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AED La Grande Relève Articles > N° 1097 - avril 2009

 

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N° 1097 - avril 2009

Cause toujours !   (Afficher article seul)

Marie-Louise Duboin pense inutile d’analyser les discours officiels et les réformes, les citoyens qui en subissent les conséquences n’y croient plus. Ce qui est urgent, c’est de décider ensemble de l’organisation à mettre à la place du système dont l’échec est manifeste.

Let’s make money   (Afficher article seul)

Un film à voir et à faire voir.

Mettons la finance à sa place !   (Afficher article seul)

Texte de l’appel lancé au forum social mondial de Belem.

La critique sociale en question (III)   (Afficher article seul)

Christian Aubin poursuit sa réflexion en montrant que le capitalisme a épuisé toutes ses recettes pour survivre à ses crises.

Quelles journées !   (Afficher article seul)

Capitalisme et travail intellectuel (II)   (Afficher article seul)

Jean-Louis Glory, ayant caractérisé la composante intellectuelle du travail, montre que son évolution entraîne la dissociation des besoins et de l’activité créatrice.

L’allocation universelle   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon, constatant que certains médias semblent enfin s’intéresser à l’allocation universelle, tente de mettre les choses au point en montrant ce qui caractérise nos propositions, dont celle d’un revenu social garanti.

I. Quel(s) équilibre(s) démographique(s) sur notre planète ?   (Afficher article seul)

Guy Evrard réfléchit à l’évolution de la démographie, paramètre majeur à prendre en considération

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ÉDITORIAL

Cause toujours !

par M.-L. DUBOIN
30 avril 2009

De fidèles lecteurs pourraient s’étonner de constater que depuis quelque temps notre journal ne contient pas beaucoup d‘articles analysant et critiquant, au fur et à mesure de l’actualité, les discours officiels et la politique menée par notre gouvernement. La raison en est simple : il y a trop à dire. Pour dénoncer tout ce qui ne va pas, tant dans l’attitude du Président et ses discours, que dans les mesures qu’il impose et que ses ministres tentent de faire passer, il faudrait bien plus que la longueur de nos colonnes. Tout ce que nous avions craint se réalise, dans tous les domaines : ne sont encore prospères que les rémunérations des PDG des banques, à qui les pouvoirs publics viennent en aide, et celles des patrons des entreprises semeuses de catastrophes ! C’est sans doute à Louis XVI qu’il faut remonter dans l’histoire de France pour trouver un gouvernement aussi despotique et peu sensible à la détresse, aux protestations et bientôt, probablement, à la révolte de la grande majorité de la population. Et si on se rappelle les périodes les plus sombres du siècle dernier, le nombre annuel de mises en garde à vue, qui vient d’atteindre le chiffre record de 600.000, et les interventions policières, de plus en plus brutales et parfois à la limite de la légalité, en particulier contre les “étrangers” dits sans papiers, on craint le pire.

Les déclarations officielles réitérées, affirmant que la politique menée étant parfaite les réformes vont se poursuivre et qu’on en verra plus tard les effets bénéfiques, ne trompent plus le public qui ne cesse d’en subir les conséquences. Les annonces quotidiennes de nouvelles fermetures d’entreprises et ce qu’on ose appeler un “plan social”, la hausse des prix des biens de première nécessité et la croissance vertigineuse du chômage sont beaucoup plus éloquentes. Quand on attise la violence en laissant le chômage des jeunes monter d’un tiers en quelques semaines, il ne faut pas compter sur des discours “sécuritaires” et les annonces de nouvelles lois répressives pour rassurer !

*

Pour ma part, je ne peux plus entendre ou seulement lire les discours officiels : leur autisme, leur ignorance de la vie réelle et de la situation d’une majorité de la population me font bondir. J’avais déjà beaucoup de mal à me contenir, mais le discours présidentiel sur les universités (sans doute parce que c’est le domaine que je connais le mieux, pour y avoir travaillé quarante ans) a été la goutte d’eau qui fait déborder le vase. J’avais déjà eu maintes occasions d’observer que le Président de la République n’avait guère de culture. Et j’ai entendu toute ma vie dénigrer les universitaires, dire d’eux, comme de tous les fonctionnaires, qu’ils sont nuls, ne font rien, ne forment pas leurs étudiants à de vrais métiers, et que la recherche fondamentale, c’est du gâchis, qu’il n’y a de bonne recherche que celle qui trouve vite, et quelque chose qui peut rapporter tout de suite. Ces propos venaient souvent d’anciens d’une “grande” école où ils avaient été à la fois convaincus d’être “l’élite de la nation” (c’est le terme employé, je l’ai entendu) et conditionnés pour être souples et dociles envers tout ce qui représente le “pouvoir”… Or le discours sarkozyste de fin janvier a réuni ces deux attitudes, l’ignorance crasse du travail des enseignants-chercheurs en France et un invraisemblable mépris à leur égard, par exemple en osant affirmer qu’ils ne sont pas “évalués” ou refusent de l’être. Une contre-vérité aussi énorme, puisqu’ils sont évalués systématiquement (je rappelle au passage que toute promotion de fonctionnaire se fait sur concours), ne peut tromper qu’un public qui ne connaît ni le fonctionnement de l’université, ni celui du CNRS, et qui ne peut pas juger des critères insensés inventés récemment à Pékin pour classer les universités. Mais en faisant la quasi unanimité des chercheurs contre lui, Sarkozy a ouvert des yeux, même dans ce milieu que son projet pouvait flatter par son aspect “universités de prestige”. On commence à comprendre ce que signifie l’autonomie des universités, qu’il présente comme une réforme souhaitée. De même qu’on découvre la méthode sarkozyste, qui consiste à mener l’État comme une entreprise qui doit faire du chiffre. On désigne des chefs, on les séduit par un poste de prestige à haute rémunération, on les charge de faire exécuter à leurs subalternes les ordres indiscutables venus d’en haut et on les menace d’être vidés si leurs ouailles n’atteignent pas les objectifs fixés. C’est aussi absurde et dangereux que fixer à des policiers et gendarmes un quota d’arrestations à faire.

On aura ainsi quelques universités de grand renom financées par de grandes entreprises qui y orienteront la recherche vers ce qui les intéresse, elles seront placées sous les ordres arbitraires d’un Président désigné et tout-puissant, qui choisira son personnel (éventuellement parmi ses relations), et le paiera bien, grâce à ses sponsors, s’il “a du rendement”. Et puis, à côté, végètera une foule d’universités secondaires, sans moyen, chargées de former la masse des étudiants à devenir aptes à répondre aux besoins des entreprises … qui pendant le temps de formation auront décidé de se délocaliser.

Si chercheurs et universitaires se sont si fortement mobilisés contre ces démantèlements, qui s’opèrent avec les mêmes méthodes que les précédents dans tous les services publics, ce n’est donc pas parce qu’ils sont, comme le prétendait Allègre, un mammouth systématiquement opposé à tout changement. C’est parce qu’ils ont compris le sens de cette vaste entreprise de démolition et qu’ils dénoncent l’absurdité de vouloir tout gérer, État, ministères, universités et même recherche fondamentale, comme des entreprises assignées à un rendement, au service d’un seul impératif, inhumain, celui du retour sur investissement, la course à un profit souvent artificiel, mais immédiat, assigné et indiscuté.

Le gouvernement cherche à faire croire que les manifestations et les vastes grèves récentes sont dirigées contre les effets de ”la crise” et non pas contre sa politique. Ce qu’on appelle la crise a bon dos !

À l’occasion de la réunion prochaine du G20, je parie qu’on va nous expliquer que l’important est de moraliser le système capitaliste, quitte à imaginer quelques règlements, parce qu’il faut “renouer avec la croissance”, quitte à développer des industries moins polluantes. S’il n’y a pas d’accord, ce sera la faute des autres, et on nous racontera que les gouvernements de bonne volonté ont été unanimes à vouloir éradiquer les paradis fiscaux ou limiter les rémunérations ahurissantes des patrons qui “créent de la valeur” ! Ne soyons pas dupes.

