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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1037 - novembre 2003

 

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N° 1037 - novembre 2003

Ah, les 35 heures…   (Afficher article seul)

JEAN-PIERRE MON explique comment le gouvernement, incapable de remédier au chômage, cherche des excuses : la croissance qui n’est pas au rendez-vous, la productivité, les 35 heures...

Votre santé nous intéresse !   (Afficher article seul)

PAUL VINCENT dénonce des manœuvres de groupes pharmaceutiques, en particulier dans le domaine des anti-cholestérol et des génériques.

Le travail tue plus de 5.000 personnes par jour. Qui s’en préoccupe ?    (Afficher article seul)

MARIE-LOUISE DUBOIN s’inquiète de projets de lois et de contrats qui risquent fort de ne rien améliorer.

Le “trou”   (Afficher article seul)

JEAN LE RIGOLLEUR estime que ce n’est pas aux financiers de décider de la sécurité sociale.

Agriculture, libéralisme et... tango   (Afficher article seul)

HENRI-CLAUDE MATTON met en scène, avec humour, quelques agriculteurs libéraux.

Canicularesque !   (Afficher article seul)

Les Jeunes et le vieux des banlieues   (Afficher article seul)

PAUL VINCENT réagit à la fascination des jeunes pour les marques.

De Karl Marx à Jacques Duboin   (Afficher article seul)

ROLAND POQUET montre à quelles conclusions l’observation des faits, suivant la méthode de K.Marx, a conduit J.Duboin à interpréter l’évolution entre 1867 et 1936.

Un trop Grand Secret   (Afficher article seul)

Analyse d’un livre sur l’industrie pharmaceutique.

Une relativisation du progrès   (Afficher article seul)

Du bel usage des techniques de pointe…    (Afficher article seul)

… leurs applications offrent “des débouchés”   (Afficher article seul)

Marie-Louise Duboin déplore que la puissance d’observation du cerveau qu’est l’imagerie par résonance magnétique (IRM) soit mise au service de la publicité.

Combien, d’après-vous ?   (Afficher article seul)

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Actualité

Ah, les 35 heures…

par J.-P. MON
novembre 2003

Sans doute pour faire oublier rapidement sa gestion désastreuse des conséquences de la canicule, le gouvernement Raffarin a entrepris (avec succès) de mobiliser les médias sur « la catastrophe des 35 heures et la paresse des Français ». Dès la fin du mois d’août, le Premier ministre et ses collaborateurs n’ont pas manqué une occasion, de l’Université du Medef à celle de l’UMP, d’entonner ce refrain. Il avait été précédé sur ce chemin par le livre de Nicolas Baverez, La France qui tombe dont certains passages sont dignes d’un réactionnaire du XIXème siècle. Par exemple, à propos des terrifiantes 35 heures, Baverez n’a pas peur de dire [1] que « pour les couches les plus modestes, le temps libre c’est l’alcoolisme, le développement de la violence, la délinquance, des faits malheureusement prouvés par des études… » Le 15 septembre, c’est le Ministre de l’économie et des finances, Francis Mer, qui fait paraître dans Le Figaro une chronique intitulée « Réhabilitons le travail » dans laquelle il déclare notamment : « Pour tirer notre épingle du jeu dans la bataille de la concurrence internationale, nous devons impérativement faire de notre pays une terre favorable à ceux qui ne comptent pas leur peine et font de l’audace le moteur de leur vie ». Le 21 septembre, c’est encore Raffarin qui, reprenant à son compte une formule de l’ancien Chancelier allemand Helmut Kohl, déclare sur M6 : « l’avenir de la France n’est pas un immense parc de loisirs ».

Un conte de fée néo-libéral

Dans un point de vue intitulé « Et si on travaillait, tout simplement ? », publié par le Monde des 5 et 6 octobre, Michel Pébereau, président du Conseil d’administration de BNP Paribas se lance à son tour dans le combat idéologique à la mode : l’apologie de la valeur travail. Il commence en nous racontant à sa manière l’histoire des cinquante dernières années qui ont fait la prospérité de la France d’aujourd’hui : « En cinquante ans, la France est devenue une nation prospère et dotée de systèmes de solidarité efficace où une majorité d’habitants jouit d’un confort matériel suffisant pour apprécier le plus important, c’est-à-dire l’immatériel ». Nous sommes bien d’accord, la France s’est considérablement enrichie depuis la fin de la guerre 39-45. mais il faudrait aussi voir comment a été répartie la richesse produite, surtout depuis la fin des années 80. Les choses se gâtent quand il nous expose sa vision des « raisons de ce bond en avant » qui sont, d’après lui : « le choix du marché et le travail des millions de Français qui ont su s’adapter à ce choix […] La France, vieille nation paysanne et jeune puissance industrielle, est devenue, dit-il, l’un des premiers peuples commerçant de la planète. C’est ce qui explique, dans les décennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale, le développement économique qui a permis la transformation du niveau et du mode de vie des Français ». M. Pébereau semble avoir la mémoire courte. D’abord, au moins dans les deux premières décennies de l’après-guerre, la France, pour « se relever » a dû faire appel à un très grand nombre de travailleurs étrangers, en majorité nord africains, mais aussi Portugais, Espagnols, Italiens, Polonais, Yougoslaves,… pour construire nos routes, nos ports, nos barrages, nos maisons… Ensuite, il semble oublier que, dans cette même période, les gouvernements qui se sont succédé (notamment le premier d’entre eux, dirigé par un certain Charles de Gaulle) ont procédé à de nombreuses nationalisations, qu’il existait un Plan, un contrôle de changes… et que le pays vivait et prospérait dans le cadre d’une économie administrée. Ce qui est tout de même assez différent d’une économie de marché. Enfin, il devrait se rappeler que le déficit des finances publiques atteignait chaque année 5 ou 6 points de PIB et que l’inflation galopait, ce qui, grâce à l’échelle mobile et aux prêts bancaires de longue durée à taux fixes (mauvais souvenir pour les banquiers) a permis à nombre de Français d’acquérir un logement à bon compte. Il est vrai aussi que dans ces années-là, « la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille. » Mais tout cela a bien changé au cours des années 80. Ce qui a permis à la production française, nous dit M. Pébereau, de devenir compétitive au niveau mondial : « depuis le début des années 1990, les déficits structurels se sont transformés en excédents récurrents pour notre commerce extérieur comme pour nos paiements courants et aucune dévaluation n’a été nécessaire. […] Ce succès macroéconomique, ce sont nos entreprises qui l’ont conquis jour après jour dans la microéconomie, c’est-à-dire dans le monde réel. Les dérives et déboires de certains font les délices des journaux, mais pour un Moulinex, combien de l’Oréal, d’Air liquide ou de Total ? Là où la France ne comptait il y a vingt ans qu’un champion national, nous avons construit presque partout, un champion européen ou mondial… » Un hymne aux entreprises petites et moyennes suit ce couplet à la gloire des grandes. « Nos compatriotes ont l’esprit d’entreprise, précise-t-il, et les Français salariés aiment leurs entreprises : les sondages le prouvent ! » On ne peut être qu ‘admiratif devant un tel bilan mais il faut aller encore encore plus loin : « Pourtant, si nos entreprises continuent de progresser, leur effort ne suffit plus à assurer à la France un effort comparable à celui de ses grands partenaires ». Et pour cela, (vous l’avez deviné) la recette est simple : il faut travailler plus ! « Les voies de notre renaissance sont faciles à discerner, mais pas forcément agréables à emprunter, car elles reposent sur le courage individuel et collectif. Il est en effet raisonnable d’attendre notre prospérité du travail plutôt que des loisirs, du marché plutôt que de l’État, de l’Europe plutôt que de la nation ». Dans son long plaidoyer ultra-libéral, M. Pébereau nous donne au passage d’intéressantes statistiques, mais il en est qu’il ne doit pas connaître, celles du chômage par exemple. Il ne craint pas d’affirmer : « Avant de débattre de la répartition des richesses, il faut d’abord assurer leur production. Il faut pour cela réhabiliter et encourager cette France qui n’est ni spécialement d’en bas ni spécialement d’en haut, et où tous ceux qui le désirent ont leur place : la France qui travaille et vend son travail. »

