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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 855 - avril 1987

 

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N° 855 - avril 1987

LE S.I.D.A : Comment et pourquoi il veulent nous le filer à tous !   (Afficher article seul)

Chirac et l’embauche des jeunes   (Afficher article seul)

L’emploi : d’autres réponses   (Afficher article seul)

Le fric, toujours le fric   (Afficher article seul)

Encore le fric   (Afficher article seul)

L’abondancisme et l’essentiel   (Afficher article seul)

Flexibilité et sécurité   (Afficher article seul)

Un budget national alternatif pour le Danemark   (Afficher article seul)

Les beautés du libéralisme   (Afficher article seul)

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LE S.I.D.A : Comment et pourquoi il veulent nous le filer à tous !

par J.-P. MON
avril 1987

TOUT d’abord "ils", ce sont les soi-disant libéraux, la bande à Léo, Giscard, Barre, Chirac ... et même certains socialistes. C’est en effet sous le gouvernement socialiste que ça a commencé avec les efforts déployés pour réhabiliter le profit et l’entreprise, efforts bien relayés par les médias sous le thème "enfin les socialistes deviennent réalistes : ils abandonnent la langue de bois". Ah ! les bonnes langues de vipères ! Mais après tout, les socialistes étaient un peu naïfs et leurs conseillers économiques formés dans les mêmes écoles et imprégnés des mêmes théories désuètes que les économistes de droite. Confiance aveugle des uns et des autres dans les doctrines enseignées telles que : les profits des entreprises font les investissements d’aujourd’hui et les emplois de demain ! Il n’y a qu’à voir ce que ça donne : les profits des entreprises augmentent bien, mais la plupart préfèrent jouer en Bourse ou spéculer (on appelle ça entre gens de bonne compagnie "gérer les risques de change") car cela rapporte plus que de fabriquer en abondance des produits que l’on ne peut vendre par manque de demande solvable. Comme il faut cependant produire à plus bas prix possible pour continuer à exister en tant qu’entreprise, on investit un peu pour rester compétitif, mais comme on n’est pas complètement stupide, on investit dans les techniques les plus performantes, celles qui économisent de la main-d’oeuvre. Etonnez-vous après ça que le chômage continue d’augmenter !
Cette tendance à jouer ses profits en bourse, c’est une des premières manifestations du SIDA !
Avec l’arrivée au pouvoir des soi-disant "libéraux", c’est le déchaînement : développement du "capitalisme populaire" avec les privatisations de Saint-Gobain et Paribas et le matracage publicitaire qui les a précédées ; intoxication permanente sur les chaînes de radio périphériques (écoutez, par exemple, si vous en avez la patience, ce qui suit le bulletin d’information de 22 h 30 sur Europe N° 1). Même France-Inter n’échappe pas à l’ambiance avec la chronique "Votre argent" de G. Milesi. N’oublions pas la glorification des "raiders", ces brillants jeunes gens qui travaillent jours et nuits pour les grosses maisons de changes et gagnent des fortunes colossales en quelques mois (remarquez qu’ils travaillent tellement qu’ils n’ont pas le temps d’en profiter ; l’infarctus les guette..). Mais le pire n’est certainement pas encore arrivé : les télés privées n’en sont qu’à leurs débuts ! La presse écrite n’est pas en reste : tous les quotidiens ou hebdomadaires ont leur supplément financier. Même "le Monde" s’y est mis avec "le Monde des Affaires" dont la lecture est d’ailleurs très instructive on y apprend dans le numéro du 14 mars que : "en janvier dernier, plus de 8 200 clubs d’investissement d’écoliers et lycéens ont participé au concours boursier, "les Masters de l’économie", organisé parles banques régionales du groupe CIC. 1 500 élèves finalistes se sont retrouvés au "Zénith" pour se disputer "l’honneur suprême" d’un voyage à New-York, Saint des Saints de la finance". Bien entendu, on les fera s’extasier sur Wall-Street et le merveilleux indice Dow Jones qui ne cesse de monter malgré les piètres performances de l’économie américaine qui, pour essayer de survivre, cherche des noises à la Communauté européenne, par Reagan interposé, au nom du libéralisme économique, bien sûr ! De ce côté-ci de l’océan, l’industrie ne va pas bien non plus, paraît-il, mais la Bourse a augmenté de 320 % en quatre ans. Qui donc disait que la Bourse reflétait la santé économique d’une nation ? Je me souviens du triste M. Flornoy, alors président de la compagnie des agents de change, qui se lamentait sentencieusement à ce sujet un soir de mal 1981, après l’élection de Mitterrand à la présidence de la République : la confiance était partie, la Bourse allait s’effondrer ! C’était pourtant un expert. Il est toujours aussi triste, car il faut faire sérieux, et il est toujours aussi expert. Je suis sûr qu’il peut vous expliquer pourquoi la Bourse monte, bien que la santé économique du pays ne soit pas bonne. Et les experts comme Flornoy sont légion parmi les chroniqueurs économiques et financiers des médias. Force nous est de reconnaître qu’ils remportent de gros succès dans la propagation du SIDA puisque l’on comptait en France, fin 1986, plus de 7 millions de porteurs.

Mais pour que ça dure, il faut conditionner les gens (leur donner le SIDA) dès leur plus tendre enfance. C’est ce à quoi s’emploient, avec succès, hélas, les banques et les médias qu’elles contrôlent : savez-vous que le président des "Butineurs", le plus jeune club d’investissement de France, qui réunit à Burbure (Pas-de-Calais) des gamins de onze ans et moins, sous la houlette du Crédit Mutuel Artois-Picardie, n’a que huit ans ? Et ce n’est pas un cas isolé  !

Mais, me direz-vous, pourquoi vouloir donner le SIDA à tout le monde ? C’est bien simple : pour convaincre le plus de gens possible de la pérennité des lois économiques et monétaires, en les impliquant dans la pratique de la Bourse. Après quoi, il sera plus aisé de les convaincre de la nécessité de la rigueur pour relancer les profits, etc... En effet, il ne fait guère de doute que les petits investisseurs, les "capitalistes du peuple", comme les appelle Balladur, qui ne disposent pas de beaucoup d’économies, se retireront vite de la Bourse dès qu’ils entreverront la possibilité d’un petit bénéfice, abandonnant ainsi leurs actions aux mains des gros actionnaires, qui sont les vrais "patrons" du pays. (C’est ce qui s’est déjà passé en Grande-Bretagne, où le nombre des actionnaires de British Télécom a diminué de près de la moitié en dix-huit mois). Et voilà le capitalisme sauvé, pensent-ils !

Mais je parle, je parle et je m’aperçois que je ne vous ai pas dit ce qu’était le SIDA. Au cas où vous ne l’auriez pas deviné, il s’agit du "Syndrome Irrésistible de l’Argent".