Non seulement ce G20 n’est pas un gouvernement mondial élu et représentatif, mais ses objectifs ne sont pas les bons.

La réalité est que l’humanité est gravement menacée par l’outil-même qu’elle a mis au point et avec lequel elle gère son économie. Tel l’apprenti sorcier, cet outil lui échappe : elle ne maîtrise pas le fonctionnement de la finance.

Et ce que cherchent les gouvernements, quelque beaux que soient leurs discours, par exemple sur une reprise plus écologique, c’est de remettre cet outil en marche, mais en se gardant bien de vouloir le maîtriser !

Ce comportement étant suicidaire, nous pensons au contraire qu’il est urgent que l’économie soit mise au service de tous et non qu’une infime minorité puisse asservir le reste du monde.

Il faut pour cela que la société civile se donne les moyens de se concerter pour décider raisonnablement de son activité, au lieu de s’en remettre à la main mythique du marché.

Voila quel est, depuis longtemps et plus que jamais maintenant, l’objet de nos réflexions dans le cadre de La Grande Relève.

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Let’s make money

30 avril 2009

Que font les banques avec l’argent ?

La réponse à cette question, le cinéaste autrichien Erwin Wagenhofer l’apporte dans son film qui sort le 15 avril et dont le titre, Let’s make money, pourrait être traduit en français par Faisons du fric.

Comme celle de Carole Poliquin pour son film Turbulences, la présentation montre les deux mondes qui vivent côte à côte, l’un tire de l’argent bancaire (virtuel) les moyens d’exploiter et de détruire tout ce qui passe à sa portée, et l’autre, celui de la triste réalité, cette planète et la majotité de ses habitants, ainsi délibérément exploités. Peut-être plus professionnel que Turbulences, et dix ans plus tard, Let’s make money filme un monde encore plus fou, où ceux qui l’exploitent expriment leur satisfaction sans état d’âme, sans même l’apparence d’un quelconque scrupule [*].

Il faut absolument voir et inciter à aller voir en face, grâce à ce film, la réalité de la folie de notre époque.

Trois projections suivies d’un débat avec la salle, animé par M-L Duboin, en sont déjà programmées :

• dans le Val d’Oise, au cinéma Utopia de Saint-Ouen l’Aumone, le 10 avril, à 20 h 30,

• dans la Gironde, au cinéma Utopia de Pessac, le 15 avril, à 20 h 30,

• dans les Yvelines, au cinéma Le Pandora d’Achères, le 5 juin.

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[*] Voici par exemple l’opinion du Président de l’entreprise Templeton Emerging Markets, Mark Mobius :

« Je ne pense pas que l’investisseur doive être responsable de l’éthique, de la pollution ou de quoi que ce soit que produise la compagnie dans laquelle il investit. Ce n’est pas son boulot. Son boulot est d’investir et de gagner de l’argent pour ses clients. »

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Pour un nouveau système économique et social :

Le forum social mondial qui s’est tenu à Belem, au Brésil, en février dernier, ne pouvait pas ne pas réagir à la crise financière et ses conséquences. Un appel a donc été lancé et soumis à l’approbation des mouvements sociaux, nous le reproduisons ci-dessous :

Mettons la finance à sa place !

30 avril 2009

La crise financière est une crise systémique qui s’inscrit dans le contexte de crises globales multiples (climatique, alimentaire, énergétique, sociale…) et d’un nouvel équilibre des puissances. Cette crise résulte de trente ans de transferts des revenus du travail vers le capital, tendance qu’il faut inverser. Elle est la conséquence d’un système de production capitaliste fondé sur le laissez-faire et qui se nourrit de l’accumulation des profits à court terme par une minorité, des déséquilibres financiers internationaux, de la répartition inégale des richesses, d’un système commercial injuste, de la perpétration et l’accumulation de dettes irresponsables et illégitimes, du pillage des ressources naturelles et de la privatisation des services publics. Cette crise frappe l’humanité dans son ensemble, à commencer par les plus vulnérables (les travailleurs, les chômeurs, les paysans, les migrants, les femmes…) et les pays du Sud, qui sont tous victimes d’une crise dont ils ne sont en rien responsables.

Les moyens utilisés pour sortir de la crise se limitent à socialiser les pertes en vue de sauver, sans réelle contrepartie, le système financier à l’origine du cataclysme actuel. Où sont les moyens pour les populations qui sont victimes de la crise ? Le monde n’a pas seulement besoin de régulations, mais d’un nouveau paradigme qui ramène la sphère financière au service d’un nouveau système démocratique fondé sur la satisfaction de tous les droits humains, le travail décent, la souveraineté alimentaire, le respect de l’environnement, la diversité culturelle, l’économie sociale et solidaire et une nouvelle conception de la richesse.

C’est pourquoi nous demandons de :

• Mettre les Nations Unies, réformées et démocratisées, au cœur de la réforme du système financier, car le G20 n’est pas un forum légitime pour apporter les réponses adéquates à cette crise systémique.

• Établir des mécanismes internationaux, permanents et contraignants, de contrôle des mouvements de capitaux.

• Mettre en œuvre un système monétaire international fondé sur un nouveau système de réserve et incluant la création de monnaies de réserve régionales, afin d’en finir avec la suprématie du dollar et d’assurer la stabilité financière internationale.

• Mettre en œuvre un mécanisme global de contrôle public et citoyen des banques et des institutions financières. L’intermédiation financière doit être reconnue comme un service public garanti à tous les citoyens du monde et doit être sortie des accords commerciaux de libre échange.

• Interdire les fonds spéculatifs et les marchés de gré à gré, sur lesquels sont échangés les produits dérivés et autres produits toxiques hors de tout contrôle public.

• Eradiquer la spéculation sur les matières premières, à commencer par les produits alimentaires et énergétiques, par la mise en œuvre de mécanismes publics de stabilisation des prix.

• Démanteler les paradis fiscaux, sanctionner leurs utilisateurs (individus, compagnies, banques et intermédiaires financiers) et créer une organisation fiscale internationale chargée d’enrayer la concurrence et l’évasion fiscales.

• Annuler la dette insoutenable et illégitime des pays appauvris et établir un système responsable, démocratique et juste de financement souverain au service du développement durable et équitable.

• Établir un nouveau système international de répartition des richesses par la mise en œuvre d’une fiscalité plus progressive au niveau national et par la création de taxes globales (sur les transactions financières, sur les activités polluantes et sur les grosses fortunes) pour financer les biens publics mondiaux.

Nous appelons les associations, les syndicats et les mouvements sociaux à converger pour créer un rapport de force citoyen en faveur de ce nouveau modèle. Nous les appelons à multiplier les mobilisations partout dans le monde, notamment face au G20, dès le 28 mars 2009.

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Ainsi, le forum social mondial fait le pari qu’une moralisation du capitalisme est possible, par des règles qui lui seraient imposées, qui ne seraient plus détournées, mais rigoureusement appliquées… Il n’y a pas été imaginé de remettre en question le privilège laissé aux banques privées de pouvoir ouvrir des crédits en monnaie bancaire…

Christian Aubin, poursuivant ici sa réflexion commencée dans les GR 1095 et 1096, montre au contraire que le capitalisme a épuisé, sans scrupule, toutes les possibilités pour survive aux crises qu’il provoque :

La critique sociale en question (III)

par C. AUBIN
30 avril 2009

III. Le capitalisme pris au piège de ses contradictions, et demain ?

La “crise” dans laquelle s’enfonce inexorablement le monde capitaliste est d’une exceptionnelle gravité, et surtout d’une nature différente des précédentes. Celles-ci étaient suffisamment conjoncturelles pour que des mesures économiques orthodoxes permettent de les surmonter temporairement. Mais pour continuer à s’équilibrer en générant un profit en croissance rapide, le système s’est financiarisé et réfugié dans une logique spéculative chaotique. Cette fuite en avant dans l’ultralibéralisme a conduit à la catastrophe économique et sociale que nous connaissons maintenant, avec les bulles spéculatives qui explosent les unes après les autres, le système financier qui s’effondre, les faillites qui se multiplient, le chômage et la misère qui se répandent, la récession qui gagne brutalement tous les pays développés… Sans parler des dégâts écologiques provoqués par une croissance prédatrice effrénée qui atteint rapidement ses limites, notamment par la destruction à grande échelle des écosystèmes régulateurs de la planète et l’épuisement de ses réserves naturelles.

