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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 930 - février 1994

 

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N° 930 - février 1994

Ce qui "nous scandalise"   (Afficher article seul)

« Du travail ou de l’argent ? »   (Afficher article seul)

Explosion ou non ?   (Afficher article seul)

Il n’est prophète qu’en son pays !   (Afficher article seul)

Progrès technique et chômage   (Afficher article seul)

Lu, vu, entendu   (Afficher article seul)

Les deux fonctions sociales majeures   (Afficher article seul)

Nouvelle donne en Arkadia   (Afficher article seul)

Lettre ouverte à Rodolphe Clauteaux   (Afficher article seul)

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Ce qui "nous scandalise"

par J.-P. MON, M.-L. DUBOIN
février 1994

Dites-nous ce qui vous scandalise. Avec cette annonce, France Inter vient de lancer depuis quelques jours une grande campagne médiatique pour fêter en quelque sorte “l’appel du 1er février" lancé en 1954 par l’abbé Pierre.

Quarante ans déjà, les “trente glorieuses” sont passées par là et nous voilà revenus au point de départ, mais avec encore plus de SDF et de chômeurs !

Et que nous propose-t-on au-jourd’hui encore pour résoudre le problème des SDF ? Un grand appel à la charité publique. Comme si nous étions au Moyen-Age ! Comme si notre société, capable d’envoyer des satellites, de construire un tunnel sous la Manche, de produire des millions de voitures, cette société qui ne sait plus que faire de ses excédents agricoles...et de millions de mètres carrés de bureaux neufs, était incapable de trouver quelques milliards pour subvenir aux besoins élémentaires d’un dixième de sa population !

C’est la crise, nous dit-on, et il faut que nous nous serrions la ceinture jusqu’à ce que la croissance reprenne. Et que nous fassions preuve de charité envers nos semblables. Et par dessus le marché, on réussit à nous culpabiliser : les Français donnent beaucoup plus qu’il y a dix ans (7 milliards de francs en 1992) mais beaucoup moins que les Anglais (33 milliards). Il ne faut pas en rester là, mettez vite la main à votre portefeuille !

Nous voici dans une société de dames patronnesses !

C’est tellement patent qu’un homme comme Bertrand Poirot-Delpech (de l’Académie française) ne peut s’empêcher d’écrire dans le Monde du 8 décembre dernier : Le soir, la télévision prend le relais des chantages à l’émotion et à la mauvaise conscience, qui sont devenus son fonds de commerce. D’admirables apôtres nous rendent coupables des morts de froid que les politiques n’ont pas su empêcher. On nous demande de pallier des budgets de recherche médicale insuffisants, et de choisir, à l’audimètre, des priorités qui nous dépassent, entre sida, cancer et sclérose en plaques. En prime, il nous faut compatir avec les grands commis économiques qui n’auraient pas obtenu le poste qu’ils guignaient, eux dont on ne peut pas dire qu’ils aient brillé par le talent à anticiper les crises ! ...Mais toutes ces pratiques traduisent une déviation malsaine de la générosité et du lien social. Parce que le bon cœur se vend bien sur les ondes, qu’il rend confiance dans la nature humaine et qu’il pallie les carences des pouvoirs publics - lesquels s’en accommodent sans vergogne et se l’approprient - la mendigoterie généralisée est en passe d’occuper une place centrale dans le fonctionnement du pays et dans les solidarités entre citoyens. Jusqu’où ira ce dévoiement ?... »

Poirot-Delpech parle des économistes qui n’ont pas su anticiper la crise. Il y en a pourtant qui l’on fait depuis fort longtemps, mais personne, pas plus les media que les gouvernants, ne veulent les entendre. Faites-leur donc lire l’encadré de la page suivante [article suivant] :

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« Du travail ou de l’argent ? »

par J. DUBOIN
février 1994

Des milliers de chômeurs secourus demandent du Travail ! Des milliers de chômeurs non secourus demandent du Travail ! Des milliers de chômeurs partiels réclament du Travail ! Des milliers et des milliers de travailleurs qui, à 45 ans, ont perdu leur emploi, réclament du Travail, mais les patrons les trouvent déjà trop âgés...Pour les jeunes sortant des écoles professionnelles et non embauchés, on réclame du Travail ...Pour les réadaptés, les mutilés, etc...on réclame du Travail...Pour les clochards, l’abbé Pierre réclame du Travail, car parmi ceux qu’il ramasse la nuit sur le trottoir, se trouvent des gens instruits qui supplient qu’on leur trouve du Travail.

Pourquoi espérer trouver du Travail quand les magasins et les marchés regorgent de marchandises ? Quand on solde et resolde des articles de tous genres ? Quand, dans le centre de Paris, on en offre bientôt sous toutes les portes cochères ? Quand, à la campagne, les greniers sont pleins, archi-pleins, les caves archi-pleines. Il existe tant de marchandises qu’on ne passe pas de commandes à certaines usines obligées de tourner au ralenti ou de fermer en licenciant leur personnel.

Pourquoi veut-on que les producteurs donnent du Travail ? Pour vivre ? Mais réclamons alors de l’argent pour acheter les produits dont on a besoin et qui existent.

L’économie d’un pays n’a jamais eu pour objet de fournir du Travail aux hommes, mais de leur procurer des produits pour vivre. Est-ce de notre faute si les produits abondent et que le Travail devient rare ? Inutile donc d’aller mendier de porte en porte du Travail qu’on nous refuse : ce qu’il faut exiger, c’est un revenu social sans lequel le droit à la vie devient une plaisanterie de très mauvais goût. Le revenu social, c’est l’argent nécessaire pour exercer le droit à la vie ; c’est l’argent nécessaire pour acheter notre part dans une production qui réclame toujours moins de labeur. Est-ce notre faute si cette production n’a eu besoin ni de nos bras ni de notre intelligence ?