L’autre SIDA se porte bien aussi, merci, et il ne fait pas que des malheureux. Il constitue un marché juteux pour les fabricants de latex et les gros laboratoires pharmaceutiques qui se livrent une guerre sans merci pour s’assurer l’exclusivité du marché. Pensez-y en choisissant vos actions en Bourse !

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Chirac et l’embauche des jeunes

par A. PRIME
avril 1987

CHIRAC et son gouvernement ne manquent pas de toupet  ; ils claironnent "à fin décembre 1986, 838 697 jeunes ont bénéficié du plan pour l’emploi depuis mai". Il ne faut pas oublier qu’à ces embauches sont attachés 25, 50 et même 100% d’exonération des charges sociales selon les catégories (stages d’initiation à la vie professionnelle, contrats d’adaptation, de qualification, etc...)
Or, depuis mars, le nombre de chômeurs a augmenté de 120 000. Cela veut dire qu’à nombre d’emplois constants - ce qui est vraisemblable -, et en admettant - ce qui est optimiste - que 200 à 300 000 travailleurs aient pris leur retraite normalement, 600 à 700 000 jeunes ont remplacé des travailleurs plus âgés partis d’eux-mêmes ou le plus souvent licenciés. C’est ce que traduisent les dernières statistiques qui montrent que le chômage a régressé chez les jeunes et augmenté chez les moins jeunes.

Bien entendu, nous serions les premiers à nous réjouir de l’embauche des jeunes, quel que soit le gouvernement. Mais il ne faut pas être dupe de la manoeuvre Chirac. Souvenons-nous de la revendication des patrons avant mars 86 "Donnez-nous l’autorisation de licencier (par prudence, on usait plutôt de l’euphémisme "flexibilité de l’emploi") et nous embaucherons 363 000 jeunes, ce chiffre précis n’ayant d’autre but que de "faire sérieux".
Ils ont plus que doublé leurs "espérances". Quel succès, quel dévouement à la cause des jeunes  ! En fait, ils ont remplacé la plupart du temps des travailleurs sans grande qualification par des jeunes à des salaires beaucoup plus faibles et exonérés, en partie ou totalement, de charges sociales. (Je connais personnellement de nombreux cas). C’est cette situation qu’un journaliste a caractérisée d’une formule lapidaire : "On a chassé le père pour embaucher le fils au rabais".

Il serait instructif de pouvoir recenser les emplois valorisants occupés par ces quelque 800 000 jeunes : le bilan serait plutôt édifiant. En attendant, pour les entreprises, "c’est tout bénéfice" comme on dit. Par contre, pour la Sécurité Sociale, c’est un autre problème : M. Seguin va encore nous annoncer des déficits "désastreux" sans en donner les vraies raisons : on en profitera pour continuer à rogner la couverture sociale. A la Sécu ellemême, vous avez pu le lire dans la presse en janvier, on annonce qu’il y a 23 à 28 000 emplois à supprimer sur 75 000 postes.

Ce qui est sûr, c’est que ces deux mesures conjuguées - liberté de licencier et embaucher des jeunes - ne feront pas reculer le chômage, au contraire ; elles ne feront que déplacer les précarités des jeunes sur leurs aînés. Et nous verrons de plus en plus de drames comme ceux qu’on a bien voulu nous montrer à la télé pendant les grands froids  : par exemple, un ingénieur chimiste d’une cinquantaine d’années qui n’a pu retrouver de travail, ne peut plus payer de loyer et se retrouve nourri et logé dans un centre caritatif. La honte d’une société qui, dans le même temps, salue les exploits de chirurgiens capables d’assurer la survie d’un nouveau-né par la greffe d’un coeur. Quel décalage ! Quel procès ! Quelle condamnation !

Ça sent la décadence d’un régime. Encore heureux que Chirac, après ses scandaleuses déclarations sur "les privilégiés qui ont la chance d’avoir un emploi assuré" il oublie que le droit au travail est inscrit dans la Constitution), n’ait pas lancé à l’adresse des miséreux sans salaire, sans logis "s’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche". Mais pour ceux-là, il est vrai qu’il compte sur les restos du coeur, l’Abbé Pierre, bref, la charité publique. Et puis, on peut espérer qu’il priera pour eux. N’a-t-il pas tenu à préciser dans l’émission "autoportraits" : "je vais à la messe le dimanche, chaque fois que je le peux".

SALAIRES ET INFLATION

Petits machiavels, Chirac et Balladur, non contents de tromper l’opinion sur le chômage, sur les résultats du commerce extérieur (seulement 500 petits millions positifs en 1986 malgré une masse de 90 milliards de gains dus à la baisse conjuguée du pétrole et du dollar), mentent effrontément en prétendant que l’augmentation des salaires est automatiquement génératrice d’inflation. Même en économie de marché, il suffit que l’augmentation des biens disponibles corresponde à l’augmentation de la masse monétaire pour que l’accroissement du pouvoir d’achat se fasse sans risque d’inflation.
A preuve, la RFA à laquelle nos gouvernants se réfèrent quand cela sert leur démagogie. Par contre, sur ce qui suit, motus. Le syndicat de la fonction publique et des transports (OCTV, 1,2 millions d’adhérents) a obtenu, en 1986, pour 4 200 000 employés, une augmentation de salaire de 3,5%, alors que l’inflation est négative. Pour 1987, le syndicat demande 6% pour une inflation prévisionnelle de 1%.
Les Allemands, pragmatiques, efficaces, n’ont pas hésité à relancer la consommation intérieure... sans relancer l’inflation. C’est que les exportations n’ont augmenté que de 1% en volume et si la balance commerciale affiche des résultats positifs si importants, c’est que d’une part, le mark s’est fortement apprécié et que d’autre part, les Allemands ont su, eux mettre à profit la baisse dollar-pétrole.
En France, par contre, avec le retour d’une droite dure et archaïque, revancharde, on veut que la croissance, environ 2 %, ne profite qu’aux plus riches : cadres supérieurs (augmentations. "promotionnelles", intéressements aux bénéfices...), industriels, gros commerçants, professions libérales*.

