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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1070 - novembre 2006

 

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N° 1070 - novembre 2006

Au fil des jours   (Afficher article seul)

En Allemagne, les responsables politiques et les médias “découvrent” leurs nouveaux pauvres : 6,5 millions de personnes environ.
En France, le patronat se veut au-dessus des lois.

Le prix Nobel de la paix soulève bien des questions   (Afficher article seul)

L’attribution du prix Nobel de la paix au “prêteur d’espoir“ prouve bien que la monnaie n’est pas neutre, et que les pauvres ne sont ni incapables ni responsables de leur pauvreté.

II. Vers une société post-marchande    (Afficher article seul)

En attendant la fin du marché du travail, Jean Mathieu propose un nouveau contrat social qui obligerait les pouvoirs publics à proposer un emploi “socialement utile” à tout citoyen, par exemple dans les services publics.

Ils ont peur…   (Afficher article seul)

Quand Gérard-Henri Brissé présente nos thèses, il constate que ses interlocuteurs ressentent le risque d’un krach majeur du système actuel, mais chercher à en sortir leur fait encore plus peur.

Faire marcher une entreprise en économie non capitaliste   (Afficher article seul)

Marie-Louise Duboin prend l’exemple d’une boulangerie, comme le lui demande un interlocuteur qui n’arrive pas à comprendre comment « cela pourrait marcher » dans un monde où la démocratie serait étendue à l’économie.

L’immigration   (Afficher article seul)

Paul Vincent se rappelle comment nous sommes allés chercher des étrangers quand nous avions besoin d’eux, et que nous avons procédé alors à des régularisations massives, pas toujours très correctes, parce que cela nous arrangeait.

Égalité, fraternité   (Afficher article seul)

Énergie et climat   (Afficher article seul)

Pour Jacques Hamon, la planète a encore d’abondantes sources d’énergie, mais qui dégagent des gaz à effet de serre. Les utiliser serait une telle catastrophe pour le climat qu’il pense, hélas, qu’on fera appel au nucléaire pour répondre à la demande …

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Chronique

Au fil des jours

par J.-P. MON
17 novembre 2006

Allemagne

Les responsables politiques et les médias allemands viennent soudain de découvrir leurs “nouveaux pauvres”, le “précariat”, l’existence d’une “sous-classe”, bref leur “lumpen prolétariat”, une catégorie de citoyens particulièrement défavorisés qui existe pourtant depuis fort longtemps [1]. Selon une étude très documentée (800 pages) de la fondation Friedrich Ebert, publiée le 15 octobre dernier, 8 % de la population allemande, soit 6,5 millions de personnes appartiennent à un “précariat déconnecté”, c’est-à-dire à un groupe de personnes aux revenus très limités, au chômage ou ayant un emploi précaire, sans réelle éducation ni perspective d’avenir, seules ou malades chroniques. « Ces gens se sentent mis à l’écart de la société et trouvent trop complexes les processus de changement en cours », précise l’auteur de l’étude. Cette catégorie de population est différente de celle des salariés qui se sentent menacés dans leur emploi (16 % de la population). D’après le dernier rapport gouvernemental sur la pauvreté, 13,5 % des Allemands étaient considérés comme pauvres en 2003 (contre 12 % cinq ans plus tôt), c’est-à-dire que leurs revenus mensuels étaient inférieurs à 938 euros nets (niveau minimum en-deça duquel on considère en Allemagne qu’une personne entre dans une zone à risque). Notons que suivant ce même rapport, 10 % des foyers les plus riches se partageaient alors 47 % de la richesse privée du pays.

La “découverte” de cette nouvelle pauvreté est particulièrement gênante pour le parti social-démocrate qui participe à la coalition gouvernementale et qui a été au pouvoir depuis la fin 1998. Le Parti de gauche ne manque pas de le lui rappeler en soulignant que ce sont la réforme du marché du travail mise en œuvre par l’ancien chancelier Schröder et la loi Hartz IV durcissant les conditions d’indemnisation du chômage de longue durée, qui sont à l’origine de l’aggravation de la pauvreté.

La chancelière CDU, Angela Merkel a fait savoir qu’il n’était pas question d’utiliser de l’argent public pour résoudre le problème et que sa solution passait par un effort accru pour l’éducation et la formation des jeunes. Mais les places d’apprenti se font de plus en plus rares dans les entreprises allemandes ! Cela devrait un peu calmer l’enthousiasme délirant du gouvernement français pour l’apprentissage !

*
Les veinards

Airbus a annoncé qu’il allait se séparer d’environ 1.000 intérimaires (sur 7.300) en Allemagne. Par contre pour compenser le ralentissement de l’activité dans les divers centres allemands, le temps de travail hebdomadaire pourra être réduit jusqu’à 28 heures, à salaire constant [1].

*
Intouchables

Vous vous souvenez sans doute [2] que le Medef s’est vivement opposé au projet de loi du gouvernement destiné à permettre aux associations de consommateurs d’engager des “actions de groupe” contre les entreprises qui leur causent des dommages. Cela aurait, paraît-il, un « impact économique lourd », selon les termes employés par la présidente du Medef. Et tant pis pour le consommateur qui s’est fait avoir !

Mais maintenant voici que les PDG viennent réclamer « un peu plus d’écoute » aux futurs magistrats [3]. À la demande du directeur de l’École nationale de la magistrature (ENM), la présidente de la commission du dialogue économique du Medef a organisé le 20 octobre un exercice de « dialogue avec l’entreprise » pour les 300 élèves de la promotion 2006 de l’ENM.  Les intervenants patronaux s’en sont donné à cœur joie : le président du groupe d’assurances AXA qui venait de se faire épingler par un jeune spécialiste du droit des contrats et de l’indemnisation des victimes, qui lui reprochait de ne pas se plier aux décisions de la Cour de cassation, n’a pas hésité à déclarer : « Vous êtes les piliers de la démocratie. Cela vous donne des devoirs. N’oubliez pas l’étincelle d’humanité au quotidien. On aimerait un peu plus d‘écoute, alors que nous avons parfois le sentiment d’être face à un mur ».

Le PDG d’une petite entreprise de téléphonie mobile, qui venait de confesser quelques infractions au droit du travail lors d’une embauche, faisait la leçon : « Quand vous jugez un entrepreneur, essayez de tenir compte du contexte et de l’histoire de l’entreprise » … La présidente du Groupe Ladurée sollicite l’indulgence en déplorant « la lourdeur des règlements administratifs et la longueur des procédures de licenciement » … Le PDG de Danone a des doutes et des interrogations sur « le projet économique et sociétal » d’un groupe confronté à la mondialisation et sur « le principe de précaution dans la gestion du risque alimentaire », etc.

Le directeur de l’ENM souhaitait avec ce débat sensibiliser les étudiants aux conséquences économiques de l’application stricte des règles du droit dans les entreprises. D’ici à penser qu’il y a un droit pour l’entreprise et un pour les justiciables ordinaires, il n’y a qu’un petit pas à franchir.

M. le directeur est sans doute déjà converti à la nouvelle culture économique que veut promouvoir le ministre de l’économie et des finances. Un des auditeurs a cependant fait remarquer que « la réalité de l’entreprise ne se résume pas à un dialogue avec les patrons et qu’il manquait les représentants de salariés ». Probablement un futur magistrat qui va vouloir s’occuper “des affaires” !

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[1] Le Monde, 19/10/2006.

[2] Voir GR 1068, août-septembre 2006.

[3] Le Monde, 22-23/10/2006.

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Actualité

Le prix Nobel de la paix soulève bien des questions

par M.-L. DUBOIN
17 novembre 2006

Le 13 octobre dernier, le prix Nobel de la paix a été attribué à Muhammad Yunus, qualifié par le comité suédois de “banquier des pauvres”, alors que l’intéressé préfère se dire “prêteur d’espoir”. Son initiative mérite, en effet, d’être soulignée et à plus d’un titre.

