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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1121 - juin 2011

 

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N° 1121 - juin 2011

Le printemps espagnol   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon, dans l’aperçu qu’il donne des manifestations espagnoles, montre combien les propositions de la Commune de 1871 et l’idéal républicain sont toujours d’actualité.

C’est parti !   (Afficher article seul)

Marie-Louise Duboin, en voyant monter et gronder la colère des populations, s’indigne de l’autisme des décideurs de ce monde : jusqu’où prétendent-ils encore le mener ?

Le colloque Lippmann   (Afficher article seul)

André Koulberg, dans un cours à l’université populaire d’Aix en Provence, rappelait l’importance de ce colloque néolibéral tenu en 1936.

Autant confier son âme au diable !   (Afficher article seul)

Christiane Juveneton, en psychanaliste, dénonce l’absurdité de ces libéraux qui prétendaient refaire l’homme, et qui désignent par démocrate ce qui est conforme à l’ordre libéral et par totalitarisme ce qui s’y oppose !

Libéralisme contre démocratie   (Afficher article seul)

L’exigence de démocratie qui se manifeste de plus en plus est-elle compatible avec l’idéologie libérale qui mène l’économie mondiale ? — Non, répond Éloi Leymarie.

La démocratie, dans l’urgence   (Afficher article seul)

Pour Guy Evrard, construire la démocratie sur un vide politique ne serait pas sans risque.

Il n’est pas de progrès sans lutte !   (Afficher article seul)

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Le printemps espagnol

par J.-P. MON
juin 2011

manifestation sur la Puerta del Sol, à Madrid

Le dimanche 15 mai, les médias français, photos d’archives périmées à l’appui, ne parlaient que du “festival de Khan“ (la formule est de Michel Laloux), dont ils ne savaient pas grand’chose. Ils semblaient ignorer les événements, autrement plus importants qui se déroulaient en Espagne où, malgré l’interdiction, des dizaines de milliers “d’indignés” occupaient les places des grandes villes : la Puerta del Sol à Madrid, la place de Catalogne à Barcelone et les places emblématiques de villes moins grandes, comme Valence, Séville ou Bilbao. Un an après la soumission explicite et radicale du gouvernement socialiste de Zapatero aux marchés financiers internationaux, et en pleine campagne électorale pour diverses élections municipales et régionales, les Espagnols sortent dans la rue pour protester contre le chômage qui touche 20% de la population (et 40% des jeunes), contre le surendettement qui jette des milliers de familles à la rue, contre les profits gigantesques des banques et contre l’impossibilité d’une véritable alternance politique.

La “Commune” de Madrid

Du commentaire, publié le 22 mai sur www.sinpermisso.info, de Juan Carlos Monedero, professeur de sciences politiques à l’Université Complutense de Madrid, je traduis ceci : Nous savions que ça devait arriver, mais nous ne savions pas bien quand. Pourtant tous les indicateurs le disaient : : trop de gens sont mécontents. Et, soudain, presque spontanément, des “nébuleuses” se sont rassemblées et des centaines de milliers de sinistrés du néolibéralisme ont décidé qu’il fallait que leur colère serve à quelque chose. L’appel à un rassemblement au centre de Madrid, lieu traditionnel de toute les manifestations dans la capitale, ne convoquait ni les partis ni les syndicats mais des groupes de citoyens indignés. Et dans Madrid réveillée, beaucoup de gens se sont rendu compte tout à coup qu’ils avaient accumulé l’envie de donner leur opinion, de participer, d’être écoutés. La “Commune de Madrid” était en marche.

Lorsqu’un jeune dit que les bonus des banquiers ne sont ni de droite ni de gauche, il dit : je ne suis pas politisé comme vous, mais je sais clairement que dans l’idée que je me fais de la démocratie, il y a des choses qui doivent rester au-dessus de la discussion politique. L’idée d’égalité est très fortement ancrée chez les jeunes. Ils n’ont pas eu besoin de lutter pour la conquérir, mais ils comprennent très vite quand elle vient à manquer.

En 1871, la Commune de Paris avait mis en avant un élément démocratique fondamental, mais insupportable pour la démocratie représentative : la révocation des mandats, ennemie de l’ordre libéral « vote, mais ne te mêle pas de politique ! ». C’est ce message que la Puerta del Sol est en train de récupérer. Certes, nous sommes au XXIe siècle et la comparaison peut paraître excessive. Il y a cependant des éléments de démocratie réelle qui nous rattachent directement à ceux qui ont amené les Communards aux barricades et les Républicains espagnols à défendre dans les tranchées les valeurs d’une République qui résista trois ans au fascisme. Madrid a résisté avant d’être dévastée. Maintenant Madrid revendique. Les nostalgiques qui parlent de mai 68 n’ont rien fait quand ils ont été au pouvoir. À Paris les Communards revendiquaient avant tout la liberté. À la Puerta del Sol les manifestants réclament l’égalité et la participation, et le font de manière pacifique. Ils savent qu’il faut réinventer beaucoup de choses.

De la Marseillaise à l’Hymne de Riego

Sous les bâches qui nous protégent de la pluie, un vieil homme avec un grand manteau et un harmonica usé commence à jouer La Marseillaise. Peu à peu, les gens se mettent à l’écouter attentivement. Lorsque les applaudissements cessent, il s’approche, calme, du coin de la rue où, assis par terre, quelques jeunes l’ont écouté, sourire aux lèvres. Il prépare doucement dans sa main son harmonica et, au milieu d’un grand silence, demande d’une voix enrouée : « Voyons si vous connaissez celle-là. C’est comme La Marseillaise, mais c’est d’ici ». Et il joue l’Hymne de Riego, celui de la République espagnole.

Democracia Real Ya

Ces “campeurs“, venus de tous les horizons, ne se contentent pas d’écouter de la musique ou de crier des slogans. Des assemblées se tiennent tous les jours à 13 heures sur de nombreuses palces, puis des conclusions en sont tirées. Il en est sorti le manifeste “Democracia Real Ya” (une vraie démocratie maintenant) dont voici le résumé :

• L’égalité, le progrès, la solidarité, le libre accès à la culture, le développement écologique durable, le bien-être et le bonheur des personnes doivent être les priorités de toute société avancée ;

• doivent être garantis au sein de ces sociétés des droits fondamentaux tels que le droit au logement, au travail, à la culture, à la santé, à l’éducation, à la participation, au libre développement personnel et le droit à la consommation des biens nécessaires pour une vie saine et heureuse ;

• Le fonctionnement actuel de notre système politique et gouvernemental ne répond pas à ces priorités, il devient un obstacle au progrès de l’humanité ;

• La démocratie part du peuple, par conséquent le gouvernement doit appartenir au peuple.

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Actualité

C’est parti !

par M.-L. DUBOIN
juin 2011

Au sud de la Méditerranée, des peuples ont entrepris leurs “1789” : ils veulent en finir avec la dictature de quelques quasi monarques, qui, depuis des décennies, accaparaient, pour eux et leurs familles, les richesses du pays.

Au nord, d’autres peuples se révoltent contre une autre dictature, celle de la finance : ils ne veulent plus de ces gouvernements qui, pressés par les marchés financiers, ont apporté des centaines de milliards d’euros au système bancaire en dérive, et qui les condamnent maintenant à la misère, à coups de plans d’austérité que rien ne justifie.

photo prise à Perpignan le 22 mai

Si les Grecs ont été les premiers à manifester, ils sont de plus en plus suivis, car il n’y a guère qu’en Islande que les citoyens aient pu se prononcer par référendum et être, un peu, entendus.

Le 15 mai, tandis que les “indignados” espagnols décidaient d’occuper jour et nuit la Puerta del Sol à Madrid, une foule de nouveaux résistants français (soutenus par quelques anciens) manifestaient à Thorens, puis, et malgré la neige, sur le plateau des Gliéres.

Ces révoltes font taches d’huile, il y en a maintenant tous les jours, dans la plupart des grandes villes, et si les médias officiels évitent d’en parler, internet permet de s’en faire une idée et de découvrir un foisonnement d’initiatives prises, et souvent bien organisées, pour dénoncer, par exemple à Paris, le dîner mensuel des 800 très riches membres du club “le Siècle” dans les salons de l’Automobile-club de France, place de la Concorde, ou bien à Deauville, la réunion du G8.

photo prise à Thorens le 14 mai

Et, effectivement, en constatant que ces 8 “dirigeants” des pays les plus riches du monde maintiennent leur cap, tout en haussant les barrières policières qui les isolent des peuples en colère, on comprend qu’on parle d’une nouvelle prise de la Bastille… Mais combien de morts faudra-t-il pour que “les décideurs” entendent ces appels à la démocratie ? Où ses dirigeants autistes prétendent-ils encore mener notre monde ?

