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AED La Grande Relève Articles > N° 1090 - août-septembre 2008

 

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N° 1090 - août-septembre 2008

Au fil des jours   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon a trouvé des chiffres qui montrent que la Dette publique en France n’est pas le problème qu’on nous décrit, et il constate que la crise financière commence à faire douter du libéralisme.

État des lieux   (Afficher article seul)

Christian Aubin regarde la réalité en face : Sarkozy veut faire entrer la France, qui est déçue par l’Europe, dans le moule néo-libéral américain et ses “modernisations” à la hussarde laissent le mouvement social désemparé.

Et comme des citoyens réagissent, le pouvoir invente EDVIGE pour les ficher …

L’idéologie européenne   (Afficher article seul)

II. Utopia : en finir avec les aliénations du système capitaliste   (Afficher article seul)

Guy Évrard poursuit son analyse du projet de société d’Utopia, mouvement transversal entre socialistes, altermondialistes et écologistes.

Le livre noir du libéralisme   (Afficher article seul)

… ces méthodes en évoquent d’autres. Alors pour mieux comprendre, Marie-Louise Duboin conseille la lecture d’une étude qui dévoile la stratégie odieuse suivie pour imposer l’idéologie de Milton Friedman et les dégâts qu’elle a organisés, depuis plus de cinquante ans, partout dans le monde.

Crise...   (Afficher article seul)

II. Regarder la vérité en face et éviter la barbarie   (Afficher article seul)

Ayant montré que, dans le système actuel, l’Europe aura encore besoin d’immigrants, Jean-Louis glory propose des solutions qu’il veut à la fois conformes aux réalités économiques, historiques et sociales et aux droits humains.

Régression   (Afficher article seul)

Gérard-Henri Brissé dénonce l’impossibilité de continuer à financer les besoins de santé en prenant les salaires comme base des prélèvements.

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Au fil des jours

par J.-P. MON
31 août 2008

Le mythe de la dette publique

Le traditionnel débat d’orientation des finances publiques a eu lieu le 15 juillet à l’Assemblée et au Sénat. On y a débattu, comme à l’accoutumée, des grandes orientations de la loi de finances pour 2009, de l’évolution des finances de l’État pour les trois prochaines années et des 30.000 à 32.000 suppression d’emplois prévues l’an prochain dans la fonction publique d’État. Nos braves parlementaires n’ont pas manqué de se désespérer sur « l’alourdissement de la dette publique » qui atteint 63,9 % du PIB (soit 47.000 euros par actif occupé comme ne manquent pas de nous le rappeler les journaux). Pour assombrir un peu plus le tableau, le ministre du budget, Eric Woerth, a annoncé que les moins-values fiscales seraient de 3 à 5 milliards d’euros en 2008 et que la charge de la dette (c’est à dire les intérêts que paient les contribuables français) augmenterait désormais de 1,5 à 2,5 milliards de plus par an. Il faudra donc « être extrêmement vigilant sur la dépense », a-t-il précisé. Le PS n’est pas en reste pour le catastrophisme. Son député du Lot et Garonne, Jérôme Cahuzac, tout en dénonçant comme il se doit l’inconséquence et les cadeaux fiscaux du gouvernement [1], enfonce le clou : « La situation des finances publiques est très dégradée. À part la Grèce, la France est le plus mauvais élève de l’Europe […] Les jeunes générations en feront les frais : elles devront payer la facture du sarcozysme en remboursant sa dette… ». Bref, ils sont tous, désespérément, aussi financièrement orthodoxes les uns que les autres. Si on regarde les indicateurs économiques internationaux Le Monde/Eurostat, régulièrement publiés dans Le Monde Économie, on constate [2] pourtant qu’en 2007, le rapport Dette publique/PIB est égal à 64,2 % pour la France alors qu’il est de 65 % pour l’Allemagne, 84,9 % pour la Belgique, 94,5 % pour la Grèce, 66 % pour la Hongrie, 104 % pour l’Italie et que sa valeur moyenne pour les 13 pays de la zone euro est 66,4 %. Il est de l’ordre de 62,2 % pour les États-Unis et de 180 % pour le Japon ! On voit donc que la situation française n’a rien de catastrophique. Son montant, toujours en 2007, est de 1.209,5 milliards d’euros [3]. Quant aux calculs de la dette par individu (rapport Pébereau [4], par exemple) ou par bébé en train de naître (Raffarin [5]), ils n’ont pour seul but que de laisser croire qu’un État et un ménage gèrent leur budget de la même façon. Il n’en est rien, bien évidemment. Comme le montrent Bruno Tinel et Franck Van de Velde [6], les règles élémentaires de la comptabilité ne doivent pas uniquement tenir compte du passif : « Si l’État doit de l’argent à ses créanciers, il produit aussi des richesses durables. Par exemple, les infrastructures des administrations publiques[…] Certes, le nouveau-né français hérite d’une dette publique, mais il hérite aussi d’actifs publics : routes, écoles, maternités, équipements sportifs… Évoquer l’une sans évoquer les autres est peu rigoureux » [7]. « Ainsi en 2006 (derniers chiffres connus), les actifs financiers (les créances) et non financiers (essentiellement les infrastructures) des administrations excèdent largement leur passif financier (les dettes) ; la valeur nette de leur patrimoine est de 676,6 milliards d’euros, soit l’équivalent du tiers du PIB. Autrement dit, au total, chaque berceau reçoit en héritage 11.000 euros de patrimoine public ! » [6]. Alors la dette publique ? —C’est, en fait, une redistribution à rebours venant de tous les contribuables, y compris les plus modestes, au bénéfice des détenteurs de la dette publique, c’est à dire des plus fortunés qui ont placé leur épargne sur les marchés financiers, notamment sous forme de bons du Trésor.

Retour de balancier ?