Mais dans quel monde vit M. Pébereau ? Ne s’est-il pas aperçu que nos magasins regorgent de marchandises que les producteurs ont du mal à écouler même avec l’aide d’une publicité envahissante ? Comme le dit [2] Xavier Timbeau, économiste à l’OFCE [3], « le problème des entreprises aujourd’hui, c’est de trouver des commandes ». Ne sait-il pas que ce ne sont pas les travailleurs qui manquent mais les emplois ? Il atteint enfin les sommets du cynisme lorsqu’il écrit : « Notre prospérité viendra du marché plutôt que de l’État, parce que, si l’on laisse de côté le grave sujet de l’exclusion, le vrai problème d’une majorité de Français n’est pas tant celui du partage des ressources sous l’égide de l’État que celui du maintien de notre niveau élevé de création de richesse. » Exclure d’un même coup l’exclusion et l’État du domaine économique, c’est génial. Il fallait y penser…

L’intox du Medef

Même son de cloche, cela va sans dire, au sein du Medef : « La satisfaction est amère d’assister à l’éclosion d’un consensus sur la condamnation des 35 heures que nous avions tant critiquées en leur temps ». Ainsi commence un long article de M. Gautier-Sauvignac, Vice-président, délégué général de l’UIMM [4], intitulé « Ruineuses 35 heures ». Suivent les résultats d’un sondage CSA-L’Expansion selon lesquels 61% des Français penseraient que les 35 heures pénalisent les entreprises ; 51% qu’elles les poussent à s’installer à l’étranger ; 52% des Français (et 52% des salariés !?) pensent qu’elles devraient disparaître progressivement. Suit une avalanche de chiffres destinés à illustrer le coût faramineux des 35 heures (1 point de PIB, d’après le Ministre des finances, dit-il). Enfin, suprême horreur, les 35 heures « ont mis en cause le rôle et la valeur du travail dans la création de richesse et d’emploi, aux dépens du revenu des Français, quand, peut-être par péché d’orgueil, la France, seule parmi tous les pays du monde, a osé faire sien ce slogan mensonger : travaillez moins, gagnez autant, et tout ira mieux, notamment l’emploi ».

Esprit simple, j’ai beaucoup de mal à comprendre cette logique patronale qui consiste à vouloir faire travailler plus et plus longtemps alors qu’il y a quelque deux millions de personnes qui recherchent vainement un emploi.

Coup d’arrêt

Il semble heureusement que les positions du Medef et des ultras de l’UMP ne soient pas partagées par de nombreux responsables des branches professionnelles qui, dans leur ensemble, ne songent pas à revenir sur leurs accords de RTT. En fait, les 35 heures sont entrées dans les mœurs [5] et les modifications apportées par la loi Fillon de janvier 2003 n’ont eu finalement pour seul effet que bloquer le processus de réduction du temps de travail dans les entreprises de moins de 10 personnes, ce qui accentue les disparités entre salariés. Bref, le résultat est totalement inverse de celui que prétendait atteindre le gouvernement.

Jacques Chirac, à qui l’on ne peut dénier un sens aigu du sentiment populaire, a sifflé la fin du match [6]. Recevant à déjeuner, comme il le fait régulièrement, des députés UMP, il a vivement dénoncé l’offensive des “libéraux” du parti contre les lois Aubry. « Cette façon de lancer le débat est imbécile, a-t-il déclaré… On ne peut pas plaider pour le dialogue social et avoir une logique brutale ». Quant au fond, le Président considère que la réduction du temps de travail, même si elle a créé beaucoup de confusion, constitue « un progrès social qui ne peut être remis en cause sous prétexte d’idéologie. »

Le dernier mot

Pour répondre à tous ceux qui déplorent le déclin de la France, quel meilleur avocat pourrions-nous trouver que le Ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, qui déclarait récemment [7] : « La rhétorique du déclin entremêle, dans un étrange attelage, influences réactionnaires, technocratiques et ultra-libérales. Le courant réactionnaire, comme au lendemain de la Révolution, refuse le changement, l’accusant de n’amener que désordre et décadence. L’école technocratique, issue du rationalisme du XIXème siècle, débite la France en statistiques qu’elle commente à perte de vue et de sens. Quant à certains libéraux, ils reprochent à notre pays de n’avoir pas osé ces réformes à la hache qu’illustrèrent, en leur temps, Margaret Thatcher ou Ronald Reagan, tout en se réclamant de manière aussi ambiguë que peu convaincante du libéralisme politique ».

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[1] 20 minutes, journal gratuit distribué à Paris, 07/10/2003.

[2] Le Monde, 08/10/2003.

[3] OFCE = Observatoire français de la conjoncture économique.

[4] UIMM= Union des industries et métiers de la métallurgie, un de syndicats les plus réactionnaires du Medef.

[5] Le Monde, 16/10/2003.

[6] Le Monde, 17/10/2003.

[7] Le Monde, 8/10/2003.

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Réflexions sur la sécurité sanitaire

Votre santé nous intéresse !

par P. VINCENT
novembre 2003

Pas celle des pauvres, bien entendu. Mais quelle sollicitude de la part des grands groupes pharmaceutiques [*] pour tous ces gourmands, peut-être pas tous des gourmets, dans les pays riches, qui mangent trop de cholestérol !

Il y avait déjà à leur disposition le Zocor de Merck, le Pravachol de Bristol-Myers Squibb, et surtout le Lipitor de Pfister (record du monde du médicament le plus vendu : 8 milliards de $ en 2002). Un quatrième larron, le groupe anglo-suédois AstraZeneca, vient d’obtenir pour le Crestor [*] le feu vert de l’administration américaine du médicament (FDA). On nous fera sans doute bientôt aussi connaître les avantages de ce nouveau remède, mais, pour le moment, ce qui a semblé le plus important, c’est de fixer le montant du budget publicitaire nécessaire à son lancement, ainsi que d’élaborer une stratégie de conquête du marché.

Le chiffre avancé pour ce budget est de 1 milliard de dollars et, rien qu’aux États-Unis, AstraZeneca devrait doubler sa force de vente pour atteindre le chiffre de 6.000 visiteurs médicaux.

Ce qui est plus préoccupant, c’est que les études de marketing auraient conclu à la nécessité d’un prix d’attaque inférieur d’au moins 13% à celui du Lipitor. Ce sera toujours autant de gagné pour la Sécurité Sociale, mais quand on voit un prix de vente ainsi établi à partir de critères purement commerciaux et devant incorporer des frais publicitaires démentiels, on peut s’interroger sur la valeur réelle du produit qui nous sera vendu. Son coût réel de fabrication certes nous importe peu, mais quels peuvent être ses avantages thérapeutiques ? Si l’on avait été capable de nous administrer la preuve qu’il surclassait nettement le Lipitor, on ne serait sans doute pas obligé de faire jouer l’argument du prix et de dépenser autant d’argent en publicité. On sait depuis le mois de mars que cette manne publicitaire sera répartie entre Publicis et le britannique WPP. Après ce qui est arrivé début août à Bristol-Myers Squibb, que la FDA a obligé à interrompre une campagne publicitaire pour le Pravachol qu’elle jugeait mensongère, ils devront faire attention à ne pas se montrer plus inventifs que les chercheurs qui ont inventé le Crestor [*].

