Recherche
Plan du site
   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1080 - octobre 2007

 

Le site est passé à sa troisième version.

N'hésitez-pas à nous transmettre vos commentaires !
Merci de mettre à jour vos liens.

Si vous n'êtes pas transferé automatiquement dans 7 secondes, svp cliquez ici

 

 

< N° Précédent | | N° Suivant >

N° 1080 - octobre 2007

Au fil des jours   (Afficher article seul)

Jean-Pierre mon observe ce qu’ont donné, en Allemagne et aux États-Unis, les réformes que Sarkozy entend appliquer en France.

Quel sale été !   (Afficher article seul)

Marie-Louise Duboin déplore la brusque disparition de Jacques Robin, d’André Gorz et de son épouse Dorine. C’est une triple et lourde perte pour notre courant de pensée, alors que la gauche n’a rien à proposer à la foule des citoyens qui cherchent comment bâtir un monde meilleur.

Une évolution dangereuse   (Afficher article seul)

Gérard-Henri Brissé observant l’incohérence, la précipitation sans réflexion, l’absence de véritable concertation et le ralliement du nouveau Président à la politique de G.W.Bush, s’attend à ce que ses électeurs soient fort déçus.

Les nouveaux lendemains qui chantent   (Afficher article seul)

Paul Vincent constate que la France de demain qui se prépare en détruisant toute solidarité, sera faite de rentiers fils de spéculateurs et de fils d’endettés qui n’auront plus rien.

Cher papa Raymond   (Afficher article seul)

Serge Bagu nous a communiqué l’oraison funèbre à Raymond Barre, rédigée par un de ses disciples, père à l’Abbaye de Sainte Économie.

La justice à travers les âges   (Afficher article seul)

Une grêve peut être sympathique et efficace   (Afficher article seul)

Franz Vasseur signale un arrêté de la Cour Européenne des Droits de l’Homme qui rend désormais possible en Europe la grêve par gratuité, suivant certaines conditions à respecter.

Histoires de démantèlements   (Afficher article seul)

Caroline Eckert cherche à connaître le cout réel de l’électricité nucléaire.

Mettez du sang dans votre moteur !   (Afficher article seul)

Dominique Guillet et l’association Kokopelli dénoncent, preuves à l’appui, les bobards qui dissimulent les méfaits de ce qu’on prétend être des “biocarburants”…

^


Chronique

Au fil des jours

par J.-P. MON
31 octobre 2007

Le modèle allemand

Si l’on en croyait les médias, les Allemands sont très contents de la “grande coalition” qui les gouverne. Les réformes d’inspiration libérale initiées sous le gouvernement social-démocrate de Gerhard Schröder, touchant le système de santé, le marché du travail, les allocation chômage, les retraites, etc… connues sous le nom de réformes “Hartz”, auraient porté leurs fruits : le chômage a fortement baissé et l’Allemagne a une balance commerciale très excédentaire grâce à ses exportations record. (« Exporter ou mourir », disait Hitler : on n’en sort pas !)

Il n’empêche que la pauvreté est maintenant devenue le lot de millions d’Allemands qui en attribuent les causes aux lois “Hartz“. Certaines d’entre elles ont d’ailleurs été rapidement abandonnées. Parmi celles-ci : les “jobs à 1 euro” de l’heure et les “agences de service personnel” censées « mieux vendre les chômeurs directement auprès des entreprises ». Ce qui devrait inciter à la prudence le gouvernement Sarkozy qui veut procéder à la fusion de l’ANPE et de l’UNEDIC afin de « faciliter le placement des chômeurs ». Restent aux Allemands les 7 millions de “mini-jobs” peu qualifiés, rémunérés à 400 euros maximum par mois, dont la part de cotisation patronale est réduite et forfaitaire. Et sans garantie d’emploi à long terme.

La mesure “Hartz IV”, elle, est restée en vigueur : elle réduit à 12 mois (contre 32 auparavant) la période de versement des allocations de chômage. À la fin de cette période, le chômeur de longue durée reçoit une indemnité de 350 euros, environ, s’il vit seul. En avril dernier, 7,4 millions de personnes “bénéficiaient” de ces allocations. Entre temps, les prix du lait, du beurre et du fromage ont fortement augmenté et la loi “Hartz VI” prévoit que les bénéficiaires de ces allocations peuvent être appelés à prendre un logement plus petit en fonction de leurs revenus. Pas étonnant que des centaines de milliers de personnes soient descendues dans les rues pour protester contre ces mesures.

