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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1111 - juillet 2010

 

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N° 1111 - juillet 2010

Au fil des jours   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon fait un petit tour dans l’actualité : dépenses d’armement, aéroport fantôme, déclarations de politique politicienne, et puis encore chômage et écarts de richesses.

Autre approche, même objectif   (Afficher article seul)

Marie-Louise Duboin souligne la concordance de vue entre Bernard Friot et les distributistes et fait l’éloge de ses suggestions pour que la bataille défensive contre la “réforme” de retraites se transforme enfin en une lutte pour un vrai progrés social.

La nouvelle Résistance   (Afficher article seul)

Rigueur contre relance   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon montre les incohérences dans les discours de “décideurs” qui voudraient relancer les économies tout en réduisant énormément les dépenses.

L’onde de choc planétaire    (Afficher article seul)

Christian Aubin présente un tableau édifiant des résultats obtenus dans les pays où elles sont déjà appliquées, des mesures dites de “sauvetage” qui vont être prises partout sous prétexte que “la rigueur” est devenue nécessaire.

Travailler plus ou travailler moins ?   (Afficher article seul)

Roland Poquet dénonce l’incitation des gouvernements à vouloir que tout le monde travaille plus alors que toutes les conditions sont réunies pour une réduction du temps de travail !

Carnet de route au Maroc   (Afficher article seul)

Berbard Blavette ne souhaite pas, quand il voyage, ne voir que des façades pour touristes pressés. Alors, étant allé récemment au Maroc, il a tenté d’approcher, autant que possible, la réalité vécue par la population. Il en rapporte ses impressions.

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Au fil des jours

par J.-P. MON
juillet 2010

Nouveau record

Au cours de l’année 2009, le monde a consacré 1.531 milliards de dollars aux dépenses militaires, soit une augmentation de 5,9 % par rapport à 2008 et 49 % par rapport à 2000 [1]. Les champions sont : les États-Unis avec 661 milliards de dollars (soit 43% du total mondial), la Chine, avec environ 100 milliards de dollars et la France avec 63,9 milliards de dollars. L’Institut International pour la paix de Stockholm (SIPRI) a constaté une hausse des dépenses militaires dans 65 % des pays pour lesquels il a pu se procurer des chiffres. Par zone géographique, c’est l’Asie-Océanie qui a le plus augmenté ses dépenses avec une hausse de 8,9 %.

L’aéroport fantôme

Ceux qui ont vu le film Let’s make money dont nous avons abondamment parlé [2] se souviennent certainement de la séquence sur les constructions démentielles faites au voisinage d’Alméria, qui restent inhabitées malgré les luxueuses infrastructures (piscines, terrains de golf qui consomment autant d’eau qu’une ville de 20.000 habitants) et que la municipalité a prises à sa charge pour en éviter la dégradation.

Une autre grande victime de la bulle immobilière espagnole fait aujourd’hui l’actualité [3]. C’est l’aéroport privé de Ciudad Real, dans la région de Castille-La Mancha, à quelque 50 minutes de TGV de Madrid. Il était destiné, selon ses promoteurs, à devenir la seconde plateforme aérienne de la capitale, consacrée au trafic des compagnies à bas coût. Son énorme aérogare a été dimensionnée pour recevoir 2,5 millions de passagers par an (objectif prévu pour fin 2011). Les promoteurs prévoyaient même la possibilité de construire deux autres terminaux du même type. Las ! au lieu des 750.000 passagers attendus la première année, l’aéroport n’en a compté que 53.557 en 2009. Et 2010 s’annonce pire. La compagnie gestionnaire de l’aéroport a été mise en liquidation judiciaire, la société propriétaire CR Aeropuertos a accumulé 290 millions d’euros de dettes et la Caisse d’épargne de Castille-La Mancha, qui a financé l’opération à 40 %, a été placée sous tutelle de la Banque d’Espagne.

Évidemment, le gouvernement socialiste de la région veut encore sauver ce qui peut l’être : une subvention publique a convaincu Ryan Air de maintenir ses trois vols hebdomadaires, et une société publique, créée dans l’urgence, a mis 140 millions d’euros à la disposition de l’aéroport privé. En Espagne, comme ailleurs, on socialise les pertes !

Le PS « se trompe de combat »

Pour Michel Rocard, le PS fait fausse route [4]. Dans un entretien à France-Soir, l’ancien Premier ministre de François Mitterrand estime que le PS « se trompe de combat » en faisant de l’âge légal de la retraite « un symbole » et juge que la réforme du gouvernement est « courageuse », même si « beaucoup de problèmes ne sont pas tranchés ». Michel Rocard revient sur le Conseil des ministres où François Mitterrand a décidé d’abaisser l’âge légal de 65 à 60 ans, en 1981, pour dire : « Tous les ministres en charge de l’économie – même Laurent Fabius et surtout Jacques (Delors) – étaient effondrés, décomposés. Moi aussi. Mais il s’agissait de faire plaisir au Parti communiste et de magnifier le caractère social du gouvernement ».

Quel courage pour faire de tels aveux … 29 ans plus tard !

Programme de salut public

Jean-Pierre Chevènement vient de présenter son programme de salut public pour « redresser la France » car, pour lui, « la France est atteinte de dépression profonde. Elle n’a pas de projet national ». Comment pourrait-elle en avoir puisqu’elle s’est lié les mains avec le traité de Maastricht ? « Une erreur fondamentale, avec la création de la monnaie unique et celle de la Banque centrale européenne qui a entraîné l’Europe dans la crise et le chômage ». Ils s’en prend aussi aux politiques « qui ont mis la France en congé » en votant le traité de Lisbonne et au PS « qui n’a pas pris la mesure de la situation, enfermé dans son ornière sociale libérale » et dans le programme duquel il « cherche en vain le projet national dont la France a besoin ».

Chômage

Selon les données publiées le 24 juin par le ministère de l’économie, le nombre des demandeurs d’emploi de catégorie A, c’est-à-dire des personnes en recherche active d’emploi, a augmenté de 22.600 personnes en mai, soit 0,8 % par rapport au mois d’avril où la hausse avait été de 0,6 %. Par rapport à mai 2009, la hausse est de 7,1 % ; le nombre des sans emploi atteignait ainsi en mai 2.699.600 personnes. Si on y ajoute les demandeurs d’emploi exerçant une activité réduite (ce qu’on appelle les catégories B et C), la hausse est de 9,4 % d’une année sur l’autre.

Écarts de richesse

D’après une enquête publiée le 21 juin par l’Office européen des statistiques, l’écart de pouvoir d’achat des habitants de l’UE reste important. Il est de 1 à 7 entre un Luxembourgeois et un Bulgare. Il est vrai que, par rapport à une moyenne de 100, le Luxembourg arrive en tête avec un niveau de richesse par habitant qui atteignait 268 % en 2009. (C’est bien d’être un paradis fiscal !) L’Irlande est en seconde position avec 131 % (elle est pourtant en grande difficulté économique). L’Allemagne atteint 116 %, la Belgique 115 % et la France 107 %. Les plus pauvres sont la Roumanie (45 %) et la Bulgarie (41 %).

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[1] Rapport annuel du SIPRI, 02/06/2010

[2] La Grande Relève, N° 1097, avril 2009.

[3] Le Monde, 27-28/06/2010.

[4] Les Échos, 25/06/2010

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Éditorial

Autre approche, même objectif

par M.-L. DUBOIN
juillet 2010

Ah ! Si seulement les futurs retraités, et surtout leurs représentants syndicaux, étaient capables de se servir de l’expérience que nous vivons, nous les jeunes retraités de la fonction publique ou des professions libérales ! Ils feraient valoir qu’il n’y a pas de situation plus heureuse que la nôtre : nous travaillons sans être sous la tutelle du marché, notre qualification est reconnue et nous assure un traitement suffisant, et, en plus, nous avons gardé assez de relations pour pouvoir, au sein d’un groupe, poursuivre une activité bénévole librement choisie et évidemment utile ! Telle est, en substance, l’argumentation soutenue par Bernard Friot pour affirmer que la bataille contre la réforme des retraites est l’occasion formidable qu’il faut absolument saisir pour transformer la société, sortir de la tyrannie des marchés et de son système financier qui fait des citoyens de vrais “mineurs” sociaux.

« S’il devient évident, et de pratique courante, que l’on est payé après 60 ans pour inventer un rapport au travail libéré de la subordination, de la marchandise, de la valeur travail, quelle force aura une même dynamique d’émancipation du travail avant 60 ans !… C’est la production de tous les biens et de tous les services qui mérite d’être assurée par des salariés libérés de l’emploi et de la marchandise ! » écrit-il dans son livre L’enjeu des retraites.

