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AED La Grande Relève Articles > N° 1088 - juin 2008

 

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N° 1088 - juin 2008

La "récession" de la démocratie   (Afficher article seul)

Jean-Pierre mon et Marie-Louise Duboin montrent, à propos de la montée spéculative du prix du pétrole, d’une récente opération “LBO”, d’un rapport sur les niches fiscales et de l’échec de la FAO à stopper la pénurie alimentaire due à la spéculation, que la “récession de la démocratie“ résulte bien de la démission des gouvernements face au pouvoir financier.

L’imagination au pouvoir ?   (Afficher article seul)

Paul Vincent dénonce la “communication grossièrement trompeuse de La Poste “modernisée”.

Dialoguons !    (Afficher article seul)

Geneviève Ancel annonce les thèmes des prochains Dialogues en Humanité

Un trait d’union entre Israëliens et Palestiniens   (Afficher article seul)

Françoise Nowak nous communique son interview de Stéphane Hessel au cours des Dialogues en Humanité de l’an dernier.

Tout un échafaudage   (Afficher article seul)

Pour Christian Aubin, l’idéologie dominante ne s’impose pas par hasard, elle résulte visiblement d’une volonté concertée qui consiste d’abord à préparer les esprits, puis à déconstruire pour pouvoir imposer une autre construction.

Cet avenir... qu’on nous mijote   (Afficher article seul)

Gérard-Henri Brissé est découragé par les mesures prises par le gouvernement et par l’attitude des politiciens.

I. Utopia et la GR : des utopies communes ?    (Afficher article seul)

Guy Evrard commence l’analyse du projet de société d’Utopia, mouvement politique transversal entre socialistes, altermondialistes et écologistes. (à suivre)

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Au fil des jours

La "récession" de la démocratie

par M.-L. DUBOIN, J.-P. MON
30 juin 2008

Une interview révélatrice

M. Abdallah El-Badri, Secrétaire général de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) a déclaré le mercredi 21 mai, dans une interview, que le marché pétrolier était devenu « complètement fou ».

Une telle déclaration d’une haute personnalité du monde pétrolier n’a pourtant rien d’étonnant. En effet, selon le responsable de la recherche matières premières à la Société Générale, Frédéric Lasserre, « il se traiterait sur les marchés papier [1] 30 à 35 fois le volume physique du pétrole ». Pour M. Schnider (de l’Union des Banques Suisses) « le marché pétrolier est déconnecté des données fondamentales d’offre et de demande ».

M. Sadek Boussena, ancien président de l’OPEP, donnait récemment [2] son point de vue sur la “crise” du pétrole dont il n’y a pas actuellement pénurie mais dont les pays producteurs ne sont pas maîtres des prix : « Le pétrole est devenu un actif financier dans lequel on investit quand on est à la recherche de profits rapides et élevés et est une valeur refuge face à la crise ». Et, comme dans tous les domaines en Bourse, les opérateurs sur le marché du pétrole ont un comportement moutonnier : ils « surréagissent aux informations et aux événements qui touchent l’offre (stocks, risques de tensions géopolitiques, grèves, accidents). Tous les prétextes sont bons. En même temps, il y a une cause profonde : les pays producteurs ne disposent plus de marges de manœuvre sous la forme de capacités excédentaires, comme c’était le cas dans les années 1990 ».

Avec l’emballement des prix, les pays producteurs sont tentés de ralentir l’exploitation de leurs gisements de petrole pour qu’il se valorise encore plus. Mais comme l’accès aux réserves devient de plus en plus difficile, la demande en nouveaux investissements devient de plus en plus importante.

Le peu d’empressement que mettent les pays producteurs à effectuer ces investissements fait déjà l’objet de critiques de la part des grands pays consommateurs qui pourraient bientôt « passer de la recommandation à la pression ». Au journaliste qui lui demande si « la chute du dollar qui alimente l’inflation dans le Golfe pourrait remettre en cause le rôle du billet vert », Boussena répond : « Le dollar n’a pas encore de réel concurrent. Derrière lui il y a l’économie américaine – ainsi que son armée si nécessaire – pour garantir, aux yeux de certains investisseurs, sa pérennité et donc sa fonction de valeur-refuge. Aucune autre monnaie n’a, pour l’heure, acquis un tel statut. Mais les pays du Golfe ne peuvent pas rester les bras croisés devant leur inflation : ils ont des équilibres socio-économiques à préserver. La décision du Koweit, en 2007, d’indexer sa monnaie sur un panier de devises plutôt que sur le seul dollar pourrait faire tâche d’huile. En même temps, c’est un pas difficile à franchir vis à vis de Washington ; et cela peut conduire par ailleurs à dévaluer les actifs en dollars détenus dans ces pays ».

Tout cela nous ramène … au numéro de mai 2003 de la Grande Relève (GR1032) dans lequel M.-L. Duboin expliquait déjà que le déclenchement de la guerre en Irak avait vraisemblablement pour but d’assurer la pérennité du dollar dans le commerce international. Depuis, la situation n’a fait que s’aggraver et il ne faut pas exclure, comme le sous-entend S. Boussena, une nouvelle intervention militaire américaine dans le Golfe.

Le libéralisme fait régresser la liberté

Si la récession économique mondiale, et en particulier aux États-Unis, fait l’objet de nombreux débats et commentaires, on ne parle par contre pas de la “récession” de la démocratie dans le monde. L’expression “récession démocratique” a été inventée par Larry Diamond, économiste politique à l’Université de Stanford, dans son livre L’esprit de la démocratie. Les chiffres racontent l’histoire. À la fin de l’année dernière, l’institution Freedom House, qui étudie la marche de la démocratie et le résultat des élections dans le monde, a découvert que l’année 2007 avait été de loin l’année la pire pour la liberté dans le monde depuis la fin de la guerre froide. Il y a presque quatre fois plus d’États dans lesquels la liberté a reculé qu’il y en a où elle a progressé.

Comment cela s’explique-t-il ?

Ce renversement est dû, pour une grande part, au “pétroautoritarisme”. Thomas Friedman, journaliste au New York Times, affirme depuis longtemps que le prix du pétrole et les progrès de la démocratie sont inversement proportionnels [3]. C’est ce qu’il appelle « le premier principe de la pétro-politique ».

Plus le prix du pétrole augmente et plus la démocratie régresse. « Il y a dans le monde 23 pays dont le pétrole et le gaz constituent au moins 60 % des exportations et pas un seul n’est une véritable démocratie », constate Larry Diamond.

Pour que l’état de la planète n’empire pas, les États-Unis devraient cesser de soutenir les pétro-dictatures et commencer à développer les énergies de substitution au pétrole.

Mais bien qu’il joue un rôle important dans l’affaiblissement de la démocratie, le pétrole n’en est pas le seul facteur…

Jean-Pierre MON.

