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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1096 - mars 2009

 

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N° 1096 - mars 2009

Nouveau monde, nouveau capitalisme   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon commente le colloque qui s’est tenu sur ce thème… et a dérapé !

Pourquoi un tel autisme ?   (Afficher article seul)

Quels sont les intérêts qui motivent la poursuite d’une politique évidemment désastreuse ?

Manifeste pour les "produits de haute nécessité"   (Afficher article seul)

Neuf intellectuels antillais, dépassant les légitimes revendications des populations de la “France d’Outre-mer” proposent de sortir du capitalisme.

Voyage en utopies    (Afficher article seul)

Bernard Blavette, s’appuyant sur l’étude de l’Histoire, propose sa vision de l’utopie.

La critique sociale en question (II)   (Afficher article seul)

Christian Aubin poursuit sa réflexion, commencée dans son article précédent, cherchant les freins qui empêchent les mentalités d’évoluer.

Capitalisme et travail intellectuel   (Afficher article seul)

Jean-Louis Glory analyse les bouleversements introduits dans la notion de valeur du fait de la part croissante de travail intellectuel dans la production.

Le “capital immatériel”   (Afficher article seul)

André Gorz , dans son livre L’immatériel, décrivait, en 2003, la crise du concept de valeur.

"André Gorz, un penseur pour le XXIème siècle" vient de paraître. À lire !

L’avenir dans la vallée de la Seine est-il dans l’automobile ?   (Afficher article seul)

Fabienne, en utopiste debout, s’interroge sur la course en avant pour “défendre l’emploi”.

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Un colloque a dérapé, ce qui prouve que la vraie question d’actualité est (enfin !) bel et bien celle qui constitue, depuis la création de La Grande Relève, en 1935, le principal sujet traité dans ses colonnes : l’après capitalisme. Jean-Pierre Mon commente, en partant de l’article d’Hervé Kempf Le chemin du postcapitalisme (Le Monde du 15 janvier 2009) :

Nouveau monde, nouveau capitalisme

par J.-P. MON
31 mars 2009

Tel était le titre d’un colloque organisé par le secrétariat d’État chargé de la prospective, en partenariat avec Le Monde et le Financial Times. Il s’est tenu assez discrètement [1] à Paris le 8 janvier dernier. Il réunissait pourtant du beau monde : Sarkozy, la Chancelière allemande Angela Merkel, le nouveau retraité Michel Rocard, le directeur général de l’OMC (et néanmoins “socialiste”) Pascal Lamy, le “prix Nobel d’économie” Joseph Stiglitz, l’économiste Jean-Paul Fitoussi, Wouter Bos, le ministre des finances des Pays Bas, Thomas Mulcair, député canadien, etc.

Ce titre avait au moins le mérite d’annoncer clairement que son sujet était tout bonnement de sauver le capitalisme. C’est d’ailleurs ce que soulignait en toute honnêteté Pascal Lamy : « L’ordre du jour ne comporte pas l’examen d’alternatives au capitalisme — par parenthèse, ce n’est pas pour autant que j’adhère à l’idée qu’il n’y a pas d’alternative — je ferme la parenthèse pour rester politiquement correct » (Sans doute un vieux réflexe de socialiste historique ?).

Sans imagination, Sarko, de son côté, essaya de sauver les meubles capitalistes : « Le capitalisme financier a perverti la logique du capitalisme […] Le capitalisme c’est l’effort (pourtant, certains s’y enrichissent en dormant…), c’est le travail (surtout celui des autres…), c’est l’esprit d’entreprise, c’est la propriété privée, c’est l’investissement à long terme […]. Mais la crise du capitalisme financier n’est pas la crise du capitalisme ( ???) […]. Elle n’appelle pas à la destruction du capitalisme, qui serait une catastrophe (pour qui ?), mais à sa moralisation ».

Mais, pire que Sarko, le “socialiste moderniste”, admirateur des socio-démocrates européens, Michel Rocard, l’homme qui a renoncé au changement social le jour où il a compris « qu’il y avait beaucoup plus de mitraillettes à droite qu’à gauche » [2], n’a pas craint d’insister : « Il faut commencer par cela : nous voulons conserver le capitalisme ! ».

La Chancelière allemande reprit l’antienne bien connue de la rigueur : « Les pays industrialisés doivent absolument comprendre que nous avons vécu au dessus de nos moyens. Nous avons fait un emprunt sur l’avenir sans en avoir produit la contre-valeur dans l’économie réelle, et, à la longue, ça ne peut pas ne pas avoir de conséquences graves ». Elle s’inquiéta aussi de l’endettement « sidérant » que les marchés financiers, puis les gouvernements, ont accumulé.

*

C’est alors que le colloque dérapa : considérant que le problème n’était pas seulement dû à un mauvais fonctionnement du système financier, les “experts” se manifestèrent, répétant ce que résuma Stiglitz en affirmant que ce n’était pas uniquement à une défaillance des marchés financiers qu’on assistait, mais à quelque chose de beaucoup plus profond ; J.P. Fitoussi osa même mettre en doute la pérennité du système capitaliste : « le capitalisme est une forme d’organisation, historique et située, née des décombres de l’Ancien Régime. Ce qui signifie que son destin n’est pas écrit dans le marbre ». Pour lui, ce sont « les rémunérations extravagantes et l’explosion des inégalités qui ont conduit au dérèglement du système global » et « la crise financière n’est que le symptôme d’une crise latente qui existait depuis le milieu des années 80, une crise de la répartition des revenus ».

On assista ensuite à une véritable séance d’autocritique du ministre (travailliste) des finances des Pays-Bas, W. Bos : « La première chose que j’ai faite pour montrer combien j’étais un leader socialiste moderne a été, en 2003, de rédiger une déclaration de principes. La façon de montrer au monde que le leader socialiste est moderne était d’effacer la ligne disant que les sociaux-démocrates devraient nationaliser les banques. C’est ce que j’ai fait. Ainsi, j’étais moderne… Et il y a deux mois, on a nationalisé les banques ! ». Plus fort encore, M. Bos a relativisé l’importance des troubles économiques : « La crise financière n’est pas le plus grave problème auquel fait face le système capitaliste. La crise climatique va progressivement devenir plus importante, et la crise alimentaire persiste, alors que nous n’avons toujours pas réussi à la régler. Ces deux crises sont beaucoup plus fondamentales que la durabilité du système capitaliste. Elles nous posent un défi moral immense, mais peuvent être intelligemment liées à la solution de la crise financière ».

Hervé Kempf résume dans son article ce que pourrait être le chemin du postcapitalisme : « réduction de la surconsommation par l’apurement de l’endettement ; justice sociale par réduction des inégalités ; internalisation des coûts environnementaux pour parer au défi écologique ». Remarquant qu’il n’aura finalement manqué dans ce colloque que « l’interrogation sur la propriété des moyens de production (les formes coopératives de production ne sont-elles pas plus efficaces que le modèle de l’entreprise privée ?) pour ouvrir la porte aux alternatives regrettées par M. Lamy ».

Optimiste, Hervé Kempf conclut : « Mais au train où la réalité fait évoluer les esprits, on peut penser que cette question encore provocatrice pénétrera bientôt les cénacles officiels ». Et pourquoi pas celle d’une économie distributive, Monsieur Kempf ?

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[1] Le Monde, pas plus que le Financial Times, coorganisateurs, ne pouvaient évidemment pas le passer sous silence. La radio et les grands média sont, pour la plupart, restés muets.

[2] Propos que je l’ai entendu tenir lors du colloque Reconsidérer la richesse, en 2002.

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Pourquoi un tel autisme ?

par M.-L. DUBOIN
31 mars 2009

Faut-il sauver le capitalisme de la crise où il s’est lui-même enfoncé ? Est-ce là ce que les peuples attendent de ceux qui les gouvernent ? Ces “décideurs” peuvent-ils encore, surtout face à la situation en “France d’Outre-mer”, refuser de voir la détresse humaine où mène leur politique ? Leur obstination à la poursuivre aveuglément, en abandonnant tout sens des responsabilités, ne peut que provoquer la révolte. Et ils le savent, puisqu’ils renforcent les forces de répression. Alors, pourquoi ? Quels intérêts véritables et inavoués les motivent ? L’Histoire le dira peut-être un jour…

Dans l’immédiat, le seul espoir qui reste repose sur la prise de conscience de la société civile, civique.

