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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1001 - juillet 2000

 

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N° 1001 - juillet 2000

Plus de frontières ???   (Afficher article seul)

Les enjeux de la libéralisation de tous les marchés, humains compris.

Au fil des jours   (Afficher article seul)

Nouveau round   (Afficher article seul)

Impertubable, l’OMC continue avec l’AGCS.

UMTS = Une Mesure Toute Simple   (Afficher article seul)

La vente des fréquences pour financer les retraites.

Une aventure de la WC (World Company)   (Afficher article seul)

N’ayons pas d’illusion…   (Afficher article seul)

Analyse de “L’illusion libérale” de R.Passet.

Logique “moderne”   (Afficher article seul)

Un cheval de Troie en Europe   (Afficher article seul)

Anthologie, par A.Prime, de “Sauver l’Europe” de M. Bugnon-Mordant.

Sur les Systèmes d’échanges locaux (SEL)   (Afficher article seul)

À propos de la concurrence   (Afficher article seul)

Défense et illustration de la concurrence, sans les dérives liées à l’argent.

Se comporter en citoyen, est-ce révolutionnaire ?   (Afficher article seul)

À propos de sa critique de députés européens.

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Éditorial

Plus de frontières ???

par M.-L. DUBOIN
juillet 2000

Le grain de sable mis à Seattle dans les rouages de la libéralisation effrénée voulue au sein de l’OMC ne doit surtout pas faire illusion : la mise sous tutelle libérale de l’économie mondiale s’accélère, et, avec elle, la marchandisation du vivant, du patrimoine de l’humanité, la commercialisation des services publics rentables et la suppression des autres. Ceci s’effectue de deux façons parallèles, en douce mais en vitesse : d’une part à huis clos dans le cadre imposé de l’OMC, et d’autre part directement par ceux qui comptent en profiter et qui arrangent entre eux leurs affaires avec leur “modernité” pour prétexte. J. Auribault décrit plus loin le nouveau round à l’OMC [1] et J-P Mon a dénoncé les conséquences de la soumisssion des gouvernants au pouvoir financier en ce qui concerne les politiques de santé [2]. On pourrait de même montrer comment c’est l’étudiant qui est aujourd’hui transformé en client en commentant le premier “marché mondial de l’éducation” qui vient de se tenir à Vancouver : son objectif annoncé était « de favoriser le développement des transactions commerciales dans l’éducation ». Pourquoi cette marchandisation de la formation ? — Pour une seule raison, à savoir que le chiffre d’affaires de ce marché utilisant les nouvelles technologies s’annonce énorme, 90 milliards de dollars, son “retour sur investissement” étant prévu dans cinq ans.

Dans le système capitaliste, le débat sur la portée humaine de cette tranformation est exclus : à partir du moment où le marché a été « appréhendé de façon quasi industrielle par les Anglo-saxons », « nous sommes des truites d’eau douce face à des requins », selon les termes d’un directeur de grande école cité par Le Monde (26/05/00). Pour la culture, c’est fait, son marché est entre les mains de Big Brother depuis le 10 janvier [3]. Il restait un peu de formation, surtout au niveau supérieur, mais cela n’a pas duré. François Blamont, le directeur de l’Agence édufrance créée il y a deux ans par C. Allègre, a prévenu : « ses ennemis sont les profs qui estiment que l’enseignement doit être 100% public ». Le seul impératif est donc de ne pas « laisser passer le train » et de mettre le plus de savoir-faire “français” dans ce train en marche. Qu’importent uniformisation et marchandisation du savoir ! L’important est de piquer des parts “du marché mondial de l’étudiant mobile”, celui qui peut payer des frais de scolarité de 150.000 francs par an. Pour lui, plus de frontières !

Plus de frontières non plus pour l’argent sale et la spéculation financière, mais par contre, des frontières souvent mortelles (détroit de Gibraltar, Douvres, etc.) pour les pauvres du Sud ou de l’Est qui espérent trouver en occident les moyens de survivre un peu…

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[1] J. Bové et F.Dufour avaient annoncé en novembre dernier le lancement d’un observatoire de l’OMC destiné à exercer « un contrôle démocratique » sur cette organisation, un « Global Citizen’s Initiative », associant juristes, économistes et spécialistes de la finance pour surveiller ses travaux en matière agricole, sociale, environnementale et de consommation.

[2] dans la chronique de la GR-ED N°1000, sous le titre “La santé n’est pas une marchandise”, il en montrait les conséquences dans deux pays choisis en exemples, la Hongrie et la France.

[3] Voir notre éditorial de mars dernier, GR-ED N°997

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Chronique

Au fil des jours

par J.-P. MON, M.-L. DUBOIN
juillet 2000

À qui profite l’aide de la Banque Mondiale ?

La Banque Mondiale vient d’annoncer son soutien à un projet d’exploitation pétrolière au Tchad et de construction d’un oléoduc au Cameroun sous la forme de prêts qu’elle accorde à ces pays « dans un effort de collaboration entre la BM, un ensemble de groupes privés et les gouvernements de ces deux pays » et que J. Wolfensohn, son président, qualifie de “sans précédent” parce que pour la première fois dans l’histoire un tel projet inclut un volet qui assure que les revenus qui en seront tirés seront consacrés au développement social, éducation et santé, des populations les plus pauvres.

Ce qu’il ne précise pas, c’est que sur les 8 milliards de dollars de revenus qu’il doit rapporter, 5,7 iront au consortium pétrolier et ses sous-traitants (dont Bouygues). Quant aux risques, dus par exemple à la traversée de nappes phréatiques par l’oléoduc, ils n’entrent pas dans les calculs de la Banque …

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Faites confiance aux fonds de placements !

Un fonds d’investissement roumain a pris le nom de Banque Populaire. Il a ainsi attiré un grand nombre de petits épargnants ayant l’espoir d’améliorer leurs retraites qu’aucune répartition n’assure. Mais ce fonds ayant pris des risques il est menacé de faillite. La menace est d’autant plus forte que les épargnants veulent récupérer leurs avoirs. Et le 5 juin cette banque si peu populaire fermait ses portes au nez d’une foule réclamant son dû.

On comprend cette foule quand on sait que, 15 jours avant, c’est un fonds mutuel, le Fonds national d’investissement, qui a fait faillite et entraîné dans sa chute les économies de 300.000 retraités et autres malheureux, ruinés du jour au lendemain.

La panique ainsi provoquée s’est propagée aux clients de la plus importante banque du pays, la Banque commerciale roumaine, dont les clients ont demandé ensemble le restitution de leur épargne. Et comme on sait (en tout cas chez les lecteurs de J.Duboin) que les banques s’approprient l’épargne de leurs déposants pour la placer où bon leur semble, et, qu’en plus, cela leur permet de garantir des prêts sans en avoir les fonds, elles ne sont pas en mesure de restituer l’argent confié quand leurs clients le lui demandent tous en même temps.

De plus, en riposte à la fermeture de cette Banque, le FMI a décidé de repousser un prêt prévu de 500 millions de dollars à la Roumanie, ce qui a pour effet de bloquer les fonds réservés à ce pays par l’Union européenne et la BM. Moralité, quand les épargnants mettent en évidence les failles du système bancaire en réclamant leur dû, les autorités financières n’aiment pas, et les font taire.

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Mauvais signe

L’ultra-libéral Alain Madelin chante les louanges des réformes lancées par notre nouveau Ministre de l’économie et des finances [1]… Au cours d’un débat sur France 2, alors qu’il venait d’annoncer que les baisses d’impôts en 2001 seront “sensibles” et profiteront à tous… les contribuables, L.Fabius a été félicité par A.Madelin pour cette mesure « ni de droite ni de gauche, mais de bon sens ». « Je bois du petit lait » a ajouté Madelin qui craint cependant que Fabius reste « prisonnier de la vieille gauche ». Mais il apporte bien sûr son soutien au projet d’épargne salariale étudié par Bercy : « Moi, je trouve que l’épargne salariale va dans le bon sens. Ce projet est le bienvenu ». Portant le coup de grâce, Madelin salue « l’extraordinaire chemin parcouru par la gauche, interventionniste hier, beaucoup plus libérale aujourd’hui ».