Né à Chittagong, Muhammad Yunus a fait ses études d’économie aux États-Unis. Lorsque son pays, le Bangladesh, devient indépendant de l’Inde en 1971, il est nommé chef du département d’économie de l’Université de sa ville natale, qui est la deuxième du pays, et il ydécouvre avec stupéfaction la famine et la misère qui sévissent. Il en témoigne en ces termes : « J’ai été saisi d’un vertige, voyant que toutes les théories que j’enseignais n’empêchaient pas les gens de mourir autour de moi ».

Son premier réflexe est de prêter de l’argent de sa poche aux personnes de son entourage qui en sont démunies, sans écouter les nombreuses mises en garde qui lui sont faites. Et comme ses aides ne suffisent évidemment pas, il s’adresse à la Banque centrale pour négocier des prêts de très faibles montants, dont il se porte garant. Il sauve ainsi la vie des emprunteurs, qui utilisent l’argent prêté pour acheter, par exemple, un outil ou bien des matériaux qui leur permettent de vivre de leur travail et de rembourser leurs dettes.

Ainsi est né en 1976 le micro crédit et sa banque, la Grameen Bank, qui obtint en 1983 le statut d’établissement bancaire. Son programme s’est ensuite exporté, et cette banque aurait aujourd’hui, d’après Maria Nowak, la Présidente de l’Association pour le droit à l’initiative économique [1], 6 millions de membres et 100 millions de clients. Les avances faites par les milliers de “banques des pauvres”qui existent maintenant au Bangladesh s’échelonnent entre 50 et 380 euros.

*

Parce qu’elles peuvent être menées à la faillite en cas de non remboursement des crédits qu’elles avancent, toutes les banques prennent grand soin, au préalable, de s’assurer que les bénéficiaires potentiels présentent de solides garanties. Et elles choisissent par conséquent ceux dont le compte est régulièrement alimenté, ou qui ont des biens qu’elles pourraient hypothéquer, ou ceux qui présentent des cautions ou une assurance. Elles suivent donc, en règle générale, l’adage bien connu selon lequel “on ne prête qu’aux riches”. Et c’est en cela que M.Yunus fait exception : il est honoré pour avoir pris le risque de prêter à ceux qui n’ont ni compte alimenté, ni caution, ni bien à saisir en cas d’impossibilité de rembourser.

Le succès de ces petites avances de la Grameen Bank démolit une idée reçue très répandue : il est la preuve que « les pauvres ne sont pas responsables de leur pauvreté. Ils ne sont ni des incapables ni des fainéants, mais des victimes. C’est la société qui les a fait pauvres ». Ce que le comité du Nobel a confirmé en justifiant son choix en ces termes : « M.Yunus et la Grameen Bank ont démontré que même les plus démunis peuvent œuvrer en faveur de leur propre développement ».

Cette initiative méritait donc bien d’être reconnue comme une entreprise humanitaire. D’autant plus que certains de ces organismes de microfinance ne se contentent pas de prêter aux plus déshérités de quoi lancer de petits projets. Parmi eux, certains comme le Conseil du développement rural du Bangladesh (la BRAC), qui compte 34.000 employés permanents, accompagnent leurs avances financières de programmes d’éducation ou de santé, et ils n’hésitent pas à diffuser des cours afin d’aider leurs bénéficiaires, dont la grande majorité (parfois 98 %) sont des femmes, à connaître et défendre leurs droits.

*

Ce qui n’empêche pas de remarquer que le risque pris par ces banques des pauvres n’est pas très grand, et cela pour deux raisons.

La première est que le montant des sommes prêtées est si modeste que le non remboursement de quelques prêts ne mettrait pas une banque en faillite.

La seconde est que ces emprunteurs pauvres sont incontestablement beaucoup plus scrupuleux que les clients qui ont l’habitude de manier de grosses sommes. Même si, comme le souligne Maria Nowak déjà citée, c’est parce que les banques des pauvres accompagnent leurs prêts d’un enseignement « de vertus morales telles que l’effort, la solidarité, la démocratie », il n’empêche que la réussite est manifeste : ils s’empressent de rembourser leur dû, et même avec intérêt.

*

L’attribution du Nobel de la paix 2006, qui a certainement surpris beaucoup de monde, a suscité bien d’autres commentaires. Le quotidien Le Monde a dépêché un envoyé spécial pour mener son enquête sur place, et son rapport incite à la réflexion :

Un Professeur de sciences économiques de l’Université de Dacca, Abul Barkat, interrogé par l’enquêteur, reconnaît que les gens du village exercent une pression sociale en veillant à ce que chacun respecte ses engagements. Cette pression apporte donc une garantie à la banque.

Il note aussi que certains des emprunts servent à rembourser les crédits contractés auprès d’un autre organisme de microfinance. On retrouve ainsi avec le microcrédit comme avec les autres crédits individuels, la situation bien connue du cercle infernal du surendettement quand les emprunts s’accumulent.

Enfin une employée de la BRAC commente : « L’usurier a quitté le village pour s’installer plus loin. Il propose des taux à 100 % et plus ! », et elle en profite pour vanter l’avantage de la banque des pauvres en soulignant que le taux d’intérêt qu’elle exige n’est que de 15 %. La marge d’intérêt du microcrédit est donc loin d’être nulle. Elle est assez grande pour contribuer à la mettre à l’abri de la faillite.

Alors on s’étonne moins d’un autre commentaire du Professeur de l’Université de Dacca : « Le développement de ces organisations au Bangladesh est dû aux échecs du gouvernement. Pour nombre d’entre elles qui se consacrent seulement à la microfinance, c’est avant tout un moyen de gagner de l’argent. Organisations philanthropiques à l’origine, elles se sont transformées en organisation de business, sans avoir à payer les taxes du secteur privé ». Après l’enthousiasme né de l’initiative du prix Nobel de la paix, ces commentaires venant de témoins font donc l’effet d’une douche écossaise. Il faut sans doute en conclure que les meilleures intentions du monde risquent d’être détournées dès que la recherche d’un profit purement financier se profile.

Enfin, l’envoyé spécial du quotidien insiste sur une autre réalité : en février 2005, des bureaux de la BRAC et de la Grameen Bank ont été la cible d’attentats à la bombe, qui seraient le fait de groupes fondamentalistes « préférant que les gens restent ignorants pour être plus faciles à exploiter ».

*

Tout ceci confirme en tout cas que la monnaie est loin d’être neutre comme l’affirment les théories économiques classiques.

… Et qu’on ne changera pas pour un autre monde possible sans remettre en cause les pouvoirs attribués à la monnaie capitaliste.

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[1] Le Monde, du 24/10/2006.

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Réflexion

Ayant montré, sous le titre “Cessons d’avoir à mendier du travail” (GR 1069), que l’abolition du marché du travail est dans la logique de l’Histoire et ne serait pas une calamité, Jean Mathieu s’attache ici à faire réfléchir les “Verts” sur une proposition qui tient compte de la réalité sans sortir du système actuel :

II. Vers une société post-marchande

par J. MATHIEU
17 novembre 2006

Société post-marchande est une heureuse formule car elle permet d’ouvrir un avenir imaginable autrement qu’avec les mots pervertis de socialisme, communisme, anarchisme et autres grandes idéologies qui ont déçu les rêves du 19ème siècle. Pour autant il ne semble pas que ce néologisme obtienne un grand succès auprès de nos décideurs mandatés car il demande quand même une portée de vue qu’ils sont encore loin de revendiquer.

De gauche comme de droite, nos élus s’emploient donc prioritairement à “faire en sorte” que le capitalisme continue de jouer son rôle d’employeur solvabilisateur de la société, comme si de rien n’était, et dans cette perspective en trompe-l’œil, ils en arrivent même à rêver d’un “désengagement de l’État”, ce qui est un comble !