Nous sommes tous les héritiers d’un gigantesque patrimoine accumulé grâce aux efforts de ceux qui nous ont précédés sur la terre. En conséquence, nous disposons d’un outillage puissant qui a produit toutes ces richesses qu’on ne parvient plus à vendre, et qui en produirait bien davantage puisque les machines sont infatigables. Le revenu social n’est donc que notre part individuelle dans l’usufruit de cet immense héritage collectif.

Quant aux salariés, pourquoi ne réclament-ils pas leur “revenu social” au lieu de la traditionnelle augmentation de salaire qui n’est plus qu’une illusion ? C’est qu’ils sont peut-être fiers de toucher aujourd’hui un salaire, mais sont-ils bien sûrs de le toucher demain ?

N’oubliez donc jamais que les travailleurs ne sont que les rouages d’une machine qui sera inventée demain. Ainsi le veut le progrès dans notre vieux système économique des prix-salaires-profits. En effet, le patron ne peut embaucher que le personnel dont son outillage a besoin, donc pas un ouvrier de plus. Et la concurrence française ou étrangère l’oblige de perfectionner constamment son outillage, donc de n’embaucher que toujours moins de travailleurs. Est-ce que le procédé de fabrication le plus moderne n’est pas celui qui exige le moins de main-d’œuvre ? Il faut donc en finir avec ce douloureux paradoxe de l’homme capable d’inventer une machine qui travaille à sa place, mais incapable de travailler pour lui. Hâtons-nous donc de réclamer pour tous le revenu social....

On vous répond : où prendre l’argent ? Mais est-ce difficile d’en trouver pour faire la guerre, par exemple, celle d’Indochine ?

En réclamant et en obtenant le revenu social pour tous les Français, sans distinction d’âge et de sexe, on rendra un immense service à l’Etat, car il sera obligé de transformer notre stupide système financier. Or cette transformation est nécessaire pour l’Etat lui-même puisque, comme la majorité des consommateurs, il est toujours à court d’argent. Voilà qu’il ne peut plus construire de logements,...Il manque d’argent pour construire des écoles, des hôpitaux...

En obtenant le revenu social qui permettra aux Français d’acheter toutes les marchandises produites par les Français, on sauvera les hommes politiques d’un ridicule qui les accable quand ils ignorent comment se procurer ces fameux “crédits”, comme s’ils tombaient de la lune. Pourquoi manquent-ils quand on en a besoin ?

Avec le revenu social, on fait la conquête du bien-être matériel et de la quiétude du lendemain. On réalise la véritable révolution sociale que les progrès du XXe siècle rendent obligatoire. Inutile d’édifier ces vieilles barricades meurtrières qui ont fait partie des révolutions des âges révolus. Il suffit de comprendre que le revenu social est nécessaire, indispensable et urgent.

Et quand vous l’aurez compris, pourquoi ne le feriez-vous pas comprendre aux autres ? »

Cet éditorial de Jacques Duboin dans la Grande Relève est du 27 février 1954. Il a quarante ans, comme l’appel de l’abbé Pierre. Il est resté d’une actualité brûlante. Depuis cette époque, la technologie a fait un bond fulgurant avec notamment le développement des techniques informationnelles, entraînant au passage des conséquences sociales incalculables, faute d’une transformation profonde de la politique économique. Au 15 janvier 1954, on comptait 66.670 chômeurs. Le 15 janvier 1994, il y en a plus de 3 millions ! Et on n’a rien appris ? On fait semblant de croire que ce n’est qu’un accident et que dès que la reprise (qui est au coin de la rue,...) se manifestera, tout redeviendra comme avant ! Pour replonger vers quels abîmes ? Jusqu’à ce que la misère généralisée ait fait éclore dans tous les pays des Jirinovski qui rétabliront le bon vieil ordre économique à l’aide de quelques guerres dévastatrices ? Alors, messieurs et mesdames les journalistes, ce qui nous scandalise c’est que vous continuiez à cacher à vos lecteurs, auditeurs ou télévisioneurs qu’il existe d’autres solutions que la charité aux problèmes de notre temps. Vous êtes tous responsables d’une misère sans excuse !

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Explosion ou non ?

par A. PRIME
février 1994

Un début de moindre aggravation, a-t-il noté au vu des statistiques de novembre. Qui ça ? Balladur. A propos de quoi ? Du chômage.

Il faut sans doute ne fréquenter que les beaux quartiers et posséder une mécanique intellectuelle hors pair pour trouver une formule d’une telle subtilité.

Subtilité ? En réalité à base de malhonnêteté. Si, en novembre, le chômage n’a officiellement augmenté que de 0,1 % (soit 3.200 personnes), on oublie de préciser qu’on a procédé à une opération de déstockage (sic) : environ 16.000 chômeurs âgés de plus de 55 ans ont été dispensés de rechercher un emploi et ne figurent donc plus dans les statistiques.

Par ailleurs, pour les fêtes, un nombre non négligeable de chômeurs ont trouvé un travail sur 2 ou 3 mois (livreurs, préparateurs, vendeurs, etc.). Et surtout, les patrons se sont tellement acharnés à licencier [*] depuis le retour de la droite au pouvoir qu’il n’est pas surprenant qu’un début de moindre aggravation se soit enfin produit. Il serait étonnant que cette constatation suffise à rasséréner Balladur en son for intérieur. Les officiels 3.285.700 de sans emploi - 300.000 de plus en un an ; 12 % de la population active - doivent quelque peu troubler sa sérénité ; car s’il pense, comme tout le laisse croire, à la Présidentielle, il lui faut garder la cote pendant de nombreux mois encore. Et s’il n’a pas sérieusement déstocké les 3.285.700 chômeurs (3.361.000 en données brutes), ses chances seront minces. Ajoutons, pour faire bonne mesure, qu’il faut savoir que de juin à fin décembre 93, le nombre des RMIstes est passé de 632 .000 à 765.000. Or à 95 %, il n’y pas d’insertion : on a donc affaire à des sans-emploi.