Le système va-t-il encore réussir à s’en tirer ou est-il en fin de course, ouvrant une période intermédiaire inédite et actuellement indéfinissable ?

La question se pose d’autant plus que les remèdes appliqués pour sortir des récessions antérieures ont eu pour effet de préparer les récessions suivantes, bien plus importantes, tout en portant à son comble l’exploitation de l’homme par l’homme.

Au point qu’il paraît impossible de trouver de nouveaux artifices pour prolonger le cycle actuel en sortant de la crise… Toutes les solutions compatibles avec le système semblent en effet avoir été utilisées.

Pour que la production coûte moins cher, elle a été transférée des pays développés vers ceux où la main d’œuvre est bon marché et les protections, tant sociales qu’environnementales, quasi nulles. La pression sur les salaires a donc été bien organisée et totalement mondialisée, alors qu’aucune imagination n’a été déployée pour que les progrès techniques servent réellement à soulager la main d’œuvre en libérant l’homme des tâches les plus épuisantes. Par contre, là où l’innovation a été sans bornes, c’est dans le domaine de la finance : pour étendre son pouvoir et lui en épargner les risques, l’invention de nouveaux produits dérivés semblait sans limite. Et fit croire que le profit financier pouvait croître éternellement, déconnecté de l’économie réelle, sans jamais rencontrer d’obstacle… Jusqu’au jour où on s’est aperçu que la demande solvable, elle, avait une limite, révélée par les excès des prêts immobiliers aux États-Unis. L’effondrement de ce marché, entraînant des faillites en cascade, a montré au monde, stupéfait, que le système mondialisé et tout-puissant de la “banqueassurance” s’écroulait comme un château de cartes.

Tétanisés par cet effondrement, les gouvernements se rendent compte qu’ils n’ont plus guère de marge pour qu’on puisse économiser sur les coûts, baisser les salaires, laisser croître le chômage, privatiser encore des profits ou nationaliser de nouvelles pertes et encore plus de dettes.

Quels nouveaux outils pourraient-ils bien imaginer pour offrir encore un nouveau cycle au système ?

*

N’est-ce pas plutôt à ses victimes de saisir le moment d’inventer un nouveau mode de fonctionnement économique, alliant la démocratie, la justice sociale et le respect de l’écologie…. donc de type socialisme distributif ?

Il est évident que ce qu’on appelle la crise, c’est avant tout celle de la sur-accumulation du capital et de la précarisation du salariat, avec un déplacement très significatif de l’équilibre entre le capital et le travail. Alors que tout ceci doit être remis en question, la régression particulièrement marquée dans la gestion politique de la situation empêche que les progrès scientifiques soient la voie d’un véritable progrès de l’humanité.

Il faut, en effet, prendre enfin conscience de deux faits économiques d’importance :

D’une part, le taux de profit moyen “acceptable par le système” ne peut plus être atteint. C’est fini. Et c’est ce que montre ci-dessous Jean-Louis Glory, dans Capitalisme et travail intellectuel, en expliquant le processus de la “baisse tendancielle du taux de profit”. C’est donc en vain que pour lutter contre cette baisse, l’organisation des entreprises, leur “gouvernance” comme on dit aujourd’hui, a été bouleversée de la façon que décrit Isabelle Pivert dans son article du Monde Diplomatique de mars 2009, intitulé La religion des quinze pour cent : le seul objectif assigné à l’entreprise, ou plus exactement imposé, est devenu “la création de valeur pour l’actionnaire”. C’est l’étalon de performance. Mais il est si élevé que les décisions qui en découlent échappent à toute logique économique et industrielle : « Les entreprises jusqu’alors sommées de grossir, fusionner, s’avaler ou disparaître au nom des économies d’échelle et de la course à la taille critique, ne le furent plus désormais qu’en vue de servir une rémunération maximale à leurs actionnaires. Laquelle d’ailleurs ne dépendait plus uniquement d’une distribution de dividendes (généralement calculés à partir du bénéfice) mais de plus en plus de la hausse du cours de l’action de la société ».

D’autre part, le capital virtuel (financier, fictif) est devenu plus important que le capital industriel. Ce qui pose de nouvelles questions pour avancer dans l’analyse de la crise : est-ce ou non du capital, peut-il produire de la plus-value, du profit ? Et qui le possède ?

Mais en tout état de cause, si on ne peut répondre clairement à ces questions, le problème est qu’une tempête sur le marché financier peut détruire massivement du capital réel.

Ces questions ouvertes au débat, ainsi que les changements profonds qui affectent les classes sociales et leurs divisions, semblent bien indiquer que le capitalisme est à la veille de se transformer en un autre système. Dans ce processus de crise totale, le marché intervient en tant que force totalitaire nouvelle, en créant ses formes propres d’aliénation.

Il est à redouter que le nouveau système en gestation, si le mouvement démocratique et révolutionnaire échoue à le contrecarrer, ne développe à grande échelle un impérialisme autoritaire, voire une profonde régression sociale aux conséquences dramatiques. Il semble bien que nous en vivons déjà les prémices…

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Quelles journées !

30 avril 2009

Nos lecteurs apprécient, depuis longtemps, le coup de crayon inimitable et l’humour, même parfois noir, de notre ami Lasserpe : il a le chic pour saisir l’essentiel d’un article, et, même si le texte est long et tarabiscoté de trouver le moyen, à l’aide d’un trait d’esprit et d’une simple bulle, d’être bien plus clair que notre prose !

Ce dessinateur de presse, qui a débuté dans Nature et Progrès et Le Monde libertaire, est maintenant apprécié dans d’autres journaux, dont le plus connu est certainement La Grande Relève, mais citons aussi, au hasard, La Dépêche du Midi, l’Humanité, Politis, Silence, l’INRA, etc… Il s’est aperçu que presque tous les jours de l’année sont maintenant consacrés à un thème particulier, de sorte que la journée mondiale de ceci est suivie de la journée nationale de cela. Alors il a pensé qu’à chaque jour suffit… son dessin et il nous présente une sorte de calendrier, où son talent, s’exerçant sur ces thèmes variés, illustre chaque page.

Le résultat : de quoi avoir tous les jours de l’année une occasion de sourire.

C’est donc LE cadeau parfait à faire, car en ces temps moroses, que peut-on offrir de mieux qu’un trait d’humour quotidien ?

Donc voilà pour résumer, si vous voulez commander mon recueil : C’est 15,50 euros + 2 euros de port.

Faire un chèque à l’ordre de : Gilles Lafitte.

Mon adresse :
Lasserpe
Quartier Labrit
40210 COMMENSACQ

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Dans la première partie de cet article (GR 1096) Jean-Louis Glory posait que la valeur d’une marchandise exprimait la quantité de travail socialement nécessaire à sa production et à sa reproduction, que son prix oscillait autour de cette valeur, que tout travail avait une composante manuelle et une composante intellectuelle. Puis il montrait que cette dernière composante, que par commodité on appelle travail intellectuel, avait quatre propriétés qui la distinguent profondément des objets matériels : elle se partage sans se diviser, elle ne s’use pas, elle ne prête guère prise à l’obsolescence et sa reproduction est infiniment plus facile que sa production initiale. Il va plus loin :

Capitalisme et travail intellectuel (II)

par J.-L. GLORY
30 avril 2009

La matière première, l’objet de travail, incorpore de plus en plus une composante intellectuelle.