Compte tenu des investissements consentis, il est bien sûr indispensable que la production de cholestérol se maintienne encore pendant longtemps à un niveau élevé, ce à quoi s’emploient les spécialistes de la “mal bouffe” fabricants d’obèses, qui investissent massivement de leur côté dans la publicité en direction des enfants et le sponsoring dans les écoles, comme on pourra le lire par ailleurs.

En dehors de ces grandes campagnes de conquête, il y a aussi quelques combats d’arrière-garde. En France, la CNAM s’inquiète* des ruses employées, pour éviter la concurrence des génériques, par les laboratoires disposant de “molécules phares” en passe de tomber dans le domaine public. On les voit ainsi mettre sur le marché de nouveaux médicaments légèrement modifiés, soit dans le dosage, soit dans la présentation, par exemple en créant des comprimés effervescents, ce qui empêche le pharmacien de proposer un générique (ou lui permet de n’en point proposer).

Pendant une grande partie du siècle dernier, la poliomyélite, qu’on appela longtemps de façon restrictive la paralysie infantile, fit des milliers de morts ou d’handicapés, même dans les pays riches, puisqu’on sait qu’aux États-Unis le Président Roosevelt en avait été atteint. Cette maladie épidémique est aujourd’hui complètement disparue dans tous les pays qui ont pu pratiquer la vaccination, parce qu’ils étaient riches… et parce qu’on avait trouvé un vaccin. C’est dans la rubrique nécrologique du Monde que j’ai trouvé ces jours-ci quelques lignes sur l’un de ceux qui furent à l’origine de la découverte de ce vaccin. Il s’agit du pédiatre américain Frédéric Robbins (qui vient de s’éteindre à l’âge de 86 ans) et qui avait reçu pour cela en 1954 le prix Nobel de médecine avec ses collègues John Enders et Thomas Weller (encore déclaré vivant dans le QUID 2002), mais tous trois sont maintenant ignorés.

Si ce n’est pas le genre d’exploit dont se prévalent aujourd’hui les Américains, c’est que, pour le monde des affaires, c’est plutôt une catastrophe économique que la découverte d’un vaccin bon marché vous protégeant à vie ou avec seulement un rappel tous les dix ans et qui parvient à éradiquer complètement une maladie, au regard d’un médicament coûteux dont on doit consommer une ou plusieurs boîtes par mois, et qui ne vous guérit jamais définitivement.

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[*] Si vous voulez en savoir plus :
• Sur les méthodes des grands groupes pharmaceutiques, voir “Offensives pharmaceutiques”, GR 1023.
• Sur le Crestor, Le Monde du 20/8/2003.
• Sur les inquiétudes de la CNAM, Libération du 9/9/03.

Lire :
• un polar, La constance du jardinier de John Le Carré (Le Seuil, 2001).
• Les lobbies contre la santé de R.Lenglet et B.Topuz, analysés par C.Eckert dans GR 1012,1013,1014.
• Le Grand Secret de l’industrie pharmaceutique, de Philippe Pignarre, analysé ci-dessous page 13.

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Réflexions sur la sécurité sanitaire

Le travail tue plus de 5.000 personnes par jour. Qui s’en préoccupe ?

par M.-L. DUBOIN
novembre 2003

Le dernier rapport du Bureau international du travail (BIT) est accablant : chaque année, deux millions de personnes sont tuées par des accidents ou des maladies liés au travail ; parmi les 270 millions d’accidents constatés, 355.000 sont mortels et on enregistre 160 millions de cas de maladies professionnelles.

Le BIT a fait une estimation des coûts induits : ils s’élèveraient à 1.300 milliards d’euros. Du coup, la Commission européenne incite ses États membres à réduire ces accidents de 15% entre 2003 et 2010.

Que va-t-on faire pour cela en France ? Le dernier rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) soulignait de nombreux dysfonctionnements et il insistait sur la nécessité de la prévention des accidents. Et, constatant les difficultés manifestées par les partenaires sociaux à s’engager en ce sens, il suggérait que le risque professionnel soit « sorti de la logique d’entreprise pour s’ouvrir à une logique de sécurité sanitaire »… c’est-à-dire que l’État devrait mieux assurer sa responsabilité en matière de santé au travail.

Quelques dizaines de députés, parmi lesquels A.Madelin, Ch.Boutin, C.Goasgen et J.Myard, ont déposé une proposition de loi visant à réformer l’inspection du travail. Ces députés manifesteraient-ils ainsi leur responsabilité vis à vis de l’hécatombe des accidentés du travail ? Malheureusement, on lit dans leur exposé des motifs que les pouvoirs publics ont trop étendu, à leur goût, le champ de compétence des inspecteurs du travail. Que ces derniers auraient, selon ces élus, « été détournés de leur rôle de contrôle de la législation sociale au profit d’un rôle actif, parfois politique ». L’horreur, donc. De plus, « Ils disposent d’une grande indépendance pour appliquer le code du travail » et nos députés déplorent que la moitié d’entre eux soient « employés dans des directions départementales et régionales à des tâches entravant bien souvent la liberté d’entreprendre ». L’objectif de la loi qu’ils proposent est donc de « recentrer leurs activités, en particulier sur la lutte contre le travail au noir » et de créer un Conseil national de l’Inspection du travail ayant « la faculté de sanctionner les inspecteurs ».

*

Cette initiative ne pouvant rassurer personne sur la prévention, alors qu’elle vient d’une majorité élue pour renforcer la sécurité, inquiètons-nous de la réparation des préjudices causés par ces accidents.

Est-elle correcte et sur qui en pèse la charge ?

Les réponses sont évidentes quand on a bien compris ce que signifie le rejet de tout ce qui pourrait ressembler à du “collectivisme”. Ce mot déclenche, en effet, une véritable répulsion, comme si ceux qui osent le prononcer avaient un couteau entre les dents. Notre système étant anticollectiviste, et c’est grâce à cela paraît-il qu’il est si prospère… les bénéfices doivent être privatisés. Mais par contre, quand il s’agit d’assumer des responsabilités, l’entreprise privée devient, miraculeusement, “collectiviste” sans le dire, car c’est à la collectivité, assurance maladie, collectivités territoriales, mutuelles, qu’il incombe de payer la réparation de ces préjudices. De sorte que cette prise en charge des accidents du travail et des maladies professionnelles par le régime général de la Sécurité sociale creuse son déficit de 622 millions d’euros…

Mais il ne s’agit là que d’indemnités forfaitaires. La Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) a fait une étude pour évaluer ce que coûterait la réparation intégrale des préjudices subis pour tous les accidents et maladies professionnels, quelle que soit leur gravité. Elle est arrivée à près de 2,5 milliards d’euros ; comme c’est beaucoup trop cher, elle ne peut pas l’assurer … Alors, tant pis s’il reste aux victimes la charge des trois quarts des préjudices qu’ils ont subis.

