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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 859 - août-septembre 1987

 

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N° 859 - août-septembre 1987

Quelle Europe !   (Afficher article seul)

Abondancisme et Sida   (Afficher article seul)

Défense de la bande dessinée distributrice   (Afficher article seul)

Rapports conflictuels entre revenu garanti et réduction du temps de travail   (Afficher article seul)

Un homme d’influence, Sir Siegmund G. WARBURG (1902-1982)   (Afficher article seul)

Glorifier la machine ?   (Afficher article seul)

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Éditorial

Quelle Europe !

par M.-L. DUBOIN
août 1987

L’HOMME est un animal bizarre. Pendant des siècles et des siècles, les Européens se sont battus les uns contre les autres. Ces guerres du passé s’expliquent par le désir de s’approprier des biens, des terres riches, des récoltes, que possédait le pays voisin : on l’envahissait pour le piller, on faisait des prisonniers pour les asservir, les forcer à travailler pour les vainqueurs. C’était l’époque où plus on avait de main-d’oeuvre au travail, plus on pouvait en tirer des richesses.
Aujourd’hui, et c’est bien la preuve que l’ère de la rareté a fait place à l’ère de l’abondance, les pays ne demandent qu’à exporter eux-mêmes leurs richesses aux voisins ! Et même à y envoyer leurs hommes pour qu’ils y travaillent  !
Faut-il se battre aussi pour cela ?
La nécessité de faire l’Europe est pour nous évidente. Nous l’avons souvent expliqué dans ces colonnes. De même que la nécessité d’une gestion objective de la planète par un organisme supra-national, qui soit plus puissant que les Etats. Mais il s’agit d’une fédération des peuples. Il s’agit, pour l’Europe d’abord, entre peuples de moeurs semblables, de s’entendre non seulement sur le plan culturel, mais, pratiquement, sur le plan économique. Il est aberrant, par exemple, que les Hollandais dépensent une énergie considérable pour fabriquer des serres chauffées artificiellement, dans leur pays où le soleil ne brille que rarement, afin de faire pousser des tomates qui ont peu de goût, tandis que les producteurs du midi de la France, ceux d’Espagne, ceux d’Italie sont amenés à détruire de belles tomates, mûries au soleil, parce qu’ils ne peuvent pas les vendre assez cher. C’est donc une entente objective qui serait souhaitable, c’est une répartition des tâches de production qu’il faudrait discuter.
Hélas, il n’y a pas de discussion objective dans le système des profits. Tout passe par l’intermédiaire de considérations financières qui, en définition, marquent les possibilités concrètes et créent des problèmes artificiels insolubles.
Par exemple, on se réjouissait, ce 15 juillet, d’un compromis enfin obtenu à Luxembourg, les ministres de l’Agriculture de la Communauté ayant conclu un accord de principe sur les moyens de résoudre le déficit budgétaire agricole en 1987 (près de 5 milliards de dollars), mais on se lamentait parce qu’ils "n’ont pas trouvé de solution définitive pour renflouer les caisses de la C.E.E." !
Le Figaro du 15 juillet explique ce compromis : "Il s’agit d’une procédure devenue classique : on reporte le paiement des dépenses faites par la CEE aux Etats membres pour payer les dépenses communautaires. Pour gagner encore un peu plus de temps, les Douze ont choisi de soumettre le texte au Parlement européen seulement en septembre. Une fois avalisé, celui-ci pourrait entrer en vigueur en novembre".
Quel beau travail ! Nos ministres peuvent être fiers d’avoir ainsi réussi, ils ont dû passer des heures en conférences, ce qui représente un bien plus grand nombre d’heures de travail pour tout un peuple de fonctionnaires affairés, et combien de déplacements (coûteux) ?
Mais cela ne suffit pas. Le journaliste du Figaro s’inquiète "il devient en tout cas de plus en plus difficile de boucler le budget de la politique agricole et ce problème fera l’objet de la réunion des chefs d’Etat et de gouvernement en décembre à Copenhague.
Heureusement, en France, on a des idées. Le journaliste poursuit  :
"Pour éviter ces reports successifs - qui n’auront toutefois pas de conséquence pour les agriculteurs - la France souhaite trouver de nouvelles ressources. Ainsi propose-telle depuis plusieurs mois l’instauration d’une taxe sur les matières grasses. Les sommes ainsi dégagées permettraient de combler le déficit chronique. Mais cette requête ne fait pas l’unanimité et se heurte, en particulier, à l’opposition de la Grande-Bretagne qui ne souhaite pas froisser les Américains, premiers concernés".
C’est très simple : on taxe le beurre pour payer les producteurs d’épinards. Mais pourvu que les Américains soient d’accord.
Quelles salades !
Et pourtant, ceci n’est rien (ce qui est le hors-d’oeuvre) à côté des problèmes que va poser le marché unique européen de 1992. Il va falloir que les marchandises puissent circuler li-bre-ment à travers le territoire de la Communauté  ! A-t-on des problèmes de transports ? Pas de camions, pas d’autoroutes  ? Vous n’y êtes pas. C’est un "redoutable casse-tête" posé aux différents gouvernements, explique Paul Fabra, dans "Le Monde". Mais il a trouvé la solution, celle proposée par un expert, l’inventeur en France de la TVA, un homme "qui sait de quoi il parle et surtout, dit Fabra, il a le rare mérite de poser en termes rationnels et économiques, selon la tradition des grands fiscalistes, aujourd’hui trop souvent perdue de vue, la question essentielle de l’incidence de l’impôt". Quelle est cette solution ? Laissons encore la parole à P. Fabra  : Maurice Lauré propose d’y renoncer, au moins provisoirement. Sa formule conserver les frontières fiscales, mais les rendre invisibles. Elle n’a rien à voir avec la prestidigitation dans la mesure où le problème n’est nulle part escamoté. C’est tout de même simple !
La proposition expliquée ensuite par le journaliste du "Monde" coûterait au Trésor français un manque à "recevoir" la T.V.A., "la bagatelle de 100 milliards de francs par an". C’est évidemment insupportable, mais M. Lauré a encore la solution. "L’idéal serait de compenser ce manque à gagner par une augmentation de l’assiette de l’impôt sur le revenu". Paul Fabra se rend bien compte que, politiquement, cette solution serait très difficile à faire admettre, bien que... il suffirait d’annuler, comme le suggère M. Lauré, une décision prise après les "événements" de 1968 : pour éviter alors la dévaluation que les hausses de salaires rendaient quasi-inévitables, le gouvernement décida de remplacer l’impôt forfaitaire de 1948 par un relèvement de la TVA. "Pourquoi ne pas parcourir aujourd’hui le chemin inverse  ?" demande Fabra : on est obligé d’abaisser la TVA, alors on relève les impôts sur le revenu(*).
Voici les mesures proposées pour faire mieux circuler les marchandises  : gageons qu’avec elles les tomates pâles du Nord continueront à faire la loi, même si les tomates juteuses du midi doivent pour cela être détruites.
Mais ce n’est qu’un aperçu des problèmes financiers qui s’interposent, dans notre beau système économique, entre la réalité et l’union véritable des européens. Il y en aura bien d’autres, y compris ceux que posera la libre circulation des diplômés (que diront nos médecins français quand les médecins belges formés - sans - concours viendront s’installer sur leurs plates-bandes ?). Et ce n’est pas ces interminables discussions fiscales qui suffiront à résoudre les problèmes de la consommation par tous ceux qui n’ont rien. Quand, dans peu de temps, apparaîtront sur le marché les nouvelles productions, celles obtenues grâce au "génie génétique", légumes, fruits, blé, viande, etc... qui vont déborder, qu’en fera-t-on, concrètement ?

(*)Voici une proposition qui va certainement faire plaisir à nos amis des G.S.E.D., et parmi eux à Gilberte et Gérard qui, depuis 1979, font croisade pour obtenir le droit à la clause de conscience : ils refusent que leurs impôts soient utilisés à fabriquer des armements et revendiquent le droit de les redistribuer utilement à des fins exclusivement sociales. Cette clause de conscience a été accordée (en principe) aux objecteurs de conscience, elle a été accordée aux médecins dans le cas des avortements, la reconnaissance des Droits de l’Homme implique qu’elle le soit aussi aux contribuables.