Dans le même ordre d’idées, l’hebdomadaire américain Time vient de publier un gros dossier, en français et en anglais, consacré à la France, sous le titre « Une renaissance française [2] ». Le responsable du dossier, Thomas Sancton, écrit : « à l’aube du XXIème siècle, une nouvelle France prend corps ». Elle ne ressemble plus à l’ancienne : « Privatisation, décentralisation, esprit d’entreprise, multiculturalisme, un État amaigri, des impôts moins lourds, un secteur public moins étendu et, en lieu et place de l’exception française et de ce sentiment d’une mission universelle à accomplir, avec lesquels elle définissait sa place dans le monde, une identité plus collégiale dans le cadre de l’Europe ». Et Sancton assène les preuves de ce qu’il avance : « Jospin a totalement ou partiellement privatisé plus d’entreprises du secteur public que ses quatre prédécesseurs réunis », en témoigne la hausse de la Bourse en 1999. Bien sûr, déplore Sancton, cette conversion au libéralisme se fait “à la française” avec la création des emplois jeunes et les 35 heures… Et voici le comble : c’est un secrétaire national du PS, le sénateur Henri Weber [3], qui dans ce dossier de Time le rassure en précisant que ces deux mesures relèvent moins de l’économie que de la thérapie psychologique : il fallait « traiter une dépression collective ; et ça a marché ; le pays a commencé à consommer, à investir, à faire preuve d’exubérance et de bonheur ». Mais pour Sancton, la “renaissance française” ne doit pas grand-chose aux élites politiques du pays « dépassées et largement décrédibilisées ». Finalement il conclut son dossier en assurant que : « Politiquement et socialement, la France semble adopter un profil qui ressemble de plus en plus à celui de l’Amérique. Sans jamais vouloir se l’avouer bien sûr ».

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Et pourtant…

C’est 2.500 fermiers, éleveurs et propriétaires d’entreprises rurales des États-Unis qui sont allés à Washington pour un « Rally de l’Amérique Rurale ». Ils y ont appelé le Congrès à réformer la loi de 1996 qui a libéralisé l’agriculture américaine.

Ils ont mis en garde contre la prise de contrôle de plus en plus importante des firmes transnationales de l’agrobusiness sur l’offre alimentaire et demandé la mise en place d’une législation anti-trust afin que le Ministère américain de l’agriculture puisse mieux contrôler les fusions et acquisitions [4].

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[1] Le Monde, 24 mai 2000.

[2] Time, du 5 au 11 juin 2000.

[3] Ex-trotkiste, mais qui méprise les citoyens : « Qui connaît ATTAC et Ignacio Ramonet ? », a-t-il répliqué récemment sur ARTE à une question d’un des participants à l’émission qui soulignait l’éveil d’un nombre grandissant de Français aux problèmes de la mondialisation libérale.

[4] Le Monde, 8 juin 2000.

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Reprenant la formule d’Einstein, l’article suivant aurait pu avoir pour titre E = OMC2, mais où E serait l’économie du monde et où le 2 montrerait la puissance de l’OMC sur le monde. Car les mouvements citoyens ont gagné une bataille à Seattle, mais pas la guerre. Le “Round du millénaire” qui devait être lancé en grande pompe après la Réunion des ministres de l’économie et des finances des 135 pays membres, s’est achevé sans déclaration tonitruante, et pour cause : l’Assemblée ministérielle, qui avait pensé étendre à de nouveaux secteurs d’activité les privatisations et déréglementations, n’a pas trouvé un second souffle pour concrétiser ses ambitions. Mais depuis, sous un apparent profil bas, l’OMC a trouvé, par le biais de l’AGCS [1], la parade aux opinions publiques opposées à ses intentions.

Le deuxième round de la guerre économique commence !

Nouveau round

par J. AURIBAULT
juillet 2000

Le “Millenium round” s’étant terminé par un K.O. (chaos, en français ?) dès le premier round, l’OMC n’en poursuit pas moins l’application de son programme de négociations [2]. Mais les réunions se succèdent discrètement sur les rives tranquilles du Lac Léman. Ainsi, à Genève, l’agriculture est-elle actuellement toujours sur la sellette, mais parallèlement l’OMC a réactivé l’AGCS [3].

L’AGCS, ou :
comment se servir avant de servir ?

L’Accord général sur le Commerce des Services, inachevé jusqu’à présent, a pour but essentiel la libéralisation progressive et totale de tous les services. Il concerne 160 secteurs, dont, entre autres, les transports aériens, le tourisme, la poste, l’audiovisuel, la recherche scientifique, l’éducation et la santé… (excusez-moi du peu !).

Le programme des négociations en cours est simple : toutes les activités actuellement assurées par des services publics ou des entreprises d’État doivent s’ouvrir à l’investissement privé — sans toutefois refuser les éventuels fonds publics, bien entendu. L’argument compensatoire à cette ouverture est l’introduction de la libre concurrence, le critère déterminant de l’économie de marché, pour le bien-être du consommateur.

Certes, il est prévu, jusqu’ici, dans ce projet d’accord, que les pays membres émettent des réserves, des restrictions, voire même des exceptions (rappelons-nous “l’exception française” !), mais à terme, seuls resteraient du domaine de l’État : la police, l’armée, la justice et la fiscalité [4].

Les grands groupes contrôlant déjà le marché mondial, et qui ont jeté leur dévolu sur les secteurs en forte croissance, comme l’éducation et la santé [5], se servent de l’AGCS (avec la complicité de politiciens et la bienveillance d’assemblées élues) comme d’un fer de lance face aux réticences des mouvements citoyens.

Pour tous les lobbies transnationaux il faut faire vite afin de bloquer toute velléité d’opposition de la part de gouvemements ou de législateurs encore intègres. Comme le disait Leon Brittan, le grand prêtre de la libéralisation, aux représentants de l’UNICE [6] : « Dites-nous quels sont les marchés (de services) où vous rencontrez des obstacles d’ordre gouvememental, c’est -à-dire les plus faciles à éliminer par le biais des négociations commerciales ». Et Robert Vastine, le président de la « Coalition américaine des industries de service », dans un document du 8 février 2000, n’hésite pas à écrire : « Nous craignions que Seattle ait empoisonné le climat au point de bloquer la révision de l’AGCS. Heureusement, depuis hier, nous savons qu’il n’en est rien ».

Les droits sociaux aux bons soin de l’OMC.

Remettre en cause les droits sociaux ou les législations sur le travail, tel est l’objectif caché de l’OMC, par le biais d’accords commerciaux. L’argument tactique est connu : la mondialisation (ou la globalisation) impose une phase provisoire de libéralisation totale, afin d’atteindre, à terme (quand ?) une situation économique bénéfique pour tous… C’est la version capitaliste des lendemains qui chantent (idéologies communiste et libérale : bonnet blanc et blanc bonnet). En attendant, les pressions et répressions sournoises sont les armes courantes utilisées contre les droits sociaux existants. Ne nous étonnons donc pas des mouvements sociaux et du climat de précarisation qui a vu le jour, ces demiers mois, en France, dans plusieurs secteurs d’activités et notamment dans le secteur public (hôpitaux, impôts, enseignement).

Les conseillers des grands lobbies vont même jusqu’à proposer que l’OMC prenne en charge l’élaboration des clauses sociales de la “contractualisation”. Les relations (humaines ?) entre patrons et employés ne seraient alors plus régies par les conventions collectives. L’illustration, en France, de cette dérive, est manifeste dans les négociations concernant les 35 heures, qui ont servi de prétexte à la remise en cause, par le patronat, des conventions collectives et des acquis sociaux, beaucoup plus qu’à l’embauche.

En fait, il faut des « contrats pour lesquels la déconnexion est complète entre la législation du travail, la nationalité de l’entreprise, celle du salarié et le lieu de travail » (dixit le dirigeant de la société Végamax, professionnel de la délocalisation et des “contrats de travail offshore”) [7].

Les services publics de l’Union Européenne sont à vendre

La Commission de Bruxelles, au nom des “critères de convergence” du traité de Maastrich, encourage vivement toutes les politiques d’austérité budgétaires des États membres de l’Union européenne, et par voie de conséquence, laisse progressivement les lobbies financiers et les transnationales influer sur les choix et décisions économiques.

En pratique, les hauts fonctionnaires des institutions européennes sont en contact permanent (et étroit !), avec le Comité pour l’Union européenne [8].

Signes de cette connivence : 1. Le rapport de Pascal Lamy [9], après Seattle, devant ce Comité, était présenté selon l’idée directrice : « comment relégitimer l’OMC… » 2. Quant à l’Assemblée européenne rappelons, pour mémoire, son refus de ne pas faire étudier, par la Commission européenne, la faisabilité de la taxe Tobin.

Nous avions dénoncé dans notre numéro spécial de janvier 1999 le glissement qui s’opérait, en France, dans la politique gouvemementale concernant l’avenir du service public, avec l’assentiment des politiques de tous bords. Inquiets des dérives qu’on pouvait déjà pressentir, notre question-titre « Mais où va le service public ? » pouvait paraître étonnante, voire même provocante. Hélas, la réalité dépasse ce qui aurait pu être considéré comme une fiction. Les engagements pris par les chefs d’États et de gouvernement au sommet européen de Lisbonne (25 et 26 mars 2000) ont suivi les recommandations du Comité 133 (“a shadow committee” ??) de la Commission européenne. En bref, il s’agit de réduire les aides d’État et de libéraliser les demiers monopoles publics : Postes, transports (ferroviaires, en particulier), énergie, télécommunications locales, connexion à internet de toutes les écoles d’ici l’an 2001.