Or toute la politique menée par Balladur jusqu’à ce jour prouve qu’il s’enfonce dans la crise économique et sociale. Il a pompé 100 milliards de pouvoir d’achat aux Français et l’on s’étonne que les ventes aient baissé de 2 à 3 % (17 % pour les voitures). La Communauté européenne - et notamment l’Allemagne, notre principal client - étant en crise également, les exportations, ce sur quoi comptait le gouvernement pour “tirer” la croissance, ne compensent pas la morosité intérieure.

Telle est la situation économique (croissance inférieure à zéro) et sociale (essentiellement dégradation des recettes) du pays en ce début de 1994. Perché sur le pic de sondages constamment favorables malgré cela (les Français ont-ils perdu tout jugement objectif ?), Balladur sent venir du grand large, les États-Unis (croissance 4,5 % au 4e trimestre 1993), un frémissement sur le plan économique ; et il a promis de stabiliser - stabiliser seulement - le chômage en 1994. Mais, comme l’a dit cyniquement Chirac (ou Pasqua) : Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent.

Alors, explosion ou non ?

***

L’E.D.J. du 9 au 15-12-93 a mené une étude sur les causes et les risques d’explosion sociale. Il nous a paru instructif de passer en revue quelques jugements et opinions.

. Serge Maury lance cet appel : Réveille toi la France ». Il écrit : Il n’y a pas de projet Balladur, de perspective Balladur, de dynamique Balladur, donc de politique Balladur. Puis il évoque sa pusillanimité face à la dépression qui s’installe.

Il poursuit : Balladur confie habilement le pouvoir réel à ses affidés... Salaires bloqués d’un côté, mais, de l’autre, possibilité d’empocher en un mois des plus-values de 15 % (privatisations par exemple). On concentre le capital ou on oriente l’épargne, non vers la création d’entreprises, mais vers le rachat d’entreprises existantes. Opération neutre pour l’emploi.

Ajoutons qu’elle sera plutôt négative, car les nationalisées, une fois privatisées, accentueront les dé-graissages au nom de la rentabilité-compétitivité.

. Nicolas Domenach cite un nouveau parlementaire CDS, D. Paillé : Balladur a érigé habilement l’anesthésie en comportement permanent. ça peut réussir... s’il y a une reprise économique. Mais si elle n’est pas au rendez-vous, on n’évitera pas une explosion sociale.

. Alain Touraine, sociologue, ne prévoit pas, lui, d’explosion sociale.- Les exclus :On a peur qu’ils sortent un jour de leur tanière. C’est oublier qu’ils disposent d’une capacité de parole et d’organisation quasiment nulle. Le propre de la misère, c’est l’isolement. Or, sans action collective, point d’explosion sociale... Contre qui les exclus doivent-ils mener leur révolte ? Ils n’en ont pas une idée claire. - Les syndicats :Ces combats-là (du secteur public) n’ont aucun avenir. Ce sont des luttes d’arrière-garde perdues d’avance.

Il voit moins encore une explosion sociale généralisée. On ne reviendra pas en arrière. C’est vraiment un siècle qui s’achève- Ce qui est à craindre : Le climat de déprime dans lequel nous baignons qui est l’expression de l’absence de toute pensée....Il ne se passe plus rien... Nous sommes incapables de former des projets... On est là recroquevillés, frileux... La société est devenue incapable de penser et de préparer l’avenir.

. Philippe Eliakim établit une balance : ceux qui craignent l’explosion (ou l’implosion selon le n° 2 de la CGC) et ceux qui n’y croient pas.

La France a peur... A en croire un sondage publié par la Tribune-Desfossés, 57 % de la population redoute que la hausse du chômage ne débouche sur des troubles graves. Le gouvernement est assis sur une poudrière dit N.Notat, CFDT, Il suffit d’une étincelle, précise le sociologue H.Vacquin.

. Autre son de cloche : C’est très tranquille dans le privé, on ne décèle pas les moindres prémices de révolte se réjouit P. Guillaume, vice-président de l’UIMM, le patronat de la métallurgie. ça râle un maximum dans les ateliers, mais personne ne veut bouger, par peur de se voir licencié se lamente J. Kiefer, CGT. Le grand soir ? Mais vous savez bien que ça n’a jamais existé, ce truc-là déclare le secrétaire général de la CGT-SNCF, P. Delanou.

Et P.Eliakim rappelle la réflexion de B. Bosson, ministre des transports, lors de la grande grève d’Air France :Ce n’est pas une grève, c’est une révolte. Simple révolte ? Il faudra donc aller beaucoup plus loin pour sortir de la situation actuelle, jusqu’à la prise de la Bastille. Souvenons-nous : lorsque la nouvelle de la prise de la Bastille parvient dans la nuit aux oreilles de Louis XVI, celui-ci murmure au duc de Liancourt, grand maître des cérmonies :C’est une révolte. Le duc, clairvoyant, rectifie : Non sire, c’est une révolution.

***

Le cri du pauvre monte jusqu’à Dieu, mais il n’arrive pas à l’oreille de l’homme écrivait Lamennais. Terrible constat de la part d’un prêtre qui, il est vrai, fut désavoué par le pape régnant. Quant à Dieu, il doit rester sourd au cri qui monte car on n’a jamais perçu son intervention pour dénoncer la surdité de ceux qui dirigent le monde, patrons et gouvernants, leurs serviteurs. A moins de considérer que les mouvements caritatifs soient une retombée (noble en soi, mais qui masque les vrais problèmes) du ciel !

