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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1059 - novembre 2005

 

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N° 1059 - novembre 2005

L’allocation universelle    (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon rappelle les diverses versions de l’allocation universelle en insistant sur le fait que pour les distributistes elle est indissociable des autres fondements de cette économie de partage.

Inventons le Produit Intérieur Doux   (Afficher article seul)

Yohann Grelier-Dhahbi a assisté à la journée organisée autour de la remise en cause du PIB pour repésenter la richesse, et il en témoigne.

Les appels à la solidarité   (Afficher article seul)

Henri Muller doute des intentions de ceux qui prêchent la solidarité tout en refusant de remettre en question les règles du jeu.

Ne soyez pas dupes   (Afficher article seul)

Marie-Louise Duboin invitent les responsables, nos “représentants” et ceux qui aspirent à le devenir, à méditer l’expérience de l’économiste américain J.F.Galbraith

La précarité pour tous !    (Afficher article seul)

Paul Vincent témoigne, chez les cadres, de situations précaires trop ignorées.

Misère des retraités   (Afficher article seul)

De même, Gérard-Henri Brissé dénonce celle des retraités qui découvrent la misère.

Pouvoir d’achat et marges commerciales   (Afficher article seul)

Ni chèvre ni loup   (Afficher article seul)

Sophie témoigne de son immersion pendant cinq ans dans la culture biologique, par idéal. Les impressions qu’elle en a tirées sont édifiantes.

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ACTUALITÉ

Rappelons à nos lecteurs que du 16 au 19 novembre se déroulera à Mulhouse le colloque “Monnaies et solidarités” organisé conjointement par le Master de Sciences sociales de l’Université de Haute Alsace et la Maison de la Citoyenneté Mondiale, qui accueille le colloque, 20 rue Schutzenberger (renseignements sur place, sur internet à http://mcmarso.apinc.org, et par tél : 03 89 33 97 86). Dans la perspective de pouvoir s’y rencontrer pour parler d’alternatives solidaires, l’article ci-dessous rappelle le débat autour de l’allocation universelle et le suivant apporte le témoignage d’un participant à la journée consacrée au “produit intérieur doux”, expérience semblable à celle du colloque et qui s’est déroulée le 15 octobre dernier.

L’allocation universelle

par J.-P. MON
4 novembre 2005

Contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays [1], l’idée d’allocation universelle est en France peu répandue et majoritairement refusée par l’ensemble de la classe politique (à l’exception, peut-être de quelques Verts...), par les syndicats, par la Fondation Copernic, par ATTAC, etc.

À droite comme à gauche pour des raisons souvent opposées, l’idée d’allocation universelle se heurte de front au mythe du “travail”.

« Si un homme du XIXème siècle pouvait débarquer dans notre actualité, la première chose dont il s’étonnerait serait l’épuisement complet, l’assèchement radical, le tarissement de toute imagination politique ! Comment est-il possible qu’avec tant de possibilités technologiques, qu’avec autant de richesses matérielles et immatérielles accumulées, avec une telle diffusion de savoir-faire, avec un tel développement de la science, les syndicats et les partis politiques accouchent d’un vide d’action et de proposition  ? Un militant de gauche serait tout simplement effaré par la proposition majoritaire de la gauche : « un emploi pour tous ». À ses oreilles éveillées par des débats autrement passionnés sur les mille manières d’abolir et de dépasser l’esclavage du travail salarié, ce mot d’ordre sonnerait comme celui d’une nouvelle servitude : nous voulons des patrons. »

Maurizio Lazzarato.

Quelques citations

À gauche, en 2002, peu avant les élections : « Tout porte à croire cependant qu’aujourd’hui comme hier, au delà des évolutions sociales et des adaptations qu’elles commandent, la gauche ne peut être majoritaire qu’en rassemblant de larges parts des diverses catégories “populaires” et de certaines fractions des élites intellectuelles et économiques, sur la base d’une vision du monde qui place le travail comme principale source de dignité » [2].

Entendu aussi lors du colloque sur l’allocation universelle organisé en janvier 2002 par le PC : « Il ne faut pas confondre le débat sur les minima sociaux, qu’il faut revaloriser et dont l’objectif est de parvenir à réinsérer par le travail les exclus, avec l’allocation universelle forfaitaire et inconditionnelle. Cette dernière entretiendrait un effet de stigmatisation de ceux qui ne vivent pas dans la sphère marchande en détournant les militants du socialisme du combat démocratique pour la maîtrise de la production et de la répartition des richesses.

Mais surtout, l’allocation universelle-revenu de citoyenneté risque de n’être qu’une version déguisée de l’impôt négatif libéral préconisé par Milton Friedman. Une telle mesure permettrait de lever les “rigidités du marché du travail”, autrement dit les allocations chômage et le salaire minimum, qui entravent la flexibilité de ce marché » [3].

J-M Harribey [4], en bon provocateur, a, lui, intitulé sa contribution à ce même colloque « Un revenu d’existence monétaire et d’inexistence sociale ? », mais sa réfutation est nettement plus sérieuse que celle de Hoang-Ngoc, notamment lorsqu’il écrit : « La plupart des auteurs défendant le principe d’une allocation universelle invoquent un droit à l’héritage de la société : les richesses accumulées, qu’elles soient matérielles ou emmagasinées en savoir et savoir-faire, et que nous recevons sans aucun effort des générations antérieures, définissent pour chacun un droit égal pour y accéder. Mais ces richesses représentent un stock et non un flux. S’il n’y a pas de travail effectué à partir de ce stock, aucun flux de revenu ne peut être engendré. Or, répétons-le, tout revenu, d’existence ou d’activité, n’apparaît qu’à partir d’un travail productif sans lequel le stock ne peut être valorisé ».

À droite, haro sur les 35 heures et le mot d’ordre est : « Il faut remettre la France au travail », y compris les “seniors”. Pour faire quoi ? Mystère ! Pour créer des emplois ? Mais est-ce vraiment un emploi que les gens demandent ou bien un revenu ? Alors pourquoi pas un revenu dissocié de l’emploi, et garanti ?

Une vaste nébuleuse

Il est vrai qu’il est difficile de ne pas se perdre dans la notion d’allocation universelle qui recouvre des propositions souvent très différentes et dans laquelle certains journalistes, et même quelques économistes, incluent le concept d’impôt négatif d’inspiration libérale qui n’a rien à y faire.

Au sens large, l’allocation universelle est « un revenu accordé à tous individuellement, sans condition ». C’est la définition qu’en donne l’association internationale BIEN [5] et que nous utiliserons dans ce qui suit. Mais on trouve dans la littérature socio-économique un grand nombre de propositions s’en rapprochant plus ou moins sous des dénominations diverses [6] : revenu social garanti (RSG) sous l’impulsion d’Alexandre Marc dans les années 30, repris actuellement par Marc Heim ; revenu de citoyenneté ; revenu de base ; revenu d’existence ; revenu minimum européen ; revenu européen de citoyenneté, revenu citoyen universel ; revenu minimum de citoyenneté et il ne faudrait pas oublier le revenu social proposé par Jacques Duboin dès 1936 dans le cadre de son économie distributive, mais que les jeunes auteurs ne semblent pas connaître [7], alors qu’il répond à la plupart des objections soulevées par les adversaires de l’allocation universelle.

Pratiquement, le critère essentiel permettant de distinguer les propositions d’inspiration “libérale”, qui ne remettent pas en cause le système actuel, de celles qui conduisent à un dépassement de la condition salariale, paraît être le montant du revenu garanti [8]. En effet, seul un revenu suffisant pour satisfaire les besoins vitaux (alimentation, logement, habillement, auxquels il faut ajouter santé, éducation, culture) rend possible une transformation profonde des rapports salariaux.

En France, la proposition de revenu garanti à laquelle les médias font quelquefois référence (et que Mme Boutin, député UMP des Yvelines, a repris à son compte en 2004 sous le nom de dividende universel) est le “revenu d’existence” proposé par l’Association pour l’instauration d’un revenu d’existence (Aire) dont le montant, actuellement évalué à environ 300 euros par mois, ne permet pas de survivre et qui donc ne peut conduire à un dépassement du salariat, car, comme l’explique André Gorz : « un “revenu d’existence“ très bas est, en fait, une subvention aux employeurs. Elle leur permet de se procurer un travail en dessous du salaire de subsistance. Mais ce qu’elle permet aux employeurs, elle l’impose aux employés. Faute d’être assurés d’un revenu de base suffisant, ils seront continuellement à la recherche d’une vacation, d’une “mission” d’intérim ; donc incapables d’un projet de vie multi-active. Le “revenu d’existence” permet dès lors de donner un formidable coup d’accélérateur à la déréglementation, à la précarisation, à la “flexibilisation” du rapport salarial, à son remplacement par un rapport commercial » [8]. La position de l’AIRE est étonnante car les analyses pertinentes des conséquences du progrès techniques et de la fin de l’ère de la rareté [9] paraissaient devoir conduire l’AIRE à des propositions plus radicales que la simple allocation de revenus d’appoint...

