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AED La Grande Relève Articles > N° 1120 - mai 2011

 

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N° 1120 - mai 2011

Notre ami Lasserpe résume par un simple dessin une intervention “humanitaire” de la France !!


Au fil des jours   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon ne s’étonne pas que la politique suivie par l’UE et les inégalités scandaleuses qu’elle entraîne, favorisent l’extrême droite… qui ferait encore bien pire !

Côte d’Ivoire : Protection humanitaire ? - À voir !   (Afficher article seul)

Gilles Petit voit trop d’intérêts pour les entreprises françaises qui exploitent les richesses de ce pays pour croire que l’intervention décidée par N.Sarkozy soit à but purement humanitaire !

Origines dramatiques du 1er mai   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon rappelle les luttes sanglantes qui sont à l’origine de la fête du premier mai, qui devrait en être la commémoration…

Pour une alternative démocratique au capitalisme    (Afficher article seul)

Christiane Juveneton commente la conférence-débat qui s’est tenue le 7 avril à Aix-en-Provence, sur invitation de nombreuses associations.

Europe : Harmonie impossible ?   (Afficher article seul)

Bernard Blavette voit dans les crises et convulsions diverses de cette Europe qui nous a été imposée, l’urgence de penser à l’organisation d’une véritable Europe des peuples.

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Au fil des jours

par J.-P. MON
mai 2011

Ne virons pas au fascisme

Les médias s’étonnent du « poids croissant de l’extrême droite (qui) perturbe le fonctionnement de l’Union européenne » [1]. Dernier arrivé en date, Timo Soini, chef des “Vrais Finlandais” dont le parti s’est classé en troisième position, avec 19% des voix, lors des élections législatives du 17 avril, et qui veut rompre avec la politique proeuropéenne de la Finlande. Comment s’en étonner alors que depuis des années, les gouvernements des membres de l’UE, actuellement en majorité de droite mais bien longtemps, ne l’oublions pas, socio-démocrates, n’ont pas cessé de piétiner la “démocratie” : 1992, traité de Maastricht instituant une Banque Centrale Européenne indépendante, non respect du résultat des référendums qui rejetaient le projet de traité Constitutionnel (France, Pays-Bas, Irlande), adoption à la sauvette du traité de Lisbonne, et tout cela pour institutionnaliser définitivement, pensent-ils, la ”concurrence libre et non faussée”, si chère au capitalisme. J’en passe… Survient la crise des “subprimes” et tous les gouvernements européens viennent au secours des banques gonflées de crédits toxiques. Il faut alors “sauver” les États dont la dette et les déficits explosent. Et pour cela une seule solution : la rigueur…( mais pas pour tout le monde !)

Il ne reste alors plus qu’à se tourner vers l’extrême droite… sans voir que ses solutions démagogiques ne se traduiront que par une rigueur encore plus grande… pour les plus faibles. Quelques chiffres : aux élections européennes de 2009, l’extrême droite dépasse les 5% dans presque la moitié des pays et 10% dans 8 d’entre eux, à l’Est comme à l’Ouest, au Nord plus qu’au Sud. Bien qu’au Parlement européen, ces élus soient très loin d’avoir une quelconque influence, il n’en est pas de même dans leur pays. Le cas le plus récent est celui de la Hongrie qui vient d’adopter une Constitution aux dispositions liberticides.

L’extrême droite n’est associée au pouvoir que dans un seul pays de l’UE, l’Italie, avec la Ligue du Nord, mais elle tient entre ses mains le sort de plusieurs gouvernements minoritaires comme les Pays-Bas, le Danemark, la Belgique et la Finlande. Il est donc grand temps de modifier de fond en combles les traités et les institutions européennes pour que l’UE ne vire pas au fascisme.

Où s’arrêtera-t-on ?

L’enquête Les revenus et le patrimoine des ménages que vient de publier l’INSEE [2] , s’arrête à 2008, elle ne prend donc pas en compte les effets de la crise, ressentis surtout à partir de 2009. Elle montre déja que « depuis 2004, les inégalités de niveau de vie ont tendance à augmenter » et que « entre 2004 et 2007, les très hauts revenus ont augmenté plus rapidement que ceux de l’ensemble de la population ». Le niveau de vie des plus modestes a cessé de croître, alors qu’il avait augmenté entre 1996 et 2004. En 2008, le niveau de vie médian (qui sépare la population en deux) se montait, par unité de consommation [3] à 18.990 euros par an : pour les 10% de personnes les plus modestes, le niveau de vie se situait à 10.520 € tandis qu’il dépassait 35.550 € pour les plus aisés, et qu’il était supérieur à 88.200 € pour les “très hauts revenus” (1% de la population). L’enquête de l’INSEE révèle aussi que la part de ces “hauts revenus” en France est passée de 4,76% à 5,04% entre 2004 et 2008. Les revenus des 0,01% de la population qui gagnent plus de 239.300 euros ont augmenté de 32,6% pendant la même période ! Mais mille fois plus de monde, 13% de la population, vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Et il est malheureusement sûr que la prochaine enquête de l’INSEE sur le même sujet, qui prendra en compte les effets de la crise, révélera des écarts encore plus grands.

La crise est finie !!!

Comme tous les mois, le Ministre du travail ou bien la Ministre de l’économie et des finances sort la même rengaine : le chômage a baissé. Ce mois-ci, Xavier Bertrand fait encore plus fort : il n’hésite pas à parler de « signal fort de sortie de crise » [4] en annonçant que le nombre des demandeurs d’emploi de la catégorie A a diminué de 0,8%, baisse la plus forte depuis février 2008. Un vrai triomphe, quoi !… Sauf que dans les autres catégories de demandeurs d’emploi, le chômage continue d’augmenter pour atteindre un total de 4.045.400 personnes en France métropolitaine. Quant au chômage de longue durée (plus de deux ans), il continue de s’étendre et frappe 716.200 personnes.

Le “miracle” allemand

Dès le 1er mai l’Allemagne ouvrira ses frontières aux 73 millions de ressortissants des 8 pays qui ont adhéré à l’UE en 2004 : Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Tchèquie, la Slovaquie, Hongrie et Slovénie. D’autres pays de l’UE, tel le Royaume-Uni, n’avaient pas attendu aussi longtemps pour accueillir des travailleurs de l’Est ou des bords de la Baltique. La mesure n’est en fait que symbolique car l’Allemagne a déjà reçu quelque 425.000 ressortissants de ces pays dont 315.000 Polonais. Les spécialistes estiment donc que seulement 100.000 à 150.000 nouveaux travailleurs devraient arriver en Allemagne. Si le patronat s’en réjouit, les syndicats par contre, s’inquiètent de cette nouvelle concurrence car il n’existe pas de salaire minimum national. Et surtout, n’oublions pas que le “miracle” allemand, c’est aussi l’emploi précaire : 7,3 millions d’Allemands occupaient en septembre 2010 un “mini job” à temps partiel payé 400 euros par mois. Pas étonnant que Sarkozy soit si “fana“ du modèle allemand !

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[1] Le Monde, 21/04/2011.

[2] Les revenus et le patrimoine des ménages, INSEE, 28 avril 2011.

[3] Pour faire ses statistiques, l’INSEE utilise la notion d’unité de consommation qui consiste à affecter, dans une famille, un coefficient 1 au premier adulte, 0,5 à tous les autres adultes de plus de 14 ans et 0,3 aux enfants. Exemple : une famille constituée de 2 adultes, un adolescent et un enfant représente 2,3 unités de consommation.

[4] Le Monde, 29/04/2011.

