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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1100 - juillet 2009

 

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N° 1100 - juillet 2009

Au fil des jours   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon analyse quelques “commentaires” de la grande presse sur l’évolution de la crise .

Pas d’illusions !   (Afficher article seul)

Après bien des débats organisés à la suite de la projection du film “Let’s make money” Marie-Louise Duboin constate que le public, en général, ignore tout de la façon dont quelques “décideurs” mènent le monde.

La coopérative de Mondragon   (Afficher article seul)

Description sommaire, à l’aide d’un texte de Michael R. Krätke traduit de l’espagnol, des principes sur lesquels la coopérative de Mondragon est fondée.

I. L’imposture capitaliste   (Afficher article seul)

Bernard Blavette s’interroge : comment et pourquoi en sommes-nous arrivés à être dominés par un sentiment d’impuissance face aux maux directement générés par notre agir ?

Le rapport Stiglitz   (Afficher article seul)

Le rapport de la “Commission pour la mesure de la performance économique et du progrès social”.

FAIR juge son diagnostic lucide, sa méthode discutable, mais estime que ses propositions ne sont pas à la hauteur des enjeux.

Le CESE montre la voie   (Afficher article seul)

Alors que l’exemple du CESE permet à Jean Gadrey de constater que le résultat est bien meilleur si, au lieu de laisser l’économie aux économistes, on ouvre le débat aux citoyens.

André GORZ, un penseur pour le XXIe siècle   (Afficher article seul)

Jean-Marie Durand, dans “Les Inrockuptibles” montre l’actualité de cet ouvrage collectif.

Le grand trucage   (Afficher article seul)

Robert Bigot nous conseille une lecture pour découvrir comment les statistiques sont manipulées

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Chronique

Au fil des jours

par J.-P. MON
31 juillet 2009

Optimisme américain

Selon le New York Times du 20 juin, la crise des “subprimes” [1] frappe indubitablement plus l’Europe que les États-Unis (où elle a pourtant pris naissance) : les déficits budgétaires y croissent et le chômage, particulièrement celui des jeunes, y a déjà atteint son plus haut niveau depuis dix ans. Considérant la réponse boiteuse apportée par l’Union Européenne, de nombreux économistes estiment que la crise y sera plus longue que de l’autre côté de l’Atlantique.

Les chiffres du FMI

Le Fonds Monétaire International estime que les banques européennes détiennent plus d’actifs “toxiques” que les banques américaines … mais en reconnaissent beaucoup moins [2].

Selon ses calculs, le coût de la crise en Europe se monterait à 2.000 milliards de dollars (1.430 milliards d’euros) et les banques devraient, pour supporter ce choc, collecter 600 milliards de dollars d’ici fin 2010. On peut se demander ce que deviennent les 1.400 milliards de dollars manquants ??? Quoi qu’il en soit, les “superviseurs” bancaires européens contestent ces estimations qu’ils trouvent trop élevées et les hypothèses du FMI selon lesquelles on trouverait des “subprimes” dans tous les pays d’Europe.

Mais le FMI maintient ses affirmations.

Un accord parfait

Si le FMI et l’Union Européenne ne sont pas d’accord sur les chiffres, ils sont, par contre, en parfait accord pour saluer avec enthousiasme les coupes budgétaires approuvées, le 16 juin, par le Parlement Letton : réduction globale de 10 % des dépenses budgétaires grâce à des coupes de 20 % dans les salaires de la fonction publique et de 10 % sur les retraites [3].

Je crois pourtant me souvenir de propos tenus par DSK lors de sa prise de fonction à la direction du FMI, selon lesquels le Fonds n’imposerait plus de sévères réformes structurelles. Une transparence… opaque

Sur l’injonction du FMI, les pays européens se sont quand même mis d’accord pour accepter de procéder de façon coordonnée et transparente à des “stress tests bancaires“ du type de ceux qui ont été effectués aux États Unis [2], ces tests ayant pour but de « permettre d’évaluer la résistance des banques à des scénarios de crise extrême ». Connaissant l’aptitude des financiers à évaluer les risques, on peut s’interroger sur la définition de ces différents termes et la fiabilité de tels tests… ! Toujours est-il que les Européens se seraient mis d’accord pour organiser ces épreuves d’ici à septembre, pays par pays, à partir d’un scénario macroéconomique écrit par la Banque Centrale Européenne, mais ils refuseraient d’en rendre publics les résultats pour ne pas risquer de révéler au grand jour la faiblesse des banques, notamment allemandes !

Ho là ! crient les économistes « de tels tests coordonnés et transparents sont une étape essentielle dans la résolution de la crise ». À les en croire, aux États-Unis, ils auraient en effet permis de recréer de la confiance et de la transparence sur la situation financière des banques. Tant et si bien que dix grandes banques américaines viennent d’être autorisées par le Secrétaire d’État au Trésor des États-Unis à rembourser par anticipation 68 milliards de dollars que leur avait avancés l’État fédéral pour leur éviter un défaut de liquidité en cas d’aggravation de la crise. Ce qui leur évitera toute mesure contraignante sur les rémunérations de leurs dirigeants. Le Secrétaire d’État explique : « Le gouvernement ne veut pas restreindre les émoluments des patrons, pas plus qu’imposer des directives précises sur la manière dont les firmes mettent en œuvre leurs politiques de rémunération ». Ouf ! on respire : c’est bientôt la fin de la crise pour les “fat cats” [4].

Le danger d’être “moderne”

En Allemagne, il semblerait que les nouveaux Länder (anciens de RDA) résistent mieux à la crise économique et financière que le reste du pays2. C’est ce que souligne le rapport gouvernemental sur la réunification publié le 9 juin. Le chiffre d’affaire des industries de transformation y aurait baissé de 16,6 % contre 21,5 % en Allemagne de l’Ouest et son produit intérieur brut devrait, selon les instituts de conjoncture, baisser d’un point de moins. D’autres études, notamment celles de la Chambre allemande de commerce et d’industrie (DIHK), recoupent ces chiffres qui montrent que les firmes Est-allemandes sont en meilleure forme que celles de l’Ouest.

Une des principales explications serait que l’industrie y occupe nettement moins de place qu’à l’Ouest et que le réseau d’entreprises y est constitué de petites et moyennes entreprises, peu tournées vers l’exportation : « l’industrie Est-allemande produit surtout des biens de consommation pour le marché intérieur », souligne un expert de la DIHK. Apparemment ce n’est pas plus idiot qu’autre chose et de nombreux pays feraient bien de s’en inspirer… mais ça risquerait de mettre à mal l’industrie du transport.

En route vers le progrès

Dans un courrier électronique adressé à plus de 30.000 salariés, l’entreprise phare du Royaume Uni, la compagnie aérienne British Airways les a appelés à travailler gratuitement, d’une semaine à un mois, suivant l’exemple de leur patron, pour « aider leur entreprise à survivre ». En outre, depuis le mois de mai, British Airways leur propose, sur la base du volontariat, de prendre des congés sans solde ou de travailler à temps partiel afin de réduire la masse salariale…

Changement de président, changement de climat

Au grand dam du secteur pétrolier, le gouvernement Obama souhaite l’adoption avant la fin du mois de juillet d’un projet de loi visant à réduire les émissions polluantes de 17 % en 2020 par rapport à 2005.

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[1] = des crédits immobiliers “toxiques”

[2] Le Monde, 12/06/2009.