Nous posons la question à nouveau : la société explosera (ou implosera)-t-elle ou non ? On a vu combien les avis divergent. Quelle peut être l’opinion d’un distributiste ? Pas plus que les autres, nous ne pouvons lire dans le marc de café. Par contre, nous lisons parfaitement l’analyse de J. Duboin : à terme, le capitalisme est condamné parce que structurellement de moins en moins capable de résoudre le problème production-distribution. Jusque là, dans les crises aiguës, il s’en était sorti par la guerre à grande échelle : 1940, Corée, Vietnam. Cette issue n’est plus praticable à l’heure actuelle. C’est vrai que la passivité de trop nombreux citoyens est un atout pour le capitalisme. Souvenez-vous : Pompidou pensait qu’avec un million de chômeurs, la France exploserait. En 1994, les exclus représentent 4 à 5 fois ce chiffre et il n’y a pas eu d’explosion. Il parait que Mai 68 - qui était une crise de civilisation et non du système - obsède Balladur, alors proche collaborateur de Pompidou. Si c’est exact, il ne fait pourtant rien pour conjurer ce qu’il craint. Sa seule chance était de saisir la proposition - qui venait de son camp - de réduction drastique du temps de travail, fut-ce par étapes, ce qui aurait permis de partager à nouveau le travail entre tous, ainsi que les gains de productivité : d’où augmentation massive du pouvoir d’achat global, partant de la consommation et donc de la production, objectif d’un patronat pleurnichard qui s’obstine à scier la branche sur laquelle il est assis.

Le projet des 4 jours/semaine semble bien enterré. A nouveau, on se rabat sur la reprise. Or une croissance zéro génère, grâce au progrès technique, 300.000 chômeurs. En 1994, un point, ou même deux points de croissance - inespéré - donnerait quoi ? 200.000, 100.000 chômeurs de plus par an au lieu de 300.000. Une moindre aggravation vraiment misérable, sans aucune résorption du chômage préexistant.

Nous ne sommes pas prophètes. Mais continuez comme ça, Monsieur Balladur, 1. vous réapprendrez vite que la roche Tarpéienne est proche du Capitole. 2. il n’est pas pensable que la société - et donc le pays - ne finisse par imploser ou exploser. A votre choix. Quand ? Comment ? C’est toute la question à laquelle nul ne peut répondre.

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[*] Chaque jour, on peut découvrir dans son journal qu’une, deux, trois firmes licencient.

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Il n’est prophète qu’en son pays !

par J.-P. MON
février 1994

C’est de notre Premier Ministre qu’il s’agit. On sait qu’à une très forte majorité les Français sont mécontents de la politique suivie par le gouvernement mais qu’ils restent à plus de 60 % très favorables à M.Balladur. Comprenne qui pourra ! Contrairement à l’adage bien connu, le Premier Ministre est donc prophète dans notre doulce France.

Il n’en est pas de même à l’étranger, comme en témoigne le magnifique bide qu’a été son voyage en Arabie Saoudite. Se transformant en voyageur de commerce de choc, Balladur est donc parti le week-end du 8 janvier pour Ryad, escorté de quelques ministres (Léotard, Juppé et Longuet) pour signer, nous annonçait-on depuis quelques jours, un magnifique contrat de fourniture d’armements. C’était quasiment fait. Tant et si bien que dès le vendredi, les actions des entreprises liées à l’armement enregistraient de fortes hausses à la Bourse de Paris : le titre Thomson-CSF faisait un bond de 6,9 %, après avoir déjà progressé de 3,7 % la veille ; la CSEE voyait ses titres monter de 4,3 %, tandis que ceux de la SAT, de la SAGEM et de la SFIM gagnaient respectivement 4,3 %, 2 % et 3,3 %.

Las ! le retour sur terre avec l’avion du Premier Ministre fut plutôt rude : aucun contrat ni aucun accord n’avaient été signés.

Rassurons-nous cependant, au cours du diner offert par le roi, puis de divers entretiens avec divers ministres saoudiens, l’amitié franco-saoudienne et la concordance de vues entre les deux pays sur les principaux dossiers de la région ont été soulignées. Heureusement aussi qu’il y avait des inondations en Camargue et que le Premier Ministre tenait à y aller pour assurer les sinistrés de sa sympathie. étant en Camargue, il ne pouvait participer au journal de 20 heures de TF1 où il avait prévu de présenter les résultats de son voyage à Ryad.

Quant aux industriels de l’armement, qu’ils se consolent ! ils vont bientôt retrouver de juteux marchés : si l’on en croit le Financial Times, les pays de l’ex-pacte de Varsovie réarment. Ils ont peur de la Russie.

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Progrès technique et chômage

par D. KESSOUS
février 1994

Aujourd’hui plus que jamais, les causes profondes du chômage sont bien connues : la productivité de l’industrie excède largement la demande solvable des consommateurs ; ce phénomène, notons-le, était déjà mis en évidence dès le début des années 30 par Jacques Duboin. Cependant, durant deux bons siècles, il a pu rester masqué grâce à la croissance économique et à un nombre impressionnant de guerres civiles et militaires. Or, aujourd’hui, il se trouve encore, parmi les économistes orthodoxes, des irréductibles persistant à affirmer que le progrès technique n’est pas la cause du chômage, malgré les évidences chaque jour plus nombreuses. Au surplus, ils ne voient de panacée que dans la fuite en avant de la croissance (encore plus d’autoroutes, plus de voitures, plus de pollution, plus de guerres, etc....).

Ainsi, un journal dont le titre même est une profession de foi : L’Expansion [1] consacre, sous la signature de Gérard Moatti, un dossier entier à un vieux thème cher aux classiques : Non, la productivité ne tue pas l’emploi, tel est son titre. D’ailleurs, écrit l’auteur, keynésiens ou néoclassiques, tous les économistes vous le diront : la productivité, c’est la croissance. Et la croissance, c’est l’emploi plus la hausse du niveau de vie...Afin que la croissance française soit plus riche en emplois, poursuit-il, il ne faut surtout pas geler les licenciements (que deviendrait la productivité, alors !), mais lever les obstacles à l’embauche. G.Moatti dénombre quatre obstacles dis-tincts : un niveau de formation insuffisant, (les jeunes diplômés, hyper-spécialisés, apprécieront), ensuite la mauvaise qualité du dialogue social, la résistance à la baisse de la durée du travail, et enfin le coût trop élevé du travail surtout pour les tâches peu qualifiées (les millions de salariés peu qualifiés... et trop payés, apprécieront)...

