bénéfice de l’enrichissement sans limite d’une poignée de prédateurs multimilliardaires, le dogme capitaliste sans contre-pouvoir fait courir de nouveau, à notre pays et à la société humaine mondialisée, des risques terribles, et à brève échéance.

On mesure, aujourd’hui, en France, l’ampleur de cette revanche capitaliste sur le monde du travail et sur les simples citoyens. On la mesure d’autant mieux que l’essentiel des forces politiques et syndicales s’est effondré dans la collaboration de classe.

Les autorités nationales et supranationales organisent de gigantesques transferts financiers en faveur de la spéculation et de l’évasion fiscale. Le pillage des fonds publics est en plein développement. La manipulation des institutions, par les traités et par des réformes constitutionnelles, se fait au mépris du suffrage universel. Elle est conçue pour empêcher tout recours démocratique des peuples contre les injustices qu’ils subissent. Elle est particulièrement forte dans les pays de l’Union Européenne où la misère gagne du terrain.

Ce travail de démolition est déjà largement engagé. Chaque jour, la justice, la santé, l’école, le code du travail, les libertés publiques, etc… en font les frais.

Mais tout n’est pas aussi simple pour la coalition réactionnaire au pouvoir. Car si la cupidité des spéculateurs et des tenants de la haute finance est manifestement sans limite, les dégâts de la guerre économique contre les peuples “pour satisfaire les marchés” provoque un réveil des consciences, que le matraquage audiovisuel incessant peine de plus en plus à contenir.

Ainsi, aux Glières. L’organisation et le déroulement du pèlerinage annuel de l’actuel chef de l’État, ses tentatives de récupération des hauts faits de la Résistance, ont scandalisé. En riposte, en 2007, une poignée de militants haut savoyards a initié un rassemblement citoyen annuel. Sous la pression des évènements et du comportement “débridé” du pouvoir, cette manifestation, d’abord locale, a pris maintenant une dimension véritablement nationale. Les témoignages de résistances citoyennes montrent que s’élargit sérieusement la base d’indignation et de légitimes revendications.

Le lien qui s’établit ainsi entre ce mouvement de désobéissance civique et les luttes de jeunesse des anciens du CNR pour “les jours heureux” constitue une véritable rupture avec le pessimisme ambiant.

Nous avons eu des témoignages émouvants et combatifs d’anciens résistants. Ceux d’Odette Nilès, internée avec Guy Moquet au camp de Chateaubriand, dont elle préside l’amicale, et de Léon Landini, membre des bataillons FTP-MOI, à Lyon.

Nous avons reçu des messages soutien de la part de grandes figures de la Résistance : Stéphane Hessel, qui fut déporté, Ambassadeur de France et co-rédacteur de la Charte universelle des Droits de l’Homme ; et Raymond Aubrac, ex commissaire de la République. Tous deux militants infatigables sont actuellement à l’étranger, d’où ils nous ont envoyé leurs messages.

En leur faisant écho, les résistances actuelles prennent toute leur dimension historique : Didier Poupardin, médecin de quartier à Ivry, milite avec acharnement contre les déremboursements de l’assurance maladie, qui pénalise les familles modestes.

Dominique Liot, agent EDF membre des Robin des Bois, est poursuivi pour avoir remis le courant à des foyers en difficulté.

François Ruffin, journaliste victime de procès dans l’exercice de son métier, lutte pour l’indépendance de la presse.

Serge Portelli, magistrat et vice-Président du Tribunal de Paris, fut éclairant, je le cite : « nous ne sommes plus dans une démocratie, pas dans un Etat autoritaire, mais dans un Etat limite… Il y a aujourd’hui une haine de notre passé : ce n’est pas simplement mai 68 dont on ne peut plus parler, ce sont des valeurs, effectivement, de la Résistance et même au delà, des valeurs de la Révolution et celles des Lumières. »

Enfin, Didier Magnin, pilier de l’association CRHA avec le résistant Walter Bassan et le réalisateur Gilles Perret, nous a appelés à réinventer notre modèle social, en référence à celui du CNR, à construire un programme du XXIème siècle, à « construire une nouvelle utopie réaliste ».

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Le mois dernier, Roland Poquet a formulé ici un jeu d’une dizaine de questions, auxquelles il serait bon que les députés que nous avons élus soient capables de répondre. N’ayant pas reçu de réponse des “responsables”, notre ami entreprend de répondre lui-même, en commençant par la première :

Le jeu des questions :
1. Pourquoi, dans une nation aussi riche que la nôtre, y a-t-il autant de pauvres ?

