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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 877 - avril 1989

 

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N° 877 - avril 1989

Projet 93   (Afficher article seul)

3 milliards d’années... en 30 minutes   (Afficher article seul)

Les effets pernicieux du grand commerce vus dans une perspective historique   (Afficher article seul)

La forêt pour quelques boulettes   (Afficher article seul)

L’affairisme   (Afficher article seul)

Afrique : Réalités du passé, Rêves de paix   (Afficher article seul)

Le rapt des origines ou le meurtre de la mère   (Afficher article seul)

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Le 28 Janvier dernier, l’association "Europe 93" organisait à la Villette une réunion intitulée "L’Europe, acte pluriel". En introduction à cette rencontre, Edgar Pisani a lu le message rédigé par le Président de la République à cette intention. L’association a bien voulu nous en confier le texte, que voici :

Projet 93

par F. MITTERRAND
avril 1989

Mesdames, Messieurs,

Vous vous êtes mis à l’ouvrage pour élaborer un" projet de civilisation". Vous ne rejetez point la dynamique de l’économie, vous voulez éviter qu’elle ne régente la société des hommes. Vous refusez que le marché façonne l’Europe ; dans une économie qui se mondialise, vous exigez que l’Europe maîtrise son propre destin et que pour celà elle existe politiquement. Vous êtes épris de sciences et de techniques mais vous n’y enfermez pas le savoir, encore moins la sagesse humaine. Partant de là vous affirmez que c’est plus dans la richesse de sa culture et l’équilibre de son modèle d’organisation que l’Europe peut proposer au monde une référence utile. Vous ne rejetez pas les exigences de l’instant mais vous êtes obsédés par l’avenir de l’espèce et par celui de la planète. Vous voulez que les droits de la personne soient respectés partout et pour tous, que tout mépris, toute domination disparaissent, que le droit à la vie, à la santé, contre la misère, le droit au développement soient reconnus mais vous proclamez les droits de l’espèce, partout menacée par ses oeuvres et par ses excès. Vous magnifiez le travail car il est la maitrise de l’homme sur lui-même et sur la matière. Vous croyez à l’égalité comme à la liberté mais vous savez qu’elles ne sont pas des dons de la nature, elles sont de difficiles conquêtes. Vous croyez au progrès mais vous ne vous fiez pas à lui. En bref au moment où se crée l’Europe vous voulez qu’elle se donne une civilisation qui soit à son échelle, à l’heure du temps, respectueuse de l’homme. Et, prolongeant votre démarche, vous faites d’utiles suggestions en matière sociale et universitaire en particulier. Il convient d’en poursuivre l’élaboration.
Vous êtes conscients des deux difficultés de votre entreprise.
Comment fonder la construction culturelle et politique de l’Europe sur l’unité de peuples qui doivent demeurer divers ? L’Europe n’abolit pas la patrie, elle lui offre l’organisation où elle peut le mieux s’épanouir dans un monde qui s’organise en vastes ensembles de pouvoir et de civilisation. Unité et diversité, identité et ouverture : voilà le premier défi que vous relevez.
La seconde difficulté est d’une autre nature : peut-on vraiment élabo-rer un "projet de civilisation" ? N’est-ce pas la société elle-même, ses connaissances, ses entreprises, la modeste vie de tous les jours qui produisent consciemment ou inconsciemment cet ensemble de réalités palpables et de valeurs implicites qu’on appelle civilisation ?
Vous récusez cette attitude, optimiste et fataliste à la fois, qui abandonne le fleuve de l’histoire à une force qui serait irrésistible et dont il faudrait subir la loi. En effet, les hommes aussi font l’histoire et ils la font consciemment.
Inventer un projet de civilisation c’est réinventer la politique, cet art difficile et cette morale exigeante par lesquels dans le respect de l’homme, de la nature et du savoir, l’homme redeviendra maître en sa demeure pourvu qu’il la gère avec le souci de l’avenir.

François MITTERRAND

Le travail de l’association se poursuit avec ardeur. Trois commissions ont été créées : ECOLOGIE, CULTURE, SOCIAL. Chacune élabore un texte qui sera soumis à discussion dans le courant du mois d Avril . Les distributistes qui voudraient soumettre des idées à l’une de ces commissions sont invités à les envoyer à la Grande Relève le plus tôt possible. Un texte sur l’économie et la monnaie est en préparation. L’ensemble devrait pouvoir être prêt pour publication, en plusieurs langues , à la fin de l’été.

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3 milliards d’années... en 30 minutes