[3] Le Monde, 18/06/2009.

[4] Littéralement, les gros chats, expression désignant les traders et autres financiers de la City londonienne.

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Éditorial

Pas d’illusions !

par M.-L. DUBOIN
31 juillet 2009

Mais comment pourrait-on encore se laisser leurrer par le discours politique ? Et comment des journalistes peuvent-ils parler de la “victoire électorale” de l’UMP aux européennes ? Alors qu’au contraire les résultats ont montré à l’évidence que plus de soixante pour cent des électeurs inscrits ne veulent toujours pas de l’Europe qui leur est imposée ! Comment un défenseur sincère de la démocratie pourrait-il admettre qu’un gouvernement ose présenter un résultat aussi médiocre (moins de 18 % des suffrages des électeurs inscrits) comme une approbation de sa politique et un encouragement à poursuivre ses réformes, qui sont, en fait, autant de déformes de la société ? Le bluff et la conduite de Tsarkozy (comme Paul Ariès appelle notre monarque absolu) ne devraient plus tromper personne !

NON, le changement urgent qui s’impose dans l’économie mondiale ne viendra pas des “décideurs”, élus ou pas, qui mènent le monde.

Il se prépare à la fois par la réflexion de la société “civile civique” et par Les révolutions silencieuses que constituent les expériences telles que celles sélectionnées par le CETIM et que j’évoquais ici le mois dernier [1]. C’est pourquoi nous présentons ci-dessous l’une des plus anciennes celle de Mondragon.

Mais il y a bien longtemps que les “décideurs” appuient leur pouvoir en agissant sur l’opinion par des méthodes… malhonnêtes. Bernard Blavette a le courage d’entreprendre de les montrer, telles quelles se sont succédé au cours de notre Histoire. Par son premier article, dans lequel il évoque la déformation de la pensée de Darwin, telle qu’elle apparaît enfin, il devrait offrir à bien des esprits l’occasion de voir un peu plus clair dans tout ce qui se raconte sur la nécessité de la compétition…

Et si certains sont enthousiamés par le fait qu’une “Commission pour la mesure de la performance économique et du progrès social” ait été mise en place l’an dernier et qu’elle soit présidée par le prix Nobel Joseph Stiglitz, nous présentons ensuite deux autres analyses de réflexions d’apparence similaires, mais dont les médias parleront sans doute beaucoup moins. Celle du réseau FAIR (Forum pour d’Autres Indicateurs de Richesse), qui porte un diagnostic sur le rapport de la “Commission Stiglitz”. Et celle du Conseil Économique Social et Écologique, présentée par le Pr. Jean Gadrey, qui est heureux de constater qu’une Institution nationale, moins médiatisée toutefois, montre, elle, la voie vers la démocratie.

Or ces réflexions ne sont pas réservées à une élite, tout le monde peut les comprendre et tout le monde est, et devrait se sentir, concerné par elles. Même si les médias officiels ne font aucun effort pour les mettre à la portée de tous.

À laisser la politique aux politiciens et l’économie aux économistes, on se retrouve dans un monde inhumain en pleine déroute, aux prises avec une catastrophe aux conséquences terribles, mais dont les responsables sont en train de s’organiser pour faire payer “les braves gens”… ceux qui n’y sont pour rien, qui ne savaient pas, mais qui croyaient…

…Et qui tombent de haut quand ils voient un documentaire comme Let’s make money (dont nous avons déjà parlé ici [2]). Ce film, tourné sur le vif, dévoile la réalité sur la façon dont notre monde est mené, en donnant tout simplement la parole aux “décideurs” sûrs d’eux. Et il laisse le public stupéfait, atterré et démuni. J’ai pu le constater partout où j’ai été invitée cette année à animer un débat après sa projection (en région parisienne, en Bretagne, à Bordeaux et plus récemment dans le Cantal). Puis une question émerge péniblement de la salle : que faire devant une situation si grave et qu’on ne soupçonnait pas ?

— D’abord s’informer et informer. Et puis s’organiser pour se défendre, s’opposer, comme des grands, comme des adultes. Défendre les “vraies richesses” et les vraies valeurs humaines, pas celles des économistes du PIB, pas celles des politiciens qui inventent maintenant le “capitalisme vert” pour sauver le capitalisme et non pas l’environnement. Et s’opposer à l’exploitation de tous par quelques uns, fort minoritaires, quitte à devoir sacrifier un peu d’individualisme pour inventer enfin, mais ensemble, la démocratie.

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[1] Voir GR 1099, page 3.

[2] Voir GR 1097, page 3.

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La présentation que nous faisons ci-dessous de la coopérative de Mondragon est basée sur des éléments issus du site de cette Coopérative et sur notre traduction d’un texte (publié en ligne sur sin permisso) de Michael R. Krätke, Professeur de politique économique et de droit fiscal à l’Université d’Amsterdam, Chercheur associé à l’Institut International d’Histoire Sociale de cette même ville, et également Professeur de Faculté en économie politique, Directeur de l’Institut d’Études Supérieures de l’Université de Lancaster, au Royaume-Uni.

La coopérative de Mondragon

31 juillet 2009


Reproduction du tableau de Bruegel le Vieux (1525-1569) qui illustrait le texte de M. R. Krätke que nous avons traduit.

La loi d’Oppenheimer

Connaissez-vous la loi d’Oppenheimer ? Elle prétend qu’à long terme les coopératives autogérées font faillite ou bien se transforment en entreprises capitalistes ordinaires. Elle a été formulée après la grande dépression de la fin des années 1920, lorsque les coopératives coulèrent à pic les unes après les autres. Or, depuis, elle a, heureusement, souvent été démentie…

La preuve : la Société Coopérative de Mondragon (SCM), qui s’est développée à Mondragon, au Pays Basque (à environ 50 km de Bilbao), est une des expériences coopératives les plus réussies de tous les temps. C’est la plus grande coopérative du monde, c’est la septième plus grande entreprise d’Espagne et, de loin, la plus importante du Pays Basque : elle emploie 103.000 personnes.

Depuis sa création en 1955 (sous Franco !) cette coopérative a traversé et surmonté de nombreuses crises… et elle résistera aussi à la crise mondiale actuelle, démentant une fois de plus la loi d’Oppenheimer. Elle est basée sur le principe selon lequel toute personne partageant les idéaux coopératifs et possédant les qualifications professionnelles adéquates peut en faire partie. Ceux qui y travaillent ne sont donc pas forcément tous des coopérateurs (ils sont 84.000, soit plus de 80 %), mais, par contre, tous ceux qui possèdent une part de son capital doivent travailler dans l’une de ses 88 unités.

Structure de la SCM

L’activité de la SCM se déploie en quatre secteurs : la finance, l’industrie, la distribution et la formation. Chacun fonctionne de manière autonome, mais dans le cadre d’une stratégie d’ensemble qui est coordonnée par le Centre Corporatif.

Le secteur financier comprend une banque, un fonds de solidarité et diverses assurances. Créée dès 1959 sous le nom de Caja Laboral Popular, la banque est une coopérative de crédit qui devait s’avérer être la pièce-clé du devenir des coopératives intégrées dans l’expérience de Mondragon. Le secteur industriel rassemble huit divisions qui se consacrent à la production de biens et de services divers. Le secteur Distribution comprend des services commerciaux et agroalimentaires. Le secteur formation comporte plusieurs centres de recherche, une Université avec 4.000 étudiants, différents centres de Formation Professionnelle et d’autres établissements d’enseignement. Les deux types de formation, académique et recyclage professionnel, ont tous deux, et depuis l’origine, joué un rôle déterminant dans le développement de la Coopérative.