L’application de ces engagements est déjà commencée, en France par la précarisation de la fonction publique et de l’Assistance publique (limitation du nombre de fonctionnaires et recrutement par CDD ou emplois-jeunes, sous contrats privés), la notion même de péréquation (SNCF), serait bannie par l’AGSC, car elle est anticoncurrentielle… Pendant ce temps les lobbies se préparent au round final !

Contre la ploutocratie [10]

Dans Sphères de justice [11] Michael Walzer écrivait : « La ploutocratie est un fait établi non seulement quand des hommes et des femrnes riches dominent l’État mais aussi quand ils dominent les entreprises et les usines. Quand ces deux sortes de domination vont de pair, c’est d’habitude le premier qui sert les objectifs du second ; le second vient en surcroît ». N’est-ce pas à l’avènement de ce système de gouvernance que nous assistons progressivement, et qui fourbit ses armes économiques, de plus en plus performantes ? Dans son ouvrage Michael Walzer proposait « un socialisme démocratique décentralisé ; un État-providence fort, tenu, en partie du moins, par des gouvernants locaux et amateurs ; un marché sous contrainte ; un service civil ouvert et démystifé, des écoles publiques indépendantes, le partage du travail pénible et du temps libre ; la protection de la vie familiale et sociale ; un système d’honneurs et de déshonneurs publics libres de toute considération de rang ou de classe ; le contrôle des entreprises et des usines par les travailleurs, une politique de partis, de mouvements, de réunions et de débat publics. Mais des institutions de ce type ne servent pas à grand- chose si elles ne sont pas occupées par des individus qui s’y sentent chez eux et qui sont prêts à les défendre ».

Certes, cette proposition n’avait rien de révolutionnaire, mais elle fondait les bases d’une autre société dont on aurait pu penser qu’elle pouvait évoluer vers une économie distributive. Hélas, force est de constater que nous nous éloignons de ce schéma non utopique.

AGCS = Alerte Générale à la Capture des Services publics

Cette traduction de l’AGCS, n’est pas de nous, mais de la Coordination pour le Contrôle Citoyen de l’OMC (la CCC-OMC, qui regroupe 80 organisations signataires de l’Appel dénonçant la Conférence ministérielle de Seattle et toute extension des pouvoirs de l’OMC). La CCC-OMC lance une campagne pour mobiliser les populations dans nos pays respectifs, afin d’empêcher que l’OMC s’attaque à la base même de toute législation sociale et livre aux firmes transnationales les secteurs vitaux d’intérêt collectif.

Nous avons d’ailleurs une reconnaissance de dettes à son égard, puisque de nombreuses informations qui nous ont permis de rédiger ce texte, ont été tirées de la plaquette éditée par le CCC-OMC.

On ne peut qu’adhérer à cette initiative et encourager leurs organisateurs, car comme l’a écrit (encore !) Michael Walzer : « Beaucoup dépend des citoyens, de leur aptitude à s’affirmer eux-mêmes à travers l’ensemble des biens et de défendre leur propre sens de la signifcation de ces biens ».

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[1] AGCS = Accord Général sur le Comrnerce des Services.

[2] Dans un franglais qu’Étiemble aurait dénoncé avec fureur, ce programme s’appelle « Agenda incorporé »

[3] A noter la présence intermittente du chef de la délégation américaine … qui n’est autre que le Président du conseil d’administration d’American Express.

[4] En un mot : ce qui coûte cher et ne rapporte pas gros !

[5] Importance économique de ces services : dépenses dans le monde : santé 3 500 milliards US$ éducation : 2 000 milliards US$.

[6] Fédération patronale européenne, où la France est représentée par le baron Ernest Antoine de Seillière, président du Medef (ex : CNPF).

[7] Voir à ce sujet « Et puis quoi encore ? » par J-P. Mon, GR-ED n° 999, mai 2 000.

[8] En fait sous l’influence de la Chambre de Commerce américaine, implantée en Belgique et représentant 135 multinationales “made in USA”.

[9] Commissaire européen chargé des négociations avec l’OMC

[10] Ploutocratie = gouvemement par les plus fortunés.

[11] Publié aux États-Unis en 1983, mais traduit et diffusé en France fin 1997 ! On notera le peu d’empressement de nos éditeurs à s’intéresser à ce type de livre, sans doute trop dérangeant.

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UMTS = Une Mesure Toute Simple

par J.-C. PICHOT
juillet 2000

Ce sigle ne dira probablement pas grand chose à certains de nos lecteurs. Il s’agit de celui d’une nouvelle norme technique qui permettra, à partir de 2001, d’utiliser un poste téléphonique portable (de l’espèce de ceux que l’on voit fleurir dans nos rues, nos restaurants et, malheureusement parfois, au volant de nos voitures !) pour transmettre autre chose que ces seuls messages généralement sans intérêt que l’on capte sans le vouloir lorsqu’on passe à proximité de ceux qui les prononcent. Ainsi sera-t-il possible d’expédier ou recevoir de (presque) n’importe où des données, des images, des photos, de la musique, etc. à travers des appareils de la taille de ceux que nous connaissons, mais équipés d’un écran d’affichage et de prises pour imprimante ou écouteurs. Pour certains, il s’agira d’une étape supplémentaire dans la voie du progrès (mais quel progrès ?) ; pour d’autres, au mieux un gadget.

UMTS signifie : Universal Mobile Telecom munications Service (pour traduire en français, lire “à l’envers” : c’est facile à comprendre). Sachez qu’il s’agit d’une “invention” européenne considérée comme un concurrent dangereux par nos amis américains, qui sont en retard dans leurs travaux dans le même domaine, et que le marché, c’est-à-dire les possibilités d’intéresser de nombreux clients, est jugé prometteur.

Si les médias y font référence actuellement, c’est parce qu’elle permet au gouvernement de notre pays de réaliser une opération financière similaire à celle de la “vignette automobiles” lancée sous la 4ème République par M Ramadier en faveur des “vieux”, et qui est devenue ce que nous savons tous : un impôt dont la brillante carrière se poursuit sans défaillance. Mais il s’agit cette fois de la concession d’utilisation d’un bien commun, fort heureusement non épuisable !

Les gestions des satellites par des instances internationales et des fréquences radioélectriques terrestres par la puissance publique sont des nécessités vieilles comme la TSF : c’est grâce à leur affectation contrôlée par l’état que nos télévisions, nos radios et même nos conversations téléphoniques (celles qui ne passent pas par les fibres optiques ou les câbles traditionnels) ne se perturbent pas mutuellement (au moins en théorie !).

Avant la libéralisation des télécommunications, il existait déjà des concessions, sur des durées plus ou moins longues, de ces fréquences à différents ministères ou à des organismes officiels non gouvernementaux ; leur répartition et leur gestion globale étaient assurées par l’état ; mais il n’était alors pas question de “gros sous”, tout au moins sur la place publique. à titre d’exemple, le Ministère de la défense, qui utilisait certaines gammes de fréquences pour ses besoins propres a dû les “rendre” en vue du développement de la génération actuelle du téléphone mobile (GSM).

La nouveauté, c’est la “pirouette” financière que l’état se permet de faire au moment où il faut allouer des fréquences aux “opérateurs” qui mettront la nouvelle technologie en œuvre. La mondialisation aidant, la France n’est pas le seul pays concerné par cette fièvre, et d’autres font actuellement très fort dans le domaine ; par exemple le Royaume-Uni, qui vient de vendre aux enchères pour environ 250 milliards de Francs les droits à utiliser les mêmes fréquences sur son territoire aux sociétés les plus offrantes au niveau mondial, pour annoncer le lendemain qu’il faudrait peut-être penser empêcher les enfants et les adolescents d’utiliser ces nouveaux téléphones pour des raisons de santé ! A l’opposé, on peut citer aussi le cas de la Finlande, qui donne ces concessions sans contrepartie financière.

Le principe français de la concession à durée limitée n’est pas en soi condamnable : il n’y a pas aliénation d’un bien ad vitam aeternam, et l’usage qui en sera fait aura des retombées pour beaucoup (c’est par exemple déjà le cas de certaines autoroutes, même si on peut regretter qu’elles soient payantes). Par ailleurs, l’intention d’affectation des sommes recueillies au “fonds de réserve pour les retraites” récemment créé par le gouvernement part d’un bon sentiment. Mais est-on bien sûr que tout fonctionnera comme annoncé ? La vignette de Ramadier n’a pas pu être affectée à un fonds spécifique réservé aux “vieux” : la loi aurait-elle changé pour que, cette fois, les choses se passent comme annoncé ?