Et si, dans leur détresse, les populations les plus touchées montraient la voie à suivre ? — C’est ce qu’on peut penser en lisant ce manifeste ci-dessous, écrit par neuf intellectuels antillais (E.Breleur, artiste, S.Domi, sociologue, G.Delver, P.Chamoiseau et É.Glissant, écrivains, G.Pigeard de Gurbert, professeur de philosophie, O.Portecop, O.Pulvar et J.C.William, universitaires).

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Manifeste pour les "produits de haute nécessité"

par E. BRELEUR, S. DOMI, G. DELVER, P. CHAMOISEAU, É. GLISSANT, G. PIGEARD DE GURBERT, O. PORTECOP, O. PULVAR, J.-C. WILLIAM
31 mars 2009

C’est en solidarité pleine et sans réserve aucune que nous saluons le profond mouvement social qui s’est installé en Guadeloupe, puis en Martinique, et qui tend à se répandre à la Guyane et à la Réunion. Aucune de nos revendications n’est illégitime. Aucune n’est irrationnelle en soi, et surtout pas plus démesurée que les rouages du système auquel elle se confronte. Aucune ne saurait donc être négligée dans ce qu’elle représente, ni dans ce qu’elle implique en relation avec l’ensemble des autres revendications. Car la force de ce mouvement est d’avoir su organiser sur une même base ce qui jusqu’alors s’était vu disjoint, voire isolé dans la cécité catégorielle –– à savoir les luttes jusqu’alors inaudibles dans les administrations, les hôpitaux, les établissements scolaires, les entreprises, les collectivités territoriales, tout le monde associatif, toutes les professions artisanales ou libérales. Mais le plus important est que la dynamique du Lyannaj – qui est d’allier et de rallier, de lier relier et relayer tout ce qui se trouvait désolidarisé – est que la souffrance réelle du plus grand nombre (confrontée à un délire de concentrations économiques, d’ententes et de profits) rejoint des aspirations diffuses, encore inexprimables mais bien réelles, chez les jeunes, les grandes personnes, oubliés, invisibles et autres, souffrants indéchiffrables de nos sociétés. La plupart de ceux qui y défilent en masse découvrent (ou recommencent à se souvenir) que l’on peut saisir l’impossible au collet, ou enlever le trône de notre renoncement à la fatalité.

Grève légitime

Cette grève est donc plus que légitime, et plus que bienfaisante, et ceux qui défaillent, temporisent, tergiversent, faillissent à lui porter des réponses décentes, se rapetissent et se condamnent. Dès lors, derrière le prosaïque du “pouvoir d’achat” ou du “panier de la ménagère”, se profile l’essentiel qui nous manque et qui donne du sens à l’existence, à savoir : le poétique. Toute vie humaine, un peu équilibrée, s’articule entre, d’un côté, les nécessités immédiates du boire-survivre-manger (en clair : le prosaïque) ; et de l’autre, l’aspiration à un épanouissement de soi, là où la nourriture est de dignité, d’honneur, de musique, de chants, de sports, de danses, de lectures, de philosophie, de spiritualité, d’amour, de temps libre affecté à l’accomplissement du grand désir intime (en clair : le poétique). Comme le propose Edgar Morin, le vivre-pour-vivre, tout comme le vivre-pour-soi n’ouvrent à aucune plénitude sans le donner-à-vivre à ce que nous aimons, à ceux que nous aimons, aux impossibles et aux dépassements auxquels nous aspirons.

La “hausse des prix” ou “la vie chère” ne sont pas de petits diables-ziguidi qui surgissent devant nous en cruauté spontanée, ou de la seule cuisse de quelques purs békés. Ce sont les résultantes d’une dentition de système où règne le dogme du libéralisme économique. Ce dernier s’est emparé de la planète, il pèse sur la totalité des peuples, et il préside dans tous les imaginaires – non à une épuration ethnique, mais bien à une sorte “d’épuration éthique” (entendre : désenchantement, désacralisation, désymbolisation, déconstruction même) de tout le fait humain. Ce système a confiné nos existences dans des individuations égoïstes qui vous suppriment tout horizon et vous condamnent à deux misères profondes : être “consommateur” ou bien être “producteur”. Le consommateur ne travaillant que pour consommer ce que produit sa force de travail devenue marchandise ; et le producteur réduisant sa production à l’unique perspective de profits sans limites pour des consommations fantasmées sans limites. L’ensemble ouvre à cette socialisation anti-sociale, dont parlait André Gorz, et où l’économique devient ainsi sa propre finalité et déserte tout le reste. Alors, quand le “prosaïque” n’ouvre pas aux élévations du “poétique”, quand il devient sa propre finalité et se consume ainsi, nous avons tendance à croire que les aspirations de notre vie, et son besoin de sens, peuvent se loger dans ces codes-barres que sont “le pouvoir d’achat”ou “le panier de la ménagère”. Et pire : nous finissons par penser que la gestion vertueuse des misères les plus intolérables relève d’une politique humaine ou progressiste. Il est donc urgent d’escorter les “produits de premières nécessités”, d’une autre catégorie de denrées ou de facteurs qui relèveraient résolument d’une “haute nécessité”. Par cette idée de “haute nécessité”, nous appelons à prendre conscience du poétique déjà en œuvre dans un mouvement qui, au-delà du pouvoir d’achat, relève d’une exigence existentielle réelle, d’un appel très profond au plus noble de la vie.

Alors que mettre dans ces “produits” de haute nécessité ?

C’est tout ce qui constitue le cœur de notre souffrant désir de faire peuple et nation, d’entrer en dignité sur la grand-scène du monde, et qui ne se trouve pas aujourd’hui au centre des négociations en Martinique et en Guadeloupe, et bientôt sans doute en Guyane et à la Réunion.

D’abord, il ne saurait y avoir d’avancées sociales qui se contenteraient d’elles-mêmes. Toute avancée sociale ne se réalise vraiment que dans une expérience politique qui tirerait les leçons structurantes de ce qui s’est passé. Ce mouvement a mis en exergue le tragique émiettement institutionnel de nos pays, et l’absence de pouvoir qui lui sert d’ossature. Le “déterminant” ou bien le “décisif” s’obtient par des voyages ou par le téléphone. La compétence n’arrive que par des émissaires. La désinvolture et le mépris rôdent à tous les étages. L’éloignement, l’aveuglement et la déformation président aux analyses. L’imbroglio des pseudo-pouvoirs Région-Département-Préfet, tout comme cette chose qu’est l’association des maires, ont montré leur impuissance, même leur effondrement, quand une revendication massive et sérieuse surgit dans une entité culturelle historique identitaire humaine, distincte de celle de la métropole administrante, mais qui ne s’est jamais vue traitée comme telle. Les slogans et les demandes ont tout de suite sauté par-dessus nos “présidents locaux” pour s’en aller mander ailleurs. Hélas, tout victoire sociale qui s’obtiendrait ainsi (dans ce bond par-dessus nous-mêmes), et qui s’arrêterait là, renforcerait notre assimilation, donc conforterait notre inexistence au monde et nos pseudo-pouvoirs.

Ce mouvement se doit donc de fleurir en vision politique, laquelle devrait ouvrir à une force politique de renouvellement et de projection apte à nous faire accéder à la responsabilité de nous-mêmes par nous-mêmes et au pouvoir de nous-mêmes sur nous-mêmes. Et même si un tel pouvoir ne résoudrait vraiment aucun de ces problèmes, il nous permettrait, à tout le moins, de les aborder désormais en saine responsabilité, et donc de les traiter enfin plutôt que d’acquiescer aux sous-traitances. La question békée et des ghettos qui germent ici où là, est une petite question qu’une responsabilité politique endogène peut régler. Celle de la répartition et de la protection de nos terres, à tous points de vue aussi. Celle de l’accueil préférentiel de nos jeunes tout autant. Celle d’une autre Justice ou de la lutte contre les fléaux de la drogue en relève largement... Le déficit en responsabilité crée amertume, xénophobie, crainte de l’autre, confiance réduite en soi... La question de la responsabilité est donc de haute nécessité. C’est dans l’irresponsabilité collective que se nichent les blocages persistants dans les négociations actuelles. Et c’est dans la responsabilité que se trouve l’invention, la souplesse, la créativité, la nécessité de trouver des solutions endogènes praticables. C’est dans la responsabilité que l’échec ou l’impuissance devient un lieu d’expérience véritable et de maturation. C’est en responsabilité que l’on tend plus rapidement et plus positivement vers ce qui relève de l’essentiel, tant dans les luttes que dans les aspirations ou dans les analyses.