Tous les membres de la SCM ont des droits de vote égaux et entiers, tant dans les unités dans lesquelles ils travaillent que dans l’ensemble de l’entreprise. Ils ont des sièges et des voix au Congrès de la Coopérative, organe suprême de la souveraineté et de la représentation.

Une Assemblée Générale se tient au moins une fois par an dans chacune des unités, et, à cette occasion, tous les coopérateurs peuvent être élus à des postes de la Commission Permanente et du Conseil Général. Mais ils peuvent aussi être démis de leurs fonctions, car la Coopérative n’accepte pas de pouvoir incontrôlable.

Réactions face à la crise

Bien évidemment, la récession qui sévit en Espagne n’épargne pas la SCM, dans laquelle, en temps de crise, c’est au sein des Assemblées Générales des diverses unités de commercialisation qu’on délibère sur les stratégies à mettre en œuvre. Or celles-ci ne raisonnent pas comme les entreprises capitalistes qui considèrent qu’en temps de crise il est rationnel de licencier, d’économiser, de délocaliser et de fermer des usines. Au contraire, et c’est ce qui assure la survie des coopératives, elles constituent une communauté solidaire et elles utilisent leurs bénéfices pour fortifier leurs diverses unités et donc l’ensemble de l’entreprise. Alors, au lieu de gaspiller les savoir-faire comme le fait le capitalisme quotidien, elles considèrent que les qualifications que ses membres ont acquises sont un enrichissement, et elles conservent les postes de travail.

Les statuts actuels prévoient que chacune des coopératives réserve 20 % de ses bénéfices nets aux associations de leurs branches respectives : 10 % vont au fonds d’investissement commun de Mondragon, 2 % au fonds de formation et 2 % de plus au fonds de solidarité. De ce qui reste, 10 % vont au fonds social, et 45 % sont placés dans les réserves de la coopérative. Le reste peut être affecté au capital des coopérateurs, mais n’est pas versé de manière individuelle aux non-membres de la coopérative.

Depuis les origines de la SCM, le principe de ne licencier personne continue d’être appliqué, mais les membres d’une unité peuvent être transférés dans une autre pour éviter le sous-emploi : si des postes de travail sont perdus dans un site, l’ensemble de la coopérative fait en sorte que les coopérateurs “libérés” puissent travailler dans une autre unité. Ainsi, contrairement à la pratique habituelle, les unités en crise qui subissent la pression de la concurrence internationale ne sont pas fermées, elles sont restructurées de façon à surmonter les difficultés. La SCM (ainsi que ses filiales à l’étranger) est donc, une réussite totale en tant que machine génératrice de postes de travail : en Espagne, le chômage actuel dépasse 10 %, mais au Pays Basque, grâce à Mondragon, il est inférieur à 4 %.

Contrairement à ce qu’on constate dans les entreprises capitalistes, les coopérateurs, hommes ou femmes, touchent des salaires étonnamment égalitaires, conformes au principe : « à travail égal, salaire égal ». Et, ce qui est loin d’être le cas dans les autres pays européens, l’écart entre les salaires se discute et se décide publiquement. Dans les premières années d’existence de la SCM, la dispersion salariale (le rapport entre les salaires les plus bas et les plus élevés) était limitée à 1 / 3, mais pouvait atteindre, dans des cas exceptionnels et temporairement limités, 1 / 4,5. Dans les années 90 ce rapport a atteint 1 / 8. Mais, même ainsi, les plus bas salaires dans les coopératives sont nettement plus élevés que ceux des travailleurs de même qualification dans les entreprises capitalistes. Par contre, les travailleurs plus qualifiés, chargés de travaux plus difficiles, gagnent entre 20 et 40% de moins que leurs homologues de l’économie dite “libre”.

Sans avoir recours à des écarts de salaires aussi exorbitants que ceux de la Deutsche Bank (1 / 400), la SCM ne manque pas de gens bien formés et aptes à des fonctions de direction. La comparaison des salaires de “dirigeants” par exemple celui de la Deutsche Bank, Josef Ackermann et celui de Jésus Catania, le directeur général de SCM, est très révélatrice, les revenus modestes de ce dernier feraient éclater de rire le premier. Mais leurs résultats aussi sont très différents : le directeur basque et son équipe, avec l’aide de la banque de la coopérative, ont fondé toute une série d’entreprises, et ils ont réussi, en les absorbant, à en sauver au moins une douzaine d’autres de la faillite, créant quelque 10.000 postes de travail ; alors que le directeur de la grande banque allemande s’est distingué comme destructeur de capital et de postes de travail : il a supprimé au moins deux fois plus d’emplois que ceux que les coopérateurs de la SCM ont créés dans la même période.

Coopération et participation

Pour les employés de Mondragon qui ne sont pas membres de la coopérative, la règle veut que n’importe quel travailleur en CDD y ait la possibilité, dans les deux ans qui suivent son embauche, d’en devenir membre coopérateur de plein droit, après une période probatoire de six mois et avec un apport personnel de 12.000 euros (pour financer cet apport, la banque de la coopérative lui propose des crédits avantageux). Alors 20 % de ce dépôt vont à la coopérative et le reste, soit 9.600 euros, constitue la part du capital du sociétaire, elle lui est actuellement rémunérée au taux annuel de 7,5 %. Le stock de capital croît chaque année avec les participations au bénéfice qui sont octroyées aux sociétaires.

Les freins de l’UE

Alors pourquoi n’y a-t-il pas plus de création de nouvelles coopératives dans l’Union Européenne ? —Parce que la législation fiscale et sociale de l’UE bloque de telles créations. Et ceci, clairement, parce que ces coopératives font concurrence aux autres entreprises. Et pourtant, la SCM a maintenant 68 sites de production dans le monde, en Afrique, Inde, Chine, Amérique du Sud et Turquie, et elle en a malgré tout en Europe, même en Allemagne où … de nombreux experts affirment quand même que la démocratie n’a aucun pouvoir sur l’économie et qu’elle ne pourra jamais fonctionner — dans le même style qu’Oscar Wilde qui prétendait que le socialisme est condamné à l’échec parce qu’il demande trop d’assemblées ! Les coopératives espagnoles font ainsi la preuve que c’était un non-sens.

En dépit, ou plutôt grâce à leurs structures démocratiques, les coopératives de travailleurs gaspillent moins de temps, moins d’argent et moins d’énergie en réunions de dirigeants, en voyages d’affaires inutiles et en rémunérations démesurées pour leurs cadres que les entreprises capitalistes qui leur sont comparables. Elles sont plus efficaces, plus innovantes, plus écologiques, elles peuvent planifier à long terme, et même dans les conditions actuelles de concurrence du marché mondial.

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La situation particulière de notre temps, à l’orée d’un nouveau millénaire et affecté de désordres globaux d’une ampleur inégalée jusqu’ici, incite Bernard Blavette à interroger : comment et pourquoi en sommes nous arrivés à la situation actuelle, dans laquelle dominent le désarroi et un sentiment d’impuissance face aux maux (crise économique, écologique, éthique) directement générés par notre agir ?

