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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 746 - mai 1977

 

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N° 746 - mai 1977

Attaquons le mal à sa racine   (Afficher article seul)

Où est le pouvoir   (Afficher article seul)

Chiffres à l’appui   (Afficher article seul)

L’inflation, ce mal incurable ?   (Afficher article seul)

L’inflation ? C’est le seul moyen d’empêcher l’abondance !   (Afficher article seul)

Les chiffres parlent   (Afficher article seul)

Comptabilité et inflation   (Afficher article seul)

Le Vrai Choix   (Afficher article seul)

Au fil des jours   (Afficher article seul)

Vingt-quatre heures de la vie d’un socialiste   (Afficher article seul)

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Editorial

Attaquons le mal à sa racine

par M.-L. DUBOIN
mai 1977

Chômage et inflation sont les deux mamelles du malheur de la France, et des autres pays industrialisés. Nous avons souvent parlé dans ces colonnes du chômage, loisir dont personne ne profite, alors que c’est l’aboutissement logique, voulu, de siècles de recherches et d’ingéniosité déployées par les hommes pour inventer les machines qui travaillent aujourd’hui à leur place. Nous y consacrerons un prochain numéro.
Abordons le problème de l’inflation. N’oublions pas d’abord que la vie économique repose sur des échanges, dont la société ne saurait se passer, tant il est évident que chacun de nous n’est pas en mesure de produire seul tout ce dont il a besoin.
C’est pour faciliter ces échanges que la monnaie a été créée. C’était naturellement, depuis l’origine, une monnaie-objet, un objet-tiers, qui permettait de différer dans le temps le troc entre deux autres objets. Ceci répondant à une nécessité.
Ce n’est que récemment que cette monnaie- marchandise a disparu. Et on l’oublie trop souvent : tout a changé avec la monnaie-papier (billets) puis avec la monnaie-scripturale (chèques) ; les lois du marché en ont été tellement transformées qu’elles nous font aujourd’hui perdre de vue que ce sont des biens ou des services que nous échangeons, et non pas des chiffres. Ces jeux d’écriture, conçus pour simplifier les relations sociales, ont donné naissance à un tel imbroglio, à de si invraisemblables complications, que nos économistes se retrouvent comme l’apprenti sorcier, incapables de maîtriser ce qu’ils ont inventé : ils ne sont pas encore parvenus à se mettre d’accord sur la signification du mot inflation, ni seulement pour distinguer les effets des causes : J. Rueff, l’un des plus réputés d’entre eux, commence ainsi son dernier exposé dans « le Monde » du 10 mai : « Contrairement à une idée très répandue, l’inflation est cause, non effet, de tous les désordres dont souffre l’Occident. » Comment s’étonner alors, en voyant leurs brillants résultats, qu’ils s’y perdent tous ?
Nous refusons de nous laisser entraîner. Et pour cela nous ne perdons pas de vue l’origine des complications monétaires qui nous valent tant d’interdits et tant d’absurdités : la racine du mal se situe au niveau de la création de nos moyens de paiement, que nous rappelons pour cela plus loin : c’est en effet en abusant de la crédulité de nos concitoyens qu’est entretenue en eux la conviction que seul l’Etat détient le monopole de fabriquer ces moyens dont dépendent les échanges de la société. Ce sont les banques qui détiennent cette ahurissante toute-puissance, attribut essentiel de la souveraineté. Même les banques étrangères fabriquent des francs ! Mieux encore, la Banque de France prête à l’Etat et c’est nous, pauvres con...tribuables qui remboursons les intérêts, sans même en avoir conscience !
Mais d’où leur vient ce droit aberrant ? Les banques l’ont pris, un beau jour. Et depuis, nous continuons à l’accepter, les laissant diriger, en fait, tout le système économique des prix-salaires- profit. Même la Gauche, qui porte aujourd’hui l’espoir de tant de Français, n’ose pas remettre ce droit en question et voue ainsi à l’échec tout changement de société (on se rappelle ce qui s’est passé au Chili). Tout le monde se comporte comme si ce droit récent et arbitraire était une de ces lois de la nature, immuables et universelles. Même ceux qui déplorent la lamentable course au profit qui en résulte, avec ses méfaits, immédiats et à plus long terme  !
Ayant remis à nu la racine du mal qui nous ronge, nous apportons des analyses sur ses symptômes, chiffres à l’appui :
- aux économistes de tout bord qui se lamentent devant l’inflation, J. Carlesse et P. Gaffré rappellent que l’augmentation du volume monétaire est nécessaire à un pays qui se veut en expansion : lorsque croissent les échanges, la démographie, la production, il faut bien que les moyens de paiement augmentent. Mais dans le système économique actuel, cet accroissement n’est pas maîtrisé. Il le serait en économie distributive  ;
- à tous ceux qui craignent les crises comme des malédictions divines, J. Le Morvan, en se référant à l’I.N.S.E.E., montre qu’une crise, encore appelée inflation, apparaît lorsque la masse monétaire a été créée plus vite que ne le nécessite la production. D’où notre théorie : ne créer la monnaie que pour distribuer la production en laissant la liberté du choix ;
- aux salariés qui s’évertuent à réclamer leur droit de pouvoir acheter ce qui leur revient naturellement, J : P. Mon montre que ce sont les règles du marché qui s’opposent à ce que les salaires suivent les prix. Ce sont en effet les lois de la comptabilité, que même les syndicats ne contestent pas, qui font que toute élévation de salaire entraîne une augmentation encore plus élevée des prix. Cette démonstration, bien que faite par un physicien, ne fait appel à aucune formule mais s’appuie sur les définitions qui fixent les règles de la comptabilité nationale.
Comme toutes ces analyses sont arides, nous avons pensé que nos lecteurs aimeraient ensuite se détendre. C’est pourquoi F. Lévy leur propose de rêver avec lui à ce que pourrait être une société vraiment socialiste.

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Dossier : MONNAIE ET INFLATION

Où est le pouvoir

par M.-L. DUBOIN
mai 1977

Tout s’achète et tout se vend, dit-on. Et avec quoi ? Un chèque, des billets, en un mot de l’argent. Celui qui en a, peut tout se permettre et en gagner beaucoup ; celui qui n’en a pas, n’a pas de quoi vivre. Dans notre société aussi absurde qu’injuste, ceux qui n’ont pas de quoi s’acheter le nécessaire sont sans cesse sollicités par des magasins débordant de superflu.
Et qui détient le pouvoir de fabriquer cet argent dont tout dépend  ? Ce n’est même pas l’Etat !

L’ORIGINE DES BILLETS

Sans remonter au Déluge, ni à la monnaie- coquillage, souvenons-nous que naguère, toute transaction se réglait en monnaie métallique, d’or pour les plus importantes. Puis, comme le rappelle Jacques Duboin dans « Pourquoi manquons-nous de crédits ? » [1] les billets, tels que ceux que nous utilisons encore pour les achats les plus courants, furent, à leur origine, des reçus remis par des orfèvres de la Cité de Londres aux voyageurs prudents qui leur confiaient leurs pièces d’or. Les Anglais en vinrent à les utiliser comme monnaie tant il était certain que les porteurs de tels reçus pouvaient à volonté, les échanger contre les pièces d’or déposées.
Puis un beau jour un orfèvre futé s’avisa de fabriquer de faux reçus. Ceci lui permit de réaliser un sérieux profit puisque, évidemment, tous les porteurs ne réclameraient pas en même temps l’or qui leur était dû.
Son exemple fut suivi par les autres orfèvres, puis par les banquiers. Et c’est ainsi que sans même y prendre garde, les rois perdirent leur monopole de battre monnaie.
L’expérience malheureuse de Law amena cependant le gouvernement français, en 1803, à concéder à la seule Banque de France le droit d’émettre cette monnaie, monopole qui lui fut renouvelé jusqu’en 1945. Mais elle ne fut jamais tenue de conserver un rapport entre le montant de ses billets et son encaisse-or. L’émission de ses billets, d’abord libre, fut limitée à partir de 1870 par un « plafond » fixé par la loi (mais qu’une autre loi vient surélever si nécessaire !).