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Nicolas Sarkozy a lancé la France dans une troisième guerre, après l’Afghanistan et la Libye. Pour sauver les résidents ou des intérêts bien précis ?

Côte d’Ivoire : Protection humanitaire ? - À voir !

par G. PETIT
mai 2011

Après la Libye et la protection de Bengazi, Nicolas Sarkozy a donc volé au secours des 13.000 Français installés en Côte d’Ivoire. Non sans s’être couvert en obtenant, le 30 mars, la résolution 1975 du Conseil de Sécurité de l’ONU en compagnie… du Nigeria. Fort bien : la gentille démocratie occidentale est venue protéger ses gentils ressortissants terrorisés par la guerre civile. D’autant que le vilain Laurent Gbagbo (un ancien copain, pourtant) se terrait dans son palais, refusant le pouvoir au gentil Alassane Ouattara, légalement élu. Qui donc pouvait critiquer un comportement aussi chevaleresque ? Qui donc pouvait nier l’impérative nécessité de rapatrier des familles affolées ?

En dehors de ce troisième front français (après l’Afghanistan et la Libye), susceptible de recolorer une popularité interne misérable, Nicolas Sarkozy pouvait encore mieux rouler les épaules comme patron du G20.

Bref, que du positif, de l’approbation générale, des salves d’applaudissements.

Hum, hum ! Grattons un peu.

Le port d’Abidjan… ou le port Bolloré ?

Bolloré, le vrai président

600 sociétés françaises sont installées en Côte d’Ivoire. C’est-à-dire l’immense majorité des PME du pays. Cela va de la restauration aux services, en passant par la petite distribution, l’import-export ou l’ameublement.

Ajoutons les propriétaires d’exploitations de cacao, de café, d’ananas, d’hévéas ou de cocotiers.

Les “gros”, maintenant. Un clone du Fouquet’s ! On comprend l’empressement de Sarkozy, fort éloigné, là, de ses rodomontades généreuses : le CAC 40 au complet gère plus de la moitié du pays.

Commençons par Vincent Bolloré (milliardaire absent du CAC 40). Tiens, ne s’agit-il pas du brave yachtman qui avait invité le nouveau président en mai 2007, puis lui avait prêté son Falcon 900 pour un Noël égyptien 2007 plus rapide ?

Archi présent en Côte d’Ivoire mais aussi dans 36 pays d’Afrique, Bolloré n’a jamais hésité à se colleter avec des dictateurs tels Paul Biya au Cameroun ou Blaise Camparoe au Burkina Faso ; ou carrément avec des criminels comme Charles Taylor au Liberia et Sassou Nguesso au Congo Brazzaville.

En Côte d’Ivoire, il est incontournable. D’abord avec sa télé Direct 8, l’institut de sondage CSA [1] et la publicité du groupe Havas (indispensable manne pour les medias locaux), il contrôle toute l’info. À travers ses sociétés SAGA et SDV, il “possède” le port d’Abidjan, les transports maritimes et l’unique voie ferrée ivoirienne Abidjan–Ouagadougou (seul transport terrestre commercial du pays et du Burkina Faso). Très pratique lorsque sa société DAFCI gère le café et le cacao [2]. Ajoutez-y le tabac (avec la SITAB) et le caoutchouc (avec la SOGB). La devise de Bolloré a toujours été : « contrôler tout, du champ à la cuisine du client ». On est loin de l’empire familial du XIXe siècle basé sur le papier à cigarettes OCB.

Les 60 mètres du yacht de Bolloré s’expliquent facilement : je lance une OPA à la limite de l’agressivité légale, l’action monte et je la revends vite fait. Sans oublier bien sûr toutes les astuces permises par la Côte d’Ivoire et les pays africains : un recours massif aux paradis fiscaux [3], aux contrats léonins, aux prix ridicules imposés, à la facile opacité sur les quantités réellement produites, aux règlements effectifs et aux manquements fiscaux commodes.

Le Fouquet’s au soleil

Tous avantages qui n’ont pas échappé aux autres investisseurs français.

Bouygues, par exemple, à la base de la construction de la nouvelle capitale Yamassoukro. Ce qu’on appelle des grands travaux. Et pas les premiers depuis 60 ans de présence. Bouygues possède également 51% de l’eau et de l’électricité (où leur distribution existe) à travers SAUR et ETDE. Et grâce à Bouygues Offshore, il a la main sur le pétrole et le gaz dans le golfe de Guinée.

La liste des goinfrés français de ce panier miracle est longuette : Saupiquet qui a raflé le monopole de la pêche au thon ; Jean Lefebvre, costaud du bâtiment et des mines ; France Telecom et Orange (à travers SIM) qui écoutent tous les mobiles et les fixes ; Total, qui dispose de 160 stations-service et raffine le raffinage ; la SPIE et son ingénierie en construction, la SADE maîtresse de l’hydraulique, ACCOR et ses hôtels, les aéroports de Bordeaux et Marseille qui possèdent la concession de l’aéroport d’Abidjan (aux mains des forces françaises, quel hasard !) ; EDF laquelle, avec 33% du capital, gère la centrale essentielle d’Azito.

La touche finale : la bande des 4 moteurs, soit la BNP, la Société Générale, le Crédit Lyonnais et le Crédit Agricole, qui dominent tout le secteur bancaire ivoirien.

On vous passe le détail des autres investisseurs, un annuaire de La Grande Relève n’y suffirait pas : LVMH, Pinault, Seillère (bureau Veritas), Saadé, Zaleski (Eramet), Lafarge, Technip, Vinci, Veolia, Natixis, Alcatel, Michelin, Alsthom, Air France… et les marchands d’armes.

Changer d’homme de paille

Si on résume, les 4 hélicoptères français qui ont exfiltré l’ambassadeur japonais et répondu à l’ambassade israélienne (tout en bastonnant quelques artilleries lourdes défendant le palais présidentiel…), ont-ils vraiment réagi à une exigence humanitaire ? Rappelons que les intérêts français en Côte d’Ivoire représentent le tiers du PIB, 50% des recettes fiscales et 25% des investissements (372 millions d’euros) et généraient 360.000 emplois en 2008.

On veut bien qu’une ancienne puissance coloniale s’interdise toute ingérence un demi-siècle plus tard, mais on se gratte le menton sur cette hypocrisie. De fait, la puissance coloniale est toujours présente. Le CAC 40 et son séide Sarkozy se sont simplement aperçus qu’il valait mieux changer d’homme de paille.

D’autant qu’Alissane Ouattara est marié avec une Française…

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[1] L’ironie de l’histoire, c’est que le CSA avait pronostiqué la victoire de Gbagbo aux présidentielles ! C’est pourquoi celui-ci, après 6 reports des élections, avait enfin osé les organiser. Un plantage majeur. En somme, Bolloré est indirectement responsable de la chute de son ex-homme de paille.

[2] La Côte d’Ivoire est le premier producteur et exportateur mondial de cacao. Alassane Ouattara a tout bloqué depuis le 30 mars et 400000 tonnes sont restées à quai.

[3] Voir GR 1118 de mars 2011.