Plus récemment dans Le Monde [2] le grand économiste E. Malinvaud, théoricien reconnu du chômage, déclare :Notre ambition serait de retrouver un taux de croissance de l’ordre de 3 %, peut-être un peu supérieur, s’accompagnant d’une augmentation de l’emploi de 1 % l’an, qui devrait provoquer une baisse de chômage au rythme de 0,5 % l’an grosso modo...Malinvaud ne désespère pas, comme on le voit, d’un éventuel énième souffle du système... on peut toujours rêver...

Toutefois, un doute se fait sentir dans les propos de l’économiste car il admet que le progrès technique pourrait avoir une responsabilité seconde et partielle dans le problème du chômage.

Antoine Pinay, quant à lui, dans un entretien donné au Figaro [3] a perdu ses illusions : Je n’ose pas le dire, mais il faudrait qu’on lutte contre le travail trop scientifique, qui supprime de la main d’œuvre. Le progrès scientifique a fait qu’actuellement les machines tournent toutes seules. Du coup, nous avons trop de main-d’œuvre... Il n’osait pas, mais il l’a quand même dit ! Jacques Duboin avait déjà, en son temps, poussé le raisonnement de Pinay jusqu’à ses ultimes conséquences logiques en suggérant avec quelque malice, qu’il fallait supprimer les pelles mécaniques et donner des petites cuillers aux maçons !

Quoiqu’il en soit, la théorie classique et notamment la fameuse (et fumeuse) loi des débouchés de Say selon laquelle, quels que soient les gains de productivité, l’offre crée sa propre demande est, aujourd’hui plus que jamais, bien mal en point. Il faut qu’une chose soit bien claire de notre côté : nous sommes pour les gains de productivité, pour la fin des travaux pénibles, pour la suppression des secteurs non rentables, contre les infâmes petits boulots, pour la relève de l’homme par la machine... mais étant entendu que ce progrès doit profiter à tous et non à une poignée de capitalistes ; étant entendu que le peu de travail restant doit être partagé entre tous et non monopolisé par quelques-uns. Et si, cette chose-là, le système actuel est incapable de la réaliser, il faudra en trouver un autre. Si, par ailleurs, M.Jacques Chirac ne comprend pas cette idée selon laquelle le fait de travailler moins permettrait de réduire le chômage [4] nous sommes disposés à lui faire parvenir une documentation complète sur la question.

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[1] du 7 au 20 octobre 1993.

[2] supplément économie, du 16-11-1993.

[3] du 17/18 juillet 1993.

[4] Le Point du 13 novembre 1993.

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Lu, vu, entendu

février 1994

Logique capitaliste
1993 =
Croissance : zéro (ou voisine).
Chômage : 12 % (+ 2,2 points de la population active).
Bourse : + 22 % sur l’année.

***
L’intox, ça continue !

Dans notre précédent numéro, J-P Mon soulignait le travail de désinformation que poursuit Le Monde (et tant d’autres journaux !). Le correspondant de ce quotidien aux Etats-Unis, E. Izraelewicz, persiste dans sa façon trompeuse de présenter la situation économique aux Etats-Unis. Il publie (9-10 janvier) un nouvel article intitulé Le chômage aux Etats-Unis a sensiblement reculé. Lorsqu’on ne s’arrête pas au titre, on apprend que les statistiques de 1993 confirment effectivement un phénomène souvent décrit : la disparition des emplois industriels stables, qualifiés, bien payés et accompagnés d’une protection sociale minimum, au profit des petits boulots précaires, mal protégés, à temps partiel et en général faiblement rémunérés. En dé-cembre, tous les emplois créés l’ont été dans les services où les salaires sont peu élevés : le commerce de détail, la restauration et les emplois de bureau temporaires. La reprise de l’emploi industriel amorcée en octobre et novembre ne s’est pas confirmée. Ce qui fait craindre à un professeur d’économie de l’Université de Harvard que cette situation n’empêche une relance de la progression de la productivité dans les services, condition indispensable, pour lui, comme pour la plupart de ses collègues, d’une croissance durable.

***
Emploi
- Achetez français !

J’ai tenu compte de la publicité télévisée :« Pour vos étrennes, achetez français ». Pour ma petite-fille, nous avons sélectionné un jeu parlant de Nathan et pour mon fils un aspirateur mural rechargeable Black et Decker. Au déballage, stupéfait, j’ai constaté sur ces deux articles, la mention made in China. J’ai ainsi contribué modestement à créer quelques emplois... en Chine, et quelques chômeurs supplémentaires en France.

Courrier du Monde, 1er janvier 1994

***
Etats-Unis

En 1990, les 500 plus grandes entreprises américaines em-ployaient 16,2 millions de salariés, contre seulement 11,8 aujourd’hui.

Le Monde , 6 décembre 1993

Soit 4,4 millions d’emplois supprimés. Quand les dirigeants - patrons et gouvernants - comprendront-ils qu’une nouvelle adéquation s’impose entre production et distribution ?

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Le tertiaire

Les dernières statistiques font apparaitre une perte d’emplois dans le tertiaire de 0,7 %.

Le Monde ,8 décembre 1993

Nous a-t-on assez seriné ces dernières années que le tertiaire était indéfiniment extensible et absorberait les travailleurs rejetés par l’agriculture et l’industrie !