Le gouvernement Chirac consacre - et aggrave - le caractère dual de la société. En effet, si l’augmentation des richesses est de 2 %, si le pouvoir d’achat des travailleurs qui représentent la plus grande masse est en baisse, et si, enfin, le nombre des "exclus" à faibles ou très faibles ressources augmente, il est clair que ce sont les plus riches, les vrais "nantis" (pas ceux de MM. Barre et Chirac) qui se partagent les 2 % de croissance globale : c’est-à-dire que certains auront 3, 5, 10 % en plus. Savez-vous que le traitement octroyé aux membres de la CNCL est de 50 000 F par mois ?
En outre, en France, à progrès technique égal avec les autres pays industrialisés, le nombre des chômeurs risque de croître plus rapidement ; en effet, la plupart des industriels français jamais satisfaits des cadeaux que leur ont fait aussi bien la gauche que la droite *sont incapables de faire leur métier de patrons dans le monde capitaliste, notamment à l’exportation. Depuis mars 86, la balance commerciale industrielle s’effondre, passant d’un excédent mensuel de 8 à 9 milliards sous la gauche, à 2 milliards voire zéro, sous la droite. La dévaluation que s’est empressé de faire Chirac en arrivant au pouvoir n’a donc strictement servi à rien. Même Giscard - c’est peut-être de bonne guerre, mais ça n’en est pas moins vrai - s’alarme : "Le commerce extérieur de la France est en voie d’effondrement. Ce très grave problème a pour cause le quasi désastre de nos échanges industriels... Non seulement nos prix ne sont plus compétitifs, mais nos produits eux-mêmes ne le sont plus". Quelle condamnation sur toute la ligne !
Les industriels vont-ils enfin faire un effort ? On peut en douter, car, comme le remarque F. de Closets dans une interview au Nouvel Obs  : "Ce qui m’inquiète, c’est que la rentabilité du secteur financier soit supérieure à celle du secteur industriel". La Bourse, oui, les investissements, plus tard !
En fait, la France avait tenu longtemps un rang non négligeable à l’exportation, grâce à ses marchés privilégiés avec ses ex-colonies. Mais ces marchés sont grignotés par les Japonais et les Allemands. Comme nos producteurs, tous secteurs confondus, manquent d’agressivité - même nos gouvernants actuels déplorent leur "frilosité" (sic) - c’est le déclin assuré. Alors, solution de facilité, on rogne sur les salaires, on gagne du temps... et de l’argent. Demain ? On verra bien.

* Voir GR n° 854, page 3, "des chiffres".

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L’emploi : d’autres réponses

avril 1987

C’EST sous ce titre qui nous interpelle, que Gérard Donnadieu publie dans la revue des Ingénieurs Arts et Métiers de juin 1986 une chronique à laquelle nous avons fait une brève allusion dans notre numéro de novembre 1986.
Nous y revenons car le corps des gadz’arts dans son ensemble était très conformiste économiquement, à quelques exceptions près et il a été longtemps réticent devant nos idées. Il y a seulement trois décennies que le président de l’association des anciens élèves refusait au M.F.A. (*) de Jacques Duboin la location de sa salle de l’avenue d’Iéna à Paris pour y tenir l’une de ses grandes réunions jugée, peut-être, trop contestataire. A travers les citations extraites de cet article l’on pourra juger de l’évolution accomplie.
G. Donnadieu constate d’entrée :
"Plutôt que d’accuser le gouvernement, les entreprises, les syndicats... de ne pas gagner la bataille du chômage, il nous faut désormais admettre que ce dernier n’est pas un accident passager et que si le travail engendre la production, il engendre aussi, avec le progrès incessant des techniques, le nontravail. Un éminent théologien chrétien, qui a beaucoup réfléchi et écrit sur l’activité humaine, Bruno Chenu, dit à ce sujet "Nous avons eu une société qui a été entièrement commandée par le travail comme finalité. Il faut envisager une société où le non-travail ait sa place, non comme un trou à boucher, une faille, mais comme une valeur positive à éduquer".
Après avoir rendu hommage à son "illustre maître François Perroux", l’auteur attire l’attention sur les dangers de la société duale, ferment de révolte pour l’avenir. II lui oppose la société plurale
"...Celle où chacun pourra occuper successivement plusieurs types d’emploi ou d’activité, où des emplois pourront être partagés entre plusieurs personnes, où les sources de revenu seront diversifiées et pas uniquement liées au seul travail marchand".
Son analyse rejoint la nôtre concernant l’automatisation de la production et sa conséquence sur le travail et le revenu. Nous lui reprocherons seulement de se placer au conditionnel au lieu du présent
"...Si un jour, la majeure part de la production nationale devait être réalisée par des entreprises entièrement robotisées, la distribution de la richesse ainsi produite nepourrait plus cheminer par la seule voie d’un pouvoir d’achat distribué à des salariés devenus quasi inexistants. Il faudrait donc inventer d’autres règles de distribution qui soient équitables, motivantes et n’engendrent pas les cohortes d’assistés. Faute de quoi, on risquerait de trouver des robots au chômage face à des consommateurs insolvables...".
Donc : "Repenser la relation travail/revenu apparaît ainsi comme une exigence économique, avant même d’être un impératif moral. Cela suppose, dans un premier temps, de rompre la liaison qui existe dans les sociétés industrielles fortement monétarisées comme la nôtre entre travail et revenu..."
Il ajoute une remarque judicieuse en corrélation avec la nouvelle tendance syndicale à mettre l’accent, dans leur revendication, sur la qualité de la vie
"...Simultanément, les nouveaux biens de consommation offerts sur le marché (Hi-Fi, magnétoscopes, ordinateurs domestiques...), incorporent de plus en plus d’intelligence et exigent, pour en jouir convenablement, des temps d’usage de plus en plus longs. Comment envisager alors qu’ils puissent se diffuser massivement si les consommateurs potentiels ne disposent pas à la fois d’assez de temps de loisir et de revenu  ?..."
Il en vient à la notion de revenu social minimum qu’il présente comme la créance due par la communauté à chacun de ses membres ; puis à celle de l’impôt négatif.
G. Donnadieu conçoit ces distributions comme étant dues lorsque c’est possible, en contrepartie d’activités qui ne sont actuellement pas rémunérées (soins aux enfants ou aux personnes âgées, bénévolat associatif, volontariats divers à tendance culturelle ou militante et même T.U.C. généralisés). Il n’écrit pas "service social" mais l’idée est la même, avec la nuance que cette solution intéresserait seulement : "...une fraction notable de la population active, fraction susceptible de varier en fonction de la conjoncture économique".
L’ingénieur-économiste propose donc une organisation du travail partagée en activités
- marchandes classiques,
- de formation, permettant les recyclages indispensables,
- productrices d’utilité sociale non marchande,
- de culture et d’expression de soi.
Une large initiative personnelle serait laissée à chacun. "Le rôle des responsables publics étant de mettre en place, après négociation, des mécanismes régulateurs... dans le cadre des orientations économiques de la nation et des entreprises..."
Il attire l’attention sur l’intérêt qu’a le pays à disposer d’hommes cultivés, pour une production marchande de haut niveau technologique et conclut sur l’efficacité économique de la culture.
Cette étude a suscité parmi les gadz’arts des réactions écrites dont la revue fait état dans ses deux numéros de la fin d’année 1986. M. Valdelièvre ancien "directeur de l’encadrement" a collaboré, écrit-il, "avec un fervent de l’économie distributive sortie du cerveau de Jacques Duboin, et dont le principal défaut est de postuler un Homme Bon cher à J.J. Rousseau". Ce correspondant préfère l’école "créditiste" : Cliffort Hugh Douglas et son "vulgarisateur Louis Even". Donnadieu lui répond notamment :
"...Ce n’est pas la première fois que l’on me signale des convergences entre mon approche et celle du mouvement abondanciste de Jacques Duboin. Par contre, j’ignore tout des travaux de C.H. Douglas et de Louis Even. Sur le fond, je partage ton appréciation sur la malfaisance des orthodoxies en économie. Elles sont des machineries à empêcher de penser et de créer. Deux orthodoxies, la libérale et la marxiste, se partagent ainsi depuis un siècle l’empire des esprits. Le beau résultat ! A l’Est, le goulag ; en Occident, le chômage et l’exclusion sociale..."
R. Filhol, un autre correspondant, pose la question du financement. Donnadieu admet la difficulté, mais assure que le volume à dégager n’excéderait pas tellement les "200 milliards de francs actuellement consacrés aux chômeurs... pour les entretenir "dans l’oisiveté". Ensuite, ses propositions auraient pour effet de faire disparaître les faux chômeurs, et, enfin, le montant global resterait d’un poids acceptable pour le pays.
"Certes, remarqua-t-il, cela ne va pas dans le sens de la baisse des prélèvements obligatoires et du désengagement public, thème tellement à la mode actuellement. Mais pourra-t-on tolérer encore longtemps que la relative sécurité d’emploi de vingt millions d’actifs soit payée par l’exclusion de trois millions de chômeurs dont 25 de jeunes ?".
Toujours dans le courrier publié, J. Marchand, un autre ingénieur, fait en soixante lignes, un excellent rappel des thèses de Jacques Duboin que nous ne donnerons pas ici puisqu’elles sont résumées à la page 15. , Donnadieu, en réponse, se déclare partisan d’une économie distributive ’’à minima"  ; il s’interroge, en deux points principaux, sur nos idées la définition des besoins et le rôle de la monnaie.
Nous réservant d’y revenir plus longuement, nous ne pouvons pas manquer de répliquer seulement à Donnadieu et à M. Valdelièvre :
1. Nous ne sommes pas des idéalistes postulant un homme bon et des utopistes. Les irréalistes sont ceux qui croient que le régime économique capitaliste peut survivre en accumulant sur lui et sur nous, les menaces effroyables du surarmement classique et atomique, de la faim dans le tiers-monde, de la criminalité, du terrorisme et du chômage.
Ceux qui estiment que le profit, moteur du système, peut être recherché alors que l’abondance, même potentielle, de la production, le fait disparaître. Les propositions de Donnadieu ne règlent pas cela.
2. L’ensemble des besoins satisfaits en économie distributive seront évidemment limités à la production possible en égard au temps et au travail que les citoyens auront décidé de lui consacrer. Elle sera considérable, bénéficiant des progrès techniques énormes récents, présents à venir. Elle permettra l’instauration d’un revenu social maximal, comme l’indique J. Marchand, et non de satisfaire uniquement des besoins solvables.
3. La monnaie uniquement comptable que craint Donnadieu permettra aussi, par sa répartition enregistrée électroniquement, d’orienter la production future et sera émise en fonction de cette production. Les deux autres rôles que cite l’auteur de la chronique mesure de la valeur et réserve de pouvoir d’achat sont-ils remplis par la monnaie actuelle dont les variations erratiques reviendraient à mesurer une longueur avec un mètre-étalon en caoutchouc ? Ils seront, au contraire, satisfaits par la surveillance autogérée des échanges internes et externes aux entreprises. Le prêt à intérêt, source de tant de vices et qui a été longtemps interdit par l’Eglise catholique, serait évidemment exclu.
Ainsi que nous venons de le voir, les ingénieurs bougent comme les autres catégories de la société. A la vitesse où ils vont dans leurs réflexions, nous pouvons espérer qu’une bonne partie des 25 000 ingénieurs Arts et Métiers nous rejoindront bientôt. Ne sont-ils pas d’ailleurs parmi les mieux placés pour apprécier les progrès gigantesques de la science et des techniques et de leurs implications sur l’économie  ?