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Premier mai, la fête des travailleurs

Depuis quelques années les défilés du 1er mai semblent s’effilocher. Ce n’est qu’exceptionnellement que les grandes centrales syndicales acceptent de manifester ensemble. Le droit de se rassembler, de revendiquer collectivement des améliorations des conditions de travail, de meilleurs salaires, des retraites décentes, … a pourtant dû être arraché par des luttes sanglantes, souvent oubliées. Il a donc paru important à Jean-Pierre Mon de le rappeler :

Origines dramatiques du 1er mai

par J.-P. MON
mai 2011

La guerre de Sécession, ou guerre civile américaine, s’achève en 1865. Certains historiens considèrent qu’elle fut la seconde révolution américaine par l’effet qu’elle eut sur l’histoire de ce pays, qu’elle vit la mise en œuvre de nouveaux moyens de combat (notamment du fusil à répétition) et l’utilisation d’inventions récentes comme le télégraphe et les chemins de fer… On estime qu’elle fit un million de morts, soit 10% de la population. (Sa dernière victime fut le président Abraham Lincoln, assassiné, cinq jours après la signature de la paix, par un jeune sudiste). Au Sud, les terres autrefois riches et fertiles n’étaient plus que des champs de ruine, les fermes détruites, les ponts brûlés, les lignes de chemin de fer arrachées, le bétail massacré, les récoltes dévastées… Le Nord, au contraire, était en plein développement. En termes de destruction et de pertes humaines, la guerre de Sécession fut la plus coûteuse de l’histoire américaine, mais politiquement elle se traduisit par l’accroissement de l’autorité du gouvernement fédéral, notamment de l’exécutif qui exerça une juridiction et des pouvoirs plus grands qu’à aucun autre moment de l’histoire de cette nation.

Le 31 janvier 1865, le Congrès adopta le Treizième Amendement, qui abolissait l’esclavage, et promulgua la plupart des lois auxquelles le Sud s’était toujours opposé avant la guerre. Il vota de très amples crédits pour la modernisation de l’équipement et les droits de douanes les plus élevés de l’histoire américaine.

Une guerre “bénéfique”

En effet, “grâce” à la guerre de Sécession, les États-Unis étaient alors prêts à devenir une grande puissance industrielle. La guerre n’avait pas ralenti son peuplement, le gouvernement fédéral ayant tout mis en œuvre pour rattacher étroitement l’Ouest aux territoires restés fédéralistes. Pour cela, en pleine guerre, le Congrès adopta le 20 mai 1862, le “Homestead Act”, loi agraire qui accordait gratuitement 64 hectares de terre à toute famille s’engageant à occuper et à mettre en valeur sa propriété, pendant au moins cinq ans. Cette loi avait été précédée en décembre 1861 par le “Morrill Land Grant College Act”, qui prévoyait la concession de terres aux États et Territoires qui se doteraient de collèges techniques agricoles axés vers la recherche agronomique. Le “Homestead Act” a joué un rôle important dans la conquête (sur les Indiens) de l’Ouest américain et a incité des millions d’Européens à émigrer aux États-Unis. Il a aussi fortement contribué au développement de la notion de propriété privée, depuis lors profondément ancrée dans la mentalité américaine. Il ne répondait cependant pas entièrement aux espoirs de ses promoteurs, car environ la moitié de ses bénéficiaires ne sont finalement pas parvenus à vivre de leur terre, pour de nombreuses raisons, notamment à cause du climat, du manque de connaissances agricoles… et surtout de la mécanisation de l’agriculture. Citons, à titre d’exemple, la mise au point par Mac Cormick de sa machine à moissonner qui, dès 1840

moissonneuse Mac Cormick

permettait de faucher deux hectares par jour alors qu’en 1800 un cultivateur n’arrivait à moissonner que vingt ares par jour. Vinrent ensuite des machines comme les lieuses, les batteuses, les moissonneuses-batteuses, les planteuses mécaniques, les écosseuses, les décortiqueuses, les écrémeuses, les épandeuses, les sécheuses de foin, les couveuses artificielles, …qui augmentèrent considérablement les rendements dans de nombreuses activités agricoles. Ainsi industrialisée, l’agriculture demeura l’activité fondamentale de l’Union. Mais cette politique de développement à outrance de l’agriculture finit par engendrer d’énormes excédents qui firent s’écrouler les prix du marché et ruina les petits agriculteurs, qui n’eurent d’autre solution que d’aller dans les villes en espérant pouvoir y trouver du travail dans l’industrie.

Une industrialisation rapide

Parallèlement au développement de l’agriculture, l’industrie américaine, le Sud mis à part, connaissait une expansion exceptionnelle [1]. Les États-Unis possédaient en effet de nombreux atouts : ressources naturelles variées et abondantes, très grande étendue territoriale dépourvue de barrières douanières, afflux de capitaux, main d’œuvre peu chère constituée par l’afflux massif de travailleurs étrangers… et de petits paysans ruinés. Qui plus est, les besoins militaires, nés pendant la guerre de Sécession, avaient donné une forte impulsion à l’industrie et favorisé la recherche scientifique et technologique (440.000 brevets furent délivrés entre 1860 et 1890, alors que seulement 36.000 l’avaient été avant 1860). Mais les “inventions“ touchaient aussi ce qu’on appelle aujourd’hui la gestion des entreprises. Ainsi, afin d’éviter la surproduction et la chute des prix, financiers et “hommes d’affaires” eurent rapidement l’idée de rassembler des firmes concurrentes en entreprises uniques, sous forme de “corporation” ou “trust”, permettant de rassembler une masse considérable de capitaux. Parmi les plus célèbres citons John D. Rockfeller, dans le pétrole, fondateur de la Standard Oil Company, Andrew Carnegie dans la sidérurgie, le charbon, les transports fluviaux, Cornelius Vanderbilt, dans les chemins de fer, qui regroupa treize compagnies en une seule, et, bien sûr Cyrus Mac Cormick dans le machinisme agricole… D’autres trusts furent constitués dans les secteurs de l’huile, du caoutchouc, du coton, du plomb, du sucre, du tabac, de la viande de bœuf, des télécommunications… La société américaine, dans son ensemble, avait une opinion très favorable de ces inventeurs et hommes d’affaires. Quant aux salariés, ils ne songeaient pas à critiquer le système et ne demandaient qu’à recevoir une part plus substantielle de cette abondance naissante. Les fondateurs de ces nouveaux empires que constituaient les trusts s’assuraient de meilleures possibilités d’expansion, une protection plus efficace contre la concurrence étrangère et… une plus grande autorité contre les syndicats qui commençaient à s’organiser.

La naissance tourmentée des syndicats

L’esprit “pionnier” des américains et leur sens de la propriété privée ne les prédisposaient pas à l’action collective. Pourtant, bien avant l’essor de l’industrialisation, à la fin du XVIIIe siècle, commence à se développer chez les “compagnons” une certaine conscience de classe [2]. Ainsi en 1790, les compagnons charpentiers de Philadelphie s’étaient-ils mis en grève pour obtenir la journée de dix heures, conscients qu’ils étaient de la perte de leur statut social et économique. L’industrialisation naissante et le développement du marché qui en résultait les transformaient en effet en ouvriers alors qu’ils pouvaient, dans leur ancienne structure de travail, devenir des “maîtres”. Désormais : « la valeur de leur travail ne se mesure plus à l’aune d’un ensemble de savoir-faire : il est désormais une marchandise que l’on cherche à acheter et à vendre au meilleur prix [2] ».