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Tribune libre

Abondancisme et Sida

par M. PUJOLS
août 1987

La diffusion importante du Sida aux Etats-Unis et en Afrique, les craintes ressenties par une partie de la population française, le rôle politique que joue dès maintenant la maladie, la menace qu’elle fait désormais planer sur la jeunesse, tout ceci ne peut manquer de susciter chez les Abondancistes des réflexions sur le bonheur et ses conditions.

La misère de la futurologie

Quand les spécialistes les mieux payés parlent du futur, Us le font de façon assez surprenante. Alors que l’humanité a toujours connu des épidémies, ils font comme si tous les virus étaient catalogués et domestiqués, toutes les maladies jugulées ! L’apparition du Sida révèle qu’il n’en est malheureusement rien ! Or, faute de morale solide pour ces situations là, il n’y a pas de bonheur ! Le Sida sera peut-être, sinon vaincu, du moins contrôlé dans quelques décennies ; en attendant, il faut vivre, et le plus heureusement possible ! Il me semble que l’abondancisme se résume dans cette formule.

Le troupeau

L’épidémie n’a fait que peu de victimes ; elle ne se compare pas aux pestes de jadis, bien que son mode de transmission engendre déjà des réflexes de panique ; pourtant, elle révèle à tous les hommes que nous sommes un "troupeau" ; je veux dire que, dans ces situations-là, chacun d’entre nous comprend qu’il est réduit à tout attendre d’un "berger" ; or, c’est là une situation fondamentale dans les sociétés humaines, que tous les prétendus utopistes, tous les libertaires, tous les autogestionnaires, feraient bien de méditer. Même si nous sommes savants et importants dans un petit secteur, notre ignorance et notre impuissance sont crasses dans tout le reste ! Plus le machinisme, la technique progressent, plus cette dépendance radicale entre individus, cette socialisation s’accroît. Depuis longtemps déjà, les hommes ne peuvent plus travailler, ni manger, ni boire, si d’en haut, quelque chose, donc quelqu’un, n’organise leurs activités complémentaires  ; les liens qui les unissent couvrent des espaces trop vastes pour qu’ils les maîtrisent. Si je suis malade, je suis obligé de faire confiance à un chirurgien ; si je consomme du veau, je dois croire que les services vétérinaires ont bien fait leur travail, etc... En allant chaque matin exécuter ma tâche parcellaire, je dois croire surtout que quelque chose, ou quelques-uns, au sommet, organisent globalement les choses pour que les autres, sur ordre et comme moi, fassent ce dont j’ai besoin pour vivre heureux : la vie sociale consiste donc à "croire", c’est-à-dire à regarder vers un "Haut" : si, furieusement individualiste qu’on soit, il faut le constater ! Cela signifie que l’autogestion a ses limites, qu’elle est d’une certaine façon un alibi, un leurre, parce que les décisions réputées locales dépendent en fait de l’ensemble ; à moins de consommer uniquement ce que l’on produit, on ne peut décider souverainement des modalités de la production ; plus l’économie se mondialise, plus nous avons de biens à notre disposition, mais plus nous sommes "troupeau", plus nous dépendons de nos "élites". Cela se voit dès maintenant : les progrès des communications, la télévision et ses présentateursvedettes, donnent à notre siècle un petit air monarchique, ou plutôt "Bas Empire", que les Mac-Luhan n’avaient pas prévu  : ce n’est pas la démocratie à l’ancienne qui fait des progrès ! Quand ils ont pris le pouvoir, les marxistes, eux aussi, ont découvert ce phénomène "troupeau"  : la dictature du prolétariat de Lénine a dû effectivement remplacer le pouvoir tsariste ; les autres théoriciens du marxisme,. Mao, Pol-pot, ont également traité leurs peuples comme des troupeaux, ils ont harangué leurs troupes comme les anciens généraux, recouru rigoureusement aux mêmes procédés, à la même discipline de fer ; et ils ont eu, comme tous les despotes, toutes les peines du monde à desserrer l’étau  !... Je pense qu’il est illusoire d’espérer qu’il n’y ait plus de troupeau. Chaque progrès dans la connaissance fait de chaque homme un "mouton" : faute de tout comprendre, il est obligé d’attendre toujours davantage d’en Haut. La seule solution, c’est que le troupeau se donne de bons bergers, qu’il mitonne son élite  ; c’est un drame quand une cassure s’opère entre l’élite et la base, quand les peuples se défient de leurs élites, quand ils vont même jusqu’à contester leur existence, et, de même, quand les élites, oubliant leur fonction, se comportent en prédateurs du peuple dont elles sont sorties, se crispent sur des privilèges qu’elles ne méritent plus. Cette guerre civile est plus sûrement cause de disette que l’environnement lui-même. Les partis communistes au pouvoir ont généralement compris (du moins en Union Soviétique) qu’il leur incombait essentiellement de former des élites qui aiment et cultivent en elles l’Humanité, qui distribuent généreusement les biens nouveaux qu’elles sont seules capables d’imaginer - c’est d’ailleurs cette aptitude-là qui devrait définir l’élite -. Mais, loin d’être l’affaire d’un seul parti, cette attitude devrait être celle de tout le peuple, et de ce point de vue, nous sommes tous "peuple" d’une certaine façon ! Plus ils sont nombreux, plus les hommes devraient s’apercevoir qu’ils ne sont pas seuls !... C’est une lapalissade l... Pourtant, certains théoriciens ne l’ont pas compris ; ils s’obstinent à créer des utopies pour les petites communautés de l’âge de pierre ! Elles sont mortes, il y a belle lurette ! Il faut désormais inventer du bonheur pour les milliards d’hommes qui pullulent sur Terre ; c’est, me semble-t-il, la mission des Abondancistes, qui, contrairement à des Lanza del Vasto ou à des Gandhi, se sont bien gardés de vanter la misère, la pénurie, et ont osé aimer la science et les machines, comprenant la chance unique qu’elles constituaient pour l’ensemble de l’espèce !
La peur : ce que révèle d’abord cette épidémie, du point de vue de la peur, c’est que celle que nous inspirent, dans de semblables situations, nos congénères, est souvent plus grande que celle du mal lui-même : oui, les solutions proposées sérieusement par certains individus et approuvées par de nombreuses personnes, sont effrayantes ! Cela nous rappelle que la barbarie est à nos portes, qu’il n’existe plus de peuple "civilisé" quand la richesse, l’aisance, s’en vont ! Quoiqu’en disent les moralistes, et malgré quelques brillantes exceptions (des héros, des saints, en tout petit nombre), la misère a partout le même visage, celui de la dégradation morale, et de la bestialité. Ce qui fait en définitive la grandeur "morale" d’un groupe humain, c’est l’environnement qu’il a su se créer et maintenir. Rien d’étonnant : l’homme est biologiquement le même depuis des millions d’années ; ce sont ses outils qui changent ; en cas de régression matérielle grave, il réagit comme il l’a toujours fait. Sans doute existe-t-il des "doux" de tempérament ; mais de quel poids pèsent-ils dans la barbarie générale ? Les "pacifiques" possèdent le royaume des Cieux, mais les Eglises ont vite compris qu’ils n’avaient aucune chance sur cette Terre ; elles ont donc compté davantage, pour grandir, sur la conversion des Empereurs ou le ralliement des Chefs  : c’est une leçon ! Certes, la générosité, la contagion de l’idéal, jouent leur rôle dans la création du bonheur pour tous ; mais il faut, comme J. Duboin l’a vu, la science, les techniques pour produire le bonheur matériel, sans lequel l’autre est une mauvaise utopie.
Du côté des "élites", le Sida révèle deux comportements également blâmables : d’une part, celle du prédateur-né, qui épouvante le troupeau pour mieux en disposer incroyable ce que les situations difficiles peuvent susciter de vocations de rapaces ; et la complicité des victimes a alors quelque chose de pitoyable ! Elle est, hélas ! fondamentale  : sans l’appui massif des pauvres, leur exploitation est impossible  ! Comment expliquer cette scandaleuse complicité, sinon par le fait que la peur, quand elle dégénère en épouvante, paralyse l’esprit critique, exacerbe les pulsions grégaires : "s’unir pour être fort" les Allemands l’ont fait dans les années 30, ils l’ont lourdement payé par la suite  ! D’un autre côté, il existe des élites qui, sous prétexte de ne pas affoler les populations, dissimulent les véritables dangers ; cela revient pour elles à démissionner de leur rôle ; alors, le troupeau,-qui ne se sent plus protégé, d’instinct, cherche ailleurs un protecteur ; nous savons que les candidats ne manquent pas, vu les avantages qu’ils peuvent en espérer. C’est ce qui est arrivé pour Tchernobyl ; espérons qu’il n’en sera pas de même pour le Sida !
Enfin, en ce qui concerne le mal lui-même, la façon dont il est appréhendé par certains rappelle la lèpre médiévale : souhaitons alors que le XXe siècle réagisse autrement que ne l’ont fait ses devanciers, sinon l’épidémie a un bel avenir ! En effet, quand la maladie est aggravée par toutes sortes de sanctions extérieures, ceux qui en sont frappés sont prêts à tout pour la dissimuler, à eux-mêmes et aux autres. Certes, il existe aujourd’hui des moyens de contrôle sophistiqués, mais les moyens de frauder le sont également  ! Les camps de concentration pour sidaïques ne recevraient que les sous-fifres ; les riches pourraient évidemment contaminer à leur aise ! Dans cette affaire, l’idéal à considérer devrait être la santé. Il devrait être présent à l’esprit des malades eux-mêmes il est de leur intérêt de ne pas propager la maladie, de se comporter en "abondancistes", de prendre eux-mêmes les mesures prophylactiques, en attendant et espérant la guérison ; on peut même rêver que les mentalités évoluent en France de telle sorte qu’il soit possible aux personnes atteintes de le dire autour d’elles ! Aujourd’hui, une telle conduite relève de l’héroïsme ! Pour les autres, il faut évidemment faire en sorte de n’être pas contaminés, demander au corps médical les mesures à prendre pour cela, et les prendre l...
Bien sûr, il n’appartient pas aux Abondancistes de proposer une politique de la santé ! Vu leur place dans la vie politique française, il est inutile qu’ils se donnent ce mal. Mais l’observation des comportements sociaux face à ce danger qui semble venu du fond des âges est intéressante ; elle permet de voir ce que font les hommes quand ils sont affrontés au danger et au malheur : conduites utiles à connaître quand on prétend, comme l’Abondancisme, tourner les hommes vers la recherche du Bonheur.