Répondre à cette question pourrait ensuite permettre de formuler quelques hypothèses sur le futur, sur les dangers et les chances qui se profilent. Il faudra pour cela jeter un coup de projecteur sur le passé, sur 2000 ans de civilisation judéo-chrétienne pour s’efforcer de cerner les origines, les fondements et la signification de l’idéologie capitaliste aujourd’hui dominante. Bernard Blavette nous engage donc dans un survol, dont il avertit qu’il est sans doute un peu risqué, de quelques moments fondateurs qui ont marqué et orienté notre civilisation jusqu’à ce jour.

I. L’imposture capitaliste

par B. BLAVETTE
31 juillet 2009

L’Empire Romain n’a certes jamais été un modèle de démocratie, mais tous les historiens s’accordent sur le fait que sa vitalité, son exceptionnelle extension dans l’espace et dans le temps, reposaient notamment sur une rare capacité à intégrer les peuples conquis en respectant les diverses coutumes, cultures et religions qui avaient le loisir de se répandre librement.

Or en 313 après Jésus-Christ se produit un événement dont nous n’avons pas fini de mesurer la portée : sentant l’Empire vaciller et dans une tentative pour en restaurer l’unité et la cohérence, l’Empereur Constantin se convertit au christianisme. Très vite l’Empire se couvre d’églises, chaque ville possède son évêque. Bientôt seuls les baptisés jouiront des droits de citoyens, les coupables d’hérésie seront exclus des fonctions publiques, et les cas de païens martyrisés ne seront pas rares [1]. Le christianisme, qui depuis saint Paul se déclare Église Catholique, ce qui signifie universelle, s’est transformé en religion d’État.

Un millénaire de domination

Pendant plus d’un millénaire l’Église Catholique et Romaine va alors exercer une domination sans partage que l’on peut qualifier de totalitaire au sens où elle va s’imposer dans la totalité de la vie de chaque individu, réglementant les comportements les plus intimes (manière de se nourrir, pratiques sexuelles…) de la naissance à la mort. De leurs côtés, l’art et la science seront soumis à ses dogmes et à sa censure.

Alors que les diverses philosophies de l’Antiquité avaient jusque-là cohabité harmonieusement, chacune apportant sa contribution à la compréhension de l’Univers, la volonté d’universalité de la doctrine chrétienne va servir de prétexte à quelques-uns des plus grands massacres de l’Histoire : éradication de toutes formes de déviances et d’hérésies, croisades, conquête de l’Amérique, colonisation…, à chaque fois la volonté déclarée d’évangéliser servira de paravent à la volonté de domination.

Mais le pire est ailleurs : la religion va absorber la philosophie telle que la concevaient les penseurs grecs et substituer ainsi la croyance à la raison. Les conséquences vont en être immenses et se faire sentir jusqu’en ce début du XXIème siècle : les peuples vont désapprendre à réfléchir, à exercer leurs capacités d’analyse, leur sens critique. La soumission à une idéologie, à son oligarchie dirigeante, à son appareil répressif, à sa bureaucratie, va devenir la norme. Le passage de la philosophie à la religion révélée est donc une formidable régression.

De plus, bien qu’au cours de sa longue histoire l’Église ait parfois développé des conflits d’intérêts et des luttes d’influences avec les pouvoirs laïques, on peut dire que, globalement, et à la suite des premiers Apôtres, ses responsables ont toujours prêché la soumission aux pouvoirs temporels, les rois tenant leur autorité de la puissance divine.

Mais aucune domination n’est éternelle et l’esprit de la Renaissance avec la redécouverte de la pensée Antique, certains progrès scientifiques, le retour de la philosophie dans le cadre de la période dite des Lumières, vont sérieusement ébranler la puissance religieuse. L’Église va alors se crisper sur ses dogmes et tenter de faire barrage à une évolution pourtant inéluctable : on brûlera quelques penseurs trop audacieux (Giordano Bruno), d’autres seront forcés d’abjurer (Galilée). Mais rien n’y fera.

De la même façon, l’élite laïque, la noblesse d’Ancien Régime, va s’accrocher à son pouvoir et à ses privilèges, mais en vain….

Ici l’Histoire va bifurquer, le monde ancien s’effondrer, la domination changer de visage…

Les fondements de la bourgeoisie capitaliste

Pendant que l’Église et la noblesse s’acharnaient à tenter de perpétuer un ordre révolu, une nouvelle classe, la bourgeoisie, aspirait de toutes ses forces à prendre la relève. Dans le cadre d’un capitalisme balbutiant, elle avait déjà acquis l’essentiel du pouvoir économique, mais surtout elle avait compris que pour assurer un nouveau pouvoir, son propre pouvoir, une Révolution était nécessaire suivant la fameuse phrase de Giuseppe Tomasi dans son roman Le Guépard « Il faut tout changer pour que rien ne change ».

Cependant, pour asseoir sa légitimité la bourgeoisie ne peut plus compter sur la puissance divine, il lui faut donc inventer une nouvelle idéologie laïque qui lui permette de mettre en place une nouvelle domination. Elle n’aura que l’embarras du choix pour “faire son marché” idéologique. En effet nombre de penseurs et de philosophes vont tenter de combler l’effritement de la pensée religieuse…

On peut estimer que Thomas Hobbes (1588 –1679) va, en quelque sorte, poser les fondements de la conception capitaliste de l’homme. Dans son ouvrage principal Léviathan Hobbes va développer une vision extrêmement pessimiste de l’être humain, dominé par des désirs insatiables « je mets au premier rang, à titre d’inclination générale de toute l’humanité, un désir perpétuel et sans trêve d’acquérir pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu’à la mort [….] la félicité humaine est une continuelle marche en avant du désir d’un objet à un autre, la saisie du premier n’étant encore que la route qui mène au second » [2]. De plus Hobbes va surenchérir dans le pessimisme en inventant une formule qui devait passer à la postérité en alimentant tous les fatalismes, tous les renoncements : « l’homme est un loup pour l’homme ».

Obsession de l’accumulation matérielle, lutte de tous contre tous, qui ne verrait ici les mécanismes de notre actuelle société de consommation néo-libérale ? Cette sombre vision de l’être humain est d’ailleurs dans le droit-fil de la “chute” de l’homme, de l’omniprésence de la culpabilité et du péché développés par le christianisme.

Mais il ne s’agit encore ici que de considérations philosophiques et morales qui, par la sauvagerie qu’elles impliquent, sont bien évidemment incapables de “faire société”. Manque un principe régulateur capable d’orienter, d’utiliser, de tirer profit des passions humaines.

Lumières écossaises

Et nos candidats à la domination vont alors jeter leur dévolu sur le philosophe écossais Adam Smith (1723-1790). Mais ce choix va s’avérer particulièrement malvenu car il va contraindre les économistes classiques à toute une série d’interprétations fallacieuses de la pensée du philosophe, ce qui constitue la première grande imposture de l’idéologie capitaliste. Car Adam Smith n’est pas du tout dans le sillage du pessimisme de Hobbes. Il appartient à cette école de pensée, que les historiens nomment les “Lumières Écossaises” qui, au contraire, va partir en guerre contre la théorie du “tous contre tous” avec une vision beaucoup plus large de l’Homme, considéré comme un être avant tout social, capable de « civiliser son intérêt personnel ». Dans cette optique Smith publie en 1759 son premier ouvrage, la Théorie des Sentiments Moraux, dans lequel, dès les premières lignes, il s’emploie à réfuter la conception d’un égoïsme généralisé : « Aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de les voir heureux » [3]. La Théorie sera complétée à six reprises tout au long de la vie de son auteur, signe de l’importance que Smith attachait à un ouvrage que l’on ne peut considérer comme une œuvre de jeunesse.