LA FIN DE LA MONNAIE-OR

Catastrophe, le 2 août 1914, des milliers de porteurs réclament ensemble l’or correspondant à leurs billets... Alors en TROIS JOURS, une révolution prodigieuse s’accomplit en France : le gouvernement décrète le « moratoire des dépôts » ce qui veut dire que l’exécution des obligations est suspendue : les banques ne sont plus tenues de rembourser en or les billets ! Et les autres pays suivent cet exemple. C’est ainsi que le billet de banque cessa d’être une monnaie-marchandise et perdit à jamais toute valeur intrinsèque.
Et, ô miracle, ceci permit de faire la guerre ! Il n’y aurait jamais eu assez d’or pour payer les armements. Alors la Banque de France émit les billets nécessaires.
Comme quoi, lorsqu’il s’agit de fabriquer des armes, on sait bien adapter le système économique à cette évidente nécessité. Mais lorsqu’il s’agit de permettre la consommation de la production, on vous explique que les lois auxquelles est soumis le « Budget  » de l’Etat montrent que les Français vivent au-dessus de leurs moyens !
Mais revenons aux billets de banque. Depuis 1914 leur volume ne cesse de s’accroître d’une façon vertigineuse : en moins de 50 ans, il est passé de 11 à 3 930 milliards (357 fois plus  !) tandis que les pièces précieuses ont disparu !

LA NOUVELLE MONNAIE

Passons, car ceci, tout le monde le sait sans doute. Mais ce qu’on sait moins c’est que malgré leur volume, ces billets ne constituent plus aujourd’hui qu’une faible part des moyens de paiement  : 27% en France, à la fin de 1973 (et 10 seulement en Italie). Alors que, aussi invraisemblable que cela paraisse, cette faible part (ce quart pour nous) est la seule à laquelle la grande majorité de nos concitoyens ont accès. Ils ignorent les trois autres quarts pour la simple raison qu’ils ne les voient pas !
Posez à votre voisin la colle suivante : je dépose à ma banque un million ancien, soit 10 000 francs, que j’ai économisé. Quelle somme ce dépôt permet-il à ma banque de prêter  ? Je vous parie (le gain du pari sera versé pour La Grande Relève) que la plupart du temps la réponse qui vous sera faite sera une somme inférieure ou, au mieux, égale aux 10 000 francs déposés. Votre voisin pense qu’une banque, comme chacun de nous, ne peut pas prêter plus qu’on ne lui a confié et que ce sont les intérêts des prêts, qu’elle effectue ainsi, qui lui paient son travail d’intermédiaire !
Quelle erreur ! Erreur grâce à laquelle on peut vous faire croire tout ce qu’on veut sur les Nécessités de l’Economie.
Si vous déposez à la banque 10 000 francs, celle-ci fait ce que faisaient les orfèvres de la Cité de Londres à qui des voyageurs confiaient leur or : elle vous remet un reçu (sous forme d’un compte en banque). Mais là encore, à l’instar de l’orfèvre futé qui inventa le faux reçu, elle fait l’équivalent de plusieurs reçus pour une même somme. C’est-à-dire qu’elle alimente plusieurs comptes de crédit estimant qu’on ne lui réclamera pas en même temps, comme le 2 août 1914, tout l’argent correspondant à tous les comptes qu’elle a ouverts. Elle se contente de conserver un rapport minimum entre les sommes qui lui sont versées et celles qu’elle prête. Toutes ces sommes, sans distinction, donnent lieu à l’ouverture d’un crédit sur un compte bancaire, et constituent les 3/4 de nos moyens de paiement, c’est la monnaie bancaire, ou monnaie scripturale car elle n’est matérialisée que par un simple jeu d’écriture : elle sortait naguère de la plume d’un employé de banque, elle provient aujourd’hui, le plus souvent, de la perforation d’une carte d’ordinateur. Et toutes les affaires se règlent avec cette nouvelle « monnaie » . imagineriez-vous acheter une voiture avec des billets ? Un chèque, une signature, des chiffres qui changent sur deux comptes. L’affaire est réglée.
Suivons donc cette monnaie bancaire de sa naissance à sa mort, à l’aide des 10 000 francs que vous avez déposés tout à l’heure à votre banque. Ce dépôt vous a valu, en plus de la considération ( ?) de votre banquier, l’ouverture d’un compte crédité de 10 000 francs et la remise d’un carnet de chèques. Mais en même temps ceci permet à votre banquier d’ouvrir d’autres crédits, de créer 20 000 francs, par exemple pour financer la construction d’une usine. Supposons que votre voisin Durand envisage de monter une entreprise ou de se faire construire un appartement. A qui va-t-il s’adresser pour se faire prêter l’argent qui lui manque ? A une banque. Et celle-ci lui ouvrira un compte sur lequel Durand tirera des chèques pour payer un entrepreneur qui, pas plus que lui, n’exigera de billets en paiement. Ainsi les 10 000 francs que vous avez déposés ont été à l’origine de la création de toute pièce (si j’ose dire) des 20 000 francs prêtés à Durand et il y a maintenant 30 000 francs de moyens de paiement supplémentaires.

LE POUVOIR DE DECISION

Ouvrons ici une parenthèse pour souligner un autre privilège des banques, tout aussi arbitraire qui choisit de créer de l’argent pour aider Durand plutôt que Dupont  ? Est-ce la collectivité, en comparant l’utilité de ce que veut entreprendre Durand à celle de ce que propose Dupont  ? Pas du tout ! C’est la banque qui choisit, après une enquête faite sur des critères qu’elle établit seule et en toute liberté, c’est-à-dire en fonction seulement de son propre intérêt.
Revenons à notre exemple : Durand est le bénéficiaire ( ?) du prêt de 20 000 francs ouvert par la banque, qui tient aussi 10 000 francs à votre crédit. Il ne faut pas se hâter, à ce stade du raisonnement, de dire que la somme que vous avez déposée ayant donné naissance à trois fois plus de monnaie bancaire, cela explique « l’inflation monétaire  ». Ce serait oublier que si la banque a ce privilège de créer des moyens de paiement par un jeu d’écritures, elle a aussi celui d’en détruire, par le même procédé, lorsqu’on lui rend l’argent qu’elle a prêté. Seulement voilà : elle exige plus ! En plus du remboursement du capital, elle veut que lui soient versés des intérêts.
Durand a été averti que sa demande de prêt a été acceptée. Avant de lui ouvrir un compte, son banquier exige des garanties. Durand devra s’engager à rembourser dans un délai fixé (court ou long terme) non seulement les 20 000 francs prêtés, mais un intérêt. Par exemple, 1 600 francs (soit 8 %) au bout d’un an. La banque inscrira 20 000 francs à son compte, qu’elle annulera après remboursement, mais elle inscrira aussi la promesse de rapporter les intérêts, qu’elle gardera. Et à long terme, cela peut signifier le doublement à son profit. On s’explique la prospérité des banques et le développement de tant de succursales votre argent les intéresse  !

LE PROFIT-ROI

Quand Durand aura payé son entrepreneur avec ses 20 000 francs, il va falloir qu’il tienne sa promesse. Et comme, lui, il ne fabrique pas d’argent, il s’en tirera probablement en vendant plus cher sa marchandise, surtout s’il a déjà d’autres usines qui marchent. S’il n’y arrive pas, c’est la faillite. Pour lui bien sûr, car la banque n’y perdra pas : elle fera vendre ses biens et se paiera intérêt et capital. Mais comme ceci lui demandera quelques démarches, on comprend qu’elle choisisse de prêter... aux riches. Ainsi s’explique comment « l’argent amène l’argent » et comment ces lois capitalistes créent et augmentent l’injustice. Le régime de dettes dans lequel nous vivons, tout en favorisant l’inflation, consolide le pouvoir absolu des banques.