*

Le danger est d’autant plus énorme que, partout, l’extrême droite récupère des électeurs déçus de voir la “gauche de gouvernement” se plier, elle aussi, sous le joug des marchés financiers. Elle va donc tenter, par ses discours trompeurs, de prendre la place de ceux qu’elle désigne comme “tous pourris” pour disposer des moyens de mener sa politique de défense les intérêts des bons “Français de souche” au mépris des “immigrés”, rendus responsables de nos maux. Il est essentiel de faire la différence, de bien voir que ce qui importe, pour que soient pris en compte, dans toutes les décisions importantes, sans distinction, sans discrimination, les droits de TOUS les êtres humains, c’est la démocratie.

*

Dans ces colonnes, nous dénonçons constamment l’absence de démocratie. Absence dissimulée dans les pays où des élections sont organisées. Absence flagrante au niveau des institutions internationales (OMC, OCDE, FMI, BM, Banques centrales, etc.) dont les décideurs ne sont pas élus et mènent le monde en servant les intérêts des grandes entreprises auxquelles ils sont inféodés.

C’est parce que nous avons conscience qu’elle est totalement absente dans tout le domaine de la finance et de l’économie, à quelque niveau que ce soit, depuis l’entreprise, privée ou pas, et jusqu’aux ministères, que nous avançons des propositions destinées à être la base d’une véritable démocratie économique.

*

« la génération perdue n’était pas endormie, elle étudiait »

Mais pourquoi les populations qui se révoltent aujourd’hui contre la dictature “des marchés” se sont-elles si longtemps laissées séduire ?

Serait-ce parce qu’à l’origine du libéralisme économique, du “laissez faire la main invisible et miraculeuse des marchés !”, se situe l’idéologie libérale, la politique libérale, et qu’à la racine de ce mot, il y a l’idée de liberté ? Liberté, liberté, que de crimes commis en ton nom !

Essayons ici de comprendre ce qui se cache derrière ce miroir aux alouettes.

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Le cours du philosophe André Koulberg à l’université populaire d’Aix-en-Provence, le 21 février dernier, portait sur le colloque Lippmann, dont l’objectif était “la renaissance du libéralisme”. La psychanalyste Christiane Juveneton l’ayant suivi, elle a été choquée par la “folie” apparue dans ce colloque, par le délire “libéral” de vouloir créer un homme nouveau… délire qui explique si bien que notre monde soit aujourd’hui… délirant !

D’après ses notes, elle rappelle ici ce que l’histoire a retenu du colloque Lippmann, puis exprime ses propres réflexions :

Le colloque Lippmann

par C. L.
juin 2011

N’étant pas à la fête sous le Front Populaire, époque à laquelle on pensait que le libéralisme était en plein déclin, les libéraux décidèrent de faire un colloque pour la « renaissance du Libéralisme ». Ce Colloque réunit le 26 août 1936, pour cinq jours, des penseurs, des politiques, des économistes autour de l’Américain Walter Lippmann, célèbre conseiller des gouvernements américains, journaliste, penseur, commentateur politique venu à Paris à l’occasion de la sortie de son livre La Cité Libre (qui paraîtra en anglais en 1937 sous le titre The good Society). Autour de lui, des gens comme Friedrich Hayek et son ami Ludwig von Mises représentent le courant néolibéral ; y viennent aussi Raymond Aron et Jacques Rueff (conseiller libéral de De Gaulle). L’un des organisateurs, et l’un des plus importants orateurs, en fut Louis Rougier, philosophe, membre du mouvement philosophique L’empirisme Logique et épistémologue du Cercle de Vienne ; plus tard, en se politisant, cet homme est devenu non seulement le défenseur du libéralisme mais il a eu le mauvais goût d’essayer, en le défendant, de rapprocher l’État de Vichy de l’Angleterre et il a fini quasiment dans l’Extrême-Droite.

Le colloque ne s’ouvre pas dans la sérénité mais dans le conflit, et même dans la panique : la seule chose sur laquelle ils sont d’accord c’est que le capitalisme est en déclin. Pourquoi ?

— Parce que la crise de 1929 semble prouver qu’il se passe tout le contraire de ce qui était prévu ; alors, où est cette harmonie des égoïsmes qui était annoncée ??? (Frédéric Lordon et son « florilège de prévisions nulles » montre qu’il en est exactement de même aujourd’hui …),

— Parce que, dans de nombreux pays, des forces fascistes touchent des foules immenses,

— Parce que, de l’autre côté, on avait pensé que l’URSS n’allait pas vivre, mais elle vit et prospère,

— Et puis parce qu’on a le Front Populaire en France et le New Deal aux États-Unis. Il y a donc des idées alternatives au libéralisme qui paraissent crédibles et qui touchent beucoup de gens. Mis en libre concurrence avec d’autres projets, les libéraux ne sont pas tellement populaires !

Au Colloque, constat est donc fait que le libéralisme a failli. Serge Audier [1] montre que de nombreuses tendances s’y sont exprimées. Certains étaient prêts à faire de très grandes concessions (par exemple inclure des impôts importants pour financer les services publics, instituer un droit du travail etc.). Louis Mériault et Bernard Laverne, représentants de cette tendance n’ont pas triomphé, et on n’a plus entendu parler d’eux. Mais Pierre Dardot et Christian Laval [2] estiment que, malgré les divergences, l’aspect conflictuel a été gommé, et que quelque chose y a été inventé.

Parmi les grandes idées qui ont triomphé, on trouve celle-ci : Il faut que l’État intervienne, mais ne pas toucher à l’ordre du marché. Cela nous paraît contradictoire, mais voici comment ils voyaient les choses : la spécificité de l’ancien libéralisme, c’était l’idée qu’il est fondé sur la sélection naturelle. La majorité critique cette illusion naturaliste : le marché est organisé, mais pas de façon naturelle. Il faut donc des règles, des statuts de la part de l’État, indispensable au fonctionnement du marché (droit des personnes, de la propriété…). Il faut organiser l’armature dans laquelle les échanges vont s’organiser. Vont-ils jusqu’à nous parler de pauvreté, de réparer les injustices ? Non ! Mais de l’ordre du marché, oui ! Éliminer les obstacles pour faire que le marché soit libre et non faussé ! Il faut lubrifier le marché économique, donc on critique les intérêts privés syndiqués ! L’État, ce policier du marché, ne doit pas avoir de faiblesse.

L’exemple de Hayek montre que ces libéraux étaient très méfiants par rapport à une vraie démocratie exigeante.

Autre novation, due à la peur que des gens interviennent (critères moraux, Droits de l’Homme par ex.) dans le mécanisme du marché, car celui-ci est toujours fragile, ses frontières ne sont pas sûres : une sorte d’utopie apparaît chez les libéraux, ils veulent que leur logique se retrouve dans toutes les autres sphères, que l’esprit de concurrence soit partout : quels que soient les domaines où nous nous trouvons (hôpitaux etc.), nous devons être des entrepreneurs. Car pour eux, l’homme est inadapté à la société dans laquelle il est : l’ordre social n’est pas compatible avec la division du travail, il faut agir, être efficace et on ne lui apprend pas ça à l’école... il faut donc combler l’écart en retravaillant toutes les autres sphères et établir un catalogue des incompatibilités : il faut construire un homme nouveau.

C’est à partir de ces années 30 qu’on va préciser ce schéma et adapter la notion de “Totalitarisme”. On dénommera ainsi tout ce qui n’entre pas dans la vision libérale (donc tant le fascisme que le communisme), tout ce qui fait dévier de l’ordre établi et mène au chaos et à l’enfer. Et on dira qu’en face, il y a la “Démocratie“, ainsi présentée comme l’envers du mal.

Dans la phase suivante, ceux qui critiquent la démocratie vont passer directement dans l’enfer d’en face, ceux qui critiquent l’ordre libéral vont faire tout basculer dans le Totalitarisme. Le tout ou rien se fabriquera aussi à ce moment-là. Les proches du keynésianisme vont disparaître et le néolibéralisme va triompher avec les extrémistes Hayek (dont Margaret Thatcher parlait avec enthousiasme !) et von Mises.