L’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) a trouvé la solution, publiée dans son dernier rapport intitulé « Transformer le handicap en capacité ». Partant de l’idée que de nombreux bénéficiaires de prestations d’invalidité sont capables de travailler, mais en seraient découragés par des politiques gouvernementales inadaptées, les auteurs du rapport proposent, pour les aider à trouver des emplois, des réformes telles qu’assouplir des règlements afin de leur permettre de cumuler leurs prestations avec les revenus d’un travail, ou inciter les employeurs (par des cadeaux fiscaux, des dispenses de payer des cotisations sociales ?) pour qu’ils acceptent de les employer, et enfin, c’est le comble, … d’obliger les personnes handicapées, celles qui le peuvent, à rechercher un emploi.

Etre ainsi, d’une certaine façon, condamné aux travaux forcés, est-ce vraiment la réparation et le genre de réinsertion que souhaitent les personnes handicapées ?

*

Cela ne correspond pas à l’engagement du Président de la République, qui a promis de faire de l’insertion des personnes handicapées l’un des trois grands chantiers de son second mandat, et qui vient de déclarer : « La loi d’orientation consacrera le droit à la compensation, afin que chaque personne handicapée puisse réaliser son projet de vie à domicile ou en établissement ».

Et ce n’est pas non plus l’avis de la Fédération nationale des accidentés du travail et des handicapés (FNATH), qui demande au contraire qu’on rende les personnes handicapées maîtresses du choix de leur parcours de vie. La possibilité de vivre en citoyens à laquelle ils aspirent, ce qui est légitime, ne saurait, affirment-ils, résulter de ces simples dialogues sociaux patronat-syndicats qui décident de réformes contractuelles. Ils réclament une loi, donc commune à tous, qui engage la garantie de l’État. Et pour cela qu’on cesse de ternir les citoyens éloignés du débat, ce qui serait, ajoutaient-ils au lendemain des dernières élections, une bonne réponse à « l’abstension civique qui saisit nos démocraties modernes ».

On voit que cette association, qui compte plus de 250.000 adhérents (soit presque autant que l’UMP et le PS à la fois, lesquels en annoncent respectivement 150.000 et 120.000) et qui projette de se transformer en “Association des accidentés de la vie”, est très proche, sur le plan humain, des aspirations des distributistes.

(d’après les documents transmis par Frédéric Sodar.)

P S. Marie-Louise Duboin a été très émue du fait que plusieurs lecteurs se soient inquiétés de ne pas avoir vu sa signature dans notre dernier numéro. Elle les en remercie et précise qu’elle y a rédigé le dossier sur le pétrole, mais l’ayant fait à l’aide de documents envoyés par des lecteurs, elle a estimé ne pas en être vraiment l’auteur(e). Même chose pour l’article ci-dessus.

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Réflexions sur la sécurité sanitaire

Le “trou”

par J. LE RIGOLLEUR
novembre 2003

Le trou de la Sécurité sociale est énorme parait-il, mais ceux qui s’en offusquent n’ont certainement pas les mêmes préoccupations que ceux qui, soi-disant, le creuseraient.

En 1945, le pays sortait de la guerre. Il en sortait ruiné. Et pourtant, la sécurité sociale a été créée. Le patronat n’a pas pu s’y opposer ouvertement, car il était trop marqué par la collaboration.

Dans les actes fondateurs de la Sécurité sociale, il était établi que tout citoyen avait le droit d’être soigné et d’avoir une retraite. Et soixante ans plus tard, le pays étant beaucoup plus riche, on nous oppose le fameux trou ! Que faut-il en déduire ? — Que la financiarisation de la société, avec son maitre-mot la rentabilité, gangrène tout.

Or la Sécurité sociale est l’affaire de tous et non pas des seuls financiers. Notre société est régie par un système économique, le capitalisme, dont la doctrine économique est issue d’une éthique religieuse qui est vieille de plus de 500 ans. Ses adeptes de l’époque, les calvinistes et autres, considéraient que la terre avait été attribuée aux hommes par Dieu pour qu’ils la mettent en valeur. Ils considéraient ainsi que l’accumulation de richesses était la meilleure façon de remercier le remercier pour ce don. Mais il n’était pas question d’alléger en quoi que ce soit la condition humaine. S’enrichir toujours plus, en érigeant le travail en vertu, était la politique de base.

Aujourd’hui, après bien des péripéties, on revient à un capitalisme des plus durs, où ce qui compte c’est l’argent, non comme moyen, mais comme finalité.

Quand est-ce que les exploités, chômeurs, exclus, cesseront de courber l’échine ? Tous ces droits bafoués et ces conquêtes sociales annulées rappellent ce qu’écrivait Tocqueville en 1843 (c’est loin mais toujours actuel) :

« on dirait que le peuple tombe de plus en plus dans l’indifférence, que les droits qui lui ont coûté le plus cher, ont cessé de lui paraître précieux, qu’il voit sans inquiétude violer ou éluder les lois qu’il a eu le plus de peine à conquérir et qu’il laisse sortir de sa mémoire tout ce qu’ont fait ses pères, et que le peuple se montre disposé à souffrir ce qu’il n’eut jamais supporté auparavant… ».

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Agriculture, libéralisme et... tango

par H-C MATTON
novembre 2003

L’agriculture était entrée dans la guerre économique et la presse agricole, qui comporte de nombreuses publications, s’était hissée au diapason de l’évènement. La stratégie était de mise et en premier lieu, on devait reconnaître les forces et faiblesses de l’ennemi. Certes, on savait que le danger venait de l’Amérique du Nord à qui on reprochait l’utilisation d’armes non conventionnelles, non pas chimiques, celles-là on les maîtrisait parfaitement, non, des armes biologiques issues du génie génétique que les gouvernements européens, sous la pression des consommateurs hésitaient encore à autoriser, au grand dam des agriculteurs va-t’en guerre. Mais on ne pouvait négliger aucun adversaire potentiel et la rubrique “Stratégie” d’un magazine agricole, consacrée à l’Argentine, cinquième exportateur de blé mondial, essayait d’y voir plus clair dans ce pays qui ne payait pourtant pas de mine avec les coups d’État et les dictatures qui s’y étaient succédé.

Quelle meilleure explication qu’un exemple bien choisi pour illustrer la puissance de frappe exportatrice du blé argentin ? C’est ainsi que le magazine en question présentait un superbe jeune homme, le cheveu et l’œil noirs, costumé, cravaté, empochété, agronome de formation, héritier du domaine familial de trois mille hectares, sis à portée de canon de Buenos Aires, dans la pampa argentine. « Dans mon estancia (c’est ainsi, précisait le journaliste, que l’on nomme les grandes fermes), je pratique les grandes cultures : blé, maïs, soja, tournesol mais leur répartition est liée aux débouchés et aux cours mondiaux. Je peux en changer à tout moment ». Voilà qui était parlé ! Lorenzo d’A., tel était le nom du bel hidalgo, ajoutait qu’en Argentine il n’y avait ni aides, ni primes, ni prix garantis, ni paiements compensatoires, ni assurance revenu…, rien de tout ça, mais le système libéral pur et dur, authentifié non seulement par le profil d’aigle de Lorenzo mais aussi de bouche d’expert : « il n’y a pas de système plus libéral au monde ». Nous étions donc tombés pile dans un temple du libéralisme et ce qui suivait était propre à remplir de stupeur le lecteur du magazine.