***
Pas une aumône ??

A côté d’une annonce publicitaire pour Euro-Disney, France-Soir Est du 22-11 au 5-12-1993 publie une publicité pour l’Association AIRE qui a embrayé, il y a quelques années, sur l’idée de l’allocation universelle lancée par l’Association européenne BIEN dont nous avons, dès sa fondation, entretenu nos lecteurs. La nouveauté apportée par l’Association AIRE est d’avoir chiffré le montant de l’allocation universelle, si elle avait été instaurée en 1992, sans changer le système : ce montant aurait été de 1.575 F. par mois, sans doute, d’après France-Soir Est qui précise qu’il ne s’agit pas d’un minimum vital... !?

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Automobile

L’observatoire de l’Automobile prévoit une poursuite de la baisse des ventes avec un recul de 3 % en 1994, après une chute de 17,3 % en 1993.

Mercédès : pertes de 2 milliards de marks sur les neuf premiers mois de 1993, les premières depuis la fin de la guerre. A la clé, 51.000 suppressions d’emplois.

Le Monde , 17 décembre 1993

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Trop économique !

La VESTA 2 de Renault est une voiture tellement sobre qu’en 1987, pour transporter 4 personnes de Bordeaux à Paris, par l’autoroute, à plus de 100 km/heure, elle a consommé 1,94 l/100 km.

Séduite, Green Peace a voulu en encourager la fabrication. « La voiture ne peut plus rouler et ne peut pas être remise en état » prétendit la Régie. Usant d’un stratagème, l’association écologiste a pourtant réussi à s’en procurer une, prête à l’emploi, et à la présenter au Salon Automobile de Francfort !

Alors ? Les constructeurs PSA et Renault prétendent que le public ne veut pas de ces voitures économes et sobres. Ne serait-ce pas plutôt les lobbies du pétrole ?

Dans le même genre, on peut s’interroger en comparant la durée de vie des pneus des voitures particulières et des camions avec celle des pneus du métro (200.000km) et des avions, qui sont pourtant soumis à de bien plus fortes charges...

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Mémé et les chars Leclerc

Elle n’a pas peur, par les temps qui courent, la mémé octogénaire qui se montre à la télévision après avoir gagné près de 60 millions au Loto. La gagnante pourrait s’acheter 2 chars Leclerc, commentait un journaliste. Cela nous a donné l’occasion de connaître le prix des chars Leclerc. Ça en fait des logements, des réfrigérateurs, etc.

entendu sur France 2, 4 janvier 1994

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La drogue

Pablo Escobar est mort, mais le gouvernement colombien pense qu’il lui est impossible de récupérer sa fortune estimée à 2,5 milliards de dollars (en gros 15 milliards de francs).

Le Monde , 6 décembre 1993

Tandis que 35 millions d’Américains n’ont aucune protection sociale, l’argent de la drogue est blanchi par les banques du pays.

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Tribune libre

Les deux fonctions sociales majeures

par R. GIRARD
février 1994

Jacques Derrida, grand philosophe français de renom, vient de faire paraître aux Editions Galilée un essai, sous le titre Spectres de Marx.

Dans ce livre que son auteur lui-même déclare intempestif, c’est de la réhabilitation d’une certaine pensée de Marx qu’il s’agit.

Au haut de la p.36 de l’Essai, il est écrit textuellement Pas d’avenir sans Marx. Il faut ajouter, pour bien traduire la pensée de l’auteur, sans un certain Marx, car l’auteur croit qu’il y a plusieurs Marx.

Jacques Derrida efface une honte, celle d’une Intelligentsia occidentale quasi-unanime qui, depuis trois ans, proclame sans état d’âme :« que le communisme est mort et qu’il n’y a donc pas d’alternative à l’économie libérale capitaliste de marché. »

Je tiens à rappeler, qu’à mon point de vue, le maître-concept de la pensée marxienne est celui de l’homme générique, l’homme qui, tout au début de la société humaine, du fait du faible développement des forces productives, associait tout naturellement son travail individuel à celui des autres membres de sa communauté, sans la médiation de l’Argent.

L’objectif fondamental que doit réaliser la Révolution, aux yeux de Marx, c’est de transformer les hommes aliénés et déshumanisés de la société devenue antagonique, en hommes génériques capables, consciemment cette fois, de récupérer toutes les forces individuelles retranchées d’eux, sous l’aspect de la force politique et de transformer toutes ces forces individuelles récupérées, en forces sociales de solidarité et de fraternité. L’Homme générique doit pouvoir de nouveau associer son travail individuel à celui des autres membres de sa communauté, sans la médiation de l’Argent-capital.

Faire la Révolution selon Marx, c’est donc essentiellement faire disparaître le salariat, l’achat et la vente de la force de travail.

Toute société humaine se ramène à deux fonctions sociales fondamentales : la fonction de production et la fonction de consommation. Cette dernière fonction, le mode de production capitaliste est incapable de la garantir suffisamment et continuement et c’est ce qui provoque les crises périodiques de récession. Mais comment accomplir, dans la nouvelle société planétaire post-capitaliste future, la fonction de consommation, si le travail n’est plus rémunéré ?

Le plus simplement et le plus logiquement du monde. Voici : le montant total annuel de la valeur des richesses produites par le travail collectif étant connu, la société met en circulation, aux mains de tous les individus existants - travailleurs et non travailleurs - un montant total annuel de crédits de consommation correspondant. A la base, il y a un crédit individuel minimum social de consommation octroyé aux individus sans formation et sans qualification.

 [*] Ce crédit individuel minimum social de consommation, suffisamment important pour permettre une vie aisée, est multiplié un certain nombre de fois, selon la formation et la différente qualité sociale de chaque travail individuel. Les capitalistes propriétaires des grands moyens collectifs de production sont expropriés sans indemnité. Toutes les entreprises de production et de services sont dévolues en nue-propriété cédée gratuitement à tous ceux qui les font fonctionner en commun. Pour leur création, leur fonctionnement et leurs investissements, les entreprises coopératives de production ou de services reçoivent de la société, des crédits, dont elles ne sont tenues de rembourser que les trois quarts. Elles ne sont pas autorisées à réaliser de bénéfices inutiles. Elles fixent librement leurs prix dans les limites du crédit qu’elles ont à rembourser au plan des seules écritures comptables. Elles demeurent en concurrence positive entre elles, ce qui est un facteur de créativité.

