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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 856 - mai 1987

 

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N° 856 - mai 1987

La grande débâcle   (Afficher article seul)

Consommateurs de tous les pays unissez-vous !    (Afficher article seul)

Chômage et revenu garanti   (Afficher article seul)

Economie et Culture   (Afficher article seul)

La Grande Relève au Salon du Livre   (Afficher article seul)

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Éditorial

La grande débâcle

par M.-L. DUBOIN
mai 1987

COMMENT les Français pourraient-il avoir de l’enthousiasme pour un parti politique dans le marasme actuel ? Rien n’en émerge. Pas une idée, pas un élan, pas un projet. La vie politique se réduit de part et d’autre à une lutte entre gens qui n’ont pas d’autre idéal que leur ambition personnelle et dont les discours, tous aussi creux, semblent sortir du même moule.

Le parti communiste s’accroche à vouloir le plein emploi, et à plein temps, pour tous les travailleurs... sans voir que ceci n’est plus possible. Ses revendications datent du siècle dernier. Il se bouche les yeux pour ne pas voir l’évolution technologique. Alors qu’il pourrait reconquérir son électorat perdu, et faire beaucoup plus, s’il mettait en tête de ses revendications celle d’un pouvoir d’achat pour tous. Les gigantesques moyens de production que nous connaissons aujourd’hui sont le résultat des efforts accumulés par toutes les générations qui nous ont précédés. Pourquoi le parti communiste ne revendique-t-il pas cet héritage pour les travailleurs en expliquant qu’une monnaie gagée sur la production permettrait de distribuer à tous des revenus suffisants ?

Le récent congrès du parti socialiste à Lille a montré que le souci principal de ce parti était d’afficher l’union de ses militants, jugée essentielle pour revenir au pouvoir... Mais cette union à des fins purement électoralistes se fait au détriment de toute réflexion en vue d’un véritable projet. Pire même, certaines déclarations de ses responsables font se demander en quoi le parti peut être considéré comme "à gauche’’ : il semble avoir renoncé à la "rupture’’ avec le capitalisme, pourtant annoncée avant 1981. Et, s’il en arrive à reconnaître que le chômage est un fait - inéluctable - de société, ce n’est pas pour reprendre son timide projet d’un revenu minimum garanti à tous, puisque la ’’seule solution neuve’’, (comme l’appelle J.L. Andréani dans le Monde du 3 avril), la société du ’’Partage’’ prônée par Claude Allègre, pourtant responsable du groupe des experts du PS, a été "promptement combattue aussitôt qu’apparue’’. Le P.S. n’ose pas, toujours pour des raisons électoralistes, défendre l’idée d’un "partage du pouvoir d’achat"  !

Il a pourtant les atouts pour faire beaucoup mieux, à condition de savoir tirer la leçon de son passage au gouvernement. Avant 1981, il avait un projet courageux, il proposait quelque chose et c’est ce qui entraîna vers lui l’espoir d’une majorité d’électeurs. Moins de deux ans après, volte-face complète. Il n’était plus question que de rigueur, que de l’austérité (pour les travailleurs) prônée par les tenants du "libéralisme", et dès lors les socialistes au pouvoir n’ont plus eu d’autre ambition que de prouver qu’ils étaient capables de gérer le capitalisme, voire même de le gérer mieux que les "libéraux" eux-mêmes, puisqu’ayant à faire face à moins de mouvements sociaux ?

Après pareille débâcle, les socialistes ont eu un an d’opposition pour en tirer la leçon. Pour comprendre qu’ils n’avaient pas su faire l’analyse du pouvoir, pas compris que le pouvoir politique n’est RIEN en face du pouvoir économique. Ils ont dit "nos efforts de relance ont échoué parce que les entreprises françaises n’étaient pas assez compétitives’’. Et, admettant la ’’loi’’ de la compétition, ils ont, comme les autres, favorisé les plus dynamiques, vanté l’esprit d’entreprise, quels qu’en soient les moyens et les fins. Ils se sont alignés, sans voir plus loin, et tout est rentré dans l’ordre : jamais la Bourse française n’avait été si florissante, grâce, en particulier aux déréglementations admises par le gouvernement socialiste pour s’aligner sur les gouvernements "libéraux". Et c’est ainsi que les entreprises ont pu tout à loisir utiliser les énormes moyens financiers dont elles ont disposé, non pour investir en vue de nouvelles productions utiles, mais bien pour spéculer, et même avec l’assurance de le faire sans risques et en toute légalité. C’est que, ce faisant, les socialistes ont omis de réfléchir à deux choses : d’abord qu’ils acceptaient de laisser les financiers jouer le rôle principal en politique économique, au détriment des besoins sociaux ; ensuite que la maîtrise de la monnaie - clé de l’économie - échappe à tout gouvernement, même le plus démocratiquement élu, puisque ce n’est pas lui qui a le pouvoir de la créer.

Sans cette réflexion essentielle sur le pouvoir de création monétaire, sur le rôle de l’argent, il ne faut attendre aucun réel progrès social (la Bourse est florissante et la sécurité sociale en pleine déconfiture...). Le rôle d’un parti qui se proclame socialiste est donc d’abord de dénoncer, au lieu de la suivre, la politique des monétaires qui font de l’argent une fin en soi, oubliant que la monnaie ne devrait jamais avoir d’autre rôle que celui d’un étalon des biens et des services. Ne pas oublier par conséquent que les vraies richesses sont ces biens et ces services, et non les signes monétaires, actuellement créés par toutes sortes d’instituts d’émissions et autres banques commerciales privées, en toute anarchie et en marge de toute politique sociale.