Ensuite, il y a la haute nécessité de comprendre que le labyrinthe obscur et indémêlable des prix (marges, sous-marges, commissions occultes et profits indécents) est inscrit dans une logique de système libéral marchand, lequel s’est étendu à l’ensemble de la planète avec la force aveugle d’une religion. Ils sont aussi enchâssés dans une absurdité coloniale qui nous a détournés de notre manger-pays, de notre environnement proche et de nos réalités culturelles, pour nous livrer sans pantalon et sans jardins-bokay aux modes alimentaires européens. C’est comme si la France avait été formatée pour importer toute son alimentation et ses produits de grande nécessité depuis des milliers et des milliers de kilomètres. Négocier dans ce cadre colonial absurde avec l’insondable chaîne des opérateurs et des intermédiaires peut certes améliorer quelque souffrance dans l’immédiat ; mais l’illusoire bienfaisance de ces accords sera vite balayée par le principe du “Marché” et par tous ces mécanismes que créent un nuage de voracités, (donc de profitations nourries par “l’esprit colonial” et régulées par la distance) que les primes, gels, aménagements vertueux, réductions opportunistes, pianotements dérisoires de l’octroi de mer, ne sauraient endiguer.

Victimes d’un système flou, globalisé

Il y a donc une haute nécessité à nous vivre caribéens dans nos imports-exports vitaux, à nous penser américains pour la satisfaction de nos nécessités, de notre autosuffisance énergétique et alimentaire. L’autre très haute nécessité est ensuite de s’inscrire dans une contestation radicale du capitalisme contemporain qui n’est pas une perversion mais bien la plénitude hystérique d’un dogme. La haute nécessité est de tenter tout de suite de jeter les bases d’une société non économique, où l’idée de développement à croissance continuelle serait écartée au profit de celle d’épanouissement ; où emploi, salaire, consommation et production seraient des lieux de création de soi et de parachèvement de l’humain. Si le capitalisme (dans son principe très pur qui est la forme contemporaine) a créé ce Frankenstein consommateur qui se réduit à son panier de nécessités, il engendre aussi de bien lamentables “producteurs” (chefs d’entreprises, entrepreneurs, et autres socioprofessionnels ineptes) incapables de tressaillements en face d’un sursaut de souffrance et de l’impérieuse nécessité d’un autre imaginaire politique, économique, social et culturel. Et là, il n’existe pas de camps différents. Nous sommes tous victimes d’un système flou, globalisé, qu’il nous faut affronter ensemble. Ouvriers et petits patrons, consommateurs et producteurs, portent quelque part en eux, silencieuse mais bien irréductible, cette haute nécessité qu’il nous faut réveiller, à savoir : vivre la vie, et sa propre vie, dans l’élévation constante vers le plus noble et le plus exigeant, et donc vers le plus épanouissant. Ce qui revient à vivre sa vie, et la vie, dans toute l’ampleur du poétique.

On peut mettre la grande distribution à genoux en mangeant sain et autrement.

On peut renvoyer la Sara et les compagnies pétrolières aux oubliettes, en rompant avec le tout automobile.

On peut endiguer les agences de l’eau, leurs prix exorbitants, en considérant la moindre goutte sans attendre comme une denrée précieuse, à protéger partout, à utiliser comme on le ferait des dernières chiquetailles d’un trésor qui appartient à tous.

On ne peut vaincre ni dépasser le prosaïque en demeurant dans la caverne du prosaïque, il faut ouvrir en poétique, en décroissance et en sobriété. Rien de ces institutions si arrogantes et puissantes aujourd’hui (banques, firmes transnationales, grandes surfaces, entrepreneurs de santé, téléphonie mobile...) ne sauraient ni ne pourraient y résister.

Enfin, sur la question des salaires et de l’emploi. Là aussi il nous faut déterminer la haute nécessité. Le capitalisme contemporain réduit la part salariale à mesure qu’il augmente sa production et ses profits. Le chômage est une conséquence directe de la diminution de son besoin de main d’œuvre. Quand il délocalise, ce n’est pas dans la recherche d’une main d’œuvre abondante, mais dans le souci d’un effondrement plus accéléré de la part salariale. Toute déflation salariale dégage des profits qui vont de suite au grand jeu welto de la finance. Réclamer une augmentation de salaire conséquente n’est donc en rien illégitime : c’est le début d’une équité qui doit se faire mondiale.

Quant à l’idée du “plein emploi”, elle nous a été clouée dans l’imaginaire par les nécessités du développement industriel et les épurations éthiques qui l’ont accompagnée. Le travail à l’origine était inscrit dans un système symbolique et sacré (d’ordre politique, culturel, personnel) qui en déterminait les ampleurs et le sens. Sous la régie capitaliste, il a perdu son sens créateur et sa vertu épanouissante à mesure qu’il devenait, au détriment de tout le reste, tout à la fois un simple “emploi”, et l’unique colonne vertébrale de nos semaines et de nos jours. Le travail a achevé de perdre toute signifiance quand, devenu lui-même une simple marchandise, il s’est mis à n’ouvrir qu’à la consommation. Nous sommes maintenant au fond du gouffre. Il nous faut donc réinstaller le travail au sein du poétique. Même acharné, même pénible, qu’il redevienne un lieu d’accomplissement, d’invention sociale et de construction de soi, ou alors qu’il en soit un outil secondaire parmi d’autres. Il y a des myriades de compétences, de talents, de créativités, de folies bienfaisantes, qui se trouvent en ce moment stérilisés dans les couloirs ANPE et les camps sans barbelés du chômage structurel né du capitalisme. Même quand nous nous serons débarrassés du dogme marchand, les avancées technologiques (vouées à la sobriété et à la décroissance sélective) nous aiderons à transformer la valeur-travail en une sorte d’arc-en-ciel, allant du simple outil accessoire jusqu’à l’équation d’une activité à haute incandescence créatrice. Le plein emploi ne sera pas du prosaïque productiviste, mais il s’envisagera dans ce qu’il peut créer en socialisation, en autoproduction, en temps libre, en temps mort, en ce qu’il pourra permettre de solidarités, de partages, de soutiens aux plus démantelés, de revitalisations écologiques de notre environnement... Il s’envisagera en « tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ». Il y aura du travail et des revenus de citoyenneté dans ce qui stimule, qui aide à rêver, qui mène à méditer ou qui ouvre aux délices de l’ennui, qui installe en musique, qui oriente en randonnée dans le pays des livres, des arts, du chant, de la philosophie, de l’étude ou de la consommation de haute nécessité qui ouvre à création – créa-consommation. En valeur poétique, il n’existe ni chômage ni plein emploi ni assistanat, mais autorégénération et autoréorganisation, mais du possible à l’infini pour tous les talents, toutes les aspirations. En valeur poétique, le PIB des sociétés économiques révèle sa brutalité.

*

les chaînes sont brisées…

Voici ce premier panier que nous apportons à toutes les tables de négociations et à leurs prolongements : que le principe de gratuité soit posé pour tout ce qui permet un dégagement des chaînes, une amplification de l’imaginaire, une stimulation des facultés cognitives, une mise en créativité de tous, un déboulé sans manman de l’esprit. Que ce principe balise les chemins vers le livre, les contes, le théâtre, la musique, la danse, les arts visuels, l’artisanat, la culture et l’agriculture... Qu’il soit inscrit au porche des maternelles, des écoles, des lycées et collèges, des universités et de tous les lieux connaissance et de formation... Qu’il ouvre à des usages créateurs des technologies neuves et du cyberespace. Qu’il favorise tout ce qui permet d’entrer en relation (rencontres, contacts, coopérations, interactions, errances qui orientent) avec les virtualités imprévisibles du Tout-Monde... C’est le gratuit en son principe qui permettra aux politiques sociales et culturelles publiques de déterminer l’ampleur des exceptions. C’est à partir de ce principe que nous devrons imaginer des échelles non marchandes allant du totalement gratuit à la participation réduite ou symbolique, du financement public au financement individuel et volontaire... C’est le gratuit en son principe qui devrait s’installer aux fondements de nos sociétés neuves et de nos solidarités imaginantes...