En le lisant, je me suis rappelé notre rencontre à Strasbourg, il y a quelques années, pour un débat public entre trois personnes : lui-même, un représentant local des Verts et moi. L’organisatrice, Caroline Eckert, avait pensé qu’en présentant l’idée d’économie de répartition qu’est l’économie distributive, j’allai me trouver plus proche de la position des Verts que de celle de Bernard Friot dont il semblait qu’il sacralisait trop le salaire, alors qu’au contraire, nous voulons le dépasser pour “affranchir”, émanciper les salariés en libérant la société de la tutelle du marché capitaliste. Et c’est le contraire qui s’est produit : nous ne nous sommes pas du tout compris avec le Vert, pour qui le souci écologique ne remet pas en question les bases du capitalisme, alors que nous nous sommes trouvés sur le même terrain de lutte avec Bernard Friot… après, toutefois, qu’il ait expliqué ce qu’il entend quand il emploie le mot “salaire” : pour lui le salaire n’est pas le prix de vente d’un travail ; il désigne par ce mot tout un ensemble de droits sociaux et de garanties, aujourd’hui lié au salaire, mais qu’il veut voir maintenu au delà de l’emploi. Notre accord s’est confirmé à Genève lorsque nous avons participé ensemble à une réunion de l’association pour le revenu universel garanti, (BIEN) que j’ai contribué à fonder à Louvain-La-Neuve en 1986.

Ce qu’entreprend Bernard Friot avec L’enjeu des retraites est très courageux : il veut convaincre les opposants à la réforme des retraites qu’ils se sont engagés sur une mauvaise piste en se plaçant dans l’argumentaire des “réformistes”. Ils adoptent, à tort, le point de vue des réformateurs quand ils admettent que les retraités ne travaillent pas (comme n’étaient pas censées travailler les bonnes sœurs qui soignaient autrefois les malades dans les hôpitaux). Ils ont tort également d’accepter l’idée que leur retraite soit un salaire différé, car cela va jusqu’à leur faire accepter d’insupportables et odieux calculs, par exemple le principe d’une “contributivité” égale à 1, ce qui signifie que leur retraite soit calculée de façon à ce que la somme des salaires (validés ou cotisés ?) qu’ils ont touchés avant soit égale à la somme des pensions qu’ils vont toucher après, jusqu’à leur mort, en estimant leur espérance de vie sur la base de statistiques admettant qu’un cadre vit plus longtemps qu’un non-cadre ! Ils ont absolument tort d’adopter le diagnostic des réformateurs (dont il rappelle au passage que leurs arguments sont faux) à propos d’un soi-disant problème démographique (qui évacue toute variation de productivité) ou d’une nécessaire “solidarité intergénérationnelle”, ce qui n’a pas de sens pour la société dans son ensemble. Voilà plus de trente ans qu’ils s’opposent, en vain, contre cette “réforme” réputée à tort “nécessaire”, menée systématiquement, tour à tour, par la droite qui veut maintenir un monde qui l’avantage, et par une prétendue gauche qui n’imagine pas un autre monde possible. En vain, parce qu’ils sous-estiment l’enjeu d’émancipation du travail que serait la contre-proposition de ce que notre auteur appelle le salaire continué.

La présentation qu’en fait ce sociologue est très astucieuse par au moins deux aspects. Il montre qu’un véritable progrès des pensions s’est d’abord poursuivi au cours XXème siècle, et que c’est à partir de 1987, au contraire, que les paliers franchis par la “réforme” des retraites ont été une véritable régression, il s’agit donc de la stopper et repartir vers le progrès social. Et il présente sa contre-proposition non comme une “utopie”, mais comme la situation vécue, et jugée tout-à-fait satisfaisante par les jeunes retraités (de tous âges) qui « n’ont jamais tant travaillé », « qui n’ont jamais été aussi heureux de travailler » parce qu’ils travaillent sans tutelle, bénéficiant, comme lui-même, de certains atouts, dont un revenu suffisant, et qui aimeraient que tout le monde jouisse de pareille situation. Ce qui réfute d’emblée l’argument qui nous est si souvent opposé : si tout le monde est payé, personne ne voudra plus travailler…

Au fur et à mesure qu’il dénonce les divers aspects de la démarche réactionnaire, il évacue tout malentendu sur le sens des mots employés, dont celui de valeur travail, qui implique que toute chose ou tout service n’a de valeur qu’en fonction du temps salarié de sa production, et d’autres, tels que revenu différé, répartition, régime salarial et régime de prévoyance, équité, égalité, assistance…

On découvre ainsi, peu à peu, que ce que propose Bernard Friot sous le terme, à l’abord déroutant, de salaire continué, est profondément en accord avec nos propres propositions. Nous sommes en plein accord sur l’essentiel : le rejet de la propriété lucrative pour ne considérer que la propriété d’usage, la négation d’avoir besoin de la création monétaire par les banques pour investir, l’affirmation que l’économie peut fonctionner sans aucune logique de prêts à intérêt et d’épargne.

Nous proposons pour cela une monnaie ne circulant pas, adaptée à la distribution des richesses produites, et qui rendrait l’impôt inutile ; alors qu’il propose, avec la monnaie actuelle ( ?), de financer l’investissement par une cotisation de l’ordre de 35 % sur les salaires bruts. Il reste qu’un principe de base est le même : le “support des droits sociaux et économiques” ne doit plus être l’emploi, avec ses aléas. Il est, pour Friot, la qualification, reconnue, assurée et attribuée personnellement par l’institution publique ; il est pour nous le droit de tout citoyen(ne) d’avoir les moyens d’être, d’épanouir sa personnalité (donc sa qualification…) au sein de la société humaine. Chacun(e) doit donc recevoir personnellement et régulièrement ce qu’il appelle salaire (refusant de l’appeler revenu universel) et que nous appelons revenu social ; versé à partir de la sortie du lycée pour lui, dès la naissance pour nous. Il propose pour son montant une hiérarchie à 4 ou 5 niveaux, en fonction la qualification (correspondant donc des salaires mensuels de 2.000, 4.000, 6.000, 8.000 ou 10.000 euros) ; nous proposons pour tous une même base et laissons au débat démocratique la charge de décider d’y ajouter ou non des compléments, en fonction des besoins plutôt que de l’activité ”individuelle”, qui nous paraît difficile à mesurer.

Mais l’objectif, pour lui comme pour nous, est « la condition nécessaire pour que chacun puisse participer à la définition des fin et des moyens du travail, parce que sa capacité est indiscutée, son salaire assuré, son insertion dans un réseau de pairs vivante, son recours à des institutions représentatives possible ».

Autre idée géniale proposée par Bernard Friot aux objecteurs de la “réforme” des retraites, et à soutenir tout de suite : de même que 18 ans est l’âge de la majorité, faire de l’âge de 60 ans, l’âge politique du début d’une seconde carrière placée hors de toute responsabilité opérationnelle. Concluant avec lui que puisque « la crise a fait la démonstration de l’incapacité des détenteurs de capital à assumer la société dans son ensemble en portant l’intérêt général », il faut saisir l’enjeu des retraites, qu’il décrit en ces termes : « c’est précisément de sortir de la revendication de sécurité du revenu et de l’emploi pour promouvoir une nouvelle figure du travailleur en mesure de soutenir notre aspiration commune à diriger l’économie pour sortir de l’économisme de la valeur travail ».

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Pris au vol par Guy Evrard, voici quelques propos émis à la radio, depuis Londres, sur France Inter, le 18 juin dernier :

La nouvelle Résistance

juillet 2010

« Le programme issu du Conseil National de la Résistance fut le ciment des différentes familles de la Résistance et elles le votèrent à l’unanimité. Il définissait les valeurs de la France pour les années à venir, aprés la victoire. Deux points importants en étaient la liberté de la presse et la fin des féodalités économiques. Il est aujourd’hui progressivement démantelé par la droite des affaires.
C’est grave, mais on va gagner... »

Stéphane Hessel
ancien Ambassadeur de France

« En juin 1940, un Français plus lucide que la plupart de ses concitoyens, les a appelés à un sursaut pour que survive leur patrie.
Aujourd’hui, le risque est plus dramatique encore. Ce n’est plus une nation qui est en danger, c’est l’humanité elle-même.
Souvenons-nous de la mise en garde du philosophe Montesquieu : « Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je le regarderais comme un crime ».
Trois siècles plus tard, ce regard angoissé est plus réaliste que jamais. Les humains doivent faire face à deux ensembles de menaces : d’une part, celles que leur imposent les contraintes et les limites de la planète, d’autre part, leur aveuglement qui les incite à lutter les uns contre les autres dans une compétition acharnée, alors que leur aventure collective exige une coopération généralisée. Tout est prêt, soit pour un brutal suicide nucléaire de notre espèce, soit pour un long enlisement dans les inégalités et les injustices provoquées par l’économie triomphante.
Cependant, l’avenir n’est pas écrit, l’avenir est entre nos mains, si nous le voulons ».