LBO

La finance est sans doute le domaine où l’absence de démocratie est le plus flagrant, et l’actualité offre un exemple d’un de ses fonctionnements les plus significatifs : le mécanisme des LBO [4]. Cet exemple récent [5] est celui du groupe d’édition Éditis (qui comprend, entre autres, Plon, Nathan, Robert Laffon, Univers Poche, Solar, Presses, Belfond… ). Ce groupe avait été acheté en 2004 par la société d’investissements Wendel (dont le Président du conseil de surveillance est Ernest-Antoine Seillière) pour 660 millions d’euros. La méthode d’achat utilisée a été celle dite de Leverage Buy Out (LBO), c’est-à-dire que pour régler cet achat, Wendel avait emprunté l’essentiel de la somme nécessaire. Des institutions de crédit avaient fourni plusieurs centaines de millions, à quoi les directeurs des maisons d’édition du groupe acheté avaient ajouté un peu de leurs économies, quelques dizaines de milliers d’euros chacun.

Quatre ans après, le groupe vient d’être revendu pour plus d’un milliard d’euros (soit un retour sur investissement d’un peu plus de 13 % par an). À qui cette plus-value de 350 millions a-t-elle été versée ? Aux personnels ? Bien sûr : ceux qui ont fourni leur travail ont touché une prime exceptionnelle… mais dérisoire, de 600 euros !

Le reste est allé aux institutions ayant ouvert le crédit, et aux directeurs du groupe qui y avaient “investi“. Ces derniers se sont ainsi partagé la bagatelle de 37 millions. Celui d’entre eux qui avait misé le plus, le PDG du groupe, avait placé 700.000 euros et en a tiré 11,32 millions, dont le versement s’est effectué via la société JAFinances, dont le siège est au Luxembourg… où la fiscalité est plus avantageuse. Son “intéressement” ainsi bien placé, il pourra plus facilement recommencer « cette formidable réussite » dont se vante la société Wendel !

L’Association française des investisseurs en capital s’est bien inquiétée de ces pratiques “fâcheuses” qui permettent aux managers d’entreprises de placer “leurs intéressements” dans des plans d’épargne en actions sans être imposés. Elle a fait, mais sans succés, toute une série de recommandations pour les empêcher…

Niches fiscales

La mission d’information parlementaire qui a mené une enquête sur les dépenses ou “niches fiscales”, vient de montrer qu’il en existe 486, que leur côut a progressé de plus de 7 % cette année (soit 4 fois plus vite que les dépenses budgétaires) et va atteindre 73 milliards en 2008, soit plus du quart des recettes fiscales de l’État. Ce manque de rentrées pour le budget national profite pour l’essentiel (80 %) aux 100.000 plus gros contribuables, ce qui s’oppose au principe-même de progressivité de l’impôt sur le revenu.

Cette mission a découvert en outre [6] que 116 contribuables ayant déclaré des revenus imposables élevés en 2006 ont ainsi réduit leur impôt de près de 93 %, chacun ayant obtenu une réduction d’impôt de plus d’un million d’euros. Que 150 contribuables, aux revenus d’un million d’euros en moyenne, n’ont pas payé d’impôt du tout, ou même ont obtenu une restitution de la part du Trésor Public : parmi les 100 plus riches, certains dont le revenu était proche de 12 millions d’euros ont été remboursés d’environ 200 euros ! Un plafonnement global de ces niches ferait rentrer près d’un milliard dans les caisses de l’État. Si les propositions de cette commission sont aussi bien suivies d’effet que le Grenelle de l’environnement, la démocratie fiscale ne progressera pas.

FAO

Cette dictature de la finance a, évidemment, des conséquences catastrophiques sur l’économie mondiale, dont la plus flagrante et la plus révoltante est la malnutrition. La crise alimentaire qui suscite des émeutes, surtout dans le Tiers monde, résulte d’une pénurie qui n’est pas naturelle. La rareté est artificiellement provoquée par la spéculation sur les prix. La population qui en souffre, et souvent en meurt, était évaluée l’an dernier à plus de 850 millions. Et alors qu’on estime que l’envolée des prix va l’augmenter de 100 millions, on nous affirme encore que la mondialisation libérale a pour effet de réduire les inégalités ! Pareil drame a donc supplanté les autres sujets au programme de la Conférence internationale de la FAO [7], qui vient de se tenir à Rome.

Mais c’est la manifestation de son impuissance qui, encore une fois, a été mise en évidence. Les constats étaient pourtant clairs, une cinquantaine de chefs d’État les ont attestés et le diagnostic de la crise a été posé. L’augmentation des prix alimentaires au cours des 4 premiers mois de 2008 a été de 53 %. La critique de l’attitude de la Banque mondiale et du FMI vis à vis du développement des cultures vivrières a été exprimée. Le Secrétaire général de l’ONU a dénoncé l’attitude des « gouvernements [qui] ont renoncé à prendre des décisions difficiles et ont sous-évalué la nécessité d’investir dans l’agriculture ». Et des propositions ont été faites.

Mais ce Sommet de Rome s’est soldé par un échec. Aucun accord n’a pu être trouvé. Pas de moratoire sur les agrocarburants, pas de normes pour éviter les dérives. Les pays riches continueront à soutenir leurs agriculteurs. Les investissements des multinationales s’étendront dans les pays pauvres, au détriment de leur autosuffisance alimentaire car leurs lobbies sont plus puissants que les gouvernements.

Marie-Louise Duboin.
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[1] ce terme “marchés papier” désigne les contrats à terme sur le marché des produits dérivés (l’explosion de ce marché de la spéculation est décrit pages 92 et 190 dans Mais où va l’argent ? de M-L Duboin.)

[2] Le Monde Économie, 27/05/2008

[3] The New York Times, 17/05/2008.

[4] On peut trouver la description de ce mécanisme et quelques exemples pages 50 à 52 dans Mais où va l’argent ?

[5] Voir « La répartition des fruits de la vente d’Éditis scandalise les salariés », article de Claire Gatinois dans Le Monde du 7/6/2008.

[6] Voir « L’explosion des niches fiscales, une atteinte à l’équité » article de Cl. Guélaud dans Le Monde du 6/6/2008 .

[7] La FAO est l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture.

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En France, le ridicule ne tue plus. Est-ce une bonne nouvelle ?

— Non, car ce n’est le résultat ni d’une victoire contre la délinquance, ni d’une avancée de la médecine, mais de l’atonie du peuple français, qu’on a tellement roulé dans la farine qu’il en a perdu la capacité de réagir.

Il se joue pourtant sous nos yeux une farce colossale, orchestrée par de supposés virtuoses de la communication, lesquels se paient la tête du client sans aucune pudeur (ne surtout pas dire qu’ils se moquent du public, car ils sont très fiers de ne plus être une Administration et de pouvoir se comporter comme n’importe quelle entreprise privée) et s’enfoncent dans le ridicule sans que personne ne les arrête.

Tel est le comportement des stratèges de ce qui est devenu
La Banque Postale.

L’imagination au pouvoir ?