Le salariat est supprimé. La monnaie réelle circulante thésaurisable, ayant une valeur, disparaît. La classe capitaliste exploiteuse et la classe salariée exploitée, disparaissent. La société est devenue non-antagonique et le rôle de l’état n’est plus de gérer les intérêts dominants.

Sur la base matérielle des nouveaux rapports de production socialistes, puis communistes, l’action de chaque conscience individuelle sur elle-même, peut enfin parvenir progressivement à réaliser le stade ultime de l’émancipation humaine : la recréation de l’homme générique restitué à son humanité et à la fraternité, dans une démocratie réelle et une liberté réelle, dans les seules limites de la nécessité.

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[*] NDLR. Ce paragraphe n’engage que son auteur.

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Lecture

Nouvelle donne en Arkadia

février 1994

Dans un pays, hélas imaginaire, mais qui se veut aux Etats-Unis, Roger-Louis Junod, abondanciste convaincu de longue date et romancier suisse réputé, imagine que les chômeurs se révoltent brusquement d’être condamnés à la misère alors que leur gouvernement stocke ou détruit en masse les biens de consommation qu’ils ont eux-mêmes produits mais que personne n’a plus les moyens d’acheter. La révolte pacifique place ainsi au pouvoir un distributiste qui, du jour au lendemain, alloue à chacun un revenu substanciel et indépendant du travail fourni...

L’auteur, qui n’hésite pas à se référer au Jacques Duboin de 1936, ne rentre pas dans les détails de la nouvelle organisation, mais il s’attache à montrer quel changement d’existence ce renversement politique apporte à ses personnages très américains. La plume est très alerte, procédant par flashes pour faire défiler, en quelques dizaines de pages, mais avec beaucoup de réalisme, la vie de plusieurs générations.

Ce livre n’a qu’un défaut : il fait rêver...Espérons que le talent de son auteur fera aussi réfléchir !

Ce livre sortira en février 1994, par les soins de la librairie
l’Age d’Homme
5 rue Féron,
75006 Paris

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Lettre ouverte à Rodolphe Clauteaux

Directeur de la “Tribune libre” des états Généraux des chômeurs et de l’emploi,
par R. MARLIN
février 1994

Cher Monsieur,

Au cours de la réunion du 20 décembre 1993 en la salle de la Libre Pensée à Paris, vous avez fait état de votre condition d’ancien cadre supérieur licencié pour raisons économiques. Vous avez mentionné différents épisodes de votre vie qui vous ont conduit à survivre en faisant des piges pour l’Autre journal, mensuel d’intellectuels dont Marguerite Duras est le chef de file. Vous avez indiqué que le nombre de lettres reçues par cette publication après la parution de l’un de vos articles vous avait finalement amené à créer la Tribune libre. Cet organe, dont 4 numéros sont déjà parus, est vendu par les responsables de vos comités locaux et autres sympathisants. Il serait écoulé à 15.000 exemplaires, ce qui semble beaucoup pour un journal parfaitement inconnu du grand public. Disons qu’il serait tiré à...

1. Mais tout cela vous honore puisque c’est la démonstration de votre capacité de réaction dans des circonstances pénibles à vivre : celles du chômage. En somme vous avez démontré, par votre exemple, que les chômeurs peuvent vraiment créer leur propre existence, si l’on peut qualifier ainsi votre activité. Vous avez donc, en un sens, donné raison à certains politiciens, disons de droite, qui estiment qu’il y a là un “gisement d’emplois” trop peu exploré. Je crois que nous serons d’accord pour penser que, de même qu’il y a de faux chômeurs de différentes sortes, de même ceux qui sont capables de se sortir de leurs ennuis à votre manière, sont tout à fait minoritaires, j’entends cela pour les deux espèces. Il n’y a donc pas là des pistes permettant d’envisager d’abaisser significativement le nombre de plus de 3.200.000 chômeurs, au sens du BIT, actuellement observé.

2. Je dois vous avouer, aussi, Cher Monsieur, que la prolifération du nombre actuel des journaux ou prétendus tels, qui fleurissent sur le macadam, dans les rues et dans le métro, me gêne un peu. A part un article signé L.Gilot, leur contenu est souvent insignifiant et ils ne sont pas de nature à donner à l’opinion une bonne image de leur milieu, ni à contribuer au règlement du problème de la précarité en général. Leur seul intérêt, et à cause de cela je ne les condamnerai pas, est de fournir quelques subsides à des défavorisés et à ceux qui ont choisi ce moyen de les soutenir, si ils ne profitent pas d’eux.

3. Vous le savez, nous ne sommes pas, ici, des admirateurs forcenés du Syndicat des Chômeurs, du mensuel Partage et de leur animateur M.Pagat. Néanmoins, étant donné que Partage organise depuis plusieurs années, et encore en janvier 1994, des états Généraux des Chômeurs, j’estime, bien que vous pensiez que l’expression états Généraux est tombée dans le langage courant, qu’il ne convenait pas que vous l’utilisiez, en toute connaissance de cause, en introduisant donc une confusion volontaire avec l’autre groupe que vous voulez, dites-vous, ignorer, mais que le public connaît, que vous le désiriez ou pas. D’autre part l’on sait que Partage est soutenu énormément par l’Eglise catholique. C’est son droit. Mais il ne s’en vante pas et cela l’amène à prendre, sur le chômage, des positions conformistes. Ainsi, comme vous, mais j’ignore s’il y a un lien aussi de votre côté, Maurice Pagat et l’Eglise ne cessent de mettre en avant la thèse de l’identité sociale qui ne pourrait être acquise que par le travail rémunéré. Je soutiens, pour ma part, que si l’homme peut trouver une satisfaction dans le travail qu’il aime, il existe un certain nombre de tâches contraintes qui sont sales, repoussantes, épuisantes, dangereuses et même mortelles où le travailleur ne peut, en aucune façon, s’accomplir. Il se trouve aussi beaucoup d’autres activités payées et c’est la majorité, qui sont simplement en-nuyeuses, lassantes, décourageantes, répétitives, indignes d’êtres pensants. Est-ce là la dignité du travail ? Heureusement la machine, puis l’automatisation, les font disparaître progressivement, comme la peinture au pistolet ou la mine dans la première catégorie ; la distribution d’essence ou le poinçonnage des tickets de métro dans la seconde. Mais les réactionnaires de toutes tendances qui ont intérêt à une main-d’œuvre abondante, donc soumise, ont toujours su donner mauvaise conscience à la piétaille vis-à-vis de l’emploi.