Nous appelons à une haute politique, à un art politique

Projetons nos imaginaires dans ces hautes nécessités jusqu’à ce que la force du Lyannaj ou bien du vivre-ensemble, ne soit plus un “panier de ménagère”, mais le souci démultiplié d’une plénitude de l’idée de l’humain.

Imaginons ensemble un cadre politique de responsabilité pleine, dans des sociétés martiniquaise, guadeloupéenne, guyanaise, réunionnaise nouvelles, prenant leur part souveraine aux luttes planétaires contre le capitalisme et pour un monde écologiquement nouveau.

Profitons de cette conscience ouverte, à vif, pour que les négociations se nourrissent, prolongent et s’ouvrent comme une floraison dans une audience totale, sur ces nations qui sont les nôtres.

An gwan lodyans qui ne craint ni ne déserte les grands frissons de l’utopie.

Nous appelons donc à ces utopies où le Politique ne serait pas réduit à la gestion des misères inadmissibles ni à la régulation des sauvageries du “Marché”, mais où il retrouverait son essence au service de tout ce qui confère une âme au prosaïque en le dépassant ou en l’instrumentalisant de la manière la plus étroite.

Nous appelons à une haute politique, à un art politique, qui installe l’individu, sa relation à l’Autre, au centre d’un projet commun où règne ce que la vie a de plus exigeant, de plus intense et de plus éclatant, et donc de plus sensible à la beauté.

Ainsi, chers compatriotes, en nous débarrassant des archaïsmes coloniaux, de la dépendance et de l’assistanat, en nous inscrivant résolument dans l’épanouissement écologique de nos pays et du monde à venir, en contestant la violence économique et le système marchand, nous naîtrons au monde avec une visibilité levée du post-capitalisme et d’un rapport écologique global aux équilibres de la planète...

Alors voici notre vision : Petits pays, soudain au cœur nouveau du monde, soudain immenses d’être les premiers exemples de sociétés post-capitalistes, capables de mettre en œuvre un épanouissement humain qui s’inscrit dans l’horizontale plénitude du vivant...

^


Le mot utopie fait partie de ces termes à connotations multiples qui prennent un sens différent en fonction de celui qui les utilise. Ainsi pour certains, une utopie désigne un projet dont la réalisation est totalement impossible et qu’il ne faut pas prendre au sérieux ; pour d’autres il évoque même un régime dictatorial qui vise à répandre un bonheur uniforme et obligatoire.

Le texte ci-dessous ne prétend pas à l’exhaustivité et propose une autre vision de l’utopie, personnelle à son auteur.

Voyage en utopies

par B. BLAVETTE
31 mars 2009

Il y a 10.000 ans environ la population clairsemée de notre planète connaît un bouleversement sans précédent que les anthropologues désignent sous l’appellation de “Révolution néolithique”. Bien que s’étalant sur plusieurs millénaires, il s’agit probablement du plus profond effort conceptuel jamais réalisé par l’humanité [1]. Nos lointains ancêtres imaginent alors les premières techniques de poterie, de tissage, d’agriculture et d’élevage, ce qui devait aboutir à une transformation radicale des modes de vie : la sédentarisation.

Pour la première fois, des groupes humains se rassemblent, conçoivent les premières organisations politiques, et sont en mesure de modifier le paysage.

Bien des millénaires plus tard, dans la vallée du Nil, le pharaon Akhenaton et son épouse Néfertiti (XIVème siècle avant J.C.) osent réaliser l’impossible : l’introduction du monothéisme avec le culte d’Aton, dieu de lumière et de bonté, et la suppression de l’esclavage. Le roi prêche que tout doit être sacrifié à la vérité et à la justice, sources de l’équilibre du monde. Pour symboliser ses rêves, il fonde une “ville idéale”, la nouvelle capitale Amarna, dont les ruines sont encore visibles aujourd’hui. Bien sûr, rien ne survécut à la disparition de ce couple dont la pensée présente un tel décalage avec l’époque qu’il semble comme égaré dans son temps.

Plus tard encore, sur la plus ingrate des grandes péninsules méditerranéennes, s’épanouit le “Miracle grec” : en moins de trois siècles (de 600 à 300 av. J.C.) des penseurs visionnaires changent le cours de l’histoire et posent les fondements de la civilisation occidentale.

De Platon à Zénon [2] et Aristote, la recherche de la sagesse, la tentative d’établir une harmonie entre l’espèce humaine et l’univers deviennent le but ultime de toute vie raisonnable, c’est la naissance de la philosophie. Dans sa République, Platon imagine pour la première fois l’organisation d’une cité idéale qu’il tentera en vain de mettre concrètement en œuvre en Sicile.

Des administrateurs audacieux transforment profondément l’organisation de la société athénienne.

En 621 Dracon (auquel se réfère aujourd’hui le terme de “draconien”) rédige des lois qui s’appliquent à l’ensemble des citoyens et crée un système judiciaire fondé sur des magistrats tirés au sort pour les faire appliquer.

Un siècle plus tard Clisthène crée un état nouveau, laïc et débarrassé des privilèges de la naissance. Ce faisant, il amorce la plus fondamentale des quêtes utopiques qui se poursuit encore de nos jours : la recherche de la Démocratie.

Et Périclès de prononcer devant le peuple rassemblé sur l’agora sa fameuse Adresse aux Athéniens qui résume l’aventure grecque : « Nous cultivons le beau avec simplicité, et nous philosophons sans manquer de fermeté » [3].

Puis arrive la domination sans partage du christianisme et l’esprit utopique va tomber en sommeil. L’espoir des hommes va alors se tourner vers cet “autre monde” symbolisé par la Cité de Dieu, la Jérusalem Céleste de Saint Augustin qui ne relève plus d’une démarche volontariste caractérisant l’utopie, mais d’une croyance religieuse.

Il va falloir attendre plus d’un millénaire pour que la Renaissance redécouvre l’Antiquité grecque et réinvente l’idéal utopique.

En 1516, l’anglais Thomas More, avec l’appui de son ami érasme, publie son Voyage en Utopie ou Le traité de la meilleure forme de gouvernement. Ce faisant, il forge le terme “utopie” du grec ou-topos “nulle part” et eu-topos “lieu de bonheur” et crée un genre littéraire qui devaient passer à la postérité.

La société imaginée par More présente une caractéristique fondamentale : elle est une création exclusivement humaine, sans aucune intervention divine. Le peuple de l’île d’Utopie a été capable de s’entendre sur un “contrat social” afin d’assurer, sinon le bonheur, mais du moins le bien-être du plus grand nombre.

L’utopie de More n’est pas seulement la description détaillée d’une société idéale, elle possède aussi une importante dimension critique. More n’éprouve que répulsion pour les tares et les vices de la société de son temps. Pour lui l’éthique et la politique sont indissolublement liées. Sa rigueur morale le conduira d’ailleurs à l’échafaud.

Dans le sillage de More, Rabelais imagine, quelques années plus tard (1532), son Abbaye de Thélème qui est probablement la forme d’utopie la plus achevée. En effet sa devise « fay ce que voudras » et l’absence totale de règles suppose une société dans laquelle la question du vivre ensemble est résolue, dans laquelle chaque membre de la communauté a parfaitement intégré la difficile synthèse entre bonheur individuel et vie en communauté.

À partir de la deuxième moitié du XVIIIème siècle, avec les penseurs des Lumières et le bouillonnement de la Révolution française, l’idée de progrès entre en utopie avec la certitude que l’essor potentiellement illimité des sciences et des techniques conduira l’humanité vers un nouvel âge d’or.

Ainsi, avec son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, Condorcet souligne-t-il la nécessaire et irrésistible perfectibilité de la société humaine.

Mais ce n’est qu’au XIXème siècle que l’on va réellement se préoccuper de réaliser concrètement certains projets utopiques. À partir des théories de Babeuf, Fourier, et du nouveau christianisme de Saint-Simon, des mécènes et des industriels comme Robert Owen, Prosper Enfantin ou Jean-Baptiste Godin vont tenter de fonder des communautés ouvrières autour de cités, à l’architecture révolutionnaire, inspirées des fameux phalanstères de Fourier. Coopératives d’achats, écoles, installations à caractère culturel, viendront compléter ces lieux de vie quasi-autonomes.