30 juin 2008

C’était un slogan soixante-huitard, que ceux qui abominent le plus Mai 68 se targuent pourtant de vouloir mettre en application. Dans un pays dont le Président donne l’exemple en n’arrêtant pas de célébrer ses réformes, La Banque Postale se montre bon disciple en nous abreuvant de publicité sur ses incessantes innovations, de peur sans doute que certaines passent inaperçues ou que nous n’en mesurions pas bien toute l’importance.

Ses dirigeants ont voulu particulièrement attirer notre attention sur l’intérêt qu’ils portaient aux frais de tenue de compte et sur l’imagination qu’ils déploient pour nous les rendre moins douloureux. Je vous laisse juger à quel point la question était vitale. C’est d’abord en catimini qu’ils avaient fait passer ces frais de 3 euros à 4 euros par an, certes une hausse de plus de 33%, mais qui de raisonnable eût songé à chicaner pour 1 euro ? Néanmoins, était-ce par remords, ils eurent peu après l’idée de faire un geste en faveur de leurs clients et c’est avec fierté qu’ils nous exposèrent dans ce communiqué ubuesque les précieux avantages qu’ils avaient imaginés pour nous : « Dès 2007, vos frais de tenue de compte seront prélevés chaque trimestre.

Ainsi, au lieu de régler chaque année la totalité de ces frais en une seule fois, vous étalerez votre paiement sur 4 échéances. Une bonne façon d’éviter la surprise de frais impromptus. Le premier prélèvement d’un montant de 1 euro sera effectué à partir du 12 avril 2007. »

Pour ma part, je m’empressai de prendre bonne note de ce que mon compte devrait être provisionné d’au moins 1 euro le 12 avril 2007.

Publicité (et propagande) nous prennent pour des … imbéciles.
Un bon publicitaire ne manquerait pas d’ajouter :
« Parce que vous le valez bien ! »

Ce prélèvement passera très rapidement de 1 euro à 1,15 euros, mais La Banque Postale payant ses timbres-poste tout comme les autres banques, égalité de traitement oblige, quand elle doit envoyer un relevé de compte pour un encaissement, même de 1,15 euros, on ne peut encore la suspecter de faire des profits scandaleux. On ne voit d’ailleurs pas l’intérêt que pouvaient présenter pour La Banque Postale de tels enfantillages, si ce n’est de lui donner prétexte à des opérations de “communication”. Elle allait hélas de plus en plus s’y ridiculiser.

Fin 2007, elle prenait la décision étonnante de ramener les prélèvements en 2008 de 1,15 euros à 75 centimes par trimestre, en fait de revenir aux 3 euros par an que l’on payait il n’y avait pas si longtemps, en annulant 1,60 euros par an de précédentes hausses. Faire et défaire, c’est toujours travailler. Pour les clients, il n’y avait pas lieu pour autant de pavoiser, surtout que ce sont eux (et le personnel) qui en définitive paieront un jour pour cette gabegie.

Mais le plus grave, c’est que La Banque Postale avait décidé d’en faire le cheval de bataille de sa “communication” et ce cadeau de 1,60 euros par an lui permettait d’afficher sans rire, en tête d’une page de publicité à sa gloire : « En 2008, les frais de tenue de compte baissent de 35 % ».

Imperméable au ridicule, elle en faisait encore mention dans sa “lettre d’information” de mai 2008 et elle va sans doute nous en bassiner toute l’année, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé une autre idée pour 2009. Mais inutile de craindre le pire, puisque le pire est déjà arrivé.

Si on en revient aux activités traditionnelles et réputées ringardes de ce qu’était La Poste, ses dirigeants inventifs ont su diversifier leur offre et s’adjoindre, en fonction des circonstances, des produits dérivés originaux. C’est ainsi que lorsque La Poste avait émis une série de timbres à l’occasion du Tour de France, le bureau de poste de mon quartier, situé dans une rue très passante, vendait des “maillots jaunes” jusque sur le trottoir. Il propose aujourd’hui un choix de cartes illustrées beaucoup plus important que la librairie d’à côté. Celle-ci, par contre, traite bien plus de colis, comme la station-service voisine, toutes deux appartenant à “Relais Colis”, un réseau de commerces qui servent de dépôts aux Sociétés de Vente par Correspondance comme La Redoute, 3 Suisses, Blanche Porte, qui ont leurs propres services de messagerie.

Le baratin inepte de ses services de propagande ne peut empêcher la consternation du public (je n’aime pas qu’on m’appelle client quand dans la bouche de celui qui l’emploie ce nom est synonyme de pigeon), en voyant démanteler une administration qui fonctionnait de façon satisfaisante et transformer ses bureaux en “souks” à l’occidentale.

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Éditorial

Dialoguons !

par M.-L. DUBOIN
30 juin 2008

C’est à la “société civile” de prendre en main son avenir, trop compromis quand la démission des politiciens, dévoyés par leur ambition personnelle, est manifeste. Mais cette prise en main est tout le contraire de la passivité docile, savamment entretenue tant par les grands médias et la publicité, que par le stress au travail et des conditions de vie de plus en plus difficiles. Elle exige une conscience citoyenne qui demande de gros efforts, d’abord individuels pour s’informer, puis pour se comprendre mutuellement et enfin pour trouver ensemble les mesures nécessaires afin d’éviter, si possible, le pire qui s’annonce. Sans cette saine réaction contre ce qui est présenté comme modernisation ou mondialisation (sous entendu “d’une certaine l’idéologie imposée”), c’est à un épouvantable conflit général qu’il faut s’attendre et qui ne peut mener qu’à un désastre.

L’espoir ne peut donc venir que des rencontres, des associations de solidarité et de toutes ces expériences alternatives qui, heureusement, se multiplient partout et auxquelles nous ouvrons largement nos colonnes, invitant nos lecteurs à y participer le plus possible. Elles témoignent de la vitalité de l’humanité et la garantissent.

Après Le Printemps de toutes les richesses, en avril [1], après les diverses rencontres organisées autour de mon livre et dont j’ai parlé en mai [2], je suis heureuse d’annoncer que Les Dialogues en Humanité, auxquels nous avons participé avec enthousiame l’an dernier, vont à nouveau avoir lieu le mois prochain à Lyon.

Leur organisatrice les présente elle-même ci-dessous :

Nés à l’occasion du Sommet mondial qui s’est tenu à Johannesburg, en 2002, les Dialogues en Humanité de Lyon portent une ambition : nous faire grandir en humanité.

La plupart des grands problèmes que rencontre l’Humanité ne sont dus qu’à elle-même. La question humaine est dès lors l’affaire de tous et le débat occupe aussi bien l’espace populaire de nos quartiers qu’il traverse les frontières de nos pays.

Du vendredi 4 au dimanche 6 juillet 2008, le Grand Lyon organise la 7ème édition des Dialogues en Humanité, au cœur du parc de la Tête d’Or de la Ville de Lyon. Cette édition se structure autour de trois thèmes :

• Comment les utopies d’hier sont devenues les réalités d’aujourd’hui ?

• Renouvelons notre imaginaire et repérons les potentialités créatrices.