La seule logique qui, en fait, permettrait de progresser encore par cette voie implique soit l’expansion sans fin des bureaux, des ateliers, des chantiers, et des indispensables clients, soit une réduction régulière des temps de travail qui oblige les employeurs à réembaucher les exclus et, ce faisant, à les réintégrer dans les prix de revient. Si l’on parvenait à réglementer le jeu concurrentiel sur cette base-là, on pourrait effectivement croire à une possible sortie de crise.

Dans son Histoire de demain l’éminent professeur en libéralisme Jean Fourastié pronostiquait de cette façon la pérennité du plein emploi, ce qui lui permettait d’annoncer en 1956 que « le fléau du chômage est définitivement vaincu ». Il est vrai qu’à l’époque de Fourastié l’enjeu du devenir social alimentait une guerre froide compétitive qui ne permettait pas aux condottières du capitalisme de faire n’importe quoi avec leurs mercenaires de la classe ouvrière.

Devenus seuls maîtres du jeu, les dogmatiques de la concurrence mondialisée ramènent les belligérants à une autre forme de guerre : sur l’exercice en cours c’est le moindre prix de revient qui gagne la partie. Point final ! Que les éliminés du salariat s’inventent eux-mêmes un petit commerce, ou qu’ils aillent se faire pendre ailleurs, cela ne regarde qu’eux.

Face à cette déferlante qui défie toute moralité, on comprend cependant pourquoi les tentatives de partage du travail, comme celle esquissée par les 35 heures, restent un constant sujet d’atermoiement sous le coude de nos politiciens. Le débat permet au moins de tenir le temps d’une législature, et même de promettre qu’on fera mieux la prochaine fois.

Autre aspect de la même option, mais sans doute un peu plus malin, la formule chère à Jacques Calvez, la relève des générations : les vieux partent quand les jeunes arrivent, et tout le monde devrait être content. ça demanderait certes un peu plus de préparation psychologique, mais si on généralisait bien ce roulement en fonction des desiderata des employeurs, des employés, et des aspirants à l’emploi, ce serait assurément loin d’être ridicule. Sauf, bien entendu, pour les sempiternels coincés de la finance, qui calculeraient qu’entretenir des retraités revient plus cher que contempler la file d’attente des jeunes chômeurs. Encore que l’entretien d’un secteur d’inactivité carcérale, en pleine expansion, devrait les ramener à des calculs plus honnêtes.

*

L’état des forces en présence empêchant tout pronostic quant à la mise en œuvre d’une politique de partage du travail au niveau des entreprises, reste donc à chercher d’autres moyens de s’en sortir. Ainsi voit-on émerger une solution plutôt attristante mais relativement défendable dans le contexte d’immaturité sociale où nous pataugeons encore : maintenir artificiellement l’échange salaire contre emploi, en s’employant laborieusement à réinventer du travail.

Il y aurait certes de quoi faire pleurer un singe sur sa branche s’il concevait que c’est pour en arriver là qu’un de ses ancêtres en est naguère descendu.

Mais enfin, puisque nous voilà en devoir de « faire en sorte de travailler » pour échapper aux très modernes Restos du Cœur… et puisqu’il s’avère moins utopique de revendiquer un boulimique droit au travail, générateur de gaspillage, plutôt que l’émancipateur droit aux loisirs, générateur de liberté, profitons de cette déplorable disposition d’esprit pour tenter une autre stratégie : acceptons le sacro-saint principe de nos maîtres, mais cette fois en exigeant sa réelle application. Exigeons que, pour compenser les manquements d’un marché du travail de plus en plus aléatoire, tout citoyen soit effectivement assuré d’obtenir un emploi quelles que soient les performances de son curriculum vitae.

Ce nouveau contrat social pourrait s’énoncer au niveau constitutionnel en trois ou quatre articles sans ambiguïté :

•1•
Dans la mesure où le travail reste nécessaire pour pourvoir aux besoins de la vie en société, il en va de la justice et de la dignité que chacun puisse y prendre part.
•2•
Tant que le travail reste l’échange obligé du revenu monétaire, le droit à l’emploi se confond avec le droit à la vie, et comme tel ne peut être laissé dépendant des seuls intérêts d’une minorité.
•3•
Partout où l’offre marchande s’avère insuffisante à satisfaire ces droits, les pouvoirs publics sont tenus d’offrir à tout citoyen demandeur un emploi socialement utile et honorablement rémunéré.
•4•
Il revient aux mêmes pouvoirs d’organiser en conséquence l’activité économique, les circuits financiers, et la répartition équitable des richesses produites.

Ainsi libellé, ce projet de loi n’implique pas a priori l’abolition du marché du travail avec son jeu de l’offre et de la demande individuellement négocié. Mais il décrète l’obligation d’employer ceux que l’insuffisance du marché amène à demander son application. Il ne génère pas de contrainte puisqu’il n’engage que les demandeurs. Il n’abolit que l’humiliant état “d’inemployabilité” dont on accable les chômeurs.

Sachant qu’aucun investisseur ni aucune banque créditrice n’ont pour objectif de créer des emplois, l’étrange unanimité des politiciens à vouloir en créer n’est recevable que dans la mesure où ils reconnaissent une autre obligation que celle de la rentabilité. Légiférer dans ce sens ne fait dès lors qu’entériner la recevabilité politique et la mise en forme juridique d’une société post-marchande en gestation.

S’il s’avère que l’offre marchande de demain reste apte à assurer l’essentiel de l’activité salariée, à la satisfaction quasi générale et sans nuisance écologique, il ne tient qu’aux chantres du libéralisme de le démontrer par leurs investissements judicieux et pourvoyeurs d’emplois.

Si par contre la motivation du profit, source essentielle du dynamisme libéral, n’est plus en mesure d’irriguer convenablement la société du pouvoir d’achat dont elle dépend pour vivre, nous voilà bien contraints de mettre en œuvre la société post-marchande.

« Le chômage n’a plus lieu d’être, tout citoyen a droit à un emploi rémunéré ». Tel est donc le principe simple donnant lieu à une loi tellement évidente pour la paix civile qu’on se demande comment nous nous accommodons de son absence depuis si longtemps !

*

Il est vrai que sur le chemin de l’émancipation sociale, on relève des précédents du même acabit. Le vote des femmes par exemple, plus de quatre siècles après qu’un laborieux Concile fasse l’effort de leur accorder une âme.

Aujourd’hui il s’agit de mettre un terme au développement des métastases de la décomposition sociale. Qui peut s’opposer en conscience à cette thérapie, sauf à admettre que le recours à la violence et ses dérives carcérales, dans un État de droit complètement dépassé, serait le seul avenir envisageable ?

Alors est-il insensé de penser que le parti des Verts pourrait faire de ce projet de loi un cheval de bataille un peu plus attractif et porteur d’avenir que la banalité plurielle où il est en train de s’enliser ?

Bien sûr, les inévitables faux-culs de la finance sociale-démocrate ne manqueront pas de masquer leur intime réticence sous les difficultés de réalisation. Mais ces difficultés, n’est-ce-pas notre rôle d’en expliquer les causes, de les affronter avec pertinence, et de chercher à les résoudre, puisque nous aspirons à gouverner en écologistes responsables ?

Il n’en reste pas moins vrai que le parti de créer de nouveaux emplois, plutôt que de se partager ceux qui restent, nous entraîne dans des pratiques de haute voltige, corporatives, administratives et financières, dont on n’a pas fini de discuter. Des emplois pour quoi faire ? Comment peuvent-il être utiles sans concurrencer les autres ? Et dès lors qu’ils ne sont pas rentables, avec quel argent va-t-on les payer ? La société post-marchande émettra-t-elle la monnaie de ses services ? Vaste chantier ! Tout le monde est à même de se rendre compte que les emplois prioritairement utiles sont réclamés partout dans les services publics, et qu’il est quand même désolant d’être amené à en chercher ailleurs.

*

Revenons-en donc à notre projet de loi, enfin voté. Il va de soi que parmi les inscrits à l’ANPE, bon nombre opteront immédiatement pour l’emploi public légalement accessible. Bref, voilà tout un chacun reconnu apte à devenir … fonctionnaire !