Albert Jacquard.

« Savoir dire non aux idées reçues, à la pensée dominante... »

Jean-Louis Crémieux-Brilhac, historien.

À propos de la (contre)-réforme actuelle des retraites, Raymond Aubrac, ancien grand résistant, rappella que la France a pu développer la solidarité nationale au lendemain de la guerre, alors que notre pays était dix fois moins riche qu’aujourd’hui.
Il condamne la régression progressive de cette solidarité, contre la volonté de la population.

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Rigueur contre relance

par J.-P. MON
juillet 2010

Le G8 puis le G20 viennent de se réunir à Toronto avec, comme il fallait s’y attendre, un bilan nul. Pas d’accord international sur la taxation des banques, chaque État fera ce qu’il voudra (ce qui permettra de placer l’argent là où les banques seront le moins taxées : encore une saine concurrence, comme avec les paradis fiscaux !).

En tout cas, tout le monde est d’accord pour attendre avant de demander une augmentation des fonds propres des banques. On dit du côté français : « Notre économie est financée par des prêts bancaires et une exigence trop rapide d’augmentation des fonds propres risquerait de provoquer un choc négatif avec une raréfaction du crédit qui ferait plonger le croissance » [1]. En fait, le différend entre l’Union Européenne et les États-Unis peut se résumer ainsi : économiser pour éviter de faire faillite sous les dettes ou bien relancer l’économie. Malgré leur énorme dette (36.000 milliards de dollars), les États–Unis ont choisi la relance, mais, jusqu’ici elle n’a pas atteint son objectif principal : faire baisser le chômage.

A l’Ouest, la relance impuissante

L’un des nombreux exemples des mesures d’austérité qui frappent les Américains est l’apparition au cœur de New-York, dans Manhattan, dans certaines stations de bus, de pancartes qui annoncent une prochaine réduction de la fréquence de passage des bus [2]. Mais officiellement, le pays ne connaît pas la rigueur. Le gouvernement fédéral a en effet engagé quelque 2.500 milliards de dollars de dépenses publiques, un record depuis la Grande Dépression des années 30. La somme est cependant insuffisante pour protéger les États : avec un chômage élevé (16,5 % des Américains sont totalement ou partiellement privés d’emploi), la consommation stagne et les recettes fiscales des États et des municipalités sont fortement diminuées. Or États et municipalités sont les principaux pourvoyeurs de l’essentiel des services sanitaires, éducatifs, sociaux… Et la situation n’est pas près de s’arranger : le nombre de chômeurs de longue durée (plus de six mois) ne cesse d’augmenter et il atteint 49 % des demandeurs d’emplois. Résultat : 46 États (sur 50) prévoient des recettes en forte baisse dans le prochain exercice fiscal. Comme les États ont de faibles capacités d’emprunt, qu’ils ne sont pas constitutionnellement autorisés à faire faillite, il ne leur reste plus qu’à réduire leurs dépenses et à trouver de nouvelles sources de financement (par exemple, vendre une partie des locaux de la Chambre et du Sénat à des promoteurs privés, comme songe à le faire l’Arizona, ou lancer de nouvelles loteries comme le projette l’Ohio…). Les mesures d’économies sont, elles, classiques : diminution du nombre des fonctionnaires, allongement de l’activité, réduction des retraites, coupes dans les budgets sociaux, les postes les plus touchés étant ceux de la santé et de l’éducation. Presque tous les États envisagent d’ouvrir des négociations avec les syndicats locaux de fonctionnaires parce qu’ils jouissent, paraît-il, de retraites beaucoup plus favorables que les salariés du privé. On se croirait vraiment dans l’Union Européenne où les gouvernements et la Commission n’ont qu’un mot à la bouche : la rigueur.

En Europe, la rigueur impuissante

Le père des “pères la rigueur“, c’est évidemment sa suffisance Jean-Claude Trichet, président de la Banque Centrale Européenne : il n’aime pas qu’on parle d’austérité. À un journaliste qui lui demandait ce qu’il pensait des plans d’austérité qui se multiplient en Europe et des risques que cela fait peser sur la croissance, il a répondu doctement [3] : « Quand un ménage dépense systématiquement plus que ce qu’il gagne et qu’il voit son endettement croître exponentiellement, sa situation est évidemment intenable. Corriger cela est une attitude de sagesse et de bon sens. pour un pays aussi , revenir à une situation budgétaire soutenable dans le moyen terme est une question de sagesse et de bon sens. Il y a un vrai problème sémantique. J’appelle plan de retour progressif à la sagesse budgétaire ce que vous appelez plans d’austérité. En tout état de cause, ces politiques de sagesse sont favorables à la croissance puisqu’elles renforcent la confiance des ménages, des entreprises et des investisseurs. Et le confiance est, je l’ai dit, aujourd’hui essentielle pour la reprise ». Il oublie simplement de dire que si un ménage ne peut pas créer de la monnaie, les banques, elles, le peuvent. Et les États le pourraient eux aussi… s’ils ne s’étaient pas mis une corde au cou en signant le traité de Maastricht.

Quant au projet de la Commission Européenne de créer, dans chaque pays, un fonds d’assurance propre aux banques pour les aider en cas de besoin, J-C Trichet commente : « Nous sommes très prudents sur les taxes bancaires. Il nous semble qu’il faut d’abord tirer les leçons de la crise financière au niveau des règles de prudence. La question d’une taxe éventuelle devrait venir en second lieu… » et faux-cul comme pas un, il ajoute : « Ceci dit, je ressens profondément ce divorce entre les valeurs de nos démocraties et celles du monde financier, en particulier reflétées par les comportements anormaux si souvent observés ces dernières années. Ce problème se pose à toutes nos sociétés démocratiques, et certainement des deux côtés de l’Atlantique. Les valeurs de monde financier doivent changer. L’esprit du temps ne les tolère plus telles qu’elles sont ».

Toujours plus loin

Toujours plus loin sur les sentiers de la folie libérale… Ce sont ces sentiers qu’emprunte le Finlandais Olli Rehn, membre de la Commission Européenne chargé des affaires économiques et monétaires, lorsqu’il écrit dans la rubrique Décryptages du Monde [4] : « Ces derniers mois, les turbulences sur le marché de la dette souveraine ont jeté une ombre sur l’économie. Face à cela l’Union Européenne a agi de façon coordonnée et déterminée pour éviter un effondrement du système financier. Cependant nous ne sommes pas hors de danger. Nous devons donner une base durable à notre croissance (où est-elle ?) et créer les emplois dont l’Europe a un besoin crucial (pour produire quoi ?). Pour cela il faut premièrement que nous réduisions les dettes publiques élevées dont nous avons hérité (de qui, sinon du système bancaire ?). […] Il est vrai que les appels à la rigueur budgétaires ont rarement renforcé la popularité des décideurs politiques mais il ne faut pas sous estimer la sagesse instinctive des citoyens. Ceux ci savent qu’il n’y a rien de plus antisocial que des finances publiques non viables. (Mais si, il y a beaucoup plus antisocial : l’Union Européenne !). Une dette publique qui a grandi au point de devenir incontrôlable monopolise des ressources destinées normalement aux services de base que nos concitoyens attendent de la part de leur État. […] Nous devons tirer parti autant que possible de notre marché unique, et particulièrement du marché unique des services et réformer le marché du travail pour qu’il soit tentant de passer de l’inactivité à l’activité, et d’emplois à faible productivité à des emplois à productivité plus élevée ». (Vous avez bien compris : avec une productivité du travail plus grande, on aura besoin de plus d’employés, pour produire autant sinon plus, des produits qu’ils pourront acheter avec des salaires plus faibles. C’est pourquoi ils devront travailler encore plus !) Et M. Rehn va encore plus loin dans ses divagations : « Nos régimes fiscaux et nos systèmes de sécurité sociale doivent devenir plus favorables à la croissance de l’emploi. Nos investissements dans la connaissance et l’innovation doivent être plus ciblés. De plus, il faut que nous simplifions le cadre réglementaire pour permettre aux entreprises de grandir. Si nous mettons en œuvre des réformes structurelles profondes, nous pouvons arriver à un taux de croissance annuel de plus de 2 % au cours de la prochaine décennie. Ainsi 10 millions d’emplois pourraient être créés et le taux de chômage pourrait être ramené autour de 3 % d’ici la fin de la décennie. (En attendant ces lendemains qui chantent, serrez-vous la ceinture !). Sans réforme, l’Europe risque de s’enfoncer dans un lent déclin. Pour éviter cela, il faut réformer avec détermination le modèle européen d’économie sociale de marché pour le moderniser ». Heureusement, il y a longtemps qu’on a compris ce que veulent dire les mots réforme et modernisation en volapük européen !