Et qui nous dit que ce principe de taxer un bien commun ne sera pas étendu à d’autres domaines, par exemple l’air, ou les ondes sonores utilisées sur le domaine public ? Est-ce que les entreprises qui utilisent abondamment l’eau pour leur activités payent une concession à la communauté, alors qu’il s’agit d’un bien commun, probablement le plus essentiel à la vie avec l’air ? Sans oublier que l’air et l’eau se retrouvent généralement pollués après leur emploi par les installations industrielles les plus importantes, ce qui n’est pas le cas lorsqu’une gamme de fréquences est libérée

La procédure de qualification sur dossier adoptée par le gouvernement permettra de ne pas laisser partir entre les mains de grands groupes internationaux aux dents longues un domaine d’activité vital pour le pays, censé inclure le service public traditionnel dont Bruxelles à imposé le prolongement sous le nom de service universel. Mais, malgré une position plus raisonnable que celle des pays anglo-saxons (dont le libéralisme actuel est sensiblement plus extrême que le nôtre), les sommes demandées semblent inquiéter les sociétés les moins importantes ; y aurait-il donc des craintes de ne pas trouver sur le marché les financements nécessaires ?

De toute façon, les risques de ne pas avoir assez de clients étant relativement faibles, ce sont eux qui paieront indirectement les concessions : nous sommes là dans la même logique que celle des autoroutes concédées. Si l’opération aboutit réellement à financer même modestement le fonds de réserve pour les retraites (l’objectif de ce fonds est d’atteindre 1000 milliards de francs en 2020 en valeur cumulée : on en est encore loin !), le gouvernement n’aura, une fois encore, fait qu’inventer un nouvel impôt déguisé, mais payé par des entreprises qui se feront rembourser par les usagers à venir.

Alors, UMTS : Une Manipulation Toute Simple, Un Moyen Très Sophistiqué, Une Mesure Très Sociale ? Restons vigilants, afin de rappeler le moment venu aux Autorités ce à quoi elles se sont engagées en 2000.

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Une aventure de la WC (World Company)

par Anicet
juillet 2000

C’était, à la sortie (ou à l’entrée, c’est selon !) d’un bourg voisin de la Dordogne, une aire dite de repos manifestement à la disposition des automobilistes désireux de faire une halte casse-croûte, dans une région appréciée pour ses paysages et la qualité de la vie ; lieu propre et calme où rien ne manquait à la remise en condition de tout conducteur soucieux, au moment du départ, de son confort entre siège et volant. L’édicule, proprement construit et de conception simple, ne cachait pas sa vocation : c’était bien là qu’il fallait aller, avant autant qu’après les sandwiches, la pomme et bouteille d’eau. Il avait l’allure d’une maisonnette avec son toit couvert de tuiles, dont la partie centrale était a priori destinée au lavage des mains et au coup de peigne de la mi-journée. Pas de jaloux : à gauche, lieu pour les dames, à droite, lieu symétrique pour les hommes (ç’aurait pu être le contraire, mais cela est sans importance) ; les deux équipés à la turque (la mondialisation ?). Et au milieu, ouvert à tous les vents, et visible depuis les environs puisque sans porte, un troisième lieu également équipé à la turque ! Ayant échappé de justesse à l’accident de chasse, je n’ai pu éviter le plongeon dans un abîme de perplexité : pour quelles raisons avait-on ainsi conçu cet endroit ? Avions-nous là une résurgence des pratiques soviétiques des années 60, époque où des bidets ont, paraît-il, été livrés à la Guinée ? ou une dérive des pratiques néo-libérales considérant qu’il était plus profitable de livrer une série de 3 équipements identiques (effet d’échelle ?), en laissant aux usagers le soin de trouver par eux-mêmes la solution au nettoyage de leurs mains ou, pourquoi pas, au captage d’une nouvelle réserve d’eau pour la route ? N’y avait-il pas, ailleurs, un autre endroit exclusivement équipé de 3 lavabos au lieu des choses désignées ci-dessus ?

Ayant encore de la route à faire, je n’ai pu attendre le soir ; pourtant, une question trottait dans ma tête : y avait-il un éclairage autre que celui de vessies, qu’on essaye quelque fois de nous faire prendre pour des lanternes ?

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Lectures

N’ayons pas d’illusion…

par R. POQUET
juillet 2000

Il me plaît infiniment que les somptueux écrits des orateurs et des penseurs de la Révolution Française soient de temps à autre rendus à la lumière. « Chaque individu, moins péniblement occupé, le sera d’une manière plus productive et pourra mieux satisfaire à ses besoins… un espace de terrain de plus en plus resserré produira une masse de denrées d’une plus grande utilité ou d’une valeur plus haute… le même produit de l’industrie répondra à une moindre destruction de productions premières ou deviendra d’un usage plus durable ». Ces prophéties de Condorcet, René Passet, dans son dernier livre [1], se plaît à les rappeler. Rien d’étonnant à cela : Un monde à portée de main devait être le titre de son ouvrage, mais les circonstances en ont décidé autrement.

Cette remarque n’est pas innocente : René Passet ne se contente pas de dénoncer ce système économico-financier dont les méfaits reportent aux calendes grecques l’avénement d’une humanité qui pourrait être meilleure grâce à la relève de l’homme par la machine et les nouvelles technologies, il analyse en profondeur les évolutions récentes dans l’espoir que leur “promesse” ne soit pas “pervertie” si toutefois les hommes de bonne volonté réagissent et œuvrent à “renverser la démarche”.

***

D’entrée de jeu, René Passet précise la raison d’être de son écrit :« dégager les grandes lignes et les implications majeures de la mutation », mutation informationnelle aux conséquences incalculables dont les politiques ne semblent pas mesurer les enjeux, ce qui a pour effet de les laisser sans perspectives ; aussi comprenons-nous mieux leur adhésion à la “pensée unique”.

Comment renverser la pensée et, partant de là, la démarche ?

Pas facile, nous avertit René Passet. Et d’utiliser pour ce faire toutes les ressources d’une pensée qui prend appui sur les enseignements fondamentaux de la science pour nous rappeler que « l’ordre et la structuration jaillissent du désordre suite à des ruptures chaotiques ». à la notion d’équilibre atemporel du marché (offres et demandes s’équilibrent naturellement) revendiqué par la conception économiste traditionnelle, il faut substituer celle de “destruction créatrice” : l’avenir est fait de plusieurs possibles dont on ne peut dire a priori lequel va émerger. L’homme est “la mesure de toutes choses” — et non la marchandise, le capital, la monnaie, le marché, la nature…— et c’est à lui d’influer sur le présent afin de devenir pleinement un acteur de l’histoire, le monde étant devenu une vaste caisse de résonance grâce à l’effacement de l’espace et du temps. Si la gigantesque mise en réseau, caractéristique de l’ère informationnelle, affecte tous les circuits — énergies, matières premières, entreprises, environnement, savoir-faire — elle nous amène à penser non plus en terme de croissance, mais de développement global et durable, susceptible de se perpétuer à travers les générations.

Tout semble donc évoluer pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

C’est oublier que nous sommes en économie de marché. à celle-ci, qui se présente sur le rivage de l’île enchantée du futur telle une sorcière déguisée en fée lumineuse, méthodiquement René Passet enlève un à un ses oripeaux. Elle ne s’intéresse qu’aux besoins solvables. Elle amplifie les déséquilibres, les gaspillages et les turbulences monétaires. Elle a retiré le pouvoir aux États et fait des firmes multinationales les maîtres du monde. Elle a développé les revenus du capital au détriment des revenus du travail. Elle a favorisé l’intérêt privé et porté atteinte à l’intérêt public. La Bourse a remplacé la Banque dans le financement des entreprises. Elle a exclu les pays en développement du marché des capitaux, du commerce mondial et de la croissance, de l’enseignement, de la santé, de l’eau potable, de la réduction démographique…

• Qu’a-t-elle fait du travail ? — Chômage, temps partiel, précarité, exclusion et décomposition sociales.

• Qu’a-t-elle fait de la nature ? — Dans sa course productiviste, elle a dégradé la planète.

• Qu’a-t-elle fait du vivant ? — Elle l’a confisqué en accélérant la marchandisation du corps humain, source de profits nouveaux. Et de citer Jeremy Rifkin :« Le nouvel ordre eugénique ne sera pas social ; il sera économique, gouverné par les lois du marché » [2].

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Dans cette mise à nu, René Passet se montre impitoyable. Les chiffres pleuvent. Le constat est terrifiant :« donnez-moi l’ordinateur, la déréglementation et l’emprise financière et je vous changerai le rapprochement des peuples en fracture, le soulagement des hommes par la machine en exclusion sociale et le ménagement de la nature en destruction ».

Une seule solution : faire en sorte que, selon la philosophie de l’auteur, cette destruction soit « créatrice ». Quels sont les moyens à utiliser ?