Horreur et damnation !!! J’ai bien dit fonctionnaire, sachant combien le mot dérange, pour être sournoisement associé à une charge financière abusive, négative, malsaine et pour tout dire contraire aux lois intangibles de la science économique. Le discrédit de ce mot révèle l’énorme tartufferie qui paralyse l’entendement du débat social, et qui, tel le « cachez ce sein que je ne saurais voir », contraint nos démunis de finance du gouvernement à « cacher ces fonctionnaires qu’on ne saurait payer ». Si l’argent du libéralisme n’a pas à financer les naufragés du libéralisme réfugiés dans les tâches incongrues de l’éducation, de la santé, de la sécurité, de la recherche, etc. qui pourra s’en charger si ce n’est l’institution monétaire sensée servir le peuple citoyen et qui, pour ce faire, répond au nom de Banque Centrale ? Certes, la monnaie du capitalisme libéral et celle de l’humanisme post-marchand ne jailliraient pas de la même source, mais doit-on désespérer des polytechniciens pour résoudre le problème de robinet qui consiste à connecter en aval les canaux solvabilisateurs ?

Il est vrai que pour l’heure, les hyper chevaliers du Nasdaq et de la Net économie s’apprêtent à abreuver le monde de félicités nouvelles. Calculant par ailleurs que le baby-boom des Trente Glorieuses va bientôt muter, des circuits touristiques à la gérontologie assistée, puis au marché prometteur des pompes funèbres, nos experts sont bien aise de nous annoncer que tout plein d’emplois, on ne peut plus « modernes » prendront le relais de feu le salariat industriel…

Bon, j’avais bien tort de m’inquiéter.

Hardi les gars !

Il n’y a pas de sot métier !

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Ils ont peur…

par G.-H. BRISSÉ
17 novembre 2006

Lorsque j’expose les thèses d’une économie distributive autour de moi, mes interlocuteurs s’affirment fort intéressés : incontestablement, l’économie de casino atteint des limites ; nous nous acheminons à grands pas vers un nouveau krach financier d’ampleur planétaire, sans commune mesure avec ceux qui nous ont affecté depuis une décennie ; les premiers soubresauts dans le secteur de l’immobilier en annoncent les prémices.

Une économie de plus en plus virtuelle

L’hebdomadaire Marianne du 14 au 20 octobre 2006, sous la plume de Jean François Kahn, dont la lucidité est rarement en défaut, dénonce « le risque d’un séisme boursier majeur », ...à travers la finance qui est « devenue une fin en soi alors qu’elle n’aurait dû cesser d’être un moyen au service l’économie ». Et il poursuit : « Nous sommes sortis du système libéral qui induit qu’entre le capital et le travail la monnaie, le numéraire, soit un simple médiateur. Désormais, l’argent n’est plus le médiateur que de lui-même, expulsant de plus en plus ouvertement le travail du processus économique. Chaque jour, par exemple, les grandes sociétés tombent entre les griffes de fonds d’investissements, qui ne sont que des syndicats de placement anonymes... L’investisseur ne sait même plus dans quoi il a investi et ce que ça fabrique... Mais, sans qu’il puisse le prévoir, n’importe quel méga krach peut un jour provoquer un effet de dominos et ruiner des millions de petits et moyens épargnants déjà sur-endettés et de retraités soudain privés de leurs pensions »...

L’avertissement de 1997 n’a pas suffi. Les “hedge funds” ont succédé à “la nouvelle économie” et à l’essor des “start up”, le plus souvent créatures virtuelles grâce auxquelles on espère engranger de somptueux profits. La masse de ces derniers est estimée à 1.500 milliards de dollars ; les mouvements spéculatifs qu’ils génèrent sont astronomiques : en 2002, selon la même source, ils étaient estimés à 699. 600 milliards de dollars ! À titre de comparaison, les transactions sur les biens et services considérés comme des produits “réels” sont de l’ordre de 32.300 milliards de dollars !

Les deux tiers des “hedge funds” ont leurs sièges aux États-Unis et leurs transactions sont réalisées pour la plupart dans des paradis fiscaux. Ils échappent à tout contrôle et les banques centrales (Banque fédérale américaine ou Banque centrale européenne) avouent leur impuissance à contrôler de tels mouvements de fonds. Il suffirait d’une spéculation hasardeuse pour faire exploser la bulle financière tout entière. À signaler que l’économie illégale et les transactions frauduleuses sont évaluées à l’échelle planétaire, à 1.500 milliards de dollars.

On nous objecte : il est impossible de réitérer la grande dépression des années 30. Voire ! Certes, nous disposons aujourd’hui d’outils informatiques et de diffusion de l’information très sophistiqués qui permettent des échanges à la vitesse de la lumière. Mais les masses de capitaux virtuels sont tellement énormes, leurs flux si différenciés qu’il arrive un moment où ces derniers deviennent erratiques !

L’hebdomadaire Marianne cite plusieurs exemples précis de spéculations hasardeuses qui faillirent mettre en péril le système tout entier ! L’argent attire l’argent, c’est bien connu. Celui qui dispose de fonds importants servant de garantie peut s’endetter pour acquérir des valeurs spéculatives, puis encaisser les intérêts. Ce qui vaut pour des particuliers s’applique a fortiori aux États : le géant américain n’est pas à l’abri, par le biais de sa dette incommensurable à l’égard de pays tiers, en particulier de la Chine, de tels soubresauts majeurs...

Une clause de sauvegarde

Mettre en circulation une monnaie de consommation embrayant directement sur une économie réelle et exempte de tout mouvement spéculatif constitue donc une clause de sauvegarde. Elle garantit le pouvoir d’achat des citoyens dans la plénitude de leur libre choix de produits ou services de grande consommation dont la disponibilité sur le marché est assurée ; ces produits ou services sont ciblés à l’avance et accessibles dans n’importe quel magasin ou hypermarché par le truchement d’une carte de crédit spécifique. Le revenu social garanti disponible sur un compte au nom de chacun et dont la valeur globale est tributaire des biens ou prestations accessibles doit éviter tout effet de substitution avec les revenus déjà existants - y compris le RMI. On jaugera ultérieurement la nécessité d’englober sous cette appellation d’autres modes opératoires.

En contrepartie, chaque citoyen devra souscrire un contrat qui l’engage personnellement vis-à-vis de lui-même et de la collectivité tout entière, en termes de droits et de devoirs ; il devra justifier d’une activité envers la société. Ce peut être un emploi, mais aussi une formation, etc. S’il souhaite par exemple apprendre le sanscrit, qui pourra s’insurger contre un tel projet ? Ce serait donner là un immense espoir à une jeunesse désœuvrée et en mal de repères, à condition de s’en donner les moyens. La liberté de choisir librement son activité doit être associée aux besoins de la société.

Disons la vérité : si le citoyen de ce pays-ci entrevoit tout le bénéfice, matériel et moral, qu’il peut tirer de cette orientation clairement énoncée, il a peur de sortir du système actuel de bousculer des groupes de pression extrêmement puissants et influents.

Il faut bien considérer que cette orientation est évolutionnaire, et non “révolutionnaire”. Nous sommes en présence d’évolutions scientifiques et technologiques sans précédent dans l’histoire de l’humanité, nous disposons d’atouts considérables, mais nous ne savons pas les utiliser, ou nous tentons d’en tirer parti d’une manière erronée. Nous sommes en Occident dans une économie d’abondance mais nos règles sont celles d’une économie de pénurie.

Je voudrais citer quelques exemples de bon sens : nous avons l’ambition de partir à la conquête de l’espace cosmique, alors que nous ne parvenons même pas à maîtriser la gestion de cette planète ; nous multiplions les satellites alors que des millions d’objets incontrôlés, du simple boulon au bout de fusée, se baladent dans la stratosphère mettant en péril l’existence même des cosmonautes. Nous propulsons sur les planètes et comètes de notre système solaire des milliers d’engins qui risquent de déposer inconsidérément nos bactéries terrestres là où elles ne devraient pas être, alors que nous recherchons désespérément des traces de développement d’une vie quelconque sur les autres planètes !