Comment peut-on écrire encore de telles inepties, quand tous les indices économiques disent le contraire comme le montrent les courbes fournies par des organismes aussi gauchistes que Eurostat, le FMI ou la Fondation Robert Schuman :

Autres sons de cloche

Il y a, heureusement, quelques autres sons de cloche. Ainsi, M. Martin Wolf, éditorialiste économique au Financial Times, explique, lui, chiffres à l’appui, que c’est l’effondrement de la dépense du secteur privé qui est à la source des déficit budgétaires et non l’inverse [5]. Selon lui, ceux qui pensent « que les déficits étouffent la dépense privée indispensable à la reprise, que les déficits importants conduisent droit à l’inflation et que les déficits budgétaires échouent à soutenir la demande » se trompent. En effet : « en 2010, d’après les dernières prévisions du Fonds Monétaire International, les secteurs privés des grands pays à hauts revenus enregistrent un énorme excédent de recettes par rapport aux dépenses. Cet excédent devrait représenter 7,8 % du PIB de ces pays, mais il sera de 12,6 % au Japon, 9,7 % au Royaume-Uni, 7,7 % aux États Unis et 6,8 % dans la zone euro ». Alors ne pleurons pas trop sur ces pauvres entreprises privées…

Contre la super stupidité, les Dieux eux-mêmes combattent en vain

Tel est le titre de l’article, publié dans son blog [6] le 23 juin, par Paul Krugman, prix Nobel d’économie, et qui me paraît être la meilleure conclusion de ce débat “relance contre rigueur” : « Brad Delong [*] s’étonne de voir que les propositions de budget rigoureux et de monnaie rare puissent prévaloir en période de chômage de masse, de faibles taux d’intérêts et de déflation naissante ! En fait, ce n’est pas du tout surprenant. C’est terrifiant mais pas surprenant. Les arguments en faveur de politiques de relance lors d’un effondrement sont intellectuellement difficiles. C’est ce qu’avait éprouvé Keynes lorsqu’il écrivait sa Théorie générale. C’est un processus de découverte vraiment pénible.

Le réflexe naturel de presque tout le monde est de penser que les temps difficiles exigent des mesures drastiques et que si l’économie souffre, le gouvernement doit se serrer la ceinture. Surmonter ce “biais” naturel nécessite que les économistes aboutissent à un consensus clair. Et ce consensus n’a évidemment pas été obtenu principalement parce qu’une forte proportion d’économistes a passé les trente dernières années à détruire systématiquement la connaissance difficilement acquise de la macro économie. Nous sommes vraiment dans une nouvelle période noire au cours de laquelle de célèbres professeurs réinventent les erreurs dénoncées il y a 70 ans et les baptisent perspicacité. Par dessus tout, l’anti-relance flatte la médiocrité d’esprit, qui est toujours présente dans la classe politique. C’est le super idiot que nous avons toujours en nous.

Puis-je dire que je m’attendais à quelque chose comme ça ? C’est une des raisons pour lesquelles j’étais si anxieux de voir si Obama se battrait pour la plus grande relance possible ; il semblait évident qu’il n’aurait qu’une seule occasion. Et parce que cette relance n’a pas été assez forte, je pense réellement que nous allons perdre une décennie ».

Vive la planche à billets

Tel est le titre, provocateur pour beaucoup, qu’a choisi Martin Wolf pour un autre article, cette fois dans Le Monde Économie du 29 juin. Il explique : « Confrontés à d’énormes déficits budgétaires, nombre de gouvernements occidentaux ont conclu qu’il fallait procéder aussi vite que possible à un resserrement budgétaire dans l’espoir que celui-ci aurait un effet expansionniste. Leurs chances d’y parvenir sont à mon avis médiocres. Des alternatives plutôt meilleures sont envisageables mais elles ont l’inconvénient de ne pas être orthodoxes. Beaucoup de gens “sensés”, hélas, préfèrent des récessions orthodoxes à des redressements non orthodoxes ». On remarquera que c’est le même handicap psychologique que déplore Paul Krugman (voir ci-contre).

Martin Wolf continue : « Lorsque, comme c’est le cas aujourd’hui, les économies affectées par la fragilité du secteur financier représentant la moitié (et même, si on y ajoute l’économie japonaise, près de 60 %) de l’économie mondiale ; lorsque la grande économie la plus dynamique du monde – la Chine – s’adonne au mercantilisme ; lorsque les taux d’intérêt sont proches de zéro ; et lorsque le crédit est limité pour les ménages et les entreprises, l’idée selon laquelle un resserrement budgétaire rapide aura des effets fortement expansionnistes est à coup sûr une idée héroïque. J’espère qu’elle s’avérera. Mais il n’y a guère de raison de le croire ».

À la question qu’on peut poser : quelle est l’alternative ? Il répond que « si les gouvernements sont contraints de creuser les déficits afin de soutenir la demande dans une période d’affaiblissement du secteur privé, ils peuvent toujours emprunter auprès des Banques centrales. Oui, je sais, cela s’appelle “faire tourner la planche à billets”. C’est d’ailleurs cette politique follement radicale que recommandait en 1948 le fou radical notoire qu’était … Milton Friedman. Il était d’avis que le gouvernement pouvait très bien accroître la masse monétaire en période de récession et la contracter une fois la croissance retrouvée. Un pays doté d’une monnaie flottante peut stabiliser l’économie sans déstabiliser les marchés du crédit.[…] Pour l’instant, nous avons trop peu d’argent pour trop de produits disponibles ».

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[1] Le Monde, 27-28/06/2010.

[2] Le Monde, 22/06/2010.

[3] Le Monde, 01/06/2010.

[4] Le Monde, 08/06/2010.

[5] Le Monde Économie 22/06/2010.

[6] http://krugman.blogs.nytimes.com/

[*] Professeur au département d’économie de l’Université de Californie, Berkeley.

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L’onde de choc planétaire

par C. AUBIN
juillet 2010

L’onde de choc dévastatrice qui se propage tout autour de la terre, ne pourra pas être arrêtée par des demi-mesures. Rien ne lui échappe. Fruit de la cupidité “ultra-libérale” débridée d’un système luttant pour échapper à tout contrôle démocratique, elle enfle de bulle en bulle, propage ses propres fictions et ses fantasmes, saccage les avancées de civilisation si chèrement acquises… L’empilement des dérégulations, voulu par ses propagateurs, lui a ouvert partout des brèches au sein des sociétés humaines qui peinent à résister à la violence de ses assauts. Cette fuite en avant dans le capitalisme mondialisé ouvre sur une vacuité existentielle, désormais perçue comme suicidaire pour l’humanité.

Dans le même temps, le mouvement vertigineux d’accélération de l’histoire, dopé par les réseaux planétaires ultra rapides d’échanges immatériels de données, d’informations, de flux financiers, de positions spéculatives… conjugué avec l’accélération des déplacements physiques des personnes et des marchandises, constitue de nouvelles armes de domination contre les peuples, ainsi mis entre les mains de la finance et d’impérialismes sourds et aveugles aux souffrances des hommes.

Cette mise en ébullition des rapports humains, ce formidable développement des inégalités sociales qui tire vers le bas l’essentiel de l’humanité [1], appellent d’urgence des solutions de déverrouillage de la démocratie. Celle-ci est indispensable pour affronter pacifiquement les contraintes de notre avenir commun sur la terre.

Loin de ces considérations, les forces dominantes du capitalisme accroissent au contraire leur détermination à détruire les résistances des peuples à leur exploitation. Et dans l’opacité des lieux de pouvoir illégitimes (la Commission trilatérale s’est réunie à Dublin du 2 au 6 mai, et le Groupe de Bilderberg à Sitges en Espagne du 3 au 6 juin), elles décident des orientations économiques et politiques planétaires, à charge pour les exécutants de leur politique d’arrêter les “modalités” correspondantes dans les G8 et G20 qui suivent, puis dans les instances supranationales et nationales.

Dans le domaine financier, alors qu’un risque d’effondrement majeur du secteur bancaire vient à peine d’être repoussé (aux frais des contribuables), on peut lire, dans une interview aux Échos, que Christine Lagarde, ministre de l’économie, se félicite d’une situation de nouveau resplendissante. Elle déclare à propos des banques : « L’année 2009 a été excellente au regard des bonus et des dividendes distribués », et à propos des réductions drastiques des dépenses annoncées pour le budget 2011 : « D’une manière générale et absolument certaine, il va falloir en faire plus que ce que pensent tous les ministres ! Je peux vous le confirmer » [2]. Ce cœur de programme “repoussoir” est, bien entendu, doctement occulté à l’aide d’un matraquage idéologique qui vise à légitimer la destruction systématique des acquis sociaux, sous prétexte d’un “nécessaire retour à l’équilibre”.