• Construisons une politique de l’humanité.

La crise financière et la crise écologique, dans leur démesure, sont capables d’engendrer une gigantesque crise civilisationnelle. Quelles sont les conditions, face à un tel risque, pour que l’Humanité relève ce défi et rende possible un saut qualitatif ? Comment mobiliser nos capacités de régulation, d’anticipation et de coopération ?

À cet effet, ces trois jours proposent d’initier un véritable dialogue entre passeurs d’humanité, personnes issues des quartiers populaires, militants associatifs, scientifiques, artistes, entrepreneurs, acteurs politiques, représentants des principales traditions spirituelles du monde entier, afin d’explorer ensemble les leviers et obstacles sur notre chemin vers plus d’humanité.

Pour faire bouger la question humaine, il ne s’agit plus seulement d’alerter nos concitoyens sur la gravité des enjeux mais aussi de les persuader qu’il existe des solutions pour écarter les dangers qui nous menacent. Sinon, face à la triple crise que nous vivons - écologique, financière et culturelle - le déni et le désespoir guettent.

On ne traitera les problèmes de notre temps que si l’on conjugue avec lucidité le principe d’espérance et le principe de responsabilité. Un peu partout dans le monde, des personnes et des groupes expérimentent déjà d’autres façons de vivre. Ils représentent cette espérance. Pour la faire grandir, il s’agit de tisser un réseau de liens vivants entre ces pionniers, qui se vivent souvent comme minoritaires. Les Dialogues en Humanité sont une occasion de repérer ces acteurs, de leur donner la parole et de les faire coopérer.

Par avance, je vous remercie de l’attention que vous voudrez bien porter à cette invitation. Afin que vous puissiez avoir une idée de la diversité des espaces d’échanges proposés, des ateliers du sensible comme des temps festifs, des parcours de femmes en humanité et du forum des jeunes, et des nombreux invités déjà confirmés à ce jour, je vous invite à visiter notre site internet interactif : http://dialoguesenhumanite.free.fr programmation 2008.

Geneviève Ancel.
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[1] Voir “Convergence d’espoirs” dans GR 1086.

[2] Voir “La majorité silencieuse” dans GR 1087.

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Une belle illustration de ce qu’apportent ces Dialogues en Humanité nous est offerte par l’interview que Françoise Nowak a réalisée au cours de cette rencontre, l’an dernier, auprès d’un de ses prestigieux participants, Stéphane Hessel, et qu’elle a bien voulu nous communiquer :

Un trait d’union entre Israëliens et Palestiniens

par F. NOWAK
30 juin 2008

La programmation d’une rencontre entre jeunes Israéliens et Palestiniens dans le cadre des Dialogues en Humanité de 2007 a convaincu l’ambassadeur Stéphane Hessel de participer à ces journées. Il tenait à y exprimer que « pour parvenir à une résolution du conflit israélo-palestinien il est crucial de relayer l’action des Nations Unies par celles d’Organisations non gouvernementales(ONG) associatives ».

Françoise Nowak : Stéphane Hessel, votre activité d’ambassadeur de France, et votre réactivité aux grands événements du monde font que vous êtes extrêmement sollicité et occupé. Qu’est-ce qui a motivé votre participation à la “mouture” de l’été 2007 de Dialogues en Humanité ?

S. H : En avril 2007, j’ai longuement séjourné en Palestine, à Bil’in. Les paysans qui résident là-bas travaillaient normalement dans des champs qui leur sont devenus inaccessibles, depuis la construction du mur-frontière, érigé par les Israéliens. Tous les huit jours, les villageois de Bil’in forment une marche non violente en direction de cette barrière. Je suis allé les rencontrer, pour discuter et manifester avec eux, en compagnie de deux partenaires français, d’une suédoise qui a reçu, il y quelques années, le prix Nobel de la paix, et d’Israéliens courageux.
Au-delà du bonheur de retrouver de vieux amis, dans le magnifique Parc de la Tête d’Or, où les “Dialogues” ont dorénavant lieu, je suis venu ici, cette année, en écho à ce voyage. J’ai appris qu’un atelier consacré à la gestion des conflits entre Israël et la Palestine figurait au calendrier de ces journées lyonnaises, et cela m’a convaincu de faire un déplacement spécifique, depuis Paris où j’habite, pour y participer. J’y ai notamment retrouvé des membres du Mouvement pour une alternative non violente, déjà présents à Bil’in, et c’était très émouvant.

F. N. : Quel a été le sens de votre intervention, durant cet atelier ?

S. H : J’ai essayé de faire un historique du problème : de rappeler ce qui s’est passé en 1948, en 1967, et d’expliquer où l’on en est aujourd’hui. D’un côté, pour les Israéliens, garder un état juif deviendrait impossible si les Palestiniens voulaient revenir sur leurs terres d’autrefois. De l’autre, les Palestiniens ne peuvent renoncer à Jérusalem, car c’est la deuxième ville sainte de l’Islam. Il faut donc changer les mentalités des uns et des autres, pour rétablir un dialogue et une confiance réciproque…d’où l’intérêt de faire se rencontrer des jeunes Palestiniens et des jeunes Israéliens. Connaître des gens des deux pays qui s’inscrivent dans ce processus de pacification, ainsi que ceux qui organisent leur rencontre, est très intéressant. Durant cet échange, j’ai en particulier beaucoup apprécié les interventions de Monsieur Edgar Laloum, ainsi que les propos éclairants d’une psychanalyste, elle aussi très investie dans ce travail.
Après cet atelier, j’ai repris la parole durant une « agora », c’est-à-dire dans un débat plus élargi. J’y ai dit combien il est crucial, pour parvenir à une résolution du conflit israélo-Palestinien, de relayer l’action des Nations Unies par celles d’ONG associatives, qui constituent un important réseau international.

F. N. : Aviez vous participé, par le passé, à d’autres Dialogues en Humanité ?

S. H : Oui, pour leur première saison, en 2002, époque où cet événement était programmé au château de la Tourette, un bâtiment construit par Le Corbusier. Cette année-là, nous avions planché sur la définition même du mot « humanité ». Cela avait été l’occasion de réaliser, à partir d’expériences concrètes, combien chacun de nous doit surmonter son trop-plein… d’inhumanité au profit d’une humanité revendiquée, combien il est nécessaire de conquérir (et le mot n’est pas trop fort !) sa propre humanité. Dès cette première fois, ce qui était à l’ordre du jour, c’était d’effectuer une nouvelle prise de conscience pour échapper aux idéologies, de mettre à plat nos valeurs morales, et d’interroger le monde à partir de ces valeurs.
Pour moi, il y a un lien très puissant entre la démarche de faire émerger une déclaration universelle des droits de l’homme, menée par les Nations Unies, dans les années 1940, celle de programmer des Dialogues en Humanité, sous tendus par la pensée de Patrick Viveret, et le travail réalisé de longue date avec lui, au Centre international Pierre Mendès-France : dans cette structure, des spécialistes mettent en commun leurs approches très diverses -philosophique, scientifique ou politique- en vue d’œuvrer à la construction d’une société plus juste et plus humaine.