Et pourtant, et ce n’est pas un hasard, la Théorie va être mise au second plan, pratiquement ignorée. Pour s’en convaincre il suffit de consulter l’actuelle Encyclopédie Universalis qui ne fait que citer la Théorie, sans même s’attacher à son contenu alors qu’elle consacre un long développement à l ‘Enquête sur les causes et la nature de la richesse des nations (1776), l’autre ouvrage de Smith, considéré comme la “bible de l’économie moderne” qui consacre l’avènement du Divin Marché. Adam Smith va alors placer l’égoïsme et la recherche de l’intérêt personnel comme fondement de l’économie : « ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais du souci qu’ils ont de leur propre intérêt ». Par la grâce de “la main invisible du marché”, la somme des intérêts particuliers va coïncider avec l’intérêt général, les vices privés se transformant par miracle en vertus publiques.

Il y a donc dans l’œuvre de Smith une contradiction apparente, connue sous la dénomination de “problème Adam Smith” et qui suscitera jusqu’à aujourd’hui nombre d’interprétations dans le détail desquelles nous n’entrerons pas [4].

Pour ce qui est de notre démonstration il nous importe surtout de souligner les manipulations auxquelles vont se livrer les théoriciens de l’économie classique afin de s’approprier la pensée d’Adam Smith :

Les manipulations des théoriciens de l’économie classique

Tout d’abord, on fera passer pour un fait avéré ce qui n’est qu’une simple opinion énoncée par Smith. En effet nul ne peut démontrer que la somme des intérêts particuliers débouche obligatoirement sur l’intérêt général. Il s’agit là d’une croyance que plus de deux siècles de domination capitaliste a fermement infirmée.

Par ailleurs l’économie classique va mettre en avant l’égoïsme ainsi que la recherche exclusive de l’intérêt personnel des agents économiques en ignorant délibérément l’importance des correctifs apportés par Smith dans la Théorie des sentiments moraux.

Enfin, contrairement à Smith qui souligne l’importance de l’estime de soi et du regard des autres, la théorie classique n’envisage l’intérêt personnel que sous l’angle de l’intérêt matériel, de l’accumulation infinie de biens et de richesses.

Contradictions et incohérences

Les contradictions générées par cette série de mystifications ne vont pas cesser de hanter la théorie économique classique. Les économistes orthodoxes vont donc, jusqu’à nos jours, tenter sans grand succès de surmonter les tensions nées d’un certain nombre d’incohérences :

•Si le marché est auto-régulateur comment expliquer la nécessité d’interventions répétées et massives des États ?

•Si chacun ne recherche que son intérêt personnel immédiat, qui garantira le respect des contrats qui sont le fondement de toute activité économique ? Pourquoi le juge rendrait-il des jugements équitables ? Au nom de quels principes respecterait-on les lois indispensables à toute vie en société ?

•Si les agents économiques ne sont qu’à la recherche d’un intérêts matériel pourquoi sont-ils si nombreux ceux qui, chercheurs, travailleurs sociaux, enseignants…, embrassent des carrières qui leur laissent peu d’espoir d’atteindre un jour une abondance matérielle ?

Notre bourgeoisie demeure donc toujours insatisfaite, car les écrits de quelques philosophes, de surcroît interprétés de façon opportuniste, ne sauraient être suffisants pour asseoir solidement sa domination. Nous sommes à une période de l’histoire où les sciences dites exactes (astronomie, physique, chimie….) commencent à prendre leur essor et jouissent d’un grand prestige et le manque d’une théorie solide reposant sur des expérimentations irréfutables, capable de remplacer la transcendance par une loi naturelle, se fait cruellement sentir.

L’homme providentiel

L’homme providentiel se nommera Charles Darwin… En 1859, il publie L’origine des espèces, ouvrage qui devait révolutionner les sciences du vivant, mais aussi avoir de profondes répercussions dans ce que nous nommerions aujourd’hui les Sciences Sociales.

On peut résumer le darwinisme par deux propositions complémentaires :

• Les espèces descendent les unes des autres et se modifient. Lorsqu’une modification est positive au sens où elle apporte un avantage pour la survie de l’espèce concernée, elle va devenir pérenne et l’espèce va se développer, souvent au détriment de congénères moins bien pourvus.

• Pour sa survie, chaque être vivant doit lutter en permanence contre les obstacles que lui opposent son environnement y compris les autres représentants de sa propre espèce. Seuls survivent les plus “aptes”.

La théorie de Darwin connaît immédiatement un immense succès et les capitalistes ne vont pas être longs à réaliser qu’ils détiennent enfin une justification scientifique à leur domination. Dès 1860 l’ingénieur-philosophe Herbert Spencer va appliquer mécaniquement la théorie de Darwin au fonctionnement des sociétés humaines. À la faveur de l’ultra-libéralisme qui domine la société victorienne, Darwin va être lu à travers le regard de Spencer : seuls les plus forts, les plus doués ont le droit à la vie, et les moins adaptés doivent être éliminés sans pitié, toutes mesures visant à leur venir en aide étant à proscrire, car elles contreviennent au processus naturel de la sélection.

Darwin, personnalité profondément humaniste, qui récuse farouchement l’esclavage et toutes formes d’exploitation, va être horrifié par cette interprétation de sa pensée.

Le plus “apte”… à coopérer

En 1871, il publie La Descendance de l’Homme où il traite expressément de la civilisation humaine. Pour Darwin l’évolution va elle-même se transformer au cours du temps jusqu’à faire naître des instincts sociaux et notamment l’éthique et la morale qui constituent des “outils” permettant à une société qui le souhaite vraiment de contrecarrer la sélection brutale. Finalement le plus “apte ”sera le plus coopératif car la coopération est le comportement le plus susceptible d’assurer la stabilité et la pérennité d’un groupe social.

Mais comme la Théorie des Sentiments Moraux de Smith, la Descendance de l’Homme de Darwin va être escamotée, ce qui constitue la seconde grande imposture du capitalisme. Le philosophe Patrick Tort évoque « cette invraisemblable confusion qui a dénaturé pendant plus d’un siècle l’interprétation complète et rigoureuse de la pensée de Darwin moyennant l’ignorance ou le travestissement résolu de son anthropologie »5.

Il faut souligner que les penseurs qui ont sciemment instrumentalisé l’œuvre de Darwin portent au regard de l’Histoire une écrasante responsabilité, car au-delà de Spencer, on assistera bientôt à la naissance de l’eugénisme qui devait déboucher sur les pratiques monstrueuses que chacun connaît.

Manipulations intellectuelles

Il apparaît donc que cette idéologie arrogante qui se présente comme indépassable, comme la fin de l’Histoire, qui prétend, comme le christianisme, s’imposer au monde entier (avec un peu d’humour ne pourrait-on pas parler de capitalisme catholique ?), n’est qu’une forme particulière de domination reposant, d’Adam Smith à Darwin, sur des manipulations intellectuelles, sur des interprétations superficielles ou volontairement erronées, ce qui justifie la formule d’imposture capitaliste.