C’est le rôle d’un parti qui se dit socialiste de faire admettre que si les banques ont pris le droit de créer de la monnaie à seule fin d’en tirer des intérêts, il faut bien que les gouvernements aient au moins ce même droit, mais afin de distribuer du pouvoir d’achat aux consommateurs qui en ont besoin. Ce retour au pouvoir politique du droit régalien "de battre monnaie" est le seul moyen de permettre aux travailleurs éliminés du marché du travail d’avoir accès aux richesses fabriquées par les robots qui les remplacent.

C’est le rôle d’un parti qui se dit socialiste de dénoncer une pratique que rien ne justifie : celle de considérer la monnaie américaine comme un étalon de valeur pour les échanges internationaux. De dénoncer du même coup l’émission anarchique de dollars qui se traduit par une dette américaine de 2 000 milliards de dollars (si bien que chaque américain est ainsi soixante dix fois plus endetté qu’un habitant du Tiers-Monde (1), faisant ainsi payer au monde ’’libre" la politique agressive d’armements (I.D.S.) de Reagan. De proposer, par un accord avec leurs homologues "socialistes" européens une véritable monnaie-étalon européenne et d’en profiter pour faire reconnaître aux gouvernements et à eux seuls le droit régalien de créer leurs monnaies internes à des fins d’utilité publique...

Tel est aujourd’hui le devoir de tout parti politique qui se prétend "de gauche’’. Mais lequel aura le courage de commencer ?

Quant à la droite, inutile d’essayer de lui attribuer une quelconque vertu innovatrice. On la voit se raccrocher au néo-libéralisme reaganien, au moment où celui-ci passe de mode aux Etats-Unis, après avoir fait la preuve de son échec total : c’est le "meilleur économiste de France" (mais qui donc lui a attribué ce qualificatif ?) qui après nous avoir laissés avec une inflation à plus de 14 % l’an, se rappelle à nous par la célèbre formule de Guizot "Enrichissez-vous par le travail et l’épargne". Comme s’il n’était pas plus facile à ses admirateurs aveugles et, généralement, fort à l’aise, de s’enrichir en spéculant en Bourse ! M. Barre est décidément un homme du passé. Il a oublié (à moins qu’il ne s’en soit jamais aperçu) qu’il faut de moins en moins de travail humain pour produire des richesses et les robots, eux, n’épargnent pas !

L’autre vieux cheval de retour, Chirac, ne propose guère plus, et on ne peut mieux le décrire, lui et son parti, que ne le fait Bernard Franck dans ses ’’digressions" du Monde du 8 avril dernier : "de tous les hommes politiques en vue, il est le plus démodé, le parti sur lequel il s’appuie, invraisemblable ramassis de gaullistes ’’historiques", d’hommes venus à de Gaulle après la bataille, de pompidoliens, de vieux réactionnaires en quête de compagnonnage, de petits chiraquiens qui jouent aux modernes, n’a aucune doctrine, à part la défense des places acquises, ce qui va de soi en politique".

Enfin, l’extrême-droit ne nous offre, pour tout programme, que de nous en prendre à nos semblables. Bel idéal !

(1) Voir le remarquable article de F. Clairmonte et J. Cavanah intitulé ’’frénésie Spéculative... jusqu’au point de rupture ?’’ dans le Monde Diplomatique de mars 1987.

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Consommateurs de tous les pays unissez-vous !

par R. MARLIN
mai 1987

A l’occasion de son vingt-cinquième anniversaire "Que Choisir", le mensuel de l’Union Fédérale des Consommateurs publie un numéro spécial consacré à un rappel de ses activités, mais aussi aux produits du futur, treize ans avant l’an 2000, et à des tribunes où s’expriment Ralph Nader, Michel Rocard, Christiane Scrivener et Joffre Dumazedier.

L’HISTORIQUE

Il est vrai qu’avant les années 60, les consommateurs étaient tout juste bons à absorber les produits que les industriels et les agriculteurs voulaient bien mettre à leur disposition par l’intermédiaire des commerçants. Les destructions dues à la guerre avaient provoqué une situation de relative pénurie artificielle qui obligeait les acheteurs à se montrer peu exigeants.
Aujourd’hui, la situation a changé radicalement. L’abondance potentielle s’est réinstallée et les clients sont courtisés par tous les moyens. Ils en ont profité pour se montrer plus rigoureux dans leurs choix. Les écologistes ont attiré l’attention sur la nécessité de préserver l’équilibre de la nature en évitant les pollutions de toutes sortes.
L’UFC retrouve les grandes dates des batailles qu’elle a livrées  : 1963 radioactivité des aliments, 1967 danger du diphényle sur les agrumes, 1970 saleté des plages, 1972, relevé des prix sur l’ensemble des grandes surfaces, 1976 amiante dans le vin, 1979 antibiotiques dans les viandes, 1980 boycott du veau aux hormones, 1986 offensive contre le chèque payant, etc... sans compter les innombrables tests qui ont servi de références à tant d’acheteurs.
Nous qui constatons la profusion des produits, ne pouvons pas rester insensibles à leur choix, ni à la qualité de la vie, mais nous sommes aussi intéressés par les conditions et les résultats de la fabrication, ainsi que par les nouvelles méthodes de distribution qui s’instaurent et les nouveaux besoins qui se manifestent.