L’atmosphère de notre Terre hyper-polluée, regorgeant de déchets déposés par les humains et dont on ne sait que faire, se réchauffe dangereusement, condamnant irrémédiablement à la fonte, donc à la disparition, glaciers et banquises hyper-séculaires ; le gaz carbonique produit en abondance par nos automobiles et surtout nos camions met nos vies en grand danger, et multiplie virus et bactéries que nous ne savons ni ne pouvons maîtriser. Quel gouvernement aura le courage de dire : il faut élaborer d’urgence et mettre en pratique un plan de ferroutage pour transporter nos marchandises et dégager nos routes des poids lourds polluants qui les encombrent ? Il devient nécessaire de décongestionner nos cités, convaincre les citoyens d’utiliser des transports en commun et des véhicules non polluants ! Lorsqu’on entrevoit les difficultés de l’actuel maire de Paris à négocier et mettre en œuvre un plan de circulation cohérent pour la capitale, on mesure la difficulté de rompre avec les habitudes acquises et de préconiser des orientations adaptées à notre temps.

A fortiori lorsque nous évoquons, pour l’immédiat, d’autres modalités de recouvrement du budget de l’État, par le prélèvement automatique, d’une taxe de 0,1 à 1 % sur les transferts de fonds par les établissements financiers. Madame Ségolène Royal a eu le courage de dénoncer la participation des banques à l’appauvrissement et au surendettement des citoyens les plus modestes. Ce n’est un secret pour personne que les banques participent allègrement au mouvement de spéculation financière transnational et qu’elles en tirent des profits colossaux. Leur abondement public au budget national et sous une forme et une proportion à déterminer, apparaît comme une mesure de salubrité publique. Dans le même temps, pour autant que l’on réduise jusqu’à consomption sur trois ans, l’impôt sur le revenu, que l’on supprime les charges sociales qui pèsent sur les petites et moyennes entreprises et a fortiori les particuliers qui font vivre un ou plusieurs salariés, on augmente progressivement le pouvoir d’achat des citoyens, on dépénalise l’emploi, on rend beaucoup moins attractifs les décentralisations et le travail clandestin. Le système actuel des charges sociales pesant sur les activités salariales et entrepreneuriales, les modalités de financement de la sécurité sociale et du chômage, relèvent plus de l’assistanat que de la prise en charge des dépenses de santé ou de l’insertion sociale.

Améliorer le pouvoir d’achat, en quantité mais aussi en qualité.

Il ne suffit pas, pour un candidat à la magistrature suprême, de proclamer que s’il est élu, il augmentera le SMIC. C’est un refrain bien connu qui révèle trop d’élans électoralistes : la proposition est a priori généreuse et séduisante, mais qui est prêt à en assumer toutes les conséquences ? Je préfère le discours de la candidate qui proclame en substance : « Nous allons étendre la réduction du travail à 35 heures à tous dans un esprit de justice et d’égalité sociale mais nous devons aussi en étudier préalablement toutes les conséquences dans certains secteurs d’activités : petites et moyennes entreprises, secteur hospitalier, hôtellerie restauration, par exemple ». C’est un discours beaucoup plus responsable.

Le même état d’esprit doit présider à l’amélioration du niveau de vie des retraités, qui ont affiché leur profond malaise en manifestant le 19 octobre dernier. Le pouvoir en place a annoncé, pour des raisons électoralistes, des mesures en direction de certaines catégories de combattants d’outre-mer, d’agriculteurs, etc. Mais il est désespérément demeuré muet sur l’amélioration du sort de l’ensemble des retraités, du moins ceux qui ne sont pas soumis à l’ISF.

À lire ce qui précède, on ne nous fera pas croire qu’il n’y aura pas d’argent pour alimenter les caisses de retraites.

L’actuel gouvernement laisse toujours comme un puits sans fonds le fonds de réserve des retraites institué par le gouvernement (de gauche) précédent.

Certes, le vieillissement actuel et à venir d’une part de plus en plus importante de la population est un fait. Ce n’est pas une raison pour affirmer à qui veut bien l’entendre que l’on ne pourra pas rémunérer à leur juste part les retraites et pensions de demain. Peut-être y a-t-il d’autres solutions que de rémunérer les retraites par prélèvement sur les salaires ? Ne peut-on imaginer un abondement élargi, du reste plus équitable, tout en respectant l’esprit et la lettre du système par répartition ? Il existe des propositions, hors des sentiers battus, auxquelles les organisations syndicales, familiales et de consommateurs devraient réfléchir. Il serait temps de les examiner sérieusement, plutôt que de rabâcher comme des mécaniques des recettes qui ont fait leur temps !

Mais il ne suffit pas de critiquer. Il faut oser innover, proposer, édifier. À titre d’exemple, et il n’est pas le seul, le mouvement Attac, fertile en analyses pointues sur la crise de l’ultra-libéralisme, n’a toujours pas donné un contenu constructif à ses cogitations sur l’alter-mondialisme. Il sort fort divisé de cette période d’élaboration, sans que l’on sache exactement sur quel type de société débouchent ses multiples et savantes réflexions.

Peut-être la solution réside-t-elle dans cette Grande Relève qui avance pour le moins un contenu précis...

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Lorsqu’on présente nos propositions à quelqu’un qui les découvre, l’interlocuteur a souvent beaucoup de mal à « comprendre comment ça pourrait marcher » dans une économie non plus capitaliste mais distributive.

Il nous a donc été demandé de prendre l’exemple d’une boulangerie pour montrer, en entrant dans des détails un peu concrets, comment créer une entreprise, se procurer les moyens pour la faire fonctionner et mettre en vente ses produits.

Voici ce que nous avons imaginé pour répondre à cette demande :

Faire marcher une entreprise en économie non capitaliste

par M.-L. DUBOIN
17 novembre 2006

Dès l’école primaire, Jean-Michel, comme tous ses copains, a eu l’occasion de voir travailler les adultes et de se faire une idée de différents métiers, celui de boulanger parmi d’autres. Plus tard il demanda de revenir visiter un fournil, et posa des questions sur la fabrication du pain. Ses enseignants avaient alors pour souci de découvrir ses goûts et de l’aider à trouver sa voie en tant que “citoyen actif“, mais ils ne cherchaient nullement à lui mettre dans l’esprit qu’un métier puisse être mieux considéré ou plus glorieux qu’un autre. L’enseignement qu’il reçut resta très général aussi longtemps qu’il n’eut pas fait son choix, l’accent étant mis surtout sur le développement de son esprit critique et de son autonomie de pensée. Jusqu’au jour où il se décida à orienter ses études (toujours gratuites) vers le métier de boulanger, ce qu’il put faire sans abandonner complètement sa formation générale, car le premier métier n’est pas tout dans une vie.

Au cours de sa dernière année de formation, il a donc préparé un projet de boulanger, en binôme avec son copain Paul. Ensemble et avec l’aide de leurs professeurs ils ont étudié la répartition des boulangeries existantes et même mené leur enquête sur l’état des boulangeries de leur région. Ils ont élaboré deux projets en commun, l’un pour être présenté au conseil économique et social (CES) de Fouillis et l’autre destiné à celui de Lésoy.

Ils savaient que dans cette commune, une des boulangeries qu’ils avaient visitées, allait être vacante dans les mois à venir. Comme il y avait un fournil prêt, et en assez bon état, leur projet demandait donc moins d’investissements que celui qu’ils avaient en réserve pour Fouillis. De plus, l’un des boulangers actuels de Lésoy était prêt à s’associer avec eux pour quelques mois, au début. C’est donc au Conseil de Lésoy qu’ils ont déposé leur projet, en même temps qu’ils le mettaient sur internet, pour que le public y ait accès.