Les compagnons appartenant aux catégories professionnelles les plus touchées comprennent vite que le seul moyen de faire face aux transformations qui les affectent est la pratique associative. Au début des années 1830 les premiers syndicats (General Trade Unions) et les premiers partis ouvriers (Workingmen‘s Parties) s’ajoutent aux sociétés de compagnonnage. Le premier mouvement de grève de l’histoire américaine semble être la grève générale lancée à Philadelphie en 1835 qui permit aux compagnons de la ville d’obtenir par un décret municipal la limitation de la journée de travail à dix heures. Aux yeux de la loi, cependant, cette pratique syndicale ne va pas de soi. Les Cours inculpent en effet de “délit de coalition” les compagnons qui s’unissent pour obtenir une augmentation de salaire ou une diminution de leur temps de travail, car, réminiscence du Droit britannique, « le droit coutumier ne permet pas ce type d’association, même dans une démarche qui serait légale si elle était entreprise par un individu ».

Il fallut attendre 1842 pour que le droit d’association soit enfin reconnu, et 1869 pour que se constituent des syndicats nationaux.

La NLU (Syndicat national ouvrier) fut la première fédération nationale de syndicats ouvriers des États-Unis. Fondée en 1866, elle fut dissoute en 1873. Elle ouvrit la voie à la constitution d’autres organisations syndicales, telles que “Les Chevaliers du Travail” et l’American Federation of Labor (AFL), premier syndicat d’ampleur nationale réelle.

La “Grande Grève” de 1877

Elle eut lieu lors de la grande crise économique qui sévit en Europe à partir de 1870 et qui débuta aux États-Unis en septembre 1873 avec la faillite de la banque d’investissements Jay Cookes, principal actionnaire de la Northern Pacific Railroad et de nombreuses autres compagnies ferroviaires. À sa suite, l’économie américaine s’effondra, la Bourse ferma pendant dix jours, le crédit devint inexistant, les saisies et les fermetures d’usines se multiplièrent… En 1876, le taux de chômage atteignit 14% et les ouvriers subirent des réductions de salaire de 45%. Les compagnies ferroviaires, qui s’étaient exagérément développées depuis la fin de la Guerre de Sécession, étaient le second plus grand employeur du pays après l’agriculture. Cette crise économique exacerba le ressentiment des ouvriers envers les dirigeants de ces compagnies. En réponse à une seconde diminution de leurs salaires dans l’année, les travailleurs du Baltimore and Ohio Railroad se mirent en grève le 1er juillet 1877 à Martinsburg, paralysant toute circulation des trains. Le gouverneur de l’État envoya des unités de la garde nationale pour rétablir le trafic mais les soldats refusèrent d’utiliser la force contre les grévistes. Le gouverneur fit alors appel aux troupes fédérales pour briser la grève. Le même scénario se déroula dans plusieurs États. La troupe tira et fit de nombreuses victimes, notamment à Pittsburgh.

le blocage des locomotives à Baltimore

Mais il fallut que le Président des États-Unis, Rutherford Hayes, envoie les troupes fédérales pour réprimer les grèves. Il y en eut plus de 10.000 avant 1886, année où près de 700.000 travailleurs firent grève. Comme il fallait s’y attendre, les grands hommes d’affaires prirent des dispositions plus sévères contre les syndicats. Néanmoins, et peut-être même à cause de ces mesures, le mouvement ouvrier continua à croître.

Un des résultats fut que la population prit une plus grande conscience des doléances des employés des chemins de fer. En 1880, la compagnie Baltimore and Ohio Railroad, dont les salaires étaient les plus bas de toutes les grandes compagnies de chemin de fer, créa une association d’aide assurant la couverture maladie, les accidents du travail et une pension-décès pour ses employés. Et en 1884, elle fut le premier grand employeur à mettre en place un système de pension de retraite.

le sixième régiment tire sur la foule

C’est aussi cette année là qu’au cours du IVème congrès de l’AFL, les principaux syndicats ouvriers des États-Unis s’étaient donné deux ans pour imposer aux patrons une limitation de la journée de travail à huit heures. Ils avaient choisi d’entreprendre leur action un 1er mai parce que, pour beaucoup d’entreprises américaines, l’année comptable commence ce jour là.

le 1er mai 1886 à Chicago

Le 1er mai 1886 à Chicago

Quelque 200.000 ouvriers obtiennent tout de suite la réduction, de douze à huit heures, de leur journée de travail. C’est une grande victoire, mais environ 340.000 travailleurs doivent se lancer dans la grève pour faire céder leurs employeurs. À Chicago, le 3 mai, au cours d’une manifestattion, trois grévistes de la société Mc Cormick Harvester sont tués. Une marche de protestation a lieu le lendemain à Haymarket Square. Mais alors que la dispersion est presque achevée, une bombe explose faisant une quinzaine de morts parmi les policiers. La police tire dans la foule encore présente (environ 200 personnes). L’attentat est attribué à des anarchistes. Malgré le manque de preuves, cinq syndicalistes anarchistes sont pendus le 11 novembre et trois autres condamnés à la prison à perpétuité. Cette pendaison ralentit fortement le développement du mouvement syndical américain…

Sur une stèle du cimetière de Waldheim, à Chicago, sont inscrites les dernières paroles de l’un des condamnés, Augustin Spies : « Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui ».

En 1890 le nombre des membres des Chevaliers du travail n’atteignait plus que 10% de son effectif antérieur. Le patronat, par contre, renforça vigoureusement son pouvoir.

Le 1er mai en France

Après la révolution instaurant la Seconde République, le décret du 2 mars 1848 a réduit d’une heure la journée de travail [3], ce qui la ramène à dix heures à Paris et à onze heures en province. Le gouvernement estime en effet que « un travail manuel trop prolongé non seulement ruine la santé mais, en l’empêchant de cultiver son intelligence, porte atteinte à la dignité de l’homme ».Mais la réforme sera de courte durée car la nouvelle assemblée, élue en avril 1848, est composée en majorité de députés issus de la bourgeoisie provinciale. Tout est donc à refaire. Il faudra attendre encore quarante ans pour que la revendication des huit heures de travail par jour aboutisse.

En 1889, à l’occasion de la célébration des cent ans de la Révolution française, la IIème Internationale se réunit à Paris. Le 20 juin, les congressistes décident qu’il sera « organisé une grande manifestation à date fixe de manière que dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail et d’appliquer les autres résolutions du congrès. Attendu qu’une semblable manifestation a été déjà décidée pour le 1er mai 1890 par l’AFL, dans son congrès de décembre 1888 tenu à Saint Louis, cette date est adoptée pour la manifestation ».

Dans les années qui suivent, le 1er mai s’impose peu à peu comme un rendez-vous et un jour de grèves.

En 1891, comme presque partout en France, Fourmies, petite ville industrielle de l’Avesnois, se prépare à manifester pour les huit heures de travail journalier [4]. La manifestation devait se dérouler dans une ambiance festive et pacifique. Au programme : à 10 heures, dépôt d’une liste de revendications à la mairie, festivités l’après midi et bal en soirée. Le plus grand calme était recommandé aux manifestants. Mais pour bien montrer son opposition aux revendications, le patronat a fait apposer sur les murs de la ville une affiche affirmant sa détermination à ne pas faire de concessions, et le maire, sous sa pression, a demandé à la sous-préfecture d’Avesnes l’envoi du 84ème régiment d’infanterie.

À 9 heures, quatre manifestants sont arrêtés après une échauffourée avec les gendarmes à cheval. Aussitôt le maire demande des renforts à la sous-préfecture, qui envoie deux compagnies du 145ème régiment d’infanterie de ligne casernée à Maubeuge. Dès lors le premier slogan : « c’est les huit heures qu’il nous faut », est suivi par « c’est nos frères qu’il nous faut ».