LE FUTUR

Ainsi, il résulte de l’inévitable sondage d’opinion auquel le mensuel s’est livré, avec l’aide de l’Institut Ipsos, sur les prévisions des lecteurs pour l’an 2000, que 56  % d’entre eux contre 37 % et 7 % qui ne se prononcent pas, estiment qu’il y aura alors un récepteur de TV par personne y compris pour les enfants ; même si 74 % contre 15 % et 11 % de sans opinon pensent que ce ne serait pas souhaitable. 58 croient que l’on fera ses courses par l’utilisation du Minitel (58 % ne le souhaiteraient pas). 60 % estiment qu’il y aura un accident nucléaire qui aura des conséquences sur notre vie (93 ne le souhaitent pas). 76 % croient qu’il n’y aura plus d’argent liquide, mais seulement des chèques et des cartes de paiement magnétiques ; 63 % sont presque certains qu’on travaillera de plus en plus à domicile et moins dans les bureaux, à cause de l’informatique et de la télématique. L’opinion est divisée au sujet de l’intérêt de ces deux dernières prévisions. Ces résultats ne sont pas neutres visà-vis des possibilités d’instaurer une économie distributive qui devrait satisfaire les besoins ainsi exprimés ou prévus.
Ralph Nader écrit : "Actuellement la mesure du progrès économique est presque entièrement le fait de la vente... Par exemple, la progression des ventes de l’industrie pharmaceutique nous renseigne sur son chiffre d’affaires, mais ne nous dit pas grandchose sur la progression ou la régression de la santé publique et du pouvoir d’achat qui en résultent.." et "Vue sous l’angle des acheteurs, la science économique exige innovation et participation populaire, afin de rééquilibrer un pouvoir actuellement si favorable aux multinationales, aux oligopoles et aux monopoles d’Etat". "...Aux EtatsUnis les consommateurs se groupent pour négocier des contrats plus avantageux, maximiser leur pouvoir d’action contre les grands constructeurs d’automobiles et contester les tarifs excessifs de gaz, d’électricité ou de téléphone". Il conclut ainsi : "Le nouveau mouvement consommateur invite les esprits et les organisateurs les plus brillants à reformuler l’économie politique, en ayant pour objectifs la protection de l’environnement, le recul de la pauvreté et la satisfaction des besoins et des souhaits du public".
Citons également cette phrase de l’avocat des consommateurs : "La mesure du progrès économique ne doit pas se faire seulement en termes de quantité de production et de taux d’emploi. Il y a aussi la qualité et l’impact des produits auprès des utilisateurs".

LA NOURRITURE

Un autre article fait le point sur la révolution alimentaire qui se prépare légumes colorés ou géants obtenus par manipulations génétiques, améliorations des espèces de fruits grâce aux recherches de l’INRA (1), nouvelles présentations d’aliments, méthodes de conservation différentes (cuisson, extrusion, cracking, ionisation, ultrafiltration, etc...), viandes végétales ou restructurées, etc... Le rédacteur désacralise l’aliment soi-disant naturel en précisant que 70 % de la nourriture actuelle passe au moins à un moment par l’industrie de transformation. Ce taux sera de 90 % à la fin du siècle. Pour ceux qui seraient effrayés au sujet de l’envahissement de notre nourriture par les produits "chimiques", qu’ils sachent que sur terre tout est, sinon de synthèse, mais chimique. Exemple le chlorure de sodium : ClNa ou sel de cuisine. La "viande" végétale, par exemple, permettrait d’éviter le gaspillage planétaire qui oblige à utiliser plusieurs calories végétales (fourrages) pour obtenir une calorie animale (viande ou lait).
Dans une contribution intitulée "Soyons ambitieux" Michel Rocard ajoute que "...le choix d’une nouvelle gamme de produits, la politique des prix, les critères de qualité, la nature des services rendus (notamment dans l’après-vente, le marketing) ne peuvent plus être décidés sans tenir compte de ce qui est la finalité même de toute activité économique : la satisfaction des besoins des consommateurs...". Il croit que les associations de clients devront se développer et disposer des moyens matériels et techniques nécessaires "ce qui sera créateur de nombreux emplois d’économistes, de juristes et de techniciens". Nous préciserons que ces "nombreux emplois" seront en nombre limité au regard de ceux qui seront supprimés par ailleurs.
Toujours cette idée fixe chez les responsables politiques de créer des emplois alors qu’il convient d’abord de satisfaire des besoins.
(Suite au prochain numéro)

(1) INRA : Institut National de la Recherche Agronomique.

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BIEN (Basic Income European Network)

IL y a plusieurs mois déjà que "La Grande Relève" consacre régulièrement une de ses rubriques à l’Association Internationale pour l’Allocation Universelle, créée en septembre dernier par les participants au Congrès de Louvain-la-Neuve. Nous publions aujourd’hui la traduction de l’une des interventions les plus courageuses, celle de Gabriel Fragnière, directeur du Centre Européen pour le Travail et la Société, dont le siège est à Maastricht, aux Pays-Bas.