Le revenu social [10] imaginé par Jacques Duboin en 1936 constitue le premier point de sa proposition d’économie distributive, qui va bien au delà des diverses propositions d’allocation universelle citées ci-dessus. Elle répond aux objections des opposants ”de gauche“, notamment à celle d’Harribey concernant la nécessité du travail pour assurer l’accroissement du “stock de richesses accumulées”, car elle s’associe à deux autres propositions qu’il ne faut pas oublier, celles d’un “service social” et de la transformation de la monnaie afin qu’elle devienne justement un flux ; un “flux équivalent à celui de la production” au lieu d’être, comme aujourd’hui, un stock, et qui fait boule de neige. Elle résout par là même le problème posé par le financement de l’allocation universelle, insoluble en régime capitaliste.

L’économie distributive

L’ED, ou économie de partage, est la reconnaissance que nous sommes tous co-héritiers des fruits du travail des générations qui nous ont précédé. C’est l’économie de l’ère de l’abondance, par opposition à l’économie actuelle qui reste basée sur des lois héritées de l’ère de la rareté.

• Le revenu social

Comme nous l’avons souvent montré dans ce journal, la richesse produite augmente maintenant avec de moins en moins de travail humain. Les salaires liés à cette production ne peuvent donc plus distribuer entre tous les richesses produites. Pour assurer le partage équitable de ces richesses, il faut donc attribuer un “revenu social” à chacun, de sa naissance à sa mort : « La communauté doit donc faire vivre tous ses membres puisque, grâce à eux, elle en a définitivement les moyens. Son rôle n’est pas et n’a jamais pu être de leur procurer du travail (entreprise chimérique même dans l’ère de la rareté), mais de procurer des produits. Ainsi le droit aux produits et aux services découle uniquement du fait que l’on appartient à la race humaine. C’est l’imprescriptible droit à la vie que l’homme possède à l’état sauvage et auquel il ne peut renoncer si le hasard de la naissance l’introduit dans une société modernement équipée. Le droit aux produits et aux services doit-il être égal pour tous ? On répondra affirmativement puisque le labeur humain, conjugué aujourd’hui avec l’outillage dont on dispose, fournit un rendement qui n’est plus proportionnel au labeur. Comment, dans ces conditions, discriminer la part qui revient à chacun ? Certes, je conviens que cette prétention apparaît exorbitante à première vue car elle heurte brutalement les usages, les préjugés et, disons le mot, les préventions. Empressons-nous de dire que l’égalité économique absolue de tous n’est pas indispensable à l’économie de l’abondance. Il est possible de prévoir, surtout dans les débuts, tel ou tel mode de distribution avantageant par exemple l’ancienneté, les aptitudes, la responsabilité, la collaboration intellectuelle. En fait, je ne vois pas le critérium dont on pourra se servir, car l’idée d’abondance hurle d’être accouplée à celle d’une distribution variant avec les individus, l’abondance excluant la nécessité de faire des portions » [10].

• Le service social

Le droit qui fait de nous les cohéritiers d’un patrimoine mondial qu’il s’agit d’améliorer autant que possible pour le transmettre aux générations futures après en avoir partagé équitablement l’usufruit, est le pendant du devoir qui nous incombe à tous de participer à la vie de la société, dans la mesure de nos moyens et selon les besoins de cette société : « Tout homme doit un certain labeur pour avoir droit, non pas à sa place au soleil, mais à sa part dans le surplus social que crée la communauté dont il fait partie. Je dis tout homme, sans exception [...]. L’idée de récompenser le labeur fait encore partie de l’ère de la rareté. Tout ce que la société peut exiger de ses membres, c’est l’effort, quelle que soit son efficacité puisque celle-ci dépend de circonstances étrangères à la volonté humaine. Pourquoi le fait d’être plus intelligent ou plus vigoureux créerait-il un titre à une rémunération plus élevée ? Si le travail du bœuf est plus considérable que celui de l’âne, récompensez-vous le bœuf et punissez-vous l’âne ? La justice sociale est un bienfait qu’apporte l’ère de l’abondance. L’effort seul est réclamé, dans la mesure des aptitudes, alors que le résultat dépend des facultés de chacun » [10].

• La monnaie distributive

À cette économie qui n’est plus basée sur l’échange mais sur le partage, il faut une monnaie différente de la monnaie actuelle. La monnaie distributive est gagée sur les richesses produites et s’annule quand celles-ci sont parvenues à leur consommateur (comme un ticket de métro ou un billet de chemin de fer). Elle n’est donc qu’un pouvoir d’achat et son nom vient de ce que c’est là sa seule fonction. Il n’y a aucun obstacle technique à la mise en place de cette monnaie distributive : le montant de la masse monétaire émise pendant une période donnée est égal au prix total des biens mis en vente dans la même période. Ainsi, à toute nouvelle production correspond l’émission d’une nouvelle quantité de monnaie. Tous les citoyens ont un compte individuel qui est périodiquement réapprovisionné. Ces comptes sont débités à chaque achat, la somme correspondante étant annulée. Il suffit pour cela qu’un organisme public soit seul habilité à alimenter chacun des comptes personnels. La plupart des commerçants sont déjà équipés de machines qui débitent les comptes en lisant une carte à puce.

D’autre part, les processus de création monétaire et d’annulation de crédit sont des opérations classiques ; les banques les pratiquent tous les jours : elles ouvrent un crédit par un simple jeu d’écriture, c’est-à-dire qu’elles enregistrent dans un ordinateur le montant des sommes “prêtées” et elles annulent les crédits correspondant, lorsque leurs clients les remboursent, par un autre jeu d’écriture comptable (en tapant un signe - sur leur clavier d’ordinateur). La différence est que dans le système actuel ces moyens sont le privilège des banques, qui créent la monnaie selon leurs propres critères et en tirent au passage un intérêt, sous forme d’un pourcentage ; alors qu’en économie distributive, ce sont des organismes publics qui en assument la responsabilité, en exécutant des décisions prises démocratiquement, par exemple pour fixer les prix en prenant en compte des critères autres que financiers. Et surtout ils ne prélèvent aucun intérêt.

• La démocratie en économie

Le contrat civique organise la démocratie participative dans l’économie en permettant à chacun de choisir son activité,« d’avoir un projet de vie multiactive » selon les termes d’André Gorz, mais sans empêcher les autres de bénéficier de la même liberté.

Définir la production, répartir les tâches qu’elle rend nécessaires, décider des prix des produits et répartir le pouvoir d’achat correspondant, tout cet ensemble doit résulter de débats politiques auxquels tout citoyen doit pouvoir participer démocratiquement. Toutes ces décisions résultent aujourd’hui de la loi du plus fort, c’est-à-dire du plus riche. L’économie distributive lui oppose une démocratie généralisée au domaine de l’économie, du travail et de la finance, qui passe par la prise de responsabilité des citoyens, décidant de leur participation personnelle par leur contrat civique. En bref, ce terme désigne des contrats personnalisés, de durée déterminée, renouvelables éventuellement, conclus entre la société (représentée par un Conseil compétent) et un citoyen (ou un groupe de citoyens). Le(s) citoyen(s) proposent de réaliser un projet d’intérêt collectif pour lequel il (ou eux) s’estime(nt) compétent(s), à fournir certaines productions ou certains services destinés à être vendus aux prix proposés, et la société s’engage, en acceptant le contrat, à fournir les moyens nécessaires et à mettre en vente la production engagée au prix fixé.

La complexité du monde moderne implique que ces problèmes soient traités aux différents niveaux (commune, région, nation,...) selon la nature des productions considérées.

Le contrat civique est ainsi la clé de la démocratie en économie, puisqu’il permet de concilier l’individualisme et la responsabilité de chacun envers la prospérité de l’ensemble de la société.

Il n’y a plus de course vers une croissance mythique, mais la recherche permanente d’un optimum respectueux des grands équilibres écologiques et environnementaux. On voit donc que l’économie distributive ne fait disparaître aucun de nos droits politiques mais les complète de droits économiques sans lesquels ils n’ont pas de sens car « pour vivre libre, il faut avoir de quoi vivre ! » (à suivre...)

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[1] Nous en parlerons dans un prochain numéro.

[2] Paul Bacot, Professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Lyon.

[3] Quelques considérations sur les illusions de l’allocation universelle. Liêm Hoang-Ngoc, Maître de conférences à l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne.