Ces initiatives ne sont cependant pas totalement désintéressées et constituent bien souvent des tentatives de réponses à la montée en puissance de la classe ouvrière autour d’une autre utopie : l’idéal communiste.

« C’est en cherchant l’impossible que l’homme a toujours réalisé et reconnu le possible. »
Bakounine

À partir de la plus pénétrante critique de l’idéologie capitaliste jamais conçue, et toujours d’actualité aujourd’hui, Karl Marx prédit l’avènement d’une société égalitaire, où la rareté serait inconnue, où l’activité choisie remplacerait le travail forcé chacun « éprouvant la joie spirituelle de satisfaire par son travail un besoin humain » [4].

L’utopie communiste génère alors un immense espoir parmi la multitude exploitée sans vergogne par le capitalisme débridé du XIXème siècle, lui donnant la force de se battre pour l’obtention de droits nouveaux, inimaginables auparavant : liberté d’association, droit de grève, protection sociale…

L’École d’Athènes, par Raphaël, musée du Vatican.

Mais brusquement, au début du XXème, apparaissent les dangers potentiels d’un progrès incontrôlé, d’une science sans conscience conduisant directement à des “dystopies” ou utopies négatives, qui préfigurent les grandes catastrophes à venir dans le siècle.

H.G. Wells inaugure cette voie avec La machine à explorer le temps (1896), roman dans lequel il propose la vision d’une humanité s’enfonçant dans la dégénérescence, et La guerre des mondes (1898) où les martiens utilisent leurs connaissances scientifiques pour perpétrer une sorte de génocide sur les terriens.

Aldous Huxley et Georges Orwel dans leurs romans respectifs Le meilleur des mondes (1932) et 1984 (1949) bâtissent les archétypes des univers concentrationnaires directement inspirés des graves dérives de l’idéal communiste et de la dystopie nazie.

À partir de la fin des années 60 une prise de conscience s’amorce de l’impasse dans laquelle s’est engagé le capitalisme à travers la marchandisation générale du monde et les menaces écologiques et éthiques qui en découlent. Le Club de Rome lance un cri d’alarme sur l’impossibilité d’une croissance infinie ; le philosophe allemand Hans Jonas, avec Le principe de responsabilité, nous rappelle à notre devoir vis à vis des générations futures ; Ivan Illich développe une critique radicale de la société industrielle et dénonce la servitude qu’elle engendre ; de son coté l’économiste René Dumont appelle à l’action dans son ouvrage L’utopie ou la mort.

On peut voir ici les racines des utopies actuelles que sont l’altermondialisme, les mouvements écologiques et pour la décroissance, l’économie distributive dont se réclame La Grande Relève.

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Au terme de cette plongée au cœur de notre histoire collective, une constatation s’impose : l’utopie se confond avec la marche du monde. Il s’agit d’un puissant moteur de l’histoire qui incite chaque individu au dépassement de lui-même, réalisant ainsi sa véritable humanité.

Depuis l’aube des temps, des hommes et des femmes rêvent d’un avenir meilleur pour eux-mêmes et surtout pour leur descendance. Ils tentent alors de trouver des chemins alternatifs à la coutume, à la pensée dominante, aux pouvoirs en place. L’utopie devient alors une raison de vivre et de se battre, elle représente l’espérance en politique.

Bien sûr, au cours de ces explorations en territoires inconnus, les impasses sont nombreuses, certains chemins conduisent à des catastrophes. Mais cet élan est, pour le meilleur et pour le pire, une constante anthropologique de notre espèce qui repose sur notre capacité à imaginer, à oser, à créer…

Aujourd’hui, alors que notre monde est confronté à de graves désordres, nous savons que toutes les civilisations sont mortelles et que la barbarie se cache sous un fragile vernis d’humanité.

Comme nos lointains ancêtres du néolithique, notre survie dépend de notre capacité à réaliser un énorme effort d’imagination et d’audace. Il nous faudra, nous aussi, remettre radicalement en question notre mode de vie, afin qu’il soit non seulement compatible avec la survie de notre bio-sphère, mais aussi avec une juste répartition des richesses disponibles. En effet ce mépris du Vivant, duquel nous sommes collectivement complices, est un crime qui génère la haine de soi et des autres, la gêne que nous éprouvons devant le regard de nos propres enfants, et qui nous interdit de bâtir une civilisation réellement humaine.

*

Ceci amène à poser deux questions fondamentales qui se complètent l’une l’autre : « Quelle est la meilleure société possible, compte tenu de la nature humaine ? » et « Notre nature profonde est-elle perfectible ? » [5].

Nul ne connaît la réponse à ces questions, qui impliquent un saut qualitatif considérable dont dépend pourtant la survie de notre espèce.

Serons nous capables de nous réconcilier avec nous mêmes, de faire taire la peur en acceptant avec sérénité le caractère inéluctable de notre finitude, d’agir avec modestie et compassion dans nos rapports avec l’altérité et ceci de façon naturelle, sans même y songer, « comme la vigne donne le raisin » disait Marc Aurèle, l’empereur philosophe ?

N’en doutons pas, il s’agit ici de l’utopie ultime, celle dont l’échec engendrerait chaos et effondrement généralisé, mais qui pourrait aussi nous conduire vers un nouvel humanisme et donner réellement un sens à l’aventure humaine.

Mais pour paraphraser ce que déclarait Thomas More à propos de sa propre vision utopique : « On peut le souhaiter plus que l’espérer ».

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[1] Race et histoire de Claude Lévi-Strauss éd.Folio/Essais p. 55/56.

[2] Zénon est le fondateur de l’Ecole stoïcienne.

[3] Voir le remarquable ouvrage de Pierre Lévêque, L’Aventure grecque, Le Livre de Poche - Histoire.

[4] Karl Marx : Ébauche d’une critique de l’économie politique.

[5] Voir la dernière mise à jour du Rapport du Club de Rome (2004) malheureusement non traduite en français Limits to growth, Chelsea Green Publishing – p. 263 à 284.

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Christian Aubin poursuit ici sa réflexion commencée dans son article de la GR 1095, dans lequel il cherchait quels sont les freins qui empêchent les mentalités d’évoluer.

La critique sociale en question (II)

par C. AUBIN
31 mars 2009

II - Enjeu idéologique et contrainte sociale

Dès la naissance du capitalisme, il est apparu que l’efficacité du système à générer du profit serait potentiellement considérable et les riches bourgeois en étaient tout excités. Mais des obstacles sont très vite apparus, qu’ils devraient combattre sans attendre. Bien sûr, l’église avait jusqu’alors fort bien réussi à faire admettre aux pauvres la légitimité d’origine divine de leur sort. Mais l’autonomie de pensée et le caractère revendicatif de la classe ouvrière montante ne pourraient être endigués par la foi et les sermons, par essence irrationnels.

Dans son roman de 1854 Temps difficiles, Charles Dickens se fait l’écho de cette problématique en prêtant à son maître d’école, Mr. Gradgrind, les préceptes suivants : « C’était un des principes fondamentaux de la doctrine Gradgrind que toute chose devait être payée. Personne ne devait jamais, en aucun cas, rien donner à qui que ce fût sans compensation. La gratitude devait être abolie et les bienfaits qui en découlent n’avaient aucune raison d’être. Chaque pouce de l’existence des humains, depuis la naissance jusqu’à la mort, devait être un marché réglé comptant. Et s’il était impossible de gagner le ciel de cette façon, cela signifiait que le ciel n’était pas un lieu régi par l’économie politique et qu’on n’avait rien à y faire. »

Ce maître d’école mis en scène par Dickens, au début de la révolution industrielle en Angleterre, est un homme de science capable de résoudre chaque problème de la vie par le calcul arithmétique, privilégiant le raisonnement et la logique sur l’émotion et l’imagination. Il appuie visiblement son enseignement sur les avancées de l’économie politique comme les publications d’Adam Smith et son célèbre ouvrage de 1776 : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. On y trouve les fondements du dogme du marché capitaliste, cœur de doctrine du néo-libéralisme actuellement en vigueur, selon lesquels le marché serait seul capable d’apporter paix, prospérité et bonheur à l’humanité, pour peu qu’il fonctionne sans entraves.