Chômage et revenu garanti

Quelques réflexions sur un débat
mai 1987

1. La plupart des arguments en faveur de l’instauration d’un revenu de base repose sur l’idée que ce nouveau revenu de base qui devrait être accessible à tous, devrait consister essentiellement en une extension ou une généralisation des systèmes de sécurité sociale, tels qu’ils existent dans les divers pays. Très souvent le débat est lié à l’échec actuel des systèmes de sécurité sociale, ou à la crise globale de "l’état providence". C’est pourquoi les arguments en faveur d’un revenu de base sont présentés comme un moyen d’aider le système actuel à survivre, plutôt que pour le changer. Dans la plupart des cas, en effet, les personnes appelées à participer au débat sur le revenu de base sont des spécialistes de sécurité sociale. Très souvent, les départements ministériels qui s’intéressent un peu au problème du revenu de base sont uniquement ceux qui sont responsables de la sécurité sociale, et la participation à cette conférence confirme en partie cette observation. Parmi ceux qui sont pleinement engagés dans le débat sur le revenu de base, très peu viennent d’autres départements concernés, tels que ceux qui s’occupent de politique d’emplois, d’organisation du travail, de relations industrielles, de politique sociale et familiale, etc... Lorsqu’on aborde le problème en ces termes, il semble que la question du revenu de base soit exclusivement une question de sécurité sociale.
Il est cependant important de remarquer que le nombre d’économistes et de philosophes qui s’engagent dans le débat croît rapidement. Ce qui veut dire qu’il est en train de se produire un changement dans l’argumentation sur le revenu de base.
A mon sens, le principal changement dont nous sommes à présent témoins est le transfert du débat des techniciens (c’est-à-dire les spécialistes de sécurité sociale) aux politiques. Mais ce transfert ne peut être effectif que si les problèmes de valeurs et de politiques sont ouvertement discutés. Trop souvent en effet le débat sur le revenu de base a été limité à ses aspects techniques, à sa faisabilité, à son coût’ et au budget nécessaire, mais il n’a été que rarement envisagé en termes de valeurs sociale et politique, en termes de changement des structures de la société, en termes de richesse et de pouvoir.
Mon intervention a pour but d’expliquer non seulement pourquoi le débat est en train de changer mais surtout pourquoi il faut le faire évoluer dans ce sens. En fait, ce qui est en jeu n’est pas de trouver un meilleur système pour garantir un revenu à ceux qui ont des difficultés à en trouver un, mais de redécouvrir la valeur réelle de la création de richesses, et comment on peut garantir à tous les être humains le droit à en avoir une part.

2. Mais cela va plus loin et mon raisonnement s’applique aussi à la discussion de la crise actuelle de l’emploi. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, durant les quarante dernières années, la plupart des politiques économiques et sociales ont été basées sur l’idée qu’il fallait que les gouvernements interviennent dans l’économie si l’on voulait atteindre et garantir le plein emploi, c’est-àdire la participation dans le processus de production de tous ceux qui le souhaitent. Confortée dans cette opinion par la fantastique croissance que toutes les économies industrialisées ont connue durant cette période et qui a fait de la politique de plein emploi un succès presque complet, la possibilité technique d’assurer le plein emploi est devenue le thème central de tous les débats sur le travail et l’emploi, laissant de côté toute réflexion sur la finalité du travail, c’est-à-dire sur sa valeur morale, sociale et humaine. La crise actuelle de l’emploi, qui semble insoluble, a conduit de nombreux penseurs à la conviction qu’il fallait absolument une autre approche si l’on voulait traiter les problèmes essentiels d’aujourd’hui. Dans ce domaine aussi, nous pensons qu’il faut retirer le débat des mains des techniciens pour le mettre dans celles des politiciens.
Ces considérations préliminaires rendent évident à mes yeux qu’il faut relier, pour qu’ils soient utiles, les débats sur le revenu de base d’une part, et sur le travail et l’emploi d’autre part.

3. Considérons tout d’abord les changements qui ont affecté la valeur du travail depuis que l’industrialisation est devenue le principal moyen de produire la richesse de nos sociétés. Pour simplifier un raisonnement que je ne voudrais pas pousser trop loin dans ce court exposé, je dirai que l’industrialisation a eu pour principal effet de détruire la relation individuelle que l’homme avait avec l’objet de son travail, en ce sens que ce n’est plus son action individualisée qui constitue son travail, mais sa participation au processus global de production des biens, qui n’a pas de signification directe pour sa vie et celle de sa famille, en dehors de la nécessité de se procurer un revenu. Par conséquent, la conscience aigue de contribuer à sa propre survie, à son propre bien-être et à ceux de sa famille, vécue comme une action concrète, telle que couper du bois, récolter de la nourriture, etc... a progressivement été remplacée par un nouveau type d’obligation consistant à gagner pour soi-même et pour sa famille une contribution monétaire à l’extérieur de son milieu de vie. La compagnie, ou l’employeur, a ainsi remplacé la famille en tant qu’unité économique intégrée dans laquelle le travail de l’individu trouve sa signification. Le sens du travail s’est ainsi trouvé directement lié au processus de production et seulement de manière indirecte, à la survie et au bien-être de l’homme et de sa famille.
Ce sens indirect du travail nécessaire à la survie de l’individu, c’est ce que nous appelons maintenant son revenu. A travers l’organisation sociale du travail, c’est-àdire l’action de l’homme nécessaire à sa survie et à celle de son groupe, a été progressivement remplacée par la notion de boulot, d’emploi payé. "Travailler" ne signifie donc plus produire quelque chose de spécifique individuellement, mais avoir une place, un boulot, un statut qui garantit un revenu. L’idée d’une valeur du travail, considéré comme une action humaine spécifique, a été remplacée par la valeur du revenu de l’emploi. Dans le langage de tous les jours, la valeur d’un travail n’est pas due à "ce qu’on fait", mais à "ce qu’on est", ou à "ce qu’on gagne".