Et savez-vous quelle conclusion en a tiré le social-démocrate Wolfgang Clement, ministre du travail ayant endossé ces réformes ? — C’est que « elles ont changé les mentalités en Allemagne, et qu’on vit aujourd’hui beaucoup moins dans l’idée que l’État peut tout financer ». On croirait entendre un “socialiste” français converti au sarkozisme !

Sicko

C’est le titre du dernier film de Michael Moore, présenté hors compétition au festival de Cannes en mai dernier, qui vient de sortir en salle tout récemment. Avec la verve habituelle de M. Moore, ce film dénonce le système américain des entreprises privées d’assurance-maladie qui fait que 48 millions d’Américains n’ont pas de couverture sociale. « Ces non-assurés sont, pour la plupart, des employés qui ont de petits salaires (des « working poors ») qui travaillent dans de petites entreprises qui ne peuvent pas payer les primes d’assurance-maladie. La majorité des Américains disposent d’une assurance privée qui leur est payée par leur employeur. C’est le cas de 58% des Américains. Les prestations varient d’une assurance à l’autre. Les gros employeurs proposent en général de meilleurs systèmes de couverture. Une très faible minorité des assurés (moins de 3%) bénéficie d’un système comparable au système français » [1].

Le film rappelle qu’au début de la présidence de Clinton, sa femme Hillary avait lancé une campagne en faveur d’une couverture sociale universelle. Elle avait dù y renoncer face aux manifestations hystériques organisées par les médecins et les compagnies d’assurance. Le producteur du film a retrouvé des documents d’archives édifiants, montrant le ton de la campagne qui fut menée et les accusations de vouloir socialiser la médecine comme dans les pays communistes, où l’on ne peut pas choisir son médecin, où c’est l’État qui décide des soins, etc.… Et c’est ainsi ainsi qu’aujourd’hui : « Les États-Unis sont le seul pays du monde occidental à ne pas avoir une couverture sociale universelle, le seul où les compagnies d’assurance reçoivent de l’argent public. Leur but n’est pas de soigner les gens, mais de maximaliser les profits » [2].

Il m’a paru cependant que Moore est un peu trop admiratif devant le système français « le meilleur système au monde. C’est l’OMS qui le dit ». Il ne semble pas au courant des mesures de “modernisation” que veut prendre le gouvernement français. Quand certains lui reprochent de manipuler les faits, M. Moore répond : « J’ai dit que General Motors allait chuter et c’est le cas. J’ai dénoncé les armes à feu aux États-Unis et vous avez vu la dernière fusillade. J’ai dit que l’intervention en Irak était fondée sur de fausses preuves d’armement nucléaire et j’ai eu raison » [2].

Apparemment, il n’est pas au bout de ses peines car Bush, le grand ami de Sarko, vient de d’opposer son veto [3] à une extension de l’assurance-santé à des millions d’enfants américains. Et cela malgré la loi qui a été votée par les deux Chambres américaines, y compris par des Républicains, 45 à la Chambre des Représentants et 18 au Sénat, qui ont voté avec les Démocrates. Bush justifie son veto en disant qu’une telle extension ouvre la porte « à un système de santé contrôlé par le gouvernement ». Autrement dit, au communisme ! Par contre Bush a fait voter une augmentation de 15 % du budget pour les guerres en Irak et en Afghanistan (190 milliards de dollars en 2008).

Allez voir “Sicko” : il vous donnera encore plus d’élan pour vous opposer aux projets dévastateurs de réforme du système de santé français !

---------

[1] V.G. Rodwin, “Vices et vertus du système de santé américain”, Le Monde, 20-21/05/2007

[2] M. Moore, Le Monde, 22/05/2007.

[3] Le Monde, 03/10/2007.