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[1] Dans Le colloque Lippmann. Aux origines du néo-libéralisme éd Le Bord de l’eau, 2008.

[2] dans : La nouvelle raison du monde, essai sur la société néo libérale éd la Découverte, 2009.

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Néolibéralisme après libéralisme :

Autant confier son âme au diable !

par C. JUVENETON
juin 2011

Le néolibéralisme vient déjà d’une des tendances les plus extrémistes de l’héritage du libéralisme présentes au Colloque Lippmann (1938), alors que règne parmi les participants, qui craignent la disparition du libéralisme, une ambiance d’urgence, de peur, voire de panique. La peur étant toujours mauvaise conseillère, que pouvons-nous attendre d’un tel nouveau courant, né d’une doctrine déjà bien infréquentable et malade ?

Utopie contre délire

Je ne suis pas d’accord avec le terme d’utopie pour le qualifier : il ne s’agit pas d’une utopie, mais d’un délire. Pour moi l’utopiste (contrairement au délirant) ne perd pas le contact avec la réalité. L’utopie peut être un rêve, un projet irréaliste, une illusion, mais elle n’ignore pas le réel. Le délire, lui, ne voit pas le réel, il le déforme, le façonne pour les besoins d’un psychisme malade. L’utopie refuse la réalité telle qu’elle est, le délire en a une perception erronée.

En quoi le libéralisme et davantage encore le néolibéralisme décrochent-ils complètement du réel ? Être persuadé que, dans la réalité, l’harmonie des égoïsmes amène le plus grand bien, c’est nier l’évidence, faire fi de l’histoire, des crises, du chômage, de la pauvreté. Dire que des millions de chômeurs sont un petit mal qui permet un grand bien, c’est être sourd et aveugle. Dans le délire, l’esprit critique ne remplit plus ses fonctions, et nous voilà plongés dans une croyance immédiate, qui s’impose à la conscience et une foi quasi mystique dans ce Marché, considéré comme le Bien absolu, la solution magique et incontournable à tous nos maux. Et les néolibéraux, au colloque Lippmann en 1938, savent pourtant, aussi bien que nous, qu’après la crise de 29, amenée par ce merveilleux marché, c’est Hitler qui est venu au pouvoir (1933).

Quand le délire devient fureur

Le glissement entre libéralisme et néolibéralisme, c’est que ce délire ne peut plus se confondre avec la croyance en Dieu. Dieu n’est plus là. L’illusion naturaliste portant à croire que le marché est organisé de façon naturelle ne tient plus. Mais le délire demeure : le marché reste la seule chose importante à sauver. Autrefois Dieu était garant du bon fonctionnement de ce joyau qu’est le parfait engrenage du monde des échanges, mais que faire maintenant ? Qu’à cela ne tienne, remplaçons Dieu !! Prenons l’État en otage, en continuant d’occulter la réalité de la pauvreté, des injustices, sacrifions tout (et surtout les intérêts privés syndiqués tellement dangereux !) sur l’autel du marché et de la lubrification des rouages. Que de poésie, que d’humanisme !  Et le délire devient fureur. Il ne s’agit pas seulement d’adorer le marché dans les échanges financiers, mais il faut que son Esprit infiltre et mette désormais au pas tous les domaines de la société (l’hôpital, l’école). C’est une des capacités du délire d’infiltrer, de proche en proche, toute le psychisme. On s’identifie de plus en plus à Dieu et, comme Lui, on va créer un homme à son image, un homme nouveau “adapté”, l’ancien n’étant pas compatible avec la division du travail et l’ordre du marché, il faut combler l’écart (eh oui ! L’homme rechigne à vouloir toujours être efficace, performant… ). Seulement voilà, à trop vouloir faire l’Ange, on fait la Bête, et à vouloir remplacer Dieu, on devient l’apprenti sorcier qui vend son âme au Diable. Nul étonnement que la notion de totalitarisme, englobant tout ce qui n’est pas libéralisme (fascisme, communisme, “l’axe du Mal”) et donc le Mal absolu, par opposition au Bien absolu, qu’on appellera démocratie, apparaisse dans ces années-là, alors que fleurissent ces délires. Les délires, en effet, tout autant que cette vision manichéenne du monde, appartiennent à la partie psychotique de notre psychisme, une partie liée à des périodes très précoces de l’enfance, celle où il n’existe encore que du noir et du blanc, comme nous disons en langage psychanalytique, “la bonne et la mauvaise mère”, ”le bon et le mauvais objet”. Pour faire court, le petit enfant croit qu’il a deux mères : celle qui le satisfait (lui donne à manger) et celle qui ne le satisfait pas (le fait attendre). Il lui faudra très longtemps pour comprendre que sa mère réelle est les deux : car pour qu’il s’humanise, il lui faut à la fois de bonnes choses, mais aussi quelques frustrations. Et tant qu’un homme ne sait pas que les humains peuvent aller du noir au blanc en passant par toutes les couleurs de gris, de jaune, de rouge et que ce sont toujours les mêmes humains, c’est preuve qu’il n’a pas grandi dans son humanité, qu’il est encore à l’âge du nourrisson. Ce qui ne l’empêche en rien d’être intelligent, voire très intelligent. Mais « Science sans conscience (que j’entendrai ici dans les deux sens du terme), n’est que ruine de l’âme ».

Une image de l’homme toujours très dévalorisée Le vieux “libéralisme de Papa”, si je puis dire, s’appuyait sur la Main Invisible et le Grand Horloger, à l’époque où l’on pensait que le rôle de l’homme était d’être un rouage dans le grand Ordre de l’Univers. Comment aurait-il pu prétendre à autre chose, cet homme qui ne savait rien de l’infinie sagesse divine et qui avait une si courte vue ? Pour que la Grande Horloge marche bien, il fallait juste qu’il s’astreigne à faire toujours la même chose, à la même place, en se gardant bien de bousculer quoi que ce soit. Sinon il risquait de tout mettre en péril. Est-ce là une image de l’homme bien valorisante ? Face à un Dieu tout-puissant, l’homme était écrasé, dévalorisé, impuissant. Seuls quelques privilégiés (les rois, la noblesse) avaient le droit de refléter l’image divine et d’asservir les autres, qui n’avaient que le devoir de se taire et de porter le fardeau.

Cependant, si l’apanage d’une bonne horloge est effectivement sa capacité de répéter le même mouvement indéfiniment, il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit de réalité humaine : la répétition chez l’homme est signe de pathologie ! Sauf à être malade, nous ne sommes décidément pas des machines…

Mais comment des nourrissons pourraient-ils savoir ce qu’est un humain accompli ? La grande famille des Libéraux veut maintenir à tout prix cette image de l’homme agrippé à la répétition : au départ, assigné à la même tâche, à la même place, dans le mécanisme de la Grande Horloge ; ensuite, maintenu dans le même comportement, celui qui consiste à penser éternellement à son profit égoïste, à son petit gain, et permettre ainsi au Marché-Manège enchanté, qui remplace la Grande Horloge, de tourner harmonieusement, régulièrement, au profit des “Meilleurs“ ; jusqu’à ces dernières décennies enfin, où l’on veut assigner à l’homme le rôle de celui qui veut gagner toujours plus, pour consommer plus, amasser plus, se remplir encore et toujours plus, dans la plus triste addiction…

Entre compulsion de répétition et conduite addictive

L’homme a un destin passionnant, celui d’un homme gravement malade ! Et l’image qui lui est renvoyée de lui-même est dégradante à souhait. Il est tiré vers le bas, continuellement, jamais reconnu pour ce qu’il est, à peine plus enviable qu’un outil ou un mouton. Demandons-nous pourquoi nous acceptons d’avoir si peu de valeur, au point de nous abandonner en de si mauvaises mains et de confier notre destin à de dangereux délirants. Souvenons-nous qu’on n’a pas besoin de Dieu pour inventer l’Enfer…

Quelques pistes pour sortir de cette imprégnation

Parler, en revanche, d’un homme qui a des droits et des devoirs, qui a des capacités de solidarité, de justice, de révolte, de singularité, c’est avoir une bien plus haute vision de lui et le reconnaître aussi pour ce qu’il est , pour ce dont il est porteur ; c’est le reconnaître aussi pour un humain capable de désir, d’évolution, de création, qui peut sortir de la répétition la tête haute, qui peut surprendre, avoir du respect pour lui-même, donc pour les autres, aimer rencontrer l’autre, construire des choses avec lui, prendre avec lui son destin en main. Il faut lutter pour qu’on ne fasse pas le choix de l’humain le plus mauvais, car c’est la base de tout. L’homme a vocation à autre chose qu’à s’identifier à des machines ou des moutons. Il doit pouvoir s’estimer.