Longtemps, la production matérielle a consisté à donner une forme à un matériau qui était déjà présent dans la nature minérale (pierre, terres), animale (os, corne, peaux, laine, cire), ou végétale (bois, bambou, fibres, résines). La métallurgie, qui permet le moulage et donc diminue fortement l’usinage, représente un grand pas dans l’incorporation de l’aspect intellectuel du travail dans son objet. Mais la gamme des métaux disponibles et leurs possibilités d’alliage sont restées longtemps très limitées. Les progrès de la chimie, depuis la découverte des bakélites, ont introduit une véritable révolution dans l’objet du travail. Les nouveaux alliages et les matières plastiques permettent que l’objet fabriqué ne soit plus conforme à sa fonction seulement par sa forme, mais dans sa texture même. D’où une énorme économie de moyens. On estime que si des ingénieurs devaient aujourd’hui reconstruire la Tour Eiffel, ils pourraient le faire en utilisant trois fois moins d’acier grâce au progrès des alliages (et aussi grâce au progrès dans le calcul des formes). Les colles, ainsi que les progrès de la soudure, nous ont libérés en grande partie des assemblages mécaniques, longtemps les seuls possibles (ligatures, clous, vis, boulons, rivets).

La “chimisation” de la production a aussi permis un énorme progrès dans l’automatisation (c’est-à-dire le remplacement effectif de l’homme par la machine et non sa relégation à des tâches de simple effectuation, comme dans la mécanisation), du fait que dans l’industrie chimique l’objet de travail (fluide ou rendu fluide par concassage) circule en continu, sans manipulation, dans le processus productif par de simples canalisations.

Le travail intellectuel dans les instruments de production

Si l’industrie chimique a été la première à s’automatiser, les autres industries, et notamment l’industrie mécanique, ont pu aussi le faire grâce à l’informatique. Quand on examine de près l’un des robots utilisés par exemple dans l’industrie automobile, on est surpris par la rusticité de leurs éléments mobiles, leurs bras, les plus spectaculaires. Il s’agit de bons vieux vérins oléo-pneumatiques retenus par des flasques à peine usinées. Le coût de production d’un tel bras est minime. Ce qui est coûteux c’est ce que l’on ne voit pas : le programme informatique qui dirige ce bras et qui a demandé des milliers d’heures de travail à des ingénieurs informaticiens hautement qualifiés. Et pour l’essentiel le produit de ce travail tient sur une disquette.

Autre exemple : les photocopieuses numériques, qui ont révolutionné l’imprimerie et qui permettent de produire à l’unité pour un prix minime des affiches, par exemple, sont, bien sûr, commandées par des programmes informatiques complexes qui sont le fruit d’un travail intellectuel hautement qualifié, qui lui aussi tient sur une disquette. On pourrait multiplier les exemples.

Conséquences

1.La quantité de travail humain, nécessaire à la production de chaque objet produit, baisse. Donc sa valeur d’échange diminue. Et, par le jeu de la concurrence, son prix.

2.L’investissement nécessaire pour entreprendre une production augmente. D’où la concentration des entreprises et leur endettement (qui suppose paiement d’intérêt).

Ce phénomène correspond à ce que Marx appela la baisse tendancielle du taux de profit. Pourquoi “tendancielle” ? Parce qu’il existe des moyens pour les industriels de lutter contre ce phénomène. Et que ces moyens conjugués peuvent êtres provisoirement efficaces.

•1. Le plus simple, largement utilisé, est d’essayer de payer le moins possible la force de travail. Trois moyens pour cela :

a) Baisser les salaires réels en maintenant leur hausse au dessous de l’inflation. D’où la baisse des salaires dans la répartition du revenu national et le fait que le SMIC, conçu comme minimal est devenu le salaire normal, au sens statistique du terme, en France.

b) Importer une main d’œuvre peu exigeante.

c) Délocaliser, c’est-à-dire produire dans des pays où les conditions de vie rendent le renouvellement de la force de travail moins coûteux.

Mais ces procédés ont des limites quantitatives et, dans le temps, assez évidentes. Sans parler des dommages écologiques et sociaux.

•2. Vendre plus. Baisse du taux de profit ne veut pas dire baisse du profit. Il suffit de produire plus et de vendre plus. Mais pour cela il faut plus de matières premières, plus d’investissements et plus de consommateurs solvables. La colonisation et les guerres impérialistes en ont fourni. Aujourd’hui c’est plus difficile. Chômage de masse, “temps partiel”, multiplication des bas salaires, rendent ce moyen peu sûr. Le recours massif à la publicité pour accélérer l’obsolescence des produits, quand ce n’est pas des procédés techniques pour en accélérer l’usure, peuvent pousser les consommateurs à l’endettement, voire au surendettement. Mais on ne peut pas tondre un œuf. On s’en rend particulièrement compte aujourd’hui.

Les deux premiers moyens sont contradictoires : les consommateurs sont aussi les producteurs.

•3. Plus raffinée : la plus-value “extra”. Nous avons dit que la valeur était liée à la quantité de travail humain socialement nécessaire à la production. Si grâce à la science et à ses applications techniques, je trouve un moyen d’économiser de la matière première et de la main d’œuvre dont mes concurrents ne disposent pas, certes, la valeur de ma marchandise aura diminué, mais qui m’oblige à en baisser le prix ? Pour “battre” mes concurrents je baisserai un peu mon prix, mais je réaliserai un bénéfice supérieur au leur. Ce sur-profit, Marx l’appelle la plus-value extra. D’où la course capitaliste à “l’innovation” qui est une course au profit. C’est pourquoi Marx ne ménage pas ses “coups de chapeau” au capitalisme en tant que ”facteur révolutionnaire” de la production.

Mais, et c’est là le hic, ce qui me permet ce sur-profit, c’est quelque chose qui se partage sans se diviser, qui ne s’use pas et dont la reproduction est extrêmement facile.

Mes concurrents ne sont pas naïfs : ils vont essayer d’utiliser à leur tour mon procédé, voire de l’améliorer.

D’où les licences, les brevets, les copyrights qui sont autant de freins à la diffusion du savoir et à l’économie de la peine des hommes.

D’où le “flicage” des travailleurs intellectuels de haut niveau dans les entreprises, les contrats de confidentialité, etc. etc. qui sont autant d’atteinte à la liberté individuelle.

D’où les achats de brevets pour les geler, les centres de recherche “bidons” qu’on entretient pour toucher les subventions tant qu’on sait que la concurrence “ne fait pas mieux”.

Longtemps le système a pu fonctionner avec un appareil répressif socialement supportable. Le débat actuel sur la répression de la “piraterie informatique” montre que nous touchons aux limites d’un système. Peut-on parler de vol d’une idée puisque celui qui la possède au départ n’en sera pas privé ? Le “brevetage” du vivant est une autre expression de ce phénomène, tout comme l’opposition des brevets aux industries pharmaceutiques des pays pauvres. Là, l’opinion s’émeut, sans prendre conscience que le scandale est bien plus général, quotidien, fondamental : peut-il y avoir, en droit et en fait, une propriété privée sur un objet qui se partage sans se diviser et qui se multiplie par un simple clic ?— Non. Qui d’entre nous passerait à côté d’un mendiant en faisant semblant de ne pas le voir si nous avions dans la poche un billet qui a de telles propriétés ?

Il est heureux pour l’humanité que celui qui a pris le temps d’inventer la roue au lieu d’aller aider ses camarades à tirer un traîneau, n’ait pas déposé de brevet. Et ceux qui ont inventé l’arc, la meule, la lampe à huile, etc.

La simple circulation de l’information détruit toute valeur marchande au travail à forte composante intellectuelle, mais elle accroît de manière prodigieuse sa valeur d’usage. C’est en quoi la science, la technologie, les savoirs faire, les tours de main, tout ce qui fait que le travailleur se distingue du bœuf attelé à sa charrue, est fondamentalement opposé à un système où la valeur d’usage n’est que le prétexte pour atteindre la valeur d’échange, et donc le profit.

Et le “droit d’auteur” ?