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[1] Paru en 1961 aux Editions Lédis et encore disponible.

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Dossier : MONNAIE ET INFLATION

Chiffres à l’appui

par P. GAFFRÉ
mai 1977

Voici, d’après les rapports du Conseil National du Crédit (qui sont publiés chaque année et même chaque trimestre), la proportion des crédits bancaires dans le total de la masse monétaire, avec une comparaison à 12 ans de distance.
En 1963, la masse monétaire se montait à 167,88 milliards de francs et les crédits de caractère bancaire à 111,92, soit 66,6 %.
En 1975, la masse monétaire représentait 777,01 milliards (soit près du quadruple) et les crédits de caractère bancaire 745,01, soit 95,8 %.
Ce n’est pas une hypothèse, ce sont les chiffres officiels !
Ajoutons encore que ce que le Conseil National du Crédit appelle « crédits à l’économie » se monfait en 1963 à 99,55 milliards (soit 59, 3% des utilisations de la masse monétaire existante) et en 1975 à 657,51 milliards (soit 84,6 % des utilisations monétaires).
Ce sont des chiffres qui parlent !

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Dossier : MONNAIE ET INFLATION

L’inflation, ce mal incurable ?

par J. CARLESSE
mai 1977

On épiloguera longtemps sur les causes de l’inflation.
Avec Ricardo, les économistes classiques, dont Raymond Barre est l’un des maîtres incontestés, l’attribuent à l’augmentation excessive du volume de la monnaie, c’est-à-dire, de nos jours, du crédit.
D’après l’école post-keynesienne l’inflation serait le fait même d’une hausse générale des prix.
Mais cette hausse des prix ne peut-elle être aussi la résultante de l’augmentation du volume de la monnaie, qui, stimulant la demande face à l’offre enflerait les profits ? C’est ce qui est généralement admis et c’est ce qui pousse notre grand argentier à restreindre les crédits et à « geler » les prix.
Mais comme les salaires sont plus ou moins rattachés à une échelle mobile, ne serait-ce que par le S.M.I.C., on déduit qu’à tout « ciel » des prix doit correspondre un « gel » des salaires.
Or l’inflation n’est pas un phénomène nouveau. rite sévissait du temps de la pénurie et, loin de disparaître à l’ère de l’abondance, elle semble au contraire s’exacerber avec l’accroissement de la production. Et c’est en Partie normal puisqu’il

faut, en tout état de cause, plus de monnaie pour acheter une production de plus en plus abondante.
Pour ce faire on a eu recours très longtemps à la dévaluation décrétée des devises. Ces dévaluations sont devenues par la suite implicites avec l’utilisation généralisée de la monnaie scripturale.
On peut donc suivre l’inflation au cours de l’Histoire en considérant les dévaluations successives.
Mais si l’on en croit le dixième rapport du Conseil national du crédit, le seul actuellement en notre possession, les prix de gros ont évolué de 100 à 2 600 de 1938 à 1955 alors que la production industrielle n’a évolué que de 100 à 177 durant la même période. Donc avec un correctif de cet ordre justifiant l’inflation monétaire Par l’inflation de la production, la courbe des dévaluations donne surtout, à quelques points près, la courbe de la montée des prix.
Ainsi, en prenant pour coefficient 1 l’indice des prix de l’an XI (franc germinal) on obtient approximativement les indices successifs suivants :

1914 .......... 2,5
1928 .......... 12 (Franc Poincaré)
1936 .......... 18 (Franc Auriol)
1937 .......... 20 (Franc Bonnet)
1940 .......... 36 (Franc Reynaud)
1945 .......... 115 (Franc Plevenl
1948 .......... 210 (Franc Meyer)
1949 .......... 375 (Franc Petsch)
1965 .......... 1 000
1970 .......... 2 000
1976 .......... 3 600 (295 postes + loyers)

Peut-on raisonnablement attribuer cette flambée vertigineuse des prix au seul accroissement des profits par le jeu de l’offre et de la demande ?
Il est indubitable que d’autres facteurs doivent entrer en ligne de compte. Et ces facteurs ne peuvent être que l’accroissement des revenus de toute sorte entrant dans la composition des prix.
On frémit à la pensée de ce qui serait advenu si Poincaré avait décrété un plan d’austérité semblable à celui de M. Raymond Barre et si l’expérience s’était poursuivie jusqu’aujourd’hui.
Les théories sociales les plus avancées ne prescrivaient alors que la satisfaction des besoins matériels de l’homme.
Or quels étaient-ils à cette époque ?
On ne pouvait avoir besoin de ce qui n’était pas encore inventé ou largement industrialisé.
Les prix et les salaires « gelés » on s’éclairerait encore à la lampe à pétrole, les habitations n’auraient ni gaz, ni chauffage central, ni eau courante. Qui pourrait s’offrir une machine à laver, un réfrigérateur, un poste de radio ou de télévision, une automobile, des loisirs, des traitements médicaux coûteux, etc. ?
Aiguillonnés par les progrès de la science, les besoins de l’homme se sont accrus. Même l’échelle mobile ne peut suivre cet appel des besoins qui, forcément, tendent à se traduire par des augmentations de salaires, lesquels, se répercutant sur les prix les accroissent et justifient de nouvelles revendications.
En réalité l’inflation est un mal nécessaire et on ne peut pas plus l’arrêter qu’on ne peut arrêter le progrès.
Elle n’est nocive que s’il y a pénurie de marchandises à vendre. Elle ne peut l’être s’il y a abondance.
Donc, au lieu d’essayer de la juguler par des Plans d’austérité, il faut la rendre utile en lui
faisant épouser l’inflation de la production et l’accroissement des besoins de l’homme. En un
mot il faut veiller à ce que ce soit la production, et elle seule, en se créant, qui détermine la quan
tité de monnaie nécessaire pour l’acheter en irriguant le pouvoir d’achat de chacun selon ses
besoins.
C’est un des objectifs de l’économie distributive et c’est vers elle qu’il faut tendre si l’on veut que l’inflation ne soit pas un fléau.

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Dossier : MONNAIE ET INFLATION

L’inflation ? C’est le seul moyen d’empêcher l’abondance !

par P. GAFFRÉ
mai 1977

Ce qu’est l’inflation ? C’est une maladie du capitalisme, le dernier épisode de la lutte du système contre son ennemi N°1 : l’abondance !
D’où vient le mal ? D’abord, certains faits sont évidents. Par exemple, quand les prix montent - et que les marchandises ne s’en vendent pas moins - c’est que les acheteurs ont en poche la monnaie d’échange nécessaire. Il a donc bien fallu qu’une création de monnaie précède la hausse des prix.
A l’origine d’ailleurs, « inflation » signifiait gonflement monétaire. Il est vrai que ce n’est pas nouveau et que toutes les monnaies ont perdu de leur valeur. Mais cela se faisait lentement. L’as romain est passé de 327 grammes à... 2 grammes seulement, mais en 400 ans. Périclès qui, croit-on, inventa ce genre de dévaluation, le fit « pour soulager les débiteurs  » (et Voltaire, par-delà les siècles, l’en félicita...) .
Il est vrai que, pour ne pas payer intégralement leurs dettes, les emprunteurs ont usé de ce procédé, mais c’était une inflation rampante. Ce qui distingue notre époque, ce n’est pas seulement que le papier (ou une simple signature) a remplacé le métal, c’est que, de rampante, l’inflation est devenue galopante.