Jusqu’alors nous avons suivi pas à pas sa critique de l’économie libérale : il ne pouvait en être autrement tant la démonstration se déroulait avec une logique implacable. Le développement plus “pointilliste” de ce qui suit nous permet d’adopter une autre façon de faire en regroupant les thèmes abordés selon une trajectoire qui va de l’état-nation à l’ensemble planétaire.

***

Il apparaît très vite que la marge de manœuvre qui nous est laissée dans nos interventions est bien plus grande dès que les décisions peuvent être prises — pour combien de temps encore ? — à l’échelle d’une nation ou, au plus, d’un groupe de nations.

C’est de l’interaction bien conçue de l’intérêt individuel et de l’intérêt collectif que la société trouve son équilibre, nous dit René Passet. Certes. On n’insistera jamais assez sur la nécessité de préserver un secteur d’activités et de services d’intérêt général. Mais retenons que, dans notre pays, la tendance actuelle à la privatisation ne va pas en ce sens et que ce secteur souffre, pour l’essentiel, de sa non-rentabilité et donc de sa difficulté à s’autofinancer : la création d’une monnaie parallèle, actuellement à l’étude lui apporterait sans doute l’oxygène qui lui fait défaut.

La réduction du temps de travail trouve en René Passet un observateur attentif, prompt aux attendus catégoriques : elle s’inscrit dans le sens de l’histoire car, en dépit de toutes les apparences, ce n’est pas la croissance qui crée l’emploi, les améliorations momentanées comme celles que nous connaissons actuellement relevant de la conjoncture. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : de 1896 à 1996, alors que le nombre de travailleurs est passé en France de 18 à 22 millions, le nombre d’heures travaillées est descendu de 55 à 36 milliards d’heures. Quant à la flexibilité, elle introduit sournoisement le temps partiel qui réduit le coût du travail sans en augmenter le volume ; la progression de ce temps partiel est foudroyante : 1,2 million de travailleurs en 1972 et 3,5 millions en 1998 !

Mais c’est dans la défense du revenu minimum garanti que René Passet réjouira le plus le lecteur : les faits prouvent encore une fois que la dissociation entre droit au revenu et emploi est inéluctable. La démonstration est brillante et les chiffres relevant pour la plupart de ses calculs personnels apportent la preuve que l’instauration du revenu minimum est possible à court terme. Hélas, ses espoirs risquent d’être déçus par les récentes mesures envisagées par le patronat à l’encontre des chômeurs.

Force est de reconnaître que nos possibilités d’intervention sont singulièrement réduites dès que nous faisons des propositions à l’échelle de la planète. Car, au cœur du problème, se trouve … la finance. Et la partie devient autrement redoutable.

La taxe Tobin, réclamée par l’association Attac dont René Passet est l’un des membres fondateurs actifs ? « une mesure emblématique mais partielle » : son application est possible dans la Communauté européenne mais les États-Unis y seront toujours opposés.

La spéculation ? par quelles mesures peut-on freiner la tyrannie de l’actionnaire au sein de l’entreprise ?

La déréglementation des monnaies ? qui prendra l’initiative de mettre sur pied un système monétaire international ?

La finance noire ? qui s’opposera à son blanchiment ?

La monnaie électronique ? les banques centrales parviendront-elles à mettre en place un système globalement intégré et informatisé ?

Quant à l’indispensables et urgente solidarité internationale, elle relève avant tout de dispositions que les maîtres de la finance internationale paraissent peu enclins à prendre. René Passet avance pourtant une proposition des plus sensées : demander aux nations riches de créer un fonds de développement alimentaire, type plan Marshall, à l’intention des nations défavorisés, ces sommes ne pouvant être utilisées qu’à des achats dans les pays développés ; une façon de contribuer à l’annulation de la dette car le tiers-monde doit rembourser 200 milliards de dollars tout en n’ayant reçu que 48 milliards d’aides, celles-ci ayant diminué, selon les pays, de 20 à 50 % depuis 1992 !

Comme on peut le constater, le vent n’est pas à l’optimisme.

Alors ? autodestruction progressive du système ? éclatement brutal de la bulle financière ? révolte des hommes ? ou recomposition sur les décombres d’une humanité s’effondrant sous les coups du profit et de la rentabilité ? C’est effectivement l’ensemble des “possibles” à venir. Un seul recours nous est laissé : préparer activement cette “recomposition” en vue d’un objectif commun, quel développement au bénéfice de toute l’humanité ?

Disons-le tout net : placé sous le signe d’une rigueur scientifique implacable, cet ouvrage est une somme, dont la lecture — d’une lisibilité aveuglante — tout à la fois subjugue et transforme le lecteur.

Le lecteur de la GR-ED y sera d’autant plus sensible que les propositions avancées par René Passet vont dans le sens de la voie ouverte par les principes de l’économie distributive.

Un ouvrage d’une rare pertinence qui réclame une lecture urgente. À garder ensuite “à portée de main”…

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[1] L’illusion néo-libérale, Éditions Fayard (avril 2000), 287 pages. L’auteur, René Passet estprofesseur émérite à l’Université Paris I-Panthéon-Sorbonne, Président du Conseil scientifique de l’assiociation Attac et auteur de nombreux articles dans Le Monde Diplomatique et Transversales Science/Culture..

[2] Dans Le Courrier de l’Unesco

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Humour d’Humeur

C’est par la Toile que nous est arrivée cette petite histoire qui illustre fort bien la logique productiviste :

Logique “moderne”

par P. SALON
juillet 2000

Un investisseur americain se promène au bord de l’eau dans un petit village côtier mexicain. Un bateau rentre au port, contenant plusieurs thons. L’américain complimente le pêcheur mexicain sur la qualité de ses poissons et lui demande combien de temps il lui a fallu pour les capturer.

— Pas très longtemps, répond le mexicain.

— Mais alors, pourquoi n’êtes-vous pas resté plus longtemps pour en attraper plus ? demande le banquier.

Le mexicain répond que ces quelques poissons suffiront à subvenir aux besoins de sa famille.

Le banquier demande alors :

— Mais que faites-vous le reste du temps ?

— Je fais la grasse matinée, je pêche un peu, je joue avec mes enfants, je fais la sieste avec ma femme. Le soir, je vais au village voir mes amis, nous buvons du vin et jouons de la guitare. J’ai une vie bien remplie !

L’américain l’interrompt :

—J’ai un MBA (Master of Business Administra-tion) de l’Université Harvard et je peux vous aider. Vous devriez commencer par pêcher plus longtemps. Avec les bénéfices dégagés, vous pourriez acheter un plus gros bateau. Avec l’argent que vous rapporterait ce bateau, vous pourriez en acheter un deuxième, et ainsi de suite jusqu’à ce que vous possédiez une flotte de chalutiers. Au lieu de vendre vos poissons à un intermédiaire, vous pourriez négocier directement avec l’usine et même ouvrir votre propre usine. Vous pourriez alors quitter votre petit village pour Mexico City, Los Angeles, puis peut-être New-York, d’où vous dirigeriez vos affaires.

Le mexicain demande alors :

— Combien de temps cela prendrait-il ?

— Quinze à vingt ans, répond le banquier.

— Et après ?

— Après, c’est là que ça devient intéressant, répond l’américain en souriant. Quand le moment sera venu, vous pourrez introduire votre société en Bourse et vous gagnerez des millions.

— Des millions, mais après ?

— Après, vous pourrez prendre votre retraite, habiter un petit village côtier, faire la grasse matinée, jouer avec vos enfants, pêcher un peu, faire la sieste avec votre femme et passer vos soirées à boire et à jouer de la guitare avec vos amis.

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Anthologie

En Octobre 1998 André Prime a présenté ici son analyse du précédent livre de Michel Bugnon-Mordant “L’Amérique totalitaire” [1]. Cet auteur vient de publier “Sauver l’Europe” [2] et André l’a également dévoré et apprécié. Et pour donner à nos lecteurs l’envie de découvrir ce livre, il a choisi aujourd’hui, plutôt qu’en faire une critique personnelle, d’en reproduire quelques passages particulièrement forts, le premier montrant la mainmise anglo-saxonne sur la Commission Européenne, les autres sont extraits de la conclusion :

Un cheval de Troie en Europe

juillet 2000

Sentant la victoire proche, les industriels européens font pression sur la Commission de Bruxelles qui se met à libéraliser hors de toute consultation démocratique. Aucun débat interne à la Commission ne vient étayer les décisions prises par quelques-uns mais dont les effets vont se manifester pour tous. Le pouvoir d’infléchir la politique économique européenne sera en fait confisqué en 1980 par le Britannique Leon Brittan et l’un de ses collègues, encouragés par l’équipe de Downing Street. S’autorisant à interpréter l’article 90, §3 du traité de Rome qui « autorise la Commission européenne à adresser une directive aux États membres qui se comporteraient mal en matière de concurrence », cette dernière proposition étant entendue comme « ne laissant pas assez de liberté au marché » les Commissaires britanniques remplacent le verbe « adresser » par le verbe « arrêter » se substituant de la sorte aux organes de décision. La France et d’autres États déposent une plainte auprès de la Cour de Justice européenne. En 1982, cette dernière, acquise au dogme libéral, donne raison à la Commission.