(Textes signalés par H. de M., 16800 Soyaux, et analysés par René MARLIN, Ingénieur A. et M.  Paris 41).

(*) Mouvement Français pour l’Abondance

N.B. - Dans mon éditorial de février 1987 "Capitalisme populaire", il fallait évidemment lire "...par le moyen des valeurs mobilières que sont les obligations..." et non "immobilières". "1 100 milliards, près de 6 fois plus..." et non "1 100 000 milliards...", enfin "Thatcher" avec le Th anglais !

R. M.

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A propos d’un livre sur la dette mondiale, de Richard W. Lombardi (Flammarion)
LE PIÈGE BANCAIRE

Le fric, toujours le fric

par P. AUBRAC
avril 1987

L’auteur a été vice-président de la First National Bank of Chicago, l’une des plus grosses banques multinationales, et c’est donc en praticien de la haute finance qu’il parle de la faillite menaçant le système bancaire mondiale.
R. Lombardi démystifie la fameuse rationalité financière, il constate que depuis les années 1970, les grandes banques se sont impulsivement, par esprit de compétition, engagées dans une course au plus gros bilan. Elles se sont ruées comme des moutons de panurge dans une politique de prêt tous azimuts aux pays du Tiers-Monde, quel que soit l’emploi de l’argent prêté.
Toute la science des grands banquiers a consisté simplement à répartir les risques sur un grand nombre de pays et à parier que tous les pays ne feront pas faillite en même temps.
Prêter autant sinon plus que les autres et ne pas être plus engagés que d’autres au Sénégal, au Pérou ou aux Philippines, voilà tout le "génie" de nos grands financiers.
Résultat : la dette mondiale dépasse aujourd’hui les mille milliards de dollars et les pays débiteurs ne peuvent que s’appauvrir dramatiquement davantage s’ils veulent essayer de rembourser, ne serait-ce que les intérêts de la dette.
Si encore l’argent prêté leur avait servi à quelque chose. Mais, ici, R. Lombardi rejoint la pensée de R. Dumont (pour l’Afrique, J’accuse, Plon) et montre de manière identique que ces prêts ont développé le sous-développement  !
Pour l’auteur du "piège bancaire", l’origine des erreurs commises est à chercher dans la conception occidentale du développement économique. La stratégie économique que les banquiers ont partagée avec la plupart des dirigeants occidentaux, dont ceux du FMI et de la banque mondiale, se caractérise par la primauté absolue accordée à la recherche de "l’avantage comparatif" (1), génératrice d’une division internationale du travail fondée exclusivement sur la productivité optimale des facteurs de production, avec son corollaire, le libre échangisme posé comme un dogme absolu. Ce qui conduit à privilégier la production et non le développement.
Les dimensions sociales et culturelles du développement ne sont bien sûr pas prises en compte. Les décideurs occidentaux sont mûs uniquement par leurs intérêts ; ainsi conditionnés ils sont en guerre permanente avec leurs semblables, et donc incapables de "penser" la coopération pourtant indispensable.
Pour R. Lombardi, cette attitude suicidaire remonte au 18e siècle, dont la philosophie politique nous inspire encore totalement aujourd’hui  : I’"intérêt" et l’"instinct" seraient les principes fondateurs de l’ordre social. La nature aussi bien que l’ordre économique procèdent par la violence et la compétition illimitée (Hobbes, Smith, Hume, Malthus, Darwin, etc...)
Voilà donc un banquier lucide qui remet courageusement en question les fondements philosophiques du libéralisme, qui ridiculise les sacro-saintes lois du marché et qui plaide pour la réflexion contre la force : l’Homo rationalis contre l’Homo oeconomicus. Sera-t-il entendu ? à temps ?