[4] J-M. Harribey, Maître de conférences, l’Université Bordeaux 4, membre du Conseil scientifique d’ATTAC.

[5] Basic Income Earth Network = Réseau Mondial pour un Revenu de Base).

[6] Voir, par exemple, Garantir le revenu, Transversales Science Culture, doc. N°3, mai 1992, ou Multitudes, N°8, Garantir le revenu, mars-avril 2002.

[7] Voir à ce propos Vox clamantis in deserto, l’éditorial de GR 1057, août-septembre 2005.

[8] A. Gorz, Misères du présent, Richesse du possible, éd. Galilée, Paris, 1997.

[9] Y. Bresson, Le cœur de l’accord, in Garantir le revenu, Transversales Science Culture, doc. N°3, mai 1992.

[10] J. Duboin, Libération, éd. Grasset, Paris, 1936.

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La richesse est subjective au même titre que le goût d’un aliment. Les satisfactions de chacun peuvent avoir pour origine des éléments différents. D’un pays à l’autre, suivant les cultures, le bonheur dépend de critères différents. De plus, la richesse peut prendre toute sorte de couleur non quantifiable telles la bonne santé, le respect des autres... C’est de ce constat qu’est parti Patrick Viveret pour produire un rapport sollicité en 2001 par Guy Hascoët, alors Secrétaire d’État à l’économie solidaire. Ce rapport, “Reconsidérer la richesse”, a inspiré une journée de réflexion, à Saint-Ouen, intitulée :

Inventons le Produit Intérieur Doux

par Y. GRELIER
4 novembre 2005

Cette journée se déroulait à Mains d’œuvre, un lieu de création, de diffusion, de recherche et d’expériences, destiné à accueillir des artistes de toutes disciplines, des démarches associatives et citoyennes. Pour cela, il propose depuis janvier 2001 des espaces de création et d’accueil des projets, avec des équipements de qualité et d’une grande diversité. L’équipe de coordination, expérimentant autour de la richesse, proposait le 15 octobre un parcours parmi une dizaine d’ateliers.

Cette abondance a permis à chacun de découvrir diverses approches de la richesse, puisque chaque participant organisait sa journée comme il le souhaitait, choisissant jusqu’à cinq ateliers pour les cinq créneaux horaires disponibles. Je résume ici ce que j’ai retenu des ateliers que j’avais choisis. Les autres avaient pour thèmes la possibilité de réaliser son métier autrement, la redécouverte du sens des mots ou encore la perception de soi et des autres à travers des exercices corporels et musicaux.

Ouverture

Patrick Viveret a introduit la journée en rappelant les origines du PIB : il correspond à un choix d’indicateurs et représente une petite partie seulement de la réalité. De plus, le langage économique a dévié le sens originel de mots comme la valeur, l’utilité... En effet, l’argent prédomine désormais dans bon nombre d’analyses puisqu’il est devenu un bien qu’il faut accaparer contrairement à sa fonction de départ qui devait favoriser l’échange.

La mesure de la richesse est un élément souvent utilisé par les médias pour décrire l’état d’un pays. L’indicateur généralement mentionné est le Produit Intérieur Brut qui additionne toutes les valeurs ajoutées. Ceci a pour conséquence de négliger toute activité humaine non mesurable par l’échange monétaire. De plus, une catastrophe naturelle ou industrielle, ou même une guerre, qui sont des événements destructeurs, deviennent des éléments créateurs de PIB puisqu’ils impliquent des reconstructions. La préservation de l’environnement et des liens sociaux est complètement ignorée par cet indicateur.

Des solutions partielles existent, comme les nouveaux indicateurs, mais il propose surtout de reprendre l’idée du bonheur et de richesse fondamentale comme base de réflexion dans notre société en régression émotionnelle, où la peur du lendemain et de l’autre prédomine.

Atelier “Un autre regard sur la monnaie”

Marie-Louise Duboin a animé les réflexions sur la monnaie en présentant un historique des trois formes de support à l’échange qui ont cours (et que les lecteurs de la GR connaissent bien) :

• un objet qui a une valeur marchande propre, par exemple une pièce d’or ;

• un billet, qui était à l’origine le reçu d’une monnaie-marchandise et dont l’usage a transformé l’échange en achat et vente ;

• la monnaie scripturale émise par les banques, à qui profite l’effet multiplicateur du crédit.

Le public, intéressé, a participé activement au débat qui a suivi.

Atelier “Les monnaies complémentaires”

Patrick Viveret a d’abord rappelé que les monnaies officielles ne remplissent plus leur rôle de base et que les acteurs de l’économie sociale se sont mis en quête d’alternatives. Trois axes principaux de monnaies complémentaires ont émergé, se différenciant des monnaies alternatives par le fait qu’elles n’ont pas pour ambition de remplacer les monnaies courantes, comme en économie distributive par exemple.

• Les monnaies libres ou fondantes qui perdent de leur valeur au fil du temps, introduites par Sylvio Gesell. Dans les années 30, le maire de Wörgel, en d’Autriche, s’en inspire et l’expérimente dans son village. Cela s’avère un succès pour le développement des activités locales et est devenu un modèle dont subsistent de nombreuses traces aujourd’hui. D’autres expériences ont été tentées. Elles fonctionnent bien lorsqu’elles rencontrent trois conditions : la garantie par une autorité, la confiance, et une masse critique nécessaire au nombre d’échanges.

Malheureusement, elles sont stoppées par les autorités en place qui y voient une menace ;

• Les Systèmes d’Échanges Locaux (SEL) qui organisent les échanges localement avec leur monnaie propre. Ils sont basés le plus souvent sur une valeur de temps plutôt qu’en correspondance avec la monnaie officielle. Une des difficultés majeures est de ne pas retomber dans le fonctionnement de la monnaie courante avec des personnes qui, en accumulant les unités, mettent en péril le système ;

• Les banques du temps, favorisant l’échange de services.

Atelier “Que montrent les indicateurs de richesse ?”

Christian Geoffray a présenté le travail effectué par le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) afin de mettre en place des Indicateurs de Développement Humain (IDH), comme la durée de vie, l’accès à l’éducation... Dans le but de démontrer l’intérêt d’étudier les données brutes et de ne plus s’arrêter aux interprétations d’experts, il propose, à titre d’exercice, de regarder attentivement les tableaux fournis sur un indicateur parmi les quelques dizaines disponibles. Les différents binômes restituent l’analyse qu’ils peuvent en faire, avec quelques constats :

• un indice seul ne représente aucune réalité car il se situe dans un contexte particulier pour chaque pays et il est difficile, voire impossible, de comparer trois données avec une interprétation valide ;

• le nom même de l’indice n’est pas suffisamment représentatif de ce qui a été mesuré, il faut pour bien le comprendre se plonger dans sa description complète.

L’IDH choisi par le PNUD est la moyenne : du PIB par tête, de l’espérance de vie à la naissance et du niveau d’instruction moyen des jeunes versus celui des adultes. Ce qui ne représente bien sûr qu’un choix parmi d’autres possibles.

Atelier “Les comptes et la comptabilité”

Jean-Patrick Abelson a proposé de partager ses recherches sur la présentation des comptes. En effet, la comptabilité est un milieu très normé, et qui oriente les informations loin de l’apport humain des activités économiques. Son travail porte donc sur l’introduction dans ce milieu de nouvelles méthodes de restitution des données incluant une modification du vocabulaire utilisé. On trouvera par exemple restitution de ressources/mobilisation de ressources à la place de recette/dépense. Une revalorisation du bénévolat dans les domaines associatifs peut apparaître également dans les résultats annuels.

Atelier “Les richesses produites par nos actions”

Cet atelier organisé par le Mouvement pour le Développement Solidaire a pour objectif un échange autour d’un idéal global. Chacun apportant au groupe le petit geste qui a participé à un thème plus général tiré au sort parmi ceux préparés. Un des thèmes abordés est par exemple Lien social, paix sociale, plaisir d’être ensemble décrit par les termes suivants : densification des liens amicaux et d’entraide, des liens professionnels, des liens divers de proximité, mieux vivre ensemble, plaisir d’être ensemble, civisme.

Clôture

L’équipe organisatrice a proposé pour cette fin de journée une présentation de la Compagnie de la Tribouille qui monte actuellement les « Contes de la richesse », trois créations théâtrales adaptées du rapport de Patrick Viveret. Ils ont joué pour notre plus grand plaisir le prologue du spectacle qu’ils sont en train de mettre en place et qui introduit avec humour et finesse les réflexions sur la richesse qui peuvent sembler ardues au premier abord.

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Les appels à la solidarité

par H. MULLER
4 novembre 2005

C’est le maître-mot de toutes les doctrines dites “sociales” cantonnées dans un frileux réformisme.