DANS L’ANTRE DES SORCIERS

Comment et pourquoi cela se manifeste-t-il ? Pas du fait des commerçants, oui ne peuvent attraper au passage que l’argent qui, déjà, circule. Pas de celui des salariés qui n’obtiennent d’augmentations qu’après qu’on ait constaté que les prix avaient précédemment monté (ce qui est conséquence ne saurait devenir cause).
Le cercle vicieux n’est donc pas celui des salaires et des prix, mais des prix et de la monnaie. Et pour le voir, il faut aller à la source de la création monétaire, sur laquelle aucune hésitation ne subsista aujourd’hui : les créateurs sont les banques fies pièces et billets ne sont plus qu’une monnaie d’appoint).
Les banquiers ont d’ailleurs une raison de créer de la monnaie de crédit (appelée aussi monnaie de banque), c’est la demande des entrepreneurs, à court terme pour retarder les échéances et à long terme pour investir.

L’OFFRE ET LA DEMANDE

« Investir », c’est créer de nouveaux moyens de production. Jadis, cela se faisait rapidement et à bon marché. Les progrès techniques ont accru de façon extraordinaire le volume des capitaux nécessaires et ont éloigné de plus en plus le temps où ces nouveaux moyens de production entreront en service, c’est-à-dire produiront des « marchandises  ».
En attendant, les crédits d’investissements, à quoi servent-ils, sinon à donner à ceux qui construisent ces nouveaux moyens de production le moyen de vivre ? Sur le marché, ils représentent donc une demande sans offre correspondante (puisque l’offre correspondante, ce sera la production qu’ils préparent).
Quand cette sorte de fossé s’élargit, on ne peut plus le sauter sans que ça se voie : le décalage entraîne toutes les conséquences bien connues (celles que, par extension, on a appelées elles- mêmes l’inflation...) .
C’est d’ailleurs parce qu’ils n’ignorent pas ce processus que les gouvernements capitalistes qui tentent de « juguler » l’inflation ont pour premier souci d’encadrer (comme ils disent) le crédit.

CETTE VIEILLE ENNEMIE : L’ABONDANCE !

On ne réduit pas le crédit, on le renchérit seulement. D’ailleurs, s’il pouvait être vraiment réduit, cela aurait rapidement deux effets au moins, cela produirait une stagnation génératrice de pénuries et cela ferait faire faillite aux banques, phénomène dont il n’est pas question pour le moment !
Alors, au total, pourquoi n’arrive-t-on jamais à y « mettre bon ordre », comme on le promet sans cesse ?
Parce que, pour les banques, comme pour les entrepreneurs, la seule loi du régime est celle du profit. Le seul désir est donc de vendre (le crédit comme les marchandises) plus cher et, dans ce dessein, toute pénurie, réelle ou artificielle, est une aubaine.
N’allons pas chercher midi à quatorze heures ni remonter au déluge  : le système des prix-salaires- profits ne redoute qu’une chose - et il mettrait le feu aux poudres pour l’empêcher - c’est l’abondance  !

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Dossier : MONNAIE ET INFLATION

Les chiffres parlent

par J. LE MORVAN
mai 1977

S’il y a des statistiques contestables du fait de manipulation gouvernementale et du fait aussi des fausses déclarations patronales, aucune personne informée ne peut mettre en doute le sérieux des chiffres émanant de la Banque de France et du Conseil National du Crédit (C.N.C.). C’est principalement l’indice des Prix, actuellement basé sur 295 articles, chacun d’eux étant doté d’un coefficieient de pondération, gui fait l’objet de manipulations politiques. Or ce n’est que par l’I.N.S.E.E. (Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques) que nous connaissons cet indice officiel ; c’est lui gui publie chaque année « les comptes de la Nation » où l’on trouve les chiffres nécessaires aux analyses économiques. Certes ses fonctionnaires sont des spécialistes de haute moralité, mais ils dépendent néanmoins, et on ne peut pas l’oublier, du ministère de l’Economie et des Finances... De Plus, en dépit des très grands progrès réalisés au cours de ces dernières années dans les méthodes oui président à l’établissement des comptes de la Nation et tout spécialement de ceux concernant la production nationale, l’absence d’homogénéité de celle-ci ne Permet Pas de l’accepter globalement. On y trouve, mélangées, la production offerte aux consommateurs, celle des investissements publics, celle des armements, etc.
Cette relativité des statistiques de l’INSEE nous oblige à n’utiliser ses chiffres que dans leurs rapports avec ceux de la Banque de France et du C.N.C.C. C’est ce que nous allons faire.

La hausse des prix

II est un point sur lequel nous sommes d’accord avec les économistes du régime, c’est lorsqu’ils enseignent dans les facultés que l’inflation résulte de deux phénomènes  :
- un phénomène de mouvement des prix :
- un phénomène de circulation monétaire.
Mais contrairement à nous-mêmes, ils se refusent généralement à établir un lien direct entre ces deux phénomènes. Serait-ce parce qu’ils raisonnent dans l’abstrait, sans étudier sérieusement les chiffres qui traduisent ces phénomènes dans l’économie du pays ? Cependant, ces chiffres parlent clairement ainsi qu’on va pouvoir en juger par ceux que nous allons citer.
Tout d’abord, il convient de déterminer quels sont les chiffres gui éclairent le mouvement des prix : ceux des salaires, ceux des profits, ceux des importations (inflation par les coûts) et ceux concernant la circulation monétaire ?
Nous savons tous que, dans les temps modernes. c’est-à-dire de développement de l’économie, les prix n’ont jamais cessé de monter, mais lentement. Nous avons même constaté, après la crise
américaine de 1929 qui s’est répercutée en France quelques mois plus tard, que les prix baissaient et même, parfois, s’écroulaient lorsqu’il y a « surproduction » par rapport aux besoins... solvables. En temps normal, il y a une constante pression des profits et des salaires, pression tempérée par la productivité résultant des progrès techniques. C’est ainsi qu’avant la crise actuelle, c’està-dire de 1964 à fin 1968 (5 ans) la hausse des Prix de pros ne dépassa pas les 5 %, d’après l’I.N.S.E.E. Mais, à partir de 1969 jusqu’à maintenant, tout changea. Il s’agit de savoir pourquoi.
Personne de sensé ne s’imaginera que, tout à coup, il y Put des demandes exorbitantes d’augmentation de salaires ou des augmentations de profits non moins exorbitantes. La cause de l’inflation galopante est ailleurs. Elle ne peut résulter que de la circulation monétaire et de son rapport à la valeur de la production nationale offerte.

Les équilibres nécessaires

La loi de l’offre et de la demande s’impose à toutes les économies monétaires. Ou bien on la domine en instituant une économie distributive oui équilibre production et monnaie, ou bien on est dominé Par elle si l’on conserve une monnaie circulante. Alors, dès que les liquidités monétaires croissent plus vite que la production du pays, il y a risque d’inflation. Celle-ci se produit lorsque le rapport liquidité-production atteint un certain seuil critique à partir duquel il y a la crise économique.
La démonstration en est faite par les chiffres ci-après  :

Année ..... L.M. ......... P.N. .... Rapport L/P
1965 .... 189,85 .... 438,748 ....... 43,27
1969 .... 416,59 .... 643,388 ....... 64,75
1970 .... 457,32 .... 716,794 ....... 63,80
1974 .... 833,00 .... 1.168,238 .... 71,30

L.M. = Liquidités monétaires
P.N. = Production nationale
(en milliards de francs lourds)