Foule sentimentale
On a soif d’idéal
Attirée par les étoiles, les voiles
Que des choses pas commerciales !

Alain Souchon

C’est ce que nous apprend aussi la psychanalyse : ceux dont on dit, dans le langage courant, qu’ils ont un “ego surdimensionné” sont ceux-là même qui manquent le plus d’estime de soi (narcissisme). Et ceux qui ont une estime de soi suffisamment bonne sont ceux qui auront le moins besoin de se faire valoir et d’imposer leur pouvoir.

C’est l’Homme qu’il faut défendre !

Défendre nos valeurs est essentiel dans ce combat pour une image valorisée de l’homme. Plus important que de défendre un pouvoir d’achat, qui reste dans la même logique, il faut défendre l’Homme. À la condamnation condescendante des malheureux qui se font happer par cette folie ambiante, préférons en appeler à la fierté de l’homme, à sa dignité, à sa générosité. Ranimons cette belle tolérance, réduite aujourd’hui à l’état du World Trade Center, c’est-à-dire au degré zéro !

Nous avons juste besoin de redevenir des humains, dignes bénéficiaires de la Déclaration universelle des droits de l’homme, pour que l’air soit à nouveau respirable. Redevenir cet homme qui a des droits inhérents à sa personne, inaliénables et sacrés, incompatibles avec les systèmes et les régimes fondés sur la supériorité d’une caste, d’une croyance, ou d’un quelconque groupe social ou individu. Incompatibles tout autant avec l’idée que la construction d’une société meilleure justifie l’élimination ou l’oppression de ceux qui sont censés faire obstacle à cette édification.

^


La question primordiale actuelle, dont dépend l’avenir de l’humanité, est de savoir si l’exigence de démocratie véritable, de plus en plus exprimée dans des manifestations populaires qui se multiplient, est, ou non, compatible avec les fondements du libéralisme politique, cette idéologie qui, par l’intermédiaire de la finance, décide de l’économie de la planète.

Pour tenter d’y répondre, Éloi Leymarie s’est plongé dans l’Histoire et il a beaucoup lu.

Sa réponse ici est claire : c’est non.

Et elle est confirmée par la répression policière envoyée contre les manifestants pacifiques.

Libéralisme contre démocratie

par É. LEYMARIE
juin 2011

Aux régimes totalitaires, nous opposons souvent la démocratie libérale, persuadés en cela de faire allusion à un modèle politique cohérent. Par démocratie libérale, nous entendons alors la synthèse entre le principe démocratique et le libéralisme politique. Ce dernier peut être défini comme un « système soucieux du respect des sujets de droit et de la liberté d’initiative des individus » [1]. L’état de droit, la séparation des pouvoirs ou encore les droits fondamentaux sont quelques-unes des dimensions importantes du libéralisme. La démocratie est le principe selon lequel le pouvoir revient au peuple. Il se traduit actuellement par le suffrage universel.

Nous souhaitons donc aux peuples arabes qui se soulèvent que la démocratie libérale remplace les règnes des Ben Ali, des Mubarak et des Khadafi. Leurs révolutions auront vraiment réussi si, comme celle de 1789 en France, elles débouchent sur la reconnaissance des droits de l’homme et la tenue d’élections au suffrage universel. Ces deux dimensions, qui remportent l’adhésion la plus large, paraissent indissociables et complémentaires. Pourtant, au vu des difficultés que traversent nos régimes politiques, nous devrions nous interroger sur la nécessité de corriger notre modèle avant de l’exporter. Car qui, aujourd’hui, peut sous-estimer la profondeur de la crise politique dans un pays comme la France ?

Une des pistes pour comprendre cette crise consiste à questionner le rapport entre démocratie et libéralisme, à se demander si la synthèse évoquée est toujours d’actualité. À force de les associer, nous avons perdu de vue le fait qu’ils appartiennent à deux traditions politiques très différentes, hétérogènes l’une à l’autre et qui se sont même longtemps combattues. Parler de démocratie libérale donc, c’est présupposer une compatibilité qui en fait ne va pas de soi. Il est possible qu’il y ait une contradiction dans les termes. Et si nous avions affaire à deux univers qui se sont longtemps tolérés, obligés de cohabiter par la force des choses, mais qui s’accommodent de plus en plus mal de la présence de l’autre ?

Un peu d’Histoire

Les rapports entre les principes libéraux et démocratiques ont déjà été tumultueux. Historiquement, la montée en puissance des premiers a longtemps empêché toute progression des seconds.

En Grande-Bretagne par exemple, la doctrine libérale triomphe dans la première moitié du XIXe siècle. En façonnant les institutions et en inspirant les élites politiques de manière déterminante, elle donne naissance à un véritable régime politique libéral. Cela n’empêche en rien les whigs (qui prendront le nom de libéraux à partir de 1847) de prôner une société résolument inégalitaire et de s’opposer à tout progrès démocratique. Leur attitude face au mouvement chartiste dans les années 1830-1840 est de ce point de vue révélatrice. Le programme chartiste (à strictement parler, pas démocratique au sens ou nous l’entendons plus bas, mais plutôt d’inspiration démocratique), repose sur “Six Points” : l’instauration du suffrage dit universel mais dont les femmes étaient exclues, le vote à bulletin secret, le renouvellement du Parlement chaque année, le remaniement du système des circonscriptions électorales (système qui minimisait le poids des quartiers industriels), la création d’une indemnité parlementaire et la suppression du cens d’éligibilité [2]. Malgré les pétitions (en 39, 42 et 47), les émeutes populaires (en 1842), ou encore la grande manifestation de Londres du 10 avril 1848, les gouvernements whigs successifs ne cèdent rien. La mobilisation ouvrière se solde par un échec. L’historien whig T. B. Macauley juge les Six Points « hautement incompatibles avec l’existence même de la civilisation ». Pour cette classe politique, qui se veut par ailleurs réformiste, le suffrage universel est une réforme impensable en ce qu’elle risque de compromettre un équilibre constitutionnel largement hérité et qui ne se modifie que très graduellement.

Cette idée que la démocratie est liberticide est une donnée stable de la culture politique de l’époque, aussi bien whig que tory. Dans De la liberté (1858), J.S. Mill estime qu’« il y a une limite à l’ingérence légitime de l’opinion collective dans l’indépendance individuelle ; trouver cette limite et la défendre contre les empiètements est aussi indispensable à une bonne condition des affaires humaines que la protection contre le despotisme politique ».

La première réforme électorale, en 1832, ne doit donc pas faire illusion : son objectif n’est pas la démocratisation, mais, de l’aveu même de son initiateur Lord Grey, le renforcement de l’aristocratie comprise comme « garante du salut de l’État et de la monarchie ».

La seconde loi électorale, de 1867, déchaîne les passions. Elle est, cette fois-ci, le fait d’un gouvernement tory. Bien qu’elle n’accroisse le corps électoral que de 16%, cette réforme est vécue par beaucoup comme une trahison vis-à-vis de la tradition politique nationale. Certains évoqueront un « saut dans le noir » (Lord Derby) et une « année du grand crime » (le poète anglais Coventry Patmore, qui avait le plus grand mépris pour le “common people”). Face aux détracteurs de la réforme (W. Bagehot par exemple), Benjamin Disraeli se défendra, lui aussi d’avoir favorisé la démocratie. Ces élites libérales aussi bien politiques qu’intellectuelles ou artistiques considèrent les masses populaires, incultes et avides, comme incapables d’accéder à la souveraineté politique. L’aristocratie est donc ce corps intermédiaire censé sauver les libertés du double risque tyrannique et démocratique. Jusqu’en 1885, la contradiction entre un libéralisme qui s’épanouit et une démocratie combattue est donc assumée par la classe dirigeante.