Ce projet contenait essentiellement l’estimation de leurs besoins et de ce qu’ils s’engageaient à fournir s’il était accepté. En plus du matériel et autres fournitures, ils demandaient une aide pour trois heures par jour de nettoyage. Ils ont eu tout de suite une réponse de quelqu’un d’intéressé mais à condition qu’ils prévoient une machine à laver et un nouvel aspirateur. Un réparateur de vélos et un charcutier voisins de la boulangerie ont alors proposé d’associer leurs propres demandes de nettoyage et suggérèrent d’avoir une buanderie et d’autres appareils en commun. Dans ces conditions, le candidat nettoyeur accepta l’idée de se charger du ménage des trois ateliers avec un de ses copains.

Leur projet avait été conçu d’abord pour un an. Le secrétariat du CES leur suggéra d’essayer un contrat plus long et leur signala qu’ils avaient oublié de préciser ce qu’ils s’engageaient à laisser disponible au cas où, à l’issue de leur contrat, ils n’envisageraient pas d’en demander la prolongation. C’est en effet une formalité qui est exigée pour éviter ces ruines industrielles qui prolifèrent en régime capitaliste.

Ils ont de même introduit quelques autres modifications pour tenir compte de remarques ou de suggestions qui leur étaient parvenues et leur avaient semblé bonnes. La date du 15 mars a été fixée pour la présentation officielle. Le délai leur a permis de répondre aux questions posées par la personne qu’ils ont choisie pour présenter oralement, en public, leur projet.

Le débat public s’est bien passé, comme cela se produit souvent quand il s’agit d’un premier projet parce que les gens ont en général envie de donner leur chance aux jeunes. Il y avait même beaucoup de monde, ce qui prouve que même les habitants des alentours de Lésoy s’intéressent à la façon dont sera fait le pain dans leur coin.

Ils avaient porté à cinq ans la durée demandée pour leur contrat, mais on leur a fait valoir qu’il était souhaitable qu’il soit possible, après deux ans, de leur suggérer quelques changements, et ils ont accepté de ramener la durée à deux ans.

En ce qui concerne le prix de vente de leurs pains et viennoiseries, ils les avaient fixés nettement au-dessus des prix moyens, compte tenu de l’excellence de ce qu’ils allaient fabriquer. Ce prix n’a pas été accepté, il a été jugé que pour un début, le prix moyen était plus raisonnable. Un Lesoyen en a profité pour insister sur le fait qu’à son avis on mangeait de moins en moins de pain et que c’était une erreur pour la santé, donc qu’il fallait baisser les prix de la viennoiserie.

Enfin nos futurs boulangers demandaient un supplément de revenu personnel, en prétendant que pour se rôder ils allaient devoir fournir des efforts supplémentaires. Le public s’y est unanimement opposé, estimant qu’il n’y avait là rien d’exceptionnel à leur âge et dans ces conditions. Quelqu’un prit soin de les encourager en leur expliquant qu’à échéance ils pourront avoir leurs clients dans l’auditoire pour témoigner de la qualité de leur travail, qu’il ne doutait donc pas qu’ils pourraient alors justifier un supplément personnel dans un futur contrat.

Leur projet étant ainsi remodelé, leurs contrats civiques ont été officiellement acceptés, le 5 avril. Comme c’est devenu la coutume, ils fêtèrent leur entrée dans la vie active avec leurs amis et leur proches, qui s’empressèrent de leur faire des cadeaux.

À cette date du 5 avril, le compte de leur société a été ouvert avec la somme convenue, qui leur a permis d’installer la façonneuse qui était à changer et d’effectuer les autres travaux de rénovation de la boulangerie qui étaient nécessaires. Une petite provision (0,5%) a été ajoutée pour d’éventuelles dépenses qu’ils n’auraient pas prévues. Cela se fait couramment pour les contrats de débutants, pour leur éviter, en cas de pépin, d’avoir à introduire une demande en révision pour supplément de frais, ce qui leur paraît toujours une affaire. S’ils ne la dépensent pas, ce sera un bon point pour leur gestion au moment de leur premier bilan. Un autre compte a été ouvert pour les nettoyages, il leur est commun avec les deux artisans voisins.

À cette même date, le CES de Lésoy a inscrit les sommes ainsi engagées dans son budget, celle créditée pour les fournitures et autres outils sur la ligne “investissements” et celle correspondant au prix total des viennoiseries qu’ils se sont engagés à mettre en vente, sur la ligne “consommation”. Cette dernière s’ajoute à ses semblables pour définir, dans la comptabilité de l’institut régional d’émission de monnaie, le total des revenus individuels.

Jean-Michel et Paul ont ouvert leur boulangerie le 1er juillet, à trois puisque l’ancien boulanger est resté pour les aider jusqu’en octobre. En juin ils avaient rédigé une offre sur internet pour trouver quelqu’un qui leur donnerait un coup de main ensuite, quelques heures par jour, pour livrer leur pain, ils avaient eu deux réponses dès la semaine suivante, la décision sera prise au Conseil de début septembre.

Le 15 juin, ils ont passé leur première commande de farine. À la livraison, la somme correspondante a été déduite du compte “fournitures“ de la boulangerie, et cette démarche comptable a permis du même coup au meunier de tenir à jour l’inventaire de sa farine. De même pour les autres fournitures de la boulangerie. Pour les produits de nettoyage, c’est le compte commun, ouvert à cette fin au nom du groupe d’artisans, qui est débité.

Nos boulangers ont commencé à produire le 1er juillet. Quand ils font livrer des pains à l’hôpital, le prix en est déduit du compte “alimentation“ de l’hôpital. Quand nos boulangers vendent eux-mêmes leur pain à des particuliers, la somme est déduite du compte, cette fois personnel, de leur client (parce qu’il achète pour consommer lui-même). Tous ces mouvements comptables sont aujourd’hui automatisés. Ces enregistrements au moment des ventes permettent de tenir à jour l’inventaire de la boulangerie et préparent le bilan que présenteront Jean-Michel et Paul quand ils auront à montrer comment ils ont rempli leur contrat et pour ajuster leur demande éventuelle de renouvellement.

Quant à la façon dont ils se partagent le travail entre eux, c’est leur affaire. S’ils ne s’entendent pas, personne ne les obligera à renouveler leur association.

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Nous avons pris l’exemple d’une boulangerie parce qu’il nous a été suggéré. Mais la même logique est applicable, en s’adaptant aux circonstances.

Par exemple, s’il s’agit d’un chercheur en physique fondamentale, qui présente un projet de recherches, probablement dans un laboratoire déjà existant, il devra être étudié par des spécialistes compétents dans le domaine pointu de sa recherche. Et il pourra l’exposer lui-même devant le public. Et le Conseil n’aura, après engagement, qu’une ligne de son budget à compléter, celle des investissements, dès lors que le proposant ne s’engage pas à produire quelque chose qui sera mis en vente au cours du contrat. Enfin, à échéance, il présentera ses publications scientifiques, comme le font depuis longtemps les chercheurs du CNRS en France ou de la NSF (National Science Fundation) aux États-Unis.

Autre exemple : s’il s’agissait non plus d’une petite boulangerie mais d’une grande entreprise d’intérêt régional, les débats seraient élargis. Plus l’intérêt de l’entreprise est vaste, plus les débats passent de la démocratie directe à la démocratie représentative, des délégués pouvant être envoyés par les régions voisines avec lesquelles une concertation paraîtrait nécessaire pour réduire les frais, éviter des redondances et des gâchis. Dans une économie post-capitaliste, le souci général n’étant plus de protéger le savoir par le secret ou par des brevets d’exclusivité, on voit qu’il serait enfin possible de partager, au bénéfice de tous, l’expérience acquise.

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Témoignage

L’immigration

par P. VINCENT
17 novembre 2006

Même si l’immigration nous paraît aujourd’hui insupportable, mieux vaudrait ne pas crier trop fort !