Bien entendu, à cette époque, on n’était pas en mesure d’utiliser des modèles mathématiques pour étayer les théories d’Adam Smith sur le comportement des marchés. Mais celui-ci, semble-t-il, fut sensible dans ses travaux, à l’idéal newtonien des lois et équations régissant l’écoulement des fluides.

Le comportement rigoureux auquel les hommes sont censés se soumettre, selon cette théorie, suppose de les considérer comme des “atomes sociaux” indéfiniment mobiles et mus par une seule considération : celle de leur intérêt bien compris. Leur raison agirait donc alors comme une autorité naturelle, mobilisant leur intérêt égoïste en toutes circonstances, comme moteur unique et rationnel de leur conduite.

Or chacun peut constater que la réalité sociale est réfractaire à ce dogme étrange. Il apparaît au contraire qu’une raison d’agir purement égoïste ne peut constituer en soi une valeur qui, par définition, est « ce au nom de quoi un sujet peut décider, quand les circonstances l’exigent, de sacrifier tout ou partie de ses intérêts, voire, dans certaines conditions, sa vie elle-même » [1]. Aucune société humaine ne peut exister sans développer des systèmes complexes de liens de culture et de valeur entre ses individus.

On perçoit clairement l’impasse où mène la théorie utilitariste de la marchandisation de toutes les activités humaines, l’impossibilité anthropologique d’une “société capitaliste” ne répondant qu’à la logique rationnelle de “l’intérêt bien compris”.

Pourtant, le pouvoir en place tente en permanence de mener à bien la mission impossible d’inverser les valeurs de notre société, afin d’annihiler les réactions de rejet social provoquées par les conséquences de ce dogme vide de sens. Alors que chacun sait que la solidarité et la générosité sont les meilleurs fondements des relations de qualité dont nous avons besoin pour vivre ensemble, il fait la promotion de l’individualisme forcené, de la compétition en toute chose et de l’injustice sociale, l’égoïsme de classe étant la norme moderne à laquelle nous devrions tous nous conformer.

Cette prétention extraordinaire va bien au delà des forces et du pouvoir exercés par une poignée d’individus sur des dizaines de millions de citoyens adultes. Elle est aussi partie prenante de la lutte politique, économique, idéologique et sociale, qui se déroule sur l’ensemble de la planète pour imposer une norme universelle compatible avec le marché capitaliste mondial. Le heurt frontal de cette ambition avec la diversité croissante des identités, des aspirations et des cultures nationales en pleine mutation, qui reconfigurent le monde dans lequel nous vivons, a conduit les maîtres du capitalisme international à développer une nouvelle stratégie afin de vaincre les résistances populaires.

C’est ainsi que nous sommes entrés brutalement dans une sorte de basculement planétaire, un processus psychotique précipité par les évènements du 11 septembre 2001, un nouveau régime de guerre de longue durée annoncé officiellement par G.W.Bush sous l’expression de “la guerre contre le terrorisme global”. Philippe Zarifian, dans son livre L’échelle du monde [2], le caractérise en ces termes : « On ne peut pas réduire ce régime à une suite d’épisodes guerriers, d’attaques militaires. C’est avant tout un nouveau régime de contrôle, visant à s’étendre à l’échelle mondiale, et qui fait de la guerre son mode d’existence principal et permanent, quels que soient les épisodes d’affrontements militaires et policiers explicites, et ceci en utilisant tous les registres : politique, idéologique, policier, militaire, médiatique, législatif, etc. La guerre n’est pas et n’a jamais été simplement militaire. »

C’est la même guerre qui se déploie en continuité sur un double front, externe et interne, créant une atmosphère nouvelle, anxiogène, imprégnant de plus en plus notre société. Elle est la justification de l’application permanente d’une juridiction d’exception, l’AMT (Association de Malfaiteurs en relation avec une entreprise Terroriste) qui criminalise la contestation sociale en dévoyant sur elle les moyens anti-terroristes de la police et de la justice. Contrairement à la quasi-totalité des autres pays comparables où il y a protection juridique des prévenus tant qu’on n’a pas prouvé leur culpabilité, en France et plus particulièrement depuis 2006, la simple suspicion est intégrée dans le système judiciaire grâce à l’AMT qui permet d’incriminer des gens qui n’on pas encore commis d’actes délictueux. C’est l’intention qui est pénalisée !

(à suivre)

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[1] L’enseignement de l’ignorance, Jean-Claude Michéa, éd. Climats (2006).

[2] L’échelle du monde, Philippe Zarifian, éd. La dispute, (2004).

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Jean-Louis Glory se souvient que le titre originel et entier de la GR est : La Grande Relève des Hommes par la science, soulignant le fait que dans le travail humain qui intervient dans toute production, la part de travail intellectuel l’emporte de plus en plus sur celle de la main d’œuvre, ce qui bouleverse toute l’organisation économique conçue à l’époque industrielle. Ce sont donc les bases de cette économie d’un autre temps qu’il s’agit de remettre en question :

Capitalisme et travail intellectuel

par J.-L. GLORY
31 mars 2009

Première partie : Prix et valeur d’échange

Je voudrais attirer l’attention des lecteurs de la Grande Relève sur une des contradictions majeures du système capitaliste : le fait que la part grandissante du travail intellectuel dans la production est incompatible à terme (et on en voit aujourd’hui déjà les effets) avec le fondement même de l’économie de marché, qui suppose que tout objet a une valeur d’échange c’est-à-dire une valeur marchande, autrement dit est une marchandise.

Qu’est ce qui constitue la valeur d’échange d’un objet ?

Marx explique très clairement que sur un marché (qu’il soit mondial, national, régional) la valeur d’échange « exprime la quantité de travail humain socialement nécessaire à sa production et à sa reproduction ». Ici socialement veut dire : dans les conditions existantes sur le marché donné quant à la disponibilité des matières premières “objets du travail”, quant aux moyens de travail existant (outils, machines), quant à la quantité et à la qualité de la force de travail c’est à dire des travailleurs. Chacun de ces facteurs a lui même une valeur d’échange : la force de travail en régime capitaliste est une marchandise comme les autres, elle vaut ce qui est nécessaire à sa production et à sa reproduction (aliments, logement, loisirs et éducation des enfants qui viendront renouveler la force de travail).

Qu’est ce qui fait le prix d’une marchandise ?

Le prix, ce que paie celui qui achète la marchandise, est une grandeur, matérielle dans le troc ou lorsqu’existe la monnaie métallique (essentiellement or et argent), fiduciaire (c’est-à-dire fondée sur la confiance lorsqu’on utilise la monnaie papier, le chèque, la carte bancaire, le virement, etc.). Ce prix varie autour de la valeur d’échange en plus ou en moins en fonction de nombreux facteurs : pénuries (guerres, catastrophes, etc.) qui produisent “le marché noir”, stratégies commerciales (soldes, promotions, dumping, etc.) qui peuvent conduire à des prix inférieurs à la valeur.

Le salaire, c’est-à-dire le prix de la force de travail, est soumis à de semblables variations : le “numerus clausus” dans une profession, un rapport de forces syndicales favorable aux travailleurs, etc. peuvent produire une hausse du salaire ; le chômage de masse, l’importation d’une main-d’œuvre déjà adulte et formée (dont on n’a pas à payer les frais de production et de reproduction si elle veut bien retourner “au pays”) peuvent entraîner une baisse du salaire.

L’argumentation essentielle des économistes adversaires du marxisme, consiste à faire semblant de confondre la valeur d’échange d’une marchandise avec son prix. Ce qui les amène à des constructions théoriques où les mathématiques, qui n’en peuvent mais, sont amenées à jouer le rôle de poudre aux yeux. Je pense bien sûr au “marginalisme”. Mais ce n’est pas le lieu de développer ce point.

Travail manuel et travail intellectuel

Tout travail humain comporte un aspect manuel puisque, sauf dans le cas des travaux de foulage (raisins, cuirs, jadis pétrissage de la pâte à pain ou de l’argile) c’est la main que nous utilisons, que ce soit pour bêcher ou pour écrire, et une part de travail intellectuel, c’est à dire de réflexion, d’analyse de la situation, d’anticipation du geste utile, etc., que ce soit pour bêcher ou pour écrire.