Mais il y a plus grave encore : derrière les politiques régressives dites ”d’austérité” se cachent des problèmes, d’une ampleur considérable, liés au transfert à la sphère publique des dettes privées colossales constituées des dérives “hors normes” d’une pure création de capital fictif (développement des produits dérivés et de la titrisation des dettes).

L’acalmie n’est qu’apparente, car rien n’est réglé : la crise de la finance privée a muté en crise des finances publiques ce qui constitue un vertigineux changement d’échelle. Les plans de “sauvetage” des banques par les gouvernements conduisent à des pertes considérables de recettes fiscales (liées en particulier au brutal ralentissement de l’activité), à une explosion des dettes et des déficits publics, donc à une hausse considérable du coût des emprunts correspondants.

Pour tirer le meilleur parti de cette situation, inédite par sa rapidité et son ampleur planétaire, loin de se contenter des plans de rigueur annoncés, le système capitaliste s’engage désormais dans un programme de démantèlement de l’État : le niveau des seuils d’ajustement, dont il est désormais question, indique qu’il ne s’agit plus d’un changement de degré mais bien d’un changement de nature : « Et là où la finance se contente de tenir le discours technique des risques de défaut souverain et des tensions sur les taux longs, l’appareil idéologique élargi (experts remis en selle, médias dévoués de longue date ou n’en étant plus à une contradiction près) a déjà commencé à offrir ses services. Impossible de passer une journée sans que se fasse entendre quelque part une voix prophétique avertissant du désastre et appelant à l’effort. Le matraquage “dette publique” est devenu un bruit de fond permanent et l’on trouverait difficilement dans le passé récent un cas de “travail” de l’opinion plus intense et plus continu (on pourra d’ailleurs y voir un indice de l’ampleur des transformations en préparation) » [3].

Or le processus qui a fait muter la crise financière privée en crise de finances publiques risque fort de déboucher sur une sévère crise politique, que la “promenade urbaine République-Nation” aura certainement le plus grand mal à contenir.

Dans l’Union européenne, l’avenir radieux, l’apothéose de démocratie et de bien-être pour les peuples, prédits par les promoteurs du traité de Maastricht, se sont mués en cataclysme. Les pays, saignés à blanc par les taux usuraires des dettes bancaires, l’évasion fiscale, la récession, les trahisons des gouvernements, toutes étiquettes confondues, pour courir au devant des exigences d’un “marché tout puissant”, prennent le chemin de la faillite et/ou de l’austérité aggravée. Le chômage est en hausse partout, les conditions d’accès et le niveau des retraites sont fortement dégradés, les salaires gelés ou en diminution, les dépenses publiques réduites (en particulier celles relatives à l’éducation et à la santé), les entreprises licencient ou ferment, les relations de travail se détériorent encore, et tandis que les impôts indirects sont en augmentation, ceux sur les profits sont réduits.

On peut déjà voir les effets de ces mesures dites de “sauvetage” ou de “soutien”, car sont mesurables dans les trois pays de l’UE où elles ont déjà été mises en œuvre, sous l’égide de la Commission Européenne, de la Banque Centrale Européenne et du Fond Monétaire International. Le tableau ci-dessous, réalisé par Nicos Catsaros en mai dernier, à l’aide de chiffres tirés, en majorité, d’articles publiés par le quotidien Grec Rizospastis, est édifiant : il montre qu’il s’agit d’un véritable carnage :

Hongrie. Somme prêtée : 20 milliards d’euros

Mesures prises :
• Gel des salaires pour 2 ans,
• Suppression du 13ème mois de salaire,
• Suppression du 13ème mois de retraite,
• Age de départ à la retraite augmenté de 3 ans,
• TVA à 18 % pour les articles de première nécessité, et augmentation à 25 % pour les autres,
• Diminution de 10 % des allocations maladie et des pensions d’invalidité,
• 6 % de hausse du prix des carburants, du tabac et de l’alcool,
• Annulation des subventions aux collectivités locales,
• Diminution de 5 % des cotisations patronales au régime des retraites des salariés,
• Triplement de l’échelle d’imposition des personnes physiques.

Conséquences :
• 11 % de chômage (taux officiel…),
• Chute de 17 % de la production industrielle et agricole,
• Chute de 5 % des ventes au détail,
• Triplement du pourcentage de la population qui vit au-dessous du seuil de pauvreté,
• Moyenne des pensions de retraite à 230 euros,
• Chute de l’espérance de vie de la population, la Hongrie se place désormais à la 80ème place dans le monde pour cet indicateur,
Elle est la dernière parmi les membres de l’UE pour le nombre d’années en bonne santé après 50 ans,
• 12.000 licenciements dans les collectivités locales.

Lettonie. Somme prêtée : 11 milliards d’euros

Mesures prises :
• Diminution des retraites de 10 %,
• Moyenne des pensions de retraite à 245 euros,
• Fermeture de 10 % des établissements du Secondaire,
• Diminution jusqu’à 40 % des salaires des enseignants et du personnel hospitalier,
• Licenciement de milliers de fonctionnaires et diminution de 20 % du traitement des autres,
• Jusqu’à 50 % de diminution des dépenses publiques de santé
• Abaissement du revenu exonéré d’impôts pour les salariés,
• TVA à 18 % pour les articles qui ne sont pas de luxe.

Conséquences :
• Salaires diminués de 31 % en moyenne, jusqu’à 46 % dans certains cas,
• Taux de chômage à 22,5 %, il a augmenté de plus de 7 % en un an,
• Plus de 26 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté,
• 51 % des retraités ne peuvent pratiquement pas survivre,
• Le PNB a chuté de 24 %,
• De 121 hôpitaux en 2006, le pays n’en avait plus que 59 en 2009 et n’en aura plus que 24 en 2013.

Roumanie. Somme prêtée : 20 milliards d’euros

Mesures prises :
• Gel des prêts bancaires,
• Licenciement de 137.000 fonctionnaires,
• Augmentation des taxes sur l’immobilier, l’alcool et le tabac,
• Diminution importante des subventions sociales et des services de l’État,
• Baisse de 25 % des salaires dans le public, de 15% des pensions de retraite et des indemnisations chômage.

Conséquences :
• Le PNB a chuté de 7,1 %,
• Milliers de faillites et chute généralisée du chiffre d’affaires,
• 500.000 licenciements dans le secteur privé,
• Taux de chômage (officiel…) : 9 %,
• Pauvreté enfantine : 33 %,
• Deux tiers de la population déclarent « ne pas pouvoir s’en sortir »,
• 50 % de la population ne peut subvenir à ses besoins essentiels,
• le seuil de pauvreté a été fixé à 158 euros par mois

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[1] « 1,02 milliard d’êtres humains souffrent de la faim », FAO, Communiqué de presse, 19 juin 2009

[2] Les Echos. 23/06/10

[3] L’urgence du contre-choc : Gouvernements sous la coupe des banques, Frédéric Lordon 15/06/2010, www.robin-woodard.eu/

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Ayant posé, dans la GR 1109, une dizaine de questions essentielles, auxquelles nos élus sont incapables de répondre, Roland Poquet aborde ici la seconde, celle du plein emploi :

Travailler plus ou travailler moins ?

par R. POQUET
juillet 2010

« Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. »

(la Genèse)

« Pourquoi une gouttelette ne suffirait-elle pas ? »

(Jacques Duboin)

En assimilant le travail à un instrument de torture (tripalium) les grecs anciens affirmaient la primauté du temps disponible sur le temps contraint, les tâches serviles étant dévolues à leurs nombreux esclaves.

Contrairement à une opinion largement répandue, Karl Marx n’a jamais, dans ses écrits, glorifié le travail ; c’est sans aucun doute son obstination à souligner la place et le rôle du travail dans la société industrielle de son temps qui a enraciné cette croyance : mieux que quiconque il était persuadé que les progrès techniques rendraient le travail de moins en moins nécessaire et que la vraie richesse était le temps disponible. Ce n’est pas par hasard qu’il cite dans ses superbes Grundrisse (1857 – 1858) un écrit anonyme de 1821, intitulé The Source and Remedy : « Une nation est véritablement riche si, au lieu de 12 heures, on en travaille 6. La richesse est le temps disponible en plus du temps nécessité dans la production immédiate ». Aussi imagine-t-on le sourire du philosophe allemand à la lecture du Droit à la paresse, pamphlet dans lequel Paul Lafargue, son gendre, réclame avec enthousiasme trois heures de travail par jour. L’un comme l’autre pressentaient que les progrès de la technique, et ses applications conjuguées dans les domaines de l’énergie, de l’agriculture et de l’industrie allaient entraîner la réduction conséquente de la durée du travail. Et ils n’auraient pas été surpris si un devin leur avait prédit qu’au cours du tout proche vingtième siècle, le temps de travail diminuerait de moitié, passant par paliers de 72 heures par semaine (6 jours de 12 heures) à 35 heures (5 jours de 7 heures), tandis que dans le même temps la production serait multipliée par dix !