Le plus grave est que, la propagande aidant, un certain nombre de lieux communs particulièrement pernicieux ont profondément marqué l’imaginaire populaire : la toute puissance du marché, la supériorité de l’initiative privée sur l’action collective, le droit légitime du plus fort… ..ce qui rend le combat idéologique d’autant plus difficile.

Nous avons affaire à une philosophie sombre et inquiète, qui tire sa puissance de conviction de l’exacerbation des passions humaines, de la haine de soi et des autres, de l’absence de sens lié au sentiment d’impuissance qu’elle a su introduire dans le temps de vie qui nous est imparti…

À partir de cette analyse, forcément non exhaustive du fait de son caractère synthétique, nous pouvons maintenant nous livrer à l’exercice périlleux, mais stimulant, qui consiste à tenter de discerner ce que pourrait être la suite de l’aventure humaine.

Ce sera l’objet de deux prochains articles.

Nous examinerons tout d’abord l’évolution la plus probable en direction de ce que l’économiste et politologue Paul Ariès nomme le “Capitalisme vert“. Il s’agit d’un monde dont la domination est l’élément constitutif essentiel, d’un monde où le naturel a été éradiqué et remplacé par l’artificiel (artefact) à l’aide des ressources des sciences et techniques poussées jusqu’à la démesure, d’un monde où tout ce qui est authentiquement humain a disparu, il s’agit du pire des mondes possibles.

Dans un second texte nous nous efforcerons de définir une alternative fondée sur des valeurs capables de s’opposer à la tragédie annoncée : gratuité, sobriété volontaire, coopération sont des notions qui, par leur clarté, par leur simplicité même, sont particulièrement toxiques pour le capitalisme débridé. Constitutives de l’économie distributive, dont se réclame La Grande Relève, ces valeurs pourraient nous donner les clefs d’une société réellement humaine, où l’humiliation cèderait le pas à la reconnaissance, où chacun pourrait trouver sa place, une utopie qui donnerait jour après jour du sens à nos vies ainsi que le désir de se battre pour elle.

Pourrons-nous finalement échapper au cercle infernal des dominations successives ?

— Peut-être, mais à la condition impérieuse que notre engagement personnel et collectif possède cette sincérité, cette profondeur, cette modestie, qui déjà dans le passé ont permis, à de multiples reprises, l’émergence de l’improbable. Car comme l’affirmait Jean Giraudoux : « La fatalité n’existe que par la veulerie des êtres ».

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[1] Sur ce dernier point, peu connu, voir le beau roman de l’historienne Monique A. Berry La fête Alexandrine, Ed. Albin Michel, (1990).

[2] Léviathan , Chap XI De la variété des mœurs.

[3] Pour un panorama des différentes interprétations voir la Revue du MAUSS La Découverte n°31 : L’homme est-il un animal “sympathique” ? (Premier semestre 2008).

[4] Darwin et le Darwinisme de Patrick Tort (PUF) p.64. Lire aussi du même auteur Le Darwinisme, entre innovation et dérives dans la revue dossier spécial sur l’évolution, Avril-juin 2009 La solidarité chez les plantes, les animaux, les humains (p.151 à 159) de Jean-Marie Pelt (Ed. Fayard).

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À propos de la commission Stiglitz

La “Commission pour la mesure de la performance économique et du progrès social”, mise en place en 2008 par le Président de la République et présidée par Joseph Stiglitz, a mis en ligne le 2 juin un rapport provisoire, afin de recueillir des réactions publiques.

Le réseau FAIR (Forum pour d’Autres Indicateurs de Richesse) le commente :

Le rapport Stiglitz

Un diagnostic lucide, une méthode discutable, et des propositions… qui ne sont pas à la hauteur des enjeux
31 juillet 2009

Le principal atout de ce rapport réside dans la remise en cause du Produit Intérieur Brut (PIB) en tant qu’indicateur de performance et de progrès.

De multiples collectifs citoyens et réseaux de recherche, dont FAIR, dénoncent depuis des années l’usage de cet indicateur pour piloter nos sociétés. La Commission légitime aujourd’hui leurs critiques : le PIB, centré sur la production et la consommation marchandes et monétaires, ne prend en compte que certaines activités, ignore les effets prédateurs du productivisme et de la dérégulation sur la vie sociale et sur l’environnement. Il compte positivement des activités néfastes ou qui ne font que réparer des dégâts d’origine humaine. Il est indifférent à la mise en cause des biens communs vitaux (eau, air, sol, ...) et à la violation des droits fondamentaux de milliards de personnes qui en résulte. Il a été incapable de nous alerter sur l’existence et l’aggravation des crises sociales, écologiques, économiques et financières. Il nous a aveuglés et rendus collectivement insensibles aux dérives de notre modèle de développement.

Nous saluons donc cette avancée notoire en termes de diagnostic, de même que l’accent mis sur les inégalités, sur les enquêtes de budget temps, ou sur la nécessité de valoriser les contributions positives des services publics.

Nous critiquons par contre la méthode de travail de la Commission, qui n’a ouvert aucun véritable dialogue avec les autres acteurs de la société civile. La mise en ligne, pour un temps très court, d’un texte complexe exclusivement rédigé en anglais ne peut tenir lieu de débat public.

Nous mettons aussi en question le profil d’une commission composée d’économistes. Comme si définir le progrès sociétal et s’interroger sur sa mesure pouvaient relever des compétences d’une seule spécialité. L’ampleur des défis et la complexité des sujets à traiter imposent la pluridisciplinarité et un nouveau rapport à l’expertise intégrant l’expérience vécue de tous les membres de la société. Il ressort de ces travaux des propositions principalement économistes qui réduisent souvent les principaux enjeux planétaires à des consommations intermédiaires, des investissements, du capital brut ou net… et dont plusieurs aspects nous alarment. Sont ainsi absentes du chapitre sur le développement durable : la qualité de vie et la qualité des sociétés, la prise en compte des questions démocratiques, la diversité sociale et culturelle, la lutte contre les inégalités.

Le rapport survalorise l’Épargne Nette Ajoutée (ENA) issue des travaux de la Banque Mondiale. Or, cet indicateur est à bannir des futurs repères-clefs. Il est exclusivement monétaire, incompréhensible pour les non-spécialistes, inadapté à la décision politique, inacceptable dans sa façon de rendre interchangeables trois formes de capital : “économique” (issu de la production), “humain” (abordé via les seules dépenses d’éducation), “naturel” (limitant les dommages écologiques aux seuls aspects climatiques).

Plus globalement, le rapport ne présente aucune perspective permettant à la société de se mettre d’accord sur la notion de progrès. Il ne suggère aucune piste pour débattre démocratiquement d’un nouveau projet de société visant le bien-être pour tous, ensemble, dans un environnement préservé et partagé, et pour inventer collectivement les instruments de son pilotage.

À ce stade, nous estimons que ce rapport est certes l’une des contributions à mettre au débat, mais qu’il ne peut constituer la nouvelle référence pour sortir de la dictature du PIB. Il est urgent que la société se mobilise pour « définir le monde que nous voulons » (A. Sen), puis pour construire les nouveaux indicateurs dont nous avons besoin.

Il est urgent que les citoyens soient invités, via les instances consultatives existantes mais aussi de façon plus large, du local à l’international, à délibérer sur ces questions d’intérêt collectif, ainsi que le recommande le récent rapport du CESE (Conseil économique, social et environnemental).

Note résumée du Collectif FAIR , 22.06.2009.

La version complète est en ligne sur la page www.idies.org/index.php ?category/FAIR.