On se souvient qu’il y a quelques mois, après avoir longtemps hésité, le gouvernement britannique s’était décidé à nationaliser la Northern Bank au bord de la faillite. Mais cette nationalisation ne pouvait être que provisoire, disaient les autorités financières, car cela serait un exemple désastreux pour le renom de la City. Il semble maintenant que les États-Unis soient en train de s’engager dans la même voie. Après avoir déjà sauvé plusieurs banques dont la Bears Stearns, le Trésor américain et la Réserve fédérale sont venus au secours de deux “géants” du refinancement du crédit, Fredie Mae et Fannie Mac dont les actions en Bourse avaient chuté respectivement de 47 et 45 % au cours de la deuxième semaine de juillet. Ces deux établissements détiennent, ou garantissent, à eux deux quelque 5.300 milliards de dollars (soit 45 % de l’encourt actuel) des prêts immobiliers. Leur faillite aurait des conséquences “incommensurables” pour l’ensemble du système bancaire. C’est pourquoi le Trésor américain vient de leur allouer un crédit supplémentaire (pour une somme qui n’a pas été indiquée) et va demander au Congrès l’autorisation de pouvoir acheter « provisoirement » leurs actions, afin que les deux groupes puissent disposer « d’un capital suffisant pour remplir leur mission ». Ces diverses interventions de la Fed et du Trésor américain, qui se montent à 130 milliards de dollars, ont rouvert un débat aux États-Unis sur une réévaluation du rôle de l’État dans l’économie.

Jan Hatzius, économiste en chef de la grande Banque d’affaires Goldman Sachs, laissait même entendre qu’une nationalisation en dernier recours n’aurait rien d’effrayant !

En Europe, où la situation n’est guère plus brillante, certains experts envisagent un changement de modèle qui pourrait faire passer d’une « économie de surendettement à un système favorisant la montée en puissance d’investisseurs échappant à la contrainte de la rentabilité immédiate » [8].

Ça serait déjà un progrès !

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[1] Le Monde, 15/07/2008.

[2] Le Monde Économie, 10 juin 2008.

[3] INSEE, Les comptes de la Nation, tableau 3.341, 2007.

[4] Rapport de la commission sur la dette publique au ministère de l’économie, 14/12/2005.

[5] Entretien à France 2, 26 septembre 2002.

[6] Le Monde diplomatique, Juillet 2008.

[7] J. Creel et H. Sterdyniak, Faut-il réduire la dette publique ? Lettre de l’Observatoire français des conjonctures économiques, n° 271, 2006.

[8] Le Monde, 22/07/2008.

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Éditorial

Alors que nous nous préoccupions de la raréfaction de rédacteurs volontaires pour que La Grande Relève poursuive son travail de réflexion citoyenne, Christian Aubin nous a découverts… et réciproquement. Depuis, non seulement il nous apporte sa précieuse collaboration, enthousiaste et bénévole, mais en plus il nous en amène d’autres, que nos lecteurs ont déjà appréciées dans nos trois derniers numéros.

Avant les vancances d’été, il nous invite à regarder la situation en face :

État des lieux

par C. AUBIN
31 août 2008

Renversement de tendance

Comme une tragédie sournoisement mise en scène, la régression socio-économique a infiltré notre société et frappe maintenant de plein fouet des couches de plus en plus larges de la population. La tendance séculaire au progrès semblait pourtant solide et bien établie. Peu nombreux étaient ceux qui, pendant les Trente glorieuses, envisageaient l’avenir sous un jour différent. Bien sûr, en toile de fond, il y avait de graves désordres économiques et des conflits sanglants. Mais la France était-elle vraiment concernée ?

Et voilà que brutalement la tendance rassurante s’est inversée.

Union Européenne : le temps du divorce

L’état des lieux n’est pas brillant. Nos concitoyens découvrent avec consternation que l’Union Européenne n’a rien de l’environnement attractif et protecteur qu’ils espéraient. Elle n’apporte aucune garantie aux citoyens mais au contraire un mur de contraintes et d’interdits. Le sondage BVA publié le 29 juin dernier indique d’ailleurs que le sentiment positif des Français à l’égard de la construction européenne s’est considérablement dégradé. De 61 % d’opinions positives il y a 5 ans, il en reste seulement 30 % aujourd’hui. Et chez les ouvriers, à peine 13 % !

Pourtant, alors que le pouvoir d’achat des salariés chute désespérément, la productivité du travail ne cesse de progresser, les grandes entreprises prospèrent, leurs profits explosent et les performances boursières atteignent des records historiques.

Intégration atlantique : qui commande l’Europe ?

Mais ce qui inquiète la grande majorité de nos concitoyens constitue, en réalité, une victoire pour Sarkozy et son équipe. Car, au-delà de la construction européenne, il travaille dans la perspective de l’intégration atlantique [1], économique et militaire, avec les États-Unis, dans l’ombre des instances antidémocratiques et illégitimes qui se partagent le monde, le G8 par exemple. Pour y parvenir, il doit faire entrer (de force si nécessaire) la France dans le moule du dogme néo-libéral [2] que l’impérialisme américain s’efforce d’imposer, non sans succès, à l’ensemble de la planète.

Intégrisme économique et pensée unique

Le prix à payer par les salariés et la nation, pour mettre en pratique l’intégrisme économique du “marché libre et non faussé” et la libre concurrence des traités Européens, est extrêmement lourd et risque de déboucher sur une misère de masse. Une donnée de base de la philosophie du processus est bien ébauchée dans ce court passage de la page 10 du Que sais-je ? de janvier 2005 intitulé Psychologie et management. On peut y lire : « Les grandes entreprises du secteur marchand sont en France le fer de lance de l’économie libérale. Elles font de la précarité de l’emploi l’essence même de leur compétitivité […]. Le capital y est plus largement rémunéré que le travail, et l’emploi est perçu comme un coût que l’on souhaite éviter ». Ou comme le déclarait en substance Laurence Parisot parlant pour le MEDEF, dans le Figaro du 30 août 2005 : « La précarité est une loi de la nature humaine […]. Mais elle doit être supportée par la masse des salariés, pour préserver la marge de profit des actionnaires et autres détenteurs du capital de l’entreprise ».

On ne saurait être plus clair !

Le profit sans entraves

Sous le fallacieux prétexte de moderniser la France pour la rendre plus compétitive, le pouvoir s’attaque au droit du travail et le dénature avec acharnement, de telle manière qu’il ne soit plus finalement que le droit du patronat. Des organismes de contrôle, essentiels pour la protection des “citoyens travailleurs” comme l’inspection du travail et les tribunaux de prud’homme, et celle des “citoyens consommateurs” comme la Direction Générale du Contrôle de la Concurrence et de le Répression des Fraudes (DGCCRF) sont actuellement privés de moyens ou remis en question. Les équilibres de notre système social sont rompus les uns après les autres. Les fondements démocratiques de la redistribution sociale sont délégitimés et les pauvres, les malades, les laissés pour compte sont stigmatisés. Ces régressions ruinent bien souvent les projets de vie des familles, assombrissent l’avenir pour les chômeurs, et le spectre de la pauvreté menace les jeunes et les retraités.