Les chercheurs fanatiques d’occasions de travail salarié ne préconisent-ils pas ce qu’ils ont réussi aux états-Unis et au Japon, notamment le retour des petits boulots et, pourquoi pas, la réapparition des domestiques à plein temps, et à tout faire ( !) du temps jadis ?

4. Un à-côté de cette tendance consiste en la résurgence d’une vieille nostalgie de l’artisanat, du fait à la main du temps passé, du petit commerce et du raccommodeur de faïence et de porcelaine. Ce temps, qui ne manquait pas de charme, est révolu. Pourtant l’homme ne parvient pas à admettre l’idée que la machine et le robot peuvent faire mieux que lui la plupart des opérations et même celles qui nécessitent une certaine intelligence répétitive. Ce regret romantique est donc populaire et même populiste, un brin démagogique. Vous n’en êtes pas exempt, cher Monsieur. Bien que le commerçant de proximité puisse rendre des services, la pression à la baisse due à l’économie d’échelle justifie, dans la plupart des cas, le super ou l’hypermarché, de préférence au petit épicier du coin qui vend peu et cher, qui n’est pas mécanisé, donc peu efficace, qui se perpétuera ainsi que ses collègues bouchers, charcutiers, tailleurs, parfumeurs, libraires, etc. pour certaines ventes bien précises et certaines modalités, mais qui fera place à mieux équipé que lui pour la plus grande partie des services. L’envie de contact direct, de conversations, d’échanges conviviaux subsiste, bien entendu, et pourra se faire ailleurs : dans les cercles de jeux, de rencontres ou de réunions, dans des mini universités, des cours, des sports de toutes sortes. On peut le regretter, c’est ainsi.

5. Les automobiles que la plupart critiquent, celles des autres surtout, continueront à être construites en grande série, pour être accessibles au plus grand nombre. Elles seront de plus en plus économes en énergie et en matières premières. Elles ne seront plus jamais fabriquées à l’unité. Il en est ainsi de tous les produits industriels.

Si nous désirons qu’en économie distributive, le temps de travail obligé diminue de plus en plus pour faire place aux loisirs et au travail choisi, il faudra bien que nous utilisions des gains de productivité croissants. C’est, il faut le reconnaître, l’un des apports les plus décisifs du système capitaliste que d’avoir lancé la société dans cette direction. Ce serait, à mon sens, une grave erreur que de vouloir geler la capacité d’innovation du cerveau humain dans ce domaine. L’économie que nous désirons devra évidemment respecter l’écologie terrestre conçue raisonnablement et non comme le retour à la vie primitive que certains prônent, mais qu’ils refusent pour eux-mêmes. Elle tiendra compte des rythmes biologiques fondamentaux, mais ne saurait ignorer la tendance forte de la race humaine observée au cours des siècles : obtenir plus de satisfaction pour moins de travail. Si elle ne le faisait pas, elle ne saurait s’imposer.

6. Enfin, cher Monsieur, je vous ferai une dernière remarque, peut-être la plus importante. Vous n’avez pas de doctrine ou de théorie, avez-vous dit. C’est certainement la nécessité de ratisser large qui vous fait parler ainsi. Pour moi, même au temps où, parait-il, les doctrines et les idéologies sont mortes, c’est grave. Allez-vous soutenir la plupart des initiatives ? Le tout et le contraire du tout ? Le téléthon du chômage alors que les maladies génétiques, quoique catastrophiques, ne sont pas les plus répandues, ni les plus redoutables ? Allez-vous vous livrer aux contorsions hystériques des économistes et des politiques traditionalistes pour découvrir des emplois là où ils disparaissent de plus en plus à cause du système ?

Vous m’avez demandé si j’étais chômeur, étant entendu que si je ne l’étais pas, je me trouvais dans l’incapacité de les comprendre. Et bien, cher Monsieur Clauteaux, je ne pratique pas de travail salarié. J’ai donc le temps de travailler pour la GR avec toutes les activités que cela suppose et elles sont nombreuses, quelquefois même trop. Sans compter d’autres travaux, notamment pour les Citoyens du monde où j’ai quelques responsabilités et puis des “ravaux personnels et un peu d’activité sportive. Croyez-moi, cela remplit une vie et je ne me sens ni indigne, ni dépourvu d’identité sociale. Seulement voilà, je suis retraité et je dispose de revenus à peu près acceptables. En somme, je vis, déjà, en économie distributive. Et je souhaite que beaucoup d’autres personnes puissent aussi le faire. Cela ne démontre-t-il pas que c’est le revenu et non l’emploi qui rend la condition humaine vivable ? C’est pourquoi vous devriez inciter les chômeurs à réclamer de l’argent et pas obligatoirement du boulot. Mais pour comprendre toutes les implications de cela, il faut avoir un peu réfléchi aux questions économiques...

Vous avez, dites-vous, une grande capacité d’apprendre. Je vous souhaite de prendre connaissance de l’économie distributive. Vous comprendrez que là réside le moyen d’éviter des aggravations encore plus énormes du chômage.

Ce sera mon dernier vœu avec l’assurance de ma considération humaniste.

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