En France, la situation n’est pas moins éloquente. Au début de l’année 1848, alors que la Monarchie de Juillet vient de tomber et que la Deuxième République est proclamée, le gouvernement provisoire tout à la fois annonce des mesures libérales (libertés de la presse, d’association et de réunion), accorde le suffrage universel masculin (le corps électoral passe de 250.000 à 9 millions d’électeurs) et proclame le droit au travail. Or, dès juin, les Ateliers nationaux, justement créés pour donner un emploi à tous, sont supprimés par l’Assemblée Constituante. Des émeutes populaires s’ensuivent, que l’armée et la Garde Nationale se chargent de réprimer (les Journées de Juin font plus de 4.000 morts du côté des insurgés, autant de prisonniers). Le Parti de l’Ordre, qui incarne le libéralisme conservateur français, va alors moduler les libertés en fonction du danger socialiste. Si la Constitution les maintient, droits et libertés (presse, association, réunion, grève) sont progressivement suspendus dans les années qui suivent, au gré des manifestations de gauche et du risque démocratique. Finalement, en 1850, la loi du 31 mai réduit le corps électoral de 9 à 6 millions ! Dans son discours précédant le vote, Thiers évoque la “vile multitude”. Selon lui : « il y a une manière de corriger, non pas tous les inconvénients, mais une grande partie des inconvénients du suffrage universel, c’est le suffrage à deux degrés, qui rétablit la hiérarchie des intelligences... ». La République à la fois libérale, démocratique et sociale de 1848 n’aura donc pas résisté longtemps à la défense, par les élites, de leurs propres intérêts.

À l’instar de leurs homologues anglais et de Thiers, les libéraux français méprisent les classes populaires. Voltaire déclare : « Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants… Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes… Quand la populace se met à raisonner, tout est perdu ». Moins d’un siècle plus tard, Alexis de Tocqueville pouvait encore dire : « j’ai pour les institutions démocratiques un goût de tête. Mais je suis aristocrate par instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains la foule. J’aime avec passion la liberté, l’égalité, le respect des droits, mais non la démocratie ». En fait, depuis Montesquieu, le remède libéral au despotisme est bien connu : il passe par le gouvernement d’un corps intermédiaire entre le souverain et le peuple et siégeant dans un Parlement. C’est tout le rôle dévolu à l’aristocratie.

Le XIXe siècle en témoigne : l’incompatibilité entre démocratie et libéralisme peut déboucher sur des crises politiques profondes. Cependant, selon les historiens des systèmes politiques, cet antagonisme, dont la vigueur passée a pu déclencher des révolutions, est aujourd’hui bel et bien “digéré”. D’ailleurs, les crises politiques du XXe siècle ne sont-elles pas liées à des régimes étrangers tant au libéralisme qu’à la démocratie ? Cette fusion “libérale démocratique” est aujourd’hui largement admise : un auteur comme Marcel Gauchet, qui remarque que « l’équilibre de la synthèse entre dimension démocratique et dimension libérale tant bien que mal acquise au début des années 1970 va se rompre au profit d’une hégémonie renouvelée de la dimension libérale » [3], parle de démocratie des droits de l’homme. Autrement dit, s’il reconnaît bien deux dimensions, il récuse toute opposition, et pour lui, la progression du libéralisme politique provoque une crise de croissance de la démocratie.

Notre point de vue est clairement différent. Libéralisme et démocratie reposent sur des considérations trop opposées pour cohabiter sereinement. La crise politique que nous traversons pourrait donc être, elle aussi, l’expression de nouvelles tensions entre deux tendances contradictoires.

Revenons donc plus précisément sur leurs fondements respectifs pour comprendre en quoi libéralisme et démocratie seraient inconciliables.

Le libéralisme

Le libéralisme, on le sait, part des individus. Dans cette idéologie, « la nature humaine est individuée avant d’être sociale » [4], l’individu préexiste à la société. Les libéraux n’adhèrent pas du tout à l’idée que l’homme est un être social. Selon eux, l’individu, tel qu’il est, ne doit rien à personne. Bien qu’infirmée par toutes les sciences sociales, pour lesquelles l’humanisation se construit dans l’échange, l’anthropologie libérale persiste et signe : l’homme naît et demeure indépendant de tout lien social. Les relations sociales ne viennent qu’en second, elles ne sont qu’optionnelles et contingentes. La société n’est donc pas un tout organisé, mais un agrégat d’atomes.

Cette définition abstraite de l’homme comme une monade implique une certaine idée de sa liberté. En effet, s’il se suffit à lui-même, s’il n’a effectivement besoin de personne pour exister, l’individu est une forme parfaite : il est libre, d’entrée de jeu. Pour les libéraux, la liberté est toujours déjà donnée, elle n’est pas un bien à conquérir, mais un acquis à défendre.

La question libérale est donc de savoir comment préserver cet acquis car tout ce qui dépasse l’individualité est susceptible de le compromettre. Le simple fait de vivre en société lui pose problème : comment l’homme peut-il assumer ses rapports sociaux si ces derniers menacent sa liberté ? Comment faire pour que ces atomes libres, décidant chacun souverainement de leur trajectoire, ne s’entrechoquent sans cesse ? Autrui ne risque-t-il pas toujours de venir troubler cette pureté individuelle ? Comment aménager la cohabitation des monades ?

Les libéraux apportent deux réponses à ce problème. La première consiste à réduire au maximum les dimensions de l’espace public. Pourquoi ? Parce que l’espace public pose la question de l’organisation collective autour du pouvoir politique. Or, le libéralisme dissocie absolument le pouvoir de la société. Pour lui, corps politique et corps social sont deux réalités fondamentalement hétérogènes. L’individu est dans une relation d’extériorité avec le pouvoir : il n’a pas vocation à l’exercer. Il doit au contraire avoir la possibilité de se consacrer entièrement à des activités privées, à la recherche de ses intérêts propres. Alors, le pouvoir lui en laissera-t-il le loisir ? La difficulté soulevée par le libéralisme est que le gouvernement représente une menace pour l’individu, qu’il est un obstacle au déploiement et à l’exercice de sa liberté. Le propre de la “gouvernementalité” est de verser dans l’excès, d’être intrinsèquement liberticide et de dériver à terme vers le despotisme. C’est évident pour certains régimes politiques : le libéralisme se serait développé historiquement contre l’absolutisme monarchique aux XVII et XVIIIe siècles ; il aurait combattu les autocraties au XIXe siècle, puis les totalitarismes du XXe. Mais bien souvent, l’attaque des libertés est plus insidieuse parce qu’elle peut être le fait de régimes se réclamant de la défense des individus. Par exemple, une des manières qu’a un gouvernement démocratique de déborder immanquablement de ses prérogatives est de produire un certain nombre de normes qui s’appliquent à tous au nom de l’intérêt général ou du bien commun. Mais cet intérêt général, existe-t-il réellement ? Comment le déterminer ? Une pluralité d’individus n’implique-t-elle pas une pluralité de normes et de décisions qui rend introuvable un tel consensus ? Le bien ou la vertu sont indiscernables dans cette diversité car tous ces choix de valeurs, de finalités, qui sont tous l’expression d’une liberté particulière, se valent. Il est impossible de se prononcer sur une idée du Bien et de rassembler des hommes libres autour de principes communs sans privilégier certains au détriment des autres. Même bien intentionné, le pouvoir porte donc atteinte aux libertés individuelles. Le mieux est de limiter le nombre de choix publics afin de ne pas avoir à trancher parmi les différentes possibilités.

Les libéraux dialectisent les rapports entre société et pouvoir dans une mise en scène où ce dernier est toujours en trop. Cette défiance de principe et ce mépris systématique vis-à-vis du pouvoir sont sensibles dans tous leurs écrits. Dans Common Sense, Thomas Paine dit que « la société est le produit de nos besoins, le gouvernement de nos faiblesses ». Ce dernier, « même dans son meilleur état, n’est qu’un mal nécessaire ». Nous ne sommes plus très loin de l’idée selon laquelle la société se suffit à elle-même, alors que le pouvoir n’est qu’un artifice superflu et oppressif. Voilà pourquoi les libéraux souhaitent réduire l’espace public pour faire place à des rapports privés.

Malheureusement, le gouvernement demeure irremplaçable pour remplir certaines fonctions (armée, justice…). Il faudra donc le cantonner strictement à ce périmètre de compétences et ériger une digue pour contenir ses éventuels excès : c’est le rôle des Parlements. L’aristocratie s’institue ainsi en représentante de la société face au pouvoir exécutif. Elle est garante d’une limite qu’il ne doit pas franchir, sous peine de devenir illégitime. Cette limite est inscrite dans les droits fondamentaux et la constitution. Les individus sont porteurs de droits inaliénables : les libéraux tolèrent donc l’État à proportion de sa vocation à faire respecter ces derniers.