(1) La "loi" de l’avantage comparatif est enseignée comme un dogme dans les écoles de commerce et à tout étudiant en économie : cette théorie prétend que chaque personne, chaque pays doit produire ce pourquoi il est le plus apte, il doit se spécialiser et pousser son avantage, lutter pour le faire admettre, pour le vendre, l’exporter.
L’efficacité économique optimale viendrait de cette spécialisation et de cette concurrence permanente.

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Encore le fric

par H. BEVANÇON
avril 1987

Dans son éditorial du 19 janvier 87 du journal Le Dauphiné Libéré, M. Charles Debbasch, universitaire de haut rang, se félicite de la privatisation de Paribas après celle de St-Gobain. Il appelle cela un développement du capitalisme populaire ( !). Il préconise l’extension de ce système aux autres entreprises nationales afin d’en rendre la propriété aux citoyens. En fait, la privatisation rend les entreprises à une catégorie minoritaire de citoyens, ceux qui ont des "moyens". J’appelle donc cela dépouiller la majorité des citoyens car les futurs bénéfices profiteront uniquement aux actionnaires  ; quant aux autres ils auront toujours les bouches de métro pour dormir à la belle étoile par moins 15° (`).
C’est beau le libéralisme, mais au fait, en quoi consiste-t-il  ? C’est le ratelier mis à la disposition de ceux qui savent ou peuvent jouer des coudes, les autres ont toujours les restaurants du coeur. Avez-vous remarqué que cet essor du libéralisme coïncide avec un renouveau du christianisme ; qu’à cela ne tienne, on ne parle plus de l’épisode des marchands du Temple  ; maintenant, les marchands tiennent les rênes et ne voient aucun mal à compulser les cours de la Bourse en sortant de la messe.

La Bourse ! Quel alibi de prétendre qu’il s’agit d’intéresser le peuple à la santé des entreprises  ; la réalité, c’est l’appât du gain qui fait acheter des actions ; l’acheteur n’a en vue que l’attente d’une plus-value qui lui fera empocher des bénéfices et après cela, peut lui chaut le sort de la dite entreprise.
Aujourd’hui on découvre la Bourse, c’est moderne, ça s’enseigne même dans les écoles. Bel effort pour rehausser la moralité du peuple, on lui apprend à voler, non pas en cagoule, ça fait vulgaire mais en col et cravate. Car enfin, que sont les jeux de Bourse ? Vous tentez de faire des gains au détriment d’un autre  ; ce qui entre dans votre poche sort de celle du voisin.
Quant au but exposé de cette ruée sur la Bourse : aider les entreprises à investir pour devenir plus concurrentielles afin de redresser la balance des paiements, ce qui regonfle les gouvernants, et en même temps met un peu plus de gens au chômage ; car dans notre merveilleux système, les augmentations de capital permettent de mécaniser, robotiser, informatiser, ce qui est fort heureux en soi, mais qui met toujours plus de gens à la porte. Et comme nos grosses têtes (y compris M. Barre, vous savez ? la tortue) affirment que la réduction du temps de travail n’est pas le remède à la crise, je vois le bilan du Libéralisme triomphant à l’horizon 2000 : 4 à 5 millions de chômeurs, quelques centaines de milliers de délinquants et en prime, une pincée de terroristes. Alors, que Dieu (si vous y croyez) nous conserve M. Pasqua pour aiguillonner la police, Chalandon pour construire des prisons... et Toubon pour chanter Alleluia !
Je ne m’étends pas sur les bienfaits de la compétition internationale en matière de commerce, je dirai toutefois qu’on commence par la guerre économique et quand c’est bien aigu, on termine par la guerre tout court. Songez à l’aubaine pour les businessmen américains, si l’Europe, à l’aide d’une "dépêche d’Ems ou d’un assassinat politique, pouvait être détruite à moitié, ne serait-ce que les champs de maïs et quelques usines performantes. Le hic, c’est que l’ennemi potentiel a l’air de rechigner, malgré les appels du pied et même les coups de pieds, il s’obstine à ne pas vouloir comprendre.

(*) Les députés européens viennent de mettre une partie des excédents alimentaires à
la disposition des affamés, ce n’est jamais qu’après 15 ans qu’ils ont trouvé ça
(comme quoi, il ne faut jamais désespérer).

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L’abondancisme et l’essentiel