Celles-ci s’expriment dans une série de voeux dont il reste à financer la réalisation. Et chacun de fouiller la même soupe.

S’agit-il de l’Etat ? Les membres de la collectivité concernés par le prélèvement fiscal participent alors bon gré mal gré aux transferts décidés au niveau gouvernemental.

S’agit-il d’organisations privées ? Les transferts sont ici plus sélectifs tant en raison du volontariat auquel il est fait appel en matière de dons ou de prestations, que par le libre choix des programmes d’aide ou celui des personnes assistées. Il est clair toutefois que l’essentiel des dons collectés provient des milieux généralement fortunés relevant des professions indépendantes, libérales, industrielles ou commerciales. N’ayons pas la naïveté d’imaginer que ces gens-là, férus d’individualisme, puissent se dessaisir durablement d’une part de leur avoir en faveur des classes démunies alors que, maîtres de leurs prix, il leur est facile de les majorer dans une certaine mesure, reportant ainsi sur leur clientèle le soin de pourvoir à leurs libéralités.

N’en va-t-il pas de même, en effet, des “pots de vin” et autres commissions, dépenses publicitaires, pareillement inclus dans les prix ?

Origine analogue pour l’argent que recueillent les Fondations associées aux grandes firmes jouant à cache-cache avec le fisc en toute légalité et impunité. Ces transferts au nom de la solidarité s’alimentent, en dernière analyse, sur les seuls consommateurs à revenus fixes, rançonnés au fil de leurs achats, tandis que les privilégiés de l’autorémunération en réchappent.

En fait, les bonnes âmes qui vont prêchant la solidarité écartent d’emblée l’hypothèse que la “règle du jeu” puisse changer, que les revenus cessant de se former au hasard, plus ou moins dirigé, des impacts d’un flux monétaire, épousent tout simplement la réalité d’une production dont le volume, depuis un siècle, s’est vu multiplié par plus de 1.000 sans que, pour autant, la condition des plus pauvres ait été notablement améliorée.

La solidarité n’est que caricature lorsque le cadre économique dans lequel elle s’exerce impose la compétition sauvage, la mise à mort du concurrent, la course à l’argent qui fait de chacun le rival de l’autre dont il guigne le revenu pour former le sien.

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ÉDITORIAL

Alors que le gouvernement accélère l’entrée d’entreprises privées dans le secteur public (SNCM, EDF, autoroutes, etc.) nos “représentants élus”, et ceux qui ambitionnent de les remplacer, devraient lire J.K.Galbraith pour, s’ils sont encore capables de réfléchir, profiter de sa très grande expérience.

Ne soyez pas dupes

par M.-L. DUBOIN
4 novembre 2005

La traduction française [1] du dernier livre de J.F.Galbraith est intitulée “Les mensonges de l’économie”. L’auteur, célèbre économiste américain, et en outre plein d’esprit, le décrit lui-même par ces quelques lignes : « Cet essai se propose de montrer comment, en fonction des pressions financières et politiques ou des modes du moment, les systèmes économiques et politiques cultivent leur propre version de la vérité. Une version qui n’entretient aucune relation nécessaire avec le réel. »

*

Le premier mensonge qu’il aborde concerne le système capitaliste, que cet ancien conseiller de J-F Kennedy connaît bien. Parce que le terme capitalisme « évoque une histoire parfois déplaisante », qu’il rappelle en quelques traits pertinents, et parce qu’il était devenu « synonyme d’exploitation », on se mit « ardemment en quête d’une dénomination plus douce. Aux États-Unis, on essaya “libre entreprise” », mais le terme n’a pas pris. En Europe, il y eut “social-démocratie”, mais aux États-Unis, le socialisme est inacceptable. Alors est apparue la formule un peu savante “économie de marché”. Comme elle n’avait pas d’histoire, elle n’avait pas de passif, et comme « il eût été difficile de trouver un nom plus vide de sens », cette expression “creuse et fausse”, « née du désir de se protéger du passé », a été choisie. Mais si « on croit aujourd’hui qu’une entreprise, un capitaliste, n’a, à titre individuel, aucun pouvoir, en réalité, le marché est habilement géré dans tous ses aspects. Mais on ne le dit pas, même dans la plupart des cours d’économie. Voilà le mensonge. »

*

En outre, ce nouveau nom donné au système a permis de faire croire que le consommateur est souverain. Nouveau mensonge quand la publicité gère savamment, et avec de gros moyens, la persuasion massive du public.

*

Le troisième mensonge en découle. C’est celui qui consiste à mesurer le progrès social presque exclusivement par la croissance du PIB : « quand le pouvoir sur l’innovation, la réalisation et la vente des biens et services est passé des consommateurs aux producteurs, on a fait de la somme de leurs productions le critère premier de la réussite d’une société. »

*

Vient ensuite le tour du travail et du mensonge qui lui est associé. Pour beaucoup, « il s’agit d’une activité imposée par les nécessités les plus primaires de l’existence ». Et le même mot travail désigne à la fois cette obligation imposée aux uns, et qui est pour eux épuisante et désagréable, et cette source de prestige et de forte rémunération que désirent ardemment les autres et dont ils jouissent. « User du même mot pour les deux situations est déjà un signe évident d’escroquerie ». Ce n’est pas tout : « que la paie la plus généreuse doive aller à ceux qui jouissent le plus de leur travail a été pleinement accepté ». Et « rien n’est aussi inacceptable aux yeux de l’opinion que de passer du statut d’employé à celui d’assisté. Et de toutes les dépenses de l’État, ce sont les prestations sociales qui ont la réputation la plus douteuse ». L’auteur cite à ce propos Thorstein Veblen montrant dès 1899 combien le travail était jugé essentiel pour les pauvres, alors que s’en « affranchir était normal et louable pour les nantis, leurs épouses et leurs familles. »

« Quand on eut rebaptisé le système et échappé au passé négatif du capitalisme, l’étape suivante dans l’univers du mensonge économique fut de perpétuer l’image du capitaliste, alors que la firme géante était devenue le pivot de l’économie moderne. » Or le pouvoir de ce pivot de l’économie appartient à l’équipe de direction, cette bureaucratie qui contrôle à la fois « sa tâche et sa rémunération », même si la croyance en une autorité ultime des actionnaires dure encore. Et Galbraith n’est pas tendre (il s’en justifie) avec « cette grande société anonyme moderne », donc avec ses directeurs, en particulier avec ceux d’entre eux devenus très influents dans la vie politique. Il souligne que « la contribution la plus inattendue aux activités nocives, voire criminelles » des directeurs de grandes entreprises des secteurs de l’énergie [2] et des communications « est celle des experts-comptables corrompus qui ont couvert leurs manœuvres habiles et qui allaient jusqu’au vol pur et simple. »

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La distinction entre public et privé, qui seraient deux secteurs distincts du monde économique et politique, est, selon Galbraith, un mythe ; elle est de l’ordre du discours, pas du réel, parce qu’une « composante massive, cruciale et en plein essor du secteur dit public est ... dans le secteur privé ». Si c’est dans son pays qu’il choisit les exemples pour appuyer cette thèse, l’économiste américain pourrait en trouver dans « les autres pays économiquement avancés ». « Les dépenses d’armement » rappelle-t-il, « ne sont pas décidées après analyse impartiale menée par le secteur public, comme on le suppose communément. Elles sont souvent engagées à l’initiative et sous l’autorité de l’industrie de l’armement et de ses porte-parole politiques - du secteur privé... Le rôle dominant du secteur privé dans le secteur public est une évidence. Mieux vaudrait le dire clairement ». Car, ajoute-t-il, « ce mensonge-là, socialement et politiquement, n’a rien d’innocent. » Et il cite le New-York Times du 13/10/2002 qui tentait d’apprendre à ses lecteurs que les entreprises privées non seulement procurent du personnel pour remplacer des militaires d’active, mais aussi « contribuent à diriger des manœuvres avec munitions de combat pour les troupes américaines. »

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Galbraith passe ensuite au monde de la finance, « univers bien connu pour ses mensonges ».

Il explique que le mensonge y commence par un fait d’évidence incontournable (et qui est pour nous, répétons-le au passage, un des vices essentiels de l’économie de marché et une des raisons principales de vouloir lui en substituer une autre) : il est im-pos-si-ble « d’anticiper avec certitude le comportement de l’économie » et pourtant les prédictions sont surabondantes !! Et pourtant « dans le monde économique et notamment financier, anticiper, prévoir l’imprévisible, est une activité très appréciée et souvent bien rémunérée » !

Galbraith témoigne ici de l’expérience qu’il a vécue au milieu des économistes de Wall Street.