par A. PRIME
avril 1989

Pour "poétique" que soit l’expression "la guerre des étoiles" (la plus proche étoile est à 4 années lumière !) pour désigner l’IDS (Initiative de Défense Stratégique), il faut voir la réalité brutale : une guerre des étoiles sonnerait le glas de l’Humanité et probablement de toute vie sur notre planète. Une planète née il y a 7 milliards d’années, une vie en marche depuis 2,5 à 3 milliards d’années, qui abouti à la génèse de l’homme, l’homme précisément qui a la possibilité, ou d’écrire son nom avec un grand H, ou de renvoyer au néant ce qui l’a créé.
Qui eut cru cela possible il y a seulement un demi-siècle ?
C’est un lieu commun de dire que chacun des deux grands possède un stock de bombes nucléaires capable de faire sauter plusieurs fois la planète : ils possèdent en effet chacun environ 8.000 ogives, soit au total la puissance de 700.000 "Hiroshima". Les accords Reagan-Gorbatchev sur la réduction des armes atomiques - dont nous nous sommes réjouis - ne représentent qu’une diminution de 3% de l’arsenal et ne concernent ni les fusées intercontinentales, ni celles transportées par sous-marin. Or on sait qu’un seul sous-marin américain par exemple transporte assez d’ogives pour détruire les principales villes d’URSS. Autrement dit, les deux grands gardent intacte la puissance d’une mutuelle destruction.
On peut se demander pourquoi l’URSS et les Etats-Unis ont accumulé une telle quantité de bombes. La stratégie de la dissuasion, également connue sous le nom "d’équilibre de la terreur" ne repose pas obligatoirement sur une parité des forces destructrices : témoin la "faible" force de dissuasion française.
Si on comprend aisément que les Etats-Unis capitalistes aient un intérêt mercantile à fabriquer toujours plus de bombes, de fusées, de silos, etc... on peut s’interroger sur les mobiles qui ont poussé l’URSS à rechercher constamment une égalité avec les Etats-Unis, à première vuesuperfétatoire. Toutes ses dépenses militaires, nucléaires ou traditionnelles, n’ont pu que nuire en effet à son développement économique civil, comme on le reconnait du reste depuis l’ère Gorbatchev.
Sans être dans le secret des stratèges soviétiques, il est logique de penser qu’ils avaient leurs raisons pour avoir tant de bombes ; logique également, par contre, de penser que Gorbatchev a jugé qu’avec 8.000 ogives, on avait atteint un plafond au-delà duquel toute nouvelle ogive n’ajoutait rien à la sécurité du pays. D’où ses spectaculaires propositions pour mettre fin à la course aux armements nucléaires Mais revenons aux stratèges soviétiques. Ils s’appuient sur des chercheurs, 10.000 croit-on savoir. Savants et stratèges se sont naturellement intéressés à ce qui pourrait être un jour une "guerre de l’espace". Les Cosmos sont lancés en si grand nombre que les médias ne les signalent même plus. Et ce qui représente l’essentiel d’une guerre cosmique, ce sont les armes Laser (à rayon X, à électrons libres, chimiques) et les armes à faisceaux de particules, notamment de protons. Or, en URSS, dans tous ces domaines, les recherches sont activement poursuivies avec de gigantesques moyens : accélérateurs de particules, réacteurs à fusion nucléaire. C’est sans doute la raison pour laquelle Gorbatchev, dans son livre "la Perestroika", avertit, comme le rappelait R. Marlin dans la Grande Relève de Février, que 10 % des investissements consentis par les Etats-Unis lui suffiraient pour contrecarrer l’avantage momentané de son adversaire. Si chercheurs et stratèges soviétiques ont entrepris de telles recherches, c’est qu’il était logique qu’ils présument que leurs homologues américains avaient ou auraient les mêmes préoccupations. Et de fait, c’est ce qui apparait au grand jour, lorsque Reagan, le 23 mars 1983, fait son discours mémorable sur la guerre des Etoiles, suivi un an plus tard par l’adoption d’un programme sur cinq ans avec un budget de 26 milliards de dollars.
L’homme qui aurait persuadé Reagan d’accélérer les recherches et de le faire savoir ne serait autre qu’Edward Teller, émigré hongrois, père de la bombe à hydrogène.

***

Comment expliquer ce "nouveau bond en avant" en matière de guerre nucléaire, alors que la situation de dissuasion semblait protéger - sauf folie ou accident imprévisible - l’humanité d’une guerre nucléaire entre les deux grands ?
Il faut savoir qu’en plus de l’augmentation constante du stock de bombes, la précision des tirs a fait des progrès considérables : de plusieurs kilomètres à quelque cent mètres de la cible. C’est cette double constatation : toujours plus de bombes, tirs de plus en plus précis, qui a inspiré il y a déjà plusieurs années aux EtatsUnis la doctrine de la "destruction mutuelle assurée" (en anglais, Mutual Assured Destruction, qui contractée en MAD veut dire "fou"), en cas d’attaque de l’un ou l’autre des adversaires.
Tout responsable américain sain d’esprit, voulant précisément conjurer cette folie, devrait considérer qu’il s’agit là d’un état de dissuasion à la fois maximum et idéal ; sauf à penser que les Russes seraient assez fous pour attaquer et, par là même, s’offrir en holocauste dans le seul but de détruire le sanctuaire du capitalisme...
Il faut croire que certains "responsables" américains, civils ou militaires, ont réussi à convaincre Reagan que cet équilibre de la terreur, pour grand qu’il soit, laissait tout de même la porte ouverte à une possible "destruction mutuelle assurée". Ils avançaient l’idée d’une "survie mutuelle assurée". Comment ? Grâce à un nouveau programme baptisé "défensif" évidemment, précisément le programme de la guerre des étoiles. Il s’appuie sur les trois nouvelles avancées majeures suivantes : les satellites, la puissance et la miniaturisation des ordinateurs (on aborde la cinquième génération), les armes à haute énergie dont nous avons parlé, lasers et armes à faisceaux de particules.
Nous ne pouvons entrer dans le détail du programme IDS ; ce n’est d’ailleurs par l’objet de cet article. Sachons seulement que les problèmes techniques sont d’importance. Trois exemples
- l’obtention de lasers à rayon X nécessiterait chaque fois une explosion nucléaire dans l’espace. Comme il faudrait 400 à 500 "bases satellites", on imagine mal 500 bombes nucléaires tournant en permanence au-dessus de nos têtes. - pour les armes à faisceaux de particules, il faudrait des accélérateurs d’un poids tel qu’on ne pourrait les mettre sur orbite.
- la principale difficulté réside dans la nécessité de détruire dans l’espace, et en moins d’une heure, toutes les fusées. Or "l’agresseur" éventuel peut envoyer des têtes nucléaires en quantité et, de plus, des leurres, c’est ce qu’on appelle "saturer les défenses adverses". Peu de chance d’empêcher 5 à 10 % des bombes d’atteindre leur objectif et de porter un coup mortel à l’Amérique. Mais ne nous réjouissons pas trop des énormes difficultés que rencontrent et rencontreront les chercheurs américains dans leur programme IDS. Avec du temps et de l’argent, ils peuvent en venir à bout ; il ne faut pas oublier que Bush a confirmé qu’il n’abandonnait pas l’IDS. Que conclure de tout cela ?
J’ai toujours dénoncé dans mes articles le danger que font courir au monde les Etats-Unis : ventes d’armes aux pays pauvres pour prévenir ou combattre les révoltes des exploités, mise en tutelle du tiers-monde par FMI interposé, nivellement et abaissement culturels par des produits débiles, volonté permanente de déstabiliser les pays de l’Est, etc...
Pour être plus précis, même si cette idée n’engage que moi, je pense que les Etats-Unis ont repris, depuis la fin de la guerre, le rôle dévolu, avant et pendant la guerre, à l’Allemagne nazie par les pays capitalistes et l’Eglise (rôle de Pacelli, légat du pape en Allemagne, et devenu Pie XII) : faire d’une pierre deux coups en détruisant le pays du communisme, qui risquait de mettre à mal et le capitalisme et la croyance religieuse. La lutte a commencé dès 1917 avec l’intervention étrangère qui avait alors échoué ; elle continue. Sans oublier la Corée (Truman) ou le Vietnam (Johnson, puis Nixon), Reagan a particulièrement représenté la relève contre les "pays de Satan", malgré les concessions calculées à la fin de son règne.
Le programme de la guerre des étoiles a un triple but :
1. La saturation têtes nucléairesfusées-silos devait inévitablement conduire à une réduction du budget militaire. C’est pourquoi, dès 1983, Reagan, homme du lobby militaroindustriel, lance l’IDS qui offre des perspectives de marchés grandioses. Tout le monde, nous l’avons bien vu, s’est précipité pour y participer. De plus, quel que soit l’aboutissement du projet IDS, il y aura des retombées sur les champs de batailles classiques : petites armes intelligentes autodirigées, canons à laser ou à faisceaux de particules, ordinateurs hypersophistiqués. D’ici deux à trois décennies, l’armement "classique" à terre peut être totalement obsolète et bon pour des opérations de police. Quels profits en puissance !
2. Le programme IDS est dans la ligne chère à Kissinger : empêcher Gorbatchev, ce révolutionnaire finalement dangereux, de développer des industries de bien être en l’obligeant à relancer un nouveau et lourd programme de défense tous azimuts. En clair, déstabiliser le régime en amenant les jeunes générations à réclamer plus de bien-être , c’est-à-dire l’impossible dans de telles conditions, et donc à créer des troubles graves.
3. Et si cela ne suffisait pas, dans dix, quinze ou vingt ans, à condition que le bouclier IDS soit efficace à 99% par exemple et que les Russes n’aient pas "suivi" dans la stratégie de la guerre des étoiles, prendre le risque de réaliser ce vieux rêve qui, nous l’avons vu, date de 1917 : détruire la Russie et mettre les pays socialistes, terrorisés, en condition d’abdiquer. Une provocation est si facile à monter et à crédibiliser aux yeux d’un monde qui serait pétrifié, cent fois plus qu’au lendemain d’Hiroshima, sous le choc de ce premier grand bombardement nucléaire.
Et si l’URSS contrainte et forcée suivait dans la course insensée que lui imposent les Etats-Unis ? (c’est d’ailleurs l’hypothèse la plus plausible), on assisterait alors à une militarisation totale de l’espace. L’équilibre de la terreur serait-il rétabli à un nouveau palier ? La réflexion sur ce problème est si vaste et si complexe qu’il est impossible à ce jour de répondre.
Ce qui est sûr, c’est qu’un risque incommensurable aurait été