Bien sûr qu’il est fâcheux pour nous, pour eux aussi sans doute, de continuer à voir arriver de nouveaux demandeurs d’asile ou de découvrir de nouveaux immigrés clandestins. On sait que cela n’arrange pas tout le monde, étant donné que fort heureusement tout le monde n’est pas “employeur au noir”. Je regrette également que certains immigrés veuillent importer chez nous ce qui serait selon eux des exigences impératives du Coran, car j’eus souhaité pour ma part ne pas être soumis dans mon enfance à celles de l’Eglise catholique, alors tout aussi intangibles. Certaines pourtant, comme l’interdiction de consommer de la viande le vendredi, ont disparu miraculeusement. Et nos intégristes ont fini par s’accommoder, pour la plupart, d’institutions laïques qui permettaient de vivre ensemble dans une société ouverte à tous. Nos actuels problèmes devraient aussi pouvoir être résolus de manière consensuelle, sans que nous ayons besoin de brandir l’argument ultime du droit de rester maîtres chez nous. C’est vrai que nous avons tout à fait ce droit. Mais l’avons-nous toujours bien respecté chez les autres ?

Ces étrangers dont nous trouvons aujourd’hui qu’ils exagèrent, ne nous est-il pas arrivé d’aller nous installer chez eux, non pas clandestinement, mais les armes à la main ?

Et les dizaines de milliers de bagnards que nous avons envoyés en Guyane et en Nouvelle-Calédonie en plus de nos militaires et de nos colons, était-ce pour leurs populations indigènes une immigration choisie ?

Quant au prosélytisme que l’on redoute avec raison de la part de certains musulmans, n’a t-il pas eu son équivalent chrétien du côté de nos colonialistes ?

Gabriel Hanotaux, de l’Académie Française, historien et homme politique, ministre des Affaires Etrangères durant la dernière décennie du XIXème siècle, écrivait encore en 1933 que la France « avait été appelée, par un ordre providentiel, à un devoir particulier dans l’évangélisation du globe » et il se désolait de ce qu’« il reste la moitié du monde à coloniser » [1].

Ces étrangers qu’on juge maintenant trop encombrants, n’est-ce pas nous qui souvent sommes allés les chercher ? D’abord pour faire la guerre à nos côtés, en 1939 comme je l’ai vu, en 1914 comme je l’ai appris par les récits de mes parents ou en visitant les cimetières militaires (je suis né dans une région frontalière avec la Belgique où il y eut beaucoup de combats) et même déjà en 1870 comme je l’ai pu lire. Ensuite pour nous aider à reconstruire et à redémarrer le pays à partir de 1945 après les destructions de la dernière guerre. On ne pouvait débuter une carrière d’ingénieur en 1949 sans aussitôt s’en apercevoir. J’en ai vu ainsi arriver en grand nombre dans les premiers secteurs où j’ai travaillé, celui des mines de fer et de la sidérurgie, puis celui de la construction automobile. J’en ai vu quelques dizaines partir de chez eux entassés dans la soute à bagages du Bréguet-Deux-Ponts qui me ramenait d’Alger en 1952.

Et que penser de cette colonisation à l’envers quand, pour repeupler la Creuse, nous ramassions à la Réunion les présumés orphelins ou autres enfants pauvres sur l’assurance donnée à leurs familles qu’ils trouveraient chez nous une vie meilleure ? C’était une idée de Michel Debré (le père de l’actuel président de l’Assemblée Nationale) qui fut pendant 25 ans, à partir de 1963, député de la Réunion et fit parallèlement une brillante carrière dans les gouvernements du général De Gaulle. Ces “transferts”, opérés sous le couvert de la Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales (DDASS), touchèrent plus de 1.600 enfants de 7 à 14 ans, et purent durer de 1963 à 1980 malgré quelques protestations, vite étouffées, comme celle du directeur général de la Santé, le professeur Denoix, qui s’attira cette réponse sans appel : « L’entreprise doit être poursuivie avec d’autant plus de constance qu’elle peut être combinée avec un admirable mouvement d’adoption que nous n’arrivons pas toujours à satisfaire ».

Cette immigration choisie donna lieu à quelques réussites, mais aussi à bien des drames : des frères et sœurs furent séparés (c’est le sujet du film de Francis Girod “Le pays des enfants perdus” récemment reprogrammé à la télévision), d’autres enfants furent exploités, parfois maltraités, plus ou moins gravement. Certains, ayant pu retourner longtemps après dans leur île, y ont retrouvé leur famille et découvert parfois les fausses promesses qui avaient permis de les retirer à leurs parents. Ceux-là ont fondé l’Association des Réunionnais de la Creuse qui, en août 2005, a chargé Maître Gilbert Collard de porter plainte contre l’État pour « violation des lois sur la famille et sur la protection de l’enfance, violation des conventions internationales, non-respect des droits de l’enfant ».

On voit par ces exemples que quand on détient le pouvoir et que l’on est le plus fort, on fait souvent ce qui vous arrange sans trop se soucier du droit, « car tel est notre bon plaisir » ou parce que « le droit, c’est moi ». Mais on l’invoque volontiers lorsqu’on n’est plus assez fort pour faire tout ce qu’on veut et que la situation se retourne.

Des événements de notre Histoire ont malheureusement entraîné beaucoup de nuisances et de souffrances, d’où des ressentiments tenaces susceptibles de résurgences tardives, comme l’illustrent les débats toujours en instance sur la colonisation et l’esclavage, la reconnaissance envers les anciens combattants indigènes ou la situation des anciens harkis.

Ce que la colonisation a apporté de positif aux peuples colonisés, ce sera à eux un jour de le dire. On pourrait de notre côté commencer par reconnaître les côtés positifs de l’immigration qui en est le contrecoup lorsqu’il s’agit d’immigrés venant de territoires autrefois colonisés.

À ce propos, la création des DOM-TOM ne constitue-t-elle pas un exemple de régularisation massive réussie, en plus à titre préalable, avec des gens dont la plupart n’étaient jamais venus en France et pouvaient dorénavant être incités à s’y installer ? Y a-t-il eu pour cela un brutal effet d’appel d’air, comme on en a aujourd’hui la hantise ? Certes, au cours des ans, pas mal d’Antillais et de Réunionnais se sont installés en France, mais il en reste quand même encore beaucoup dans leurs îles. Et ceux qui sont ici se sont parfaitement intégrés. Exerçant les professions les plus variées, souvent ils y excellent, accédant parfois à la célébrité, tels Henri Salvador né en Guyane de parents guadeloupéens ou le Réunionnais Maître Jacques Vergès.

Sans avoir fait de tri sélectif à l’entrée, nous avons souvent eu la main heureuse en matière d’immigration. Elle nous a apporté des champions sportifs, des acteurs, des artistes, des écrivains, des prix Nobel et quantité d’autres gens intéressants ou utiles quoique dans des positions moins en vue, à qui nous avons affaire tous les jours. Puisse la peur de voir se déverser sur nous toute la misère du monde ne pas nous priver de ces richesses… Paul Vincent.

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[1] Pour l’Empire Colonial Français, Ed. Sté de l’Histoire Nationale, (Plon)

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Égalité, fraternité

par P. V.
17 novembre 2006

Après un durcissement, sous Edouard Balladur, du régime des retraites du secteur privé par rapport à ceux des fonctionnaires et des salariés du secteur public, Nicolas Sarkozy nous promet maintenant de faire cesser cette injustice en alignant ces régimes sur ceux du privé. Il parachèverait ainsi, dans une opération en deux temps, une réduction des avantages acquis en matière de retraites de l’ensemble des salariés. Au nom de l’égalité ainsi retrouvée il appelle les Français qui ne seront pas touchés cette fois-ci à applaudir cette mesure, laquelle pénalise d’autres salariés qui sont leurs concitoyens. Si l’égalité sera sauve (mais au profit de qui ?), la fraternité va encore en prendre un coup.