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Défense de la bande dessinée distributrice

par gédé
août 1987

Plutôt que se voiler la face devant les nombreuses lettres critiquant la Bande Dessinée "Pas de Panique" de la Grande Relève, je me propose, en tant que scénariste, de sortir de ma cachette pour expliquer la problématique et les motivations inhérentes au genre, en les restituant dans leur contexte.
Sensibilisé aux thèses distributistes par la lecture des articles de Marie-Louise Duboin publiés en 1985 par la revue IIIe Millénaire, nous fûmes contactés pour tenter de drainer un nouveau public à la connaissance des dites thèses.
Le pari n’était pas simple. Il fallait écrire une histoire tenant compte du "message", tout en restant lisibles par les "mordus" de la BD, sensibilisés par la mouvance de son histoire et de son code actuel. Cette double adéquation de communication devait également s’inscrire dans une publication dont le rythme de parution, une page mensuelle, ôtait l’élan convivial.
Pris entre le double écueil d’un scénario qui s’adressait essentiellement à des non-initiés des thèses, sans pour autant irriter les fidèles de la Revue, notre récit se construisit sur la question de savoir comment, dans la réalité, notre société pourrait effectivement passer au stade distributiste. Autant dire qu’il faut inventer un futur hypothétique, en évitant le prophétisme à la petite semaine, même s’il est impossible de matérialiser autre chose que de l’art abstrait, parce que créé à partir d’hypothèses.
Nous ne pouvions donc camper la problématique de la transformation économique que symboliquement mais nous sommes encore aujourd’hui sûrs et certains que ce "passage" ne peut se faire que par la pression violente de la nécessité de contradictions politiques et économiques irrésolvables par toutes autres manoeuvres.
Notre formation historique d’Université nous fournissait de nombreux réseaux d’analyses. Certains argumentaires furent étudiés, puis rejetés, malgré leur indéniable intérêt. Parmi bien d’autres, l’exemple historique de l’Allemagne de 1923, où une expérience distributiste fut pratiquée par l’Etat et lui permit de sortir de la crise (Emission du Rentenmark monnaie gagée sur les richesses et l’appareil de production), n’apparaît pas dans la BD, car de nombreuses personnes identifient l’Allemagne de 1923 à l’hitlérienne de 1933...
Nous ne pourrons jamais être sûrs d’avoir opéré les bons choix, mais nous sommes certains d’avoir fourni les efforts les plus démesurés pour parvenir à illustrer de manière significative les obstacles de sa réalisation concrète.
L’incohérence apparente de son récit est liée au rythme de parution, une page par mois nécessitant une "chute", pour une histoire devant résumer, en situations, l’ensemble des thèses distributistes, avec toute la richesse de ses implications, à un large public, sur 16 pages. Il fallait être fou pour accepter. 100 pages auraient été nécessaires pour allier la lisibilité BD à la complexité du message. 100 pages de BD restaient hors de prix, à moins de gagner au Loto...
Alors, consolation ? Cette BD ne prendra sa véritable dimension communicative qu’à la sortie de l’album BD, avant la fin de l’année 87, dans un numéro spécial incluant l’ensemble des planches, y compris 5 ou 6 pages inédites achevant l’histoire sur ce que pourrait être une société dominée par une économie distributive.
Les critiques que vous pourrez lui fournir en l’utilisant pour faire connaître l’économie distributive autour de vous l’enrichiront. Mais soyons clairs. Je ne suis pas un scénariste prostitué par l’argent. Ni même un innocent politique.
Je sais que ces thèses, même imparfaites, sont les seules à mettre le doigt sur la problématique de la valeur, qui reste le point noir de toutes les thèses économiques. Et j’aime à espérer qu’avec le temps, même ceux qui n’aimaient pas la Bédé, constateront à l’issue de cette expérience risquée, qu’Isabelle Python, la Société d’Edition Echo-Vision, et moi-même, n’ont pas fabriqué une BD vulgaire, prétexte à spolier la Grande Relève de ses écus.
Nous aussi, nous essayons de faire sortir l’humain de la misère où les plongent exploitation, cynisme et médiocrité. La BD est un médium de communication qui peut tout expliquer, sans élitisme ni démagogie, même le distributisme. Au cas où vous n’en seriez pas persuadés, expédiez-moi une caisse de médicaments contre les maux de crâne, car moi aussi j’essaye, avec mes faibles moyens, de résoudre les contradictions d’une histoire humaine dominée par des bulletins de paye qui justifient son asservissement et son manque de conscience.
Si ce n’est d’amour...

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Basic income european network

La Grande Relève continue à présenter les diverses contributions qui ont été faites au Colloque International de Louvain-la-Neuve sur le revenu garanti. Nous donnons dans ce numéro la traduction (d’allemand en anglais puis d’anglais en français !) de la communication présentée par Georg Vobruba, professeur au Centre Scientifique Berlinois de Recherches Sociales.