Ce qui signifie qu’en 1965 la moyenne annuelle des liquidités monétaires était de 43,27 % par rapport à la Production nationale globale, calculée par l’INSEE. N’oublions pas qu’une monnaie circulante accomplit, dans l’année, plusieurs cycles complets production-distribution-production : étant donné que nous constatons depuis plusieurs années une accélération de la vitesse de circulation monétaire (38 % de 1966 à 1974) ce rythme doit être proche aujourd’hui de 5 cycles complets. Si bien que dès 1965, les liquidités monétaires représentaient une valeur très sensiblement supérieure au chiffre donné par l’I.N.S.E.E. pour la production globale. L’heure de la crise approchait.
Cependant de 1965 à fin 1968, l’I.N.S.E.E. n’indique qu’une hausse d’environ 1 % par an, ainsi que nous l’avons signalé précédemment. Mais l’année 1969 connaît une hausse de 7 %, l’année 1970, de 8 %... C’est que le rapport liquidité-production augmente sensiblement d’année en année si bien que l’I.N.S.E.E. reconnaît. pour 1974 une hausse des prix de gros de l’ordre de 24 %.
Pourquoi un surcroît de liquidités provoque-t-il une hausse des prix et non une épargne provo-quée par l’impossibilité d’acheter... ce qui n’existe pas ?
Il s’agit là d’un phénomène psychologique universellement constaté. Lorsque la valeur d’une production est, par exemple de 500 milliards et que les liquidités disponibles s’élèvent à 1.000 milliards, il se produit une « tension inflationniste  » oui provoque une hausse des prix dont le plafond théorique est de 100 % car l’économie tend naturellement vers l’équilibre. C’est le phénomène, inconscient, de la vente aux enchères le consommateur veut consommer et Ie marchand veut vendre.
C’est pourquoi l’unique remède aux crises économiques moderne, réside dans l’abandon de la monnaie circulante et dans la sortie du système de l’achat et de la vente.

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Dossier : MONNAIE ET INFLATION

Comptabilité et inflation

par J.-P. MON
mai 1977

Contrairement à ce que l’on pense couramment, la comptabilité n’est pas une science neutre : elle a tendance, tout au contraire, à accentuer l’inflation, comme nous allons le démontrer après avoir donné, pour les non spécialistes les définitions nécessaires :

LA COMPTABILITE MODERNE

De simple enregistrement des mouvements de caisse et des rapports de dettes et de créances, la comptabilité est devenue progressivement un instrument d’appréciation de l’activité économique de l’entreprise.
Elle a maintenant pour objet de mesurer les résultats de l’activité productive en comparant, au cours d’une période donnée, les profits réalisés et les capitaux engagés pour réaliser ces profits. Ceci permet en outre, aux Pouvoirs publics, de connaître l’évolution des entreprises. Afin de disposer de critères communs permettant d’apprécier l’activité économique, les pays développés ont introduit des plans comptables qui fixent des règles comptables uniformes pour les entreprises industrielles ou commerciales d’un même secteur.
Le plan comptable général distingue :
- La comptabilité générale, qui a pour but de faire apparaître la situation patrimoniale active et passive (bilan) de l’entreprise et de déterminer les résultats globaux d’exploitation (compte d’exploitation) ainsi que le résultat net final de l’exercice (compte de pertes et profits) ;
- La comptabilité analytique d’exploitation (ou comptabilité industrielle), qui est destinée à faire apparaître les prix de revient et à permettre le contrôle de la rentabilité de l’entreprise par l’examen des écarts entre les prévisions (budget) et les réalisations.
Cette comptabilité analytique d’exploitation joue au sein de l’entreprise un rôle sans cesse croissant. C’est elle qui permet à l’entreprise de déterminer les prix de revient et les prix de vente.
C’est donc elle aussi qui va jouer un rôle important dans l’évolution de l’inflation.

LE MODE DE CALCUL DES PRIX

En effet, afin de faciliter les calculs de prix de revient et de prix de vente, un certain nombre de méthodes simplificatrices ont été adoptées dans les textes définissant les règles comptables.
Ces méthodes simplificatrices font essentiellement intervenir les notions de coefficients forfaitaires et d’unité d’oeuvre.
Les coefficients forfaitaires permettent de passer :
- dans le commerce, du prix d’achat au prix de vente ; (ils) alors prennent le nom de marge commerciale ;
- dans l’industrie. du coût de la production aux prix de revient et de vente (ils sont appelés dans ce cas coefficients de frais généraux ou marge bénéficiaire).
On introduit la notion d’unité d’oeuvre pour fixer le coût de production en n’utilisant qu’UN SEUL ELEMENT DE COUT, par exemple celui de la maind’oeuvre, ou le temps d’emploi des machines ou encore la quantité de matière employée...
L’utilisation de ces coefficients est sans inconvénient lorsque les éléments de coût et les rapports entre eux demeurent stables ; mais l’inflation s’accélère dès qu’augmente le prix d’un élément car tout se passe comme si tous les éléments avaient réellement subi la hausse !
Le renchérissement ainsi créé est inflationniste puisque tous les acheteurs vont le ressentir et le répercuter s’ils sont eux-mêmes producteurs.

LA MARGE COMMERCIALE,SOURCE D’INFLATION

Prenons à titre d’exemple le cas d’un marchand de vêtements employant deux vendeurs. Il revend chaque année, 1 200 vêtements qui lui ont coûté 500 francs pièce (prix d’achat annuel 600 000 francs).
Ce commerçant applique une marge commerciale de 20 %, soit 120 000 francs. Cette marge lui permet de payer ses deux employés, par exemple 30 000 francs chacun (charges sociales comprises) et de garder 60 000 francs pour payer ses impôts locaux. l’entretien de son magasin et pour constituer un bénéfice proprement dit. Sur ce bénéfice, il paie pour son usage personnel et celui de ses employés, 6 vêtements soit 3 000 francs.
Si, maintenant, une hausse de 10% intervient sur le prix d’achat des vêtements nui passe à 660 000 francs, le commerçant, appliquant la même marge de 20%, réalise alors une marge totale de 132000 francs, soit 12 000 francs de plus. Ce supplément de marge ne vient pas dans sa totalité augmenter le bénéfice du commerçant puisque pour les 6 vêtements qu’il acquiert pour lui-même et ses employés il va devoir acquitter un supplément de 300 francs. Il lui reste cependant 11 700 francs, soit 97,5% de son supplément de marge, qui ne sont pas économiquement justifiés. Ils constituent un supplément de revenu pour le commerçant : ils sont inflationnistes.
Cet exemple simple montre clairement que l’utilisation généralisée de marges commerciales ajoute un supplément de hausse à la hausse.

LES COEFFICIENTSDE LA COMPTABILITE INDUSTRIELLE, SOURCE D’INFLATION

La marge du commerce englobe la marge de bénéfice et la marge de frais. Dans l’industrie au contraire la comptabilité les distingue : mais ces marges conservent en période d’instabilité des prix le même caractère inflationniste que la marge commerciale. Il suffit en effet que le prix des matières premières ou que le coût de la main d’oeuvre augmente pour que la hausse se repercute sur les coefficients de frais et sur la marge bénéficiaire suivant un mécanisme identique à celui que nous avons mis en évidence dans le cas de la marge commerciale.