Soulignons qu’il y a une continuité absolue entre ces deux aspects du travail : la coupure entre travailleurs manuels et travailleurs intellectuels, entre “cols bleus” et “cols blancs”, est une ruse des propriétaires des moyens de production qui, très peu nombreux, ont besoin d’alliés dans les luttes sociales. La dépense physique d’une institutrice de maternelle serait-elle inférieure à celle d’une ouvrière trieuse de fruits ? La réponse est non. Faut-il moins de réflexion à un maçon qui coffre un escalier béton en quart tournant dans un pavillon qu’à un employé de banque ? La réponse est non. Ceci pour dire que toute coupure qualitative entre ces deux types d’activité est illusoire. Il existe cependant des différences quantitatives. Autrement dit les adjectifs manuel et intellectuel sont déterminants [1] et non discriminants [2].

Pour simplifier notre terminologie convenons toutefois d’appeler “travail intellectuel” la part réflexive de tout travail et “travail manuel” la part physique de tout travail.

Les étranges propriétés du produit du travail intellectuel

Le travail intellectuel a un produit : une idée, un plan d’action, une stratégie, une image mentale, un schème moteur (quand, par exemple, j’anticipe le geste de soulever une charge lourde).

Or ce produit a d’étranges propriétés :

• Il se partage sans se diviser.

Je peux donner une idée, un “truc”, un “tour de main“, une information, une connaissance, etc. à dix, à cent, à mille personnes et ce que j’ai donné non seulement reste identique à lui même pour chacun des récepteurs mais, moi, je l’ai encore ! Ce ne serait pas le cas de mon sandwich ou de tout autre objet matériel. Si je “vole” une idée, ma victime possède encore cette idée.

Un philosophe allemand, Max Scheller, a fait de ce critère (se partager sans se diviser) un très intéressant usage : pour lui, dans la hiérarchisation nécessaire des valeurs, une valeur supérieure se distingue ainsi d’une valeur inférieure : L’amour d’une mère (chacun en a sa part et tous l’ont tout entier) est une valeur supérieure à celle du confort par exemple : lorsque le confort d’un fauteuil se partage il diminue fortement pour chacun de ceux qui essaient de s’y asseoir dès qu’ils sont plusieurs !

• Il ne s’use pas.

L’usage des objets matériels les use. Ils s’usent généralement (pesanteur, pollution, variations de température, rayons UV, etc. ), même si l’on ne s’en sert pas. Les licenciés de Wonder le savent bien ! Peut-on user le théorème de Pythagore, la règle de trois, les fables de La Fontaine, etc. ? L’usage, au contraire, les vivifient ! Quand on s’en sert ils prolifèrent, ils produisent de nouvelles idées de manière exponentielle (cf. Engels).

Ce qui peut s’user, c’est leur support matériel : la tablette de cire, le parchemin, le papier, la bande magnétique, le support numérique. Signalons au passage que la course au profit, qui suppose toujours de nouvelles technologies, ne s’est guère préoccupée de la pérennité des nouveaux supports. On se rend compte aujourd’hui que le papier se conserve bien mieux que le support numérique et surtout que la bande magnétique. Grave problème d’archivage !

• Son obsolescence est au moins discutable.

L’obsolescence c’est l’usure sociale : un objet est dépassé par un autre (le téléphone à cadran par le téléphone à touches, la carte perforée par la bande magnétique, la bande magnétique par… etc.).

Les phénomènes de mode sont aussi un facteur d’obsolescence : oserais-je porter mon pantalon “pat’ d’éph” pourtant intact ? Non.

Les idées, les théories se dépassent-elles les unes les autres ? — Oui et non ! Oui parce qu’à une époque donnée, dans un contexte social donné, une théorie peut rendre compte de tous les faits constatés : la théorie de Ptolémée expliquait parfaitement toutes les observations astronomiques à l’œil nu et permettait même des prévisions exactes. Puis vient Galilée et sa petite lunette : les satellites de Jupiter, les phases de Vénus, les taches du Soleil, etc. Le géocentrisme n’est plus tenable. C’est dépassé. Arrive Tycho-Brahé. Il bricole un système où la Terre reste au centre du monde, le Soleil tourne autour et tout le reste tourne autour du Soleil. Ce sera très vite dépassé par Képler.

En réfléchissant un peu, chacun d’entre nous trouvera des théories dépassées (le phlogistique, l’éther, la génération spontanée, etc.).

Non parce que les observations passées (produits d’une activité intellectuelle), pourvu qu’elles l’aient été avec exactitude, demeurent. Képler découvre ses fameuses lois, qu’aujourd’hui nous considérons comme vraies, en s’appuyant uniquement sur les observations de Tycho-Brahé et en discutant ses hypothèses.

La physique newtonienne, que la relativité a dépassée, continue à être enseignée dans nos lycées, à bon droit parce qu’elle correspond aux situations qu’à moins de devenir chercheurs en cosmologie, les élèves des lycées connaîtront dans leur vie professionnelle.

Dans le domaine artistique peut-on dire qu’une “école” en dépasse une autre ? Le chant grégorien est-il obsolète ? Et le cubisme ? etc.

Pour des raisons qui tiennent finalement à la lutte des classes, des philosophes “dépassés” peuvent être ressuscités et d’autres enterrés. Le manuel d’histoire de la philosophie le plus répandu entre les années 1930 et les années 1980, celui de Bréhier, accorde autant de place à Bède le Vénérable, illustre philosophe du VIIIème siècle, qu’à Marx. Les manuels de philosophie soviétiques accordaient plus de place à Helvétius qu’à Kant. Le spiritualisme du XIXème siècle a redonné vie à la philosophie de Plotin (IIIème siècle), etc.

Prenons pour finir un exemple où la part corporelle de l’activité est la plus visible : le saut en hauteur. Trois techniques : les ciseaux, le rouleau ventral, le rouleau dorsal (ou Foss Bury). Chacune de ces techniques a permis de meilleures performances que celle qui l’a précédée. Mais chacune est née des observations faites dans l’exercice de celle qui l’a précédée et le saut en ciseaux est bien sûr toujours utilisé.

Conclusion : les idées ne meurent pas.

• Sa reproduction est infiniment plus facile que sa production initiale.

Il a fallu une vie à Descartes pour élaborer sa philosophie. Un professeur de philosophie en expose l’essentiel en quelques heures. Deux siècles ont été nécessaires pour mettre au point la technique actuelle de la multiplication. Un instituteur l’explique en quelques minutes. Combien de temps a-t-il fallu à Pythagore pour élaborer son théorème et sa démonstration ? Nous l’ignorons, mais certainement beaucoup plus qu’au professeur de mathématiques qui le présente à ses élèves. écrire cet article, amis lecteurs, me demande beaucoup moins de travail que lorsque j’ai commencé à réfléchir à ce sujet, il y a déjà bien des années. Il fallait à Flaubert, paraît-il, une journée de travail pour écrire une page. Combien de temps mettez-vous à la lire ?

On pourrait multiplier les exemples.

Le produit de la composante intellectuelle du travail peut presque toujours se matérialiser : la partition de musique, la recette de cuisine, le dessin de fabrication d’une pièce mécanique, les pages d’un livre, la pellicule d’un film, etc. Autrement dit le seul problème que pose la reproduction du travail intellectuel est celui de la reproduction de son support matériel. Le seul moyen disponible pendant des siècles a été la copie à la main, longue et fastidieuse, un travail de Bénédictins ! Puis est arrivée l’imprimerie, qui demande appareillage lourd et main d’œuvre qualifiée, puis la duplication à l’alcool et la ronéo par stencil, puis la photocopieuse qui s’est rapidement miniaturisée et “démocratisée”. L’ordinateur et son imprimante, le graveur de CD, le transfert et stockage des fichiers numériques via les réseaux informatiques, donnent aujourd’hui à la reproduction du travail intellectuel un coût dérisoire en terme de temps et d’argent. Il n’y a aucune raison technique pour que cette évolution s’arrête en chemin. Les photocopieuses 3D, par exemple, permettent déjà de reproduire la forme extérieure des objets.

Lorsqu’une copie de La Joconde deviendra indécelable pour l’expert le plus expert, celui qui la contemplera y perdra-t-il ? J’ai connu, par une reproduction, Le philosophe dans son cabinet de Rembrandt. J’ai vu l’original au Louvre. J’ai été très déçu. La copie d’une œuvre pose certes des problèmes de conservation mais ils sont moindres que ceux de l’œuvre originale. Seul un fétichisme comparable à celui de l’adoration des reliques des Saints ou les manœuvres spéculatives des marchands d’art, peuvent contrecarrer à terme les progrès dans la copie-conforme de l’œuvre d’art, modèle de ce que pourrait avoir de prétendument inimitable le produit du travail à forte composante intellectuelle.