Rapports conflictuels entre revenu garanti et réduction du temps de travail

par G. VOBRUBA
août 1987

Les demandes de réduction du temps de travail et de revenu de base garanti sont l’une et l’autre des réactions aux déficiences des mécanismes les plus importants de répartition du travail et des revenus qui constituent le marché du travail. Bien qu’elles concernent le même ensemble de problèmes, elles diffèrent dans leurs finalités politiques. La réduction du temps de travail est basée sur le droit au travail et a pour but de répartir le travail entre ceux qui en ont besoin pour assurer leur existence. Par conséquence, une politique de réduction du temps de travail conduit à accepter que le marché du travail soit le mécanisme dominant de répartition du travail et des revenus. Le marché du travail assigne simultanément des travailleurs aux emplois et des salaires aux travailleurs. Les demandes de réduction du temps de travail sont fondées sur l’idée centrale de travail en vue d’un salaire. Le revenu de base garanti est, lui, considéré comme le droit à un revenu. Son but est de garantir à tout le monde les moyens de vivre indépendamment de la quantité de travail fourni. La revendication d’un revenu garanti réduit donc la primauté du marché du travail et fait ainsi disparaître la simultanéité de la répartition du travail et du -revenu, qui est une caractéristique de ce marché. Dans cette perspective le problème de l’organisation du travail à effectuer doit être réglé séparément. Dans les théories sur le revenu de base, on trouve les solutions suivantes :
- l’obligation administrative de travailler,
- l’espoir utopique que le travail sera fait volontairement,
- l’incorporation dans le revenu de base de stimulants liés au travail effectué.
La revendication d’un revenu de base est plus ou moins directement centrée sur l’idée d’une subsistance de protection.
Ces deux visions différentes de la société correspondent à des acteurs sociaux différents. Les réductions du temps de travail ont pour origine historique la constitution d’une classe de travailleurs capable de mener une action collective, renforçant continuellement dans les négociations le pouvoir de ceux qui offrent leur travail et améliorant ainsi leur situation individuelle. Par conséquent, le revenu de base garanti est centré sur l’individu. Tant que l’individu continue à aller sur le marché du travail, le revenu garanti se concrétise directement par un renforcement de la position individuelle de celui qui offre son travail.
On peut relier cela aux idéologies différentes qui sous-tendent les deux concepts : le socialisme et
l’anarchisme. "il y a une différence fondamentale entre le socialisme et l’anarchisme en ce qui concerne la question de la répartition. Le socialisme, au moins dans la plupart de ses formes, maintient la notion de salaire pour un travail effectué ou pour la volonté de travailler, et, à l’exception des personnes incapables de travailler à cause de l’âge ou d’une infirmité, il fait de la volonté de travailler une condition de subsistance ou, au moins, de subsistance audessus d’un minimum très bas. L’anarchisme, par contre, a pour but de garantir à chacun, sans aucune tradition, la fourniture de tous les biens courants, les biens plus rares dont on ne peut accroître indéfiniment la production étant rationnés et également répartis entre toute la population.
Pierre Kropotkine résume les implications historiques des deux revendications dans la formule : "Le droit au bien-être est la révolution sociale. Le droit au travail est - dans le meilleur des cas - une prison industrielle".
Ces deux approches sont donc traditionnellement en conflit.
C’est la question intéressante. Pour y répondre, on doit se pencher sur :
1) la logique différente des concepts ;
2) le cadre différent de mise en oeuvre des concepts.
La mise en oeuvre actuelle des politiques de temps de travail montre que le concept de réduction du temps de travail a perdu de sa force dans deux dimensions. D’une part, le chômage de masse a aujourd’hui atteint un tel niveau que le public ne croit plus en la capacité de la réduction du temps de travail pour rétablir le plein emploi. D’autre part, la variabilité des réductions du temps de travail d’un secteur à un autre et la tendance au compromis entre réduction du temps de travail et flexibilisation amoindrissent le potentiel d’action collective. Les récents succès des politiques de temps de travail restent des victoires à la Pyrrhus : leur prix en est un nouvel affaiblissement des acteurs collectifs qui pourraient obtenir de nouveaux succès. Tout cela montre que la réduction du temps de travail doit être accompagnée par d’autres mesures.
A quelques exceptions près (Adler Karlsson), on observe une très nette évolution du concept de revenu de base : partant de l’abolition du marché du travail, on est passé d’abord par un recours limité au marché du travail et, finalement à son maintien, sinon à son renforcement. Ce renforcement est mis en évidence par le fait que la plupart des concepts de revenu de base instaurent un impôt négatif. On peut interpréter le revenu te base comme étant la subsistance te base alternative pour ceux qui "offrent" leur travail. C’est ce qui est postulé tans les théories néoclassiques tu marché tu travail, mais qui, en réalité, n’existe pas.
Cette évolution tu concept te revenu garanti permet t’établir tes liens avec les politiques se rapportant au marché tu travail. A ce niveau logique, il y a donc convergence tes deux concepts. Il est pour le moins probable que cela favorisera le développement te concepts combinant réduction tu temps te travail et revenu te base garanti. Mais l’aiguillon pour le développement te tels concepts réside tans les conditions sociales existantes.
Je suppose tans ce qui suit que l’opposition tes employeurs à la réduction tu temps te travail est évidente en elle-même. Leur opposition cependant ne sera efficace, c’est-à-tire capable te recueillir la majorité tes soutiens, que lorsqu’ils pourront former tes coalitions te blocage avec la participation te non-employeurs.
Il faut expliquer la résistance tes non-employeurs à la réduction tu temps te travail. Aujourd’hui la mise en ouvre d’une réduction collective tu temps te travail toit prendre en compte différents types te problèmes.
1. La réduction tu temps te travail sans réduction te salaire met en danger les firmes peu solides (marginales). Leurs employés ont peur te perdre leur travail et donc s’opposent à te telles politiques. La réduction tu temps te travail avec diminution te salaire pose un problème difficile à ceux qui en sont victimes. Ces obstacles à la réduction tu temps te travail sont les plus grands tans les entreprises où les marges sont faibles et qui emploient beaucoup te salariés mal payés.
2. La réduction tu temps te travail affectera toujours négativement les augmentations te salaire. Ainsi la réduction tu temps te travail favorise les employés à plein temps et marginalise ceux qui travaillent suivant d’autres schémas te temps : travailleurs à temps partiel, travailleurs à horaires flexibles... Ce groupe augmente constamment, ce qui se traduit par tes problèmes te mise en ouvre te la réduction tu temps te travail te plus en plus complexes. Par la même logique, les bénéficiaires d’allocations sociales liées à l’accroissement tes salaires s’opposent aux réductions tu temps te travail. Ce groupe aussi augmentera tans le futur.
3. Qui plus est, la puissance tes moteurs sociaux traditionnels diminuera à long terme. D’un côté, "l’identité te groupe" traditionnelle tu mouvement tes travailleurs s’évanouira et les liens normatifs qui permettaient t’établir tes solidarités entre travailleurs et chômeurs au-delà tes intérêts individuels et partiellement conflictuels s’estomperont. Bien plus, le développement te la "pluralisation tes modes te vie" pourrait se traduire par une relation te plus en plus ambiguë entre la situation économique objective et les désirs et intérêts individuels. Finalement, l’espoir d’un plus grand allègement tu travail perd son attrait.
Notre conclusion au niveau te la mise en oeuvre pratique est finalement la même que celle à laquelle nous étions arrivés au niveau tes concepts : la réduction tu temps te travail toute seule ne peut pas résoudre les problèmes quantitatifs et qualitatifs. Il faut lui adjoindre autre chose.
Il est maintenant temps te se poser la question te savoir si on peut lier une politique te revenu te base à la réduction tu temps te travail pour résoudre les problèmes. On toit subdiviser la question comme suit :
1) Existe-t-il tes combinaisons "réduction tu temps te travail-revenu te base" capables te conduire à une harmonie fonctionnelle résolvant les problèmes qui ont jusqu’ici fait échouer les politiques te réduction tu temps te travail ?
2) Existe-t-il tes tendances favorisant l’apparition d’intérêts collectifs et te groupes te pression pouvant promouvoir te telles combinaisons  ? Je voudrais tout d’abord examiner la question te la compatibilité fonctionnelle en discutant les trois types te problèmes soulevés précédemment. On peut résoudre le problème tu freinage tes réductions tu temps te travail par les faibles marges disponibles pour la redistribution entre capital et travail si le revenu garanti permet t’élargir ces marges. Cela implique une réduction tu temps te travail accompagnée d’une diminution tes salaires afin te la rentre faisable par les employeurs et une compensation tes diminutions te salaire par un revenu garanti venant te plus haut que l’entreprise afin te rentre la réduction tu temps te travail acceptable par les employés. Si l’on instaure un revenu garanti augmentant avec la productivité, on peut aussi résoudre le problème te ceux qui ont tes horaires te travail réduits et te ceux dont les allocations sociales sont liées à l’accroissement tes salaires, à condition que l’accroissement te productivité soit utilisé pour diminuer le temps te travail et non pour augmenter les salaires. Ceci résout immédiatement le troisième problème, à savoir que les nouvelles réductions tu temps te travail perdent te plus en plus te leur intérêt pour ceux qui bénéficient déjà d’une réduction tu temps te travail. Il est facile t’imaginer un scénario à long terme qui propose le passage te la redistribution tu travail à la redistribution tu revenu. Le revenu garanti favorise la pluralisation croissante tes modes te vie et tes centres d’intérêt puisqu’il rend possible tes réductions individuelles tu temps te travail. L’argent offre plus te possibilités que le temps. Par conséquent, la répartition tes revenus permet t’intégrer un plus grand nombre d’intérêts que ne le fait la répartition tu temps te loisir.
On voit donc que l’idée te revenu garanti est fonctionnellement compatible et permet te résoudre les principaux problèmes liés à une réduction "isolée" tu temps te travail. Nos conclusions sont positives à la fois au niveau te la logique tes idées et au niveau concret.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait plus te conflits entre revenu te base garanti et réduction tu temps te travail.
Il reste, en effet, la question te la mise en oeuvre d’intérêts collectifs qui puissent promouvoir de telles combinaisons de politique de temps de travail et de revenu garanti. Le problème est qu’avec l’affaiblissement des forces collectives qui ont historiquement fait progresser les réductions du temps de travail, il n’y ait aucun espoir de voir se lever de nouvelles forces sociales réclamant un revenu garanti.
La réduction du temps de travail présente certainement des avantages pour un groupe relativement bien défini de bénéficiaires, mais ces avantage sont directs et individuels : plus de loisirs. Le revenu garanti, par contre, offre des choix. On peut les utiliser ou non. Et souvent les individus ne sauront pas à quoi, quand et comment utiliser les possibilités offertes.
La revendication d’une réduction du temps de travail s’appuie sur une plus petite gamme d’intérêts mais les intègre plus fortement, tandis que la revendication d’un revenu garanti fait appel à une large gamme d’intérêts mais les intègre moins fortement. J’appelle ça "le dilemme de la collectivité".
La réduction du temps de travail offre une solution homogène à des gens qui ont des problèmes de même nature. La collectivité, par conséquent, est le résultat d’une expérience semblable des problèmes et de la lutte pour les résoudre. Le revenu garanti offre une solution homogène à des gens qui ont des problèmes différents. Ce qui montre la difficulté puisque le moteur de l’action collective réside dans le résultat politique et non dans son point de départ. La concrétisation de la revendication suit un cercle vicieux. J’appelle ça "le piège de la collectivité".
Même lorsque le dilemme collectif et le piège collectif ont été surmontés, il reste des obstacles opérationnels. On a tout d’abord s’attendre à la résistance de groupes qui n’ont aucun intérêt à la réduction du temps de travail ni à l’instauration d’un revenu garanti parce qu’ils craignent - avec ou sans réalisme - que la redistribution du travail ou des revenus ne leur procurera que des désavantages. Ensuite, il y a l’obstacle de ceux qui pensent - à tort ou à raison - que la mise en ouvre d’une politique de réduction du temps de travail est en opposition avec une politique de revenu garanti. On peut affaiblir cette opposition en soulignant la nécessité d’ajouter quelque chose à la réduction du temps de travail et les liens possibles avec un revenu garanti. Mais il n’en reste pas moins que le conflit historique du choix des voies du développement social persiste : c’est la différence entre une vision centrée sur le travail justifiant un salaire et une vision centrée sur une allocation de subsistance. Jusqu’à présent cette dernière a toujours perdu.
Si je vois juste, les protagonistes de la philosophie du travail-pour-un-salaire ne peuvent plus déterminer le développement social mais ils peuvent le freiner. En conséquence, la société se développe sans aucune vision utopique positive.