LA METHODE DES « UNITES D’OEUVRE »

C’est une excellente simplification pour les calculs des coûts Prévisionnels et l’établissement des devis, en période de stabilité des prix, mais c’est une méthode qui devient rapidement accélératrice de l’inflation dès que se manifeste une hausse quelconque.
Supposons que pour évaluer le prix de revient d’une fabrication. un industriel utilise l’unité d’oeuvre « franc de main d’oeuvre directe ». Il va procéder de la façon suivante  : il calcule pour une fabrication déjà exécutée le rapport du coût total de production au total des salaires payés pour la réaliser. Ce rapport constitue le coefficient multiplicateur qui est ensuite utilisé pour établir dans un devis, pour une autre fabrication, le coût global de production à partir de la seule estimation du coût de la main-d’oeuvre. Donc si les salaires augmentent, le coût global de production est augmenté dans la même proportion au bénéfice de l’entreprise.
Prenons à titre d’exemple le cas d’un fabricant de meubles de cuisine qui, pour produire une série donnée de meubles, a dépensé 200 000 francs de matière première et 100 000 francs de main-d’oeuvre. Le coût global de fabrication est donc de 300 000 francs. S’il utilise l’unité d’oeuvre «  franc de main-d’oeuvre directe », pour évaluer ses productions futures. il obtient un coefficient multiplicateur de 300 000/100 000 = 3. Si le coût de la matière première reste stable et que seul le coût de la main-d’oeuvre augmente de 10% (Ce qui porte à 110 000 francs le total des salaires payés pour cette production). L’industriel va prévoir suivant la règle en usage un coût de production de 110 000 x 3 = 330 000 francs. Il fait donc subir au prix de sa production une hausse de 10 %, alors qu’en réalité l’augmentation du coût de fabrication n’est que de 3.2 % (10 000 francs et non 30 000 francs).
D’autres pratiques, autorisés par le Plan Comptable telles que les emprunts, les amortissements ou la réévaluation des stocks contribuent aussi à aggraver l’inflation.
Cela tient à ce que la comptabilité actuelle a été conçue pour un régime de prix stables ou peu variables.
Dans ces conditions les contrôles administratifs ou fiscaux ne peuvent que se limiter à vérifier les chiffres donnés par la comptabilité et à constater Ia réguIarité des méthodes comptables. Ils ne peuvent rien au caractère excessif de ces pratiques qui est inhérent au système.

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Le Vrai Choix

par M. DUBOIS
mai 1977

Dans un récent article, je soulignais une fois de plus le malentendu soigneusement entretenu depuis de nombreuses années en France et qui consiste à lier les réformes économiques, dont tout le monde sent l’urgente nécessité, à telle ou telle forme politique de gouvernement.
Il faut croire que cette question est d’actualité, dans la mesure notamment où elle peut modifier la répartition des suffrages d’une partie du corps électoral. Ainsi que nous l’avions prévu, les dernières élections municipales ont donné lieu à une tentative générale de récupération des voix des écologistes et, pressentant le danger, « l’Aurore  » du 22 février dernier disait : « Pourquoi lier la défense de l’environnement à la destruction de la société libérale ? ».
Ce qui constitue une autre manière de dénoncer le fameux malentendu.

RECUPERATION

Il n’en reste pas moins que, pour les écolo-gistes, l’ennemi public n°1 est le régime du profit, le règne de l’argent au plus mauvais sens du terme. Il faudrait être en effet aveugle, ou doté d’une mauvaise foi inébranlable, pour ne pas constater que tout conflit entre la défense de la nature et des impératifs financiers se termine toujours au bénéfice de ces derniers. Nous en avons d’ailleurs cité d’innombrables exemples concrets dans ce journal. Mettre fin à cet état de fait doit donc constituer pour les écologistes l’objectif essentiel, le préalable indispensable à toute véritable amélioration de la qualité de la vie. Et c’est pourquoi compte tenu du malentendu que nous dénonçons, nous avons pu constater un report massif des suffrages écologistes sur les candidats appartenant aux partis politiques de gauche, dont le programme économique ne comporte pourtant, jusqu’à maintenant, aucune des deux réformes fondamentales nécessaires à l’instauration d’une économie des besoins, à savoir la création du revenu social et celle d’une monnaie de consommation.

UN PREMIER PAS IMPORTANT

Il va de soi que le même reproche doit être adressé à tous les actes et programmes économiques de l’actuel gouvernement, en dépit de quelques mesures concrètes prises par le Président de la République pour freiner, voire stopper, certaines des réalisations les plus nocives du point de vue écologique, mises en oeuvre ou projetées par ses prédécesseurs.
Afin d’essayer de me faire une opinion valable sur les intentions profondes de M. Valéry Giscard d’Estaing en la matière, j’ai lu attentivement l’ouvrage qu’il présente lui-même comme le programme-cadre de son action future : Démocratie française.
On y trouve bien sûr beaucoup de déclarations d’intentions parfaitement louables, notamment dans le chapitre intitulé «  La nouvelle croissance » qui constitue une condamnation sans équivoque des méfaits du libéralisme sauvage « brisant les habitudes et les sécurités et qui conduirait à l’épuisement des ressources naturelles et à la névrose de l’espèce ».
Et d’ajouter :
« Qu’on n’accuse pas le Président de la République de pointillisme lorsqu’il fait arrêter la construction d’une voie express face à Notre-Dame, établir un espace vert à l’emplacement des Halles, protéger la Cité fleurie ou démanteler des tours obscures et anonymes. Il essaie de donner les signes d’une grammaire nouvelle permettant de mieux exprimer les besoins et les préférences, d’une population étouffée sous le béton, le papier, et l’inextricable circuit des décisions, et qui n’arrive pas à faire entendre sa voix. »
Fort bien. Mais au plan des réformes qui nous intéressent, et sans lesquelles il ne peut y avoir de véritable amélioration de l’environnement, que dit le Président ? A vrai dire, je m’attendais à un plaidoyer habile en faveur de l’actuelle économie de marché, assaisonné d’une promesse d’interventions de plus en plus nombreuses de l’Etat pour en fixer les grandes orientations et en atténuer les méfaits. Et, si l’on se place dans une perspective à court terme, c’est bien ce que propose l’ouvrage. Par contre, j’ai trouvé à la page 59 un texte qui peut laisser rêveur sur l’avenir à moyen terme envisagé par le Chef de l’Etat. Parlant de la nécessité d’éliminer la misère dans le chapitre intitulé « Vers l’Unité par la Justice », il écrit :
« Pour lutter contre elle, on peut hésiter entre une méthode générale et des actions particulières. La méthode générale serait de garantir à tout Français sans distinction un revenu minimum. Si ses ressources n’atteignent pas ce minimum, la collectivité les complète. Cette méthode radicale a pour elle la simplicité. Mais les esprits ne sont pas encore mûrs pour un changement aussi profond qui entraînerait au demeurant de lourdes charges collectives. Nous pouvons seulement l’expérimenter. C’est ce qui va être fait dans un cas précis  : celui des veuves et des femmes isolées ayant charge d’enfant.  »

IL FAUT POURSUIVRE

Ainsi donc vous avez bien lu : voici reconnu par écrit, et par la plus haute autorité du pays, la possibilité de créer un jour le revenu social, premier pilier de l’économie des besoins. Quel progrès dans le cheminement des idées et quel encouragement à poursuivre notre action pour que tombe la première objection soulevée par le Président de la République : le manque de maturité des esprits !
Quant à la seconde objection, à savoir la lourdeur des charges collectives, nous regrettons qu’il manque un tout petit adjectif, car il s’agit de la lourdeur des charges collectives financières, et non des charges collectives économiques réelles. Physiquement et matériellement Parlant, la collectivité française est en effet parfaitement capable de produire les biens de consommation correspondant au montant global du revenu social. Seul le système financier actuel, pour des motifs analysés en détail par notre mouvement, s’oppose à cette réalisation. Que survienne le second pilier de l’économie des besoins, c’est-à-dire un système monétaire reflétant fidèlement les réalités économiques au lieu d’en être le carcan, et la seconde objection tombe puisqu’il devient enfin possible de solvabiliser les besoins dans les limites des capacités productives sans écraser quiconque.
Voilà le vrai et le seul problème. Voilà ce que nous devons répéter et faire comprendre inlassablement autour de nous, conscients des progrès déjà accomplis comme de l’importance de l’effort restant à fournir. L’année qui vient sera propice à notre action, car la préparation des élections législatives va s’accompagner d’une ardente confrontation d’idées éminemment favorable à l’accélération de la maturation des esprits. Et rappelons- nous que l’enjeu va bien au-delà d’un choix politique de société, puisqu’il s’agit en fait de la survie de notre espèce.