Nous examinerons dans la suite de cet article les raisons qui portent à penser que la part croissante prise par la composante intellectuelle du travail dans la production est incompatible avec une économie dont le ressort est la recherche du profit. À bientôt.

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[1] Une surface peut être plus ou moins lisse, l’adjectif lisse est déterminant.

[2] Une statue est équestre ou ne l’est pas, l’adjectif équestre est discriminant.

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Lectures

Le “capital immatériel”

Crise du concept de valeur
31 mars 2009

À moins de n’être qu’une métaphore, l’expression “économie de la connaissance” signifie des bouleversements fondamentaux du système économique. Elle indique que la connaissance est devenue la principale force productive. Que, par conséquent, les produits de l’activité sociale ne sont plus, principalement, du travail cristallisé mais de la connaissance cristallisée. Que la valeur d’échange des marchandises, matérielles ou non, n’est plus déterminée en dernière analyse par la quantité de travail social général qu’elles contiennent mais, principalement, par leur contenu de connaissances, d’informations, d’intelligence générales. C’est cette dernière et non plus le travail social abstrait, mesurable selon un unique étalon, qui devient la principale substance sociale commune à toutes les marchandises. C’est elle qui devient la principale source de valeur et de profit, et donc, selon nombre d’auteurs, la principale forme du travail et du capital.

La connaissance, à la différence du travail social général, est impossible à traduire et à mesurer en unités abstraites simples. Elle n’est pas réductible à une quantité de travail abstrait dont elle serait l’équivalent, le résultat ou le produit. Elle recouvre et désigne une grande diversité de capacités hétérogènes, c’est-à-dire sans commune mesure, parmi lesquelles le jugement, l’intuition, le sens esthétique, le niveau de formation et d’information, la faculté d’apprendre et de s’adapter à des situations imprévues, capacités elles-mêmes mises en œuvre par des activités hétérogènes qui vont du calcul mathématique à la rhétorique et à l’art de convaincre l’interlocuteur, de la recherche techno-scientifique à l’invention de normes esthétiques.

L’hétérogénéité des activités de travail dites “cognitives”, des produits immatériels qu’elles créent et des capacités et savoirs qu’elles impliquent, rend non mesurables tant la valeur des forces de travail que celle de leurs produits. Les grilles d’évaluation du travail deviennent un tissu de contradictions. L’impossibilité d’étalonner et de standardiser tous les paramètres des prestations demandées se traduit par de vaines tentatives pour quantifier leur dimension qualitative et par la définition de normes de rendement calculées à la seconde près, qui ne tiennent pas compte de la qualité “communicationnelle” du service qui est exigée par ailleurs.

La crise de la mesure du travail entraîne inévitablement la crise de la mesure de la valeur. Quand le temps socialement nécessaire à une production devient incertain, cette incertitude ne peut pas ne pas se répercuter sur la valeur d’échange de ce qui est produit. Le caractère de plus en plus qualitatif, de moins en moins mesurable du travail met en crise la pertinence des notions de “surtravail” et de “survaleur”. La crise de la mesure de la valeur met en crise la définition de l’essence de la valeur. Elle met en crise, par conséquent, le système des équivalences qui règle les échanges marchands.

(extraits de L’immatériel, éd.Galilée, 2003.)

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Témoignage

Fabienne, qui témoigne ci-dessous, a travaillé, pendant de nombreuses années, à l’usine Renault de Flins. Elle y a suivi l’évolution des conditions de travail et participé aux luttes pour en arrêter la dégradation, y menant même bien des combats. Observant que l’avenir de l’activité automobile dans la vallée de la Seine est, comme tant d’autres, bien compromis, elle s’interroge maintenant sur le sens de cette course en avant pour “défendre l’emploi” :

L’avenir dans la vallée de la Seine est-il dans l’automobile ?

par Fabienne
31 mars 2009

ça n’est pas un scoop car ça n’est pas d’aujourd’hui : le marché n’est plus florissant, ça délocalise ! Depuis des lustres, les emplois fondent comme neige au soleil… La crise financière, écologique, sociale, n’arrange rien, mais il se peut aussi qu’elle ait bon dos, tant les profits des actionnaires se portent encore très bien.

Les Renault et Peugeot de la vallée de la Seine en savent quelque chose depuis des années : flexibilité, recul de l’emploi, quasi gel des salaires, travail toujours plus dur, à la chaîne ou en bureau, engendrant maladies professionnelles, dépressions, et même suicides. Maintenant c’est l’arrêt des équipes de nuit, le chômage “technique” payé par les salariés avec leurs congés et par l’invention du “capital-temps négatif” et, au besoin, perte de salaire...

Le chiffre des effectifs est éloquent : il est passé de 22.000 dans les années 80 à 3.700 à Flins et 6.000 à Poissy en 2009, sans compter les centaines d’intérimaires vidés comme des malpropres, ni les arrêts de contrat des prestataires de services à Guyancourt… Et comme de nombreuses petites boites de sous-traitance menacent de mettre la clef sous la porte, le bassin d’emploi de la Vallée de la Seine, déjà en piteuse posture, est gravement menacé. Que ce soit mondial et que les milliards pour “sauver” l’automobile soient avancés à fonds perdus et pas dans la poche des salariés, ne console absolument pas.

Ouvrons les yeux, mettons les pieds dans le plat : compte tenu de l’épuisement des matières premières, du réchauffement climatique, de l’urbanisme d’un autre âge, ce secteur a-t-il réellement un avenir ? La voiture comme vecteur de liberté n’est-elle pas déjà une idée dépassée ? Défendre les emplois actuels doit-il empêcher de réfléchir à la finalité de cette industrie et de chercher des solutions à plus long terme ? Tout emploi est-il vraiment bon à prendre lorsqu’il est nuisible pour la santé ou l’environnement ? Lorsqu’il est porteur d’une conception sociale mortifère et source d’inégalités ?

Si, l’auto faisait vivre, selon l’INSEE, 20 %de la population de Seine Aval en janvier 2008, cela permet-il de faire n’importe quoi, de foncer tête baissée sur tout ce qui bouge et qui c1inque ? Les projets, bien timides, de voiture “propre” et la relance de la consommation par des primes à la casse, ne sont-ils pas, au mieux, que des pis-aller temporaires ? Et quel type d’énergie pour la dite voiture ? électrique ? Du nucléaire ? De nouvelles nuisances et dangers ? Non merci !… Et le projet d’un circuit F1 dans cette région, censé nous envoyer au “paradis” avec l’argent public… il est totalement aberrant. Ce n’est pas un rêve, c’est un cauchemar environnemental total, destructeur, qui mène à une impasse et à une mystification sociales telles qu’on s’étonne qu’il puisse être soutenu...

Interrogeons-nous plutôt sur notre mode de consommation et de vie, sur cette croissance indécente qui fait marcher le monde sur la tête : toujours plus de voitures, pour aller à toujours plus de centres commerciaux, pour acheter toujours plus de produits fabriqués grâce aux bas salaires à l’autre bout du monde, en polluant toujours plus... quelle folie !

Et si on pensait un peu plus à des choses simples, de bon sens et, en plus, créatrices d’emplois : au développement, alors que le réseau actuel est largement insuffisant, d’un service public de transports en commun de qualité et gratuits (trains, RER, cars) à la construction de pistes cyclables pour permettre non seulement de circuler en ville, mais aussi de relier des villes voisines, à une véritable relocalisation : celle de l’agriculture (bio de préférence !), des commerces et services publics de proximité, des emplois de reconversion utiles, proches des habitations, et des habitations proches des emplois et des loisirs ... ?

Enfin, compte tenu des progrès continus de la productivité du travail, est·il aujourd’hui indécent de revendiquer une réelle et conséquente baisse du temps de travail, sans perte de salaire, et des horaires qui ne soient pas dépendants des aléas de la Bourse, plutôt que l’allongement de la retraite à 70 ans, le travail du dimanche, les heures supplémentaires pour certains et le chômage pour les autres ? Bref du travail pour tous, du temps pour vivre et penser ! Rien que de bien raisonnable en somme !

Fabienne, une utopiste debout.

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