^


Actualité

Quel sale été !

par M.-L. DUBOIN
31 octobre 2007

Quel triste été : avec la mort de Jacques Robin en juillet, et celles de Dorine et André Gorz en septembre, le courant d’idées que nous maintenons dans la GR depuis tant d’années a brutalement perdu le soutien de ces prestigieux philosophes.

Jacques m’a raconté qu’il a été “initié” à la grande relève de l’homme par la science, dès sa jeunesse, par son oncle “abondanciste”, comme on appelait alors les disciples de Jacques Duboin. Habitant à cette époque la région nantaise, il eut sous les yeux les licenciements qu’opérait alors la biscuiterie LU parce que son intérêt était de remplacer ses employés par des machines. Il n’oublia jamais ce drame quand il fut ensuite témoin de bien d’autres licenciements pour la même raison.

Ayant donc compris que l’humanité était en train de “changer d’ère”, titre de son livre magistral publié au Seuil en 1989, il n’eut de cesse de mettre en évidence l’impact des nouvelles technologies sur notre civilisation. Tout en poursuivant une brillante carrière de médecin conseiller dans l’industrie pharmaceutique, il entreprit d’initier et de stimuler des groupes de réflexion pour toucher plus particulièrement les “décideurs”, selon le terme qui lui était familier. Citons par exemple le Groupe des Dix de 1969 à 1976 (relire “Dix pour tous“ dans GR 966 de mai 1997) et le Centre d’Étude des Sciences et des Techniques Avancées (CESTA). L’espace le plus propice pour s’adapter à une nouvelle civilisation lui parut être l’Europe en construction ; il créa pour y réfléchir l’association Europe 92, et milita pour la ratification du traité de Maastricht. Puis, avec l’aide de Michel Hervé, maire de Parthenay, il lança La Maison Grenelle, afin d’offrir un lieu de rencontres aux intellectuels qui acceptaient d’élargir leurs réflexions au-delà de leur spécialité. Cette multidisciplinarité déboucha sur la revue Transversales/Sciences/Culture, qui, après avoir publié une collection d’articles particulièrement denses pendant plusieurs années, s’est tranformée en un site sur internet.

Très entreprenant, très dynamique, et inlassable, même face à la maladie, Jacques mobilisa tous ses talents pour convaincre et rassembler. Quitte à rallier sous le terme d’économie plurielle toutes les propositions qui présentaient un aspect susceptible d’aller dans le sens d’une évolution mieux pensée de la société humaine.

***

Autant Jacques Robin était expansif, autant Gerard Horst était réservé et fuyait le public. Discret, ne s’ouvrant qu’avec mesure, pesant toujours ses mots et refusant de s’exprimer en public, il se dissimula même sous les pseudonymes de Michel Bosquet puis d’André Gorz. De même, Dorine vivait dans l’ombre de son mari, elle ne s’ouvrait qu’aux amis et avec retenue, alors que son esprit particulièrement vif et sa critique alerte étaient toujours en éveil.

Notre “rencontre” date d’il y a juste trente ans, lorsqu’à la lecture d’un article du Nouvel Observateur, signé Michel Bosquet, j’avais vivement réagi dans nos colonnes, contre l’idée exprimée de taxer les robots. Il y a quelques mois au téléphone, me dit qu’il avait encore en mémoire cette réaction, car elle l’avait surpris… et fait réfléchir.

Il m’a aidée, en 1982, à trouver un éditeur (Syros) pour Les Affranchis. Reçue un jour à Vosnon où ils s’étaient retirés, j’avais été impressionnée par les remarques de Dorine, manifestant avec quelle attention méticuleuse elle avait lu mon livre. Nous avons entretenu le contact ensuite, surtout par écrit avec Gerard et par téléphone avec Dorine. Elle m’a appris que Gerard était beaucoup plus connu en Allemagne qu’en France où il a publié son œuvre, alors qu’il se refusait, pour des raisons personnelles fort douloureuses, à s’exprimer en allemand, sa langue maternelle.

C’est un peu l’histoire de cette amitié, qui est aussi celle d’un combat commun, qu’en fouillant dans nos archives Jean-Pierre a entrepris de résumer ; ce gros travail sera l’essentiel de notre prochain numéro.