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Il en arrive ainsi à ce qu’il appelle « notre mensonge le plus prestigieux, à notre plus élégante esquive de la réalité » : la réputation « aussi flatteuse que fausse » de la Banque centrale, l’américaine en particulier (la Fed), et qui « s’appuie sur un solide fondement : la puissance et le prestige des banques et des banquiers et le pouvoir magique qu’on prête à la monnaie ». Et notre économiste de décrypter et de démonter le rôle qu’est censé jouer la modification des taux directeurs par une Banque centrale pour soi-disant stabiliser l’économie, la dynamiser lorsqu’elle déprime, et réciproquement. Il dénonce ainsi un « credo économique bien ancré » mais qui ne correspond pas à la réalité qu’il a si bien et si longtemps pu observer. « Quoi de mieux, s’exclame-t-il, que ce mécanisme simple, indolore, apolitique, aux mains de professionnels responsables et respectés que la politique ne souille pas ! Aucun débat déplaisant, aucune controverse absurde. Et aussi - mais on le souligne moins - aucun effet économique » ! Et il le montre.

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Si quelqu’un, dans votre entourage, vous dit un jour, innocemment ( ?), comme mon ami Jean-Claude : « Mais qu’as-tu contre confier les services publics au privé ? Ils sont compétents, font leur métier, alors que ce n’est pas le métier de l’État... » répliquez simplement par le “dernier mot”, clair et évident de Galbraith : « Quand l’intérêt privé prend le pouvoir dans l’ancien secteur public, il y sert l’intérêt privé. Tel est son but. » Pour lui, la preuve la plus évidente de cette mainmise est celle du rôle joué par les entreprises privées sur l’instance suprême de la défense de son pays, le Pentagone, parce qu’il en a été le témoin direct et particulièrement bien placé pour observer de très près le “complexe militaro-industriel” d’Eisenhower pendant la Seconde Guerre Mondiale, puis après la guerre, puis au Vietnam, puis comme ambassadeur en Inde. Mais sa conclusion est générale : les grandes entreprises privées ont un rôle dominant dans l’économie dite “moderne”, ses dirigeants ont une influence politique prépondérante, dont les effets sont néfastes : les objectifs publics sont subordonnés à leurs intérêts. C’est ainsi que le progrès social c’est plus de camions sur les routes, plus d’armes mortelles et moins d’impôts. Et que les méfaits sociaux de cette croissance (pollution, menaces pour la santé, épuisement des ressources, etc.) ne comptent pas. Est-ce bien là, interroge-t-il, le critère de l’épanouissement humain ?

C’est bien la question à poser à ceux qui nous imposent la même politique, sous quelque prétexte qu’ils la présentent.

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[1] éd. Grasset, 2004, 90 pages, 9 euros.

[2] quand Galbraith écrit ces lignes, le scandale Enron vient d’alerter l’opinion.

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CHRONIQUE

La précarité pour tous !

... sauf pour quelques uns
par P. VINCENT
4 novembre 2005

On ne parlait en août que des expulsions d’immigrés. Mais j’ai aussi assisté dans cette période à l’expulsion d’un copain français de son appartement dans le XVème.

C’est un ingénieur comme moi. Il avait été à la bonne époque directeur technique d’une société sous-traitante de la sidérurgie qui avait des ateliers en Lorraine et à Dunkerque. Il avait aussi longtemps travaillé à l’étranger et n’avait pas trouvé le temps de s’acheter un pied-à-terre à Paris lorsque les prix étaient encore abordables. Il s’accommodait donc de payer un loyer élevé et n’imaginait pas que son bailleur chercherait soudain à l’expulser pour réaliser tout de suite une bonne affaire. J’avais jeté un coup d’œil sur son dossier et, tout autant qu’à son avocat, il me paraissait dans son bon droit. Pourtant, le 30 août au matin, il a vu débarquer chez lui un huissier et un commissaire de police, et il m’a alors appelé, peu de ses amis étant à ce moment-là à Paris et son avocat étant injoignable pendant les vacances. Éconduit par l’huissier et le commissaire, je n’ai pu qu’attendre assis sur le paillasson la fin de l’inventaire. Lorsque ceux-ci eurent refermé derrière eux l’appartement après avoir fait changer la serrure, je redescendis avec mes amis qui, complètement sonnés, s’engouffrèrent aussitôt dans leur voiture pour fuir ce cauchemar.

Ayant émis l’idée qu’une histoire aussi choquante mériterait un communiqué à la presse, la femme de mon copain a vivement manifesté son désaccord :

- Oh non pas ça, pas de scandale, j’aurais honte.

- Honte pour quoi ? Parce que ton appart. fait pas 600 mètres carrés [1] ?

J’ai connu l’époque où les cadres avaient honte d’être au chômage. Surtout qu’ils avaient été habitués à entendre dire, et peut-être l’avaient-ils dit eux-mêmes, que les chômeurs étaient tous des bons à rien et des feignants. C’est l’époque où un de mes meilleurs amis, laissé deux fois de suite sur le carreau par des employeurs indélicats, avait fini par se suicider. Et puis les cadres en ont pris l’habitude. C’est devenu tellement banal qu’ils ont fini par comprendre que cela faisait partie du système, pour eux comme pour les autres, et que cela n’avait rien d’infâmant. Il va peut-être falloir qu’ils s’habituent de même à se retrouver à la rue, comme tous ceux, depuis les smicards, dont le loyer qui grimpe se rapproche de plus en plus d’un salaire qui stagne, et encore sauf accident.

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Voici la situation ubuesque dans laquelle s’est trouvé un jour un autre de mes amis. Docteur en sciences physiques, certifié de Sup Elec en optoélectronique, parlant l’anglais, le malais, l’indonésien, le “mandarin” et un peu l’arabe, ce jeune retraité me faisait part en 1998 de la demande de rempiler qu’il venait d’adresser à son dernier employeur, la Thomson. J’ai gardé copie de sa lettre : « Pourquoi à 67 ans suis-je tenu de me maintenir en activité pendant, au minimum, les cinq ans à venir ? - C’est pour moi d’une nécessité vitale pour pouvoir soutenir les efforts de mes cinq enfants face aux problèmes actuels de l’emploi. Leurs âges s’échelonnent de 42 à 25 ans. Le plus âgé est au chômage et peine à retrouver un poste d’ingénieur. Ma fille aînée, ingénieur de Sup-Elec, 39 ans, mère de deux enfants, et avec un mari malade du cœur, va probablement être licenciée, la filiale française de la compagnie pour laquelle elle travaille fermant à la fin de l’année. Et les deux derniers n’ont pas terminé leurs études supérieures.

Je suis donc prêt à assumer toutes missions de courte ou longue durée, dans les domaines de mon expérience, au Moyen-Orient, en Malaisie ou en Indonésie » Je trouvais cette demande d’emploi tellement ahurissante que je ne pus m’empêcher de lui balancer en rigolant :

- Tu aurais dû ajouter que tu avais aussi tes parents à charge.

- Tu crois blaguer, mais figure-toi que cela a été vrai jusqu’à il y a deux ans, avant que je ne perde ma mère.

Il n’a pas pu été réembauché par la Thomson, mais la situation de sa famille s’est quand même heureusement arrangée. En particulier, aussitôt ses études terminées, son dernier fils a fondé un bureau d’études et de services en hydrogéologie pour lequel il a pu recruter petit à petit plus d’une quinzaine de personnes, un cas assez rare à ma connaissance de réussite d’une jeune entreprise. Quant à lui, il travaille encore un peu comme traducteur ou interprète, mais il prend aussi le temps d’écrire pour son plaisir l’histoire de ses proches ancêtres.

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D’autres faits plus récents donnent à réfléchir. J’ai noté dans Le Parisien du 25 août les conditions dans lesquelles s’était passé le recrutement de 188 personnes par Ikea pour le nouveau magasin qu’ils ouvraient à Dijon. Ils avaient envoyé des convocations aux 1.947 personnes dont ils avaient reçu le CV. 740 seulement parmi elles se sont présentées, une éclatante démonstration, ont pu avancer certains, que sur 1.947 chômeurs déclarés il y avait 1.207 tire-au-flanc qui n’avaient même pas le courage de faire un effort pour retrouver un emploi. Parmi les 740 ayant eu ce courage, 410 ont été retenus après une première série de tests sur papier, et après des tests de comportement dans les conditions de travail seulement 310, lesquels ont eu alors accès à un entretien personnel d’embauche. Et c’est parmi eux qu’Ikea n’a finalement sélectionné que les 188 dont il avait besoin, quelles que fussent les qualités des autres. Au fait, qu’est-ce que cela aurait changé s’il s’en était présenté 1.207 de plus ?