F. N. : Au final, qu’avez-vous retiré des Dialogues en Humanité de cette année ?

S. H : Une grande satisfaction, déjà parce que j’aime m’informer sur tout. Par ailleurs, je n’ai pas l’intention d’être encore longtemps très actif. Savoir que ces gens existent, qu’ils prennent en quelque sorte « le relais », est très important pour moi. Enfin, j’ai aussi trouvé du bonheur à être de ces journées : quant on apporte de l’espérance à un groupe, on en retire soi-même autant de bienfait que le groupe concerné.

Propos recueillis le 7 juillet 2007 .

Stéphane Hessel : ambassadeur d’humanité

De l’époque de la résistance à ce jour, le diplomate Stéphane Hessel n’a jamais dévié de sa ligne directrice : œuvrer à la mise en place d’une culture de la non violence, au service de l’humanité toute entière.

Stéphane Hessel est un « ambassadeur d’humanité » infatigable. Né à Berlin, en 1917, cet ambassadeur de France ne cesse encore aujourd’hui, à 90 ans, de défendre la paix et la non violence. Résistant de la seconde guerre mondiale, il rejoint le général de Gaulle en 1941. En 1944, il est envoyé en mission en France. Il y est arrêté par la Gestapo puis déporté à Dora, d’où il parvient à s’échapper et à rejoindre l’armée américaine. En 1948, il participe à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme, démarche menée à l’initiative de l’ONU, et c’est pour lui le point de départ de toute une liste de missions dans le domaine des droits de l’homme ainsi qu’en matière de coopération entre les peuples.

Actuellement, Stéphane Hessel est membre du comité de parrainage de la Coordination française pour la décennie de la culture de la non violence : une association dont l’ambition est de favoriser le passage d’une culture de la violence à une culture de la non-violence, pour le bien des enfants et des adolescents du monde entier.

De façon concrète
Stéphane Hessel soutient, depuis sa création en 2001, le fonds associatif Non-violence XXI, mis en place par les 11 principales organisations non-violentes françaises. Il compte également parmi les membres fondateurs du Collegium international éthique, politique et scientifique, dont l’objectif est de trouver des réponses intelligentes et appropriées aux attentes des peuples, face aux nouveaux défis de notre temps.

Au delà des mots, Stéphane Hessel s’engage de façon concrète. En 2003, il a signé, avec d’autres anciens résistants, la pétition « Pour un traité de l’Europe sociale » et en août 2006, un appel contre les frappes israéliennes au Liban, paru dans Libération et dans L’Humanité, à l’appel de l’Union juive de France pour la paix.

En 2007, il est allé soutenir sur place les manifestations pacifiques des habitants du village palestinien de Bil’in, privés de leurs champs par le mur-frontière édifié par les Israéliens.

F. N.

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L’idéologie dominante ne s’impose pas par hasard, elle résulte visiblement d’une volonté concertée qui consiste d’abord à préparer les esprits, puis à déconstruire pour pouvoir imposer une autre construction. En effet, quand les esprits sont bien conditionnés et que tout est dégradé, la “modernisation” peut se faire à très grande vitesse :

Tout un échafaudage

par C. AUBIN
30 juin 2008

D’abord préparer les esprits

Jamie Morgan est “observateur du langage économique”. En étudiant la façon dont ont été notées 400 copies d’examen portant sur l’économie du commerce international, il y a relevé certaines expressions particulièrement bien appréciées des correcteurs. Il les cite dans un ouvrage paru en Angleterre et traduit en français par Paul Gignac sous le titre Le monde à l’envers de l’économie néo-libérale. Par exemple, les réponses “correctes“ comprenaient des déclarations du type « les syndicats faussent le jeu du marché » ou bien : « l’utilisation par les nations les plus pauvres d’arguments protectionnistes contre l’emploi des enfants dans l’industrie sape l’efficacité de la concurrence mondiale ».

Les futurs acteurs du commerce international ayant ainsi appris que « les droits des travailleurs sont nuisibles » et que « le moindre coût est meilleur, quel que soit celui qui en pâtit », ils n’ont plus qu’à se jeter dans la bagarre. Et que le meilleur gagne !

Utiliser tous les moyens, dont la “Providence”

Aux États-Unis, l’ouragan dévastateur Katrina est passé sur la Nouvelle-Orléans, avec ses terribles conséquences. C’est une tragédie. Mais c’est aussi une opportunité inespérée pour réformer radicalement le système éducatif. Noami Klein introduit son ouvrage [1] sur « la montée d’un capitalisme du désastre » en montrant comment cette catastrophe naturelle a immédiatement attiré une ruée d’hommes d’affaires fortunés sur les ruines de la ville meurtrie, en partie désertée.

Alors que les digues de la ville ne sont pas encore réparées et que l’électricité fonctionne toujours mal, la réforme scolaire est entreprise au pas de charge. Profitant de la situation, usant des quelques dizaines de millions de dollars mis à leur disposition par l’administration Bush, un plan de remplacement des écoles publiques détruites, par des écoles privées, est en place. Les 4.700 enseignants qui étaient représentés par un syndicat puissant, obstacle évident à la réforme, sont tous licenciés, et seulement quelques jeunes sont réembauchés à des salaires inférieurs. Et c’est une grande victoire comme l’exprime l’American Enterprise Institute : « Katrina a accompli en une journée… ce que les partisans de la réforme scolaire en Louisiane n’avaient pas pu réaliser depuis des années ».

Les 123 écoles publiques et 7 écoles privées d’avant Katrina sont ainsi devenues, deux ans après, 4 écoles publiques et 31 écoles privées à but le plus souvent lucratif. C’est donc un sérieux retour en arrière par rapport au “mouvement des droits civils” qui avait permis de réduire pour les Afro-Américains, les discriminations dans l’éducation.

Mais l’école n’est pas le seul service public à avoir été ainsi balayé, d’abord par l’ouragan, ensuite par la tempête libérale. Le logement social aussi en a fait les frais. Richard Baker, influent représentant républicain au Congrès, déclarait fièrement, en invoquant comme il se doit le Seigneur : « Nous avons enfin nettoyé le logement public à la Nouvelle-Orléans. Nous ne pouvions pas le faire nous-mêmes. Mais Dieu l’a fait. »

Parmi les derniers messages de Milton Friedman, économiste ultra-libéral des plus influents de l’école de Chicago durant les trois dernières décennies du 20ème siècle, retenons celui-ci : « Rien ne vaut une bonne crise ou un désastre national pour vendre des biens publics à des intérêts privés, pendant que les citoyens sont sous le choc et que leurs collectifs sont impuissants ».