Leur décès est une perte pour la philosophie, pour la sociologie, pour l’écologie, pour la politique. Et particulièrement pour les idées que nous défendons, car en nous aidant à les approfondir et à les tenir à jour, ils nous ont encouragés et confortés.

***

Or cette perte se produit alors que les politiciens dits de gauche n’ont à proposer que des rustines pour faire durer un sytème désastreux et sans avenir, tandis qu’une foule de gens cherchent comment construire autre chose, et que ceux qui ont un vrai projet à proposer n’arrivent pas à le faire savoir.

C’est pourquoi Marc Dehousse suggère qu’un texte, ou un site internet, soit dédié à la présentation succinte de tous les projets alternatifs. Le public pourrait ainsi, d’abord apprendre qu’ils existent et se faire une idée de leur contenu, et puis, enfin, les examiner sérieusement. Une idée à creuser.

^


Où nous mène le nouveau Président, en conduisant la France comme est conduite la voiture présidentielle, avec incohérence, à toute vitesse et au mépris des règles ? — en s’alignant sur les plus durs conservateurs qui constituent l’entourage de G.W.Bush, sans doute à la plus vaste offensive antisociale depuis 50 ans et peut-être à une nouvelle guerre, contre l’Iran cette fois.

Gérard-Henri Brissé pose ici la question : est-ce vraiment ce que les Français ont choisi ?

Une évolution dangereuse

par G.-H. BRISSÉ
31 octobre 2007

Une clientèle huppée traverse la Méditerranée, à bord de navires de luxe grands comme des immeubles, de yachts rutilants, de bateaux de plaisance. Ils rencontrent sur leur route des embarcations de fortune, bourrées à ras bord de citoyens d’origine africaine, à la recherche d’un havre de paix, d’un travail ou d’un revenu qui leur permettrait de nourrir une famille condamnée à des conditions de vie extrêmement précaires.

Les uns et les autres se croisent dans la plus parfaite indifférence. Les privilégiés, dans bon nombre de cas, ne connaissent pas l’étendue de leur fortune ; les autres luttent pour leur survie, dans la plus grande détresse et au bout du chemin, c’est une incroyable incertitude qui les attend, le plus souvent la déception, voire la noyade et la mort. Parmi ces “boat people” il y a de futurs ouvriers du bâtiment condamnés au travail clandestin, des employés de restaurant qui seront voués aux tâches les plus ingrates et des employés de maison traités comme des esclaves …

Mais on relève aussi l’existence de médecins, de chirurgiens et d’infirmiers(es) rémunérés au rabais, dont regorgent désormais nos hôpitaux, des professeurs ou des chercheurs qui viennent prendre le relais de nos “cerveaux” qui partent pour l’étranger. Leur savoir-faire fera défaut à leur pays d’origine et accroîtra la disparité croissante de développement entre les nations !

Ces transfuges à haut niveau d’éducation seront très certainement les bienvenus, parce que nous manquons de personnel médical qualifié et d’enseignants, faute d’avoir prévu cette redoutable échéance ou de s’être accordé les moyens financiers de faire fonctionner hôpitaux, services de santé et centres de recherche efficaces.

Quant aux croisières de luxe, elles participent bien évidemment à l’essor du tourisme, au développement de l’emploi, qui rejaillissent sur ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler le co-développement.

Comme du bétail

Selon les bons vieux canons “frontistes”, on a attribué au même ministère l’immigration, l’identité nationale et le co-développement. Il n’a pourtant pas échappé aux responsables gouvernementaux que ces immigrés, que l’on fustige tant pour leur nombre et leurs mœurs si étrangères, participent allègrement à l’essor de leur nation d’accueil : même rémunérés au SMIC ou en dessous, en intérim ou en contrat temporaire, ils participent à la consommation de leur pays d’accueil en payant, comme tout le monde, la TVA, en cotisant à la Sécurité sociale, et à nos Caisses de retraite…

L’aide au retour, ce pécule devant aider à leur réinsertion dans leur pays d’origine, fut instaurée au temps où M. Lionel Stoléru était aux affaires, à partir de 1976 , mais faute de contrôles suffisants, on les retrouvait en territoire français six mois après leur départ ! C’était l’époque bénie où les chefs d’entreprises faisaient le trajet en Tunisie, au Maroc, au Sénégal, en Turquie, pour aller quérir de la main d’œuvre à bon marché et corvéable à merci !