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Autres sujets de perplexité. Les journaux télévisés du 17 septembre ont été en grande partie consacrés à célébrer la réussite d’un chômeur, au demeurant fort sympathique et pour qui on est bien content, qui utilisait ses indemnités de chômage pour jouer au Loto et qui, ce faisant, a gagné l’équivalent de 5.000 années de SMIC. Était-ce vraiment un bon exemple à nous donner ? La suite du journal nous faisait par ailleurs assister au mariage de la fille du “Français le plus riche”, en présence notamment de l’actuelle “première dame de France” ainsi que d’un ancien et d’un futur président de la République, un sujet qui incitait à admirer plus encore la réussite de Monsieur Bernard Arnault, mais aussi à se demander s’il est vraiment possible de gagner 14 milliards d’euros (près de 200 fois les 5.000 ans de SMIC du premier) à la sueur de son seul front.

Et l’on nous dira encore que c’est la loi sur les 35 heures qui dévalorise le travail et démoralise le Pays.

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[1] On apprenait dans la presse du 19/9/05 que notre ex-ministre de l’Économie avait remboursé 58.994 euros à l’Etat pour cette location abusive à 14.000 euros par mois, heureusement écourtée par l’ampleur du scandale.

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Misère des retraités

par G.-H. BRISSÉ
4 novembre 2005

Les médias représentent souvent les retraités comme des citoyens menant une existence agréable, propriétaires d’appartements ou de villas cossus, titulaires d’un compte bancaire bien garni de valeurs boursières, à la recherche de croisières ou de destinations touristiques ordinairement réservées à la jet-set.

Mais en titrant dans son édition du 18 octobre 2005 : “600 000 retraités concernés par la pauvreté”, le quotidien Aujourd’hui nous révèle une autre face de la réalité. Même son de cloche dans La Croix du 9 août dernier, qui remarque que « les vieux pauvres » font leur apparition en France.

Selon le Comité national des retraités et personnes âgées, une érosion de 10 % sur cinq ans de leur pouvoir d’achat a été enregistrée. Et des centaines de milliers de retraités ne perçoivent en moyenne que 718 euros mensuels pour quarante ans de carrière complète, alors que le seuil de pauvreté a été fixé par l’INSEE à 600 euros par mois pour une personne seule.

Les retraités sont parmi les principales victimes des hausses de prix intervenues depuis l’instauration de l’euro, la monnaie unique qui devait mettre un terme à l’inflation. Que ce soient les fruits et légumes et autres denrées alimentaires, des impôts de plus en plus lourds (en particulier les taxes locales ou régionales) qui s’insèrent dans la marée montante des prélèvements obligatoires, des logements inabordables livrés sans retenue aux spéculateurs financiers, des tarifs de gaz et d’électricité en forte hausse, sans oublier le quasi doublement des prix du fioul et de l’essence.

Les retraités doivent acquitter en outre à l’instar de tous leurs compatriotes, même les plus démunis, des visites médicales à un prix plus élevé et pour une part non remboursable par leur mutuelle, s’ils ont les moyens d’y cotiser, et ils auront à prendre en charge un forfait de 18 euros sur les actes médicaux lourds et le non-remboursement de certains médicaments.

Condamnés au surendettement, les retraités vont rejoindre les 5 millions de citoyens et citoyennes en situation d’exclusion financière et bancaire, à la vente forcée de leurs biens, à la fréquentation des soupes populaires. Au final, ils ne perçoivent le salut que dans l’acte de suicide, seule porte d’entrée vers un hypothétique monde meilleur. Ce qui, dans un pays qui se targue de figurer dans le club des plus riches de la planète, relève en réalité de l’atteinte la plus scandaleuse à la dignité de la personne humaine. Que répondre en effet à votre conseiller bancaire lorsqu’il vous déclare tout de go : « En 2006 une fois déduits sur votre compte les prélèvements obligatoires, il vous restera 200 euros pour vivre ! », alors que cinq ans plus tôt, le montant de votre retraite vous permettait de subsister modestement, mais décemment ?

Rassurez-vous, braves retraités, on vous annonce une hausse de 0,2 % de vos pensions à partir de janvier 2006 ! Voilà donc vos soucis surmontés !

Quelque chose ne tourne décidément pas rond dans cette société d’abondance où l’on produit de plus en plus de richesses en quantité, en qualité, en variété, jusqu’à mettre sur le marché tant de gadgets inutiles, une publicité surabondante pour des produits dont on n’a que faire, où l’on observe dans les médias à longueur de reportages des privilégiés de fortunes mal acquises se pavanant dans des résidences de luxe, où la spéculation effrénée est mieux récompensée que le travail bien fait et où les gouvernements successifs demeurent sourds à ces réalités. Le petit peuple souffre et utilise en silence la seule arme en sa possession pour exprimer sa réprobation : le bulletin de vote. Jusqu’au jour où, excédé, il descendra dans la rue !

Comme une toupie folle

Les retraités, une espèce en voie de disparition ou au contraire un peu trop prolifique ? Certains en viennent à se demander pourquoi ces gens-là coûtent si cher aux actifs. Ne ferait-on pas mieux de pratiquer à leur égard une variante d’eugénisme ? Ils n’ont qu’à travailler comme les autres ! Jusqu’à ce que mort s’ensuive. Une agence de travail intérimaire vient d’être créée spécialement pour eux. On s’étonne en effet que les salariés soient déclarés “seniors” à 40 ans, qu’ils bénéficient de “confortables” pré-retraites. Pourquoi ne pas prolonger l’activité obligatoire jusqu’à 75 ans ? Pourquoi pas ? À l’heure où sévit le chômage de masse, où se multiplient les licenciements dits “boursiers”, où proclamer la cessation d’activités d’une entreprise est un honneur là où naguère une telle démarche conduisait ses dirigeants au suicide, remettre les citoyens au travail peut apparaître étonnant mais il en est bien ainsi. Bientôt, on supprimera la Sécurité Sociale, les Caisses de retraite, les établissements mutualistes, pour leur substituer les assurances vie et les fonds de pension. Adieu le “modèle français” basé sur la solidarité entre les générations ! Vive le modèle anglo-saxon, qui fait appel à l’individualisme forcené et triomphant, à la “modernité” du renard dans le poulailler ! Notre société s’est muée en toupie folle, incontrôlable : nos dirigeants scient consciencieusement la branche sur laquelle ils sont assis. Ils sont pris d’une sorte de vertige qui les entraîne vers l’abîme. À moins qu’ils ne manquent singulièrement de courage, ou s’abandonnent à la pusillanimité, en dénonçant des dérives qu’ils perçoivent bien, tout en éludant les remèdes.

Nos politiciens font mine de prendre des initiatives en multipliant les textes de lois qui ne sont jamais suivis de décrets d’application, des mesures qui relèvent de la pure technocratie sans consultation préalable des aspirations populaires, les structures inopérantes, de comités en commissions, les dépenses dispensées pour faire plaisir au petit nombre. Et lorsqu’une loi est votée, la boucle est bouclée, la société est transformée, les consciences au garde-à-vous. Alea jacta est...

Un univers fort étrange...

Les médias servent de courroie de transmission aux élans populistes, pas nécessairement populaires, dès lors qu’ils sont vite perçus comme des promesses non tenues. Nos politiciens se révèlent d’excellents comédiens (certains n’ont aucun mal à s’y convertir) et les beaux parleurs ont la cote. Ils font partie de la société du spectacle, aux côtés de cohortes de jolies filles à la poitrine pigeonnante et au nombril apparent, comme autant de danseuses orientales en chaleur, levant les bras sur des rythmes chaloupés, à l’instar des chanteurs à la mode.

Ils ont l’art de faire oublier le loft de 600 mètres carrés aménagé aux frais du contribuable, n’hésitent pas à étaler leur vie privée dans la press people, ou à se ménager de confortables prébendes en violant délibérément, sans que personne ne trouve à y redire, la loi sur les cumuls. Un Ministre d’État, tout à la fois chef de parti, Président de Conseil général, et non des moindres, voire maire adjoint d’une commune importante, j’en passe et des meilleures, affirme publiquement sa capacité à accéder a la magistrature suprême, ce à quoi il aspire ouvertement, comme un glorieux fleuron ajouté à son palmarès. À moins qu’entre temps l’Histoire ne les juge sévèrement (ce qui leur pend au nez comme un sifflet de deux sous), ceux-là n’ont rien à redouter pour leurs vieux jours, on leur trouvera toujours un siège de sénateur, ou de conseiller au Conseil économique et social, ou encore une rente de situation dans les palais dorés de la République.

Pendant ce temps-là, le petit retraité, à l’instar de ses collègues salariés, souffre et peine à équilibrer son budget.

Curieuse conception d’un gouvernement ami du peuple, dans une démocratie où “le marché” boursier régule tout, décide de tout, résout tous vos problèmes, mais laisse sur la rive une majorité de citoyens, condamnés à subir, résignés, l’injustice.