par M. PUJOLS
avril 1987

MÊME s’il n’est guère reçu aujourd’hui, l’Abondancisme de J. Duboin me paraît une idée essentielle de notre siècle, au même titre que le socialisme ou le marxisme pour le siècle précédent.
Quel est le message essentiel de l’abondancisme ? C’est l’idée que la Science et les Techniques permettent désormais à l’Humanité d’assurer non seulement sa survie mais même son superflu, à condition qu’elle le veuille : jamais les hommes n’avaient connu pareille situation ! Sans doute des groupes humains avaient vécu, bien avant nous, dans l’abondance ; mais c’était une abondance-cadeau, miraculeusement octroyée par leur cadre de vie ; désormais l’abondance dont nous pouvons jouir est une abondance créée par nous ; sans cesser de dépendre de notre milieu, sur lequel nous sommes condamnés à vivre en parasites, nous pouvons avoir une plus grande liberté de mouvements  ; au lieu d’être toute la journée, toute notre vie, rivés à la quête de notre subsistance, nous allons pouvoir, tous sans exception, souffler un peu . J. Duboin a eu l’immense mérite de comprendre que les prétendues ’’crises’’ d’avant-guerre n’étaient en réalité que les signes avant-coureurs de cette mutation  ; il a décelé que tous les désordres économiques provenaient de l’accroissement considérable des rendements et de la production, accroissement sensible dans tous les secteurs, même le tertiaire : le développement actuel de l’informatique est en train de confirmer ces vues : elle améliore en effet la productivité même dans les services, où le ’’chômage’’ s’installera bientôt, là comme ailleurs ! Rappelons qu’à l’époque de J. Duboin, les économistes de droite comme de gauche avaient des explications différentes de la ’’crise’’, incriminant soit les méfaits du capital, soit de mystérieux phénomènes cycliques ; J. Duboin me paraît le seul à avoir vu juste  ; et le titre de notre Revue, "La Grande Relève de l’Homme par la Science’’, prouve que, sur ce point fondamental, nous sommes restés fidèles à son message.
Ce message, il est amusant de constater qu’il nous fait passer pour des naïfs : or les Abondancistes me paraissent les seuls au contraire à n’être pas naïfs aujourd’hui, à ne pas rêver !... Il faut être naïf en effet pour croire que la science et les techniques ne vont rien changer dans la vie des hommes, que tout va continuer comme si elles n’existaient pas ! C’est pourtant ce que font les Libéralismes !
Ou bien ils proposent aux sociétés modernes un idéal de prétendue ’’liberté politique", un système de lois écrites et de pratiques économiques, conçus au XVllle siècle, au temps de l’artisanat ; ou bien ils prônent des comportements de compétition, de "sélection naturelle" qu’ils empruntent au monde animal, comme si le fait de posséder science et technique n’avait aucune importance !
Même ignorance stupéfiante de la science chez les marxistes, qui imaginent je ne sais quelle progression de l’humanité par un mouvement "dialectique’’, en négligeant la seule nouveauté radicale apparue dans l’histoire humaine, le savoir scientifique et la puissance technique qui en dérive. Non seulement économistes et politiciens, entraînant le grand public feignent d’ignorer la Science, mais quand ils en parlent, ils s’appliquent à la confondre avec les autres formes du savoir ; or, la Science est une connaissance d’un type absolument nouveau, par son objectivité et sa puissance. Ces deux caractères, connus des logiciens, ont des conséquences concrètes, économiques et sociales, considérables, que, jusqu’ici, l’on n’a pas su rattacher à leur véritable source. L’objectivité ? Cela signifie que les acquisitions de la Science sont à la portée de tout esprit humain, quelle que soit sa culture, à la seule condition qu’il s’y applique ; la recherche scientifique est faite de telle sorte que la communication des travaux et des résultats n’exige aucun "dévouement" particulier ; elle est inscrite comme possibilité dans la connaissance elle-même ; si bien que, paradoxalement, il y a plus de générosité effective, plus de bonheur répandu, dans une seule découverte de laboratoire, que dans tous les exploits de la sainteté depuis des millénaires
Aucun type de connaissance n’avait jusqu’ici rendu tous les hommes effectivement semblables : la physique est la même à Moscou, Tokyo, New-Delhi  ; et les techniques qui en dérivent y sont identiques. Second caractère de la Science : la puissance.
Ce type de connaissance est descendu assez loin dans nos activités mentales pour que les structures de compréhension de notre cerveau soient les mêmes que celles de la nature ; à ce niveau, toute connaissance est donc action potentielle. Il est inévitable qu’une telle compréhension ait des conséquences sur les mentalités, qu’elle encourage les ambitions prométhéennes qui existent en nous, parce qu’elle en amorce la réalisation  ; comment ne pas penser qu’à la longue, en se diffusant, comme elle le fait, spontanément, elle remettra en question les comportements justifiés par la pénurie, qui aboutissent à la justice et au partage ? Devant l’afflux des productions provoqué par le machinisme, ne sera-t-il pas de plus en plus difficile de faire croire aux braves gens qu’il faut se serrer la ceinture, qu’il n’y a de bonheur matériel que pour quelques-uns, pour une ’’élite"  ? Si être démocrate, c’est croire que la nature humaine est intégralement présente en chaque individu, et que le bonheur est pour tous, alors, l’activité scientifique et technique est, dans son fond, plus authentiquement démocrate que telle ou telle technique de manipulation des groupes sociaux, par exemple le suffrage universel. Les hommes d’aujourd’hui sont d’ailleurs profondément attachés à la science et à la technique qui, contrairement à certaines pleurnicheries pieusement véhiculées, ne sont pas ’’inhumaines’’, - au contraire !... Elle sont hélas ! essentiellement humaines, pour le meilleur et pour le pire : elles répondent à nos pulsions les plus viscérales, bonnes et mauvaises, au sublime comme au grotesque, à la haine comme à l’amour  !
Deuxième raison pour laquelle les abondancistes ne sont ni naïfs, ni rêveurs : ils ne demandent pas la lune ! L’abondance dont ils parlent n’est une utopie inconcevable ni dans ses fins, ni dans ses moyens. Il faut avoir I l’audace de voir, le courage de dire qu’elle existe déjà ; les débats théoriques sur le bonheur sont dépassés : ce que la plupart des individus appellent "bonheur’’, et demandent pour être socialement satisfaits, ce sont des biens, matériels ou spirituels, que d’autres hommes, les prétendus ’’privilégiés’’, possèdent déjà ; 1 mais jusqu’ici, parce qu’ils sont produits en petite quantité, ou jugés inaccessibles à la masse, on les partage, on les répartit, on les réserve ! Est-il utopique d’envisager l’accroissement de leur production ? Les machines existent, ce ne sont pas les abondancistes qui les ont inventées, elles tournent ; il y a donc, matériellement, rien à bouleverser pour que la prospérité fasse tache d’huile ; techniquement et concrètement, l’humanité est déjà engagée dans la voie abondanciste ; il suffit de continuer, de ne pas créer, volontairement ou non, la pénurie !
Ceci nous conduit à la troisième raison pour laquelle l’abondancisme est le contraire de la naïveté : c’est aujourd’hui le seul système économique pour dire que le bonheur des hommes dépend non pas de quelque fatalité extérieure mais d’eux-mêmes et de leur liberté, ce qui devrait relever du bon sens, et que confirme quotidiennement l’observation ! Nous sommes heureux quand nous le faisons exprès ! ... Il faut être très "optimiste’’ pour croire que le bonheur nous viendra du "vent de l’Histoire" ; car la bourgeoisie n’a pas mieux fait que la féodalité, ni les soviets mieux que les bourgeois  ; nous savons d’ailleurs que le communisme existait à l’époque féodale, et nous constatons que, si on ne se paie pas de mots, la féodalité existe aujourd’hui dans tous les pays, en Israël comme au Kamputchéa démocratique et en Chine. La seule amélioration perceptible de nos conditions de vie provient, directement ou indirectement, du progrès des sciences et des techniques. Le bonheur ne nous viendra pas non plus de ces mystérieuses ’’lois du marché" qui, par une opération magique, feraient en sorte qu’en payant moins les travailleurs, en les privant de travail, on les rendrait plus riches, ou encore qu’en concentrant, grâce aux structures étatiques, le contrôle de la vie économique dans les mains de quelques individus, en rendant l’immense majorité plus dépendante, plus esclave, on ferait une humanité plus libre ! Ces balivernes libérales sont constamment et partout démenties par les faits ! En réalité, les hommes n’ont jamais que le bonheur qu’ils méritent, que, collectivement, ils parviennent à organiser : "collectivement", hélas !... Et c’est là que le bât blesse ! Dire en effet que le bonheur de notre espèce dépend d’elle, quand on voit et quand on sait de quoi cette foutue espèce est capable en fait de connerie, c’est une perspective effrayante : c’est pourtant la seule ’’raisonnable’’ !