À 18 h 15, 150 à 200 manifestants arrivent sur la place et font face aux 300 soldats équipés du nouveau fusil Lebel, qui contient 9 balles de calibre 8 mm. Les cailloux volent ; la foule pousse. Pour se libérer, le commandant Chapus fait tirer en l’air. Rien ne change. Il crie : « Baïonnette ! En avant ! » Pour exécuter l’ordre, les trente soldats, collés contre la foule, doivent faire un pas en arrière. Ce geste est pris par les jeunes manifestants pour une première victoire. Leur porte drapeau, Kléber Giloteaux, s’avance. Il est presque 18 h 25... le commandant Chapus s’écrie : « Feu ! feu ! feu rapide ! Visez le porte-drapeau ! ». 9 morts, 35 blessés (au moins) en 45 secondes.

le premier mai 1891 à Fourmies

Cet événement a un fort retentissement en France, de nombreux journaux de l’époque le mettent en première page, retenant surtout son aspect tragique. Clemenceau dénonça à la tribune de la Chambre des députés l’attitude des forces de l’ordre, il réussit à la convaincre de voter l’amnistie des manifestants arrêtés (par 506 voix pour contre 4). Bien que les forces de l’ordre aient été mises en cause, ce furent les instigateurs de la grève, Culine et Paul Lafargue, qui furent condamnés pour provocation directe au meurtre. Le premier écopa de six années de prison et le second d’un an. Toutefois, Lafargue fut libéré de façon anticipée, après son élection comme député en novembre 1891.

Le 1er mai dans le monde

Avec le drame de Fourmies, le 1er mai s’enracine dans la tradition de lutte des ouvriers européens. Quelques mois plus tard, à Bruxelles, l’Internationale socialiste renouvelle le caractère revendicatif et international du 1er mai.

Le 23 avril 1919, le Sénat français ratifie la journée de huit heures et fait du 1er mai suivant, à titre exceptionnel, une journée chômée.

En avril 1947, le gouvernement issu de la Libération fait du 1er mai un jour férié et payé... mais pas pour autant une fête légale.

Autrement dit, le 1er mai n’est toujours pas désigné officiellement comme Fête du Travail. Cette appellation n’est que coutumière…

Le 1er mai est fêté maintenant en Belgique, au Luxembourg, en Allemagne, en Espagne, en Europe centrale, en Afrique du Sud, en Amérique Latine, en Russie, au Japon. Au Royaume-Uni, c’est le premier lundi de mai qui est fêté.

Étonnamment, aux États-Unis, le “Labor Day” est célébré, non en mai, mais le premier lundi de septembre, en mémoire d’un autre épisode de la répression ouvrière.

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[1] Sur l’industrialisation des États Unis : voir http://www.medarus.org/NM/NMTextes/nm_04_02_forward.htm

[2] Voir Jean-Christian Vinel, La naissance de la liberté syndicale aux États-Unis : Commonwealth c. Hunt (1842), les sociétés de compagnonnage et la liberté d’association, Cahiers d’Histoire, 98, 2006.

[3] Sur le 1er mai en France, voir http://www.herodote.net

[4] Sur la fusillade de Fourmies, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Fusillade_de_Fourmies

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Le 7 avril dernier, Marie-Louise Duboin était invitée à Aix-en-Provence pour montrer qu’une véritable alternative au capitalisme est imaginable. Elle expliqua donc comment une monnaie qui ne circule pas, afin d’empêcher que l’argent puisse “faire de l’argent”, rend possible la démocratie en économie.

Christiane Juveneton assista à cet exposé et au débat qui suivit.

Elle en rend compte :

Pour une alternative démocratique au capitalisme

par C. JUVENETON
mai 2011

Plusieurs associations s’étaient réunies pour inviter Marie-Louise Duboin, ce jeudi 7 Avril, à la Maison des Associations d’Aix-en-Provence : le Repaire du Pays d’Aix, l’Université Populaire, La ligue pour les Droits de l’Homme, Démocratie et Émancipation et Attac. Nous voulions qu’elle nous parle de cette question qui nous anime beaucoup dans ces associations : comment “penser” l’alternative ?

* Une alternative politique, cela nous paraissait faisable (Étienne Chouard, membre du Repaire, et professeur à l’U.P. d’Aix, nous a beaucoup fait réfléchir sur l’importance de repenser la Constitution et l’élection par tirage au sort).

* Démocratie participative, auto-gestion nous semblaient aussi “concevables” à partir de nos réflexions historiques et de l’étude de ce qui s’est fait de plus alternatif en d’autres temps et en d’autres lieux (que nous avons souvent visités à l’U.P. grâce à André Koulberg).

* Mais une alternative économique… alors là, comme dit Marie-Louise Duboin, il faut « sauter la barrière et imaginer autre chose … »

C’est ce à quoi nous étions invités, et nombreux ont été ceux qui ont répondu à l’appel des associations : la salle du Ligourès était pleine comme un œuf ! Et surtout, comme l’a fait remarquer immédiatement le régulateur du débat, André Koulberg, l’excitation animait le public qui, de toute évidence, était avide d’en savoir davantage. Il est vrai que nous avons rarement vu une telle animation, faite non pas seulement de critique et de désespoir face à l’état actuel des choses, mais surtout d’un véritable intérêt pour “autre chose” ! Et dès le « premier saut de barrière », les questions ont fusé de la salle, pour faire préciser à Mme Duboin tel ou tel aspect, ce qu’elle a fait facilement.

J’ai été frappée par le contraste entre les mécanismes économiques actuels, fous et d’une extrême complexité dans leur perversité, et ce que nous a proposé Mme Duboin, sage, simple, limpide, réaliste, propre à nous faire respirer un autre air. Comme cela fait du bien ! Merci à elle : qu’elle revienne quand elle voudra, nous serons ravis de l’entendre encore et de débattre avec elle.

J’ajoute que nous avons tous été très émus quand le maire d’une commune voisine a tenu à dire publiquement son admiration pour Jacques Duboin : depuis qu’il a lu son œuvre, nous a-t-il dit, tout s’est éclairé, « il est devenu intelligent ».

(du Repaire du pays d’Aix).

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L’Europe qui nous a été imposée est fondée sur les bases libérales, sur lesquelles fonctionne maintenant le monde entier. Alors, crises et convulsions diverses se succèdent à un rythme accéléré, peut être prémisses de l’écroulement de ce monde.

Pour Bernard BLAVETTE, ceci oblige à repenser l’organisation de notre continent pour faire émerger d’une mosaïque de petits États une entité politique réelle, capable de peser sur le cours de l’histoire. Après avoir rappelé les principales étapes de notre longue histoire commune, il pointe les obstacles considérables qui se dressent sur la voie d’une véritable Europe des peuples, tout en suggérant des pistes possibles pour sortir de l’impasse.

Europe : Harmonie impossible ?

par B. BLAVETTE
mai 2011

« L’Europe vaut infiniment mieux que ceux qui l’ont usurpée. » Susan George [1].

Nous, peuples d’Europe, avons un très long passé en commun, pour le meilleur et pour le pire. Il y a 2.400 ans le “miracle grec” signe l’avènement de notre culture commune. Sur un morceau de rocher baigné par la Méditerranée, aux confins de notre continent, au carrefour de l’Orient et de l’Afrique, de multiples écoles philosophiques apparaissent, se fertilisant les unes les autres au lieu de se combattre, comme le feront plus tard les religions. Des penseurs audacieux jettent les bases de la réflexion philosophique fondée sur la raison, définissent des préceptes éthiques et moraux qui sont aujourd’hui plus que jamais d’actualité. Simultanément, des juristes visionnaires imaginent les premières règles de Droit, et fondent ce qui peut être considéré comme l’une des premières sociétés démocratiques.