En ignorant délibérément les quelques mesures de bon sens qui permettraient de déboucher sur une société plus juste, plus équitable et en fin de compte plus harmonieuse, ils passent sous silence une relève qui ne demande qu’à s’exprimer mais qui, faute de moyens, d’outils de communication, demeure dans l’ombre.

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Pouvoir d’achat et marges commerciales

par H. MULLER
4 novembre 2005

Focalisée sur la seule revendication salariale, l’action syndicale concernant l’accroissement du pouvoir d’achat semble en négliger l’autre facteur : celui des prix, des marges commerciales parfois délirantes, pratiquées à la seule initiative des distributeurs, détaillants, prestataires de services...

Des “charges”, nécessairement incluses dans les prix, il faut retenir tout particulièrement les budgets publicitaires et leur démesure.

Augmenter les salaires c’est augmenter les coûts et les prix, réduire la compétitivité des entreprises de production et, souvent, le pouvoir d’achat des consommateurs à revenus fixes.

Réduire les prix au niveau de la distribution offre un tout autre intérêt tant pour la majorité des consommateurs que pour les entreprises, celles-ci conservant la maîtrise de leurs propres marges, tout en bénéficiant d’une relance de la consommation.

Il y a des moyens propres à diminuer les prix : légiférer pour fixer des limites aux marges commerciales ; faire pression sur les firmes conseillant des barèmes de prix à leurs concessionnaires et auprès des Chambres syndicales de commerçants. Axer la revendication sur le niveau des marges commerciales, sur une diminution des budgets publicitaires et des gaspillages qui leur font cortège. Et même des grèves d’achat ciblées, un boycott ou des manifestations à l’image de celles des agriculteurs.

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Ou bien changer la règle du jeu, pour dissocier les revenus des prix : distribuer les revenus en monnaie de consommation, en contrepartie d’un service social.

Autrement dit, dissocier les revenus de l’emploi (de sa durée, de sa permanence) et dissocier les prix des coûts (le “bon prix” étant propre à écouler les approvisionnements au rythme des flux de production).

Mais sans un projet monétaire innovant, il est vain d’espérer remettre d’aplomb une société pareillement dévoyée par d’absurdes usages monétaires où la rentabilité entre en conflit quasi-permanent avec l’utilité, la sécurité, la qualité, l’abondance et la moralité.

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CHRONIQUE

Tout le monde il est bio, tout le monde il est gentil !

Ni chèvre ni loup

par Sophie
4 novembre 2005

Manger des produits issus de l’agriculture biologique est régulièrement mis en avant comme pratique de désertion du système industriel et capitaliste, comme participant à une résistance contre les dommages écologiques causés par ce système. L’achat de produits bios devient également un secteur porteur au niveau marketing, en raison du souci de prendre soin de sa santé chez beaucoup de gens. Enfin, l’argument du meilleur goût, mais aussi l’aura du terroir, du maintien des traditions, des « bons produits bien de chez nous », tout cela participe de l’essor actuel du bio.

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Dynamisée par l’envie d’apprendre des savoirs agricoles, dont mon éducation intellectuelle et urbaine m’a tenue fort éloignée, motivée par le souci de réappropriation de gestes augmentant une autonomie concrète et matérielle, j’ai passé pas mal de temps les 5 dernières années dans des lieux de production de ces fameux produits biologiques, certifiés et labellisés “Ecocert” ou “Demeter” (biodynamistes), et cela dans plusieurs pays (France, Belgique, Suisse et Allemagne).

De la production maraîchère en passant par l’élevage de vaches, porcs, moutons, chèvres, volailles et toutes les viandes, charcuteries, beurre, fromage et autres produits laitiers que nous prenons à ces animaux, sans oublier les foins, les céréales, le pain, la laine et les plantes médicinales, j’ai pu approcher et mettre la main à la pâte dans beaucoup de secteurs de cette production.

L’impression générale que je retire de cette immersion me laisse un sentiment de malaise, une envie de partager certaines observations.

Les personnes avec qui j’ai bossé dans ces divers lieux s’étaient engagées, toutes sans exception, dans la production bio mues par un idéal écologique et éthique (il existe, bien sûr, des agriculteurs conventionnels reconvertis dans le bio par appât du gain, mais ce n’est pas chez ces personnes que j’ai eu envie d’aller apprendre le travail de la terre). Certains sont descendants de paysans, d’autres sont revenus à la terre par conviction et désir personnel. La plupart des personnes que j’ai rencontrées ont trouvé logique de faire de leur passion pour l’agriculture une profession, c’est-à-dire (et ce n’est pas anodin) leur principale ou unique source de revenu. Je dis une profession, mais je pourrais tout aussi bien employer le terme de sacerdoce, tant le travail de la terre, à notre époque et sous nos latitudes, demande une énergie quotidienne et acharnée.

Les paysans et paysannes bio bossent dur et longtemps, la plupart se font des journées de 12 heures de travail en moyenne, et, de toute façon, ne comptent par leurs heures, ne comptent pas leur labeur, ni leur fatigue, ni les sacrifices qu’ils doivent s’arracher pour que leur entreprise tienne le coup : trop peu de temps à consacrer aux enfants, à sa compagne ou son compagnon, suppression des lectures, films, sorties, et en fait de quasi toute activité autre que le travail à la ferme.

Bien sûr, ils et elles sont passionnés par leur activité, mais dans ce cadre, la limite entre passion et aliénation peut s’avérer floue. J’ai discuté de cette question avec plusieurs de ces producteurs bio, qui avouaient franchement qu’ils préféreraient exercer leur activité de manière moins totalement absorbante. Ainsi la ferme, d’un lieu d’épanouissement, de vie et d’activités en harmonie avec l’environnement, de développement de savoir-faire précis et intelligents, de contemplation poétique pour toutes les formes de vie végétale ou animale, la ferme se révèle bien souvent, dans la brute et dure réalité, une sorte de prison où règne l’obligation permanente du travail, de la vitesse et de la rentabilité.

Cette pression permanente et quotidienne à la rentabilité pousse les paysans et paysannes bios à s’abîmer la santé (par le stress ou le manque de sommeil par exemple), et les accule régulièrement à des choix en contradiction avec leur inspiration éthique de départ.

J’ai observé un cas très flagrant de ce phénomène au mois de mai dans une ferme de maraîchage. Le maraîchage est un secteur particulièrement pénible physiquement, qui demande beaucoup de main-d’oeuvre et où les pics d’activité en haute saison sont très élevés. Pour diminuer la quantité de travail que demande l’entretien des plantations, toutes sortes de techniques sont expérimentées afin de limiter la nécessité de désherbage : plantation sous plastique ou couche de paille par exemple. Il y a, en la matière, des trouvailles géniales, tout à fait compatibles avec le cahier des charges du label bio, mais moins avec un souci écologique global.

Tel est le cas d’une “machine à vapeur” particulièrement efficace, dont j’ai pu observer le fonctionnement au cours d’une session de plantation de fraisiers. Il s’agit d’une sorte de citerne d’eau qui produit de la vapeur, grâce à un moteur au gasoil, et où la vapeur à 80° est ensuite propulsée dans le sol au moyen de grandes plaques métalliques sous lesquelles se trouvent les tuyaux de sortie de cette vapeur. Le but de l’opération est de “nettoyer” le sol avant la plantation, c’est-à-dire d’y tuer toutes les semences de “mauvaises herbes” qui s’y trouvent. Précisons que quasiment aucun insecte ou bactérie ne survit à ce traitement de choc. Remarquons aussi que la personne amenée à manier cet engin, dont les quatre plaques métalliques qui fonctionnent simultanément sont excessivement lourdes, se prend de grands nuages de vapeur sur tout le corps à chaque déplacement des plaques, et termine la journée dans un état d’épuisement physique avancé, dû à l’action combinée de la chaleur et des efforts physiques violents. Ne nous étendrons pas, pudiquement, sur les litres de gasoil brûlés par l’engin.

Le bilan de l’opération est cependant positif du point de vue de l’entreprise bio : le cahier de charges est respecté (pas d’emploi d’herbicide de synthèse) et une grande économie de main-d’œuvre en matière de désherbage, puisque ce traitement retarde de deux à trois mois l’apparition des mauvaises herbes. De quoi laisser perplexe une observatrice extérieure et filer des problèmes de sommeil au “chef d’exploitation” (qui a bien sûr pleinement conscience des aspects peu écologiques de la méthode).