Une fois le sort du pouvoir réglé, la seconde réponse consiste à trouver pour des hommes libres un mode de cohabitation pacifique (au-delà de la simple juxtaposition des libertés individuelles : « ma liberté s’arrête où commence celle d’autrui ») qui leur permette de rentrer en relation sans avoir pour autant à s’associer civiquement. Quelles formes peuvent bien revêtir les rapports privés ? C’est ici que le libéralisme économique intervient. Si l’individu n’a pas vocation à s’occuper des affaires de la cité, il est en revanche décrit comme rationnel et maximisant son utilité. À défaut d’un contrat social public, le monde libéral fourmille de contrats privés par lesquels chacun consent librement à entrer en relation avec l’autre. La société civile est donc un agrégat d’atomes dont la liberté se manifeste par la possibilité qui leur est donnée de défendre leurs intérêts particuliers. Avec le marché, ce sont les égoïsmes qui passent contrats, et ce sont les hommes qui s’opposent dans leur association ! Le libéralisme réalise ici un sacré tour de force : faire société à partir des effets de la concurrence et de la compétition ! !

La démocratie

Qu’en est-il de la démocratie ? Bien qu’il n’y ait pas de théorisation systématique de la démocratie, on pourrait opposer terme à terme les fondements libéraux et les fondements démocratiques. Par exemple, l’homme, compris selon la tradition démocratique, est pleinement social. Il ne peut être extrait des rapports quotidiens qu’il tisse avec sa famille, ses amis, au travail, etc… Ces relations sociales le construisent, le façonnent, elles ont une indéniable vertu humanisante. Je peux ainsi dire qu’entre moi et moi-même, il y a les autres. Cependant, et c’est là toute l’ambivalence des effets que le groupe peut avoir sur chacun d’entre nous, ces rapports sociaux nous dominent et, d’une certaine manière, ils nous asservissent tout autant qu’ils contribuent à nous faire grandir. Nous ne sommes pas libres spontanément, parce que la vie sociale est source de conditionnements multiples. L’éducation, le milieu social, la publicité, le capitalisme... Un grand nombre de structures s’interposent entre notre réalité quotidienne et la réalisation de notre désir de liberté.

Avec la tradition démocratique, on retrouve donc toute l’intelligence du social qui fait précisément défaut au libéralisme. De la vie collective, celui-ci ne retient que les entraves les plus évidentes à ma volonté (le policier, la loi…). Or, ma liberté n’est pas seulement en jeu dans les institutions sociales. Elle est aussi intimement liée aux limites et aux promesses de la sociabilité quotidienne : d’une part, les conditionnements multiples, tous les jours, c’est vrai, nous déterminent à penser ceci, à décider cela, à faire ainsi ; et d’autre part, nous avons la possibilité de nous libérer, non pas chacun de son côté, mais ensemble.

La tradition démocratique moderne est donc une critique de l’individualisme. En ceci, elle rejoint certains commentaires socialistes, à commencer par ceux que Marx adresse aux droits de l’homme dans Sur la question juive : « Mais le droit de l’homme qu’est la liberté se fonde non pas sur ce qui relie l’homme à l’homme, mais au contraire sur la séparation de l’homme d’avec l’homme. C’est le droit à cette séparation, le droit de l’individu restreint, restreint à lui-même. […] Cette liberté individuelle [le droit de propriété], tout comme sa mise en application, forme le fondement de la société civile. Elle laisse chaque homme trouver dans les autres hommes non pas la réalisation mais au contraire la limite de sa liberté ». Les droits et les libertés ne sont pas des affaires individuelles, mais doivent se concevoir à partir de la nature sociale de l’homme.

La politique, au sens noble du terme, repose sur cette prise de conscience du groupe, de ce qu’il peut apporter aux hommes qui le composent. C’est armés de cette lucidité sur notre condition humaine que nous nous battons pour l’émancipation en nous saisissant ensemble de notre destin. Contrairement aux libéraux, le démocrate entretient un rapport très étroit avec le pouvoir : il est beaucoup moins défiant vis-à-vis de lui et ne le tient pas à distance. Le principe démocratique cherche plutôt à annuler cette distance en superposant société et pouvoir. Il pose le problème de la légitimité de ce dernier, un problème de souveraineté, plus que de sa limite. « La question cruciale n’est pas de savoir de quoi nous sommes les maîtres, mais qui est le maître : nous-mêmes ou autrui ? Les citoyens d’un État sont libres s’ils se gouvernent eux-mêmes, s’ils sont leur propre maître ; c’est donc l’autonomie et non plus la latitude d’action qui est alors mise en exergue » [5]. Bref, le peuple doit gouverner. Contrairement à la société libérale qui s’émancipe contre lui, la société démocratique s’émancipe par le gouvernement.

Enfin, la tradition démocratique se donne un but précis : l’autonomie des hommes. Pour elle, les différentes options possibles pour une société ne sont donc pas équivalentes. Même si le débat contradictoire doit toujours avoir sa place, certaines valeurs (par exemple la coopération) doivent être privilégiées par rapport à d’autres (la compétition) parce qu’elles ont une plus grande vertu émancipatrice. Alors que le libéralisme cherche toujours à préserver le pluralisme des choix qu’il considère comme une fin en soit (relativisme libéral), la démocratie se donne pour objectif de construire une société libre (constructivisme démocratique) : elle opère un certain nombre de choix qu’elle estime raisonnables. Il existe une véritable rationalité démocratique qui cherche moins à éliminer les obstacles à nos actions qu’à nous donner les moyens de conquérir notre liberté.

Les points de divergence

En définitive, la démocratie inverse complètement la perspective libérale :
- l’homme est un être social, et non pas asocial ;
- la liberté n’est pas un état originel, mais un effort à produire ;
- la liberté des autres n’est plus la limite, mais la condition de ma propre liberté ; c’est une valeur collective, et non individuelle ;
- le pouvoir est une occasion de s’émanciper, plutôt qu’une entrave à ma volonté ;
- la raison permet de choisir entre différentes options qui ne se valent pas toutes.

Les divergences entre démocratie et libéralisme sont donc fondamentales. On voit mal comment une synthèse entre de tels contraires pourrait s’opérer. La formule qui résume magistralement cette impossibilité du point de vue libéral est d’I.Berlin, auteur d’un article de référence intitulé Deux conceptions de la liberté (1958) : « plus sensible à l’étendue du pouvoir qu’à la nature de sa source, la liberté entendue en ce sens [libéral] n’est pas incompatible avec certaines formes d’autocratie, ou du moins, avec l’absence de démocratie » [6]. Les choses ne sauraient être dites de manière plus explicite : un pouvoir fort respectant les droits individuels peut être préféré à la démocratie !

Malheureusement, cette contradiction est encore insuffisamment perçue. Les réformateurs n’ont pas intérêt à ce qu’elle le soit vraiment : c’est toute la cohérence de leur positionnement d’entre-deux qui serait par là mise en cause. Mais à continuer de considérer les rapports entre libéralisme et démocratie en termes de synthèse achevée, nous nous interdisons de comprendre la nature de la crise politique actuelle. Il n’y a pas plus de synthèse que de “crise de croissance” : ce sont les antagonismes et les rapports de force qui conduisent l’Histoire. Aujourd’hui, dans leur confrontation, les intérêts libéraux sont parvenus à réduire à sa plus simple expression la vie démocratique. Le référendum pour la constitution européenne de 2005 a montré, de la manière la plus inquiétante qui soit, que le néolibéralisme n’a même plus besoin de l’assentiment majoritaire pour mener à bien son entreprise de privatisation de nos sociétés !

De ce constat résulte une conséquence pratique pour tous ceux qui luttent pour une alternative au système actuel : libéralisme politique et libéralisme économique ne sont pas deux frères ennemis que l’on pourrait dissocier pour mieux les opposer (les droits de l’homme contre le marché). Ils sont liés, ils participent d’une même vision de la société. Pas moins que le capitalisme, ils sont un obstacle à toute politique d’émancipation. Sortir de la crise politique actuelle suppose donc que l’on choisisse entre libéralisme et démocratie.

Et reconnaître cette alternative pour ce qu’elle est, serait déjà un premier pas encourageant.

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[1] Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, 1979.

[2] Le cens d’éligibilité restreint l’éligibilité : pour être éligible il faut un minimum de revenu, de montant d’imposition, de loyer ou de propriété.

[3] Marcel Gauchet, La démocratie, d’une crise à l’autre, Ed. Cécile Defaut, 2007, p.32.