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Lectures

Un homme d’influence, Sir Siegmund G. WARBURG (1902-1982)

de Jacques Attali (1)
par R. MARLIN
août 1987

Après une dizaine d’ouvrages politico-économiques, le conseiller spécial du Président de la République, membre éminent du Parti Socialiste, a écrit cette biographie de Sir S.G. Warburg. Ce livre, que nous analyserons dans ses grandes lignes est, à notre sens, tout à fait révélateur de la pensée économique dominante parmi les dirigeants du P.S. Il se présente comme un panégyrique appuyé dans tous les domaines de la vie du modèle : familial, religieux, philosophique ( ?) et bien entendu financier.

UNE LONGUE LIGNEE
J. Attali trace l’historique de la famille Warburg depuis les origines autour du 10e siècle, en Afrique du Nord puis en Italie du Nord également. Le premier ancêtre reconnu, Christian del Banco est changeur de monnaie à Pise au début du 16e siècle. L’aïeul est comme les autres juifs qui "...ne sont pas autorisés à porter d’autre nom que celui de leur métier et de leur lieu de résidence...". Attali explique ainsi le choix de la profession de del Banco : "...1l n’y a là aucun attrait juif particulier. Au contraire, seulement, la contrainte des autres à qui ce métier est nécessaire, mais qui, sachant la haine qu’il vaut à celui qui s’y adonne, le font faire à leurs ennemis...".
Suit une grande fresque de la famille del Banco au centre de la finance à travers les siècles, toujours auprès des rois, et proches des centres d’activité. Vers 1520, les banquiers de Pise remontent vers l’Allemagne et prennent le nom de leur résidence  : d’abord von Cassel, puis von Warburg, et enfin simplement Warburg. Ils s’installent à Altona, puis à Hambourg.
C’est l’Ascension avec des hauts et des bas. De prêteurs sur gages, ils deviennent banquiers vers 1865. En 1902 quand nait Siegmund, la famille a essaimé aux Etats-Unis et elle s’est fait à travers le monde de solides relations, mais aussi des inimitiés (dont celle de Dostoiewski inquiet pour la "civilisation chrétienne").
Siegmund reçoit une éducation religieuse mais libérale, et classique. "...L’éducation classique est une chose merveilleuse. On y apprend que les auteurs obscurs ne sont pas forcément les plus profonds et que la simplicité n’exclut pas la profondeur..." écrira-t-il.
A la veille de la guerre de 1914 "...les banquiers ont... atteint le sommet de la hiérarchie sociale". Surtout dans les pays récemment industrialisés : l’Angleterre, les Etats-Unis et l’Allemagne.
"...Chez Warburg on n’aime pas la guerre, aussi choisit-on de pousser au développement colonial pour détourner et éloigner la violence..." "Partout en Europe, la finance, l’industrie et l’armée nourrissent, l’une et l’autre, leur développement" et "...L’essentiel de la finance allemande est plutôt hostile à cette idée de guerre, même si certaines banques ont partie liée avec l’industrie militaire de la Ruhr...". J. Attali se débat dans ces contradictions.

CONTRE MAUVAISE FORTUNE
Malgré certaines interventions de Max Warburg, cousin de son père qu’il appelle "mon oncle", la guerre de 1914 débute. Celui-ci s’en accommode fort bien et la banque M.M. Warburg devient un élément central de l’économie de guerre allemande dont elle profite largement. Ainsi que Paul et Félix Warburg qui, eux, ont choisi les Etats-Unis. Le 8 mai 1915, un sousmarin allemand coule le Lusitania (transporteur secret d’armes pour l’Angleterre (1200 morts, dont 124 américains) et après quelques atermoiements, le congrès américain déclare la guerre à l’Allemagne ; cela ne dissuade pas Paul "...en jouant de ses relations, de réussir à empêcher son fils Jimmy, pourtant volontaire, de partir se battre sur le front européen...".
Siegmund termine ses études, s’apprête à suivre les cours de l’Université de Tubingen et à se lancer en politique mais, sous la pression de Max, il entre à la banque MM. Warburg à l’essai. Et il y reste.
Après la guerre, l’Allemagne relève la tête avec l’aide massive des capitaux anglais et surtout américains. Siegmund en stage à NewYork participe à l’émission des prêts des Etats-Unis à l’Allemagne. La Banque des Règlements Internationaux imaginée autrefois par Paul Warburg se met en place, pendant que la "crise" de 1929 éclate. Paul l’avait pressentie : "La dette mondiale est trop forte, et les entreprises s’endettent sans cesse davantage pour acquitter leurs annuités. A New-York, la hausse des titres et la spéculation s’emballent... L’augmentation des cours de bourse est, dans la majorité des cas, sans aucun rapport avec la croissance des entreprises, des actifs ou des perspectives de profit et si l’orgie de spéculation incontrôlée n’est pas ralentie, la chute finale n’affectera pas seulement les spéculateurs mais provoquera une dépression touchant le pays tout entier..." (3).
"...Paul avertit alors ses amis de sortir du marché et de vendre leurs titres. Certains le font dont Max et Félix en partie. La plupart ricanent...". Le marché s’effondre le 29 octobre 1929. La crise s’étend à l’Europe et c’est l’arrivée au pouvoir des nazis.