Un certain nombre de travailleurs, dont le travail a une très forte composante intellectuelle, ne sont pas des salariés. Ils pensent ne pas vendre leur force de travail, mais leur travail. Leur statut social leur permet de le croire. Il s’agit des écrivains, des traducteurs, des musiciens, des “designers”, des chanteurs, des comédiens, des peintres, des sculpteurs, etc. qui, soit trouvent un avantage à ne pas être salariés, soit ont des compétences qui ne correspondent qu’épisodiquement aux projets de ceux qui tirent profit de leur travail (éditeurs, industriels, producteurs, galéristes, etc). Avant l’instauration des droits d’auteurs ils vivaient (rarement bien) du mécénat. Ce qui les obligeait à des bassesses dont on rougit pour eux quand on lit leur correspondance avec leur mécène, si l’éditeur de cette correspondance n’a pas eu la pudeur d’expurger leur “œuvre”. Les droits d’auteurs, les copyrights ont constitué pour eux un progrès en dignité. On comprend qu’ils leur soient attachés. Mais, en droit, ils privent une très grande partie de leur public potentiel de leur œuvre et, en fait, ils mènent un combat d’arrière-garde car le progrès continu des moyens de reproduction rend illusoire le monopole de l’œuvre originale, de la “litho” tirée à 100 exemplaires, du “design déposé” etc., à moins d’une “fascisation” de la société à laquelle ils sont souvent hostiles, ou en tous cas devraient l’être car la création suppose la liberté.

Pour eux comme pour tous les travailleurs dont ils sont, la solution est de dissocier la satisfaction de leurs besoins, de leur activité créatrice, de leur travail.

Corrigé d’après l’erratum paru dans le N°1099.

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L’intérêt récemment porté par les médias à l’allocation universelle, amène Jean-Pierre Mon à préciser une fois de plus la proposition de revenu social qui constitue l’une des bases fondamentales de l’économie distributive.

L’allocation universelle

par J.-P. MON
30 avril 2009

Depuis le début de cette année 2009, nous avons pu voir et entendre sur les chaînes de France Télévision le très médiatique professeur d’économie Jacques Marseille, communiste repenti, se déclarer favorable à l’instauration d’un revenu minimum d’existence. L’économiste Bernard Maris, alias “Oncle Bernard” dans Charlie Hebdo, en a fait successivement sa chronique dans Marianne 2 du 9 mars sous le titre « Un revenu minimum d’existence, sinon rien », puis le 23 mars sur France Inter dans “L’économie autrement”, en se référant presque exclusivement aux travaux de Yoland Bresson. Le Sarkophage dans son numéro 10 (janvier-mars 2009) a publié un article de Baptiste Mylondo [1] sur le revenu garanti, intitulé « Face à la crise, peut-on payer les gens à ne rien faire ? » et le mensuel Silence (N° 366, mars 2009) fait sous le titre « Ni pauvres, ni soumis », le compte rendu d’un débat contradictoire entre, notamment, Michel Bernard (du comité de rédaction de Silence), Baptiste Mylondo, François Menduni [2] … Dans ces textes, on retrouve les deux thèmes qui ont principalement animé les nombreux congrès de BIEN [3] depuis sa création en 1986 [4] : comment financer l’allocation universelle ? et doit-elle être, ou non, intégralement inconditionnelle ?

Dans Le Sarkophage, Mylondo résume ainsi son article : « Les milieux antiproductivistes ont relancé la question d’un revenu garanti. Cette idée soulève nombre de questions éthiques ou morales qui restent malheureusement largement occultées par de simples considérations comptables. La question du financement reste une objection facile permettant de balayer d’un revers de main une proposition jugée utopique. Pour rouvrir le débat sur ce revenu inconditionnel, le défi comptable doit donc être relevé ». Une remarque au passage : je ne suis pas du tout sûr que les milieux antiproductivistes soient les seuls à vouloir relancer le débat, il intéresse beaucoup aussi les milieux de droite (Balladur, Boutin y sont favorables) parce que l’instauration d’un faible revenu garanti permettrait au patronat d’abaisser encore plus les salaires… en toute bonne conscience ! J’y reviens plus loin.

Qu’entend-t-on par allocation universelle ?

J’ai utilisé jusqu’ici, volontairement, les expressions allocation universelle, revenu minimum d’existence et revenu garanti pour désigner le versement d’une allocation monétaire forfaitaire. On trouve aussi dans la littérature socio-économique [5] : revenu social garanti (RSG) proposé par Alexandre Marc dans les années 30, repris actuellement par Marc Heim ; revenu de citoyenneté, revenu de base, revenu minimum européen, revenu européen de citoyenneté, revenu citoyen universel, revenu minimum de citoyenneté, et, bien sûr, le revenu social proposé par Jacques Duboin mais que les jeunes auteurs semblent ne pas connaître…

Bref, une chatte n’y retrouverait pas ses petits !

Il est nécessaire de préciser la teneur de ces propositions car leurs contenus sont souvent très différents, comme le montre d’ailleurs Mylondo dans le Sarkophage. Pour ajouter un peu plus à la confusion certains journalistes, et même quelques économistes, y incluent le concept d’impôt négatif proposé [6] par Milton Friedman pour remplacer les dispositifs de protection sociale existants.

Dans ce qui suit, nous utiliserons la définition donnée par l’association internationale BIEN : Au sens large, l’allocation universelle est « un revenu accordé à tous individuellement, sans condition ». Je précise « au sens large », car on trouve souvent dans la littérature de BIEN des descriptions de mises en œuvre dans certains pays de dispositifs qualifiés d’allocation universelle mais qui, ne concernant en fait que certaines franges de la population, ne sont donc pas universels. Cela peut cependant constituer un progrès pour des populations très démunies, mais ce n’est pas ça qui fera changer l’esprit du système actuel.

Le critère essentiel qui permet de distinguer les propositions d’inspiration “libérale”, qui ne remettent pas en cause le système actuel, de celles qui, au contraire, conduisent à un dépassement de la condition salariale, est le montant de ce revenu garanti. En effet, seul un revenu suffisant pour satisfaire les besoins vitaux (alimentation, logement, habillement, auxquels il faut ajouter santé, éducation, culture) rend possible une transformation profonde des rapports salariaux. Comme l’explique André Gorz : « un “revenu d’existence“ très bas est, en fait, une subvention aux employeurs. Elle leur permet de se procurer un travail en dessous du salaire de subsistance. Mais ce qu’elle permet aux employeurs, elle l’impose aux employés. Faute d’être assurés d’un revenu de base suffisant, ils seront continuellement à la recherche d’une vacation, d’une “mission” d’intérim ; donc incapables d’un projet de vie multi-active. Le “revenu d’existence” permet dès lors de donner un formidable coup d’accélérateur à la déréglementation, à la précarisation, à la “flexibilisation” du rapport salarial, à son remplacement par un rapport commercial » [7].

Où en sommes-nous ?

Contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays, l’idée d’allocation universelle est en France peu répandue et majoritairement refusée par l’ensemble de la classe politique (à l’exception, peut-être de quelques Verts et d’Utopia...). Si, quelquefois, les médias en parlent c’est au “revenu d’existence” proposé par Yoland Bresson et AIRE [8] qu’ils font référence. Ce dernier avait annoncé en 2004, au congrès de BIEN qui se tenait à Barcelone, que Mme Boutin, actuelle ministre du logement, l’avait repris à son compte, sous le nom de dividende universel et qu’elle allait le mettre dans son programme pour se présenter aux élections présidentielles, les banques étant d’accord pour aider l’État à le financer à un taux d’intérêt extrêmement bas. Mais son montant, évalué à environ 300 euros par mois, ne permet évidemment pas de survivre ! Alors la série d’acrobaties comptables à laquelle se livre Mylondo dans le Sarkophage pour montrer qu’il serait possible de financer un « revenu inconditionnel authentique » par des transferts budgétaires et une refonte des impôts, qu’il conclut en affirmant que « la possibilité de garantir à chaque citoyen un niveau de vie égal au seuil de pauvreté est une évidence comptable » sont inutiles. Avec une telle ambition, le capitalisme a encore de beaux jours devant lui !