[4] C. Audard, Qu’est-ce que le libéralisme ?, Gallimard, collection Folio Essais, 2009, p.29.

[5] J.-F. Spitz, La liberté politique, collection Léviathan, PUF, 1995, p.84

[6] I. Berlin, “Deux conceptions de la liberté” in Éloge de la liberté, Paris, Calmann-Lévy, 1988, p. 178.

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Nous analysons souvent, dans ces colonnes, la désespérance de nos concitoyens par l’incapacité des forces politiques et syndicales qui se réclament de la gauche à promouvoir des idées de transformation politique et sociale en rupture avec le capitalisme (ainsi, dans la GR 1116, Bernard Blavette fustigeait « syndicats réformistes » et « partis politiques déliquescents », plus loin, dans le présent numéro, dans la foulée du 1er mai, Christian Aubin condamne « la collaboration de classe » des directions syndicales). Après un échange avec Bernard Blavette dans la GR 1117, Guy Evrard revient ici sur le risque qu’il y a à jeter le discrédit sur des organisations qui constituent, malgré tout, un contre-pouvoir à une droite qui dérive vers l’extrême. En effet, à la lumière des révoltes en cours dans les pays arabes et en relisant l’histoire de la Commune de Paris, il soutient que la présence de forces politiques d’opposition organisées, lorsqu’un profond changement est en marche, est une condition nécessaire à la transition démocratique. Mais, en définitive, ce sont l’unité et la force du mouvement populaire qui décident de la suite.

Réferences : GR 1116 : Bernard Blavette, De l’aliénation à la libération ; GR 1117 : Guy Evrard, Une analyse pessimiste et Bernard Blavette, Plutôt une régression dans la réflexion des politiques ; GR 1121, (ci-dessous, p.14) : Christian Aubin, Il n’est pas de progrès sans lutte.

La démocratie, dans l’urgence

par G. ÉVRARD
juin 2011

Janvier est le mois du blanc, mai est celui de la commémoration des grands mouvements populaires. Voilà comment nos sociétés occidentales font volontiers de l’histoire des peuples un thème de consommation. Exagération ? Pas sûr, si l’on reprend les grands sujets médiatiques autour de ce 1er mai 2011 : le mariage princier en Grande-Bretagne, le 1er mai plus ou moins dispersé et peu glorieux des organisations syndicales après leur défaite sur les retraites, la béatification du Pape, la Jeanne d’Arc du Front National et la mort de Ben Laden. Les médias, dans la société française consumériste, ne constituent pas le contre-pouvoir qu’ils font parfois semblant d’être. Comment en serait-il autrement alors qu’ils sont, pour la plupart, aux mains de puissances financières ou militaro-industrielles et que le service public est habilement contrôlé par le Président de la République, qui veille à ce que toute velléité d’indépendance reste acquise au système libéral ?

En France aujourd’hui

C’est bien dans ce contexte qu’évoluent les formations syndicales et politiques d’opposition qui, pour continuer d’exister, faute de vouloir ou de pouvoir s’appuyer sur une volonté de transformation et une capacité de lutte des militants et des travailleurs, dépendent des pratiques de leurs dirigeants. Ces derniers, devenus des professionnels, sans remettre en cause le jeu politique, veillent d’abord à la pérennité de leur statut, simples acteurs d’un théâtre de boulevard, dont chacun sait qu’il ne véhicule guère des idées révolutionnaires, tout juste de quoi alimenter les gazettes consensuelles précédentes ! Oui, mais qu’en est-il précisément de ce “vouloir” ou de ce “pouvoir s’appuyer sur la volonté de transformation et la capacité de lutte des citoyens” ? Dans le “Je lutte des classes” des manifestations pour les retraites, nous avons voulu y lire le message clair d’un retour à l’analyse politique de classe par les générations d’aujourd’hui [1]. À la GR, avec d’autres, de poursuivre sa contribution à l’évolution des idées. Aux citoyens de faire émerger des leaders porteurs de cette volonté de transformation.

Quoi qu’il en soit, ces structures existent et les circonstances peuvent leur faire jouer un rôle transitoire utile vers les transformations attendues. Des structures qui seront alors elles-mêmes sans doute les premières interpellées. On en trouve déjà la prémisse dans la réponse de Jean-Luc Mélenchon, lors de son interview, le 1er mai, à France-Inter [2], alors que le journaliste suggère sournoisement un certain parallèle entre les propos de Marine Le Pen et le positionnement antilibéral du Parti de gauche : « Il ne faut pas se contenter de dénoncer l’ultralibéralisme (…). Ce n’est pas l’immigré le problème, c’est le banquier, le financier. (…) Ce qu’il faut, c’est partager les richesses de gré ou de force. La bataille s’est toujours jouée entre la gauche ouvrière et syndicale, la gauche communiste et de combat et l’extrême droite. Sur le terrain, il n’y a que nous pour mener cette bataille ».

Les révoltes arabes

Il est trop tôt pour analyser correctement les mouvements de révolte arabes mais, survenant dans des pays où le totalitarisme du pouvoir a étouffé de longue date toute opposition structurée, le risque est évident d’un enlisement, dans les sables du désert, de l’énergie et du sacrifice populaires. Il y a bien, cependant, quelques différences que les historiens sauront éclairer le moment venu. En Egypte, le rôle de l’armée, comme force organisée, capable de mettre en place un processus électoral, en décidant de ne pas se lever contre le peuple, ce qui ne préjuge en rien de ses options politiques mais garantit, pour le moment, la paix civile. Une transition plus difficile en Tunisie, où le mouvement avait pourtant débuté et où la pression populaire a dû se réactiver à plusieurs reprises pour filtrer progressivement du gouvernement provisoire les personnalités trop liées au pouvoir précédent, avec l’espoir qu’un véritable processus électoral démocratique aille à son terme. En ce début du mois de mai, une situation toujours incertaine en Lybie, en dépit de la formation d’un Conseil national de transition, ainsi qu’au Yémen, et imprévisible en Syrie. Enfin, une véritable démocratie représentative reportée sans doute à plus tard au Maroc, en Algérie et dans les émirats.

La Commune de Paris

En revanche, les tous premiers instants de la Commune de Paris [3] apparaissent aujourd’hui exemplaires. Après la signature de l’armistice, le 28 janvier 1871, par Favre et Bismarck, qui met fin à la guerre de 1870, les troupes prussiennes continuent d’assiéger Paris. Les élections générales, le 8 février, envoient à l’Assemblée nationale, repliée à Bordeaux, une majorité rurale cléricale et réactionnaire, dans laquelle ne se reconnaissent pas les Parisiens républicains. La Garde nationale, qui défend Paris, s’est ouverte au peuple et échappe au contrôle de l’armée de la défaite. Adolphe Thiers, élu chef du pouvoir exécutif le 17 février, installe son gouvernement à Versailles et va s’employer à défaire la résistance des Parisiens. Dans la nuit du 17 au 18 mars, il tente de faire reprendre les canons payés par une souscription de la population parisienne pour défendre la capitale. Mais l’alerte est donnée par les femmes du comité de vigilance de Montmartre et la mobilisation du peuple, auquel se joignent de nombreux gardes nationaux, fait échouer la manœuvre. La foule fraternise avec les soldats. Thiers, ayant décapité l’État à Paris, le Comité central de la Garde nationale occupe l’Hôtel de Ville le soir du 18 mars et devient la seule autorité responsable. La voie est ouverte à la Commune de Paris.

« Le Comité central de la Garde nationale n’avait ni prévu ni encore moins prémédité de prendre le pouvoir ». Le 10 mars, la Fédération de la Garde nationale avait précisé son attachement à « la République française d’abord, puis à la République universelle ». Le 19 mars, le Comité central rédige deux proclamations. La première “Au peuple” : « que Paris et la France jettent ensemble les bases d’une République acclamée avec toutes ses conséquences, le seul gouvernement qui fermera pour toujours l’ère des invasions et des guerres civiles ». Il convoque le peuple de Paris pour « faire des élections communales ». La seconde s’adresse aux gardes nationaux : « Préparez donc et faites de suite vos élections communales, et donnez-nous pour récompense la seule que nous ayons jamais espérée : celle de nous voir établir la véritable République ». Le Comité central est néanmoins partagé sur la question de ses rapports avec Versailles, qui n’envisage aucun compromis. Une tentative de conciliation échoue. Les négociations, au sein du Comité central, sont difficiles, mais aboutissent à la convocation des électeurs pour le 26 mars.