Sur les quinze cents hectares de blé emblavés (la moitié de la surface du domaine), le rendement ne dépassait pas trente quintaux par hectare et le prix de vente qu’en tirait Lorenzo était inférieur à la prime perçue pour la même surface par un agriculteur européen. Malgré cela, il produisait en dessous du cours mondial et tirait de son blé un bénéfice substantiel en relation avec la surface emblavée. Quand on apprenait qu’en Argentine, les coopératives avaient disparu (libéralisme oblige !) et que Lorenzo acheminait par ses propres moyens le blé jusqu’au port d’où il était exporté, on comprenait mieux encore la performance soulignée par l’auteur de l’article : « dans un tel environnement, la fonction commerciale est prépondérante », car les “traders” américains n’avaient ni temps ni argent à consacrer à l’intendance et achetaient le blé dans le bateau. Et notre jeune mais néanmoins gestionnaire libéral était contraint à la plus grande vigilance à tous les stades et à tous les postes de la production, pas plus de deux heures à consacrer à l’hectare de blé, (tiempo vale dinero [1]) : « en cinq ans, j’ai réduit de moitié le nombre de personnes travaillant sur les cultures et mes coûts de mécanisation ont baissé de soixante pour cent ». Une affirmation à couper le souffle du lecteur céréalier d’Ile-de-France, conservateur libéral, attaché sentimentalement à l’État providence, par ailleurs tant vitupéré. Lorenzo aurait sans doute bien voulu conserver ses péons qu’il ne devait pas payer bien cher, craquer pour une belle machine repérée au Salon de Buenos Aires, mais il avait tranché dans le vif, tournant le dos à toute une tradition de grand propriétaire terrien, le Marché ne permettait plus de telles fantaisies aussi coûteuses. Le journaliste retournait le fer dans la plaie en ajoutant que pour réduire encore les coûts, Lorenzo n’avait pas hésité à produire du soja auquel on avait introduit des gènes de résistance à un herbicide total, ce qui permettait de grappiller quelques dineros.

L’ardente exigence du Marché avait ainsi transformé notre fier hidalgo en un laborieux manipulateur de comptes d’apothicaire qui envisageait à présent d’étendre son option transgénique au maïs, toujours pour grignoter quelques pesos. Où s’arrêterait-il, lui qui pulvérisait charges fixes et charges directes aussi allègrement qu’un agriculteur de la Beauce, son quatrième traitement pesticide avec un magnifique engin offert par la PAC ? Et l’on s’étonnait que cette science que l’on croyait apanage anglo-saxon eût été aussi prestement adoptée par un de ces orgueilleux danseurs de tango. N’empêche, Lorenzo, maître de l’estancia Las Colinas, était un pur produit néo-libéral et sa photo qui s’étalait complaisamment au centre de l’article, accompagnée de la légende qui fondait son engagement « en cinq ans, j’ai réduit mon personnel de moitié » et qui avait tant impressionné notre journaliste, n’était pas un adversaire à négliger.

*

Quelque temps après la parution du magazine, se retrouvèrent dans une salle de réunion d’une petite mairie de la région parisienne, un groupuscule d’agriculteurs, betteraviers, céréaliers, pour un échange dont ils avaient pris l’habitude. On parlait de rendements, de maladies des cultures, de machinisme, bref de tout ce dont parlent les agriculteurs quand ils se retrouvent. Certains d’entre eux auraient pu participer au sac du bureau de la Ministre de l’agriculture quelques mois plus tôt, on ne savait d’ailleurs pas pourquoi, histoire probablement de faire savoir que d’aucuns étaient en guerre et qu’il n’était pas question de l’ignorer. L’affaire avait fait grand bruit, juste le temps d’apprendre par des indiscrétions que ces seigneurs de la guerre économique là, pouvaient voir venir les choses assez confortablement.

Il était coutume dans le groupe que l’un d’entre eux traite d’un sujet débattu ensuite par l’ensemble. Un jeune et brillant agronome qui intervenait plus souvent qu’à son tour, entreprit de narrer l’épisode argentin à ses collègues ; certains, lecteurs assidus de cette chronique stratégique du magazine, étaient au courant.

— C’est un autre monde, dit-il en substance, sur le plan géographique cinq fois la France pour une population plus faible. Tout est différent. Et puis, c’est le système américain qu’ils ont adopté, débrouille toi tout seul.

— Quand même, libéral ou non, s’en sortir à trente quintaux l’hectare…

— Figure toi que c’est le rendement économique, ni plus ni moins. À vingt quintaux, ça ne passe pas, et viser quarante, ça ne passe plus, j’entends avec les moyens à mettre en œuvre pour les obtenir. L’objectif, c’est trente, point !

C’était probablement vrai en plus, en tout cas, les autres avaient de bonnes raisons de le croire.

— Tout de même, trente quintaux…

— Eh bien oui, reprit notre agro, légèrement agacé, car le bonhomme qui manifestait ainsi sa dubitativité avait dépassé la cinquantaine et détonnait un peu dans le groupe auquel il participait sinon activement, au moins physiquement et qui, surtout, avait l’avantage de posséder deux cents hectares de bonne terre que les autres se partageraient aussi sûrement que le bonhomme n’avait pas de successeur. On pouvait, dès lors supporter de lui toutes les âneries, ce dont il ne se privait pas ; ils le suspectaient même d’en profiter, de son pouvoir, et d’en rajouter.

En Argentine au moins, ils n’avaient pas ce problème. Ils consacrèrent un long moment à échanger sur l’itinéraire cultural utilisé, simplifié à l’extrême puisque le blé était semé sans labour, directement après deux désherbages chimiques sans travail du sol. Et l’on en vint au plat de résistance et là, c’était impressionnant, car virer la moitié du personnel tout en diminuant les charges de mécanisation, c’était une opération que ces hommes, pourtant habitués à se creuser les méninges pour grappiller quelques points de productivité, comprenaient mal. Ils avaient tous fait plus ou moins le ménage au niveau du personnel, mais ça s’était souvent traduit par un investissement mécanique, ça s’était toujours traduit par une hausse des coûts de mécanisation, largement compensés, il est vrai, par l’économie de main-d’œuvre .

— Cinq tracteurs pour trois mille hectares, en calculant rapidement pour un peu plus, ça nous en fait une vingtaine et tout le reste derrière à l’avenant.

— Il y a encore des choses à faire en matière d’économie, mais nous, ça passe par le collectif, on n’a pas les structures pour. C’est comme les bonshommes, on pourrait encore dégraisser en nous les échangeant.

— ça n’ira pas loin, tu oublies les trente cinq heures et les syndicats derrière, mais sur le matériel, c’est vrai qu’on peut faire.

— Oui, mais les impôts, si on n’investit plus, on paie plein pot. On n’est pas en Argentine ici.

— Peut-être que ses péons, il les fait travailler vingt quatre heures sur vingt quatre.

L’un d’entr’eux avait saisi sa calculette…

— Non, ça n’en a pas l’air : à deux heures de travail par hectare, ça paraît correct. Enfin, il y a tout le reste, ils ne doivent quand même pas chômer.

— Il n’y ont pas intérêt avec ce jeune homme, dit le vieil emmerdeur en s’esclaffant.

— Il y a un autre problème soulevé, dit un autre, président de coopérative, c’est celui des OGM ; à son niveau, quand il baisse ses charges de désherbage de moitié, qui plus est, sans avoir à le faire, c’est énorme. Et nous qui ne pouvons pas les mettre en culture, c’est du retard qu’on prend. II faut qu’on se mobilise.

— À mon sens, il ne faut pas brusquer les choses, on n’a pas en face de nous le Ministère de l’agriculture, mais les consommateurs et tout le contexte que tu connais. II faut être patient, quand ils auront bouffé des OGM américains pendant un bout de temps, ils n’y penseront plus.

— Oui, nous, pendant ce temps, on perd de l’argent.