pris (ce risque existant du reste même si les seuls américains mettent en place l’IDS). Ecoutons un spécialiste : "C’est à l’ordinateur central qu’incombera la lourde responsabilité de décider qu’une guerre est commencée et de livrer bataille avant même que les responsables, tant politiques que militaires, sachent que cette guerre a lieu ! Un ordinateur, aussi sophistiqué soit-il, pourra-t-il distinguer, par exemple, la "signature" infra rouge trahissant le lancement d’un missile de celle d’une très inoffensive navette spatiale. Toute la question est là... "
On a froid dans le dos. En effet, avec un tel programme, tout se joue en quelques minutes, puisque les fusées intercontinentales parcourent la distance URSS-Etats Unis en une demi-heure. Or les "chiens de garde IDS" sont géostationnaires (à 36.000 kilomètres) et doivent au plus tard détruire les ogives un quart d’heure après leur lancement. Pas question d’alerter le Président des Etats-Unis et de lui demander de réunir son conseil, voire de réfléchir dix minutes ! On mesure l’aberration de la décision de Reagan de lancer un programme de guerre des étoiles.

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Le combat que nous devrons mener, nous et les générations qui nous suivent, pour sauver l’humanité, est décisif. Après la période de restructuration en cours, le capitalisme - l’impérialisme capitaliste plus précisément - connaitra un nouvel état de crise : société duale aggravée et insupportable, tiers-monde explosif (2. Le capitalisme sera-t-il encore prêt, comme l’histoire nous l’a appris jusqu’ici, à risquer le pire pour sauver ses privilèges ? La lutte s’avère colossale :
-lutte contre ces nouvelles menaces de guerre nucléaire (sans oublier cependant les guerres locales) -lutte sociale pour briser le carcan de la société duale
-lutte en faveur du tiers-monde stopper la démographie galopante, la destruction de ses forêts, le pillage de ses ressources
-lutte écologique, car sauver la planète de la guerre ne suffirait pas si ses eaux, ses forêts devaient périr, la glace des pôles fondre ou la couche d’ozone s’amenuiser dangereusement et irréversiblement. Un combat de titans, face à l’ignorance, à l’indifférence et à l’égoisme, et surtout à l’appétit de profit à n’importe quel prix, ce cancer de la société moderne.

Gorbatchev et la Trilatérale

En complément et illustration de deux études parues récemment dans "La Grande Relève", nous extrayons le passage suivant d"’Actualités Soviétiques" du 25 janvier 1989 :
"... Mikhail Gorbatchev a reçu, le 18 janvier, au siège du CC du PCUS une délégation de la Commission Trilatérale, organisation non gouvernementale qui regroupe des personnalités en vue des milieux politiques et du monde des affaires des EtatsUnis, d’Europe occidentale et du Japon. La Commission Trilatérale était représentée par ses co-présidents David Rockfeller (pour les Etats -Unis), Georges Berthoin (pour l’Europe occidentale) et 1. Okawara (pour le Japon), l’ancien Président français Valéry Giscard d’Estaing, l’ancien premier ministre nippon Yasuhiro Nakasone, l’ancien secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger et le rédacteur en chef de la revue "Foreign Affairs" G. Hyland. lis sont venus à Moscou en liaison avec la préparation d’un nouveau rapport spécial consacré aux relations Est-Ouest dans les conditions créées dans le monde par la restructuration en URSS et la politique extérieure basée sur le nouveau mode de pensée.
La principale question qui intéressait les interlocuteurs de Mikhail Gorbatchev était de savoir comment il évaluait les possibilités de la pérestroïka et quand ses idées seraient réalisées pour pouvoir soulever la question de l’intégration organique de l’économie soviétique dans l’économie mondiale. Valéry Giscard d’Estaing et d’autres participants ont souligné qu’ils trouvent anormale la situation où une puissance comme l’URSS ne participa pas aux organisations économiques internationales comme le GATT le FMI, la BIRD et l’ OCDE. Henry Kissinger a établi un lien entre ce problème et la création d’un système international où la rivalité fera place à la coopération et les Etats assureront leurs intérêts non pas au détriment des autres, mais par voie de contrats mutuellement avantageux. En référence avec le discours de Mikhail Gorbatchev à l’ONU, des questions ont également été posées sur la nouvelle vision du monde, qui diffère de celle à laquelle l’Occident s’était habitué à avoir affaire au fil des décennies, sur les processus en cours en Europe et le rôle qu’y jouent les Etats-Unis, sur la doctrine défensive soviétique, etc..
Mikhail Gorbatchev a exposé ses points de vue sur tous ces problèmes..."