La proclamation reproduite ici est alors datée du 25 mars 1871. Un texte magnifique que devrait relire chaque citoyen, candidat ou électeur, à l’approche d’échéances électorales. Ces hommes auraient-ils su faire face ainsi au vide politique, dans l’urgence, s’ils n’avaient eu déjà, dans leur lutte, cette haute idée de la République et de la démocratie ? La Commune posa, pendant 72 jours, bien des pierres de notre démocratie, qui tombèrent pour être remontées plus tard. Mais le rapport des forces trop inégal et les divisions eurent finalement raison de cette formidable expérience humaine qui doit continuer de nous inspirer.

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[1] Guy Evrard, Je lutte des classes, GR 1115, p. 5.

[2] Jean-Luc Mélenchon : « Marine Le Pen est la chienne de garde du capital », propos recueillis par Jean-François Achilli, Jean-Jérôme Bertolus et Françoise Fressoz, France-Inter, Dimanche soir politique, 1/5/2011. Le Monde, 3/5/2011. Le Monde.fr, 2/5/2011.

[3] Soixante douze jours qui bouleversèrent la France, Georges Beisson, Yves Lenoir, Claudine Rey, Jean-Louis Robert, Daniel Spassky, L’Humanité, hors-série : Commune de Paris - Le peuple au firmament, mars 2011, pp. 6-21.

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Christian Aubin déçu de voir que tant de revendications ont échoué, invite les citoyens à ne pas renoncer, mais à prendre des initiatives pour établir d’autres rapports sociaux et à repenser le travail sur une autre base que celle du profit.

Il n’est pas de progrès sans lutte !

par C. AUBIN
juin 2011

Nous vivons dans un monde où les pires utilisations du progrès des connaissances sont les plus probables, dans un monde de domination, de mépris des peuples qui, pour l’essentiel, sont tenus dans l’ignorance des périls réels qui les menacent, mais accablés par des culpabilités et des périls imaginaires que les religions se sont ingénié à propager au sein de leurs cultures.

Inhumanité et injustice ne seraient que des maux nécessaires au triomphe d’un capitalisme vertueux, susceptible de tirer le maximum de profit de l’exploitation de la grande masse des hommes, par une poignée d’entre eux ? Le système porte en triomphe les vainqueurs des luttes fratricides pour le pouvoir, l’argent, les honneurs. Il exalte comme autant de valeurs suprêmes ces sordides motivations.

Les médiats divertissent, en désinformant, ils manipulent et “formatent” à la pensée unique. Le pouvoir, tout à son aise, en profite pour prendre à rebours la démocratie et la justice.

Les dominants d’aujourd’hui consacrent l’essentiel de leurs efforts à s’assurer de complicités ! Ils mobilisent des ressources considérables pour tromper la conscience des exploités, obtenir qu’ils se résignent à leur sort, demeurent sous la férule. Ils entretiennent à cette fin tous les ressorts de la collaboration de classe, maillon essentiel de leur domination, sans lequel l’effondrement du système serait probablement inéluctable. C’est ainsi qu’ont été développés, au sein des institutions de l’Union Européenne (UE), des systèmes d’organisation qui leur permettent de faire fructifier cette collaboration et de nourrir le consensus ultra-libéral communautaire.

C’est notamment le rôle dévolu à la Confédération Européenne des Syndicats (CES). Fondée en 1973, la CES est restée fidèle à la vocation des structures syndicales qui lui ont donné naissance, structures initiées et soutenues en leurs temps par la CIA et le Vatican, pour contrer la Fédération Syndicale Mondiale créée en 1945, d’essence revendicative et révolutionnaire.

Par le regroupement, au sein de la CES, des principales grandes centrales syndicales européennes, le mouvement syndical des pays de l’UE a entériné le renoncement de ses structures dirigeantes à la lutte pour des changements de société. Ce ralliement est maintenant presque total : CFDT, CFTC, CGT, FO et UNSA sont concernés, l’adhésion de la FSU est en cours. Avec 83 organisations syndicales de 36 pays et 12 fédérations sectorielles, c’est la représentation d’environ 60 millions d’adhérents (12% de la population de l’UE) qui donne son poids à la CSE.

On pourrait penser qu’avec une structure syndicale de cette taille, le monde du travail dispose d’un outil exceptionnel pour faire prévaloir ses revendications pour plus de justice sociale ! Il n’en est malheureusement rien. Car, loin de constituer un contre-pouvoir aux traités antidémocratiques européens, la CSE a pour mandat « d’agir dans le cadre du processus d’intégration européenne ». On peut ainsi lire sur son site [1] qu’elle « participe à l’élaboration des politiques économiques et sociales au plus haut niveau, en collaboration avec tous les organes de l’UE : Présidence de l’UE, Conseil de l’UE, Commission européenne et Parlement européen ». Elle est reconnue à ce titre, par ces institutions, en tant « qu’unique organisation syndicale interprofessionnelle représentative au niveau européen », et déclare parler « d’une seule voix au nom des intérêts communs des travailleurs au niveau européen ». Les tenants du consensus ultralibéral de l’UE sont ainsi en mesure, au travers de cette énorme structure syndicale, d’exercer un contrôle non négligeable sur le mouvement social.

C’est ainsi que le renoncement à la lutte revendicative est entré dans les faits. Il suffit pour s’en convaincre de consulter le site Internet de la CES [2]. : on y lira par exemple, en date du 13 avril 2011, un article intitulé : La CES salue les initiatives de la Commission concernant l’Europe sociale… ! Pour la CES, les travailleurs n’ont pas à se poser de question, et seulement à faire confiance à leurs syndicats pour organiser un “loobying” efficace auprès de la Commission européenne … et laisser ainsi les rênes à la finance. On voit l’impact de cette situation dans le contexte actuel de la politique d’hyper-austérité imposée par les stratèges de l’UE !

Ces pratiques nouvelles, de “loobying syndical”, qui institutionnalisent la collaboration de classe, sont en contradiction avec nos traditions, et expliquent pourquoi nos directions syndicales (même si elles s’en défendent) répugnent à engager, pour faire face au mépris du pouvoir, les actions déterminées et convergentes qui leur sont réclamées. On comprend mieux alors pourquoi les grèves et les manifestations nationales sont désormais vouées à l’échec. Qu’elles soient massivement suivies, qu’elles portent sur des questions aussi essentielles que la défense de la sécurité sociale ou de la retraite par répartition à 60 ans, le résultat désormais est établi à l’avance : on en restera là… Tout se passe donc comme s’il s’agissait d’éviter qu’une dynamique prenne corps et inquiète les gouvernements ! La voie est ainsi libre, la politique sarkozyste peut s’étendre, l’ultralibéralisme peut déferler.

Mais les citoyens devraient s’inquiéter de voir les forces qui constituaient leur recours devant l’arbitraire se discréditer en renonçant à lutter. Et au-delà du désespoir qu’ils ressentent devant ce constat, il leur faut comprendre la contradiction destructrice dans laquelle les institutions et les traités de l’UE ont plongé notre société : le processus d’intégration supranationale impliquant le renoncement à l’indépendance et à la souveraineté, les acquis majeurs du Conseil National de la Résistance sont devenus la proie du marché, de ses lois et de son dogme du profit sans entrave. Sur ce chantier de démolition, c’est le dispositif social tout entier, qui fondait le vivre ensemble des Français, qui est en passe d’être livré à l’avidité du privé : emploi, santé, sécurité sociale, éducation nationale, logement, retraite, formation professionnelle…, toutes les missions du service public sont progressivement détournées de leur vocation pour “faire de l’argent”, enrichir des actionnaires. Sur la dépouille des Trente glorieuses, des profits faramineux se préparent !

Il n’est pas de progrès sans lutte, il revient donc aux citoyens de retrousser leurs manches pour inverser le cours des évènements. Il leur faut se ressaisir, inventer des modalités démocratiques de proximité, rompre radicalement avec les illusions et les tromperies de la délégation de pouvoir envers ceux qui collaborent avec un tel système. Il faut qu’ils trouvent d’autres rapports sociaux, fondés sur la coopération et la solidarité, qu’ils repensent le travail sur la base non plus du marché et du profit mais de l’utilité et de la nécessité. Il leur faut étudier et débattre des propositions alternatives, comme cette économie distributive que nous soumettons à la réflexion de nos lecteurs.

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[1] http://www.etuc.org/r/64

[2] http://www.etuc.org/a/8589

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