Obstacles psychologiques

Plus qu’une question de financement, l’argument essentiel contre l’allocation universelle est la persistance du mythe du travail. On se souvient des imprécations de la droite contre les 35 heures : « il faut remettre la France au travail », du slogan sarkozien « travailler plus pour gagner plus » et à gauche, des déclarations telles que celles de Paul Pacot [9] : « la gauche ne peut être majoritaire qu’en rassemblant de larges parts des diverse catégories “populaires” et de certaines fractions des élites intellectuelles et économiques sur la base d’une vision du monde qui place le travail comme principale source de dignité ». Autant dire que la malédiction divine : « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » sévit partout. Quant au salarié moyen ou l’artisan, il ne manque pas de s’écrier : « j’en ai marre de payer des impôts pour entretenir des gens qui ne font rien », en parlant des chômeurs, par exemple.

Autre obstacle psychologique : la résistance au changement, la peur de perdre les repères apportés par le travail salarié. Depuis trois siècles environ, le travail salarié constitue le cœur du lien social et c’est en vue d’un travail dans un emploi rémunéré qu’est dispensée l’éducation. C’est lui qui par la hiérarchie des revenus détermine les niveaux sociaux …

Mais si tout à coup, d’autres modes de répartition des richesses nous assurent un avenir confortable, qu’allons-nous faire de notre vie ? Le changement est en effet considérable. C’est ce qui faisait dire à Keynes : « La lutte pour la subsistance nous paraît comme ayant toujours été jusqu’ici le problème primordial et le plus pressant de l’espèce humaine. Si le problème économique est résolu, l’humanité se trouvera donc privée de sa finalité traditionnelle… Pour la première fois, depuis sa création, l’homme fera face à son véritable problème : comment employer la liberté arrachée aux contraintes économiques ? » [10]

En effet, notre culture ne nous a pas appris à considérer le temps libre comme un bien en soi et, en pressentant son avènement, le même Keynes écrivait : « Pendant longtemps, le vieil Adam sera si fort en nous que chaque personne aura besoin d’effectuer un travail afin de lui donner satisfaction. Trois heures de travail par jour par roulement ou une semaine de quinze heures peuvent ajourner le problème pour un bon moment » [10].

La tâche primordiale, incontournable, est donc de transformer nos mentalités et nos finalités.

Allons plus loin

Parmi les économistes de gauche Jean-Marie Harribey oppose à l’instauration d’une allocation universelle un argument apparemment irréfutable : « La plupart des auteurs défendant le principe d’une allocation universelle invoquent un droit à l’héritage de la société : les richesses accumulées, qu’elles soient matérielles ou emmagasinées en savoir et savoir-faire, et que nous recevons sans aucun effort des générations antérieures, définissent pour chacun un droit égal pour y accéder. Mais ces richesses représentent un stock et non un flux. S’il n’y a pas de travail effectué à partir de ce stock, aucun flux de revenu ne peut être engendré. Or, répétons-le, tout revenu, d’existence ou d’activité, n’apparaît qu’à partir d’un travail productif sans lequel le stock ne peut être valorisé » [11].

La réponse est l’économie distributive : elle associe un droit, le “revenu social”, héritage du fruit du travail des générations qui nous ont précédés, à un devoir, le “service social”. Ceci étant rendu possible par une transformation de la monnaie, afin qu’elle devienne un flux équivalent à celui de la production, au lieu d’être, comme aujourd’hui, un stock, qui fait boule de neige. C’est résoudre par là même le problème posé par le financement de l’allocation universelle, qui est insoluble en régime capitaliste. Et c’est la réponse aux objections des opposants ”de gauche“, notamment à celle d’Harribey concernant la nécessité du travail pour assurer l’accroissement du “stock de richesses accumulées” :

• - Le revenu social

Comme nous l’avons souvent montré dans ce journal, on augmente maintenant la quantité de biens produits avec de moins en moins de travail humain. Les salaires liés à cette production ne peuvent donc plus distribuer entre tous, les richesses produites. Pour assurer le partage équitable de ces richesses, il faut donc attribuer un “revenu social” à chacun, de sa naissance à sa mort : « La communauté doit donc faire vivre tous ses membres puisque, grâce à eux, elle en a définitivement les moyens. Son rôle n’est pas et n’a jamais pu être de leur procurer du travail (entreprise chimérique même dans l’ère de la rareté), mais de procurer des produits. Ainsi le droit aux produits et aux services découle uniquement du fait que l’on appartient à la race humaine […] Le droit aux produits et aux services doit-il être égal pour tous ? On répondra affirmativement puisque le labeur humain, conjugué aujourd’hui avec l’outillage dont on dispose, fournit un rendement qui n’est plus proportionnel au labeur. Comment, dans ces conditions, discriminer la part qui revient à chacun ? Certes, je conviens que cette prétention apparaît exorbitante à première vue car elle heurte brutalement les usages, les préjugés et, disons le mot, les préventions. Empressons-nous de dire que l’égalité économique absolue de tous n’est pas indispensable à l’économie de l’abondance. Il est possible de prévoir, surtout dans les débuts, tel ou tel mode de distribution avantageant par exemple l’ancienneté, les aptitudes, la responsabilité, la collaboration intellectuelle. En fait, je ne vois pas le critérium dont on pourra se servir, car l’idée d’abondance hurle d’être accouplée à celle d’une distribution variant avec les individus, l’abondance excluant la nécessité de faire des portions. » [12]

• – Le service social

Le droit qui fait de nous les cohéritiers d’un patrimoine mondial qu’il s’agit d’améliorer autant que possible pour le transmettre aux générations futures après en avoir partagé équitablement l’usufruit, est le pendant du devoir qui nous incombe à tous de participer à la vie de la société, dans la mesure de nos moyens et selon les besoins de cette société : « Tout homme doit un certain labeur pour avoir droit, non pas à sa place au soleil, mais à sa part dans le surplus social que crée la communauté dont il fait partie. Je dis tout homme, sans exception [...]. L’idée de récompenser le labeur fait encore partie de l’ère de la rareté. Tout ce que la société peut exiger de ses membres, c’est l’effort, quelle que soit son efficacité puisque celle-ci dépend de circonstances étrangères à la volonté humaine. Pourquoi le fait d’être plus intelligent ou plus vigoureux créerait-il un titre à une rémunération plus élevée ? Si le travail du bœuf est plus considérable que celui de l’âne, récompensez-vous le bœuf et punissez-vous l’âne ? La justice sociale est un bienfait qu’apporte l’ère de l’abondance. L’effort seul est réclamé, dans la mesure des aptitudes, alors que le résultat dépend des facultés de chacun. » [12]

• – La monnaie distributive

À cette économie qui n’est plus basée sur l’échange mais sur le partage, il faut une monnaie différente de la monnaie actuelle. La monnaie distributive est gagée sur les richesses produites et elle s’annule quand celles-ci parviennent à leur consommateur (comme un ticket de métro ou un timbrequ’on oblitère). Elle n’est donc qu’un pouvoir d’achat et son nom vient de ce que c’est là sa seule fonction. Il n’y a aucun obstacle technique à la mise en place de cette monnaie : le montant de la masse monétaire émise pendant une période donnée est égal au prix total des biens mis en vente dans la même période, les prix étant politiquement définis. Ainsi, à toute nouvelle production correspond l’émission d’une nouvelle quantité de monnaie. Toutes les entreprises et tous les citoyens ont un compte individuel qui est périodiquement réapprovisionné. Ces comptes sont débités à chaque achat, la somme correspondante étant annulée. Il suffit pour cela qu’un organisme public soit seul habilité à alimenter tous les comptes.

Ces processus de création monétaire et d’annulation de crédit sont des opérations classiques ; les banques les pratiquent tous les jours : elles ouvrent les crédits par un simple jeu d’écriture, en enregistrant le montant des sommes “prêtées” dans une mémoire informatique, et elles les annulent lorsque leurs clients les remboursent, par un autre jeu d’écriture comptable (signe + dans un cas, signe – dans l’autre). La différence essentielle est que dans le système actuel ces procédures sont le privilège des banques, privées, qui ouvrent ainsi les crédits selon leurs propres critères (et au passage en tirent un intérêt), alors qu’en économie distributive, la responsabilité en revient exclusivement à des organismes publics, exécutant les décisions prises démocratiquement, par le biais de contrats civiques [13]. Ces derniers organisent la démocratie dans l’économie, tout en permettant à chacun de choisir son activité, c’est-à-dire d’avoir un « projet de vie multiactive », selon les termes d’André Gorz [14].