Regarder la réalité en face

Cependant, malgré l’évidence et la gravité de la crise qui se développe et s’étend à des régions entières de la planète, nombre de nos concitoyens refusent de réagir, ou même d’admettre cette réalité. Le conditionnement médiatique incessant les égare et ils préfèrent se tenir dans l’ombre, espérant confusément que la dégradation socio-économique les épargnera. Pour autant, ils n’attendent plus de la politique du gouvernement qu’elle apporte des solutions qui inverseraient la tendance. Les opinions positives sur l’action de Sarkozy sont tombées à 30 % dans les sondages.

Inhibition idéologique du mouvement social

Le défaitisme politique et syndical manifesté par les organisations sous influence social-démocrate [3] et leur soumission au modèle néo-libéral, bloquent le mouvement populaire d’émancipation démocratique et révolutionnaire. Le manque de perspectives politiques porteuses de changements réels et crédibles, crée une situation propice aux contre-offensives idéologiques fatalistes et fascisantes. Les informations étroitement contrôlées et les émissions de distraction pseudo-culturelles imprègnent le public de superstitions et de croyances irrationnelles. Elles jettent le discrédit sur le mouvement revendicatif, laïque et démocratique et contribuent à inhiber l’action sociale, en incitant au conformisme et au renoncement. On entend couramment exprimer l’avis selon lequel il est dans l’ordre naturel des choses que la majorité de la population de la planète connaisse la pauvreté, la famine, le sous-développement, que les femmes soient l’objet de discriminations. Et également, par conséquent, qu’il est légitime de fermer nos frontières aux migrants car nous ne pouvons malheureusement pas accueillir toute la misère du monde… Ou encore que la source de tout progrès est la compétition entre les hommes, vertu majeure des sociétés performantes.

Penser le monde autrement

Malgré les apports importants des altermondialistes, les sociétés du futur restent, pour le plus grand nombre de nos concitoyens, seulement imaginables, comme seulement “un peu plus” ou “un peu moins” ce qu’elles sont actuellement : un peu plus sociales, un peu moins injustes et donc finalement peu éloignées des promesses actuelles.

Privatisations et régression nationale

Ainsi soutenue et accompagnée, la politique dévastatrice du pouvoir peut donner libre cours à son déchaînement contre nos acquis sociaux, économiques et démocratiques. Par les privatisations, elle livre progressivement au marché nos entreprises nationales, y compris les secteurs essentiels de services comme la santé, l’éducation, l’énergie, les transports, les télécommunications. En transférant la maîtrise de ces activités à des multinationales ou à des fonds d’investissements spéculatifs, la nation est doublement pénalisée. D’une part, la privatisation lui soustrait les bénéfices de ces activités en offrant leurs profits aux nouveaux propriétaires : c’est la “privatisation des profits”. D’autre part, l’État met à la charge des citoyens la réparation des dégâts économiques et sociaux de ces opérations : c’est la “nationalisation des pertes”. Les nouveaux propriétaires promettent avant tout d’assurer la pérennité des affaires. Pour cela ils exigent de lourds sacrifices des personnels. La politique de développement et de modernisation promise se borne généralement à licencier « pour réduire les coûts » et à surexploiter le personnel restant. Ils cherchent exclusivement à maintenir, à court terme, un niveau de profits élevé pour satisfaire les actionnaires. Puis, quand les moyens de production se sont trop dégradés et que les critères de rentabilité capitaliste ne sont plus remplis, l’affaire est revendue ou tout simplement abandonnée.

La dangereuse dérive autoritaire

Sous prétexte de lutter contre la crise de notre système productif et financier, le pouvoir politique s’en prend également aux valeurs et principes d’égalité des citoyens, de laïcité, de justice sociale et d’humanisme, qui constituent les fondements de notre République. Il se coupe de plus en plus du peuple, utilisant la méthode forte tout en prônant le dialogue social.

Face à la cascade de réformes régressives, élaborées sans concertations ni prise en compte des compétences des professionnels et de leurs organisations représentatives, les actions sociales et citoyennes se multiplient. Les magistrats, avocats, chercheurs, personnels de santé, enseignants, parents d’élèves, retraités, salariés de toutes professions, cadres de l’armés, agriculteurs (cette liste n’est pas exhaustive) manifestent à tour de rôle leur indignation, leur opposition, voire leur solidarité avec les multiples victimes d’injustices. Mais ce pouvoir délétère, qui use de moyens pervers pour provoquer les citoyens sur tous les terrains à la fois, met à profit la situation conflictuelle qu’il crée pour renforcer ses moyens coercitifs et les étendre à l’ensemble des citoyens.

Fichages

Il va jusqu’à cataloguer comme terroriste une association pourtant bien pacifique comme Réseau éducation sans frontières (RESF), constituée de parents d’élèves et d’enseignants, parce que ceux-ci s’opposent à la politique inique et discriminatoire qui s’acharne sur les travailleurs migrants et leurs enfants, au mépris de toute considération humaine.

Au prétexte bien commode de l’ordre public, un décret publié le 1er juillet 2008 institue un nouveau fichier dénommé EDVIGE, organisant le fichage de toutes les personnes, âgées de 13 ans et plus, ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique, ou qui joue un rôle institutionnel, économique, social ou religieux “significatif”. En clair, tout citoyen ayant un jour souhaité s’investir pour le bien commun. Il s’agit là d’une dimension nouvelle du fichage politique pouvant constituer un puissant moyen de dissuasion de toute forme de contestation ou d’opposition citoyenne.

Et le Président se targue d’avoir mis le pays au pas, déclarant avec fierté au conseil national de l’UMP du 5 juillet dernier : « Désormais, quand il y a une grève, personne ne s’en aperçoit ».

Les citoyens vont-ils transformer en impasse la voie autoritaire choisie par ce pouvoir ?