Ce premier exemple symptomatique concerne le niveau de la production proprement dite. Hélas, au niveau de la commercialisation, l’engrenage coince également pas mal. Etant donné le très faible prix de vente des produits agricoles (même bio) aux intermédiaires/distributeurs, une option de plus en plus plébiscitée est celle de la vente directe du producteur au consommateur, formule très à la mode pour le moment. On supprime les marges bénéficiaires des intermédiaires, on renoue le lien ville-campagne, la conscience des consommateurs et autres concepts très en vogue : apparemment tout pour plaire.

Il faut tout faire

Exposant cela, on néglige tout de même plusieurs aspects de la question. D’abord le fait que s’atteler à la vente constitue un secteur d’activité en tant que tel. Et que la personne qui bosse déjà sur son tracteur, dans son étable, pressée de tous côtés par telle bête malade, telle attaque de doryphores dans les pommes de terre ou les abreuvoirs gelés, qui doit en plus se coltiner toute l’organisation d’un magasin ou d’un marché et les contacts avec les clients, eh bien je peux vous assurer qu’elle doit avoir un microprocesseur très puissant dans le cerveau, et une capacité à gérer quatre ou cinq préoccupations à la fois assez hors du commun.

Enfin, je parle de magasin ou de marché, il y a bien sûr aussi la formule “paniers tout prêts” et “colis pour groupements d’achats”.

Mais le tableau ne serait pas complet sans le volet “accueil paysan”. Là on entre dans le summum de la réussite en matière d’exploitation de l’image marketing de la “vraie vie à la campagne”, dont est avide notre époque de désarroi urbain et industriel. D’un point de vue économique, nous entrons dans la catégorie la plus rentable.

En effet, après le secteur primaire de la production, le secteur secondaire de la transformation, nous voici dans le tertiaire des services et de la commercialisation. Celui qui rapporte le plus de flouze pour le moins d’heures de travail. Ainsi donc, de plus en plus de nos petites fermes bio sont appelées à faire de l’hébergement, des gîtes, des visites guidées, de l’accueil à la ferme sous toutes ses formes.

Quand on regarde un bilan comptable, il est clair que ce type d’activités permet de sauver du rouge les fermes en détresse, de maintenir un bilan positif à l’activité... en termes économiques toujours.

Mais d’un point de vue humain, cette version nous donne des situations ubuesques. Je me souviens d’un soir du mois de mars dernier, où je filais un coup de main à la traite des chèvres dans le Jura. La traite est normalement un moment d’intimité avec ses animaux, une occasion d’observer les bêtes malades, de suivre les mises bas, de vérifier l’état général du troupeau. C’est un moment qui demande donc à la fois du calme et de la disponibilité. Et donc ce soir-là, en même temps que la traite, la femme qui s’occupait des chèvres eut à gérer en plus l’accueil d’un lycée agricole en visite, la présence de trois jeunes handicapés en séjour à la ferme, et en plus l’arrivée de clients au magasin à la ferme. Tout cela avec le sourire en prime, c’est nécessaire. Quand je lui demandai si cette multiplication d’activités à gérer en même temps ne la dérangeait pas trop, elle me répondit avec un sourire fataliste que l’accueil de personnes, version zoo de la ferme bio, constituait une avancée inévitable pour maintenir la survie économique...

Et se plier à la règle d’or...

Ah oui, je vous parlais de la vente directe productrice/consommateur. L’évocation ne serait pas complète si je ne décrivais pas un autre type de dommage collatéral de cette activité.

Mettre les pieds dans le commerce implique en effet de se plier à la règle d’or de l’offre et la demande, et comme nos chers consommateurs, habitués aux étals luxuriants de nos non moins chers supermarchés, demandent poliment, réitèrent, insistent, exigent une variété dans les produits offerts, eh bien voilà nos énergiques producteurs amenés à glisser dans la revente de produits... qu’ils ne produisent pas eux-mêmes. Et par là, à mêler leurs efforts à ceux de l’agro-industrie, dont le bio est un secteur plein de promesses et d’expansion. Voilà nos cultivateurs de légumes poussés lentement mais sûrement à glisser dans leurs paniers du terroir des carottes venues de Pologne, des kiwis bio importés du Maroc, ou encore de l’ail d’Argentine au mois de mars.

Alors on finit par se poser LA question

Au regard de ce tableau peu encourageant, la question que je me pose est : comment une bonne intention de départ produit-elle des effets si désastreux et notamment des formes de masochisme aussi poussées ?- Je me permettrai une hypothèse quant à la base du problème : la non-remise en cause des fondements de l’économie capitaliste dans le grand élan de l’agriculture biologique.

Nous voguons en plein dans les brumes de l’illusion de l’économie solidaire, du discours qui affirme qu’il y a moyen de gagner de l’argent proprement, de créer des entreprises éthiques. Le grand préservatif moral pour fricoter sans risque de contamination avec l’argent et la logique de marché. Accepter de faire rentrer sa passion pour l’agriculture (ou toute autre activité, en fait) dans le cadre de création d’un revenu implique de se plier aux lois du grand monopoly où circule l’argent. La base éthique de l’économie libérale affirme « l’homme est un loup pour l’homme ». Par conséquent, si l’on refuse d’être un loup, on devient une chèvre, un mouton ou un pigeon. Et l’on se fait plumer, sans pitié, par les loups. Telles sont les règles du marché et l’on ne peut pas y entrer sans s’y soumettre.

Mais que faire alors pour défendre l’agriculture écologique, pour cultiver la terre quand c’est un métier qui nous passionne ? Aïe, c’est là que la bât blesse, en tous cas on est face à des choix idéologiques. Notre société industrielle et moderne repose sur un triptyque qui semble tellement évident à la plupart de nos contemporains qu’il est presque blasphématoire de le mettre en question....

J’ose ? - Il s’agit de la sainte trinité travail-mérite-argent, qu’on nous a bien inculquée par l’école et tous autres moyens de formatage : il faut bien travailler pour gagner de l’argent, qu’on aura donc mérité par son effort et sa sueur, et qu’on pourra ensuite dépenser en toute liberté. Supposer qu’on pourrait gagner de l’argent éthiquement, c’est complètement négliger le fait que la valeur de l’argent est dictée par le marché, et que c’est donc le système de la compétition, de l’élimination des plus faibles et de la logique de rentabilité (produire toujours plus et le plus vite possible) qui donne la valeur à l’argent.

Et qui estimera que l’heure de travail d’un informaticien vaudra, en termes monétaires, dix fois plus qu’une heure de travail en agriculture.

L’argent est un système de valeur en tant que tel, qu’il soit utilisé par des personnes qui spéculent à la Bourse ou une stagiaire en fromagerie qui vend un fromage de chèvre sur un marché paysan. Tous les discours éthiques et solidaires, les kilos de papier et les litres de salive dépensés ne changeront pas cette donnée de base.

Il n’y a pas si longtemps, je vivais dans une ferme bio où on agitait toutes sortes d’idées utopiques. Sous l’impulsion de personnes qui ne voyaient plus de sens à découper des tranches de 200 grammes de tel fromage, 150 de tel autre et une plaquette de beurre et trois yaourts pour la commande du groupement d’achat de Chicago, enfin qui doutaient sérieusement de la portée subversive de cette activité, des rencontres furent organisées sur le thème “sortir des rapports producteur/consommateur, à la recherche d’un au-delà des rapports marchands”. Une quarantaine de personnes, principalement venues de grandes villes, ont répondu à cet appel.

Ensemble, nous avons réfléchi sur ce que signifient la ville et la campagne, qui produit de la nourriture, pour qui et comment. Et on a abouti sur l’idée, ainsi que des ébauches de mise en pratique, du « souci commun d’une production commune ». Dans cette logique, une ferme bio ne serait plus une entreprise qui fait vivre monétairement les gens qui y travaillent, mais des terres collectives cultivées et gérées par les personnes qui s’en nourrissent. Mais comment le paysan va gagner sa vie, alors ? Eh bien notre projet va plus loin que l’agriculture, il s’agirait plutôt de création d’une économie commune, non pas dans le cadre de l’argent et sa répartition, mais de répondre collectivement aux besoins des membres du groupe (nourriture, mais aussi santé, habitat, formation, voyage...). Il existe toutes sortes de modes de production autonome qui permettent de répondre à des besoins sans passer par le marché et l’argent. L’argent peut faire partie de ces besoins à des moments, mais de manière secondaire, pas comme moteur principal de l’activité.

Ce type de réflexion me semble intéressant à partager dans un contexte où le grand horizon de l’action politique paraît se réduire à la « défense des services publics et des acquis sociaux ». L’art de la stratégie nous apprend que les positions défensives partent perdantes presque à coup sûr. Manger des pommes bio ne nous exemptera pas de nous poser des questions plus existentielles au sujet de notre mode de vie.

NDLR. Ce texte nous a été envoyé par internet, mais pas par son auteure, que nous ne connaissons pas... mais dont nous partageons bien les réflexions.

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