BANQUE ET NAZISME
L’on s’en doute, l’auteur n’est pas favorable au nazisme. Mais il ne recherche pas la cause profonde de son accession au pouvoir. Le 22 mars 1933 sur les conseils du baron Von Neurath, ministre des Affaires Etrangères, Siegmund Warburg quitte l’Allemagne pour New-York. Cette décision est d’ailleurs réprouvée par Max. Ce dernier croit encore que Schacht, patron de la Reichsbank, les protègera. L’on est à la fois perplexe devant une telle naïveté puisque Schacht s’est engagé derrière Hitler en février 1932 et admiratif, puisque Max se maintiendra plus ou moins en place, malgré les tracasseries, jusqu’en 1938. Ainsi se manifeste cette aristocratie des grands banquiers internationaux. On pourrait dire anationaux, ce qui n’aurait rien de péjoratif si l’on ne constatait pas qu’il s’en trouve toujours trop pour favoriser la politique guerrière des gouvernements, quels qu’ils soient, et toujours en nom de la nation et du patriotisme.

J. Attali ne s’engage pas dans ce genre de réflexion. Polytechnicien et Maître de Conférences à Polytechnique, énarque et directeur de séminaires à l’ENA, ces considérations morales lui paraissent sans doute primaires et hors de propos.

Au contraire, il justifie la fonction "(Elle) fournit aux hommes d’ambition (2) les moyens matériels de leurs espérances et, pour être sûr de rentrer dans son dû (le banquier) cherche à deviner ce que sera le monde au moment où il s’attend à recouvrer l’argent prêté. Mais il espère en la raison, qui doit créer les conditions de l’exactitude de son calcul : le financier n’est pas le spéculateur. Il ne joue pas, il raisonne. Et c’est cela qui souvent fait sa ruine face aux folies des puissants... Etranges hommes d’argent, contraints de l’être pour garder leur identité, plus attachés à ce qu’ils font qu’à ce qu’ils gagnent, s’évertuant à faire prévaloir l’échange sur la violence, la circulation sur l’immobilité, la vie sur la mort".
Nous n’aurons pas la cruauté d’engager avec l’auteur le jeu des citations historiques qui, pourtant, ruineraient ses raisonnements.

AGIR, MAIS PAR LA BANDE
Après son détour par New-York, Siegmund s’installe à Londres et demande la nationalité anglaise. Il renonce à faire directement de la politique mais pas à l’influencer. Il est antimunichois parce qu’il sait très bien qu’Hitler ira jusqu’au bout. Ses avertissements rencontrent toutefois le scepticisme général

car il reste le réfugié donc il est suspect de parti-pris antinazi. Il est "...stupéfait d’apprendre que, ce même 15 mars (1939) les représentants des patronats anglais et allemand se réunissent à Düsseldorf, imperturbablement, pour discuter de la coopération future entre industries et banques des deux pays... (et de)... la coopération entre les entreprises anglaises, allemandes et suédoises. I.G. Farben et Sterling Products Inc, Bendix et Zenith créent des filiales communes ; les titres des filiales de Bosch à l’étranger sont tous fictivement vendus à New-York à des Wallenberg et ces entreprises ne pourront donc pas, jusqu’à l’entrée en guerre des Etats-Unis, travailler pour les Alliés...".
C’est l’exode des juifs allemands, les Warburg restent en dehors du massacre "...Tous épargnés par l’Holocauste, les Warburg constituent une exception : peut-être faut-il y lire le sort de vigiles hors du commun, échappant grâce à leur séculaire universalité à la tragédie générale..." commente J. Attali sans convaincre.

AU-DESSUS DES CONFLITS
"...Quant à la Banque des Règlements Internationaux, elle continue imperturbablement ses activités à Bâle, au service de l’Allemagne, sous la présidence d’un étrange américain, Mac Kittick, et assure la commercialisation d’un or étrange, venu de tout les rapines et de tous les massacres...".
Voici l’occupation de l’Europe continentale et le blitz à Londres. Le 15 mai 1941, c’est l’invasion de l’U.R.S.S. L’Angleterre sacrifie à perte tout son stock d’or et ses avoirs sur place afin d’acheter des armes aux Etats-Unis qui n’entrent en guerre que le 7 décembre, après Pearl Harbour. "...Au même moment, l’attitude du capital américain n’est pas sans ambiguïté et ses liens avec l’Allemagne restent importants : ainsi, en 1942 encore, quelques américains avec des français et des allemands créeront un syndicat de banques à Vichy pour opérer en Europe occupée... On y trouve la Banque d’Indochine, la Banque Schneider, le Syndicat des Assureurs, la Deutsche-Kredit Bank et les filiales françaises de Ford et d’I.B.M....".
On commence à parler entre américains et anglais de la gestion du monde d’après-guerre dont les bases sont fixées à BrettonWoods le 1er juillet 1944.

UNE AMBITION COMPLEXE
Siegmund a 43 ans. Il n’est pas inutile de s’arrêter un instant sur sa psychologie. Bien qu’installé à Londres et citoyen britannique, il n’aime pas spécialement les Anglais, surtout l’establishment dont il déteste le conformisme. "...Ambitieux sans arrivisme, juif mais pas sioniste, intellectuel sans être écrivain, passionné de politique mais peu engagé luimême ; enthousiaste mais pessimiste, il laisse peu voir ce qui le fait courir... Pas l’argent en tout cas, à la différence de la quasi-totalité des banquiers de son temps... Pour lui, aimer l’argent est une sorte de déviation sexuelle du type nécrophile... Ce n’est pas non plus le pouvoir qu’il ambitionne... il sait qu’un juif allemand ne sera jamais ministre en GrandeBretagne... Non, s’il a une ambition affichée, c’est, dit-il, dans l’accomplissement de ses devoirs... Enfin, il se fixe une ambition plus diffuse, celle qu’eurent avant lui tous les grands Warburg, lorsque la politique les a tentés conseiller le Prince, exercer sur lui cette influence qu’il aime à dire "plus importante que le pouvoir, qu’elle émane des nations aussi bien que des individus...".
"...En Europe, écrit J. Attali, la situation des vainqueurs vaut à peu de chose près celle des vaincus...". Ce qui démontre bien que la guerre ne résout rien ou très provisoirement. Alors débutent les trente glorieuses, période de reconstruction intense favorable au capitalisme triomphant. Le Fonds Monétaire International est installé le 27 décembre 1945.
La "haute banque" profite à plein de cette période dans tous les domaines et dans le monde entier. En 1957, par le rachat de la Banque Seligman, Siegmund entre parmi les 17 membres du Comité d’Acceptation "Saints des Saints" de la City de Londres.