À présent, on renvoie par charters entiers dans leurs pays d’origine ces ouvriers assemblés comme du bétail, menottés à l’instar de délinquants. C’est en vain qu’ils se débattent souvent comme de beaux diables, au grand dam des touristes témoins de ces scènes peu dignes d’un pays accoucheur des Droits de l’Homme. Les préfets reçoivent des consignes pour accélérer le mouvement. Comme les policiers et les services de l’emploi à la chasse aux chômeurs, ils sont soumis à une obligation de résultats, ils ont des quotas à atteindre ! Les chiffres ont plus d’importance que la dignité des personnes. Même s’il s’agit d’une famille originaire de Tchetchénie, la France, traditionnellement terre d’asile, est refusée à ces réfugiés politiques, et c’est encore plus grave ! Jusqu’aux Sikhs qui doivent renoncer à leur turban, au nom d’une conception retorse de la cité !

Comment sont lotis les Français qui ont établi leurs quartiers “off shore” ? Quelle serait notre attitude si, ici ou là, on leur rendait la pareille ? Allez demander aux Français qui s’établissent si ostensiblement au Maroc, voire même au Cambodge, au Vietnam et pourquoi pas, en Chine, ce qu’ils en pensent !!

Convictions incompatibles

Le comble est que notre actuel ministre des Affaires étrangères a, dans le passé, fondé une ONG dont l’objectif était d’aider des “boat people” vietnamiens à fuir dans la dignité leur propre pays. Aujourd’hui, ce “socialiste” occupe un poste de responsabilité dans un gouvernement dont l’objectif affiché est de lutter contre l’immigration clandestine. Je ne sais comment cet ancien responsable de “Médecins sans frontières” parvient à co-exister avec son collègue du ministère de l’Immigration, de l’Identité Nationale et du Co-développement ! Cette situation ne doit pas manquer de piquant ! À sa place, j’aurais déjà offert ma démission !

Comment peut-on s’affirmer socialiste au service d’un régime politique qui renoue avec un G.W. Bush très critiqué dans son propre pays, qui a engagé entre autres la guerre en Irak sur la base d’un mensonge éhonté, qui assure la pérennité du camp de concentration de Guantanamo où seraient perpétrés des sévices tels que ceux constatés à la prison d’Abou Ghrabi, qui pratique encore dans son pays cette même peine de mort que l’on critique tant quand il s’agit de la Chine, et qui prétend en plus donner encore des leçons de démocratie et de respects des Droits de l’Homme sur la planète entière. Le britannique Tony Blair a fait la triste expérience de ce soutien inconditionnel !

Il y a des convictions publiquement affirmées qui s’avèrent insoutenables : le problème de l’immigration, que l’on a sciemment ignoré pendant des années pour faire la part belle aux démagogues d’extrême droite, ne peut être résolu qu’au niveau européen, les frontières de l’Europe de Schengen, élargie à 27 États, ne doivent plus être des passoires. À l’ouverture des frontières à l’intérieur doit correspondre un contrôle plus serré aux marges de cet ensemble et le redoutable problème des migrations, si finement analysé par l’Office International des Migrations, qui risque encore de s’amplifier pour différentes raisons, doit trouver sa solution à l’échelle planétaire, dans le cadre des institutions onusiennes.

Quant à la politique extérieure de la France, elle trouve ses limites dans la rupture exprimée en haut lieu ; il convient de faire comprendre à G.W. Bush que le temps des aventures suicidaires est révolu, et aux Français, que la mondialisation vue sous un angle purement boursier et de spéculation monétaire n’a plus de raison d’être et n’est pas une évolution inéluctable.

Un modèle dangereux

Caresser le gendarme du monde dans le sens du poil c’est se faire complice de ses meurtrières expéditions punitives contre « l’axe du Mal ».