4. Mais cependant, les valeurs traditionnelles, éthiques et psychologiques attachées au travail n’ont pas changé. Nous ne devons pas oublier que le travail a toujours eu un sens ambigu dans la culture occidentale. Il a été à la fois une force créatrice divine (Dieu a créé le monde en six jours avant de se reposer ; dans la mythologie grecque de grandes divinités entreprennent des travaux colossaux), mais aussi une punition pour les péchés de l’homme (Adam est condamné à gagner son pain à la sueur de son front). Le travail est ainsi une bonne et une mauvaise chose. Cette ambiguité a joué un rôle important à travers les siècles dans "la prise de conscience" et/ou "l’identification au groupe". Dans la Grèce antique, les hommes libres étaient dégagés du travail qui constituait l’état d’esclavage ; dans les temps modernes, les gens sans travail se sentent dépréciés s’ils ne peuvent plus faire partie de la communauté des travailleurs.
Cette double valeur du travail a bien entendu un impact sur la valeur qu’on attribue d’une part, au travail en tant qu’acte, et d’autre part au revenu en tant que bénéfice. Un travail pénible pour un bon salaire semble être dans la nature des choses. L’aspect négatif du travail est le lourd fardeau qu’il représente pour l’individu qui doit se soumettre à un processus impersonnel de production, alors que son aspect positif doit être cherché dans la récompense constituée par le revenu qu’il procure. D’où l’argument souvent entendu si les gens pouvaient obtenir un revenu- sans travailler, pourquoi travailleraient-ils ?

5. Bien sûr, il y a dans le travail plus qu’un revenu. Avoir un travail constitue une valeur sociale ; c’est une sorte de reconnaissance sociale, et cela, indépendamment de la récompense financière qui lui est attachée. Tout cela est lié au désir fondamental de l’homme de faire quelque chose, d’agir, d’être partie prenante du processus social. C’est certainement ce qui a justifié pendant si longtemps les politiques exclusives de plein emploi que tant de nos gouvernements ont suivies. Du même coup, étaient satisfaits, à la fois, les besoins de revenus et la satisfaction d’être socialement reconnu. Mais nous savons, depuis la crise et notre prise de conscience des changements qui affectent les sociétés dites post-industrielles, que ce n’est plus possible, puisqu’il n’est plus nécessaire d’avoir autant de monde dans le processus de production. Les développements technologiques et les accroissements de productivité ont amené une forte redondance humaine dans l’emploi. Il n’est plus nécessaire d’avoir toute la population active (quel que soit le concept que cela recouvre) dans des emplois payés pour produire les biens et les services que nous pouvons consommer. De même que la population agricole est passée d’environ 80 % à moins de 10 % pour produire la nourriture dont nous avons besoin (et elle produit encore trop en Europe), de même, la population industrielle et employée diminue elle aussi. Cette évolution va obliger nos sociétés, à rompre, plus radicalement qu’aujourd’hui, le lien qui existe entre la participation à la création des richesses par le travail et l’emploi, et la participation à la redistribution des richesses par un revenu salarial.
Ainsi la double valeur ambigüe traditionnelle du travail en sera-telle nécessairement affectée, tout comme le sera le jeu paradoxal que jouaient les sociétés industrielles avec les individus en compensant les conditions de travail par un revenu, le fardeau du travail par une récompense monétaire, le sacrifice de produire par la sécurité sociale.

6. Les conséquences de cette évolution ont une importance capitale. Premièrement, la valeur du travail ne peut plus se mesurer exclusivement en termes de revenus ou en termes d’incitations financières. Les gens sont en train de redécouvrir la valeur fondamentale de faire quelque chose qu’ils aiment, parce qu’ils lui attribuent une valeur tout comme un artiste voit la valeur créative de son effort, ou parce qu’ils ont conscience de la valeur sociale de leurs efforts et de la contribution que leur travail représente pour la société dans son ensemble. La notion de travail doit donc prendre un nouveau contenu et un nouvel attrait. Mais d’un autre côté, l’idée que le système de production doive garantir le revenu de tous les individus doit aussi être abandonné, parce que, comme nous l’avons vu, ce système n’a pas besoin d’utiliser autant de monde qu’auparavant.
Toutes les discussions qui ont lieu en Europe sur ce qu’on appelle la "flexibilité" du marché du travail n’ont pas d’autre sens. Ce que les employeurs (en réalité, cette expression doit devenir obsolète), ou, mieux dit, les entreprises, demandent, c’est d’avoir la possibilité de produire autant qu’elles le peuvent sans avoir à s’occuper de la distribution des richesses à plus de gens que ceux qu’elles ont besoin d’employer dans le cadre de leur organisation. Leur raisonnement consiste simplement à dire que leur contribution à la création de richesse sociale n’est pas efficace si elles doivent se charger de tâches sociales autres que celle de produire des biens dans les meilleures conditions possible. Ainsi toutes les mesures qui ont été développées dans l’optique des politiques de plein emploi visant à garantir le travail vontelles contre ces nouvelles tendances.
On ne doit pas cependant croire que cette évolution ramène nos sociétés au capitalisme sauvage du libéralisme du XIXe siècle. Nous en sommes loin parce que nous connaissons la nature nouvelle de la richesse qu’a apporté un système économique hautement monétisé. La richesse n’est pas l’accumulation des biens, c’est la circulation des biens. La richesse, c’est essentiellement l’échange. Quel serait en effet l’intérêt de produire des biens et des services dans les meilleures conditions et aux meilleurs prix, s’il n’y avait personne pour les acheter, pour les utiliser, pour les consommer ? C’est le vieux principe de Ford : si mes employés ne peuvent pas acheter les voitures que je construis, quel intérêt y a-til à les produire. C’est la même chose dans les sociétés postindustrielles. La richesse est essentiellement l’échange croissant qui prend place entre les parties productrices et consommatrices de la société, quelles que soient leurs tailles respectives.
Dans le système industriel traditionnel d’emploi, on devait faire partie du système producteur pour pouvoir consommer, puisque c’est uniquement ce système qui pouvait garantir le revenu pour consommer. Donc, plus il y avait d’emplois créés, plus l’échange était possible.
Aujourd’hui, en dissociant la production du "partage des richesses", on pourrait instaurer un nouveau système pour garantir la richesse. Nous devrions considérer le débat sur le revenu de base dans cette perspective. On a besoin du revenu de base non pas parce que le système de production ne peut plus garantir un emploi à tout le monde, ce serait là un argument de sécurité sociale, mais parce que nous avons besoin d’un nouveau système de redistribution des richesses pour garantir la croissance dans une période où la productivité n’est plus basée sur le nombre de personnes réellement engagées dans le processus de production.
Je plaide donc pour une approche économique positive du débat sur le revenu de base. Et je crois fortement qu’un tel débat sur le revenu de base ne peut s’engager que si l’on veut réellement reconsidérer fondamentalement la valeur du travail, et les stimulants pour les efforts qu’il demande. Ce qui en effet est en jeu, c’est non seulement une meilleure façon de calculer les budgets des Etats et les coûts sociaux nationaux, mais aussi l’éthique d’une politique d’ouverture et de solidarité qui est rendue possible par nos nouvelles capacités pour produire et pour créer des richesses pour tous.