ET DE LA CLAIR-VOYANCE
Mais le déclin de l’Angleterre s’amorce. Malgré l’aide de Siegmund, Harold Wilson est obligé de dévaluer la livre en novembre 1967 et la crise internationale qui n’a jamais cessé depuis, reprend. En 1973, "...Siegmund est désabusé, note J. Attali, il ne croit plus que la société capitaliste soit capable de sortir de cette crise financière sans une réelle maîtrise de ses dettes à court terme qui sera, pense-t-il, très difficile à réaliser sans tragédie...". Les causes directes de ces ennuis seraient, paraît-il, la hausse du prix du pétrole et la montée de la bureaucratie. Siegmund réfléchit aux directives que Max donnait à son biographe en 1921. "...Il doit être su et j’attache une grande importance à cela, combien le développement d’une telle firme est gouvernée par la chance, et combien le développement économique est beaucoup plus dépendant d’événements de hasard et de tendances lourdes que de prétendues activités individuelles consciemment dirigées...". Pensant à sa succession, il ajoute : "...Quand le patron d’une grande entreprise s’en va ou meurt, ne nous leurrons pas, les actionnaires n’ont aucun rôle dans le choix du successeur, il est choisi par le Conseil, un peu comme le pape est élu par les cardinaux, coopté par le système. Et souvent, je crois, un Conseil ne choisit pas nécessairement la plus forte personnalité, mais celle qui s’inscrit le plus aisément dans la machinerie bureaucratique...". Il quitte la banque et se fixe à Blonay en Suisse.
"...Après ce départ, estime l’auteur, son influence sera alors vraiment celle à laquelle il a toujours aspiré, planétaire et mystérieuse, envahissante et indétectable...".
"...Il se sent en fait de moins en moins anglais, de plus en plus citoyen du monde... Sa critique s’étend d’ailleurs à toute l’élite occidentale : arrogante, médiocre, faite d’incertitude et de fuite des responsabilités...".
Voici l’heure des bilans. Il n’aime pas les théories à la mode, notamment sur la crise du pétrole : "Une période de transition, ce n’est qu’une période située entre deux autres périodes de transition". Il pense que le capitalisme se dilue dans le gigantisme et la bureaucratie et que la machine financière mondiale ne fonctionne plus que par les ventes d’armements achetés par des gouvernements rendus solvables par la hausse du pétrole. "Si vous continuez ainsi, dit-il à ses amis banquiers new-yorkais, tout explosera un jour. Et çà commencera dans les bidonvilles de Sao Paulo".
Ce sont ses dernières années "il sait... qu’en inventant le meilleur de la finance du siècle, il n’a pu empêcher d’autres d’aller à la facilité et de porter à son paroxysme l’économie de la dette, faisant surgir une nouvelle fois le spectre de la guerre...".
"...Décidément, pense-t-il, en contradiction avec ce qui précède, si lui, homme de haute finance, a eu si peu d’influence en ce siècle, c’est qu’il n’est pas le siècle de l’argent mais celui de la spéculation et du pouvoir...". Il meurt à Londres le 18 octobre 1982 pendant que sa banque S.G. Warburg, avec deux autres banques anglaises, devient le groupe le plus important, après ceux de Wall Street, sous le nom de "Mercury International Group".

JUSQU’OÙ ?
J. Attali conclut par des considérations sur la banque et le capitalisme international : "...La forme des banques s’ajuste toujours aux exigences de la finance de leur temps : avant la guerre les gouvernements américain et anglais devaient émettre des emprunts à l’étranger pour combler leurs déficits et avaient les banques nécessaires... Aujourd’hui ils peuvent... emprunter (leurs propres devises) sur les marchés... (Mais le déficit de l’Amérique s’aggrave ainsi) : en 1938, il quadruple... en 1984 il double encore pour atteindre 160 milliards en 1985, le tout assorti d’une perspective de déficit ’budgétaire de 200 milliards (4) financé pour moitié par des capitaux étrangers... Au total, l’Amérique, onze fois moins peuplée que le TiersMonde est maintenant sept fois plus endettée que lui.. Tout doit alors changer de taille : il ne s’agit plus de placer des fortunes de 100 000 dollars, mais de 5 millions de dollars ; il ne faut plus trouver preneurs pour des emprunts de 15 millions, mais de 500 millions de dollars... Mais ces changements dans la taille des banques n’ont aucune raison d’aider à la résolution des problèmes financiers internationaux. Au contraire, comme dans les crises précédentes, ils ne font sans doute que précéder et accélérer les cataclysmes... il ne faut pas s’y tromper : malgré l’apparente rationalité des chiffres et les masses immenses en jeu, l’influence du financier n’y sera pas plus grande qu’elle n’est aujourd’hui. Le jeu, la spéculation, l’irrationel, la politique, feront la loi du monde et celle de la fortune... Sans doute... de nouveaux financiers essaieront de nouveau,... en vain de faire prévaloir la raison contre la folie, le calcul contre le risque, sans trop s’occuper en général, eux non plus, ni de la dignité des peuples, ni du travail des hommes".

L’ENGRENAGE
Ce qui frappe en effet, même le lecteur prévenu, c’est l’énormité des masses financières et des pouvoirs en cause, c’est l’engre nage apparemment inéluctable qui entraîne le monde vers la catastrophe. Il est bien utile pour les impatients du socialisme, ceux qui le croient déjà réalisé ou ceux qui s’étonnent qu’il vienne si lente ment, de se remettre de temps en temps face à l’obstacle et de mesurer les forces en présence. Mais à l’inverse, peut-être, de l’auteur, maintenons que le pire n’est jamais sûr. Pour cela, je ferai plus que lui, la part de la responsa bilité des hommes et particulière ment des dirigeants. Nous voulons bien croire que Sir Siegmund G. Warburg était un être d’exception, qu’il n’était mû par aucun intérêt personnel bassement matériel et qu’il s’est sacrifié pour servir l’humanité. Mais remarquons que l’auteur place habilement dans les écrits et les déclarations de son modèle, les réprobations à l’égard de ses pairs qu’il n’ose peut-être pas formuler lui-même, car l’homme d’influence a tout de même la possibilité de refuser. Pierre Mendès-Frce soutenait, avec d’autres, que plus que par ses actions, la qualité d’un homme d’Etat se juge par ses refus. Il est vrai qu’un individu capable de dire non se ferme automatiquement les voies du succès. En ces temps de compétitions inflexibles, d’ambitions effrénées et de luttes acharnées pour réussir, le handicap est insurmontable. Malgré son atavisme familial et ses habitudes de vie, Siegmund se serait grandi en rejetant, en actes et non en paroles, ce qu’il réprouvait. Sa carrière aurait peut-être été moins brillante. Mais il aurait participé à une meilleure adaptation de l’humanité au progrès.
Jacques Attali est lui aussi très connu. N’oublions pas qu’il est "sherpa" du Président de la République, c’est-à-dire responsable de la préparation des dossiers économiques et politiques français lors des rencontres au sommet type Versailles ou Venise. On peut se demander si ses liens avec le parti socialiste sont compatibles avec l’admiration non dissimulée qu’il porte à travers les Warburg aux hommes de la haute finance internationale responsables,. plus que d’autres, car beaucoup plus influents qu’eux, des guerres et des catastrophes qui leur sont liées. Mais la notion de responsabilité est-elle encore actuelle...
Comment croire que de tels hommes au pouvoir, ou si proches du pouvoir, seront capables de choisir les mesures énergiques et courageuses nécessaires pour une vraie rupture avec le capitalisme et ouvrir la voie au véritable socialisme, celui de la démocratie économique ?

(1) Editions Fayard, 1985.
(2) Exemple Schacht avec Hitler !
(3) Cela ne vous rappelle-t-il pas une autre situation très proche de nous ?
(4) On parle effectivement d’une dette record de 370 milliards de dollars en 1987 (sans compter les dettes individuelles des citoyens...)