Quelques siècles plus tard, l’Empire Romain réalise, par la conquête, une première ébauche d’organisation du continent. Profondément influencés par la pensée grecque (notamment par le stoïcisme), les Romains inaugurent une forme de domination inédite, respectueuse des croyances et des coutumes des peuples, développent des techniques et des modes d’organisations nouveaux, et notre continent va bénéficier pendant plusieurs siècles de la “Pax Romana”, une longue période de paix qui ne se renouvellera pas jusqu’à nos jours.

Après l’écroulement de l’Empire, l’Europe connaît à nouveau le morcellement en une multitude d’entités politiques diverses, occupées à guerroyer les unes contre les autres, mais toutes soumises à la férule de l’Église catholique apostolique et romaine. Mais qu’on le veuille ou non, la bureaucratie catholique va contribuer à approfondir notre culture commune dans tous les domaines : de nos cathédrales gothiques aux “stavekirker” [2] des marches nordiques du continent, les édifices religieux rythment nos paysages ; nos goûts esthétiques et artistiques sont imprégnés jusqu’à aujourd’hui des canons de l’art religieux ; notre vie quotidienne (fêtes religieuses, noms des villes et de leurs rues, vocabulaire….) n’échappe pas à l’influence de 2.000 ans de civilisation judéo-chrétienne. Mais, plus important encore, pendant des siècles, l’Europe va bénéficier du latin comme langue commune, tout au moins au niveau des lettrés. Et par un étrange paradoxe dont l’histoire est coutumière, l’usage commun du latin, largement véhiculé par l’Église, va bientôt favoriser la diffusion des idées nouvelles à travers tout le continent.

Dès le XVe siècle, la Renaissance va permettre à l’Europe de secouer le joug de la bureaucratie catholique, de redécouvrir la pensée grecque, préparant ainsi l’avènement de la période dite “des Lumières”, probablement la plus belle invention collective européenne puisqu’elle forgera les outils indispensables à l’avènement de ce que nous nommons aujourd’hui “état de droit” (constitutions, droits de l’homme et du citoyen….), et préparera le renversement de l’Ancien Régime avec la Révolution de 1789.

Pourtant, en parallèle, se joue une épopée tragique qui marquera notre continent d’une tache indélébile. Persuadé de sa supériorité intellectuelle, religieuse et technique, l’homme européen se lance dans la découverte du monde. En 1488 Bartolomeo Dias double la pointe de l’Afrique, ouvrant ainsi la route des Indes ; en 1492 Christophe Colomb aborde le continent américain. Si certains de ces découvreurs sont poussés par une curiosité bien légitime et un esprit scientifique de comprendre le monde, la majorité d’entre eux obéit à d’autres intérêts : le goût du lucre, l’appétit de richesses, la soif inextinguible de la domination et de l’or, qui annoncent sans fard le véritable “esprit du capitalisme”, encore à venir. Dès les premiers contacts avec les populations locales, notamment en Amérique, le ton est donné : massacres et mises en esclavage, qui culmineront parfois en véritables génocides, vont se succéder sous des formes diverses jusqu’au siècle dernier encore avec la colonisation [3]. Ce qui fera dire à l’historien C.A. Bayly « Les Européens devinrent rapidement les meilleurs dès lors qu’il s’agissait de tuer » [4].

Dès le début du XIXe siècle, la Révolution Industrielle explose en Europe, à partir de la Grande-Bretagne. En moins de deux siècles, la face du monde est changée, nos modes de vie radicalement transformés, et notre continent connaît dans la deuxième moitié du XXe siècle une période de prospérité matérielle, jusque là inégalée dans l’Histoire. Mais le prix à payer sera terrible. Pendant tout le XIXe siècle, la classe laborieuse subira des conditions de vie dramatiques, jusqu’à ce que, au début du XXe siècle, elle parvienne à s’organiser pour arracher le droit de grève, le droit de se réunir en syndicats… La Révolution Industrielle dote l’homme de moyens nouveaux et puissants dont l’Europe va d’abord se servir pour le pire. La science et la technique vont être utilisées pour réaliser l’impensable : le massacre de masse, à travers les deux guerres mondiales qui ensanglantent la première moitié du XXe siècle. L’horreur culminera avec le “génocide industriel“ perpétré par le régime nazi à l’encontre de diverses populations jugées inférieures…

*

Au sortir de ces carnages, le traumatisme des peuples européens est considérable, chacun réalise que la barbarie n’a pas de limites, et qu’il faut tout faire pour que pareille catastrophe ne puisse se reproduire. Nous avons là un de ces moments décisifs de l’Histoire où les portes s’ouvrent sur tous les possibles, et l’idée européenne ressurgit de ses cendres. Car 2.400 ans d’Histoire commune ont tissé entre les peuples européens des liens indissolubles. Nous avons souffert ensemble des mêmes atrocités, mais nous avons ensemble fait les mêmes rêves, poursuivi les mêmes utopies de démocratie, d’égalité, de découverte de l’univers qui nous entoure. Nous assumons ensemble toute l’horreur du “commerce triangulaire” des esclaves, mais nous pouvons aussi nous recueillir devant le plafond de la chapelle Sixtine, ou à l’écoute d’une symphonie de Beethoven.

Malheureusement nous allons laisser passer ce moment privilégié, alors qu’il aurait pu donner naissance à une entité politique capable d’assumer notre passé commun et de nous donner un avenir. C’est que l’esprit des “pères fondateurs”, Jean Monnet et Robert Schumann, était infecté par l’idéologie capitaliste qui n’a que faire de notre culture commune, de nos valeurs héritées de la Grèce antique et des philosophes des Lumières qui, aux pires moments de notre Histoire, nous ont empêché de sombrer irrémédiablement. Car l’Europe que l’on nous a proposée et que nous avons naïvement acceptée, aveuglés par l’idée du « plus jamais ça ! », c’est celle qui, sous le prétexte de nous apporter la paix, communie en fait sur l’autel d’une autre guerre : la guerre économique. Nous attendions la coopération, l’émulation, entre des peuples enfin maîtres de leur destin, par un approfondissement démocratique, et l’on nous a offert la concurrence c’est-à-dire la lutte de tous contre tous, incapable de “faire société”, d’organiser un continent. L’Union Européenne, telle que nous la subissons, conçue en catimini dans le mensonge et le non-dit, totalement à l’écart des peuples, n’a jamais été et ne sera jamais l’Europe sans des transformations profondes. Il s’agit, ni plus, ni moins, que d’une machine de guerre au service du capitalisme néo-libéral et dirigée contre les peuples. Faut-il le rappeler, feu le Traité Constitutionnel, élaboré par un aréopage non élu, a été rejeté par les peuples auxquels on a réellement demandé leur avis, la Hollande et la France. Mais, qu’importe le suffrage universel !, sans la moindre honte l’Union Européenne a procédé à un rapide maquillage et a fait entériner la copie conforme du texte originel par des Parlements nationaux croupions, sous la dénomination de Traité de Lisbonne ! La farce n’est cependant pas terminée, puisque les Irlandais, connus pour leur obstination, refusent la nouvelle mouture. Mais la solution est simple : on les refera voter jusqu’à ce qu’ils finissent par accepter les règles qu’on leur impose ! Coïncidence assassine, le texte a été rédigé le jour même de la chute du dictateur africain Laurent Gbagbo à qui la Communauté Internationale reproche… de refuser le verdict des urnes !