Il faut ajouter un dernier point à cette perspective. S’il est vrai que la richesse est essentiellement l’échange, il devient évident que personne ne peut la créer, la maintenir et la développer en s’isolant du reste de l’humanité. Aucun pays au monde ne peut satisfaire ses besoins en fermant ses frontières, en isolant son marché du reste de l’humanité. Par conséquent, nous devons savoir qu’aucun pays ne peut, tout seul, mettre en place un système de revenu de base, sans prendre en considération ses voisins, ses partenaires, et par suite, la richesse de tous. Dans cette optique, les développements qui se manifestent en Europe, à travers la création d’une communauté de plus de 320 millions de citoyens, constituent un défi et une occasion de renouvellement social et politique que nous ne devons pas manquer.

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Economie et Culture

par R. POQUET
mai 1987

"...la primauté de l’économique représente à n’en pas douter une phase de l’évolution des sociétés modernes, quelque chose comme la crise de croissance ou de puberté du jeune homme ou de la jeune fille. Trop d’indices suggèrent, et font plus que suggérer, que nous allons entrer dans une société qui sera bien davantage "une société de culture", je veux dire de culture largement indépendante et non plus soumise, comme c’est aujourd’hui le cas, aux impératifs de la production. Je crois que c’est la vocation de la culture au sens le plus large de dominer la société et de lui conférer ses fins..."

Maurice Crubellier (Le Monde, mardi 16 décembre 1986).

AU cours du Forum "Economie et Culture" organisé le 10 février 1987 par l’hebdomadaire Télérama, j’ai interpellé R. Barre par la question écrite suivante : "Comment peut-on concevoir que l’économie libérale, cette vieille dame indigne qui a toujours nié l’homme, puisse s’intéresser à la culture ?". La question, brutale j’en conviens, a suffi à mettre hors de lui l’ancien Premier Ministre qui a jeté mon nom à la vindicte des participants après avoir feint de voir en moi un défenseur de l’économie collectiviste. Ceux qui me connaissent, et qui étaient présents, ont sans doute deviné que mes préoccupations étaient tout autres. Ce qui mérite une explication.
Nos sociétés hautement développées ont connu successivement l’ère de la production et l’ère de la consommation. Nous voici entrés de plain-pied dans l’ère de la communication. Soit. Si l’on y regarde de plus près, l’on s’aperçoit que ces mutations se sont faites et continuent de se faire en prenant appui sur des bases économiques qui n’ont pas changé depuis des millénaires et qui ont été analysées par un certain nombre d’esprit forts, tels J.B. Say, Karl Marx, Lord Keynes...
Ces bases sont celles de l’économie de l’échange, encore appelée économie de marché : monnaie dite précieuse ou reconnue comme telle, emploi chargé de former les revenus (salaires, traitements, profits...), rentabilité, concurrence, risque...
Ayant subi un avertissement sérieux en 1929 - on allait, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, assister à la montée parallèle du chômage et de la production ! - l’économie échangiste est-elle en mesure de se tirer indéfiniment des mauvais coups que l’irruption de plus en plus brutale des énergies et des techniques ne cesse de lui porter ? Le système, on le sait, ne fonctionne parfaitement que si les échanges entre individus et entre nations s’effectuent normalement, c’est-àdire qu’à production croissante doivent correspondre des échanges croissants, ces échanges croissants entraînant ipso-facto le développement d’une production elle-même en nécessaire croissance. Le mot d’ordre devient dès lors "produire à tout prix" afin de créer des emplois, source de formation des revenus, qui euxmêmes écouleront la production et en permettront la relance. Las ! Cette "production à tout prix" - que l’on ne parvient plus par ailleurs à écouler - nous fait inexorablement entrer dans l’ère de la production pour la production, c’est-à-dire dans l’ère du gaspillage. Gaspillage d’énergies, de matières premières, de ressources naturelles, d’intelligences et de savoir-faire, de temps... pour des productions dont nous ne connaissons que rarement les finalités, quand elles ne sont pas purement et simplement nuisibles à l’homme. Aussi, l’argument de nos hommes politiques selon lequel il nous faut "respecter la rigueur budgétaire" - lors de ce Forum, je revois M. Barre pointer l’index vers le ciel en invoquant cette malédiction divine pour foudroyer le comédien Armand Meffre qui réclamait du secours pour le théâtre vivant - cet argument donc a de quoi faire hurler de rire lorsque l’on sait que nous sommes confrontés à une énorme entreprise de gaspillage organisée à l’échelle planétaire.