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BIEN (Basic Income European Network)

La Revue Internationale du Travail donnait dans son numéro de janvier-février 1986 le texte d’une communication faite lors d’une conférence sur le revenu de base de le marché du travail, qui s’est tenue à Londres en juin 1985 : "Imbriquer la flexibilité dans l’utilisation de la main-d’oeuvre et sécurité pour vaincre le chômage au Royaume-Uni ?". L’auteur, Guy Standing, l’a communiqué au colloque de Louvainla-Neuve de Septembre 1986 ; en voici l’analyse :

Flexibilité et sécurité

par E. VAN DAMME
avril 1987

L’IDEE DE BASE

L’idée de base est que, la situation étant ce qu’elle est, "il convient d’encourager une utilisation de plus en plus souple de la maind’oeuvre par des moyens qui, loin de nuire à la sécurité du revenu personnel, l’accroissent".
L’auteur part d’une série de constatations :
a) l’excédent de main-d’oeuvre est structurel et le chômage par conséquent chronique.
b) le travail à temps partiel est en constant progrès.
c) il existe une tendance croissante à s’écarter de la norme de l’emploi à plein temps. La soustraitance se développe en effet de plus en plus, court-circuitant les accords passés entre partenaires sociaux. La main-d’oeuvre se fragmente en un noyau de salariés hautement qualifiés ayant un emploi stable et un revenu protégé et, en périphérie, une masse croissante de travailleurs dont l’emploi dépend de plus en plus des aléas du marché.
d) les chefs d’entreprise souhaitent plus de flexibilité dans l’emploi afin de mieux pouvoir faire face à la concurrence ce qui, selon eux, contribuerait à diminuer le taux de chômage.
e) le déclin de la famille nucléaire rend un système de sécurité sociale basé sur la cellule familiale de moins en moins adapté aux besoins réels de la population.
f) par souci d’échapper au fisc, aux frais généraux ou à la perte de prestations servies par l’Etat, le travail au noir progresse.
Tous ces changements ont pour conséquence que la souplesse croissante dans l’utilisation de la main-d’oeuvre contribue à un chômage élevé et à la marginalisation de larges secteurs de la population et que, d’autre part, "le système de la sécurité sociale a dû élargi de brio et de broc par les gouvernements successifs".
Guy Standing voit justement dans l’instauration d’un revenu de base garanti la possibilité de réaliser une flexibilité accrue de l’embauche tout en augmentant la sécurité individuelle et il montre que, du même coup, on établirait plus d’équité entre le petit noyau de salariés privilégiés et la périphérie du monde du travail.

LES OBJECTIONS

Trois objections sont communément soulevées contre l’idée d’un dividende social
a) le système serait trop onéreux. Mais l’auteur fait remarquer qu’en Grande-Bretagne, 40 % des ménages situés au bas de l’échelle comptent sur des transferts de l’Etat pour assurer plus de la moitié de leur revenu. De plus, diverses estimations donnent à penser que, si tous les ayantsdroits demandaient les prestations, il en coûterait 1 milliard de livres sterling de plus par an.
Enfin, sachant que le taux d’imposition dans ce pays est actuellement de ± 40 %, on pourrait raisonnablement accepter que les revenus qui atteignent 4 fois la moyenne soient imposés à 60 (voir l’encadré ci-après sur le projet alternatif établi pour le Danemark).
b) le revenu de base garanti nuirait au travail et à l’épargne. Il a été constaté, au contraire, que c’est le système actuel qui encourage l’inactivité économique (voir ci-dessus f).
c) selon la troisième objection, le revenu de base garanti rognerait le salaire minimal et supprimerait le lien qui existe entre la rémunération et les moyens d’existence. Mais la sécurité sociale et les diverses prestations ont déjà entamé ce lien. De plus, avec un revenu de base garanti, les femmes mariées en particulier seraient moins portées à travailler à temps partiel pour un maigre salaire.

UNE NOUVELLE FAÇON DE VIVRE

Guy Standing voit dans l’instauration d’un revenu de base plusieurs effets bénéfiques. Il faciliterait la flexibilité de la main-d’oeuvre. Le chômage serait perçu de façon radicalement différente "et ne présenterait plus les mêmes stigmates". "On échapperait à la situation actuelle qui veut, ô ironie ! que les chômeurs ne reçoivent de prestations que s’ils restent oisifs". Il supprimerait la nécessité, pour avoir droit aux prestations, de fournir la preuve du besoin, ce qui supprime déjà toute envie de travailler. Il laisserait aux travailleurs d’un certain âge toute latitude pour décider eux-mêmes s’ils désirent continuer à travailler et à quel point. Il inciterait plus d’hommes à se contenter d’un emploi partiel et à plus collaborer aux travaux du ménage. Il inciterait à la recherche d’emploi puisque l’embauche ne mettrait plus les prestations reçues en danger. Le travail au noir diminuerait, et donc aussi une forme de fraude fiscale. La dégradation sociale et morale du chômeur disparaîtrait. Enfin, conséquence capitale, ii permettrait la disparition des "emplois bidons". On sait en effet que, pour influencer les statistiques officielles sur le chômage, les pouvoirs publics créent des emplois factices ou favorisent leur création. Ces emplois sont presque toujours non productifs, mal payés, démoralisants et souvent même plus aliénants que le chômage lui-même. Ils engendrent le découragement et une mentalité d’assisté et de plus, ils constituent une entrave puissante à la nécessaire flexibilité. Le revenu de base garanti donnerait le choix entre la participation de plein gré ou l’abstention. Dans les deux cas, le moral de la population serait préservé, ce qui est un garant certain pour une productivité de qualité et indirectement, un stimulant pour la pratique du bricolage non rémunéré. Celui-ci, à son tour, contribuerait à la flexibilité de l’emploi et au déplacement structurel de la demande des consommateurs.
Le chômage chronique et d’autres formes d’excédents de main-d’oeuvre exigent de nouveaux remèdes. Si l’on veut donner au travail plus de souplesse, d’efficacité et d’équité tout en augmentant la sécurité des travailleurs, le revenu de base garanti peut représenter une solution valable.
Et l’auteur dé conclure : "Un régime de dividende social pourrait fort bien ouvrir de nouvelles perspectives de vie sociale. Dans le sillage de l’expérience monétariste, la culture et un certain sens de l’avenir sont en train de refaire surface".