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Courrier des lecteurs

Glorifier la machine ?

août 1987

AFFIRMER que dans la société capitaliste d’aujourd’hui, le robot est le facteur essentiel de l’évo lution du mode de production, et avan cer en même temps que dans la société distributive, il libère les indivi dus parce que tout le monde profite de son travail grâce à la distribution des revenus gagés sur la production con duit, semble-t-il, une fois de plus à une glorification de la machine et au main tien d’une croyance en un Dieu machine. Cette célébration de la machine instaure pour le moins une confusion dans mon esprit et m’amène à m’interroger sur les rapports que les technologies nouvelles entretiennent avec la crise et le changement social.
Accorder la prédominance à la machine en la prenant comme base de vos réflexions ne sous-entend-il pas que les technologies nouvelles sont la cause du chômage et de la crise en général  ?
Si on ne peut nier que L’innovation technique entraîne des modifications sur la demande de main-d’-Suvre, d’autres données économiques (1) incitent à se montrer prudent quant à l’importance de la part à donner au changement technologique dans le choc que subit le capitalisme. Ainsi les plus grosses réductions d’effectifs se rencontrent souvent dans les entreprises qui n’introduisent pas les nouvelles machines. L’observation du déroulement de la crise suggère bien au contraire que le chômage est une conséquence de la baisse des taux de productivité du travail et de rentabilité du capital qui sont apparus bien antérieurement aux années 1974-1975. Malgré le chômage, on relève aussi pendant toutes les années 1970 que la demande de main-d’oeuvre et la part des salariés dans la population active n’ont cessé de croître. N’est-il pas aventureux de déclarer que le savoir technologique seul nous offre l’opportunité de changer le monde ? Car on peut tout aussi bien soutenir que le progrès technique a eu son origine avant la crise, pouvait s’implanter techniquement, et qu’il était tout aussi opportuniste de saisir une période de développement économique pour poser les bases d’un changement que le système aurait pu mieux supporter financièrement et donc mieux accepter.
Votre optimisme dans la croissance des capacités de production provoquée par le robot ne doit-il pas être modéré quand on assiste plus à une rationalisation qu’à une augmentation des capacités de production. Enfin, dans une société distributive, votre confiance dans le développement des capacités de production, et celle aussi dans la satisfaction des besoins de tous les hommes supposent-elles le maintien de vie que connaissent les pays développés quand on sait par exemple que l’Américain moyen consomme mille fois plus d’énergie que le Rwandais moyen  ?
Cette primauté de la machine ne tend certes pas à nier, mais à laisser au second plan l’aspect socio-politique de la problématique de transformation de la société ; ceci aussi bien dans le cadre de la critique du capitalisme que dans celui de l’instauration d’une société distributive.
Au niveau de la société actuelle, même si telle n’est pas votre intention, la définition du capitalisme comme rapport avant tout social s’obscurcit pour laisser place à une sorte d’inéluctabilité des révolutions techniques. Or l’histoire nous apprend que la société capitaliste ne se plie à ces dernières quand elle ne peut plus faire autrement pour augmenter la masse des profits. Vous sous-estimez en conséquence la possibilité des technologies à être introduites plus doucement par le biais d’une préparation idéologique appropriée, et surtout la capacité des salariés ou non salariés à construire leur propre ordre productif, ou tout au moins un autre ordre productif.
A celui de l’instauration d’une société distributive, la déification de la machine amène à exagérer le rôle de la science dans l’idéal politique et social de l’évolution humaine au détriment du pouvoir de décision de l’individu dans le fonctionnement global de la société. L’individu subirait plus le progrès engendré par le savoir qu’il ne le dirigerait ; participer à une économie distributive n’est pas forcément y tenir un rôle de décideur. Car pour ma part, le "progrès véritable n’est pas dans la connaissance et dans la maîtrise des techniques, il est politique" pour citer Partant (2) auquel vous vous référez parfois.
La conséquence de cette relégation du politique au second plan vous oblige à recourir pour la mise en place de votre projet "à la recomposition des forces de gauche" (3) "à interpeller les gens de gauche, éclairer les déçus" (4). L’objectif à court terme de cette reconstitution de la gauche passant par la réalisation de scores électoraux identiques

à ceux des verts en R.F.A. (3).
Une nouvelle fois, la recherche d’une méthode pour le passage à l’économie distributive passe par le recours au parlementarisme. Même si l’homme de gauche peut être différent de l’homme de droite, la politique de la gauche ou de la droite, c’est la même chose !... Car l’accès de l’une ou l’autre au pouvoir nécessite une acceptation et une défense du système. C’est ce comportement que l’environnement sociopolitique et technico-économique imposa à la gauche qui n’avait effectivement que la possibilité de se soumettre ou se démettre. Et la gauche aura d’autant plus de chance de revenir au pouvoir que son programme de gestion de la société coïncidera avec la logique du système. On le perçoit bien actuellement avec la montée de Rocard et la mise à l’écart de Poperen.
Aussi quand vous dites "qu’il n’existe pas de solution de fond aux problèmes actuels à l’intérieur du système existant" (3) il faut aller jusqu’au bout de cette proposition et inclure le parlementarisme, la délégation du pouvoir comme éléments constitutifs de la logique de l’ordre existant. Et quand pour donner plus de force à votre projet de transition, vous le comparez à la Charte de Partant, je trouve là le saut intellectuellement très osé. Car cet auteur nie la délégation de pouvoir et s’adresse non pas aux élites dirigeantes les plus éclairées et lucides, mais aux exclus volontaires ou non du système. Ce sont eux qui par leur mode de vie différent, leur organisation en marge du système socioéconomique peuvent faire jaillir la possibilité d’élaborer et d’affiner une stratégie déstabilisatrice de l’ordre dominant.
La société ne changera pas uniquement par une prise de conscience, car si elle peut toucher une fraction des individus, les conditions empêchent qu’elle se généralise à toute une société. C’est donc la crise, l’action organisée déstabilisatrice et le développement de la conscience politique qui peuvent donner une chance de changer la situation, laquelle changera le comportement et la conscience de la majorité.
Par contre, une réflexion sur la dissociation entre emploi et ressources suivie d’une propagande peut s’orienter, avec des pratiques hors système, dans le sens d’une accentuation du déséquilibre du capitalisme. Et surtout une discussion sur le revenu social peut servir de point de départ à la mise en place d’une idéologie nouvelle du travail. Car admettre une solidarité avec les sans-emplois par le biais des indemnités de fins de droits à 1900 F/mois, des SIVP à 2 800 F/mois ou des TUC à 1200 F/mois, c’est ne pas encore avoir évacué de tabou que tout "salaire mérite peine", que tout salaire doit être lié à une activité salariée. A moins que ce soit aussi pour garder prisonnier l’individu : Nietsche ne disait-il pas que la plus grande des prisons c’est le travail. On voit donc l’intérêt qu’il y a à développer cette thèse du revenu garanti".

R.C., Clermont-Ferrand.

(1) "Ouvriers ou robots ?" Michel Kamps, Ed. Spartacus.
(2) "La fin du développement" François Partant. "Naissance d’une alternative ?" Cahiers Libres François Maspero.
(3) G.R. n°832, mars 85, l’Heure de Vérité ; "Mort et Résurrection de la gauche", J. Matrieu, p. 6. (4) G.R. n°843, mars 86 ; "Ma transition" A. Prime, p. 8.


Notre réponse

Non, nous ne glorifions pas la machine. Comme les armes, elle est ce que l’homme en fait. Or, justement, pour la première fois dans son histoire, l’homme vient d’acquérir sa subsistance sans y consacrer toutes ses forces physiques, toute sa vie. Il nous paraît important de faire prendre conscience de cet événement qui rend enfin possibles des comportements, des activités et des relations qui, hier, semblaient utopiques.
Oui, nous pensons que les technologies nouvelles, au sens large, celui qui englobe tous les nouveaux savoir-faire (ceux qui vont nous permettre de fabriquer ce que la nature n’a pas inventé, par exemple les nouveaux matériaux, etc...), tous les nouveaux moyens d’information et de commande, sont à l’origine de "ce qu’on appelle la crise", d’autant que ces nouveaux moyens ont fait irruption à une allure fantastique (1). Nous ne parlons pas là de la crise de 1974-1975, mais de celle dont les premiers symptômes datent de la fin des années 20 et qui a été marquée momentanément par la guerre mondiale et se manifeste aujourd’hui de plus belle.
Nous ne reléguons pas le pouvoir politique au second plan, nous déplorons qu’il y soit. Nos hommes politiques deviennent trop souvent des démarcheurs au service du système capitaliste, l’exemple récent du gouvernement qui se prétendait socialiste le prouve.
Effectivement, la société ne changera pas seulement grâce à une prise de conscience qui ne touche qu’une fraction des individus, les autres étant conditionnés par le système qui dispose de gros moyens. Ceci ne doit cependant pas nous faire renoncer à stimuler cette prise de conscience, par exemple par la remise en cause de l’aliénation qui est un travail devenu inutile. Non plus à appuyer les actions pour une allocation universelle qui, pour nous, est aussi un moyen d’aider cette prise de conscience.

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