Et passer enfin à la vitesse supérieure

En France, l’entreprise de démolition-reconfiguration néolibérale est passée à la vitesse supérieure après l’élection de Nicolas Sarkozy. Fasciné, comme nombre d’économistes, par un modèle américain à la Friedman, et aidé par les défaillances et renoncements de la plupart des structures politiques et syndicales réputées d’opposition, il n’attend pas l’aide d’un ouragan dévastateur pour agir :

Comme l’indique l’économiste Jean Gadrey [2], pour déréguler certains services publics comme, par exemple, l’enseignement universitaire, on organise d’abord son asphyxie financière. Cette forme de démolition efficace va de pair avec les réductions d’impôts qui permettent de dire ensuite que « les caisses sont vides ». On sait de quoi on parle quand on les a vidées soi-même pour les transférer dans les caisses des plus fortunés, en privant délibérément l’État de ressources.

Les services publics, ainsi mis à la diète forcée, vont de plus en plus mal. Le public les critique pour leurs défaillances. Leurs responsables, les Présidents d’université par exemple, se mettent à la recherche de solutions alternatives. Ils commencent eux-mêmes, faute de mieux, à faire payer les usagers, et de plus en plus cher. Ils rendent payants des services jusqu’alors gratuits et ils se tournent vers des financements privés, prétendant parfois, quand ils se piquent au jeu, que tout cela est finalement une bonne chose…

Mais en France, cela ne peut pas aller directement jusqu’à la privatisation des universités, vu l’invraisemblable conservatisme de ce peuple qui croit encore à une valeur aussi “archaïque” que l’égalité… Alors, à défaut, on vise, comme première étape, une “autonomie”, d’abord financière, puis plus large. C’est l’élément-clé de l’introduction d’une logique de plus en plus concurrentielle entre les établissements. Les financements privés par des entreprises et des fondations viendront ensuite renforcer cette logique. Il y a fort à parier qu’ils bénéficieront essentiellement aux établissements qui sont déjà les plus cotés et les plus riches : aujourd’hui, aux États-Unis, les dons versés à une poignée d’universités d’élite dépassent le total perçu par 80 % des 800 collèges et universités du pays. La conséquence ne s’en est pourtant pas fait attendre [3] : la situation de ces infrastructures essentielles est maintenant jugée très inquiétante et elle fait l’objet d’un constat sévère. Bill Gates lui-même déplore l’état désolant de l’éducation publique et ses conséquences néfastes sur le nombre et le niveau des scientifiques et des techniciens américains…

Quel beau modèle !

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[1] Naomi Klein, La stratégie du choc, éd. Actes sud, mai 2008.

[2] Jean Gadrey : Alternatives-économiques, décembre 2007.

[3] Sylvain Cype : Le Monde, 30 avril 2008.

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Cet avenir... qu’on nous mijote

par G.-H. BRISSÉ
30 juin 2008

D’habiles “forts en gueule” nous encensent de propos ronflants et de promesses intenables. Sous le prétexte d’un torrent de réformes superficielles, ils endorment l’opinion publique, ne vont jamais au fond des choses et dissimulent mal une incohérence et une impuissance, pourtant fort inquiétantes !

Les grands épisodes de la Résistance sont évoqués, la jeunesse est exhortées à la repentance sur la colonisation, sur l’esclavage, ce qui surcharge des programmes scolaires déjà saturés. Si on remonte au-delà de la Nuit du 4 août, pourquoi pas à la Saint Barthélemy, à l’Édit de Nantes qui contraignirent à l’exil tant de protestants, voire à la « Sainte » Inquisition qui fit tant d’innocentes victimes ? Et dans le même temps on supprime plus de 11.000 postes au sein de l’Éducation Nationale et on reste sourd aux justes appréhensions des jeunes… !

Pour appeler nos compatriotes à faire encore plus de sacrifices et à travailler davantage on évoque avec volupté l’infime pourcentage de croissance qui va doper les profits des plus riches et diminuer encore le niveau de vie du plus grand nombre. « Il faut produire plus pour consommer plus ! » martèle-t-on en haut lieu !

Paris Match titrait récemment « Alerte au harcèlement textuel ! » et nous avertir que « les informations qui nous parviennent en continu sur nos petits écrans peuvent nuire à notre rendement, quand ce n’est pas la dépression qui guette ». « Éteindre son portable est aussi source de productivité » y lisait-on, à quoi j’ajouterais : si les blogs et autres informations ne sont pas agrémentés de virus, de courriels à l’eau de rose, de spams et autres spots publicitaires.

Ce salmigondis serait pourtant trop unilatéral, selon un suprême magistrat. Il lui reproche de ne pas diffuser suffisamment ses propositions (qui sont pourtant bien présentes dans les médias). Alors, à en croire une proposition ministérielle, les communiqués des formations politiques et des centrales syndicales devraient être diffusés désormais, in extenso, par une seule grande agence de presse.

Une telle initiative ministérielle devrait tourner court : une authentique démocratie suppose la libre diffusion de l’information. Par contre, les obscénités publiées par certains médias, dont la voie informatique, sont dangereuses, parce qu’elles révèlent chez les esprits faibles, ou insuffisamment avertis, des pulsions morbides, peu compatibles avec l’existence en société !

Information et démocratie

Mais la démocratie est mise à mal par bien d’autres moyens encore : chaque fois que vous utilisez un ordinateur, ou un téléphone portable, vous vous exposez à être mis sur écoute par “les grandes zoreilles“, des caméras de surveillance proliférent à chaque coin de rue et les informations enregistrées par les nouvelles cartes d’identité et les passeports numériques peuvent être croisées avec d’autres dossiers personnels. Or, jusqu’à présent, on a refusé, en haut lieu, de tenir compte des objurgations de la CNIL sur ces dangers. Où sont là-dedans les règles de base de l’habeas corpus si cher à nos voisins britanniques ? Au contraire, on se rapproche de plus en plus de l’univers inquiétant décrit par George Orwell.

Comme quoi l’utilisation des technologies nouvelles peut autant être une avancée qu’un recul social, tout dépend de l’objectif poursuivi. Notre système actuel, qui met chacun en rivalité permanente contre tous, impose un encadrement de plus en plus serré. Il faudrait créer un Haut Conseil des Droits de l’Homme, travaillant en relation étroite ave l’ONU, pour concilier en permanence l’évolution des techniques avec les libertés fondamentales. L’exemple de la junte qui dirige la Birmanie, et dont le comportement s’est révélé au monde quand une catastrophe naturelle a endeuillé le pays, montre la voie à ne pas suivre. Il montre aussi que l’ONU doit disposer d’une force d’intervention permanente pour pouvoir se positionner n’importe où sur la planète en cas de catastrophe : le souverainisme doit s’incliner devant les nécessités de l’urgence humanitaire.

À propos d’un scandale

Une cohorte de plus en plus compacte de retraités, et même de salariés modestes, fouillant les poubelles à la recherche d’un minimum de nourriture, est de plus en plus visible. De tels faits ne peuvent être dissimulés au regard de l’opinion. Dans un pays riche comme la France, c’est une honte. Dans une nation qui se présente encore comme l’une des principales puissances mondiales, et qui prétend donner des leçons d’humanisme et de justice sociale aux autres, l’indifférence des autorités en place au regard de ces réalités est effarante. Si les caisses sont vides où est passé l’argent des contribuables ?