— Bah, dit le vieux, tu n’as pas trop mauvaise mine et puis je te signale que ma fille, celle qui est diététicienne, elle fait une campagne acharnée contre. Elle m’a fait promettre de ne jamais utiliser ce genre de saloperie. Il y a un mois, ils ont fait une razzia dans une grande surface, ont rempli leurs caddies de produits contenant des OGM et les ont vidés devant les caisses à un moment de grande affluence. Ils se sont faits virer, mais ils ont promis de revenir.

— Ta fille, elle a de qui tenir, ça n’est pas comme celle qui travaille à la coop.

— Bon, dit l’agronome, les OGM, pour le moment, on fait sans et puis, tout ça évoluera. Pour en revenir à l’Argentine, il faut bien voir que c’est le système à l’état pur. Les Américains, les Canadiens, il y a du protectionnisme derrière mais là, on est dans la pureté originelle, le Marché ; à terme, c’est probablement ce qui nous attend, en tout cas, il faut s’y préparer.

Le vieux qui feuilletait distraitement le magazine apporté par l’agronome, s’arrêta devant la photo du jeune argentin, la présenta au tour de table :

— Tout de même, il a de la gueule ce Lorenzo, tout pour plaire : le nom à particule, les trois mille hectares, l’estancia, la pampa… moi, je le vois mal cultiver des betteraves et encore moins aller dévaster le bureau d’un ministre, il paraît trop bien élevé pour ça.

— Je ne vois pas ce que viennent faire les betteraves là-dedans.

— C’est ma femme qui me dit qu’à force de regarder mes betteraves…

La fièvre argentine était tombée, on avait d’autres soucis. Quelqu’un évoqua la prochaine saison de chasse en plaine. Le gibier était abondant, on pourrait peut-être prendre quelques nouveaux actionnaires, il y avait de la demande.

— Si on ne vient pas nous emmerder… Vous êtes au courant de cette association anti-chasse qui se propose d’occuper la campagne en même temps que nous ?

— On leur donnera un fusil.

— On demandera la protection du Ministre de l’Environnement, ajouta le vieux.

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[1] = le temps c’est de l’argent.

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Canicularesque !

par P. VINCENT
novembre 2003

La nuit du 4 août eût dû tout de suite faire penser à l’abolition des privilèges, surtout ceux de ces salariés jeunes, riches et bien portants qui avaient abandonné leurs vieux pour partir une n-ième fois en vacances, après tous les ponts et autres RTT dont ils avaient déjà bénéficié durant les sept premiers mois de l’année.

Mais maintenant le gouvernement a compris, sans même que le Medef le lui ait soufflé tout haut. Il faudra désormais, face à un grand problème national, que la solidarité s’instaure et que l’on n’hésite plus à puiser dans la cagnotte des jours fériés, obtenue par la capitalisation sauvage des honneurs rendus à la fois au génie du christianisme, à notre révolution de 1789 (pourquoi pas aussi les suivantes ?) et à nos dernières grandes victoires militaires.

Encore heureux que le “gaulisme” de Vercingétorix se soit arrêté à Alésia et que nos glorieuses périodes impériales aient fini à Waterloo et à Sedan (je ne parle que des guerres de nos empereurs corses, pas de celles pour notre empire colonial).

Alors que nous souffrons cruellement d’un manque de prisons, ne serait-il pas judicieux de faire l’abandon du jour férié du 14 juillet pour reconstruire la Bastille ?

Pourquoi conserver ceux du 11 novembre et du 8 mai qui rappellent des massacres interethniques entre tribus aujourd’hui réconciliées ? Qu’avec cela on s’empresse de construire un deuxième porte-avions : il sera toujours temps de rétablir un jour férié s’il nous permet de gagner la prochaine guerre.

Quant à ceux de l’Ascension et de l’Assomption, qui évoquent des exploits astronautiques relevant de la mythologie ou de la mythomanie et dont les fans ne sont guère plus nombreux que ceux qui croient aux soucoupes volantes, ils pourraient nous aider à mieux tenir notre rang dans la conquête spatiale. Mais cette idée étant venue à Raffarin d’abord pour les vieux, comme était venue à l’un de ses prédécesseurs socialio l’idée de la vignette automobile, il faut d’abord voir comment il va la mettre en œuvre en faveur de cette première grande cause.

Vu sa rapidité à compter les morts, espérons qu’il y parviendra avant la prochaine canicule.

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Le billet de Paul

Les Jeunes et le vieux des banlieues

par P. VINCENT
novembre 2003

Des jeunes désœuvrés déambulaient au pied d’une barre de HLM, habillés de la tête aux pieds de produits de marque.

Un copain de mon âge (le vieux) sortait de chez lui.

— Salut papy !

— Salut les jeunes ! Qu’est-ce que vous faites là ? Vous êtes payés pour participer à une campagne publicitaire ?

— ? ? ?

— Ben oui, quand j’étais jeune, pour faire balader leurs marques dans les rues, les fabricants devaient casquer. Y avait des gens qui gagnaient comme ça leur vie. On leur accrochait deux longs panneaux autour du cou, un devant, un autre par-derrière, qu’étaient couverts de « pub » (nous on disait de la « réclame »), et ils se promenaient avec toute la journée, comme vous faites. On appelait ça des hommes-sandwichs. Vous, vous êtes arnaqués quand on vous vend ces fringues qui coûtent la peau des fesses, et en plus vous faites leur publicité gratuitement. C’est pas fortiche. Bonne journée les gars !

*

Saisir ainsi l’opportunité de donner sans en avoir l’air à ces jeunes une leçon, c’est sans doute plus efficace que tous les cours d’éducation civique, les séances de catéchisme ou la lecture du Coran.

À ceux qui seraient tentés par la délinquance, avec pour alibi qu’ils ne feraient que se venger d’une société pourrie, il serait de même opportun de faire remarquer innocemment que, quand on brûle des voitures, c’est autant de ventes en plus pour Renault ou Peugeot, si ce n’est pour les constructeurs américains, et que quand on casse des vitrines ou qu’on raie les vitres des rames de métro, cela fait le bonheur des actionnaires de Saint-Gobain. S’ils veulent que leur révolte soit utile, ils doivent d’abord comprendre que toutes les nuisances, tous les gaspillages et encore plus toutes les destructions renforcent le capitalisme. Le vandalisme, c’est de l’artisanat à côté de ce que Georges W Bush pratique à grande échelle pour relancer l’économie américaine, surtout dans les secteurs où ses amis ont des intérêts, mais cela va tout autant dans le mauvais sens, s’ils veulent un jour voir changer la société. Voilà ce qu’il faudrait leur dire. Tant pis si cela devait améliorer les statistiques de Nicolas Sarkozy. Sans compter que cela permettrait de s’occuper un peu plus des grands délinquants, ceux à partir de un milliard d’euros ou de dollars le mauvais coup, et dont on laisse actuellement traîner les affaires jusqu’à ce qu’il y ait prescription ou non-lieu.

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Réflexions

Dans notre dernier numéro, Roland Poquet avait rappelé que l’observation des faits était pour Marx, le point de départ de toute réflexion. Dans cette seconde partie de la trilogie qu’il a entreprise, notre ami montre comment Duboin est parti de la même règle pour tirer les conclusions de l’évolution des faits entre 1867 et 1936. Il se propose de suivre ensuite cette même voie pour conclure sur l’évolution depuis Duboin.