*

Tous les ingrédients d’une imposture politique ont été entérinés par le Traité de Lisbonne qui réglemente aujourd’hui le fonctionnement de l’Union :

• Un Conseil, rassemblant les chefs d’État ou de gouvernement, ainsi que leurs ministres, lieu de déploiement de toutes les arguties politiciennes imaginables, que l’on n’oserait pas utiliser devant les instances nationales des différents pays. C’est ici que s’épanouit une novlangue orwellienne dont la traduction dans les faits réserve bien des surprises. Par exemple « faire de l’Europe la zone la plus compétitive du monde à l’horizon 2010 » [5] peut paraître un programme volontariste et alléchant. Mais lorsqu’on s’aperçoit que cela implique une baisse généralisée des salaires, la destruction des services publics, la disparition progressive des systèmes collectifs de santé, de retraite, d’éducation, et le traitement cosmétique des problèmes écologiques, alors la douche est particulièrement glacée. Et qu’on découvre qu’en plus de la horde d’interprètes nécessaires à l’UE du fait de la multiplicité des langues, il nous manque un traducteur d’un type nouveau, mais essentiel : celui qui serait capable de décrypter la duplicité des formulations technocratiques !

• Un Parlement, aux pouvoirs limités, qui n’a pas l’initiative des lois, qui n’a pas son mot à dire sur la nomination des banquiers centraux, ni des juges de la Cour de Justice des Communautés Européennes chargée de la bonne application et de l’interprétation des traités. Cette assemblée, qui promène sa nonchalance entre Bruxelles et Strasbourg (pour les séances plénières), où les groupes socialistes et conservateurs s’entendent comme larrons en foire [6], est ainsi devenue le Graal des politiciens en quête d’une sinécure douillette.

• Une Commission Européenne, par contre très active, qui partage avec le Conseil l’initiative des lois et se charge de veiller à leur application. Gardienne des traités, elle peut assigner tel ou tel État devant la Cours Européenne de Justice, en cas de manquement à l’orthodoxie. Imprégnée comme une éponge de l’idéologie ultra-libérale, la Commission fait porter tous ses efforts sur l’organisation de la sacro-sainte « concurrence libre et non faussée »… dont elle a une conception bien étrange, car la concurrence ne lui semble nullement faussée par l’essaim d’environ 15.000 lobbyistes qui bourdonnent autour de ses oreilles complaisantes et font leur miel de tous les renoncements, de toutes les trahisons [7]… Imperturbables, les technocrates de la Commission osent avancer que les lobbies sont les représentants “utiles et éclairés… de la société civile”. Encore un bel exemple d’euphémisme technocratique ! Pourtant cette instance n’a que bien peu de comptes à rendre, et le Parlement, ce grand timide, qui pourrait théoriquement la renverser, n’ose même pas utiliser les droits qui lui ont été parcimonieusement octroyés !

*

Avec ce bref portrait, que l’on aimerait prolonger pour mettre en lumière bien d’autres perles savoureuses, l’évidence s’impose de la totale illégitimité des institutions de l’UE. Mais cette dernière n’en a cure. À la suite des désordres économiques et monétaires actuels, résultats de l’impéritie de la finance internationale, certains États membres, plus faibles, ont accumulé une dette qui met en péril leurs finances publiques. Loin d’engendrer des réactions de solidarité, cette situation a réveillé des antagonismes entre les bons élèves (l’Allemagne d’Angela Merkel) et plusieurs de ces pays du Sud qualifiés de cancres et des PIGS [8] . L’UE a donc sauté sur l’occasion pour soumettre ces États à des sortes de Plans d’Ajustement Structurels, cures d’austérité drastiques que l’on réservait ordinairement aux pays pauvres de la périphérie, et qui ont généralement pour effet de tuer les malades…

Tout espoir est-il donc perdu, pour notre continent, de parvenir à construire une Europe soucieuse du bien-être des peuples qui la composent ?

Plusieurs scénarios peuvent être envisagés pour l’avenir.

Il est possible que, minée par les contradictions que nous venons d’évoquer, par l’extrême médiocrité des personnels politiques, par l’indifférence, voire l’hostilité, bien compréhensibles, des peuples qui la composent, l’UE, ce nain politique obèse, ne finisse par s’effondrer sous son propre poids. Revenir aux États-nations serait-il alors souhaitable ? Pas pour l’auteur de ces lignes, bien que l’on puisse évidemment en discuter. En effet, outre le fait qu’une tentative de retour en arrière est rarement constructive, que nous ont apporté les États-nations dans le passé ? Avant tout, des guerres, des querelles, des massacres, des dictatures, au point que l’Histoire se résume le plus souvent à une longue traînée sanglante. “Notre patrie, la France” a été souvent très exigeante, et elle ne nous a jamais rien accordé qui ne lui ait été arraché par la force, souvent dans le sang. Qui d’entre nous désire vraiment revenir à cela ? De plus, nombre des problèmes qui conditionnent l’avenir de notre espèce (questions écologiques, nouvelle répartition des richesses…) doivent être traités, au minimum, à un niveau continental. Enfin, et ce n’est pas le moins important, les transformations sociales radicales, visant à dépasser le capitalisme, que nous appelons de nos vœux, peuvent difficilement se concevoir au niveau d’un seul des petits pays européens. Ainsi, en tenant compte des leçons de l’Histoire, on peut avancer que la Révolution russe de 1917 aurait probablement connu un autre destin si elle avait pu s’appuyer sur un succès de la tentative d’instaurer un régime socialiste en Allemagne à l’initiative de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht (1919), tentative qui mettait la démocratie au centre de sa démarche [9].

Envisageons donc une autre hypothèse, qui semble autrement plus féconde. Imaginons que dans les mois ou les années qui viennent, à la suite d’un vaste mouvement, un gouvernement réellement progressiste prenne le pouvoir en France. Ceci n’est pas forcément aussi chimérique qu’on pourrait le penser, au premier abord. En effet, la généralisation des désordres en tous genres à laquelle nous assistons montre clairement l’incapacité du capitalisme à gérer la planète et la sévérité des politiques d’austérité auxquelles sont soumis les peuples contraste de plus en plus fortement avec l’opulence et l’arrogance des classes dominantes. Cette accumulation de frustrations, depuis des décennies, pourrait un jour produire une déflagration dont nul ne peut aujourd’hui prévoir la forme ou l’occurrence, comme nul ne s’attendait à ce que le suicide par le feu d’un petit marchand tunisien déclenche une onde de choc dont l’écho raisonne encore dans tout le Maghreb, et peut-être bientôt au-delà.

Imaginons donc, pour ce nouveau pouvoir, un programme résolument socialiste : reprise en main par la collectivité des services publics, du système bancaire, de certaines activités jugées d’intérêt général comme le secteur pharmaceutique, réforme de l’agriculture pour favoriser des pratiques respectueuses de l’écosystème… Ce gouvernement est conforté par un référendum qui approuve massivement les orientations proposées, et aiguillonné par des grèves et des manifestations aussi impressionnantes que déterminées, un peu comme en 1936. Bien sûr, nombre de ces mesures contreviennent à telle ou telle directive européenne, l’épreuve de force est donc inévitable. Immédiatement s’élève le chœur des chacals clamant « La France est isolée, la France est isolée… » Oui, et alors ? Le Royaume-Uni a, plus d’une fois, fait cavalier seul, et l’on ne sache pas que Londres ait été rayé de la carte du monde pour cela ! De plus, la France est l’un des principaux initiateurs de la démarche européenne, et elle fait partie du petit groupe d’États sans lesquels rien n’est possible. Nul doute que notre exclusion de l’UE serait plus que problématique. Enfin et surtout, il semble peu probable que nous restions seuls bien longtemps. Un bouleversement majeur dans notre pays pourrait déclencher en Europe un mouvement analogue au “printemps arabe” qui se déroule actuellement sous nos yeux. Une opportunité de transformer l’UE de fond en comble pourrait alors survenir d’autant plus facilement que les pouvoirs illégitimes sont souvent plus fragiles qu’il n’y paraît : élection au suffrage universel, sur l’ensemble de l’UE, d’une Assemblée Constituante chargée de l’élaboration d’une Constitution, proposée ensuite à l’approbation du peuple européen par un grand référendum, se déroulant simultanément dans chaque État-membre. Nous ne pouvons ici entrer dans le détail d’un tel document, mais un point est capital, qui pourrait changer radicalement la face de l’UE : l’abandon de la notion de « concurrence libre et non faussée » pour lui substituer l’idée de “coopération” comme point d’ancrage à une démarche commune.