*

Il n’aura donc fallu à l’homo sapiens que quelques dizaines de siècles pour, brutalement, grâce à son ingéniosité, être en mesure de sortir de la misère matérielle une partie de l’humanité. Révolution technique, révolution technologique, révolution informationnelle …tout est en place pour alléger la tâche sociale de l’homme et lui permettre de se livrer à des activités plus personnelles et plus enrichissantes.

Or, ce grand rêve de l’humanité – réalisable, palpable – tourne au cauchemar : les portes du paradis se ferment, tandis que des cerbères y affichent de mystérieux hiéroglyphes que le commun des mortels peine à comprendre : surproduction/misère – progrès/décadence – travail/chômage – paix/guerre – consommation/destruction – besoins réels/besoins factices.

Menacée par des poches de surproduction, un rétrécissement des marchés étrangers et une spéculation éhontée, la machine économique s’enraye. Qu’à cela ne tienne ! Lançons une opération “gaspillage” de grande envergure. Créons de nouveaux produits, toujours plus sophistiqués, à l’emballage onéreux, et excitons le désir du consommateur par une publicité omniprésente. En accord avec les concurrents, réduisons les durées d’usage afin que ces mêmes produits soient rapidement remplacés. Jetons sur le marché des biens inutiles, voire nuisibles (la France tient le troisième rang mondial pour la vente d’armements). Tout est bon pour relancer la machine économique : ainsi l’emploi sera dynamisé, les salaires distribués, les profits dégagés. Il s’agit avant toutes choses de « sauver le soldat Ryan », à savoir l’emploi, pierre de touche de tout l’édifice. Tous les moyens sont utilisés pour y parvenir, y compris le recul de l’âge de la retraite !

Sommes-nous désormais condamnés aux travaux forcés à perpétuité ?

*

Oui, le rêve tourne au cauchemar. Malgré toutes ces contorsions, peut-on espérer que l’emploi sera sauvé, le chômage éradiqué, la misère supprimée ? Le progrès matériel aurait-il servi à rien, sinon à satisfaire le désir de pouvoir de quelques-uns par un enrichissement scandaleux ?

Bref. Alors que toutes les conditions semblent réunies pour une diminution du temps de travail, ceux qui nous gouvernent nous demandent de travailler plus. Il nous faudra revenir sur ce paradoxe.

^


[Le texte qui suit repose sur trois séjours d’une douzaine de jours au Maroc, respectivement au début des années 90, en 2003, et en avril de cette année. La relation concerne ce dernier voyage, mais l’étalement dans le temps des observations permet d’effectuer d’utiles comparaisons.

Nous nous sommes efforcés d’avoir le regard du voyageur et non pas celui du touriste qui sévit en masse dans ce pays. Cela veut dire qu’au-delà d’une vision de façade, nous avons tenté d’approcher la réalité du pays en dialoguant avec la population chaque fois que cela était possible, en allant fouiner dans les arrière-cours, sur les chemins écartés. Cela en toute modestie, car nous sommes bien conscients du caractère néanmoins superficiel de notre démarche.]

Carnet de route au Maroc

par B. BLAVETTE
juillet 2010

Arrivée en fin de matinée à Casablanca. Peu prisée des touristes, cette ville tient lieu de vitrine pour les pouvoirs en place depuis le début du siècle dernier. En 1912, dès le début du protectorat, Lyautey entreprend d’en faire le symbole de la présence française, et le plan actuel de la ville, conçu par l’architecte-urbaniste français Henri Prost (surnommé le Haussmann de Casablanca), confère à la ville un caractère plus occidental que marocain. Aujourd’hui cette ville est le symbole de la modernité du Maroc, véritable capitale économique, culturelle, et intellectuelle du pays avec une bourgeoisie au luxe ostentatoire. Ici les jeunes femmes branchées ont même réussi à détourner un foulard islamique devenu omniprésent à travers tout le pays : il se porte combiné avec des vêtements de marques et des jeans moulants. De quoi faire enrager les “barbus”.

Le revers de la médaille ce sont les bidonvilles tentaculaires qui entourent la cité, abritant des ruraux déracinés attirés par l’illusion des “lumières de la ville” ; nous en avons un bref aperçu depuis le train qui nous amène de l’aéroport au centre ville. En 2003, les 13 kamikazes qui ont commis des attentats suicides dans des lieux publics, tuant 32 personnes, étaient issus de ces quartiers misérables…

L’édifice emblématique de Casablanca est sans aucun doute la gigantesque mosquée voulue par le roi Hassan II (1929-1999), père du souverain actuel Mohamed VI. Conçu par l’architecte français Michel Pinceau, le gros œuvre est réalisé par une vieille connaissance, la société Bouygues. Achevée en 1993, elle est la troisième plus grande mosquée du monde, son minaret s’élève jusqu’à 210m d’où un rayon laser d’une portée de 35 km indique la direction de La Mecque. La salle de prière, qui peut accueillir 25.000 personnes, est une incontestable réussite, preuve de l’immense talent des 6.000 artisans qui ont su réaliser des mosaïques et des sculptures sur bois de cèdre de l’Atlas d’une incroyable finesse.

Le coût du projet, estimé à un demi-milliard d’euros, a été financé par une “souscription publique” que d’aucuns qualifient de racket impitoyable. Dans cette opération, le but du roi était double : marquer le pays de son empreinte, comme souhaitent le faire nombre de grands de ce monde (n’avons-nous pas en France la Grande Bibliothèque ?), et donner un gage aux intégristes musulmans que la monarchie commençait déjà à redouter. Mais aujourd’hui se pose le problème, non résolu à ce jour, du financement des travaux d’entretien, car la mosquée, construite en bord de mer, se dégrade rapidement.

Le lendemain, départ en direction du sud. Nous longeons la côte jusqu’à El-Jadida. Cette cité fondée par les Portugais en 1506 sous le nom de Mazagan devint rapidement un important comptoir marchand jusqu’à ce que les musulmans s’en emparent en 1769. On visite aujourd’hui la Cité portugaise avec ses ruelles tortueuses et ses remparts bien conservés, le tout classé patrimoine de l’humanité par l’UNESCO. Au pied des remparts un homme nous invite à pénétrer dans une antique boulangerie publique où chacun peut venir faire cuire son pain. À deux pas, il nous montre la Porte de la mer par où, dit-on, s’enfuirent les derniers défenseurs portugais.

Nuit dans une ancienne villa restaurée par deux Français et transformée en maison d’hôtes. Nous expérimentons pour la première fois une pratique qui était encore peu répandue lors de nos séjours précédents : le rachat d’anciennes demeures par des occidentaux dans le but parfois d’y vivre une partie de l’année, mais le plus souvent d’accueillir des touristes. Les prix sont 20 à 30 % inférieurs à ceux pratiqués par un établissement identique en Europe, mais les frais de fonctionnement sont très bas, notamment du fait de la faiblesse des salaires (8 à 10 euros la journée en moyenne). Pourvu que le flux de touristes ne faiblisse pas, la rentabilité est confortable et permet de rembourser sans problème d’éventuels emprunts pour l’achat et la restauration. Le phénomène a pris une telle ampleur que durant notre voyage nous ne séjournerons qu’une seule fois dans un établissement tenu par un autochtone.

Toujours plus au sud, la côte devient sauvage et désertique, la grande houle de l’Atlantique vient s’y briser. Vers midi nous atteignons Oualidia, charmant petit port au fond d’une anse magnifique. Sur la plage, des pêcheurs nous proposent de nous faire griller une araignée de mer. S’engage alors l’inévitable négociation : vouloir payer le même prix qu’un Marocain est illusoire et probablement injuste, mais il faut aussi éviter de se couvrir de ridicule et de donner à penser que l’argent ne compte pas pour nous, en acceptant de débourser une somme exorbitante pour le pays. Le marché finalement conclu, en un clin d’œil le feu est allumé et le pauvre animal placé sur le gril. On nous installe sous un parasol devant une table basse et nous nous régalons du délicieux crustacé.