Dans son éditorial du 17/10/2002, Denis Jeambar révélait dans l’Express cette injustice encore plus scandaleuse : « Un fonctionnaire peut espérer de cinq à sept années de vie de plus qu’un salarié du secteur concurrentiel : une donnée qui en dit long sur la pénibilité comparée du travail dans ces deux univers ». Que fera Nicolas Sarkozy s’il découvre cet autre scandale ? Osera-t-il demander au Medef de rendre les conditions de travail moins pénibles dans le secteur privé, ou bien, puisqu’il n’est pas question pour lui de conserver les avantages acquis, prendra-t-il les mesures nécessaires pour réduire de cinq à sept ans la durée de vie des fonctionnaires et des salariés du secteur non concurrentiel ?

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Énergie et climat

par J. HAMON
30 novembre 2006

La problématique énergétique et climatique est de plus en plus sérieusement étudiée en France, le dernier rapport parlementaire sur ce sujet étant le document OPECST de juin 2006 des sénateurs C.Laffitte et C.Saunier “Développement durable-changement climatique, transition énergétique : dépasser la crise”.

En dépit de sa grande qualité, ce rapport est encore très optimiste en comparaison de mon analyse du l0 septembre 2006 Quel avenir pour l’espèce humaine. Par ailleurs rédiger un rapport est de peu d’utilité si ses conclusions essentielles ne sont pas traduites en actions concrètes. Ceux qui dirigent la France, ou ont l’ambition de la diriger, devraient se conformer à la maxime Gouverner, c’est prévoir et, dans les domaines précités, c’est prévoir à moyen, long, et très long terme, de quelques décennies à plus d’un siècle.

La mode est à la fin prochaine du pétrole, une fin d’autant moins probable que le charbon et les lignites resteront longtemps abondants et géographiquement bien répartis alors que l’on sait, depuis plus d’un demi-siècle, les transformer en produits pétroliers pour un coût acceptable.

Le vrai problème est, bien au contraire, l’abondance et le coût relativement faible des énergies fossiles carbonées, encore meilleur marché, en monnaie stable, que lors de la première crise pétrolière, il y a trois décennies.

Les réserves connues, et très probables, de charbon-lignite, de gaz naturel et de pétrole, aux présentes conditions d’exploitation, vont permettre d’émettre au cours du présent siècle plus de 1.500 milliards de tonnes équivalent carbone de gaz à effet de serre. Le seul re-largage par le permafrost du méthane et du CO2 fossiles y ajoutera 400 milliards de tonnes équivalent carbone de tels gaz. Sans tenir compte de l’inévitable re-largage de gaz à effet de serre par les sols tempérés et la mer s’échauffant, les émissions annuelles moyennes de ces gaz seront de l’ordre de 20 milliards de tonnes équivalent carbone par an, alors que la capacité annuelle de recyclage de notre biosphère est de l’ordre de 3 milliards de tonnes. La dérive climatique serait alors infiniment plus importante qu’envisagée par le GIEC dans son rapport de septembre 2001, et persisterait durant un ou plusieurs millénaires.

Aucun pays n’agira si l’un de ses proches voisins ne montre pas la voie. La France peut faire agir la Communauté, et la Communauté peut motiver le monde. Il serait toutefois souhaitable d’agir avec l’accord des résidents français. Les échéances électorales de 2007 offrent la dernière possibilité de ce faire, dans l’intérêt de tous. En 2012, il sera trop tard. Les ambitieuses propositions Raffarin de réduction des émissions nationales de gaz à effet de serre ne tenaient pas compte de la démographie mondiale. En 2050 notre quota annuel acceptable équivalent carbone d’émissions de gaz à effet de serre par résident ne sera pas de 500 kg, mais de 333 kg, et de bien moins si nous voulons commencer à compenser les excès passés, alors que nos émissions agricoles (CO2 des carburants et des intrants, méthane des cultures et des ruminants, et oxydes d’azote des sols) excède déjà ce montant. Pour donner l’exemple, nous devrions donc abandonner complètement d’ici 2050 les énergies fossiles carbonées, sauf à capturer et à séquestrer pendant quelques millénaires les gaz à effet de serre résultant de leur utilisation, ce qui ne parait possible que dans le cas de centrales thermiques et de grandes cimenteries - et reste à faire.

Notre gaspillage énergétique est important et multiforme, et il se prête à des interventions simples. Aucun véhicule ne devrait rouler à une vitesse excédant son rendement optimum, entre 70 et 90 km/h. Les péages autoroutiers devraient inclure le coût de réparation des surfaces de roulement, ce qui pourrait centupler la taxe de péage de certains poids lourds. Tous les immeubles devraient bénéficier du solaire thermique et d’une bonne isolation thermique. Le mitage périurbain devrait être remplacé par la création d’ensembles plus densément peuplés permettant de rentabiliser les transports en commun. Chaque énergie fossile devrait être taxée en fonction de son contenu en carbone. Les centrales thermiques conventionnelles devraient être obligées d’abandonner le charbon, puis le pétrole, en faveur du gaz naturel, sauf en cas de capture et de séquestration durable du CO2 et des autres gaz à effet de serre. L’abandon du gaz naturel fossile devrait être assuré avant 2050.

Les énergies renouvelables disponibles ou prometteuses ne fourniront qu’une modeste quantité de biocarburants, de la chaleur, locale et relativement stockable, et de l’électricité, transportable mais dont le stockage est coûteux. La France doit donc se préparer à être tout-électrique, ou presque.

Nos véhicules, bateaux et aéronefs produisent une portion importante et croissante de nos émissions de gaz à effet de serre ; il va donc falloir les alimenter avec des biocarburants, ou bien les remplacer par des engins électriques, ou assimilés (air comprimé, hydrogène, etc.). Le potentiel national de production de biocarburants est limité et devrait se réduire au fur et à mesure de la progression de la dérive climatique, mais certains pays latino-américains seront, pour au moins quelques décennies, de grands exportateurs d’éthanol et d’huiles végétales. Alimenter les véhicules à l’électricité, ou ses dérivés, est presque au point techniquement, mais posera un sérieux problème d’approvisionnement : la consommation énergétique de notre parc automobile représentant sept fois la présente production d’EDF.

Les besoins de l’habitat, des services et de l’industrie devront eux aussi être entièrement assurés par des énergies renouvelables et de l’électricité.

La capacité nationale de production d’énergie hydraulique est presque saturée et ne saurait assurer les besoins énergétiques des transports, de l’habitat, de l’industrie et des services. D’où pourrait alors provenir notre électricité ?

L’énergie éolienne est presque mature, mais la capacité installée, dans les meilleures situations, n’est effective que 30 % du temps.

Le photovoltaïque, plus coûteux, n’est pas meilleur. L’énergie hydrolienne sera plus prévisible que l’éolienne, mais tout aussi fluctuante. Les sources énergétiques fluctuantes peuvent être temporairement épaulées par des centrales à gaz à cycle combiné, émettrices de gaz à effet de serre mais, à relativement court terme, le problème du stockage massif de l’énergie éolienne par bon vent, et de son déstockage par mauvais vent deviendra aigu : actuellement il se fait avec une perte énergétique de 6 à 80 %.

Même si notre avenir dépend essentiellement de notre production électrique, les spécialistes des gaz auront un rôle notable à jouer, pour la production d’électricité pendant quelques décennies, pour la capture et la séquestration du CO2, pour la gestion de l’hydrogène qui pourrait être essentiel pour assurer, via des piles à combustibles industrielles, la production d’électricité par mauvais vent, et la satisfaction électrique des consommations de pointe. La France est presque un pays béni des dieux en matière de potentiel éolien, mais ce potentiel est très localisé. Il est à craindre que les résidents des bons bassins de vent n’acceptent pas tous de voir implanter dans leur voisinage immédiat 6 à 8 aérogénérateurs haut-de-gamme par km2, fournissant chacun 4 à 5 mégawatts installés.

Un appel massif à l’énergie nucléaire paraît inévitable, ce dont je suis navré.

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