Le tournant est ici majeur. Faisant jurisprudence, la décision d’autoriser la Commission à “arrêter” des décisions marque la prise de pouvoir par les lobbies économiques qui, par le biais de leurs représentants dans l’exécutif bruxellois, sont désormais autorisés à légiférer et à obliger les États membres à privatiser l’ensemble de la sphère publique. Le tour de passe-passe des Commissaires britanniques et son entérinement par la Cour européenne constituent donc un coup de force à l’égard des citoyens européens.

L’application de l’article 90, §3 se fera de plus en plus fréquente. Le domaine de la télécommunication fournit un exemple privilégié de la façon dont les investisseurs privés se sont emparés de cet espace essentiel de la vie citoyenne. Les télécommunications représentent au bas mot, au début des années quatre-vingt, près de 200 milliards de francs français de profits au niveau mondial dont il s’agit de s’emparer.

Ces précisions apportent la preuve de ce que nous avons souvent signalé, à savoir que l’Angleterre est le cheval de Troie des états-Unis dans l’Europe. Souvenez-vous : elle y est entrée à condition que ce soit sans le volet social. De Gaulle, pourtant visionnaire, avait sous-estimé le danger lorsque, questionné sur l’entrée éventuelle de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun, il répondit :« Quand tout sera en place, l’Angleterre pourra peut-être un jour s’amarrer à l’Europe ».

Développement aggravant : du temps de la longue amitié et connivence Kohl-Mitterrand, l’axe Paris-Bonn prédominait en Europe. Avec le social-démocrate ( ?) Schroeder - pourtant ex-gauchiste comme Jospin - c’est l’axe Berlin-Londres qui a tendance à prendre la relève, Jospin, avec son obstination sociale (socialiste ?) faisant figure de ringard.

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Un patrimoine définitivement saccagé

« Nos enfants sont aujourd’hui en danger de mort. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le patrimoine appartenant à tous est non seulement confisqué par quelques-uns, mais irréversiblement saccagé…

En composant avec Hitler afin de conjurer les dangers que l’on ne voulait pas voir, l’Europe des années Trente s’est attirée un déluge de feu et de souffrances. Composer avec les États-Unis aujourd’hui, c’est se préparer des siècles de servage et la perte de notre âme…

C’est pourquoi une guerre sans concession, une guerre à mort doit s’engager entre le politique enfin restauré et les États dans l’État, particulièrement, ces multinationales et transnationales qui écrasent sous leur talon l’ensemble des hommes, des femmes et des enfants de la planète. La première d’entre elles, Monsanto, doit constituer la cible privilégiée des pouvoirs publics. La firme américaine détient aujourd’hui plus de 70 % des brevets dans le domaine du vivant. Ajoutée à ces autres multinationales alimentaires que sont Mc Donald et Coca Cola, elle menace non seulement de s’approprier l’ensemble du marché alimentaire dans les dix années à venir mais de procéder à la stérilisation du vivant. La généralisation du transgénique porte en elle la promesse mortelle de prévenir tout retour à une agriculture naturelle, les semences naturelles étant peu à peu détruites par stérilisation, de sorte qu’il ne saurait être question, d’ici 2010, de revenir à une agriculture biologique. On conçoit de quelle arme pourrait disposer Monsanto, et par elle les États-Unis. Le chantage à la nourriture en serait la conséquence logique :« Appliquez la politique que je vous dicte, ordonnerait Washington, ou vous n’aurez rien à manger ». Dès lors, soja transgénique, boeuf aux hormones, maïs artificiel, non seulement envahiront la chaîne alimentaire, mais les organes idoines aux États-Unis s’attellent déjà à empêcher, via l’OMC, l’étiquetage des produits, de sorte que les consommateurs achèteront en toute innocence — et ignorance — des produits génétiquement modifiés, alors même qu’ils les refusent massivement. Le totalitarisme alimentaire, comme tous les autres, s’instaure lorsque les hommes n’ont plus le choix…

Le domaine éducatif constitue, lui aussi, une priorité. L’Europe imite la privatisation rampante de l’éducation telle qu’elle se pratique aux États-Unis, où, par ailleurs, se développent, notamment en Californie, les premiers noyaux de résistance. Lieu privilégié d’application du marketing visant les jeunes, l’école américaine trouve normal que dans 40 % des établissements, la journée commence par un endoctrinement diffusé par le journal télévisé de Channel One qui, par la même occasion, arrose les jeunes cerveaux de spots publicitaires. Points de vente de Coca ou de Pepsi, les écoles sont de plus en plus soumises aux pressions des entreprises qui les soutiennent financièrement. Ainsi, écrit Steven Manning dans The Nation, l’automne dernier, l’un des principaux responsables du district n°11 a envoyé aux administrateurs une lettre leur enjoignant d’augmenter les ventes de Coca dans leurs écoles afin de respecter les chiffres prévus dans le contrat. Dans un autre établissement, une missive confidentielle, publiée pour la première fois par The Indépendant de Colorado Springs, incitait vivement les professeurs à laisser les élèves boire du Coca en classe.

L’Europe, comme à l’accoutumée, copie. En Suisse, le salaire au mérite introduit par le canton de Zurich fait des émules. Le statut de fonctionnaire ayant été abrogé dans ce canton ultra libéral en 1996 et alors que, parallèlement, les profits des 350 milliards helvétiques décuplaient (80 milliards de dollars en 1997) sans qu’il leur en coûte un franc d’impôt, les enseignants s’y trouvent dans une position d’instabilité et d’inconfort maximum.

Contrairement à ce qu’affirme Francis Fukuyama dans ses deux livres, le premier proclamant la mort de l’Histoire, le second, The great disruption, annonçant la mort de l’homme tel que nous l’avons connu et la naissance d’un homme nouveau capable d’agir sur son patrimoine génétique et donc de se reprogrammer à sa guise, les lois du marché, la réduction de l’État social, la pleine liberté des échanges financiers et commerciaux au profit d’une hyperclasse pour laquelle travailleront servilement les quatre cinquièmes des masses mondiales, l’État régalien contrôlé par les citoyens peut voir le jour. La masse citoyenne aura-t-elle la lucidité, le courage et la détermination qu’il faut pour s’insurger contre le monde littéralement inhumain qui croît chaque jour, ou est-elle déjà trop résignée pour s’insurger ? Les humains, et probablement tous les êtres vivants, en ce début de XXIe siècle n’ont que très peu de temps pour répondre. »

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[1] Voir Totalitarisme de droite GR-ED N° 981 (Octobre 1998) pages 9-10.

[2] aux éditions L’Age d’Homme Paris.

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Témoignage

Sur les Systèmes d’échanges locaux (SEL)

par L. L.
juillet 2000

Voici quelques remarques prises dans la vie courante. Les initiatives tendant à “sortir” quelques personnes dans la misère où les maintient le système économique sont comme des rustines qu’un cycliste stupide s’obstine à coller sur une chambre à air poreuse. Bien sûr, quelques individus vont profiter de l’opération et c’est très bien pour eux. Bien sûr il y a des gens, peut-être un peu moins scrupuleux que leur semblables, qui réussissent à “gagner”de l’argent (ceux-ci sont montrés en exemple… !). Mais la solution n’est pas là.

J’ai eu connaissance d’un SEL qui utilise une unité d’échange à laquelle il a été donné un nom charmant : le Pastel. Ce SEL a bien fonctionné pendant quelque temps, puis il s’est produit un blocage. Pourquoi ? Les initiateurs de ce groupe n’ont pas su inventer une structure économique nouvelle, difficile, il est vrai, à mettre en œuvre sur un petit nombre d’acteurs économiques : ils ont omis de faire l’inventaire des biens et services disponibles avant de créer “leur” unité monétaire. Ils ont commis l’erreur… de ne changer que le nom de la monnaie. La leur était créée sans contre-valeur véritable, équitablement répartie entre tous les membres de l’association, non thésaurisable, certes, mais indéfiniment réutilisable. Le système s’est bloqué de lui-même quand toutes les unités se sont trouvées entre les mains de deux ou trois personnes… qui ne trouvaient plus rien en échange de leurs services… et ils n’ont pas compris ce qui se passait !!!

Malgré deux expériences identiques (ils ont tout remis à plat et créé une nouvelle mouture de leur Pastel…), il est très difficile de faire comprendre la nécessité absolue d’une monnaie de consommation, contre-valeur des biens et services disponibles, une monnaie nominative, disparaissant au premier usage, comme les biens et services qu’elle permet de consommer.