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[1] Baptiste Mylondo est un militant de la décroissance qui a écrit de nombreux ouvrages, notamment Ne pas perdre sa vie à la gagner : Pour un revenu de citoyenneté, éd. Homnisphères, 2008.

[2] François Menduni est membre de Pour une alternative de gauche.

[3] BIEN = Basic Income Earth Network, ce qu’on peut traduire par Réseau mondial pour un revenu de base.

[4] Comme Bresson, nous avons participé à la création de BIEN, à l’initiative de Ph van Parijs, à Louvain-la Neuve, en 1986, et contribué depuis à la plupart de ses congrès, nos nombreuses interventions ont été publiées, on peut les retrouver dans les annales de la GR.

[5] Voir, par exemple, Garantir le revenu, dans Transversales Science Culture, doc. N°3, mai 1992, ou dans Multitudes, N°8, Garantir le revenu, mars-avril 2002.

[6] Capitalisme et liberté, 1962.

[7] A. Gorz, Misères du présent, Richesse du possible, éd. Galilée, Paris, 1997.

[8] AIRE = association pour l’instauration d’un revenu d’existence

[9] Paul Pacot, est professeur de sciences économiques à l’Institut d’études politiques de Lyon.

[10] J.M Keynes, Essai sur la monnaie, 1930.

[11] au colloque sur l’allocation universelle organisé par le PCF en janvier 2002.

[12] J. Duboin, Libération, éd. Grasset, Paris, 1936. http://economiedistributive.free.fr

[13] voir dans Mais où va l’argent ? de M.L Duboin, éd. du Sextant, Paris, 2007.

[14] Voir aussi dans André Gorz un penseur pour le XXIème siècle, éd La Découverte, Paris, 2009, le chapitre 6 André Gorz et l’économie distributive par M-L Duboin.

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Au-delà des angoisses infondées, il semble évident que des équilibres démographiques doivent être recherchés sur notre planète inextensible. Deux réalités se croisent : celle de l’empreinte écologique grandissante d’une population qui continuera de croître globalement au moins jusqu’en 2050, en aspirant au progrès, et celle de populations vieillissantes dans les pays qui accèdent effectivement au progrès. Guy Evrard a la conviction que la démographie est un paramètre majeur à considérer pour tenter de faire émerger de la crise globale actuelle un monde plus juste, plus solidaire et davantage maître de son destin.

I. Quel(s) équilibre(s) démographique(s) sur notre planète ?

par G. ÉVRARD
30 avril 2009

Les prévisions démographiques s’appuyant sur l’évolution de l’espérance de vie et celle de la fécondité, dans les différentes régions du monde, semblent s’accorder sur une population globale atteignant environ 9 milliards d’individus en 2050, sonnant peut-être la fin du régime de croissance exponentielle observé depuis deux à trois siècles [1], [2] :

1 milliard d’individus au début du 19ème siècle
5 milliards en 1987
6 milliards en 1999
9 milliards en 2050

Toutefois, la confrontation des prévisions passées avec les réalités courantes montre que la prudence est de rigueur dans ce domaine, des phénomènes imprévus ayant régulièrement déjoué les projections : guerres, famines, épidémies, phénomènes géologiques et climatiques…

Aujourd’hui, le réchauffement climatique, la perte de biodiversité, la raréfaction de certaines ressources (l’accès à l’eau potable notamment) et la pollution pourraient bien être de ces paramètres difficiles à prendre en compte dans les modèles [3].

Quelques idées dominantes accompagnent généralement, dans la population, les questions démographiques. Des idées soufflées souvent par les gouvernants au service d’une stratégie politique, par exemple :

. Le déséquilibre des populations française et allemande entre les guerres de 1870-1871 et 1914-1918 met en péril les moins nombreux (les Français) lors du conflit à venir [4].

. Vu de l’Occident, le péril jaune que représente la Chine, et plus généralement l’Asie, est un fantasme qui dure depuis la fin du 19ème siècle.

. Aujourd’hui, plus globalisée encore, la crainte des migrations des pays pauvres vers les pays riches, c’est-à-dire le plus souvent des pays du sud vers les pays du nord, sert à justifier une politique sécuritaire aux frontières de l’Europe.

. Dans certaines régions du monde, de telles manipulations allument des conflits inter-ethniques ou entre populations de cultures ou de religions différentes vivant sur un même territoire.

. En France, l’équilibre prétendument plus difficile des régimes sociaux basés sur la répartition, lorsque la proportion active de la population diminue, conséquence du vieillissement, est prétexte à effacer des progrès sociaux chèrement acquis.

L’empreinte écologique

Une dimension plus rationnelle, mais aussi plus critique, émerge maintenant avec la reconnaissance d’une empreinte écologique humaine incompatible avec la capacité d’accueil et de régénération de la Terre. L’OCDE donne de l’empreinte écologique une définition claire, même si son estimation reste sans doute complexe et imprécise : c’est « la mesure de la superficie biologiquement productive nécessaire pour subvenir aux besoins d’une population humaine de taille donnée ».

D’après cette définition, la Terre ne peut offrir aujourd’hui que moins de 2 hectares globaux (hag) par habitant, alors que la consommation mondiale actuelle exige déjà près de 2,5 hag. Nous avons donc commencé à détruire notre capital et nous avons tous en tête cette estimation catastrophiste selon laquelle, si tous les habitants de la Terre vivaient comme un Américain ou un Européen, homo sapiens devrait disposer de quatre à cinq planètes équivalentes [2], [5].

La pertinence des modèles et leur interprétation sont certainement discutables, mais il est temps que le dialogue s’engage sur ces questions démographiques entre les scientifiques et la société, afin d’éclairer les citoyens et d’éviter leur manipulation par des gouvernements qui avancent des arguments politiques souvent de circonstance.

Essayons d’aborder ce sujet à la lumière de notre conviction que la démographie est néanmoins un paramètre majeur à considérer pour tenter de faire émerger de la crise globale actuelle un monde plus juste, plus solidaire et davantage maître de son destin.

De l’expansion de l’homme … à la fuite en avant

L’homme s’est inventé deux échelles, le temps et l’espace, auxquelles il se réfère pour tenter de comprendre l’évolution du monde et, sans doute aussi, réduire ses craintes existentielles. Retrouvons quelques repères afin de mieux situer notre présent.

L’univers est né d’un big-bang il y a 13,7 milliards d’années. Les évènements se sont alors précipités dans les premières fractions de secondes pour former la matière. Puis, à mesure que la température diminuait et que l’expansion de l’univers progressait, c’est bientôt en milliards d’années que les astrophysiciens vont compter pour reconstituer le passé. Le système solaire et la Terre se sont formés il y a environ 4,5 milliards d’années et seraient aujourd’hui à peu près à mi-existence. Les premières formes de vie sont apparues sur la Terre probablement il y a 3,8 milliards d’années mais, engagées dans la longue marche de l’évolution, c’est seulement à la période du cambrien, voici 540 millions d’années, que la biodiversité a véritablement explosé. Depuis, cinq extinctions majeures ont été reconnues, dont la dernière, entraînant celle des dinosaures il y a 65 millions d’années, nous est devenue presque familière [6], [7], [8]. Une sixième extinction menace, à laquelle contribue activement l’homme moderne. Personne ne sait prédire l’extinction définitive de la vie sur Terre, mais elle précèdera de toute façon très largement la fin du système solaire.