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Au fil des jours

par J.-P. MON
mai 1977

Il faut exporter, on le sait, et à n’importe quel prix... même s’il faut payer pour cela. Un certain nombre de banques allemandes, argentines et brésiliennes viennent d’accorder un prêt de 700 millions de nos francs lourds au Chili de Pinochet pour financer des importations de biens d’équipement en provenance de ces trois pays.
Ce qui montre, si besoin en était, de quel côté sont la finance et l’industrie : ce n’est par le Chili progressiste du président Allende qui aurait bénéficié d’avantages comparables.

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La France n’est pas en retard sur l’Allemagne pour les aides à l’exportation : le gouvernement vient d’ouvrir pour 1977 un crédit de 1,8 milliard de francs (soit 20 % de plus qu’en 1976) pour un certain nombre de pays en voie de développement afin de les « inciter » à acheter des biens d’équipement français. Le taux de ces « prêts » n’est que de 3 % pour une durée allant jusqu’à trente ans. Ce n’est pas une mauvaise affaire pour les bénéficiaires de prêts.
Quoi qu’il en soit, le contribuable français n’en est pas à ça près. Il finance aussi la « garantie de risque économique », c’est-à-dire l’assurance donnée par l’Etat aux exportateurs français de biens d’équipement que si leurs coûts de fabrication augmentent et dépassent les prix convenus avec les acheteurs étrangers, la différence sera prise en charge par le Trésor public, c’est-à-dire encore vous et moi.
C’est ça le libéralisme économique !

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Malgré toutes ces petites astuces, le déficit commercial des pays industrialisés, s’est accru l’an dernier. En effet, selon le Fonds monétaire international, leurs importations ont augmenté de près de 15 % alors que leurs exportations n’ont progressé que d’un peu plus de 11 %. Mais le F.M.I. ne va quand même pas jusqu’à nous dire que ce sont les pays en voie de développement qui ont bénéficié de la différence.
C’est en fait une véritable guerre économique que se livrent les pays capitalistes. Tout le monde veut vendre à tout le monde et de préférence plus qu’il n’achète.

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C’est ainsi que la Communauté économique européenne reproche au Japon d’avoir réalisé à son détriment un bénéfice de 4 milliards de dollars en 1976. A quoi les Japonais rétorquent que les membres de Ia CEE doivent s’efforcer d’accroître leurs exportations... vers d’autres pays.
Moyennant quoi le Japon reste un farouche défenseur du principe du libre échange.
Pour tout compliquer au granrd désarroi des économistes ne voila-t-il pas que certains pays se mettent à pratiquer une « économie sauvage » qui consiste essentiellement à pratiquer le troc (Comme les peuplades primitives ! Passe encore pour l’URSS ou les pays de
l’Est qui le pratiquent depuis fort longtemps, mais voir la France s’y mettre aussi doit pousser au désespoir les économistes les plus distingués).

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C’est pourtant la réalité : on vient d’apprendre que la société SPIE-Batignolles a accepté le principe d’un accord de troc avec l’Iran, comportant la construction de gazoducs, de pipelines, d’autoroutes, de voies de chemin de fer en échange de quelques millions de tonnes de pétrole brut par an.
Au lieu de chercher un vain équilibre de la balance commerciale, c’est cette voie que devrait suivre la gauche française lorsqu’elle sera au pouvoir.

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En attendant, le premier économiste de France, qui est aussi Premier ministre (ça doit être un très bon élément, il est premier en tout !) veut pour faire plaisir au patronat, « régulariser le flot de certaines importations ». Entendez par là qu’il faut éviter que des produits fabriqués à bas prix dans les pays en voie de développement viennent concurrencer certaines productions françaises. Ca permettrait pourtant de faire baisser les prix. Mais M. Barre juge plus important de « donner de l’air aux entreprises qui, petites ou moyennes mais quelquefois fort grandes, ont mal supporté la pression conjointe des salaires, des charges sociales, des impôts et de la concurrence extérieure ».
Arguant que « les pays de l’Est sont organisés et regroupés, que les peuples en voie de développement le sont aussi, grâce notamment à l’OPEP et au Club des 77 ». M. Barre demande innocemment « Pourquoi ne pas préparer l’organisation des pays industrialisés à régime libéral autour du triangle Europe-Amérique du NordJapon ? »
A notre connaissance, c’est déjà fait et M. Barre ne l’ignore pas puisque, comme J. Carter, président des Etats-Unis, il est Iui-même membre de la Trilatérale, Ia fameuse Commission créée à l’initiative du banquier américain Rockefeller pour s’opposer au développement du communisme !

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ANTICIPATION...