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[1] Intégration atlantique : Selon la doctrine américaine du “Choc des civilisations”, l’hégémonie de l’Occident serait mise en cause, et il faudrait en réponse réaliser une intégration croissante des nations ”occidentales” sur les plans économique et militaire, dans un “Occident politique”. D’où la création d’une défense européenne intégrée à l’OTAN et également d’un « grand marché européen transatlantique », une vaste zone de libre-échange des États Unis avec l’Union Européenne.

[2] Dogme néo-libéral : Pour tout comprendre de ce que signifie ce terme, il faut lire La stratégie du choc, de Naomi Klein, présenté page 9 sous le titre “Le livre noir du Libéralisme”.

[3] Influence social-démocrate : Lire dans L’idéologie européenne, de B.Landais, La social-démocratie, ou le bras gauche de l’Oncle Sam, p. 274 .

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Lecture

L’idéologie européenne

31 août 2008

 [1]

Le 4 février 2008 marquera sans doute dans l’Histoire de France le premier coup d’État politique du XXIème siècle. La nouvelle gouvernance à l’américaine, appuyée par la bienveillance du Parti Socialiste, aura montré que la volonté souveraine exprimée par plus de 15 millions de Français en mai 2005 dans le “Non” à la constitution européenne, peut être violée par 560 parlementaires, moins de trois ans plus tard. Qu’importe ! « L’Europe est sortie de l’impasse ! ». Sic !

Ce livre collectif montre qu’en fait de construction européenne, il s’agit d’un démantèlement de la capacité de résistance des peuples face à la domination du capitalisme mondialisé. Il permet de mieux comprendre les enjeux de classe qui percent derrière le rêve européen. La déconstruction des États répond à une stratégie jamais démentie.

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[1] BENJAMIN LANDAIS est agrégé d’histoire et ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure.

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II. Utopia : en finir avec les aliénations du système capitaliste

par G. ÉVRARD
31 août 2008

Rappelons qu’il s’agit pour Utopia de promouvoir un dépassement du système capitaliste en tentant de lever trois aliénations inhérentes au système, sur lesquelles nous revenons ici : la croissance comme solution à nos difficultés économiques, la consommation comme principal critère d’épanouissement individuel et la centralité de la valeur travail pour l’organisation de la vie sociale. Nous avons proposé d’y ajouter la rivalité, à la fois entre les individus et les entreprises, comme moteur du développement.

Nous avons cependant souligné que les politiques ancrées dans la social-démocratie, même si elles ont permis des avancées sociales incontestables, n’ont pas conduit jusqu’ici au dépassement du capitalisme. De plus, les partis politiques qui se réclament aujourd’hui de la social-démocratie entérinent purement et simplement le capitalisme, en disputant aux partis de droite une gestion des affaires seulement amendée à la marge.

Un rapport de forces plus favorable à un véritable changement de société implique effectivement la révolution culturelle appelée par Utopia, à moins qu’une vision restée trop anthropocentrique de l’organisation du monde ne soit plus aujourd’hui à la hauteur des enjeux. Mais Utopia revendique tout à la fois « une politique citoyenne […], un nouveau rapport au temps, une démarche altermondialiste et écologiste ».

La religion de la croissance

André Gorz : « L’industrialisme et la religion de la croissance sont inhérents au capitalisme. On ne peut pas avoir un capitalisme sans croissance. Si on doit changer nos modes de consommation, il faut aussi changer nos modes de production, donc l’organisation sociale ».

Utopia fait justement remarquer qu’aujourd’hui la remise en cause de la croissance s’analyse essentiellement par rapport à la finitude de la planète et non pas comme une nouvelle donne possible des rapports économiques et sociaux. Sans doute parce que la confusion toujours entretenue entre croissance et développement par nos dirigeants et leurs économistes patentés a-t-elle durablement marqué les esprits.

Bien sûr « une croissance infinie dans un monde fini est une équation impossible » mais c’est aussi « un modèle économique qui détruit la planète et affame l’humanité ». De multiples données sont rappelées montrant que les inégalités sociales ont fortement progressé dans le monde en même temps que le PIB, à la fois dans les pays développés et entre le nord et le sud. On sait, par exemple, comment la destruction de l’agriculture vivrière dans les pays du sud, remplacée par des cultures destinées à l’exportation, pour le plus grand profit de l’industrie agroalimentaire mondiale, conduit des peuples à la famine. Et aussi comment l’exploitation de terres agricoles ou forestières pour la production d’agrocarburants contribue au même résultat. Démontrant une fois de plus que la recherche de solutions à de vrais problèmes, considérée uniquement dans la logique capitaliste, conduit souvent à de nouvelles catastrophes pour les peuples.

Etant admis une fois pour toutes que le PIB n’est pas une mesure du bonheur, ni même de l’efficacité du développement, la décroissance n’est pas davantage avancée par Utopia comme un remède. D’ailleurs, pour éviter tout rapprochement avec l’image caricaturale de l’adepte d’une écologie profonde mal comprise, s’éclairant à la bougie, on parlera plutôt d’objecteurs de croissance et d’a-croissance, comme l’on parle d’athéisme.

Mais au-delà de l’idée générale d’une politique économique et sociale conduite au service du bien-être humain, pour les générations actuelles et futures, impliquant la croissance de certains secteurs et la décroissance d’autres secteurs, tout reste à inventer. C’est bien ce qui constitue le formidable ressort de cette utopie qui doit donc terrasser la mécanique du capitalisme. On entrevoit l’ampleur des défis : à l’imagination, aux forces politiques gardiennes du système actuel, à la maîtrise scientifique de ce que serait un développement qui respecte les équilibres dynamiques de notre biosphère… Et quelle force de conviction déployer pour que cette utopie devienne celle des peuples !

Pour l’instant, est seulement évoquée concrètement l’urgence de « déconstruire les trois piliers qui supportent la croissance » : la publicité « qui fait du citoyen un consommateur en état d’insatisfaction et de frustration permanent », l’obsolescence rapide des produits « qui nécessite consommation et exploitation abusive des ressources » et l’essor du crédit à la consommation « dans le cadre d’un système économique reposant sur l’accroissement du besoin tout en précarisant et dominant le consommateur ».