Passons rapidement en revue nos "soldats de plomb" de l’économie de marché.
Les monnaies ? Les Américains n’ont plus qu’une carte à jouer laisser couler le dollar pour exporter à tout prix, alors que dans le même temps, le Brésil refuse de payer les intérêts des emprunts contractés.
Les monnaies européennes "flottent". Et les "sages" du Fonds Monétaire International ne savent plus à quels saints se vouer.

L’emploi ? Face à l’irruption des techniques et industries nouvelles de plus en plus économes d’emplois, on nous présente pour l’an 2000, dans l’Europe de l’Ouest, la perspective suivante 25 % de la population active travaillera à temps plein, 25 % à temps partiel et 50 % ne trouvera jamais de travail. Une question l’emploi étant le support essentiel de la formation des revenus, comment vont vivre les millions d’individus mis sur la touche ? On peut prédire un avenir radieux aux "Restos du coeur".

Les profits ? Ils sont maintenus artificiellement. Par la réduction des richesses alimentaires dans l’agriculture. 43 % seulement des terres disponibles sont cultivées dans les pays de la C.E.E. afin d’éviter les productions pléthoriques. Ce malthusianisme en appelle un autre : la C.E.E. dépense annuellement plus de 50 milliards de nos francs à racheter des produits excédentaires (plus du quart de son budget). Quant aux U.S.A., ils ont actuellement en stock l’équivalent d’une année de production de blé...
Dans l’industrie, la réduction des durées d’usage des produits - pratique généralisée sur laquelle s’entendent les producteurs et que passent sous silence les unions de consommateurs - facilite le renouvellement de la production et la formation accélérée des profits. Pour de plus amples renseignements, lire l’éloquent ouvrage de l’américain Vance Packard "L’ère du gaspillage" (Calmann-Lévy).
Au chapitre des emplois et des profits enfin, rappelons, pour mémoire, qu’à lui seul l’armement français sécrète 300 000 emplois (Hebdomadaire "L’Express" du 612 février 1987) et que d’une manière générale les armements présentent l’énorme avantage de contribuer à maintenir emplois et revenus sans encombrer le marché intérieur : pour le moment la Guerre du Golfe suffit à remplir les carnets de commande.

L’initiative et le risque ? Au service de quoi ? Du gaspillage ? Ou de l’utilité pour le plus grand nombre ? That is the question.
Et la Culture dans tout cela ? L’on peut sans grand risque prédire que le budget alloué au Ministère de la Culture ne parviendra jamais à se hisser sur le piédestal du 1 % o du budget de la Nation. Les raisons sont peu d’ordre politique, mais avant tout d’ordre économique : la culture semble allergique au principe sacro-saint de la rentabilité (toutes les occasions sont bonnes pour nous accuser de mauvaise gestion, n’est-ce pas Alexis Gruss ?), la culture n’est pas pourvoyeuse d’emplois (ou si peu), et de toutes façons - et même s’il s’agit des industries culturelles - la culture n’intéressera jamais hautement la machine économique qui a besoin de dynamiques plus fortes liées à la production de biens matériels plus aisément "vendables" à l’ensemble d’une population - et donc renouvelables dans les délais les plus brefs.
Ce qui ne signifie pas que, dans l’état actuel des choses, le Forum organisé par Télérama n’ait pas eu son utilité  : Economie et Culture doivent trouver des passerelles communes, même si elles sont fragiles et soumises aux aléas de la conjoncture économique. Mais celle-ci ayant été décrétée défavorable depuis quelques années, les subventions accordées au théâtre, à la danse, à la musique, au cirque... sont constamment remises en question. Et pourtant il ne s’agit que de quelques petits millions, goutte d’eau microscopique dans l’océan des milliards gaspillés chaque jour (3 millions retirés du jour au lendemain au Cirque Gruss, notre seul cirque national !, qui vient de licencier la totalité de son personnel).
Concluons. Si nous voulons que Economie et Culture marchent avec quelque chance au succès la main dans la main, il nous faut réclamer d’autres règles du jeu que celles que nous impose l’économie de marché :

- dissociation des revenus de la durée du travail, donc formation des revenus indépendamment du travail fourni ; par exemple, répartition des richesses et des services par l’instauration d’un revenu garanti distribué à tous selon des critères à définir (cf. "L’économie libérée". Etude de M. L. Duboin, 1986).

- généralisation d’une monnaie de consommation non transférable, non thésaurisable, gagée sur la production des biens et des services, type "carte de paiement à mémoires", chaque opération faisant apparaître le débit sur la carte, celle-ci étant régulièrement "rechargée" en fonction du revenu attribué ; conséquence : disparition de notre monnaie circulante échangiste aux impacts imprévisibles, au profit d’une monnaie assurant le passage des biens et des services à la consommation dans les meilleures conditions de régulation (cf. "L’An 2000" par H. Muller, Ed. Plon).