Ainsi, sous le prétexte de la préparation d’un "rapport", les représentants de la Trilatérale, comprenant notamment Giscard d’Estaing et Kissinger, se font entendre par la direction soviétique avec, en plus de Gorbatchev, MM.  Yakovlev, Medvedev, Faline, Akhromeev, Dobrynine, Tchernaïev, Arbatov et Primakov. Une telle rencontre prouve que le gouvernement soviétique n’ignore rien de l’influence occulte de la Trilatérale dans l’orientation de la politique de tout l’Occident. Dans un second et court article "Actualités soviétiques" ajoute d’ailleurs :
"Le concept du monde dénucléarisé n’est pas une utopie, estime l’ancien Président français Valéry Giscard d’Estaing qui séjourne à Moscou dans le cadre de la visite effectuée par plusieurs membres de la Trilatérale, organisation non gouvernementale internationale qui élabore des approches de la politique extérieure, économique et sociale des
pays capitalistes industrialisés d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord et du Japon.... " Mais, au fait, de quel droit, sauf celui de représenter des oligarchies financières, ces personnalités parlentelles au nom des puissances occidentales, en face des représentants officiels de l’U.R.S.S. ?

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Prix Nobel d’économie

Madame Susan George, auteur de "Comment meurt l’autre moitié du monde" (nous écrit : "Le Prix Nobel d’économie n’existe pas ! Alfred Nobel a laissé sa fortune à la Fondation Nobel qui devait primer ceux "qui avaient rendu les plus grands services à l’humanité". Les prix ainsi dotés étaient et demeurent au nombre de cinq : physique, chimie, médecine, physiologie, littérature, paix. Il n’y en a pas d’autres. En 1969, des tenants de l’économie libérale ont décidé de décerner un prix d’économie "à la mémoire d Alfred Nobel". Ce prix est financé par la Banque centrale de Suède, la Sveriges Riskbank. Il ne provient pas, et ne peut provenir de l’héritage d’Alfred Nobel. A-t-on le droit, même légal de le baptiser prix Nobel (...) ? Chacun peut constater quels économistes, presque toujours défenseurs d’un certain ordre, s’en trouvent honorés."

(Extrait du Monde 7 février 1989).

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Les effets pernicieux du grand commerce vus dans une perspective historique

par P. HERDNER
avril 1989

Un système économique, tout comme un système politique, se définit essentiellement, au niveau des causes, par la structure des pouvoirs. De cette structure dérive, au niveau des effets, le mode de fonctionnement de l’économie, envisagé dans ses traits généraux et permanents. A titre second, ces effets sont susceptibles de varier selon les conditions dans lesquelles s’exercent les pouvoirs ; celles-ci dépendent de certaines données propres à une époque, telles que le développement de la technique.

On s’explique, par suite, qu’il y ait deux manières de présenter notre doctrine : ou bien nous définissons l’économie distributive, sans référence explicite au présent, en l’opposant à l’échangisme ; ou bien nous insistons sur la coupure essentielle introduite dans l’histoire de l’économie par le passage de la rareté à l’abondance et sur l’inadaptation de nos structures aux conditions créées par la technique moderne. Toutes deux sont justes, mais la première permet d’embrasser les faits dans toute leur dimension historique et d’accéder à une vue d’ensemble parfaitement cohérente où les caractères de l’économie actuelle, quelle qu’en soit l’originalité, apparaissent comme le cas particulier d’une loi générale.

La loi générale est que l’échange, pratiqué en toute liberté et sur de vastes espaces, a toujours engendré inégalités et déséquilibres. Le mot est pris ici dans un sens large : il y a échange quand l’entrepreneur vend ses produits ou ses services, et aussi quand le salarié vend sa force de travail. Dans tous les cas, la règle de l’échange est le droit du plus fort. De lui naissent le profit et la concurrence.

A qui veut cerner, dans ce qu’ils ont de plus général, les désordres imputables à l’échange, il est utile de jeter un coup d’oeil sur le passé. Ce n’est pas une tâche aisée, parce que les faits sont complexes et que leurs causes ne sont pas toujours connues avec certitude. Je voudrais, en me limitant à certaines périodes, appeler l’attention sur quelques exemples clairs où se révèlent les conséquences habituelles du grand commerce, Je n’insisterais pas sur le chômage qui de tout temps a résulté d’un défaut d’ajustement entre la main-d’oeuvre disponible et les besoins de la production (1). Ni sur le profit, dont il serait difficile de retracer l’histoire.

J’aurai l’occasion de signaler d’intéressants exemples de l’autarcie primitive. On est tenté d’opposer systématiquement autarcie et commerce, mais il convient d’être prudent à cet égard, parce que l’isolement économique évoqué par le mot autarcie concerne tantôt une communauté restreinte, soumise à une direction unique qui règle le travail et la consommation, tantôt une collectivité plus vaste (région ou nation) n’excluant ni les échanges internes, ni la pluralité des centres de décision. Je propose de marquer cette distinction en employant les termes d’autarcie communautaire dans le premier cas et d’autarcie globale dans le second.
D’autre part, il serait peut-être plus juste d’opposer au grand commerce, comme son contraire, une organisation internationale des échanges, qui autrefois n’était à la rigueur concevable que dans un vaste empire.

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L’antiquité gréco-romaine fait apparaître la succession typique de trois périodes : autarcie communautaire -grand commerce- décadence.

A une époque ancienne, l’économie repose sur des groupements familiaux très restreints, qui vivent dans une autarcie presque complète : l’Oïkos de la Grèce archaïque et la villa des Romains. Bien que la répartition des produits consommables et des tâches n’y soit pas forcément équitable - ils peuvent inclure des esclaves - ils réalisent un système distributif parfaitement équilibré. Une telle économie était pourtant irrationnelle, dans la mesure où l’on demandait à la terre de fournir toutes sortes de produits sans tenir compte de la nature du sol, d’où un faible rendement.