La consommation, nouvel opium du peuple

Dans une vision alternative du développement, la consommation devrait répondre « à l’aspiration à une meilleure qualité de vie et non à une accumulation illimitée de biens ». Utopia juge la consommation aujourd’hui « comme un révélateur de la crise identitaire […] de la société […] et d’un profond désenchantement du monde » qui trouvent leur origine dans « la mise en avant de l’individu aux dépens du collectif ». Un individu constamment « en représentation » au lieu de promouvoir d’autres valeurs plus décisives pour l’homme dans son environnement. La réussite étant alors mesurée par la capacité à consommer et à intégrer les nouveautés vantées par la promotion des marques [1].

« La société de consommation confond besoin et désir ». Ces notions évoluent bien entendu avec le niveau de développement des sociétés. Cependant, en rendant indistincte dès l’enfance la frontière entre besoin et désir, autant pour les productions matérielles qu’immatérielles, y compris chez les populations plus pauvres, la publicité et le marketing ont transformé « une logique naturelle du besoin » en un mécanisme vital, soigneusement entretenu, du système capitaliste.

Et si cela ne suffisait pas, les forces médiatiques nous répètent chaque jour que l’économie et le marché sont l’essence des choses, sans échappatoire possible à l’heure de la mondialisation. Nous sommes donc exhortés à consommer pour notre avenir et pour la réussite de notre pays, si ce n’est celle de notre civilisation. Ainsi, non seulement « la consommation agit comme une drogue », mais « elle est devenue un acte civique » !

Alors, bien sûr, la réflexion sur « un partage de bien relationnels, de services aux personnes, de services à la réparation des biens (plutôt que de produire des biens à durée de vie de plus en plus courte), d’activités culturelles et associatives » semble de bien peu de poids devant le rouleau compresseur du système. Mais l’objectif d’Utopia est bien d’enrichir cette réflexion en rappelant que « les besoins humains sont à la fois individuels et sociaux, matériels et spirituels ». Et je serais tenté d’ajouter qu’ils sont aussi dans la compréhension de nos relations avec la biosphère, d’où le nécessaire recours à une approche pré- et historique, scientifique et philosophique.

Le travail érigé en valeur

Dominique Méda : « Tout se passe comme si le travail épuisait toute l’activité humaine. Or, d’une part, l’activité humaine ne se réduit pas au travail, elle est au contraire multiple et, d’autre part, il me semble urgent de réduire la place occupée, réellement et symboliquement, par le travail précisément pour laisser se développer d’autres activités très nécessaires aussi au bien-être individuel, à la réalisation de soi, au lien social… ».

Evidemment, le discours actuel tente au contraire de réhabiliter le travail « comme une valeur émancipatrice, un vecteur de réalisation individuelle ». Des notions contestables grâce à une meilleure compréhension des mécanismes de l’exploitation du travail. Sans pour autant ignorer que « tout citoyen doit avoir accès au travail et que la lutte contre le chômage doit rester une priorité » et que « le travail doit être un lien social de qualité », Utopia affirme avec force que « le travail élevé au rang de valeur fondamentale est d’abord le fruit d’une idéologie productiviste, incompatible […] avec un quelconque épanouissement de l’individu ».

La sécheresse de l’analyse économique suit : « Le capitalisme considère le travail comme un simple facteur de production, c’est-à-dire comme un coût, une variable d’ajustement au service d’une logique implacable : la recherche de profit pour le détenteur du capital ». Bien sûr, dans une logique libérale concurrentielle mondialisée, ce coût doit être le plus réduit possible, par tous les moyens que l’on sait. Où chercher alors valeur morale et lien social ?

Ceux qui ont la chance de pouvoir aimer leur travail restent très minoritaires et, avec Dominique Méda, Utopia souligne le lien de subordination du salarié à son employeur comme « un des éléments essentiels inhérents à la valeur travail ». Certes, sous la pression des ouvriers, le législateur a instauré un droit du travail qui compense un peu l’inégalité du lien de subordination. Mais, on le voit bien, ce droit est progressivement remis en question, parfaitement dans la logique capitaliste, puisqu’il constitue un frein à l’exploitation du travail.

Utopia, s’appuyant toujours sur les travaux de Dominique Méda, introduit alors une clé de sa révolution culturelle : « La gauche, héritière d’une tradition matérialiste, prend aujourd’hui parfois position pour une réhabilitation de la valeur travail. Comme si ce qui fonde notre pacte social et notre vivre ensemble devait se réduire à une activité productive rémunérée. Cette gauche revendique un héritage où le sens de l’histoire de l’homme serait d’humaniser le naturel, de le modeler, de repousser l’animalité du monde. Dans cette hypothèse, l’homme se réaliserait totalement dans sa production. Le vrai combat, le seul qui vaille, serait de repousser la logique de ceux qui cherchent à valoriser le capital au détriment du travail. Il serait de valoriser les droits et les pouvoirs du travailleur afin finalement de rendre le travail et donc l’homme conforme à son essence ».

Et Utopia de proclamer « Nous ne partageons pas cette orientation (…) Avant d’être perçu comme un moyen permettant d’aménager la nature ou même d’humaniser le monde, le travail est d’abord né comme facteur de production. Nous refusons donc de considérer l’activité de production comme liée à l’essence de l’homme ou même au sens de son histoire ». Et encore, avec Dominique Méda « Le caractère aliénant du travail ne disparaît pas du fait de l’appropriation collective des moyens de production ». Bien sûr, mais les sociaux-démocrates d’aujourd’hui se posent-ils encore ce genre de questions ? Et Utopia, en affirmant que « remettre le travail à sa vraie place, restituer ses objectifs, inventer pour lui un cadre humain, c’est donner accès à l’homme à un espace de créativité, à une temporalité plus heureuse » nous laisse réfléchir au contenu et à quelle finalité claire le travail devrait répondre.

On peut suggérer que, après avoir assuré une répartition plus équitable des richesses et la satisfaction des besoins fondamentaux, ce ne soit plus un quelconque moteur économique, mais plutôt une contribution sans contrainte au développement, incluant la réponse à des besoins sociaux appréhendés démocratiquement. Cela implique donc fondamentalement une révolution de ces rapports économiques et sociaux, accompagnée d’une contribution des sciences humaines digne de notre époque, où tant de défis majeurs nous sollicitent et face auxquels la référence à la philosophie des Lumières trouve effectivement ses limites.