Vingt-quatre heures de la vie d’un socialiste

par F. LÉVY
mai 1977

Distribuant en abondance de chauds rayons qu’une atmosphère très pure ne privait plus de ses composants bénéfiques, le soleil réveilla Jean- Marc. Après avoir lu sur le mur-écran de sa chambré les dernières nouvelle de la nuit et le programme des activités de loisirs prévues pour la journée, il interrompit la projection de la T.V. par câblé, et se leva. Sur la terrasse-jardin où chaque matin il assurait sa mise en forme physique, il s’attarda quelques minutés pour contempler la ville. D’un océan de verdure surgissaient les grands immeubles en formé d’X dont la croisée des branches contenait le tunnel réservé aux circulations automobiles, mécaniques et piétonnières, chacune de ces branches supportant des logements conçus comme les marches d’un escalier, chacun avec son jardin suspendu sur le plafond du niveau inférieur.
Toilette faite et petit déjeuner avalé, Jean-Marc rangea l’uniforme du corps de police qu’il avait revétu la veille. Ç’avait été son troisième et dernier jour, pour le mois en cours, où il avait rempli cette forme de service social volontaire, inspiré du système de l’armée suisse. La police, en effet, n’était plus assurée qu’en partie par des gens de métier, la désaffection où était tombée cette profession au moment de la révolution en ayant sensiblement tari le recrutement. Et le besoin de professionnels aguerris ne s’était, depuis, plus fait sentir puisque les principales raisons de la délinquance avaient disparu : le revenu social avait supprimé la recherche, à tout prix, du pain quotidien, l’acquisition facile de tout bien désirable écartait l’éventualité d’une prise violente, la sérénité de la vie sociale excluait tout risqué d’affrontement, soit entre les classés, qui avaient disparu, soit entre les factions, qui n’avaient plus de raison d’être. La prostitution avait elle aussi disparu, prouvant que les femmes ne s’y adonnaient pas par vice comme l’avaient toujours soutenu les esprits forts des temps passés, mais par nécessité et par peur de leurs souteneurs. Ceux-ci étaient comme tous assurés de leur subsistance, et l’espèce s’était éteinte. Seul demeurait donc un corps de police de méfier, chargé d’assurer la sécurité du pays sur le plan des relations extérieures (contrôlé aux frontières, aéroports, etc.). Miliciens périodiques ou policiers à plein temps disposaient d’un armement excluant la possibilité de tuer. Des bombes soporifiques, des flèches anesthésiantes permettaient la mise hors de combat, sans risque, des individus dangereux. Encore ceux-ci ne disposaient-ils plus d’aucune espèce d’arme à feu, la fabrication et la distribution en ayant totalement cessé, au grand dam des chasseurs qui exterminaient toujours, mais sans bruit et sans douleur pour leurs victimes.
Vetu d’un « jean » et d’un blouson de cuir (on était en pleine mode rétro), Jean-Marc descendit jusqu au tunnel de circulation, monta sur le siège individuel d’une chaine progressant à petite allure et après deux changements, parvint à l’agence d’architecture dont il faisait partie. Le travail d’équipe le passionnait et l’amour de son métier l’incitait à prolonger bien au delà des horaires légaux sa présence à l’agence. Nulle autre compensation ne l’y poussait, le revenu d’émulation ayant été abandonné depuis trois ans cela dans tout le pays, et seule la recherche était sa vraie récompense. Arrive le premier, il ouvrit le « bruiteur », machine à musique et à bruit différente des modèles traditionnels, et qui servait à dissiper de temps en temps le silence total qui était devenu la régie partout, mais dont les médecins redoutaient les méfaits à I’égal du bruit abusif.
La porté s’ouvrit, et un militaire apparut. C’était Pierre, son meilleur ami, un des derniers représentants de l’armée puisque celle-ci allait être supprimée. L’équilibré de la terreur nucléaire avait tait place à l’équilibré économique planétaire, et le monde ne connaissait plus les raisons de conflits internationaux. Seuls subsistaient et subsisteraient encore des affrontements de caractère racial ou tribal, qui n’inquiéteraient plus les nations évoluées. On conservait, à proximité des points chauds, des contingents de « casques bleus ».
Pierre était en permission pour l’enterrement de son grand-père disparu à l’âge de 107 ans, par euthanasie. Importé des Etats-Unis, ce processus était devenu légal en tant que répondant au voeu écrit de l’intéressé au temps de son intégrité physique et mentale, en présence d’un homme de loi assermenté, et accompagné de l’aval du médecin traitant et des collatéraux en ligne directe. Aucune autorité spirituelle ou politique n’avait fait obstacle à cette disposition qui répondait bien à l’une des formes de libération apportées par la révolution.
Cette libération des cerveaux avait d’ailleurs déclenché une croissance des besoins de spiritualité, qui trouvait ses voies dans un renouveau des religions comme dans un affinement de la librepensée. Les vérités révélées des religions prérévolutionnaires avaient fait place à une expression plus large et plus libérale de la conception du divin et parallèlement les sociétés de pensée avaient vu s’accroître sensiblement un recrutement qui touchait tous les âgés et toutes les couches de la population. S’en était suivi un essor prodigieux de la construction des temples et lieux de culte, objets des recherches toujours plus neuves des concepteurs et des constructeurs, et d’une exécution toujours plus raffinée. Tous les moyens d’expression y trouvaient de nouveaux terrains et une diversité plus grande des réalisations dans ce domaine s’ajoutait aux recherches constatées dans les bâtiments publics et d’habitation, comme aussi dans les ouvrages d’art dont chacun se voulait un chef-d’oeuvre.
Longtemps ignorés du plus grand nombre, les noms des artistes étaient devenus aussi connus que l’étaient ceux des anciennes vedettes des variétés et du sport, et qu’il s’agit des arts plastiques ou de l’architecture, du théâtre ou de la littérature, toute novation faisait l’objet des commentaires, passionnément discutés par chacun, de critiques autorisés toujours plus nombreux et mieux documentés. Ainsi se précisaient, se développaient les enseignements enfin dispensés par l’Ecole et l’Université, dans l’enthousiasme général nourri aux sources de l’homme nouveau.
Les deux amis convinrent de se retrouver le lendemain à 16 heures à l’agora Jacques DUBOIN, centre de rencontres et de loisirs du quartier, et qui groupait, autour de l’aire centrale ombragée où l’on « prenait un verre », espaces scéniques, audiovisuels et de musique, bibliothèque, centre de voyages et de loisirs. Ils y rencontreraient le frère de Jean-Marc, fraiseur chez CIPEUGNAULT (réunion des 3 firmes automobiles) qui leur relaterait son récent séjour à BREJNEVGRAD, et le passage de ce rideau de verre que l’on franchit desormais dans les deux sens et sans contrôle. Il leur raconterait aussi son passage en Cour de Justice, mais à titre de juré, pour une affaire de moeurs. C’était un des rares motifs de subsister qu’avait la Justice, à laquelle ne s’offraient plus de différends commerciaux, d’intérêts publics ou privés, de crimes de droit commun, devenus de plus en plus rares. De même les divorces ne portaient plus sur des intérêts matériels, les unions libres offrant d’ailleurs les plus larges possibilités et le soin des enfants étant toujours, en cas de difficultés, assuré par (’Etat dans des villages d’enfants basés sur le principe des kibboutzs.
Sorti de l’agence plus tôt que d’habitude, Jean- Marc se dirigea, à bicyclette cette fois, ces engins stationnant partout à la disposition des amateurs, vers le stade où il devait jouer un match interprofessionnel de hockey sur gazon, sport rapide, précis et clair. L’équipe adverse était composée de quinquagénaires, prouvant à la fois que l’activité professionnelle n’était pas autoritairement limitée par l’âge, et que le sport était pratiqué jusqu’à la limite médicalement permise. N’étaient plus qualifiés de sportifs les lecteurs de journaux spécialisés, les turfistes ni les spectateurs des stades ou de la télévision I Avant de rentrer chez lui, Jean- Marc s’arrêta au bibliobus où il choisit deux livres de science-fiction et deux livres de philosophie, gratuits bien entendu, et fit un rapide marché. Recevant ce soir-là sa tendre amie, il prit une boîte de thon d’une valeur de 33,50 F, dont le collectif de base de son quartier avait suggéré l’approvisionnement par le Magasin Central. Il s’acquitta à l’aide de billets de consommation qu’il composta lui-même pour les annuler, avant de les remettre au distributeur-contrôleur. Cette valeur relativement élevée s’expliquait par l’absence totale pendant 5 ans de ce poisson que la pollution mercurielle avait rendu impropre à la consommation, et qui revenait, si l’on peut dire, à la surface depuis les mesures antipollution des océans appliquées très fermement par les nations riveraines. Il choisit ensuite 7 roses chez le fleuriste, et remonta chez lui où il ouvrit à la fois le bruiteur et l’aspirateur automatique de poussières, aussi silencieux que son moulin à café. Car il adorait le café, « sa seule drogue », aimait à dire ce sportif dont la fierté était une affiche anti-tabac sortie de ses mains de fin dessinateur (on avait abandonné le terme désuet de designer).
Après un arrosage rapide de la végétation sur son jardin-terrasse, il se consacra à l’art qui faisait maintenant la joie des garçons, et le délice des filles : la cuisine. La fraîcheur et la qualité des produits, leur extraordinaire variété, les recettes apprises au cours des nombreux voyages que permettait la civilisation nouvelle, avaient fait de cet art l’un des plus recherchés et l’on discutait, entre hommes, de la plastique du dernier stade construit tout en préparant une fondue bourguignonne, avec ses sauces multiples et raffinées. Ce soir, le caviar serait gris, de la Caspienne, gratuit lui aussi depuis que notre champagne coulait dans les gosiers des Iraniens comme leur pétrole avait coulé dans nos pipe-lines.
Le dîner fut interrompu par un appel à la jeune amie, sage-femme de son état. Une urgence l’appelait à la maternité de son quartier, et ils regrettèrent tous deux, une fois de plus, que la révolution n’ait pas su, pour la venue au monde des hommes et des femmes, simplifier les choses comme elle l’avait fait pour leur vie.
Jean-Marc ouvrit alors un des livres de science- fiction : « Le meilleur des mondes ». Puis il tenta de s’endormir, sans somnifère, d’autant qu’on n’en fabriquait plus. Il vit, dans la nuit brune, sur les peupliers gris, la lune, et lui sourit.

Note de l’auteur.- On aimerait que tout ce qu’on vient de lire puisse concerner notre pays. Cela ne paraît pas possible car les Français ne savent pas que l’intérêt général doit l’emporter sur l’intérêt particulier, que le sens civique est la plus importante des règles de vie, que le foie n’est pas fait pour la cirrhose, le poumon pour le cancer, l’automobile pour le cimetière, et la femme pour la prostitution. Ce n’est qu’après que les autorités responsables auront établi et appliqué les programmes d’éducation, d’instruction, d’information nécessaires, que la femme et l’homme français « transformés » seront capables et dignes de bénéficier de la vie que nous avons tenté d’évoquer.

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