L’horreur est humaine

par R. POQUET
30 juin 2010

Sauf à connaître une situation encore pire, ce qui n’est pas exclu, nos descendants n’auront pas de mots assez durs pour fustiger notre incapacité à répartir harmonieusement les biens de ce monde. Lorsque Victor Hugo s’écrie : « Vous voulez les pauvres secourus, moi je veux la misère supprimée », notre pays connaît une disette endémique et nul ne peut prédire quand et comment les générations futures parviendront à y remédier. Aujourd’hui, quels seraient les mots du poète pour dénoncer la misère matérielle de millions de personnes, dans notre pays et ailleurs, alors que la pénurie de biens nécessaires à la vie, ou tout simplement à la survie, pourrait disparaître ? Comment réagirait-il à ce paradoxe d’une société qui parvient à produire des biens en abondance mais ne sait pas, ou ne veut pas, répartir ses richesses entre tous ses membres ?

À l’occasion de la Coupe du Monde de football, les regards de millions de téléspectateurs seront attirés par la situation explosive qui règne encore et toujours en Afrique du Sud. Si l’action de Nelson Mandela a été décisive pour la suppression de l’apartheid, force est de reconnaître que les rouages qui entretiennent les inégalités sont toujours présents. Et l’on s’apercevra, au travers des multiples témoignages recueillis et diffusés par les médias, que le racisme constitue un moyen commode et efficace, manié par une minorité, pour préserver l’accaparement des richesses.

Quelques rappels s’imposent.

Il suffirait d’environ 50 milliards de dollars par an pour éradiquer la faim dans le monde, permettre à 6 milliards d’êtres humains l’accès à l’eau potable et aux soins de base : nous consacrons dix fois plus à la publicité ou à la consommation de stupéfiants et vingt fois plus à l’armement.

Entre 1974 et 1988, dans les pays de l’OCDE, le PIB a progressé de 48 %. Et cette précision de Gandhi : « Il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins de tous, mais pas assez pour satisfaire le désir de possession de chacun ».

Aujourd’hui, la fortune de 225 personnes est égale au revenu cumulé de 2,5 milliards d’êtres humains.

Nous y voilà ! 50 milliards de dollars par an pour remettre sur pied le monde qui souffre et qui meurt. 100 milliards d’euros en trois ans pour “éponger la dette” d’un tout petit pays, la France, qui a vécu, dit-on, au dessus de ses moyens. Il suffit de voir, en ce moment même, comment les nantis de ce tout petit pays qu’est la France refusent de participer au nécessaire effort de solidarité nationale en faveur des retraités pour comprendre ce que “désir de possession” veut dire.

Il est incontestable que l’être humain n’est pas encore sorti d’une relation conflictuelle avec son environnement et avec son prochain, qu’il est plus préoccupé par l’accaparement des biens que par leur partage et que l’état de siège permanent qu’il instaure vis-à-vis de ses congénères risque de mettre en danger de mort l’humanité tout entière.

Si l’égalité de tous les citoyens est sur le point de s’imposer, celle de tous les hommes mettra, dans le meilleur des cas, beaucoup plus de temps, tant les inégalités sont nombreuses, non seulement des revenus, mais aussi face à la santé, au temps libre, entre sexes, selon les âges …

Contrairement à une croyance largement répandue et entretenue, égalité ne veut pas dire uniformité : l’égalité des revenus n’impliquerait pas une quelconque uniformité dans la façon de les utiliser. C’est, au contraire, l’inégalité qui fixe l’individu à un point de la hiérarchie sociale. Ce sont les inégalités qui amènent des résistances, des gaspillages, des désespoirs, des aliénations et des exclusions. La guerre de tous contre tous est contre-productive sur le plan de l’avancée de notre civilisation.

A-t-on idée des rancoeurs accumulées chez ceux qui n’ont pas de domicile fixe, qui ne reçoivent qu’un revenu insuffisant ou qui voient, souvent dès le plus jeune âge, se fermer toute perspective de vivre un jour une vie décente ? A-t-on idée de la détresse morale qui ronge 8 millions de nos concitoyens vivant sous le seuil de pauvreté (908 euros mensuels) alors que le nombre de personnes affichant un revenu supérieur à 100.000 euros par an a bondi de 28 % entre 2004 et 2007 ?

L’horreur est économique, dit-on. Mais l’horreur est surtout humaine : devant l’imminence du pire surgit notre devoir d’indignation.

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Le billet de Paul

par P. VINCENT
30 juin 2010

Le meilleur paradis fiscal, ce pourrait être le Paradis Céleste.

C’est ce que démontre Fiscalité nouvelle, nouvelle Évangélisation, un document digne de figurer à côté du pari de Pascal.