Mais depuis un moment, nous nous étonnions de la propreté de la plage, digne du plus méticuleux des palaces. Questionnés, les pêcheurs nous apprennent que le roi est attendu la semaine suivante pour poser la première pierre d’un important complexe hôtelier. Depuis plusieurs mois déjà, tout est repeint, nettoyé, l’éclairage urbain est impeccable, et le téléphone fonctionne à la perfection. Il faut dire que le roi et son gouvernement ont fait le pari de tout miser sur le tourisme pour développer un pays où, selon la Banque Mondiale, 20 % de la population vit encore au-dessous du seuil de pauvreté. En 2009 le Maroc a accueilli 8 millions de touristes, l’objectif est d’atteindre les 10 millions en 2012. Un tel choix est très contestable. Il est tout d’abord risqué car le touriste est volage, prisonnier d’effets de mode imprévisibles, et notoirement craintif : il suffit d’une situation politique tendue, d’un attentat, d’un grave accident d’avion pour que le flux se tarisse. L’Egypte a, plus d’une fois, subi ce genre de déconvenues. En outre, le tourisme génère une forte proportion d’emplois serviles et mal rémunérés dans un pays où, selon le BIT, 30 % des titulaires d’un diplôme universitaire ne trouvent pas d’emploi. Enfin le tourisme de masse engendre d’importants désordres écologiques et culturels. Que dire de ces sites magnifiques défigurés par le béton ? Que dire de l’eau gaspillée pour arroser les terrains de golfs et les jardins des résidences touristiques alors que les paysans souffrent de la sècheresse ? Que dire de ces hommes sur leur âne qui doivent subir toute l’arrogance de ces 4x4 rutilants conduits comme des chars d’assaut ?

En fin de journée arrivée à Safi, la ville des potiers. Nous logeons dans un joli petit riad tenu par un couple de bretons. Un riad est une maison de ville traditionnelle centrée sur une cour intérieure souvent ornée d’un bassin et parfois d’un jardin. Toutes les pièces donnent sur la cour, il n’y a pas d’ouvertures vers l’extérieur. Les visiteurs sont généralement séduits par le calme et l’exotisme du lieu, mais sur le long terme la sensation d’enfermement, cette volonté de repli sur l’intérieur doit devenir étouffante. On imagine sans peine les querelles familiales, les rapports de pouvoirs macérant, s’exacerbant dans ces lieux clos. Dans les ruelles, le passant chemine entre des murs aveugles qui l’oppressent, comme le remarquait déjà l’écrivain voyageur Pierre Loti. Éternel retour de l’histoire, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec les cités occidentales où se développe aussi une similaire volonté d’enfermement.

À Safi, les potiers sont partout, mais la créativité nulle part. Comme toujours la primauté donnée à la volonté de vendre tire la qualité vers le bas et stérilise l’inventivité. Cette obsession du commerce, caractéristique du capitalisme, a envahi le Maroc comme tant d’autres pays : « C’est tragique, beaucoup de jeunes ne veulent plus rien savoir de leur culture, ils ne souhaitent pas s’instruire. Leurs seuls centres d’intérêts c’est le foot et la vente » nous déclarera un Marocain rencontré dans un restaurant.

À la sortie de la ville, toujours vers le sud, un autre spectacle nous attend : des kilomètres de friches industrielles, des bâtiments gigantesques abandonnés, à moitié effondrés que les herbes folles envahissent. Il faut savoir que Safi a, pendant une grande partie du XXème siècle, bâti sa prospérité sur la pêche à la sardine et ces immenses locaux étaient conçus pour mettre en conserve 30.000 tonnes de poissons par an. Mais la raréfaction des bancs et la baisse de la consommation ont ruiné cette industrie. C’est avec soulagement que nous laissons en arrière cette vision de l’écroulement d’un monde pour retrouver l’âpreté d’une côte rocheuse et la mer étincelante …

Quelques dizaines de kilomètres avant Essaouira, notre prochaine étape, nous remarquons, disséminés dans des endroits isolés et improbables, de nombreux bâtiments inachevés. Certains auraient pu devenir de somptueuses villas, d’autres des complexes touristiques, mais tout semble s’être arrêté il y a plusieurs années déjà. À nos questions nous ne recevrons que des explications confuses et alambiquées. On peut donc risquer une hypothèse. Le Maroc est le deuxième producteur mondial de cannabis, ce qui implique l’obligation de réintroduire dans l’économie normale des capitaux importants. Il pourrait donc s’agir de ces fameux “éléphants blancs” par lesquels des sociétés de construction complices blanchissent l’argent sale au moyen de surfacturations. On retrouve ce procédé dans de nombreux endroits du monde notamment en Sicile, où la Mafia l’utilise couramment, et en Asie (Thaïlande, Cambodge…).

Nous voici à Essaouira, incontestablement la plus belle ville de cette partie de la côte, avec ses remparts qui plongent directement dans la mer, une sorte de Saint Malo marocain. Nous trouvons rapidement une très belle chambre dans un riad magnifiquement restauré et tenu par deux Suissesses.

Bien que nous ne soyons pas encore en haute saison la ville est envahie de touristes style “bobos branchés”, mais comme toujours ils se concentrent dans quelques rues seulement, autour des boutiques, cafés et restaurants. Quelques centaines de mètres plus loin nous sommes de retour au Maroc, perdus dans un lacis de ruelles blanchies à la chaux, avec, ça et là, de magnifiques porches en bois massif magnifiquement sculptés.

Le lendemain, de bon matin, visite du port de pêche où les bateaux déchargent d’énormes quantités de poissons et crustacés variés, au milieu d’un nuage de mouettes qui comptent bien prélever leur part du festin.

Mais c’est dans cette ville que le hasard, ce vieux complice, nous permettra de faire deux rencontres, de celles qui marquent un voyage.

Le Maroc
quelques chiffres complémentaires :

Population : 32,4 millions.
Taux d’analphabétisme au-dessus de 15 ans : 44,4 % (Source PNUD).

Malnutrition infantile
entraînant un retard de croissance : 18 % (Source FAO).

Salaire minimum :
200 euros mensuels (Source BIT).

Indice de Développement Humain (IDH) : 96ème rang
sur les 135 pays dont
l’indice a été calculé (Source PNUD).

Comme nous lui faisons part de notre souhait d’acheter quelques épices, notre logeuse nous indique une herboristerie dans un quartier de la ville un peu à l’écart. Après quelques recherches, nous dénichons la boutique tenue par un jeune Marocain d’une trentaine d’années. Quantité de bocaux contenant des herbes ou des concentrés aromatiques, tapissent les murs. Spontanément la conversation s’engage. Il termine un doctorat en pharmacologie à l’Université de Damas qui est, paraît-il, l’une des plus prestigieuses en ce domaine. Une collaboration avec les laboratoires occidentaux lui permet de financer ses études : il sélectionne pour eux des végétaux contenant des molécules actives contre telles ou telles pathologies et les chercheurs s’efforcent de les synthétiser et de renforcer leur efficacité. Mais cela n’est pas sans contreparties et le plus souvent des effets secondaires apparaissent : « Je ne sais pas si j’aide à soigner les malades ou à les empoisonner » nous déclare-t-il. Et de déplorer le mode de développement occidental qui, bien souvent, produit les maladies qu’il cherche ensuite maladroitement à soigner, qui détruit la biodiversité : « chaque plante qui disparaît c’est peut-être une molécule utile perdue à jamais… ». La discussion, passionnante, se poursuit durant un long moment car cet homme possède une connaissance encyclopédique sur les différentes variétés de végétaux, leurs modes de reproduction, les processus de pollinisation, leurs effets thérapeutiques… Nous repartons amplement pourvus de substances diverses dont l’odeur nous accompagnera jusqu’à la fin du voyage : pistils de safran, plusieurs variétés de curry pour agrémenter les plats, quelques parfums, dont certains un peu étranges, pour le corps….