Tout ceci pour dire que je n’arrive absolument pas à comprendre le mode de pensée, de réflexion de nos hommes et femmes politiques. Sont-ils bornés à ce point pour nous sortir les “grossièretés” qu’ils nous sortent : les apories, les apophtegmes se succèdent dans tous leurs discours. à croire qu’ils sont tous atteints d’ataraxie !!… Est-ce que cela se soigne ?

L.L., Châtenoy.

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Tribune libre

Dans notre n° 1000, les pages centrales illustraient un travail du Groupe 78 Nord d’Attac sur la dynamique de la concurrence entre entreprises capitalistes. J-C. Pichot y a vu un rêve (une illusion) non exprimé d’éradiquer toute concurrence en ce bas monde. Nous lui donnons la parole, tout en rappelant, au préalable, que nos propositions n’ont jamais eu pour ambition de changer la nature humaine, ni de prendre les humains pour des anges, mais bien 1) de dénoncer le fait que le libéralisme capitaliste encourage et gratifie ce que cette nature a de plus égoïste et 2) de chercher quelles autres règles socio-économiques exalteraient, au contraire, les penchants humains vers plus de solidarité et de respect des autres.

À propos de la concurrence

par J.-C. PICHOT
juillet 2000

« Ah, s’il n’y avait pas la concurrence, comme le monde vivrait heureux ! ». C’est probablement ce que certains pensent lorsqu’ils découvrent les méfaits de la pratique qu’en font les grandes entreprises industrielles ou commerciales, et dont le numéro 1000 de la GR-ED a présenté de manière brute et sans commentaires inutiles les rouages infernaux.

Sans chercher à entrer dans le détail, notamment en ce qui concerne les conséquences citées dans le tableau des pages 8 et 9 de ce numéro 1000 dont certaines mériteraient des développements et des débats, je suis tenté de dire qu’il ne faut pas “rêver” : l’esprit de compétition est inhérent à la nature humaine et “l’humanisation” de la mécanique économique ne pourra venir que de changements fondamentaux de comportement des gouvernants et des responsables des entreprises. Autre rêve, direz-vous ! Rêve ou défi ?

La concurrence à laquelle nous nous référons dans ce même numéro de la GR-ED est celle qui caractérise, parfois pour le pire, le comportement d’une puissance économique dont le but est souvent d’éliminer ou de contrôler celles qui l’empêchent de se développer à sa guise. Cette acception, limitative mais la plus voyante (son qualificatif le plus marquant est “sauvage”), oublie celles qui sont contenues dans l’étymologie du mot, dont “rencontre” est celui qui la représente le mieux. « Rivalité entre plusieurs personnes, plusieurs forces, poursuivant un même but », telle est la définition du Petit Robert. Dans le domaine de l’économie, j’ajouterais volontiers “simultanément”.

Si l’on met de côté les excès les plus souvent dénoncés, concurrence (entre individus ou entre structures socio-économiques) et compétition (synonyme cité par le même dictionnaire, plus particulièrement appliqué au sport) s’appuient sur des comportements équivalents ; on peut rappeler que concurrence se dit competition en anglais. Dans mon esprit, ces comportements s’appuient indifféremment sur le défi, sur la recherche d’une suprématie sur les autres, souvent accompagnée de pouvoir, sur la quête de reconnaissance ou d’honneurs.

C’est en relevant les défis qui lui étaient imposés (ou proposés ?) par la nature que notre humanité a pu évoluer en maîtrisant le feu, en domestiquant les animaux et les plantes nécessaires à sa survie, en mettant au point des médicaments, etc. Il est probable que la compétition entre individus ou entre clans, qui existait peut-être auparavant, s’est développée simultanément, pour profiter de ce que possédait ou savait faire le voisin : si l’on en croit les mythologies, les légendes et l’histoire depuis près de 3000 ans, la conclusion était le plus souvent la fuite ou la mort de l’un des protagonistes ; à moins que, touchés par une grâce altruiste, nos ancêtres aient pratiqué l’intégration, ce qui aurait supposé une forme d’abondance dont la preuve n’a jamais été faite (sauf au Jardin d’Eden !). Certains diront peut-être que la sélection naturelle faisait son œuvre

Les défis d’aujourd’hui, qu’ils soient personnels ou collectifs, peuvent être d’ordre sportif (record), intellectuel (résolution d’un théorème de mathématiques), technique (exemple : invention du LASER, sans savoir ce qu’on pourrait en faire) ou humanitaire ; ils peuvent être “gratuits” (par exemple le tour de la Terre en solitaire sur une embarcation, en allant contre les vents et les courants) ou “intéressés” (pour des retombées ultérieures, si possible rémunératrices ; exemple la micro-électronique). Ils peuvent être altruistes ou intéressés, parfois les deux ; exemple : recherches simultanées sur le Sida par les Professeurs Montagnier et Galo, dans un but humanitaire, suivies d’une “concurrence” acharnée qui les a conduits en justice l’un contre l’autre (avec finalement un arrangement à l’amiable, semble-t-il, au sujet des royalties sur leurs découvertes !). Dans la plupart des cas, un jour ou l’autre, les défis se traduisent en termes de concurrence (“Il” a battu le record précédent, détenu par untel ! à noter le cas exceptionnel du sauteur à la perche Boubka, qui n’avait que ses records personnels à battre, ce qu’il s’est appliqué à faire pendant plusieurs années de manière à entretenir le suspense) ; mais, sauf de rares accidents, par exemple dans quelques sports violents, on ne va fort heureusement plus jusqu’à la mort directe de l’adversaire, généralement non voulue (la mort indirecte pouvant provenir des folies de ce qu’on appelle parfois des supporters, après les matches de foot-ball par exemple) !

Il est tentant de faire un parallèle entre business et sport, d’autant plus que des dérives particulièrement choquantes liées à l’argent y incitent de plus en plus. D’une certaine manière, le “marché” est une sorte d’arène (référence aux “jeux” de la Rome antique où la mise à mort était souvent la conclusion des combats) où s’affrontent des concurrents, un peu comme des sprinters : équipements électroniques français contre des japonais, textiles asiatiques contre le reste du monde, avions américains contre les européens, etc. En principe, il y a des règles plus ou moins écrites et officiellement admises par les protagonistes ; mais elles ne sont pas toujours respectées, et l’arbitre, par exemple l’OMC, est loin d’être impartial et fiable… Comme les foules nourries au panem et circenses des Romains veulent des vainqueurs et des champions et que les médias ne vivent que de cette manne, on ferme souvent les yeux. Vive Microsoft, grâce à qui l’informatique est entrée dans les foyers. Vive Nike, qui vend des chaussures de sport que tous les jeunes, conditionnés par la publicité, recherchent en priorité.

Une différence, toutefois, entre sport et monde des affaires, c’est qu’un athlète sans adversaire ne pourra jamais faire admettre qu’il est le meilleur, alors qu’une entreprise à ambition monopolistique n’a que faire de concurrence (surtout pas). à ce titre, je trouve lamentable, dans le sport, que l’on n’honore [1] pas davantage les adversaire non-gagnants sans lesquels il n’y aurait pas de premier ! Comme je regrette que l’on ne parle pas plus des rencontres sportives entre handicapés, chez qui le dépassement de soi-même a un sens particulièrement fort.

Nos inquiétudes et nos interrogations viennent bien plus des pratiques induites par la toute puissance de l’argent dans nos affaires que du principe même de la concurrence, dont nous bénéficions tous les jours dans différents domaines grâce à l’apparition, par exemple, de nouveaux produits réellement utiles et de bonne qualité. La décision des états-Unis, prise au nom du droit fondamental à la libre concurrence (si, si : cela existe !), de démanteler les monopoles trop envahissants a un côté rassurant : donc, sus à Microsoft ! Le haro sur les fabricants de chaussures de sport exploitant à des salaires de misère la main d’œuvre asiatique a aussi un caractère sympathique : donc, sus à Nike !

Le sport s’est “affairisé” ; les activités industrielles et commerciales ont depuis belle lurette perdu l’esprit sportif qu’elles auraient pu développer, par des comportements de fair play. La politique s’en mêle, et la mafia intervient ! Sombre tableau. Essayer d’interdire la concurrence ? C’est définitivement irréaliste et de toutes façons trop tard. Vouloir nier ce mode de fonctionnement de la société, c’est considérer comme illégitimes les actions de tous ceux qui veulent la réformer au bénéfice du plus grand nombre, face aux tenants des régimes en place. Albert Jacquard, dans son dernier ouvrage [2] a raison lorsqu’il déclare que la compétition tue le sport. Fort heureusement, face aux perversions par l’argent et la politique, il y a quelques exemples très réconfortants : rappelez vous l’exploit de l’équipe de football de Calais ! Alors, utilisons au profit de nos combats l’opportunité offerte par la concurrence des idées, la plus noble qui soit, et regroupons nos forces pour en faire le super Calais de l’économie distributive.