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À propos de la commission Stiglitz

Le CESE montre la voie

par J. GADREY
31 juillet 2009

La démocratie nous réserve parfois de bonnes surprises. Y compris dans le cadre des institutions de la République. Le Conseil Économique et Social (CESE, car on a ajouté “environnemental” en 2008) a rendu public, fin mai, un “avis” sur les indicateurs de développement durable. Cela vaut vraiment le détour.

D’abord, c’est un texte très accessible, non réservé à des spécialistes, élaboré sur la base de larges consultations avec des personnes de tous horizons. Il a fait l’objet de débats intenses au sein du CESE. Et il a été adopté par 195 “pour” sur… 195 votants.

En annexe, les analyses des 17 “groupes” du CESE ne manquent pas d’intérêt non plus. Elles témoignent d’une réelle convergence (non sans nuances) qui, sur ces questions, aurait été impensable il y a seulement un ou deux ans.

On se dit alors : quatre mois de travail seulement pour une assemblée qui, au départ, n’a pas de compétences spécialisées sur le sujet, fort peu d’économistes et de statisticiens dans le circuit, aucun prix Nobel, un unanimisme suspect, tout cela doit ressembler à du consensus mou sur un rapport d’une insigne faiblesse théorique et méthodologique et probablement cacophonique !

Et si tous ces désavantages apparents devenaient autant d’atouts lorsque fonctionne une “démocratie apprenante” animée par des gens ouverts et représentant plutôt bien de larges parties prenantes (mais pas toutes, c’est une limite) de la société ?

Que conclut le CESE, après avoir rappelé les insuffisances des indicateurs qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé (le PIB et sa croissance) et évalué les alternatives existantes ?

— D’une part, et c’est le message principal, qu’il faut avant tout « associer étroitement les citoyens au choix des indicateurs et à l’évaluation de leurs évolutions ».

À cet égard, le CESE et le Conseil National de l’Information Statistique (une autre instance pluraliste de la démocratie statistique) pourraient travailler de concert et s’ouvrir encore plus aux citoyens. Mais il faudrait des dispositifs semblables et innovants dans les régions et les territoires, ainsi qu’à l’échelle internationale. Le CESE voit positivement, par exemple, des “conférences de citoyens” sur ces questions, notamment à l’échelle des territoires. C’est en route : la région des Ch’tis va en organiser une à l’automne.

Devinez quel est le seul groupe du CESE qui a émis des réserves sur l’intervention citoyenne dans la construction des indicateurs ? Gagné ! C’est celui des “entreprises privées”. Et le seul à avoir écrit que de nouveaux indicateurs ne sauraient être utilisés pour imposer des normes aux entreprises ? Encore gagné !

Comme quoi nous sommes bien au cœur d’un enjeu de société qui ne fait pas disparaître les intérêts de classe.

Ensuite, plutôt que de chercher à “casser” l’INSEE et à contrôler politiquement la statistique publique, il faudrait leur confier, dit le CESE, des missions élargies pour disposer plus fréquemment de meilleures données sociales et environnementales. On dispose d’enquêtes mensuelles de conjoncture, de données mensuelles et trimestrielles sur la production et la consommation, mais pour nombre de données sociales (pauvreté, inégalités, revenus et patrimoines…) ou environnementales cruciales, il faut attendre autour de deux ans !

Les indicateurs auxquels une société accorde des ressources prioritaires et un caractère d’urgence indiquent déjà clairement la hiérarchie des valeurs de ses catégories dirigeantes.

Enfin, s’agissant du “développement durable”, le CESE retient une notion qui associe bien les enjeux économiques et sociaux et les enjeux environnementaux. Un beau contraste avec les orientations de la “commission Stiglitz”, dans ce domaine comme dans presque tous les précédents.

Il n’est pas question d’idéaliser. Faire fonctionner partout la démocratie sur de tels enjeux ne peut se limiter à un exercice de ce type, et le CESE l’admet. On peut, certes, trouver à redire sur telle ou telle formulation, ne pas être totalement d’accord avec la préférence affichée pour les “tableaux de bord” (une douzaine de variables-clés) là où deux ou trois indicateurs synthétiques pourraient, en complément, concurrencer plus efficacement la domination excessive du PIB. On pourra aussi regretter que l’empreinte écologique ne soit pas plus recommandée (bien qu’elle soit convenablement traitée), car elle a un formidable pouvoir évocateur. Peu importe, car, sur ces questions, cet excellent avis ne ferme aucune porte et encourage l’intervention citoyenne. Rien n’est plus important.

Mon jugement sur ce document est donc à cent lieues du texte très rude que mon ami Jean-Marie Harribey a posté sur son blog le 7 juin à propos de ce même rapport du CESE. Cela prouve qu’on peut être en accord sur 90 % des propositions relatives à la richesse et à ses indicateurs et en désaccord sérieux sur l’évaluation de la portée de telle ou telle contribution. Là où Jean-Marie voit d’abord des risques théoriques majeurs ou des confusions gravissimes, je vois d’abord une avancée importante et un vrai point d’appui. Qui a raison, qui a tort ? La réponse ne se trouvera pas, là non plus, dans le seul débat entre experts…, mais dans l’irruption d’autres parties prenantes…

On ne pourra avancer vite sur ces questions essentielles qu’en nouant de vastes alliances avec tous ceux et celles qui, en partant de conceptions, de valeurs ou de théories diverses, intellectuels de profession ou pas, syndicalistes, militants associatifs, acteurs des territoires, journalistes, statisticiens, élus et d’autres, s’accordent sur un point et un seul, le suivant : les vraies richesses à considérer dans la “bifurcation vers un autre monde” sont des richesses humaines, sociales et écologiques, de sorte que les richesses économiques marchandes et monétaires ne peuvent être que des moyens au service de finalités non économiques. Agir ensemble pour d’autres repères et indicateurs suppose l’accord sur ce dernier point, pas forcément sur une théorie économique de la valeur, de la valeur d’usage et de la richesse. Heureusement d’ailleurs, car la probabilité d’aboutir serait proche de zéro s’il fallait en faire une condition.

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Lectures

Nous avons annoncé en mars (GR 1096) la parution aux éditions La découverte de l’œuvre collective dirigée par Christophe Fourel, dans laquelle Marie-Louise Duboin montre les convergences entre l’après-capitalisme d’André Gorz et l’économie distributive de Jacques Duboin.

Comme le montre l’article ci-dessous, repris du n°737 de la revue Les Inrockuptibles, cet ouvrage se situe bien dans la réflexion nécessaire de notre temps :

André GORZ, un penseur pour le XXIe siècle

par J. DURAND
31 juillet 2009

La crise du capitalisme, telle qu’elle s’exprime aujourd’hui, génère un paradoxe ultime : l’impossibilité pour la gauche intellectuelle et politique, sinon de la penser, du moins de la panser. L’horizon idéologique de la gauche se heurte à des murs bâtis par la droite mais surtout par elle-même, comme si elle s’empêchait de renouveler son propre corpus de pensée pour mieux défendre ses valeurs génétiques. Écartelée entre son versant radical, lui-même divisé entre une tradition néo-marxiste et un courant néo-situationniste, et son versant réformiste, lui-même sinueux, la gauche peine à se réinventer aussi bien sur le marché des idées que sur le marché électoral. Indice d’une époque à sec sur la “relance” d’idées neuves, cette atonie intellectuelle pousse à relire les “anciens »” penseurs de gauche, dont les réflexions peuvent servir de cadre magique pour une reconstruction idéologique. L’actualité éditoriale apporte la preuve de ce regain d’intérêt pour le travail d’auteurs reconnus comme ”visionnaires“ d’un monde dont les évolutions valident a posteriori les intuitions.