Les historiens célèbrent avec enthousiasme le développement des grands échanges commerciaux qui fait suite à l’époque de l’économie familiale. Un enthousiasme que nous ne partagerons pas, vu qu’une nouvelle forme d’irrationalité ne tardera pas à apparaître.

En. Grèce, c’est à l’époque dite classique, les Ve et IVe siècles avant JC, que se manisfeste cet "essor prodigieux". Mais la concurrence des pays neufs va bientôt contraindre les agriculteurs à négliger la culture des céréales et à leur substituer la vigne et les arbres fruitiers. La Grèce importe beaucoup et devient très dépendante de l’étranger, ce qui compromet sa sécurité ; et les Grecs voient alors dans l’autarcie globale un idéal, difficile à atteindre. La prospérité n’est pas pour tout le monde, et des allocations sont versées aux indigents. Et quand, à l’époque hellénistique, qui débute à la fin du IVe siècle, le commerce est encore plus actif, les difficultés dues à cette concurrence et la paupérisation des paysans amorcent le déclin de la Grèce.

En Italie, l’évolution est similaire. L’essor économique commence au milieu du IVe siècle. Là aussi et pour les mêmes raisons, on va abandonner les céréales et produire, pour l’exportation, le vin et l’huile d’olive. La crise poussera les paysans à vendre leurs terres ; achetées par les riches, celles-ci deviendront les latifundia, qui seront cultivés avec négligence par leurs propriétaires. Il y eut de nouveau, sous le HautEmpire, durant deux siècles et demi, une période faste marquée par l’apogée du commerce et de la production agricole. Mais plus tard, une fois de plus, de graves déséquilibres vont se manifester. Découragés par la concurrence, les paysans grecs et italiens sont enclins à renoncer à toute culture ; les terres deviennent alors des pâturages, ou restent en friche. A partir du milieu du Ille siècle après J.-C. et sous le Bas-Empire, c’est l’effondrement, dû sans doute à des causes variées : sous-production agricole, inégalité, misère...

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Au Moyen-Age, l’évolution économique présente des phases assez semblables. Durant de longs siècles, l’économie est "domaniale" ; l’unité, comme ce fut le cas au néolithique, est le village, et l’autoconsommation locale y est prépondérante. C’est au Xle siècle que se produit le grand essor. Il semble que l’Occident ait connu alors une réelle prospérité ; s’il n’y eut pas de disparités trop importante, privilégiant certains pays par rapport à d’autres, il se peut que l’échange des surplus se soit effectué d’une façon à peu près équilibrée. Le tableau s’assombrit en France dès le milieu du Xllle siècle : les troubles sociaux se multiplient et des révoltes éclatent, dues à l’exploitation des déshérités et au poids excessif des impôts (2) ; au XIVe siècle, et pour bien des raisons, la situation est devenue très grave. Mais d’un autre côté, à la faveur du développement des grands échanges commerciaux, des fortunes immenses se sont constituées en certains pays, tant au XIVe siècle (marchands italiens) qu’au XVe (Jacques Coeur), et il y eut également quelques faillites retentissantes.

***

Je mentionnerai encore le cas des régions qui au début de l’ère industrielle ont été contraintes par la concurrence de réorganiser plus ou moins complètement leur économie. Les Alpes en sont un excellent exemple. Elles ont vécu pratiquement en économie fermée (autarcie globale) jusque vers 1850. Ultérieurement, en raison du développement des chemins de fer, les plaines, produisant à moindre coût, ont concurrencé l’agriculture et l’industrie locales. La région dut alors réorienter sa production pour s’adapter à ces conditions nouvelles (3).

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L’abondance, qui crée aujourd’hui aux entreprises comme au monde du travail d’inextricables problèmes - de débouchés et d’emplois - rend encore plus inacceptables, parce que plus absurdes, les conséquences d’un système échangiste. Mais la base commune à tous ces faits, présents et passés, est un désordre qui peut être expliqué en dernière analyse sur le plan des pouvoirs. Je consacrerai mon prochain article à ce problème des pouvoirs économiques, qui est fondamental.

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(1) Il apparait en particulier d’uneévolution économique : ainsi quand au XIIIe siècle, on mit un terme en France au défrichement des forêts, les hommes qui y étaient employés se trouvèrent sans emploi. On notera avec intérêt qu’il a été parfois la conséquence des progrès techniques, dès une époque où ceux-ci étaient fort modestes ; de peur de laisser les esclaves sans travail, l’empereur Vespasien préféra recourir à eux pour l’érection d’un obélisque, alors qu’un procédé mécanique lui avait été proposé.
(2) La société française de la seconde moitié du Xllle siècle nous est décrite comme "un monde dur, livré à l’argent, où les pauvres continuent de s’appauvrir et où les puissants écrasent les faibles".
(3) La gravité de ces situations pouvait à vrai dire être atténuée quand la solidarité nationale, comme cela eut lieu en Suisse et en Autriche, jouait en faveur d’une région déshéritée.

SOURCES
- Jean-Philippe Lévy, "L’économie antique" (Que sais-je ? n° 1155) 2ème édition 1969.
- Michel Austin et Pierre Vidal-Naquet "Économies et Sociétés en Grèce ancienne (Périodes archaïque et classique)" 2ème édition 1972.
- Guy Antonetti "L’économie médiévale" (Que sais-je n° 1606) 1975
- Gabrielle Demians d’Archimbaud "Le village médiéval" (La Recherche, décembre 1973)
- Paul Labal "Le siècle de SaintLouis" (Que sais-je n° 1481) 1972 - Paul Veyret "Les Alpes" (Que saisje n°  1463) 1972.

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Voici la traduction par Denis Bloud d’un article de Kerstin Killian publié sous le titre "Cinq mètres carrés de forêt tropicale pour une boulette de viande" par le journal "Aertze Zeitung".

La forêt pour quelques boulettes

par D. BLOUD, K. KILLIAN
avril 1989

Lorsque l’on est en ville et que l’on est débordé, qu’est-ce qui nous tombe dessus inopinément ? La faim ! Quoi de plus pratique que de regarder passer les gens dans un de ces restaurants-bars et de manger sur le pouce un hamburger ?