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BIEN (Basic Income European Network)

Un budget national alternatif pour le Danemark

par E. VAN DAMME
avril 1987

Une communication faite par Niels I. Meyer au cours de la conférence de Louvain-la-Neuve en septembre 86 présenta un budget national alternatif pour le Danemark incluant un revenu de base garanti.
Ce projet de budget se base sur un certain nombre de présupposés qui seront très probablement devenus réalité vers les années 2020, à savoir
a) la productivité aurait augmenté de 50 %.
b) les gens auraient tendance à mettre à profit 40 % de cette croissance pour avoir plus d’heures de liberté et 10 % pour plus de biens matériels.
c) tous les citoyens de 17 ans et plus recevraient un revenu de base net de ± 32 000 FF par an. Les jeunes en-dessous de 17 ans auraient la moitié ou moins, selon l’âge. Une famille de deux adultes et deux enfants recevrait ainsi 95 000 FF par an sans fournir aucun travail,
d) 20 % des citoyens en âge de travailler auraient choisi de n’avoir d’autre revenu que le revenu de base.
e) des 80 % restants, une grande majorité aurait choisi le régime de travail moyen, c’est-à-dire ± 27 heures/semaine, avec un revenu de ± 176 000 FF par an, toujours pour une famille de deux adultes et deux enfants.
Les autres auraient opté pour la semaine de 40 heures avec un revenu de ± 206 000 FF pour le même type de famille (tous ces montants sont nets, sans aucune retenue fiscale).
f) l’argent nécessaire pour les dépenses publiques proviendrait des taxes sur les profits des entreprises.
g) la moitié du budget serait consacrée au revenu de base, mais l’état aurait à payer beaucoup moins de salaires. En effet, cette moitié du budget représente déjà une partie de ces salaires et de plus, la suppression de nombreux services tels que ceux des retraites, des allocations familiales et du chômage allègerait les charges de l’Etat.
h) la dette publique du Danemark aurait été réduite, en partie, grâce à l’emploi d’énergies renouvelables, ce qui permet de réduire l’importation de carburant.

L’auteur conclut par deux remarques :
1) les revenus proposés à ceux qui travaillent sont suffisamment élevés pour constituer une motivation sérieuse, ce qui réfute une critique souvent formulée à l’égard du revenu de base.
2) ce système ne peut s’intégrer dans une société connaissant de grandes inégalités économiques. Une nouvelle philosophie politique, favorable au partage du travail, est donc nécessaire.

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Etranger : en Grande-Bretagne

Les beautés du libéralisme

par R. MARLIN
avril 1987

Près de 3,3 millions d’Anglais sont aujourd’hui au chômage, dont la moitié depuis plus d’un an. Le nombre d’emplois dans la construction navale du Nord-Est est passé de 31 000 à 5 750 ; dans les mines, de 36 000 à 16 500 ; dans la métallurgie, de 22 000 à 9 900. La Grande-Bretagne qui était en 1951 au troisième rang des producteurs industriels est aujourd’hui au 19e rang.

Plus de 6 millions de personnes (hommes, femmes et enfants) n’ont pour vivre que l’aide que leur verse le gouvernement et celle-ci est de l’ordre de 250 F par personne, d’après un article de News Week du 3 novembre 1986. Celui-ci estime que 93 % des richesses du pays sont entre les mains de 50 de la population et n’en bougent pas. 94 000 familles sont considérées comme sans domicile dans une statistique qui ne compte ni les célibataires de moins de 60 ans, ni les couples sans enfant, parce que ces cas sont jugés "moins prioritaires" par le gouvernement. Ainsi le pays est bel et bien séparé en deux, déchiré par les frustrations subies par le peuple laissé à l’écart, tandis que le nombre de millionnaires britanniques est passé de 7 000 en 1983 à 20 000 en juillet 1986. Le Duc de Westminster (35 ans) possèderait 28,5 milliards de francs. Le leader libéral David Steel estime que "cette tendance a toujours existé, mais que maintenant ceci est devenu un problème capital pour le pays".
Les conséquences dramatiques de cette situation sont de tous ordres. Par exemple, un rapport récent montre que les couples sans emploi divorcent deux fois plus vite que les autres. Que les sévices à enfants viennent d’augmenter de 60 %. Un autre rapport, publié par l’Université de Bristol, met en évidence un lien direct entre appauvrissement et mauvaise santé : 1 500 décès par an, dans la région, seraient imputables à la dégradation économique.
Le chômage est devenu, d’après l’enquête de News Week, non plus un ennui temporaire, mais une manière de vivre qu’on accepte et ce fatalisme, qui touche à la conscience de classe "rend les solutions d’autant plus difficiles".

Cependant, Mrs Thatcher affirme qu’en continuant à diminuer les impôts et à freiner les dépenses publiques, son gouvernement va stimuler les affaires. Son grand exploit est d’avoir fait passer l’inflation des prix de 27 sous les travaillistes à 3 aujourd’hui... ce qui n’a pas réduit le chômage dans le Nord. Quant aux fonds libérés par la baisse des impôts, ils ont été en grande partie absorbés par les privatisations (British Telecom, Jaguar), les investisseurs ont placé leur argent dans ces entreprises, qui existaient, plutôt que d’en créer de nouvelles.

D’ailleurs, peu de jeunes britanniques blâment la politique actuelle. Un sondage du "Times" sur les 18-25 ans a montré que 21 % estiment que les conservateurs sont responsables du chômage, que 19 % disent qu’ils n’en comprennent pas la cause  ; les autres ont des explications variées, allant de la paresse (6 %) aux nouvelles technologies (10%).

L’ancien ministre conservateur J. Prior est très optimiste sur l’avenir de l’industrie de son pays "J’ai placé un fils dans l’industrie de l’acier... c’est un exemple de quelqu’un de "notre monde" qui choisit actuellement l’industrie comme carrière", explique-t-il avec fierté. Et il affirme qu’un grand nombre de diplômés d’Oxford et de Cambridge suivent cette voie... Voilà qui va rassurer les chômeurs du Nord !

(d’après une étude de News Week par R.M.)

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