De Karl Marx à Jacques Duboin

II. Jacques Duboin
par R. POQUET
novembre 2003

Lorsque Jacques Duboin écrit Libération en 1936, les données énergétiques se sont considérablement enrichies. En 1867 (année de la parution du Tome I du Capital) le nombre de moteurs utilisés grâce à l’énergie extraite de la houille était peu élevé et la consommation de pétrole était limitée à celle de la lampe qui porte son nom ; quant au courant électrique, il est intervenu dans la production lorsqu’on eût réussi à transporter l’énergie, c’est-à-dire quelque vingt ans après la disparition de Marx. En 1936, la production de charbon et de pétrole a été multipliée par 17 et la puissance aménagée des chutes d’eau par 3. Aussi devient-il de plus en plus difficile de ramener la valeur de tous les produits à la seule dépense de force humaine, le travail intellectuel prenant une importance de plus en plus grande dans le processus de production ; dans certaines industries, le travail manuel a presque entièrement disparu.

En fait, de 1867 à 1936, grâce à l’utilisation d’énergies diversifiées appliquées à des réalisations techniques de plus en plus efficaces, les sociétés occidentales ont assisté à un développement sans précédent de la production, en dépit du sérieux coup d’arrêt provoqué par la crise de 1929.

*

Jacques Duboin est l’un des premiers à comprendre qu’une ère nouvelle surgit. Se conformant à la règle de Marx, l’observation des faits, il dresse un constat précis de la situation dans laquelle se trouve la société :
- à l’ère de la disette peut durablement se substituer une ère d’abondance, tout au moins en ce qui concerne la couverture des besoins élémentaires.
- les besoins solvables des consommateurs ne parviennent plus à absorber les excédents de productions agricoles et industrielles.
- la mévente freine l’investissement et réduit ou détruit la plus-value.
- le chômage naît, puis s’amplifie : moins de travail, donc moins de revenus formés au stade de la production et distribués en échange de ce travail.
- comme seuls les produits relativement rares ont de la valeur, les crues de production perturbent la notion de valeur.
- substance même de la valeur, le travail n’est plus uniquement du travail humain ; à celui-ci est venu s’ajouter, ou se substituer, en proportion toujours croissante, le travail extra-humain fourni par l’énergie externe sous toutes ses formes, ainsi que le travail intellectuel (l’ère informationnelle a introduit, de nos jours, la notion d’immatériel).

Ce constat étant fait, Jacques Duboin en tire les conséquences :
- détruire certaines denrées agricoles et réduire la production industrielle est absurde, alors que tant de besoins élémentaires ne sont pas satisfaits.
- la révolution technologique n’en est qu’à ses débuts et abolira toujours plus de travail humain.
- la crise de 1929 annonce d’autres crises de plus en plus rapprochées qui créeront un chômage endémique.
- pour toutes ces raisons, il devient indispensable de transformer la règle du jeu.
- puisque les heures travaillées (dont le nombre est en diminution constante) n’assurent plus la formation normale des revenus (qui devraient, bien au contraire, augmenter au rythme de la production), opérons la rupture du lien qui rattache le revenu à l’emploi, car si je n’ai plus d’emploi je ne perçois plus de revenu.
- à chaque citoyen doit revenir :
• d’une part un emploi : s’il y a trop d’emplois au total (le passage d’un système de redistribution à un système de distribution dégagerait des millions d’emplois), réduisons la tâche à accomplir pour chacun sur la durée de la vie active.
• d’autre part un revenu : gageons l’ensemble des revenus sur la production globale des biens et des services, ce qui permettra de supprimer à la fois la mévente et la sous-consommation.
- annulons les effets pervers d’une monnaie circulante : épargne tardant à se réinvestir, creusement des inégalités, lourde redistribution des revenus (et nous ajouterions de nos jours : importance de la spéculation), en adoptant, clé de voûte de l’édifice, une monnaie de consommation qui s’annule dès la première transaction.
- enfin, faisons sauter le verrou de la rentabilité, condition sine qua non à la prise en compte des besoins fondamentaux des hommes.

Sans s’en rendre compte, mais tout en appliquant la règle de son illustre prédécesseur, l’observation des faits, Jacques Duboin rejoint le Karl Marx visionnaire des Grundrisse, alors qu’il ne pouvait, en 1936, avoir pris connaissance de ces textes, édités en partie à Moscou en 1939, puis en totalité à Berlin en 1953. À la citation de Karl Marx : « La distribution des moyens de paiement devra correspondre au volume de richesses socialement produites et non au volume de travail fourni » [1], Jacques Duboin répond comme en écho : « Nous estimons, aujourd’hui, que le droit aux produits et aux services doit être libéré de la considération du travail fourni, car celui-ci, conjugué avec l’outillage moderne, a maintenant un rendement hors de proportion avec l’effort humain encore nécessaire » [2] ou encore : « Le revenu social dissocie le travail et sa rémunération, puisque le travail de l’homme, conjugué avec celui de la machine, fournit un rendement qui n’est plus proportionnel ni à la peine, ni à l’effort du travailleur » [3].

*

* Les valeurs :

En France, les trente premières sociétés industrielles ou de services cotées à Paris ont enregistré un résultat négatif cumulé de 28,7 milliards d’euros en 2002, alors qu’en 2001 elles affichaient encore un bénéfice cumulé de 8,5 milliards d’euros. Ces pertes exceptionnelles confirment que l’économie française a subi une fantastique destruction de valeur. Sur deux ans, en 2001 et 2002, le total des pertes atteint le niveau record de 80 milliards d’euros.

(Le Monde. 20 mars 2003).

Le XXIème siècle est déjà bien engagé et pourtant la vision de Marx et les perspectives tracées par Jacques Duboin restent superbement ignorées. Économistes et politiques n’ont toujours pas pris la mesure de la révolution technologique informationnelle qui perturbe, chaque jour davantage, les notions de valeur * et de travail*.

* Le travail :
On peut estimer qu’en un peu plus d’un siècle, de l900 à 2010, la production française aura été multipliée par 10, tout en étant réalisée avec moitié moins d’heures de travail (de 12h. à 6h. en moyenne de travail par jour).
Les salaires :
En 20 ans, la part des salaires dans la richesse nationale a chuté de plus de 10 points, pour s’établir à 57,2 % en 2002
(Comptes de la nation 2002, Insee Première, avril 2003).
Le chômage :
Quant au chômage, il est en passe d’atteindre les 10% de la population active (plus de 20% pour les moins de 25 ans).
* taux de croissance
5,6% dans les années 60
3,7% dans les années 70
2,2% dans les années 80
1,8% dans les armées 90
quasiment nul depuis 2000 ?
(Source : Insee)

La demande ne parvient plus à suivre l’offre des produits, la mévente s’installe, l’investissement se fait plus rare et la croissance* perd progressivement de son intensité. Le mécontentement gagne les couches moyennes de la population et gronde chez les travailleurs sujets à la précarité de l’emploi ou à la remise en cause des acquis. La dette publique, qui pèsera lourdement sur les générations futures, atteint des sommets* et provoque une crise au sein de la Communauté européenne. Quant aux pays riches, incapables de déroger à la sacro-sainte loi de la rentabilité et du profit, ils se crispent sur leurs positions : après l’échec de Cancun*, le total des subventions accordées à leurs agriculteurs continuera d’être supérieur au PIB de l’Afrique : ces subventions coûtent plus de 1.000 dollars par an au ménage européen, japonais ou américain moyen [4].

* La dette publique :

Pour la France, l’accumulation des déficits (4,1% du PIB pour 2003 ) provoque l’explosion de la dette qui vient de dépasser les 1000 milliards d’euros soit 62% du PIB contre 23% en 1980 !