Mais avant que le client pressé avale sa boulette de viande américaine, il devrait prendre conscience de quelques corollaires. La demande croissante en hamburgers va de pair avec l’abattage de forêts tropicales, la désertification des sols et l’appauvrissement de multitudes humaines. "Pour une seule boulette de viande entre les deux moitiés d’un petit pain, il faut transformer cinq mètres carrés de forêt vierge en pâturage" explique Oliver Weilandt, du Bureau des Traditions Populaires à Francfort, organisation d’écologie centrée sur le Tiers-Monde et la restauration rapide (Fast Food), dans une interview avec la Revue des Médecins. "Sur une telle surface poussent en moyenne 50 jeunes arbres ou un arbre de 18 mètres de haut. Des centaines d’espèces d’insectes, de mousses, de champignons, de lézards, d’amphibiens et de mammifères supérieurs y ont leur espace vital."

Les usines à viande servent chaque jour leurs plats congelés à plus de 25 millions d’êtres humains. Toutes les 17 heures, s’ouvre quelque part dans le monde un nouveau restaurant McDonald ; dont un prochainement à Moscou même.
Pour les seuls McDonalds des EtatsUnis, 1000 tonnes de viande de boeuf sont transformées chaque jour en boulettes. L’industrie de la restauration rapide transforme plusieurs fois ce tonnage, car en plus du principal acteur du marché, McDonald, il existe de nombreuses chaines de restauration semblables. Très peu sont ceux qui connaissent le revers de la médaille de ce développement.
Weilandt ajoute : "Les fournisseurs de viande se trouvent principalement en Amérique Centrale et, pour obtenir des devises, détruisent les forêts humides et donc les bases mêmes de la vie de la population locale."

Prenons par exemple le Costa-Rica. Ce pays d’Amérique Centrale, encore appelé "la Suisse de l’Amérique" il y a quelques années, est devenu le pays le plus endetté du monde par habitant. En 1950, 72% du territoire du Costa-Rica, soit 51.000 kilomètres carrés, étaient recouverts de forêt. Aujourd’hui, la surface s’est rétrécie à 26%. Chaque année, 60.000 hectares de forêt sont déboisés. Les quatre cinquièmes des zones essartées sont exploités par des éleveurs de bétail qui livrent les carcasses aux chaines de hamburgers, des Etats-Unis principalement. Alors que la viande est vendue à l’étranger à des prix dérisoires, le marché intérieur connait des prix de détail usuraires. Les Costa-Riciens eux-mêmes commencent à éprouver les conséquences défavorables de ce pillage. Car là où la forêt humide a dû laisser place à d’immenses prairies, il ne reste plus, à la fin, que de la steppe. La forêt tropicale, symbole d’une fécondite inépuisable, est par elle-même un système auto-reproducteur. Les déchets végétaux sont décomposés par les bactéries puis sont remis en circulation dans le réseau vivant de la nature, sous forme d’engrais. Si les arbres sont abattus, ce circuit est rompu. Il ne reste plus qu’une mince couche d’humus, qui est lessivée assez rapidement. Au cours de la première année qui suit l’essartage, il faut un hectare de prairie pour qu’une tête de bétail mange normalement. Au bout de cinq ans, le sol est épuisé au point que chaque animal doit brouter cinq à sept hectares pour satisfaire son appétit. Il ne faut plus ensuite que trois à cinq autres années pour que le sol soit devenu définitivement stérile.
Les dégâts sont en effet irréparables. "L’on calcule que 680 millions de tonnes de terre fertile, dont 80% pour l’élevage du bétail, sont perdues" dit le fondateur du premier parti écologiste d’Amérique centrale, Alexander Bonilla Duran. Son bilan est effrayant : "Pour chaque kilo de viande exporté, le Costa Rica sacrifie 2,5 tonnes de la mince couche d’humus. "

Dans le journal "des amis consommateurs de McDonald", "Mäc-Press", l’usine se justifie en indiquant qu’en Allemagne Fédérale, seule la viande de boeufs élevés en Allemagne sera transformée en boulettes de hamburger. Mais ces animaux, qui sont accrochés au bout de 180 jours aux anneaux des abattoirs, ont besoin de fourrage. Et celui-ci est importé des pays en développement. Le besoin croissant en fourrage pour les éleveurs de bétail européens favorise l’intensification des monocultures. La forêt tropicale doit céder la place, non seulement aux troupeaux de boeufs, mais aussi aux champs toujours plus vastes qui doivent être exploités pour satisfaire les besoins en fourrage du monde occidental.

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L’affairisme

par P. HERDNER
avril 1989

Après les milliers d’articles de journaux et les centaines d’heures de radio ou de télévision consacrés aux "affaires", il peut paraitre assez présomptueux de notre part d’ajouter cette chronique au flot qui se déverse. D’autant plus que les choses sont loin d’être terminées au moment où nous écrivons. Pourtant nous essaierons ici de mettre l’accent sur des idées qui ont été peu développées ou qui ont pu échapper, au milieu de cette surabondance qui confine à la désinformation.

Définitions

Il nous semble de bonne méthode de commencer en rappelant quelques définitions du Larousse :
"...Affaire ; Tout ce qui est l’objet d’une occupation, qui concerne quelqu’un, qui lui convient ou lui cause des difficultés ; affaire importante, affaire d’argent. Entreprise commerciale ou industrielle : lancer, gérer une affaire.
Pluriel : activité commerciale, industrielle, financière ; être dans les affaires... homme, femme d’affaires.
Affairisme : tendance à tout subordonner aux affaires d’argent.
Affairiste : homme ou femme d’affaires peu scrupuleux.."

Notons seulement pour l’instant qu’en bon français, affaire désigne des activités, honorables ou non, et que ses dérivés tendent vers le péjoratif.

"..Initiation ; action de donner à quelqu’un la connaissance de certaines choses qu’il ignorait. Dans les sociétés non industrielles, ensemble de rites, de sélection ou de recrutement de privilégiés en vue de les introduire dans un groupe fermé comme une classe d’âge, une catégorie sociale, etc... aujourd’hui ensemble de cérémonies introduisant une personne dans des sociétés secrètes.
Initié : qui a reçu une initiation, instruit d’un secret, d’un art..." Ainsi serait coupable de délit d’initié celui qui aurait reçu une formation et serait détenteur d’un secret qu’il utiliserait mal. Ce délinquant se servirait donc par exemple d’informations non publiques pour acheter ou vendre des valeurs boursières.
C’est à peu près la définition de la loi française. Par contre, aux EtatsUnis, on semble privilégier la manière délictueuse dont la nouvelle aurait été obtenue, plutôt que son utilisation. C’est qu’en effet, le fonctionnement même du marché suppose qu’il existe des opérateurs mieux informés ou plus intelligents ( ?) ou plus intuitifs que d’autres pour acheter à temps, c’est-à-dire au plus bas et revendre au plus haut.
L’on voit bien déjà la menace se préciser : ce jeu ne serait-il pas intrinsèquement pervers donc néfaste et même parfois criminel, par nature ? Car enfin, dans la position américaine, il y a une faille : et si les informations dont il s’agit n’avaient été ni volées, ni extorquées ? Où sont les affaires et les affairistes ?