Ni les bénéficiaires de confortables stocks-options, ni les spéculateurs en Bourse qui font partir en fumée des milliards de dollars, ni les spécialistes en services de contentieux qui font pression impunément sur de modestes citoyens pour leur extorquer des fonds, ni les familiers des paradis fiscaux ne s’en inquiètent : pour eux, l’avenir est assuré !

Mais pour les jeunes qui, s’interrogeant sur leur avenir, défilent par dizaines de milliers dans les rues, pour leurs enseignants, pour les salariés modestes qui contribuent à la richesse nationale mais qui ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts, pour tous les retraités qui sont condamnés à une existence médiocre, les lendemains s’annoncent sombres. Une atmosphère prérévolutionnaire se développe, mais de quoi l’avenir sera-t-il fait ?

Olivier Besancenot annonce la création prochaine d’un parti politique réellement anti-capitaliste. Soit ! Il déclare, avec un talent oratoire indéniable, qu’il est contre l’ordre ou plus exactement contre le désordre capitaliste ; il fustige l’économie de marché et le système néo-libéral. Mais il ne donne aucune indication sur l’organisation de la société qu’il préconise, en dehors de la stalinienne qu’il voue aux gémonies, et du néo-libéralisme qu’il déteste. S’il ne préconise que le trotskisme, cela me semble un peu court [1]…

De son côté, Mme Royal entend mettre la main sur le Parti Socialiste, une formation politique fort divisée par des courants de pensée divergents et surtout par des ambitions particulières. Elle aurait pu emporter la dernière Présidentielle si F.Bayrou lui avait tendu une main secourable ; comme il n’en fut rien, la victoire tomba dans l’escarcelle du plus entreprenant, qui n’avait pour programme que son ambition personnelle et un goût immodéré du pouvoir et de l’argent facile. L’équipe gouvernementale, divisée par plus de chapelles qu’elle n’a de croix à porter, a largement fait la démonstration qu’elle appartenait désormais au passé, par delà son souci de “rupture”.

Quant à l’opposition, elle demeurera dans les catacombes aussi longtemps qu’elle réagira en fonction d’ambitions personnelles et de préoccupations politicardes : elle se montre incapable de se rassembler autour d’un objectif cohérent et novateur, en symbiose avec les aspirations de la grande majorité de la population.

Je n’ai pour unique ambition que d’énoncer un message en fonction de mon expérience et de mes convictions, pour le faire partager par le plus grand nombre.

Mais à force d’entendre des formulations éculées, sempiternellement vouées à l’échec, on finit par céder au découragement !

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[1] NDLR. Signalons la réponse du parti d’Olivier Besancenot à ce reproche qui est parue sous le titre “Gauche radicale, chiche !“ dans Le Monde du 7/6/2008.

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Nous avons reçu de la part d’un “courant” très minoritaire du PS, qui s’est donné le nom d’Utopia, le programme qu’il vient de se définir au cours de son Conseil National. Comme certaines de leurs déclarations de principe tranchent, à première vue, avec ce qu’on entend en général, Guy Évrard en a entrepris l’analyse approfondie. Celle-ci sera publiée en plusieurs parties, dont voici la première :

I. Utopia et la GR : des utopies communes ?

par G. ÉVRARD
30 juin 2008

Utopia [1], mouvement politique transversal né en 1996, structuré en courant au PS depuis 2003, présent chez les Verts depuis 2005, et dont l’inspiration puise d’abord aux travaux de Dominique Méda « Le Travail, une valeur en voie de disparition » [2] et « Qu’est-ce que la richesse ? » [3], a adressé à La Grande Relève le document de réflexion issu de leur Conseil National [4]. De nouveaux fondements à notre société y sont discutés, qui apparaissent en rupture avec les façades actuelles des deux formations citées.

Certes, l’extinction des grandes utopies du 19ème et du 20ème siècle, après le désastre de l’URSS, qui accéléra la mondialisation de l’économie, et l’impuissance durable d’une gauche institutionnelle à proposer une pensée et une démarche s’opposant résolument à la logique capitaliste libérale, ont favorisé des initiatives plus ou moins groupusculaires pour tenter de retrouver, sur d’autres bases, la force de ces idéaux qui animèrent les grands mouvements populaires depuis la Révolution Française.

Ce qui caractérise en premier lieu la démarche d’Utopia, c’est l’effort collectif de réflexion engagé sur la durée pour tenter de préciser les contours d’une autre société, avant d’envisager une stratégie de l’action politique : « On ne combattra pas efficacement la révolution conservatrice en cours, alliant ultralibéralisme économique et pratique autoritaire du pouvoir, sans concevoir une nouvelle pensée et un projet à la hauteur de cet enjeu ».

Pour un alter développement

Utopia a identifié trois aliénations de nos sociétés développées : le dogme de la croissance comme solution à nos difficultés économiques, le dogme de la consommation comme principal critère d’épanouissement individuel et la centralité de la valeur travail pour l’organisation de la vie sociale. Nous y reviendrons plus en détail dans un prochain numéro de la GR. On pourrait ajouter le dogme de la compétition ou plutôt de la rivalité, à la fois entre les individus et entre les entreprises, comme moteur du développement.

Or, « être un citoyen actif, ce n’est pas seulement produire et consommer, c’est aussi apprendre à vivre ensemble, comprendre les enjeux de notre société et participer à la vie politique ». Et Utopia « appelle à l’émergence d’une gauche d’avant-garde fondée sur une identité écologiste, alter mondialiste et anti productiviste, capable de transformer la société, de porter de nouveaux idéaux et de les réaliser ». remise en cause du système capitaliste

André Gorz est cité en exergue dans l’approche critique du capitalisme : « Les producteurs/consommateurs sont mis au service du capital et non l’inverse. Le lien entre la création de richesses et la création de valeurs est rompu. N’est reconnu comme richesse que ce qui peut s’exprimer en argent. Les services collectifs seraient donc à abolir dans la mesure où ils freinent et empêchent la croissance de la consommation individuelle ».

Utopia considère « que la Gauche en France a renoncé à prendre position vis-à-vis du capitalisme », affichant seulement des postures et confondant souvent capitalisme et sphère marchande, pour ne proposer que des ajustements. Si c’est bien le sentiment que peuvent donner les partis réformistes PS et Verts tournés de plus en plus vers le centre, on ne peut généraliser à toutes les formations de gauche ; les analyses politiques développées pour le non de gauche au référendum sur le projet de constitution européenne en 2005, puis un temps par les comités antilibéraux lors des élections présidentielles de 2007, attestent du contraire. D’ailleurs, en affirmant « Notre projet implique une remise en cause du système capitaliste », c’est bien en recherchant les convergences avec ce(s) courant(s) de pensée qu’une majorité de changement pourra peut-être un jour se dégager.