* Cancun :

Les négociations ont buté sur la libéralisation de l’investissement, chère aux pays riches, plus que sur la suppression des subventions agricoles, réclamée par les pays pauvres.

*

Bref, nous marchons sur la tête. Si bien que les affrontements de tous ordres, qu’ils se produisent à l’intérieur de notre pays ou hors de nos frontières, deviennent de plus en plus violents. Faudra-t-il attendre encore longtemps avant que ceux qui font l’opinion réfléchissent aux mesures qui s’imposent et que ceux qui nous gouvernent les mettent en application ?

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[1] La Grande Relève, n° 1036, octobre 2003.

[2] Libération . Ed. Grasset, 1936.

[3] Les Yeux Ouverts, Ed. Leheber en 1955. Réédité en 1982.

[4] Selon J. D. Wolfensohn, Président de la Banque Mondiale.

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Lecture

Un trop Grand Secret

novembre 2004

C’ est un double intérêt que présente le livre de Philippe Pignarre intitulé Le Grand Secret de l’industrie pharmaceutique qui vient de sortir [1].

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Il y a d’abord le témoignage de quelqu’un qui a passé 17 ans dans différents laboratoires pharmaceutiques. Ce qui lui permet de décrire certaines pratiques, comme le fait que des patients servent parfois de cobayes sans le savoir. Puis l’auteur se demande pourquoi ces entreprises, qui sont censées avoir pour objectif de mettre au point des médicaments efficaces, ont perdu leur capital de confiance par des pratiques scandaleuses, comme cette plainte en justice contre des gouvernements du Tiers monde qui, pour porter secours à des millions de malades du sida, voulaient développer des génériques. La recherche de profit pour les actionnaires de ces sociétés n’explique pas toutes ces pratiques, avance Ph. Pignarre, qui y voit plutôt une tentative de masquer l’incapacité de l’industrie pharmaceutique, qui, depuis plusieurs années, n’a guère trouvé que la trithérapie. Il lui paraît que la recherche y serait paralysée par la bureaucratie qui s’est installée et se développe dans ces entreprises internationales privées et gigantesques. Alors, pour cacher cette impuissance, tous les moyens sont utilisés : ici c’est un laboratoire qui refuse de fournir un pays sous prétexte que les prix qui s’y pratiquent ne lui conviennent pas, là, des résultats sont faussés pour favoriser un autre laboratoire, et Pignarre évoque même l’invention de maladies2, telles que la ménopause masculine !

*

Et puis l’auteur avance des propositions, il ne se contente pas de critiquer.

L’une serait fort utile dans le système actuel, car il s’agit de rembourser les “molécules” et non pas les médicaments, ce qui paralyserait les manœuvres de “marketing”.

Mais l’autre va beaucoup plus loin et se situe parfaitement dans le sens de ce que nous défendons, puisqu’elle consiste à donner, en matière de santé, l’initiative aux citoyens plutôt qu’au marché. Ph. Pignarre propose en effet que dans chaque pays, “un Parlement de la santé”, auquel participeraient des associations de patients, élabore des priorités et des choix, aboutissant à des appels d’offres que lanceraient les États aux laboratoires pharmaceutiques.

C’est vouloir renverser les priorités pour les remettre dans le bon sens. On a affaire à un utopiste furieusement révolutionnaire !

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[1] aux éditions La Découverte, 180 pages 14,5 euros.

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Une relativisation du progrès

novembre 2004

« Si, au temps passé pour parcourir une distance donnée, on ajoute le temps passé pour gagner l’argent nécessaire à l’achat du véhicule, du carburant et du garage, au paiement des impôts qui financent les voies de circulation et les services associés, notre vitesse moyenne de déplacement est ramenée à celle de la marche à pied. »

Ivan Illich

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Réflexions sur la sécurité sanitaire

Du bel usage des techniques de pointe…

par M.-L. DUBOIN
novembre 2003

On sait que le prix Nobel de médecine 2003 a été attribué aux docteurs P. Lauterbur et P. Mansfield pour leur contribution au développement des techniques d’imagerie par résonance magnétique (IRM). Ces techniques, qui sont un moyen de photographier l’intérieur du corps, en trois dimensions, avec une grande précision et sans l’altérer, sont très précieuses ; elles permettent, par exemple, de repérer une tumeur, même en des régions aussi fragiles que le cerveau, et de la localiser parfaitement avant d’intervenir. Bien entendu un tel équipement moderne côute cher, il y en a trop peu en France, de sorte que les centres qui en sont équipés fonctionnent à plein temps pour l’observation de malades et ceux-ci doivent parfois attendre longtemps ou aller loin quand ils ont besoin d’un examen par IRM.

Mais, outre le fait d’être un bon placement pour certains cabinets médicaux, ces techniques ont un autre intérêt. Elles permettent aussi d’enregistrer et de localiser l’activité du cerveau, ce qui en fait un outil précieux non seulement pour la neurochirurgie mais aussi pour la recherche scientifique fondamentale, en neurophysiologie par exemple.

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… leurs applications offrent “des débouchés”

par M.-L. DUBOIN
novembre 2003

Hélas, nous sommes dans un système économique qui ne survit qu’en poussant à la consommation, sans le moindre souci éthique. L’application de ces technologies de pointe qu’en fait ce système illustre parfaitement ce lamentable état d’esprit : « une nouvelle discipline émerge aux États-Unis : le neuromarketing », comme l’exposait un chercheur en neurosciences d’un laboratoire de Floride, O. Oullier, dans Le Monde du 25 octobre. Il s’agit d’utiliser ces puissantes et côuteuses technologies pour mesurer l’impact de la publicité sur le public : on définit un échantillon représentatif de consommateurs volontaires, et on mesure l’effet de certaines publicités-tests sur leurs réflexes, sur les réactions inconscientes qui se manifestent dans les différentes parties de leur cerveau. C’est probablement, suppose ce chercheur, le spectre de “Big brother” qui a, au début, incité les promoteurs de pareilles applications à les garder secrètes. Mais voilà plus d’un an que la première entreprise américaine de neuromarketing a été installée près du siège de Coca-Cola, elle propose ouvertement maintenant à de grandes entreprises de faire des études sur mesure destinées à mieux connaître le fonctionnement du cerveau de leurs éventuels clients et donc à pouvoir mieux les conditionner par des publicités scientifiquement ciblées…

En se développant, le neuromarketing offrira des emplois brillants aux chercheurs pour qui la recherche scientifique publique n’a plus de crédits !

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Combien, d’après-vous ?

novembre 2003

Devinez et comparez :

1. Le montant des dépenses de publicité aux États-Unis en 2002,

2. La dépense fixée au budget 2004 des États-Unis pour le fonds mondial contre le sida, la tuberculose et la malaria, qui feront 8 millions de morts au cours de l’année,

3. La dépense fixée au budget 2004 des États-Unis pour l’Irak (indépendamment de leur force de 140.000 hommes, mais sachant que les secondes réserves de pétrole au monde se trouvent en Irak).

1. Réponse : 100 milliards de dollars pour la publicité, le plus élevé des trois chiffres.
2. Réponse : 200 millions de dollars. Donc 500 fois moins pour le fonds mondial contre ces maladies mortelles que pour la publicité.
3. Réponse : 71 milliards de dollars pour l’Irak. Soit 29% de moins que pour la publicité, et 355 fois plus que pour soigner des maladies mortelles.

sources : Forbes Magazine de janvier 2003, pour le premier chiffre, l’économiste américain J. Sachs pour les autres.

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