Les homininés [*] regroupent l’homme et le rameau de ses ancêtres et parents depuis la séparation d’avec le chimpanzé [9], l’espèce aujourd’hui la plus proche de l’homme, il y a entre 9 et 6 millions d’années, en Afrique tropicale. Aucun fossile de l’ancêtre commun n’a été trouvé pour le moment. Le genre homo apparaît il y a 3 à 2,5 millions d’années, toujours dans cette Afrique tropicale. Il est résolument bipède, avec un encéphale plus gros et plus compliqué, une denture omnivore. Avec lui émerge la conscience. Il va créer ses premiers outils et se met en marche car sa niche écologique s’agrandit, née d’une crise climatique caractérisée par un rafraîchissement et la sécheresse. Homo fait totalement partie de son écosystème. Il se répand en Afrique et en Eurasie, via le Sinaï. Il y a 2 millions d’années, une humanité ancienne, homo habilis devenu progressivement homo erectus, peuple ainsi déjà l’Asie et l’Europe, jusqu’à une certaine latitude. La Terre entre alors dans une série de cycles successifs froids et tempérés qui durent encore aujourd’hui. L’isolement des populations par les glaces en Europe commence à produire la dérive génétique néandertalienne, il y a quelques centaines de milliers d’années. L’insularité conduira aussi à des dérives génétiques à Java et à Florès, en Asie.

Homo sapiens, avec un crâne arrondi et un plus gros volume cérébral, apparaît il y a 200.000 ans, en Afrique (selon la majorité des chercheurs), avant de se répandre à nouveau vers l’Eurasie en suivant le chemin précédent d’homo habilis. Pour Yves Coppens et quelques autres, homo erectus se sapientise là où il est. Quoi qu’il en soit, homo sapiens (Cro-Magnon en Europe) cohabite avec l’homme de Neandertal, qui a reflué jusqu’au Moyen-Orient, et aussi avec l’homme de Java et l’homme de Florès. Mais, après quelques milliers d’années, il y a moins de 30.000 ans, les plus anciens s’éteignent au profit de sapiens, comme chaque fois que deux espèces proches partagent la même niche écologique. Pour terminer sa découverte du monde, sapiens va en radeau en Australie il y a 50.000 ans et à pied en Amérique il y a 15.000 ans ; il débarque au Groenland il y a 5.000 ans, en Mélanésie il y a 3.500 ans, en Polynésie il y a 2.000 ans et à Pâques, Hawaï, Madagascar et en Nouvelle-Zélande il y a 1.000 ans [9], [10], [11].

Ainsi, après une première avancée du genre homo, il y a 2 millions d’années, à partir d’une région d’Afrique, l’expansion reprit avec homo sapiens il y a 200.000 ans, ne laissant plus guère, aux aventuriers de l’époque moderne, de grandes régions réellement inexplorées de notre planète. Entraîné par les changements climatiques, curieux de découvrir l’autre côté de la colline, notre ancêtre devait aussi rechercher ou disputer sa subsistance sur de vastes étendues. La densité des peuplements restait encore très faible. On imagine celle des hommes de Neandertal, au cours de leurs derniers millénaires, voisine de 1 habitant pour 100 km2, soit environ 5.500 habitants sur la superficie de la France actuelle [9].

20.000 ans avant notre ère, encore au paléolithique supérieur, moins de 1 million d’humains peuplaient la planète, soit 0,1 habitant au km2, densité limite d’un peuple de chasseurs-cueilleurs que la Terre pouvait satisfaire. Avec la sédentarisation, d’abord dans le croissant fertile au Proche-Orient, au début du néolithique, 10.000 ans avant notre ère, à la fin de la dernière grande période glacière, le développement de l’agriculture permet progressivement de nourrir de 10 à 30 habitants au km2. Le nouveau mode de vie autorise alors une plus grande fécondité et la densité de population plus élevée facilite son expansion. D’autres régions du monde inventent aussi le néolithique sur place : Chine, Andes, Mexique, Nouvelle Guinée, Afrique. En Europe, il diffuse depuis le Proche-Orient [12], [13]. En entrant dans la période historique, datée à l’apparition de l’écriture, la population mondiale approche ainsi les 400 millions d’habitants [1].

En même temps qu’il marche, et bien davantage depuis qu’il se fixe, l’homme découvre de nouvelles techniques. La maîtrise du feu est acquise depuis 400.000 ans environ. Après le perfectionnement progressif de l’outil en pierre taillée, la révolution du néolithique invente la poterie, le stockage du grain et développe de nouvelles organisations sociales où apparaissent les hiérarchies. La roue est inventée 3.500 ans avant notre ère, en Mésopotamie. L’écriture cunéiforme est découverte par les Sumériens 3.000 ans avant notre ère et précède de peu les hiéroglyphes de l’Égypte ancienne. Des civilisations sont en marche au Proche-Orient, en Asie, en Europe, en Afrique, en Amérique et en Océanie. En Europe, du 16ème au 18ème siècle de notre ère, avec la révolution copernicienne puis le siècle des Lumières, l’humanité franchit un nouveau pas décisif en développant désormais une interprétation scientifique de notre monde. Au siècle suivant, Darwin ajoutera une pierre essentielle à l’édifice en élaborant L’origine des espèces. L’ère industrielle naît en Europe au début du 19ème siècle et le monde compte alors 1 milliard d’habitants. Elle se développe à l’échelle de la planète, d’abord dans les pays du nord, en moins de deux siècles. Nous étions 6 milliards de Terriens à la fin du 20ème siècle.

Cette brève chronologie de l’évolution de notre monde met en évidence, d’une part, la “jeunesse” de l’aventure humaine et, d’autre part, sa formidable accélération en quelques millénaires, et plus encore ces quelques dernières centaines d’années, au cours desquelles elle s’est accompagnée globalement d’un accroissement démographique tout aussi frénétique.

Il n’est sans doute pas exagéré d’évoquer une fuite en avant lorsque la maîtrise de cette évolution se révèle incertaine, face à des limites dont la communauté scientifique nous alerte depuis quelques dizaines d’années et comme le prouvent les manifestations de la crise globale actuelle, écologique, économique et sociale.

Mais que les penseurs du mode d’organisation capitaliste, désormais propagé pratiquement à toute la planète, se refusent toujours à analyser comme telle !

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[1] Hervé Le Bras, L’avenir de la population mondiale : explosion ou implosion ? Cycle de conférences Démographie et développement durable à la Cité des Sciences et de l’Industrie, Paris, 27 nov. - 11 déc. 2008.

[2] Frédéric Joignot, Sommes-nous trop nombreux ? Le Monde 2, 9/01/09.

[3] Rapport de synthèse du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC), 2008.

[4] Général André Bach, Fusillés pour l’exemple, 1914-1915, chap.2, p. 35, éd. Taillandier, Paris, 2003.

[5] Aurélien Boutaud et Natacha Gondran, L’empreinte écologique, éd. La Découverte, Repères, 2009.

[6] Les Dossiers de La Recherche, L’histoire de la Terre, n°25.

[7] Les Dossiers de La Recherche, L’histoire de la vie, n°19

[8] La Recherche, dossier Il y a 542 millions d’années, l’explosion de la vie animale, n°428.

[*] Corrigé conformément à l’Erratum paru dans le numéro 1099 : On désigne par “Hominoïdes” la superfamille qui regroupe les hommes et les grands singes actuels (Chimpanzés communs, Bonobo, Gorilles, Orang-outan, Gibbons), ainsi que le rameau de leurs ancêtres communs ; par “Hominidés” la famille incluant l’Homme, le Chimpanzé, le Gorille et l’orang-outan ; par “Homininés” la sous-famille incluant l’Homme et le Chimpanzé ; et par “Hominines” la tribu regroupant l’homme et le rameau de ses ancêtres et parents depuis la séparation d’avec le Chimpanzé.

[9] Jean-Jacques Hublin, Bernard Seytre, Quand d’autres hommes peuplaient la terre, éd. Flammarion, Paris, 2008.

[10] Yves Coppens, Histoire de l’homme et changements climatiques, Collège de France / éd. Fayard, Paris, 2006.

[11] Les Dossiers de La Recherche, La nouvelle histoire de l’homme, n°32.

[12] Jean-Paul Demoule, Les origines de la culture, La révolution néolithique, Le Pommier éd., Cité des Sciences et de l’Industrie, Paris, 2008.

[13] Roger Joussaume, La Préhistoire, mémo éd. Gisserot, 2008.

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