Cela serait encore insuffisant pour balayer le capitalisme, mais un tournant significatif serait pris. L’impulsion serait donnée pour que se mettent à germer des propositions depuis trop longtemps occultées : économie distributive et son revenu garanti, sobriété volontaire, approfondissement démocratique… Car il faut rappeler que la politique, la vraie, ce n’est pas la recherche du pouvoir pour lui même, la conservation des privilèges et des rentes, mais, bien au contraire, l’audace, la tentative, l’innovation sociale, la quête infinie d’une harmonie dans le vivre ensemble.

On peut dès maintenant définir de façon non exhaustive quelques points qui seraient à débattre en priorité :

• L’État-nation, dont nous avons déjà évoqué le passé plus que contestable, est-il bien une subdivision pertinente dans le cadre d’une Europe politique ? Ne serait-il pas préférable de lui substituer la Région, plus proche des populations ? Des régions qui seraient dotées d’une large autonomie, comme les actuels Länder allemands, la Catalogne, l’Écosse et le Pays de Galle, qui disposent de leur propre système d’éducation et de protection sociale. Car la Nouvelle Union ne saurait impliquer l’uniformisation de règles “tombées d’en haut”, mais bien plutôt la diversité, dans le cadre de principes philosophiques, éthiques et démocratiques communs. L’adoption de la Région comme subdivision permettrait de développer des processus de démocratie participative, impliquant une part significative de la population dans la gestion des affaires communes (comme dans certaines régions du Brésil), que nous ne saurions mettre en oeuvre à l’échelle d’un État-nation. Mais surtout le niveau régional faciliterait la remontée des idées, des informations et des desiderata des citoyens européens, dans le cadre de procédures “du bas vers le haut”, directement des instances participatives régionales vers un Parlement Européen réellement responsable.

• Ne serait-il pas souhaitable d’adopter une “langue de travail et de communication” commune [10] ? L’espéranto, dont l’apprentissage est rapide, six mois en moyenne, et facile, pourrait être cette langue. Bien entendu, subsisteraient en parallèle et sur un pied d’égalité, les “langues de culture” que sont celles des anciens États-nations, voire, pourquoi pas ? des langues régionales comme l’Occitan, le Catalan…

• Au niveau international, la Nouvelle Union pourrait jouer un rôle crucial visant à favoriser “l’émergence” des pays pauvres, plus particulièrement ceux du pourtour méditerranéen et de l’Afrique. Car nous, Européens, avons envers ce dernier continent une dette imprescriptible. En effet, dès le XIXe siècle, les pays européens tournent leur regard vers cette région du monde dont les richesses réelles et supposées excitent les appétits. En 1878 le Congrès de Berlin, présidé par Bismarck, jette les bases du partage de l’Afrique entre les pays européens. Les conséquences de ce partage sont demeurées, jusqu’à nos jours, et l’on reste confondu par l’ampleur du pillage qui s’en est suivi, et qui se poursuit encore, souvent par sociétés multinationales interposées [11]. Ceci rend particulièrement ignoble la chasse aux “sans papiers”, la criminalisation d’une immigration forcée et chaotique, qui n’est que la conséquence du caractère essentiellement prédateur des politiques conduites depuis plus de deux siècles vis-à-vis de l’Afrique. Il serait donc du devoir le plus élémentaire d’une Nouvelle Union Européenne d’agir vigoureusement, au niveau bilatéral, et plus largement dans le cadre d’instances internationales telles que l’ONU, pour que soit reconnue la spoliation des pays africains, et organisée ce que l’on pourrait baptiser “La grande redistribution”, visant à restaurer les droits et la dignité de ces pays parmi les plus pauvres du monde.

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La démarche esquissée ci-dessus peut sembler écrasante. Elle l’est, en effet. C’est que nous avons dilapidé tous les fruits des luttes du passé, nous nous sommes laissé acheter, pour un peu de confort matériel, pour une technologie de bazar, pour l’illusion d’une plage tropicale de rêve une semaine par an. Alors remonter la pente est difficile. Pourquoi faisons-nous, notamment en France, tant d’enfants si c’est pour les jeter dans un monde dévasté, condamnés à n’être que les larbins inconscients des classes dominantes ? Accepterons-nous, face à l’Histoire, d’être une génération de vaincus ? Alors que des chemins existent, difficiles et escarpés, mais qui attendent des voyageurs ! L’Europe et le monde n’ont plus de sens [12], mais il ne tient qu’à nous de leur en inventer un…

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[1] Susan George est économiste et Présidente d’honneur de l’Association Attac-France. Cette citation est extraite de sa préface à L’horreur européenne de Frédéric Viale, éd. Tatamis, 2010, ouvrage vivement conseillé à ceux qui souhaitent s’informer sur la question européenne de manière claire, concise et agréable. Le présent texte lui est largement redevable.

[2] Églises en bois des XIe et XIIe siècles, caractéristiques des pays scandinaves, plus particulièrement de la Norvège.

[3] Lire l’ouvrage, terrible mais salutaire, du sociologue-historien américain Mike Davis, Génocides tropicaux - éd. La Découverte, 2003.

[4] C.A.Bayly, La naissance du monde moderne, p.108 éd. de l’Atelier, 2007.

[5] Objectif de l’Agenda de Lisbonne (2000).

[6] À travers la pratique (non institutionnelle), peu connue du grand public, dite de la “cogestion”, et qui consiste à passer des compromis au nom d’un prétendu intérêt supérieur de l’UE.

[7] Voir Les lobbies contre la démocratie, par Bernard Blavette GR1095, février 2009.

[8] pigs en anglais signifie “cochons”, et c’est aussi l’acronyme, dans cette langue, de Portugal, Italie, Grèce, Espagne (qui se dit Spain).

[9] Sur ce point important lire Réconcilier marxisme et démocratie par le sociologue David Muhlmann. éd. du Seuil, 2010.

[10] Selon des amis de l’auteur de ces lignes, traducteurs à la Commission Européenne, les frais de traduction représentent environ 40% du coût d’une réunion plénière d’une instance de l’UE !!

[11] Lire l’ouvrage passionnant de l’historien hollandais Henri Wesseling Le partage de l’Afrique , Folio histoire, 1997.

[12] Cette vacuité de l’UE transparaît particulièrement dans ce qui peut sembler un détail mais n’en est pas moins significatif : le graphisme des billets de l’Euro qui, au lieu de rappeler les hommes, les réalisations, qui ont façonné notre histoire commune, ne présentent que des portails, des ogives, des vitraux, qui débouchent… sur le vide.

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