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[1] NDLR : Et que dire des journalistes “sportifs” qui, rapportant des compétitions internationales, ne donnent que les résultats des “Français” ?

Exemple : « à l’arrivée de telle course, le premier Français est Un Tel, sixième. » On ne saura pas les résultats des autres. Au mépris des non-gagnants, mais participants, s’ajoute un réel chauvinisme.

[2] A toi qui n’est pas encore né(e). NDLR : Ce livre a été présenté à nos lecteurs par André Prime en mars dernier (N° 997, page 13). A.Jacquard y montre bien que ce n’est pas seulement le sport que la compétition tue…

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Tribune libre

Dans le courrier des lecteurs de mai 2000 G.P., reprochait à Jean Auribault une “attaque en règle ” contre A.Laguiller et A.Krivine à propos du passage (GR-ED N° 997) concernant le vote d’une demande d’établissement d’un rapport par la Commission européenne sur l’intérêt et la faisabilité de la Taxe, dite Tobin. Jean avait effectivement manifesté sa surprise de voir les positions prises par ces députés européens, l’une votant contre, et l’autre s’abstenant, en notant le distinguo entre ces deux positions. Par ailleurs, Jean ne rendait pas uniquement responsables de l’échec du vote ces deux leaders politiques, mais d’abord l’alliance Droite européenne/Travaillistes.

Se comporter en citoyen, est-ce révolutionnaire ?

par J. AURIBAULT
juillet 2000

Je m’étonne qu’un sympathisant (ou militant ?) de Lutte ouvrière ou de la Ligue Communiste révolutionnaire considère mon propos comme offensant à l’égard de ces deux personnalités. Je précise que je ne me suis jamais répandu en « interminables ricanements » à leur sujet, comme le « reste de la classe politique au grand complet ». Ma réaction témoignait d’une incompréhension et d’une déception devant leur attitude, et je n’excuse pas pour autant l’absence de députés Verts ou Communistes lors du vote.

Reconnaissez toutefois qu’on peut être surpris de voir Arlette Laguiller (comme les Balladur, Francoise de Panafieu, etc.) répondre aux bateleurs patentés dans les divertissements télévisés, justifier ensuite son vote en déclarant : « on n’est pas là pour améliorer le capitalisme ». L’avez-vous vue s’esclaffer sur le canapé de Michel Drucker (Vivement Dimanche), ou ironisant avec Karl Zéro (Le Vrai Journal) ? D’autant que Karl Zéro produit son divertissement sur Canal +, la chaîne du Groupe privé Vivendi-Havas, multimédia et multinational ! Sans abonder dans le sens de Jean-Pierre Elkabbach [1], qu’on apprécie ou pas, ce comportement médiatique de politiciens de Gauche ou de Droite, rejaillit sur leur crédibilité. Accepter de participer à ce type d’émissions dont le grand public raffole, c’est prendre le risque d’un mélange des genres. Aussi, ne vous insurgez pas si les politiques, comme le brave citoyen de base, s’amusent de leurs déclarations. Quant à leurs convictions, ils ne sont pas les premiers à avoir dénoncé le système capitaliste, et les seuls à garder leur convictions de toujours.

Le plus important reste le sens de leur engagement, depuis qu’ils ont accepté le mandat de député européen, donc d’entrer dans le système politique actuel. Ils deviennent responsables vis-à-vis des citoyens que nous sommes. Aussi, j’estime pouvoir me permettre de contester leur « stratégie politique » et leur vote. Ce que vous qualifiez « d’attaque en règle », n’est-ce pas plutôt la libre expression d’un électeur dans une démocratie, même imparfaite ? La prise de position de ces deux leaders politiques est-elle, en outre, l’expression unanime (ou même majoritaire) des militants de LO et LCR ? Lorsqu’avec ironie vous jugez mes propos “péremptoires”, je m’inquiète un peu. (En effet, l’adjectif péremptoire veut dire : ce qui détruit par d’avance toute objection). Je me permets donc de solliciter votre opinion personnelle sur la Taxe Tobin et les problèmes que vous citez (mouvements financiers et droits à polluer), plutôt que de vous voir défendre ces personnalités qui se défendent très bien elles-mêmes. Car depuis 30 ans que nous entendons les deux leaders, je me demande si J.Fromentin n’avait pas raison d’écrire, dès 1978, que « les Gauchistes sont regardés comme des groupes qui s’entre-déchirent mutuellement et dont on ne se soucie guère de démêler les subtilités doctrinales » [2].

Quitte à vous décevoir à nouveau, je n’ai aucun authentique révolutionnaire à vous proposer. Le mot “authentique ” me rappelle déjà trop les qualificatifs utilisés par les intellectuels des partis communistes il n’y a pas si longtemps (plus révolutionnaire que moi, tu meurs !). Et l’on ne peut demander à A.Laguillier d’être Louise Michel ou Rosa Luxemburg, ni à A.Krivine, d’être Che Guevara. Pour le moment, si nos deux leaders doivent être considérés, en France, comme révolutionnaires, alors peut-être que Susan George et José Bové, sont aussi révolutionnaires… à leur manière. On peut d’ailleurs, dans le même ordre d’idées, se poser la question de l’authenticité du socialisme, pour le parti actuellement au gouvemement, qui gère (assez bien d’ailleurs d’après les milieux économiques, et une majorité de Français) le régime actuel, authentiquement libéral (ou capitaliste, si l’on préfère).

Bien que je ne sois pas un thuriféraire du sous-commandant Marcos [3], l’opinion qu’il donnait, dans un dialogue avec l’écrivain Manuel Vazquez Montalban, me paraît de plus en plus pertinente : « Nous pensons que la manière dont la gauche voit les choses —mais aussi la droite ou même le centre (s’il existe) — c’est-à-dire l’analyse politique traditionnelle que font les politiciens professionnels de la situation actuelle, est en crise. En crise profonde, car trop de choses ont changé. Le sujet, le citoyen auquel ils s’adressent n’est plus le même.. La mutation technologique, la mutation économique, la mutation sociologique sont en train de tout bouleverser… Nous constatons que la classe professionnelle politique s’est radicalement éloignée de son interlocuteur central qu’est la société. Il y a deux réalités : celle, fausse, des politiciens, et celle, réelle, de la société. Si l’on ne parvient pas à les faire coïncider à nouveau, l’histoire exigera des comptes. Et elle risque de le faire d ‘une manière brutale. C’est vrai pour tous les pays » [4].

De ce constat, et de la conviction que le libéralisme ne cherche, en définitive, qu’à faire disparaître les partis, à effacer le rôle des dirigeants et à liquider la politique, Marcos lançait un défi à un monde déshumanisé, mais ne voulait pas tomber dans le piège du dogmatisme : « Il y a une nouvelle réalité ; essayons ensemble de comprendre ce qui se passe ; parce que notre mission prioritaire, à vous et à nous, consiste à essayer de comprendre la société ».

Voilà une opinion qui n’a rien de péremptoire, et permet de lancer des passerelles vers les mouvements qui, en France, tentent de s’exprimer et d’agir depuis cinq ans. Comme le dit Jean-Michel Carré : « Je continue de penser que l’idéal est de tout arrêter et de réfléchir. Certes on ne peut plus croire aveuglément à l’arrivée du “Grand Soir”. Mais il y a toujours des “Petits Matins”, des grains de sable qui bloquent cette machine à broyer les gens qu‘est la société. Il ne faut rien attendre des politiciens ou des patrons. Ce sont des actions comme la grève des cheminots de 95, les engagements d ‘A TTAC, les écoles occupées, bref des mouvements citoyens qui donnent aux gens ordinaires la conscience d’avoir un droit sur leur vie. A nous de reprendre le pouvoir, de résister et d’inventer des utopies » [5].

Face à la nouvelle économie, une nouvelle gauche (la gauche de la gauche ?) n’est-elle pas en train d’émerger ? Sera-t-elle authentiquement révolutionnaire ? Peu importe, pourvu que ce monde bouge et qu’une justice distributive guide nos pas…

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[1] « Cette dérive de la politique vers le divertissement est dangereuse pour la démocratie. L’animateur devient journaliste, les politiques se font clowns . »

[2] Cité dans L’histoire Générale du Socialisme, de J.Droz.

[3] Car il est encore trop tôt pour savoir quel type de société peut émerger de la guérilla lancée par Marcos au Mexique avec les Indiens du Chiapas et l’armée zapatiste de libération nationale ?

[4] « L’heure de la société civile a sonné » , Rencontre avec le sous-commandant Marcos, Le Monde Diplomatique, Août 1999.

[5] Le Magasine Littéraire, mai 2000 : « Tout arrêter et réfléchir » (L’utopie aujourd’hui) p.38.

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