Le soir même, alors que nous déambulons dans l’animation des rues, nous avisons une pâtisserie proposant ces délicieux gâteaux au miel spécialités de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient et qui, fourrés d’amandes, de noix, de dattes et parfumés d’épices, peuvent atteindre un grand raffinement. Au fond de la boutique deux hommes discutent ; entre eux une table sur laquelle repose un magnifique instrument de musique en lequel nous croyons reconnaître un luth. À la question de ma femme, le plus jeune déclare que la pâtisserie lui permet de vivre, mais que la musique est sa passion véritable, son recours contre les aléas de la vie. Il joue pour lui seul ou pour quelques amis en improvisant à partir de vieux airs arabes ou persans. Voyant notre intérêt, il s’empare du luth et commence à jouer. Et là, au fond de cette petite échoppe dans une obscure ruelle, nous allons vivre un moment de pure magie. La musique est poignante, mélancolique, elle accompagne, nous dira-t-il, des poèmes qui disent le regret de cette femme que nous avons croisée et pas su retenir, l’aspiration à une autre réalité qui aurait pu naître, le désir de cet “ailleurs” que l’on cherche toujours et que l’on n’atteint jamais….Lorsque la dernière note s’évanouit il nous faut bien prendre chaleureusement congé et, songeurs, nous sortons dans la fraîcheur de la nuit. Il est tard, la ruelle est déserte, le léger murmure de l’océan nous accompagne…

Toujours vers le sud nous atteignons bientôt Agadir. La ville, détruite par un séisme en 1960, est entièrement reconstruite. Pour le meilleur et pour le pire, elle s’étend au fond d’une magnifique baie dotée d’une longue plage de sable fin. Aujourd’hui, Agadir est la première station balnéaire du pays, proposant plus de 30.000 lits à des hordes de touristes. Les complexes hôteliers se succèdent à l’infini…

Nous décidons que notre place n’est pas ici, et nous tournons résolument le dos à la mer pour nous enfoncer à l’intérieur des terres en direction de l’Atlas. En fin de journée, arrivée à Taroudan, au pied des montagnes. Comme d’habitude, logement dans un charmant petit riad tenu cette fois par un couple d’Alsaciens. Ici, peu de touristes. La ville est surtout connue pour ses magnifiques remparts en pisé dont la couleur varie au fil des heures avec en toile de fond les cimes du Haut Atlas. Nous cédons aux sollicitations du conducteur d’une belle calèche et faisons le tour des remparts au coucher du soleil. Tout est calme et détente…

Le lendemain, nous attaquons véritablement la montagne par une route vertigineuse et superbe qui grimpe en lacets jusqu’au col de Tizi n’Test à plus de 2.000 mètres d’altitude pour atteindre, sur l’autre versant, le petit village d’Ouirgane au pied du djebel Toubkal, point culminant du Maghreb avec ses 4.167 mètres. Cette montagne magnifique, aux neiges éternelles, est une incroyable aubaine pour les agences de voyages de Marrakech. En effet, son ascension ne présente pas de difficultés particulières, il faut seulement être en bonne forme physique, et le camp de base est situé à trois heures de route, à peine. On peut donc facilement organiser des trekkings pour tous ceux qui veulent se vanter d’avoir escaladé le sommet de l’Atlas. On rencontre ainsi de véritables convois de 4x4 roulant à tombeau ouvert sur les petites routes de montagnes. Plus modestement, nous nous contenterons d’une petite marche de 3 ou 4 heures pour atteindre plusieurs villages disséminés dans la montagne, villages dont le pittoresque cache mal la misère.

À Ouirgane nous logeons “Chez Momo”. Momo (que nous ne pourrons malheureusement pas rencontrer) est le prototype du Marocain “parti de rien et qui a réussi”, le héros du village, le rêve de tous ceux qui ne veulent pas faire carrière dans le foot. L’un de ses employés, un jeune homme de 25 ans environ, nous explique que Momo a débuté avec quelques modestes chambres d’hôtes et se trouve aujourd’hui à la tête d’un magnifique établissement, impeccablement tenu, une dizaine de bungalows disséminés dans un très beau jardin exotique. Cependant, nous comprenons à demi-mots que cela n’a pas été facile tous les jours et qu’il a dû (et qu’il doit encore) verser régulièrement son obole aux autorités locales, la corruption étant omniprésente au Maroc. Lui-même semble satisfait de son sort actuel bien que les métiers du tourisme ne soient pas toujours plaisants : « les touristes occidentaux ne posent pas de problèmes, ils sont parfois un peu bébêtes, mais pas méchants. Mais les riches Marocains peuvent être odieux, d’un incroyable mépris… ». Il espère pouvoir fonder une famille (pas plus de deux enfants, la natalité est en baisse au Maroc) avant 30 ans, cela impose de disposer d’un logement décent, ce qui n’est pas évident. Il ajoute, mi-sérieux, mi-rieur, « je suis prêt à travailler dur, mais si on ne me donne pas ma chance peut-être que j’irai m’éclater avec les barbus… ».

En route pour Marrakech notre dernière étape. Nous traversons bientôt des champs d’arganiers, arbres qui présentent la particularité de ne pousser qu’au Maroc et dont l’espèce est fortement menacée. De ses noix, on extrait une huile délicieuse, et qui présente aussi des qualités thérapeutiques reconnues. Malheureusement l’extraction est difficile, le rendement très faible (à peine 2 litres d’huile pour 100 kg de fruits) ce qui rend le prix très élevé. Arrêt dans un village où se tient un grand marché. Nous sommes les seuls occidentaux, mais personne ne semble nous prêter attention. Au milieu d’une incroyable animation, on vend un peu de tout : animaux vivants (moutons et volailles), viande de boucherie dont l’aspect sanitaire ne correspond pas vraiment aux critères occidentaux, épices, ainsi qu’une large variété de fruits et légumes. Pour quelques pièces, nous achetons des oranges à l’aspect crevassé qui se révèleront excellentes. Nul doute qu’elles auraient du mal à trouver preneurs sur les étals de nos centres commerciaux tant nous sommes habitués à des produits lisses, formatés comme nos cerveaux, gorgés des pesticides qui génèreront nos cancers de demain ainsi que les profits des laboratoires pharmaceutiques et des pharmacies.

En début d’après-midi, arrivée à Marrakech. Depuis le XIXème siècle, les hauts dignitaires du pays y séjournent régulièrement. Attirés par la beauté du site et un climat agréable la majeure partie de l’année, ils se sont fait bâtir de somptueuses demeures. Aujourd’hui avec un patrimoine architectural très riche, un souk immense, et l’Atlas enneigé en arrière plan, la ville exerce une attraction quasi magnétique sur les touristes. Elle continue à bénéficier d’un phénomène de mode, c’est une sorte de Saint Germain exotique. Bernard-Henri Lévy, Johnny Hallyday et autres bouffons médiatiques y possèdent de luxueuses propriétés, s’appropriant ainsi les derniers vestiges de l’ancienne palmeraie, pratiquement éradiquée par une urbanisation galopante.

Ayant déjà séjourné à Marrakech nous avons amplement le temps de flâner, de nous perdre dans des quartiers excentrés de la vieille ville. Mais c’est dans les souks que nous attendent une surprise et une interrogation. Au détour d’une ruelle, nous tombons nez à nez avec deux charrettes à bras remplies à ras bord d’ail en provenance…de Chine. Interrogés, les porteurs rient, mais ne répondent pas. Nous réalisons alors que çà et là on peut apercevoir des cartons vides marqués “product of China”. Les travailleurs chinois sont-ils réellement encore plus rentables à exploiter que les marocains déjà peu favorisés ? Quelles sont la nature et la proportion des produits chinois dans les souks ? Nous n’aurons évidemment pas la réponse à ces questions.

Le soir, la fameuse place Jemaa-el-Fna se transforme en gigantesque théâtre en plein air : des touristes mais aussi beaucoup de jeunes Marocains se rassemblent autour des conteurs, jongleurs, funambules et autres bateleurs. Des restaurants improvisés proposent du mouton grillé dans tous ses états : côtelettes, têtes, abats… Malgré mes réserves, ma femme, qui a l’estomac solide, tentera le coup, déclarera tout cela très bon, et s’en tirera sans dommage. Mais au milieu de toute cette agitation la police du roi veille, attentive, omniprésente, traduisant le malaise, l’inquiétude du régime…

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Dans l’avion qui nous ramène vers la France je tente de rassembler mes impressions de voyage. Au-delà de l’aspect purement touristique, des paysages souvent grandioses, de la richesse du patrimoine culturel, le sentiment d’un choc se dégage. Choc entre le capitalisme néo-libéral et une société traditionnelle qui résiste encore. Bien sûr, il ne saurait être question d’idéaliser cette dernière, qui comportait son lot de dominations en tout genre, mais qui avait aussi su tisser des liens de solidarité. Qu’avons-nous réellement à proposer en échange ? Une société fracturée, en pleine confusion, qui ne survit qu’anesthésiée par la drogue douce de l’hyper consommation et qui se permet pourtant de mépriser et de détruire les autres formes de culture. Ce qu’il y a de proprement terrifiant dans la mondialisation néo-libérale c’est que le sort du petit paysan de l’Atlas (comme celui de bien d’autres peuples) se joue à des milliers de kilomètres au sein d’instances dont il n’a aucune connaissance et contre lesquelles il n’a aucun moyen d’action.

Une jeunesse frustrée (31 % de la population a moins de 15 ans selon le BIT), souvent forcée de s’exiler, une population qui se sent méprisée et dont la misère et les difficultés sont le lot quotidien, sans la moindre lueur d’espoir à l’horizon, une oligarchie arrogante, constituent, au Maroc comme ailleurs, le terreau sur lequel prospèrent tous les fanatismes.

Avec une parfaite inconscience, le capitalisme débridé allume ainsi à travers le monde, y compris dans les pays dits développés, nombre de mèches bien dangereuses.

Allah nous protège contre le réveil des Dieux du chaos !

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