L’œuvre de Michel Foucault, dernière « grande » figure des penseurs de gauche (avec Pierre Bourdieu, lui aussi disparu), est lue et relue, comme le prouve la parution récente des séminaires. Un nouvel essai d’un collectif de philosophes post-foucaldiens, Maurice Florence (Archives de [‘infamie), réinterroge le motif de l’infamie contemporaine autour de questions toujours d’actualité : comment s’opèrent les exclusions ? comment le pouvoir tente de rendre invisibles les parias de la société ? comment résister à cette tentative d’effacement ?

Les écrits du prolifique philosophe Cornelius Castoriadis (1922-1997), animateur du groupe et de la revue Socialisme ou barbarie de 1949 à 1965, auteur de livres importants, comme les deux volumes des Carrefours du labyrinthe (1978-1999), font eux aussi l’objet d’une relecture attentive par tous ceux qui pensent les questions de la démocratie, de l’autonomie, de la rationalité limitée de la société capitaliste ... Le volume 6 de ces Carrefours, Figures du pensable, mais aussi ses textes inédits écrits en 1945 et 1967, Histoire et création, rappellent combien sa pensée repose sur la croyance, très actuelle, que l’histoire sociale et politique prend forme à partir, non d’un déterminisme causal, mais de l’énergie des collectivités humaines créant les institutions qui donnent sens à ce qu’elles font. Par-delà sa seule critique de l’hégélianisme et du marxisme, l’œuvre de Castoriadis reste une invitation à l’action et à l’inventivité pour les acteurs sociaux, améliorant un espace démocratique par essence inachevé.

Contemporain de Castoriadis. Edgar Morin a pensé le monde à partir, entre autres, d’une “méthode” de la pensée complexe. les écrits de Morin ont longtemps souffert « un manque de reconnaissance du monde universitaire (cf. les violentes attaques de Bourdieu. Pourtant, par-delà les débats sur la nature « scientifique » de ses thèses contestées, Morin s’intéressa avant beaucoup d’autres à la culture de masse, aux adolescents, à l’écologie, à la Terre-patrie, à la « politique de civilisation », autant de sujets au cœur des débats actuels. Au statut de “penseur pour le XXIe » siècle », André Gorz (1923-2007), peu connu du grand public, aurait encore plus le droit de concourir. Comme le démontrent deux ouvrages récents, l’œuvre, longtemps restée discrète, de ce penseur de la critique sociale et inventeur de l’écologie politique, déploie avec acuité un impressionnant catalogue des grandes questions contemporaines. Comment définir la notion de progrès ? Comment conclure un contrat sur le futur sans sacrifier les générations actuelles ? Quels sont les moyens pour prévenir la formation des inégalités sociales ? Quelle place laisser aux activités non marchandes dans une économie de marché ?

Gorz a pensé dès les années 70 tous les problèmes qui se posent au monde actuel. Avec, au cœur de sa réflexion, une question clé : comment sortir du capitalisme ? Sachant qu’on en sortira, selon lui, soit sous forme civilisée soit sous forme barbare. Gorz a théorisé avec justesse la crise systémique du capitalisme, que les crises climatique, financière ou alimentaire du moment illustrent à l’envi « La vision de Gorz sur l’incapacité du capitalisme à assurer sa propre soutenabilité paraissait totalement marginale jusqu’à la crise des subprimes. Depuis cette vision est de plus en plus reprise », confirme Patrick Viveret dans l’ouvrage collectif rendant hommage au travail du philosophe. Autant sur la question de l’écologie émancipatrice que sur la question de la réduction du temps de travail, l’œuvre de Gorz invite à lutter contre la “dualisation de la société”.

Produire de la cohésion sociale plutôt que de la dissociation : le souci de tous ces intellectuels des années 70-80 a aujourd’hui valeur de défi pour toute la gauche dans son projet de reformulation d’une vision du monde évaporée dans les fluctuations de ses propres incertitudes.

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Lectures

Le grand trucage

Comment le gouvernement manipule les statistiques
par R. BIGOT
31 juillet 2009

Sous ce titre, un ouvrage pertinent est paru en mai 2009, aux éditions La Découverte, il est vendu 13 euros. Écrit sous le pseudonyme de Lorraine Data par un collectif de fonctionnaires issus de la statistique et de la recherche publiques, le texte n’en dira pas plus sur l’identité de ses auteurs, tenus pour la plupart à l’obligation de réserve. Sage précaution, car ils ne ménagent pas nos gouvernants dans la dénonciation argumentée et accablante des tours de passe-passe par lesquels ceux-ci font dire aux chiffres à peu près n’importe quoi.

Voici, in extenso, le texte de la 4ème de couverture :

« Maîtriser l’information statistique a toujours constitué un enjeu des pouvoirs en place. Mais, depuis quelques années, la manipulation des chiffres s’est amplifiée. L’objectif du président de la République est désormais de contrôler au plus près l’information économique et sociale afin de justifier sa politique.

Pour le collectif d’auteurs à l’origine de cet ouvrage, la coupe est pleine : travaillant au cœur des organismes chargés de produire les données statistiques servant notamment à évaluer les effetsde l’action gouvernementale dans divers domaines (pouvoir d’achat, emploi, chômage, heures supplémentaires, lutte contre la pauvreté, école, immigration, délinquance…), ils n’admettent pas ces manipulations de chiffres. Multipliant les exemples précis, ils mettent au jour les procédés utilisées par le gouvernement : publications sur des thèmes “sensibles” annulées ou reportées, sélection de chiffres censés flatter l’action présidentielle, modification des indicateurs rendant compte de l’action gouvernementale, dénigrement de la qualité des données de ses propres services lorsqu’elles ne lui sont pas favorables, voire démantèlement plus ou moins discret des organismes chargés de la statistique publique.

La volonté collective des auteurs est de donner à tous les citoyens les clés leur permettant une lecture critique des informations concernant la nature et les résultats de la politique gouvernementale, afin de restaurer les conditions d’un réel débat démocratique.

Il n’est pas toujours simple de résumer un texte de fiction ; la tâche devient ardue s’il s’agit de présenter un ouvrage documentaire ; mais le compte rendu d’un livre traitant essentiellement de données chiffrées est une acrobatie. Qu’il nous soit permis de limiter la présentation de ce salutaire bouquin en la réduisant à sa table des matières :

Introduction : un sens du service public… qui se perd.

1. Pouvoir d’achat : le grand camouflage.
2. Les chiffres de l’emploi et du chômage : petits arrangements entre amis.
3. Réduire la pauvreté… en changeant d’indicateur.
4. Éducation : silence dans les rangs ?
5. Immigration : controverses… dans un désert statistique.
6. Fabriquer les « bons chiffres de la délinquance » ?
Conclusion. L’aventure continue… »

Une présentation nettement plus habile et convaincante est parue dans le Canard Enchaîné du 13 mai 2009, sous la signature de Alain Guédé et le titre percutant de : Visite dans les arrière-cuisines des statistiques gouvernementales.

J’en souhaite à tous bonne lecture !

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