- partage du travail selon, à la fois, les besoins "évolutifs" des hommes en biens et services, l’emboîtage de l’offre et de la demande, et les désirs et initiatives de tout un chacun (cf. André Gorz, "Qui ne travaille pas mangera quand même").

Depuis quelques décades, et plus particulièrement depuis quelques années, des sociologues, des économistes, des ingénieurs, essaient de définir les contours de la société de demain, conscients que l’économie de marché court à l’impasse. Voici, parmi de nombreuses réflexions prospectives, la vision de Jacques Robin, Président du Groupe Science, Culture au C.E.S.T.A. (Centre d’Etudes des Systèmes et des Technologies Avancés), extraite d’un article paru dans "Le Monde" du 14.12.1985 :
"En cette fin de siècle, les problèmes décisifs ne seront plus ceux d’une économie sociale de marché. La mutation technologique fondamentale, celle des technologies de l’information et de la commande (informatique, télécommunications, biotechnologies, robotique), porte en effet en elle une autre nature du progrès technique. Avec ces "technologies informationnelles", l’homme ne manipule plus les choses et les objets par lui-même ou aidé de ses outils traditionnels, mais par l’intermédiaire de signaux, de codes, de langages et de mémoires. Ces technologies sont économes en énergie. Le travail humain cesse d’y être matériel pour y devenir logiciel. L’automatisation généralisée qu’elles entraînent fait franchir un seuil irréversible au volume et à la forme de l’emploi productif classique ; la modernisation de l’industrie des services détruit à moyen et à long terme plus d’emplois qu’elle n’en crée ; aussi le chômage continuera-t-il de progresser comme une marée irrésistible.
Ces technologies poussent l’économie dans la sphère toute neuve de la "reproductibilité quasi gratuite" des images, des textes et des biens. On conçoit que les mécanismes traditionnels se brisent : la croissance devient de plus en plus une croissance sans augmentation de l’emploi ; les normes traditionnelles de la productivité diminuent d’importance par comparaison à l’existence d’une "deuxième productivité" due avant tout à l’irruption continue de croissances et de savoir-faire issus de la communauté scientifique et technique internationale, laquelle n’en finit pas de s’enfler.
Le coût marginal, base du calcul économique néo-classique, perd de son intérêt. Nos ratios deviennent obsolètes.

Des pistes sont primordiales à explorer pour créer de nouveaux paramètres sociaux et économiques : mesurer au plus près les "besoins" évolutifs des hommes en biens et en services ; mettre en ouvre des formes de répartition économique et sociale respectueuses de la créativité et de l’innovation, clés de l’évolution de l’espèce ; limiter l’Etat à son rôle de gardien des règles du jeu et d’impulseur des novations ; considérer l’Europe comme l’espace naturel de notre pays, avec une ouverture constante sur le monde, en particulier le tiers-monde... ".

En fait, ces analystes, de plus en plus nombreux faut-il le préciser, attendent de nos hommes politiques plus d’audace, plus d’invention, plus de générosité, dans la recherche d’une économie adaptée à la mutation technologique importante que nos sociétés connaissent depuis un demisiècle. Si cette adaptation ne se fait pas et si nous nous obstinons à nous maintenir, contre vents et marées, en économie de marché, je crains qu’à moyen terme nos entreprises, tournées vers le spectacle vivant, ne s’étiole une à une, écartelées entre la précarité des fonds publics et la rareté de fonds privés.

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La Grande Relève au Salon du Livre

par R. MARLIN, A. PRIME
mai 1987

La Grande Relève a partagé la location d’un stand au 7e Salon du Livre avec les Citoyens du Monde et Ecole Instrument de Paix.
Du 19 au 25 mars, nous avons donc pu distribuer utilement environ 2000 Grande Relève (3 derniers numéros) ; plus sélectivement, nous y avons adjoint "la vie et l’oeuvre de Jacques Duboin", des bandes dessinées. Nous avons vendu une centaine de brochures Economie Libérée, les Yeux Ouverts, les Affranchis de l’An 2000 et fait quelques abonnements.
De nombreux visiteurs avaient entendu parler de Jacques Duboin et de l’Economie de l’Abondance avant la guerre. Ils ont été surpris de voir que "ça continue".
De très nombreux jeunes ont été "accrochés" et nous ont laissé leur adresse. Nous avons pu discuter avec eux, quelquefois longuement tant ils étaient intéressés. Certains nous trouvaient "bien optimistes" mais le mot "utopie" a été très rarement prononcé, ce qui est encourageant. De toute façon, nous avions la réponse : "Les utopistes, en 1987, sont ceux qui croient que le régime actuel, la situation "duale" qu’il secrète (riches-pauvres, tant dans les pays industrialisés qu’au niveau Nord-Sud) et les menaces qui s’accumulent peuvent durer.
Enfin, point important : on nous a offert une heure d’antenne sur Radio 3 le samedi 21 de 12 h à 13 h, pourparler, sans restrictions, de l’Economie Distributive. Nous avions pu donner le numéro du stand et celui du téléphone. Nous avons eu un certain nombre de coups de fil et de visites d’auditeurs enthousiasmés par nos thèses.
Cette manifestation n’est sûrement qu’une goutte d’eau dans l’océan d’ignorance de nos thèses et de l’Economie en général. Mais avouez que c’est encourageant et qu’il n’y a vraiment aucune raison de désespérer. Encore de nombreuses gouttes d’eau comme celle-là et la coupe finira par déborder.

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