Dans une troisième et dernière partie, nous tenterons donc de voir une conclusion, provisoire, dans la démarche et la stratégie d’Utopia.

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[1] Voir par exemple No logo, la tyrannie des marques, par Naomi Klein, éd. Leméac Inc., (2001 ), éd. Actes Sud (2001 ) en traduction française.

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Lectures d’été

 [*]

Le livre noir du libéralisme

par M.-L. DUBOIN
31 août 2008

Il est sorti en mai, Christian Aubin nous l’a signalé en juin, Gérard-Henri Brissé y a fait référence en juillet et j’ai bientôt fini de le lire, mais je n’attends pas septembre pour dire que le livre de Naomi Klein intitulé La Stratégie du choc est formidable et qu’il faut, de toute urgence, que tout le monde le lise. De quoi occuper intelligemment ses vacances, pour 25 euros (la traduction française se lit très facilement). Parce que cette journaliste canadienne permet à ses lecteurs de tout comprendre : non seulement ce que le monde a subi, en fait de bouleversements économiques et de troubles sociaux depuis le milieu du siècle dernier, mais aussi l’avenir que mijotent les “Chicago boys”.

Tout commence vers 1950. La Deuxième Guerre mondiale, qui vient de finir, a été si épouvantable que la tendance générale est à voir dans l’État-Providence l’organisation démocratique de la Paix dans le monde. Mais cela ne convient pas à un professeur au département de sciences économiques de l’université de Chicago, Milton Friedman, et il se donne pour mission de faire la révolution dans la pensée économique. Au service de cette ambition, il va dès lors former des générations d’économistes à répandre sa vision partout dans le monde. Celle-ci s’appuie sur une croyance selon laquelle les forces économiques (le chômage, l’inflation, l’offre et la demande) sont comme des forces de la nature, éternelles et universelles, et elles constituent un sytème dont seul le marché parfaitement libre peut assurer l’équilibre : « Au sein du libre marché absolu imaginé dans les cours et les manuels de l’école de Chicago, ces forces sont en équilibre parfait, l’offre influant sur la demande à la manière dont la Lune attire les marées. Si l’économie était victime d’une inflation élevée, c’était toujours, selon le strict monétarisme de Friedman, parce que des décideurs mal avisés avaient laissé entrer trop d’argent dans le système au lieu de permettre au marché de trouver son propre équilibre. De la même façon que les écosystèmes se régissent et s’équilibrent eux-mêmes, le marché, pour peu qu’on le laisse se débrouiller sans ingérence, créera, au juste prix, la quantité précise de produits requise. Les produits en question seront fabriqués par des travailleurs qui gagnent exactement assez d’argent pour pouvoir les acheter - bref, c’est l’Éden du plein-emploi, de la créativité illimitée et de l’inflation zéro. […] Le capitalisme apparaît alors comme “un joyau fait d’une série de mouvements précis” ou comme un mouvement d’horloge céleste ».

Comme Friedman se targuait d’aborder l’économie comme une science aussi exacte et rigoureuse que la physique et la chimie, il ne lui restait plus, après avoir écrit des équations… qu’à trouver une économie réelle qui lui permette de montrer « qu’en l’absence de toute “distorsion”, il ne resterait qu’une société saine où règne l’abondance. » Et c’est pour cela que, pendant plus de 50 ans, ses élèves vont agir par tous les moyens, et surtout les pires, pour imposer, sa vision du “marché libre et non faussé” avec la promesse de résultats merveilleux.

Ce que ce livre décrit c’est la stratégie utilisée : il s’agit toujours de profiter d’un choc pour imposer la politique économique préalablement décidée par les “Chicago Boys”, à un peuple placé en pleine détresse et leur économie en faillite. Le choc peut être dû à un coup d’État, à une guerre, à une crise financière (créée à cette fin), à un changement de gouvernement, même à l’issue d’élections démocratiques, ou encore à un acte terroriste ou à une catastrophe naturelle. Le principe est de profiter de la perte de repère créée par ce choc pour opérer le changement dans l’urgence, en éliminant par la force, voire par la torture, d’éventuels opposants.

À l’aide d’archives (dont certaines récemment “déclassifiées”) et d’entretiens avec des témoins, en s’appuyant sur une bibliographie qui comporte plus de 1.200 références, Naomi Klein éclaire ce qui s’est passé depuis les anées 1970, en commençant par le “laboratoire d’essai” que fut le Chili de Pinochet, puis en Bolivie, au Brésil, au Royaume-Uni, en Indonésie, en Argentine, ensuite en Chine, en Pologne, en Afrique du Sud, en Union Soviétique, aux Philippines, en Malaisie, en Thaïlande, en Corée du Sud, et aux États-Unis avant le Moyen Orient, etc.

Je n’ai pas encore abordé la 5ème partie, mais j’en ai lu assez pour penser que cette étude, qui décrit, par exemple, la misère planifiée en Russie par « des responsables qui se vantent d’avoir acculé à la pauvreté 72 millions de personnes en huit ans seulement » devrait, en toute impartialité, faire encore plus de bruit que Le Livre Noir du Communisme.

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[*] Libéralisme = « doctine économique de la libre entreprise selon laquelle l’État ne doit pas, par son intervention, gêner le libre jeu de la concurrence ». Le Laroussse.

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Crise...

31 août 2008

de 1929...

New-York, fin 1929. Au cours de cette années, 600 banques américaines ont fait faillite. Venus retirer leurs dépôts, les clients spoliés d’une banque trouvent porte close.

Avril 1931. Washington. Des milliers de chômeurs sont venus en délégations, de tous les États-Unis, pour manifester.

1931. Après un hiver qui fut glacial dans tous les ÉtatsUnis, des locataires expulsés gîtent dans des entrepôts abandonnés et se regroupent pour manger autour d’une marmite de fortune.

...2007...

Sud est de Londres, septembre 2007 Des clients de la banque Northern Rock font la queue dans l’espoir de pouvoir retirer leur épargne.