Proposition m’y était faite de contribuer à la gloire de Dieu, reconnu d’utilité publique, et de me constituer un capital dans “l’au-delà”, tout en économisant jusqu’à 50.000 euros par an d’impôt sur la fortune (ISF).

Mais il était aussi mentionné : « ce courrier concerne les personnes assujetties à l’ISF. Si vous ne l’êtes pas, veuillez nous excuser de vous l’avoir fait parvenir. » (souligné dans le texte).

C’était tellement gentil, avec même une enveloppe timbrée jointe pour la réponse, que c’est moi qui me suis excusé, m’amusant de cette erreur d’aiguillage.

Ce qui m’a davantage contrarié, c’est l’attitude d’Associations ou Institutions dont j’apprécie la bienfaisance, un mot inventé par l’abbé de Saint-Pierre, au début du 18ème siècle, pour remplacer celui de charité que la religion avait, selon lui, terni.

J’avais l’habitude, non pas pour réduire quelque peu mes impôts, mais pour manifester à celles-ci mon soutien, d’envoyer à une douzaine d’entre elles une cotisation de 20 à 50 euros par an. Hélas, dans leur dernier bulletin, il s’en est trouvé deux qui ont eu la fâcheuse idée d’y tendre aussi la perche aux malheureuses victimes de l’ISF en insistant, un peu trop lourdement à mon gré, sur cette exonération pouvant atteindre 50.000 euros. Faisant alors le constat de mon insignifiance, j’en ai été dissuadé de leur envoyer ma ridicule obole, 1000 fois, voire plus de 2000 fois inférieure à ce chiffre. J’espère que tout le monde n’aura pas ce mauvais réflexe (peut-être pas définitif).

Mais ce que je découvre dans ce système, c’est que l’État se prive de recettes qui lui permettraient de venir lui-même en aide à tous ses citoyens en leur assurant une meilleure protection sociale, et s’en remet au bon cœur des plus favorisés qui, contre récompense, feront la charité à d’autres concitoyens moins chanceux. On aura beau leur faire chanter ensemble la Marseillaise, cela ne suffira peut-être pas pour rendre les Français solidaires. Les partisans du libéralisme qui voulaient moins d’État doivent en tout cas être contents : il n’y aura bientôt plus d’État du tout.

Pourvu que nos banques libérées ne fassent pas d’autres bêtises et n’en aient pas à nouveau besoin !

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Un coup d’œil dans le rétroviseur

30 juin 2010

Éric Toussaint est le fondateur d’une association dont nous avons souvent salué l’activité et vanté les publications, toujours très bien, très sérieusement documentées : le Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde, le CADTM. 

Il vient de publier un petit ouvrage, “un coup d’œil dans le rétroviseur”, qui a pour sous-titre “L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui”. Il y met son érudition à l’appui de sa critique de l’idéologie libérale qui est à l’origine de la folie de notre monde actuel. C’est un condensé de ce qu’il faut avoir à l’esprit pour réfuter les théories qui prévalent, car elles ont encore largement cours dans les universités, dans les revues économiques et dans les médias qui cherchent à les légitimer, malgré leur échec flagrant.

publié aux éditions du Cerisier, 20 rue du Cerisier, 7033 Cuesme (Mons) Belgique. 91 pages 8 euros

Notre auteur avertit, dans son introduction :

« …Attention, du côté des producteurs d’idéologie et de ceux qui rédigent les discours des chefs d’État des pays les plus industrialisés, on assiste à une mutation du raisonnement. La crise qui a éclaté au cœur du système a provoqué, chez certains serviteurs zélés du système, une sorte de chrysalide. La larve néolibérale veut se muer en libellule capitaliste. Elle veut se débarrasser de son costume gris réduit en lambeaux par la crise déclenchée en 2007 pour revêtir l’apparence multicolore d’une refondation capitaliste basée sur un dosage subtil entre liberté d’agir pour les capitalistes d’une part, et le sens des responsabilités et de l’intérêt général garanti par une sage régulation à la charge de l’État d’autre part. Comme la crise est multidimensionnelle avec une forte dimension écologique, et pas seulement économique et financière, de Barack Obama à Nicolas Sarkozy… on nous parle aussi de “capitalisme vert” ». Puis il décrit l’histoire de l’éclipse libérale des années 1930 aux années 1970, le retour en force de l’idéologie libérale dans les années 1970 et son renforcement avec la crise. Il revient sur les fondements théoriques des différents courants néolibéraux et les prédécesseurs, avant d’évoquer la révolution keynésienne puis la préparation de la contre-révolution néolibérale, suivie de la “vague” néolibérale.

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