La remise en cause du système capitaliste ne signifie pas pour Utopia la remise en cause de l’économie de marché. C’est, d’une part, « la rentabilité du capital comme unique objectif » et, d’autre part, « le caractère englobant ou systémique du capitalisme », c’est-à-dire « son caractère totalitaire », dépassant largement le champ économique et qui empêche « un autre rapport de l’homme au monde », qui sont condamnés. Le projet d’Utopia est dit tout autant « incompatible avec une appropriation publique et centralisée de tous les moyens de production », jugée « illusoire pour favoriser un quelconque épanouissement de l’homme au travail » et « liberticide » puisque l’organisation centralisée et planifiée de la production signifierait « encadrer l’expression, la créativité » et impliquerait de « contrôler tous les citoyens et leurs activités en fonction des objectifs qu’elle s’est assignés ».

Dépassement du système

C’est donc à un dépassement du système capitaliste, mais qui a besoin d’être explicité, qu’appelle le mouvement : « Au terme d’un processus démocratique, nous redessinerons tout d’abord les contours du domaine public, de la sphère marchande régulée, de l’économie sociale et solidaire. Pour chacun de ces secteurs, nous redéfinirons les règles du contrôle politique et citoyen et nous agirons pour la reconnaissance et l’extension des biens communs et des biens de connaissance ».

C’est évidemment à l’épreuve des faits, c’est-à-dire sur la manière d’appréhender les rapports de force politiques, et pour arriver à quel degré de rupture avec le système actuel, que sera jugée la portée révolutionnaire du dépassement du système actuel. Une ambiguïté qui a toujours traversé la gauche social-démocrate et qui la pousse aujourd’hui vers le centre. « Nous élargirons considérablement le domaine public en proposant une réappropriation via l’État, les collectivités locales et d’autres acteurs publics, des secteurs touchant aux besoins fondamentaux ». « Nous limiterons le champ de la sphère marchande, tout en l’encadrant par des normes sociales, environnementales. Si la rationalité des principaux acteurs et notamment l’espérance d’une rentabilité du capital pour l’entreprise s’exercera toujours dans cette sphère, elle sera limitée, encadrée ». « Nous favoriserons l’appropriation collective, démocratique, relocalisée et décentralisée des moyens de production, via notamment une socialisation de l’investissement. Cette appropriation permettra notamment un développement de l’économie sociale et solidaire et une réduction progressive du rôle aujourd’hui central des marchés financiers ». Un secteur marchand circonscrit au commerce de proximité, à l’artisanat et aux petites et moyennes entreprises est assez facile à entrevoir, le capital demeurant identifiable. De même, une interaction positive de ce secteur avec l’économie sociale et solidaire ne rencontrerait-elle sans doute pas d’obstacle insurmontable. En revanche, on sait bien que les grands moyens de production et d’échange, les grands organismes financiers, secteurs de l’économie qui aujourd’hui œuvrent à l’accumulation du capital, ne contribueront pas placidement à une transformation radicale de la société s’ils demeurent dans le secteur marchand, dans une économie concurrentielle mondialisée. C’est donc à coup sûr sur le périmètre du domaine public et sur les moyens de le maîtriser, notamment dans son interaction avec le reste du monde, que se jouera la réussite ou l’échec de la réorganisation économique.

L’utopie d’Utopia

Alors, bien sûr, il devient nécessaire de remettre en cause les dogmes de la croissance, de la consommation, de la valeur travail et, avons-nous proposé, de la compétition ou de la rivalité, dans notre culture politique. « Un nouvel imaginaire politique pour débattre et construire ensemble une politique citoyenne qui met en avant la gratuité, l’accès inconditionnel aux droits, un nouveau rapport au temps, une démarche alter mondialiste et écologiste. » L’alter développement se veut un développement radicalement différent, au sens étymologique de radical, « qui va à la racine des choses. »

Utopia insiste sur la nécessité de dessiner au préalable les contours du projet de société envisagé : « Nous refusons que l’argent soit la mesure de toute richesse et la source de tout sens. (…) Nous devons imaginer une société (…) où l’on renonce à cet imaginaire économique, où l’on cesse de croire que plus égale mieux et où l’on redécouvre une consommation plus proche de nos besoins réels. Nous devons changer radicalement de modèle si nous voulons éviter le grand désordre mondial et le désastre écologique annoncés ».

Puis, citant de nouveau Dominique Méda, Utopia affirme : « L’ambition de notre société n’est pas le développement économique ou l’accumulation de biens, mais (…) un développement collectif et durable, qui s’accompagne d’une amélioration des conditions de vie et de la mise à disposition pour tous des ressources matérielles et immatérielles nécessaires pour permettre à chacun de vivre pleinement son humanité et sa citoyenneté active. La répartition des biens, des revenus, l’accroissement du niveau d’éducation et de santé de l’ensemble de la population, la capacité à maîtriser la violence, l’accès et la qualité des services publics, la vitalité de la vie sociale et démocratique, le degré d’égalité entre hommes et femmes, le respect de l’environnement, la maîtrise par les individus de leur temps, la qualité de vie, l’accès à la culture, la sécurité économique… sont autant d’indicateurs qui permettent de mesurer la véritable richesse d’un pays ».

Redoutant peut-être la force de son utopie, Utopia ne manque pas d’ajouter : « Mais vouloir imposer par le haut une vision et les actions qui en découlent serait réinventer un nouveau totalitarisme ». L’idée maîtresse reste cependant : « Le rôle de citoyen doit primer sur celui de travailleur et de consommateur ».

Enfin, il y a cette déclaration qui mériterait sans doute le regard du philosophe : « Si le socle de la République est bien la liberté et l’égalité, la fraternité en est la perspective. Cette fraternité dépasse la notion de solidarité qui, elle, a pour message de compenser des inégalités, des injustices, sans nécessairement remettre en cause le cadre économique, politique, libéral, productiviste qui produit ces inégalités. La solidarité compose avec les hiérarchies et les injustices. La fraternité va plus loin. Nous souhaitons en faire la preuve par l’expérience en l’intégrant totalement à notre réflexion. Cette réflexion nous ramène dans l’espace de la cité, au vivre ensemble individuel et collectif. La perspective d’une société fraternelle en appelle assurément à une économie du don, de l’échange et de la réciprocité ».

Nous chercherons à savoir quelle place Utopia donne à la solidarité avec les autres peuples et à la compréhension des équilibres dynamiques de notre biosphère, dans les fondements de son projet de société. Une vision du monde est-elle suffisamment ambitieuse si elle reste (trop) anthropocentrique ?

Ce point de vue est constestable, mais c’est mon sentiment.

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[1] adresse de leur site sur internet : www.utopia-terre.org

[2] Dominique Méda, Le travail, une valeur en voie de disparition, Alto, Aubier, 1995 ; rééd. Champs-Flammarion, 1998.

[3] Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse ?, Alto, Aubier, 1999 ; rééd. Champs-Flammarion, 2000.

[4] Conseil National qui s’est tenu à Lille les 9,10 et 11 mai 2008.

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