États-Unis. Juin 2008. Un cadre exhibe une pancarte sur laquelle on peut lire :
À LOUER : CADRE DIPLÔMÉ DU MIT, EXPÉRIMENTÉ, 917-650-XXXX

New-York, fin mai 2008, Une file de cadres au chômage fait la queue devant une Bourse de l’emploi...

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Actualité de l’immigration (suite)

Dans un précédent article (GR 1089, p.12) Jean-Louis Glory s’est appliqué à poser le problème de l’immigration dans sa globalité actuelle et à passer en revue ses perspectives dans le système capitaliste.

Pour le compléter, il envisage dans ce second article, des solutions qu’il veut à la fois conformes aux réalités économiques, historiques et sociales et aux droits humains :

II. Regarder la vérité en face et éviter la barbarie

par J.-L. GLORY
31 août 2008

En tant qu’ex-puissance coloniale, la France a à assumer toute sa responsabilité dans la situation de l’Afrique. Si les Français d’aujourd’hui, pris individuellement n’en sont pas responsables, il est indéniable que le colonialisme a été accepté et défendu militairement par les traditions politiques françaises qui vont de l’extrême droite au parti socialiste (ex SFIO). Seuls, le PCF et quelques petits groupes éphémères (dont par exemple le PSU) s’y sont opposés.

Or le colonialisme a détruit en Afrique les processus historiques qui ont permis à l’Europe de se développer :

• L’esclavage, puis l’économie de traite, ont empêché “la transition capitaliste” et l’émergence d’une bourgeoisie nationale et donc d’une structuration de la société en classes légitimées par leur place dans la production.

• Le découpage colonial arbitraire, à la règle, de l’Afrique a retardé, et souvent rendu impossible, l’émergence de nations. Or c’est la nation qui permet de légitimer les efforts demandés aux populations et de capitaliser les résultats obtenus. C’est elle qui peut légitimement s’opposer aux intérêts égoïstes des individus et efficacement aux intérêts des groupes (ethnies, clans…) ou des puissances financières et économiques. C’est elle seule qui peut fournir le cadre à un développement de la démocratie.

Il s’agit de phénomènes bien plus graves à l’échelle historique que le pillage colonial, l’esclavage, le travail, forcé, “l’échange inégal”, etc. Cela, il faut le reconnaître et faire connaître.

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En tant que puissance néo-coloniale, la France a d’autres responsabilités.

Pour les énumérer il suffit de reprendre, magnifique exemple de ce que la psychanalyse appelle le déni, comportement du voleur qui, spontanément, dit : « je n’ai pas volé », le discours de Dakar de N. Sarkozy : « La colonisation n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la précarisation. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution »,

M. Sarkozy n’a oublié dans cette énumération que la dette qui est actuellement l’outil principal permettant de détourner les pays africains d’un développement national !

Peut-être avait-il atteint ses capacités de cynisme ?

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La France doit promouvoir une politique d’émigration-immigration concertée avec chaque pays africain. Et pas seulement avec les gouvernements de ces pays car ils sont souvent illégitimes et en bonne démocratie, éphémères. Il s’agit d’arriver à un accord, de part et d’autre de la Méditerranée, entre les gouvernements, les syndicats, les organisations représentatives de la “société civile” (femmes, jeunes, organisations familiales, de défense des Droits de l’Homme, etc.), du patronat, des partis politiques représentatifs. Les “Grenelle” sont à la mode, pourquoi pas un Grenelle de l’émigration-immigration ?

Cela pourrait promouvoir « une politique équitable de l’immigration africaine dans une dimension de coopération, fondée d’abord sur la mise en place de moyens matériels et de dispositifs de formation au profit de ceux qui émigrent puis, dans un deuxième temps, sur l’encouragement matériel au retour au pays d’origine de ceux qui le désirent et ce dans le cadre de relations mutuellement profitables et à même de favoriser, en Afrique, des processus réels de développement local, durable et de masse qui soit axé sur l’équipement d’infrastructures, sur la satisfaction des besoins essentiels des populations : autosuffisance alimentaire, santé, éducation et favorise l’initiative locale des populations organisées » selon les termes de l’appel à l’action de l’Association Française d’Amitié et de Solidarité avec les Peuples d’Afrique, en mars 2006.

Une telle politique pourrait prévenir les conséquences catastrophiques pour l’Afrique de la “fuite des cerveaux”, alors qu’il semble que les emplois peu qualifiés sont proposés aux ressortissants des PECO, et les emplois qualifiés aux Africains !

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Il s’agira alors pour la France d’une immigration légale à laquelle le choix de s’intégrer à la nation française pourra être proposé : s’intégrer c’est-à-dire accepter les lois et les valeurs fondamentales de notre république : liberté individuelle (de mariage, de résidence, de conscience, etc.), égalité (entre hommes et femmes, entre générations), laïcité (séparation du religieux de la sphère publique). Mais aussi bénéficier de la protection de ces lois et de ces valeurs.

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Au cours du temps il y aura assimilation : les manières d’être, de penser, de consommer, de parler, etc. s’uniformiseront.

La société française actuelle est un bel exemple d’une telle harmonisation-assimilation. Basques et Bretons, Provençaux et Picards, Alsaciens et Corses peu à peu ont acquis les mêmes habitudes. Comme les Italiens, les Belges, les Polonais, les Russes Blancs, etc. qui se sont fondus dans notre population sans pour autant devenir infidèles à une origine particulière qu’ils peuvent affirmer sur le mode associatif, folklorique, etc.

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Tant que le développement économique et social de l’Afrique n’aura pas atteint un niveau qui rende l’immigration illégale peu enviable, celle-ci subsistera, tout comme celle en provenance des autres continents. Elle devra être réprimée puisque illégale. Il faudra veiller à ce que cette répression n’entre pas en contradiction avec nos valeurs et avec celles dont nous réclamons légitimement le respect auprès des immigrés dans notre pays.

À l’heure actuelle, la répression de l’immigration clandestine porte souvent atteinte à la dignité des illégaux comme aux libertés des résidents français légaux (obstacles ou interdiction de l’accueil d’étrangers, “délit de solidarité”).

De plus la répression de l’immigration clandestine doit en priorité se concentrer sur les employeurs, les passeurs, les exploiteurs divers (fournisseurs de faux papiers, marchands de sommeil) des immigrés clandestins.