Internationalisme

Les Français seraient-ils plus malhonnêtes que d’autres ? Leurs institutions seraient-elles des passoires dont se joueraient les délinquants en col blanc ? C’est ce qu’une certaine politique voudrait accréditer. Pour de bonnes raisons. D’abord beaucoup d’ultra libéraux, des deux côtés de la Manche ou de l’ Océan qui n’ont jamais admis qu’un parti dit socialiste, même mou, parvienne au pouvoir, aimeraient bien le discréditer. Dans son éditorial des 20-21 janvier, le "Wall Street Journal" s’inquiète que les "jeunes radicaux de la SEC aiguillonnés par des hommes clés du Congrès qui courent à travers le monde tout en déstabilisant des gouvernements amis" aient mis en péril les relations franco-américaines. L’on peut donc se demander si le coup ne vient pas principalement des EtatsUnis. En ce cas, il aurait manqué son objectif, car l’opinion publique ne semble pas faire porter sa désapprobation sur un parti plutôt que sur un autre. D’autres, surtout en France, essaient de nous faire croire que l’économie mixte, en fait pas entièrement capitaliste, serait en cause. Personne n’en croit rien. La seule différence entre la privatisation et le délit d’initié qui atteint des personnes proches du P.S. est que dans le premier cas, le cadeau est direct.
Il faut aussi regarder ailleurs : au Japon, Recuit-Cosmos qui a entrainé la démission du Ministre des finances, M. Miyazawa et a éclaboussé toute la classe politique ; en Suisse, Shakarchi qui a provoqué la démission du Ministre fédéral de la Justice, Mme Kopp ; en Grèce, affaire Koskotas ; aux Etats-Unis mêmes où les affaires se sont multipliées ces dernières années : Boesky, Levine, Siegel, Wigton et où elles ont mis en cause non seulement ces financiers, idoles de Wall Street, mais aussi leurs firmes de courtage ellesmêmes : Drexel Burnham Lambert et Kidder Peabody auparavant au-dessus de tout soupçon. Le mal est donc profond et, comme le chômage, il atteint tous les pays capitalistes. "lis ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés "(La Fontaine). Ceux qui essaient de démolir le socialisme à travers certains hommes qui ont pu faillir, feraient bien de se méfier. Et si l’opinion découvrait que c’est aussi le système qui est en cause et se convainquait qu’il faut en changer ?

Les fausses solutions

La sortie du système des prix-salaires-profits étant impensable pour certains horrifiés par une telle perspective qui leur est proprement inimaginable, il faut bien rechercher des solutions boiteuses ou seulement retardatrices. ".. L’argent avant même d’être corrupteur est l’instrument indispensable de toute économie d’échange, c’est-à-dire de toute économie capitaliste et progressive,.." écrit Paul Fabra Sauf sur le dernier adjectif, nous sommes bien d’accord.
Le Président de la République trouve les mêmes accents pour qualifier l’argent de poche, suspect, baladeur, corrupteur, spéculatif . Il feint de nous faire croire à une découverte et essaie de nous assurer qu’il n’est pas responsable des agissements de ses amis. C’est vrai, mais ces derniers auraient-ils été impliqués dans les affaires s’ils n’étaient connus comme des proches ? Les relations ont toujours été à l’origine des bénéfices en Bourse. Elles ne sont ni plus ni moins coupables venant de la droite ou de la gauche. Le Président et les responsables du P.S. en abandonnant leur promesse de rupture avec le capitalisme ont choisi les turpitudes qui les assaillent maintenant.
La plupart des pays européens se sont dotés d’agences gouvernementales ou bancaires en vue de contrôler les marchés. Aux Etats-Unis, la Securities Exchange Commission (SEC) est un organisme indépendant qui rend compte au Congrès. Le pouvoir de sanction de ces institutions est faible et en général les dossiers les plus brûlants sont mis dans les mains des autorités de justice qui sont peu formées sur ces questions . Sur douze affaires, dont six délits d’initiés, transmises au Parquet par la Commission des Opérations de Bourse (COB) entre novembre 1983 et janvier 1988, deux ont été classées sans suite et pour les autres, des enquêtes préliminaires ou informations sont en cours . "..Personne, jusqu’à ce jour, n’a été condamné devant une juridiction américaine pour le seul délit d’initié proprement dit..". Les preuves de délit s’évanouissent d’ailleurs dans les paradis financiers lointains comme les îles Caïmans et Anguilla ou proches comme le Luxembourg, le Lichtenstein et la Suisse.
Pierre Bérégovoy envisage d’accroitre les pouvoirs de la COB en lui donnant notamment la possibilité d’ester en justice directement. Mais le délit d’initié, punissable selon une loi de décembre 1970, modifiée le 22 décembre 1988, n’entraine qu’une amende de 6.000 F. à 5 MF ou une peine de prison de deux mois à deux ans. Encore que les sanctions maximales n’aient, à notre connaissance , jamais été infligées, elles sont trop faibles pour être dissuasives en face des possibilités de gain. En fait , les opérations d’initiés sont commises de manière permanente et ceux qui les commettent échappent en général aux sanctions. Aggraver celles-ci n’y changerait rien.
Admettre ce que l’on ne peut empêcher
La question reste lancinante : est-ce que le mécanisme boursier lui-même ne suppose pas des opérateurs plus ou moins bien informés ? On peut en effet se demander si, dans ces conditions, l’information privilégiée est bien un délit. Dans un système ultra libéral, ce crime n’en serait plus un et, au contraire, il pourrait être toléré, admis et même encouragé. Ainsi, le nombre des OPA étant appelé à augmenter en même temps que la restructuration de l’industrie européenne, celles-ci pourraient continuer à doper les valeurs mobilières. François Mitterand met "en garde les Français contre la manie des OPA, le gangstérisme et la loi du plus fort’ : On voit là réapparaitre le nationalisme et le protectionnisme qui touchent tous les pays lorsque les entreprises importantes sont menacées par des capitaux dits étrangers. Même la Belgique et surtout la Grande-Bretagne soi-disant libérales, réagissent ainsi. Si les opérations d’initiés étaient peu ou pas réglementées, le marché serait plus efficace et plus juste puisque les cours reflèteraient toutes les informations publiques ou confidentielles, explique un professeur d’économie. Certains pensent que ce serait aux sociétés elles-mêmes de fixer le règle du jeu. Elles pourraient même communiquer à leurs employés des éléments plus ou moins secrets et leur permettre d’en profiter. Mais d’autres affirment que cela réduirait la rentabilité exigée par les actionnaires..
En fait, que ce soit pour les opérateurs ou pour ceux qui sont ou seraient censés les surveiller, l’idéal serait la constitution d’un logiciel informatique permettant de suivre "en temps réel" toutes les données sur l’évolution des marchés. Ce système est en cours de constitution à Wall Street. Attention alors, n’a-t-on pas déjà accusé les ordinateurs d’avoir contribué à amplifier le krach d’octobre 1987 ?