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Les luttes actuelles des travailleurs illégaux (“sans papiers”) épaulées par la CGT, l’association Droit Devant, le PCF, plusieurs organisations d’extrême gauche, permettent d’envisager que soit ouverte une brèche dans les dispositifs arbitraires et hypocrites prises par le gouvernement Sarkozy-Fillon.

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Régression

par G.-H. BRISSÉ
31 août 2008

Le 1er janvier 2007, le quotidien Le Monde diffusait cet entrefilet : « La précision, apportée dans le bilan de l’État, ne manque pas de sel : la dette de l’État à l’égard des organismes de Sécurité Sociale s’élève à 5,257 milliards d’euros fin 2006 ». Suivait le détail de ces dettes, dont nous avons déjà fait écho.

Dans son édition du 20 juin 2008, le même quotidien annonçait que le déficit de la Sécurité sociale devrait atteindre 8,9 milliards d’euros en 2008.

Que s’est-il passé ?

Il est vrai que ses caisses sont vides. À cet égard, on est en pleine confusion, comme le révèle la Cour des comptes, qui se refuse à examiner ce budget.

Les malades sont-ils si dispendieux ? Ils sont les premiers concernés. Il va falloir les mettre dans le coup, en commençant par les plus gravement et durement atteints par des affections de longue durée (ALD). Il a été annoncé qu’au lieu d’être pris en charge à 100 %, ils ne le seront plus qu’à 35 %. Aux Mutuelles de s’occuper du reste, quitte pour elles, à augmenter leurs cotisations. La solidarité vraie est réduite aux acquêts !

De qui se moque-t-on ?

Cet étrange gouvernement a depuis lors fait machine arrière. Mais pour combien de temps ? Va-t-on longtemps encore faire subir ces décharges d’adrénaline à ces pauvres malades, qui n’ont d’autres perspectives que de se priver de « médicaments de confort destinés à soulager leur traitement déjà pénible ? » Travaillez plus pour cotisez plus, et mourez plus tôt !

On ferait mieux de nous dire franchement que ce qu’on veut c’est la disparition de l’actuelle Sécurité Sociale et son remplacement par un système d’assurances privées !

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En vérité, et comme nous l’avons tant souligné, la nécessité s’imposera de changer de braquet : le budget de la Santé, qui est géré par la collectivité publique et que l’on veut absolument restreindre pour des raisons purement financières, ne fera qu’augmenter en raison, à la fois, du coût des nouvelles technologies et de l’évolution démographique. Ce qui n’empêche pas une saine gestion.

Les prélèvements étant fonction du travail, le système de santé subit les aléas de l’emploi. Or celui-ci, aujourd’hui, est fracassé, sous-rémunéré, 75 % des missions sont réduites à des contrats intérimaires, à temps partiel ou de courte durée. La relève de l’homme au travail par des machines, qui ne cotisent pas, a détricoté le système. Le principe des cotisations mesurées par le salaire ne peut plus être la référence universelle pour financer les besoins de santé.

Des économistes d’un autre âge s’acharnent à vouloir réduire le budget de la santé et de l’assistance sociale. On supprime des hôpitaux et des maternités dits de proximité, sous prétexte qu’ils ne s’avèrent plus rentables. Alors qu’au contraire, les dépenses à assurer ont une ampleur inégalée.

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Ailleurs, d’autres services disparaissent : ici un bureau de poste [1], là des commerces de proximité, un marchand de légumes verts, une pharmacie, une laverie, etc. Et dans le même temps, on dit aux usagers qu’il faut raccourcir les distances pour faire des économies de carburant parce que le prix de l’essence augmente et que le gouvernement ne peut pas l’en empêcher !

C’est à n’y rien comprendre et le citoyen est complètement paumé il ne perçoit aucune logique dans l’action gouvernementale.

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Il faut aller chercher l’argent où il est. Quoiqu’elles s’en défendent, les banques en sont le principal détenteur, sauf quand elles le dilapident en transactions boursières hasardeuses par leurs “traders” en mal de sensations fortes.

Seul, dans le système actuel, un prélèvement obligatoire sur tous les transferts bancaires peut toucher à la fois les revenus du travail, du capital, de la Bourse et le produit des stock-options, etc. Des simulations déjà anciennes ont montré que ce prélèvement serait indolore, mais terriblement efficace. En tout cas, il y aurait plus d’équité à le substituer à l’impôt sur le revenu car celui-ci cache, dans le plus grand désordre et sans espoir d’extinction, plus de 480 niches [2], sans compter les “niches” sociales !

C’est pourtant le seul moyen d’apporter à court terme de l’argent au budget de l’État, d’alléger les charges des entreprises, d’accroître sensiblement le pouvoir d’achat des ménages, salariés et retraités. Bien sûr les établissements bancaires et financiers crieront “au loup !”, ils jureront leurs grands dieux (financiers) qu’ils manquent de liquidités en raison de la crise. Un gouvernement courageux devrait être sourd à ce langage-là. Car de l’argent il y en a. Mais il est fort mal réparti, c’est tout !

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Ce message-là, l’opposition de gauche ne l’a pas plus compris que la droite au pouvoir. Ou bien elle n’a pas la volonté de l’intégrer à un programme de gouvernement. Ils se retrouveront tous le bec dans l’eau, avec les perspectives de déficits financiers toujours plus considérables, et avec en filigrane ces milliards d’euros qui partent en fumée dans des manœuvres spéculatives, dans les antres discrets des paradis fiscaux, du recyclage de l’argent sale du produit des trafics tels que la drogue, etc.

Pour occuper la galerie, les débats continueront à s’enliser dans des commissions sans fin et dans divers comités sur une Europe impossible à construire.

Aussi bien l’école distributiste animée par Marie-Louise Duboin, que les observateurs qui ne sont pas abrutis par les nouvelles méthodes de communication, tirent la sonnette d’alarme.

Mais c’est en vain !

Combien de temps encore durera ce naufrage d’un Titanic qui transporte à la fois les gens au pouvoir et ceux qui aspirent à leur succéder ?

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[1] Poste qu’on est en train de transformer en société anonyme.

[2] Une enquête récente a montré qu’il existe 486 niches fiscales. Voir le paragraphe qui leur est consacré dans le fil des jours de M-L Duboin dans GR1088, p.3

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