Financement de la politique

Toutes les manoeuvres plus ou moins frauduleuses n’ont pas principalement pour objet, au moins en France, l’enrichissement personnel des individus. Nous ne le répéterons jamais assez, le financement des partis reste caché. Tous les grands scandales, depuis le trafic des piastres jusqu’à l’affaire Luchaire, de la mort de Boulin à celle de Fontanet, des diamants aux avions renifleurs, pour ne parler que de l’après-guerre, sont liés au coût de plus en plus élevé des partis. Au cours de la dernière campagne présidentielle, il a été dépensé plusieurs dizaines de milliards de francs. Où ont-ils été pris ? Sans parler des élections législatives, cantonales et municipales. Le fonctionnement normal des partis :
paie des permanents, organisation des congrès, des grandes réunions publiques, administration, courrier, déplacements, etc.. coûte très cher. Mais ce qui dépasse tout et pourrit tout, c’est la publicité : affiches, émissions payées, tracts, journaux de toutes sortes, sont ruineux. L’argent de la politique comme celui de la télévision, se retrouve en grande partie dans la poche des publicitaires et à l’actif des agences de publicité. Voilà les vrais corrupteurs. La dernière loi sur le financement des partis ne couvre que les législative et présidentielle. Elle assure la transparence de certaines dépenses mais ne fixe pas de plafond ! Quant aux dépenses des municipales, il faut bien les payer par des fausses factures, voir celles du sud-est, ou les 5% que les adjudicataires des travaux versent couramment aux édiles de tous les partis comme dans une vulgaire contrée du tiers-monde. Ces besoins d’argent obligent les hommes politiques à adopter les méthodes et à fréquenter les spécialistes : pas ceux du centre, mais ceux du milieu.
Bien entendu, une monnaie qui s’éteindrait au premier achat ne pourrait être salie. En attendant, François Mitterand et Pierre Bérégovoy s’échinent à sauver le "capitalisme populaire" cher à Edouard Balladur et à Guy Sorman. Nous commencerions à y croire si les vrais délinquants étaient condamnés, en admettant qu’ils soient découverts, à des peines aussi sévères que celles infligées aux cambrioleurs de haut vol. En tenant compte que ces derniers gagnent peut-être autant, mais risquent souvent leur vie. Et maintenant, répétons avec Victor Hugo, dans Ruy Blas :
"..Bon appétit, Messieurs ! ô ministres intègres
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison.."

Il faut moraliser la Bourse, parait-il, celà ne vous rappelle-t-il pas ceux qui prétendaient et prétendent encore moraliser la guerre ?

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Afrique : Réalités du passé, Rêves de paix

par M.-L. DUBOIN
avril 1989

"Quiconque a beaucoup voyagé peut avoir beaucoup retenu"... Et aussi beaucoup réfléchi. C’est le cas de Pierre PEIGNON, qui nous fait profité de son expérience dans un livre passionnant : "La voie Africaine".
Passionnant par le récit , très agréable à lire , de ses voyages en Afrique, de Dakar à Abéché et d’Oran à Yaoundé, et la peinture d’une époque révolue. Mais passionnant aussi par son message spirituel pour "une vraie politique de rechange digne de la France et tournée vers l’avenir du monde"... enfin débarrassé du carcan monétaire. Citons-le :
Le socialisme-marxiste requiert l’abondance, il ne peut l’atteindre et il en meurt. Le libéralisme capitaliste produit l’abondance, mais, incapable de la distribuer, il en meurt également.
Ces deux impasses, tragiques par leurs conséquences, de la science économique matérialiste , ne peuvent être franchies que dans un socialisme personnaliste.
Ce ne sera que dans la liberté et la fraternité des rapports humains, le respect de l’égalité spirituelle des personnes, mais aussi des inégalités et des différences naturelles de leurs vocations et aptitudes. Cellesci doivent pouvoir s’épanouir librement pour le bien commun, dans l’économie comme dans les autres activités utiles... L’effondrement de l’antique système monétaire mercantile, auquel nous assistons, doit nous conduire à des formules plus humaines que réclament à la fois la morale et l’économie. ...Laissons les classiques à leurs classes aux fenêtres fermées, dans leur air confiné, et allons aux réalités humaines de notre époque... Une recherche sur "le chemin de la distribution".

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Lectures

Comment l’orientation du monde a basculé , il y a entre 5000 et 3000 ans, à partir du Moyen-Orient, et les conséquences (politiques, écologiques, économiques, éthiques) qui mettent aujourd’hui ce monde en péril, c’est entre beaucoup d’autres choses, la somme des recherches que nous livre S.BLAISE, dans son ouvrage :

Le rapt des origines ou le meurtre de la mère

par A. CHIFFON
avril 1989

Le rapt du sacré par les hommes, réalisé à travers un matricide historique, politico- symbolique, quotidiennement reconduit depuis des siècles, se révèle être le rapt des Origines. Origine de la création du monde qu’un dieu mâle s’approprie - la première sacralité féminine évincée -Origine de l’humanité- la femme-mère niée, supplantée par le père -Origine de la culture- le féminin rejeté du côté de la nature.
Par l’entremise de ce putsch religieux l’homme a détourné à son profit la relation au surnaturel, à l’Ancêtre, jusque là médiatisé par la mère et incarnée dans l’enfant. Le divin devient principe fondamental d’un pouvoir discriminatoire à l’égard des femmes : le pouvoir patriarcal . Elles y perdent leur liberté, leur identité culturelle, leur solidarité, leur pouvoir économique et politique.

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