Celui-ci est aujourd’hui l’islamisme, il a pris le relais du communisme comme adversaire principal. Alors qu’Israël engage d’obscures opérations militaires contre la Syrie (banc d’essai pour une attaque d’envergure contre les centrifugeuses nucléaires iraniennes ou riposte aux attentats présumés syriens au Liban), l’Iran est présenté dans certains milieux intéressés comme la prochaine cible du Pentagone. Après s’être enlisé au Vietnam, en Somalie, en Afghanistan, en Irak, voilà que l’Iran constitue la prochaine cible des bombardiers américains, à moins qu’ils ne soient israêliens, par procuration, comme ce fut le cas pour la centrale « Osiris » en Irak !

Le pire désastre boursier qu’on ait connu depuis 1998 s’est enclenché aux États-Unis ; dans un pays surendetté, largement tributaire, financièrement, d’autres puissances, voilà que la spéculation forcenée, notamment dans le secteur immobilier, ces « subprimes » accordées à des bénéficiaires douteux, plonge la planète dans la hantise d’un krach financier ; s’y ajoute l’état lamentable des services publics, sociaux et de santé révélés par le typhon survenu à La Nouvelle Orléans !

Le soutien financier massif des Banques centrales a permis jusqu’à présent d’endiguer la panique dans le secteur bancaire, qui a pris des proportions inquiétantes, notamment en Grande-Bretagne ; les appels à la « sagesse » des petits porteurs, invités à ne pas vendre leurs actifs, ont seuls permis d’éviter le krach !

La morale de l’histoire est que lorsque l’on veut lever des fonds pour soutenir la Banque, on les trouve facilement ; mais pour renflouer les caisses de retraite et de la Sécurité Sociale, pour éponger les dettes de l’Etat, il n’y a, par contre, pas de crédits disponibles. En matière de croissance, le Président de la République fait de la surenchère démagogique, mais personne ne peut être dupe de ses déclarations parce que dans une économie de marché la croissance ne se décrète pas !

Aussi longtemps que les règles de fonctionnement du système monétaire international ne seront pas modifiées, il sera vain de songer à un ordre stable et à une croissance harmonieuse en fonction des besoins. Créer une monnaie de réserve mondiale placée en dehors de toute manœuve spéculative incon trôlée devrait être le souci premier de nos gouvernants. Mais je crains que les dernières crises financières internationales ne leur aient pas servi de leçon, et qu’à force de s’accommoder de “corrections” l’on ne s’achemine vers une crise majeure, que le recours à un conflit militaire tenterait en vain de résoudre.

Un polypier de contradictions

La visée sarkozienne, longuement préméditée au service d’une ambition personnelle, se résume à un polypier de contradictions :

• entre l’implication de firmes françaises dans l’aménagement d’un sarcophage sur la centrale de Tchernobyl et la volonté affichée de livrer un réacteur atomique à la Lybie du colonel Khadafi (à l’instar de ce qui avait été réalisé pour le Shah d’Iran ou l’Irak de Saddam Hussein ),

• entre un texte simplifié sur l’Europe , dont on ignore le contenu, mais qui s’inspire d’un traité rejeté par le référendum ;

• entre la volonté de supprimer un poste de fonctionnaire sur deux, et les besoins de renfort exprimés dans les services de santé et dans l’enseignement public (où le pourcentrage d’illettrés au seuil de l’enseignement secondaire atteint un pourcentage effarant : alors qu’à Cuba il a été réduit à moins de 2 %),

• la volonté de supprimer les régimes spéciaux de retraite, mais en les alignant sur les régimes les moins avantageux !

• la suppression de la moitié des tribunaux existants, alors que l’institution judiciaire est débordée, que nos prisons débordent, et que rien n’est entrepris pour remédier à ces carences,

• comment la solution au problème du chômage pourrait-elle être dans la fusion de l’ANPE et de l’UNEDIC, dont les statuts sont totalement différents ? Ce que veulent les intéressés, c`est la garantie d’un revenu, assorti d’un authentique contrat d’activités sur le long terme ; alors qu’on ne leur offre que le temporaire, l’intérim ou les heures supplémentaires !

Cette énumération pourrait continuer longtemps. Tout ceci conduit notre pays au chaos et à la ruine : aucune des réformes pour apporter plus de bien-être aux citoyens, surtout aux plus défavorisés, n’est abordée.

Personnellement, je ne me sens nullement convaincu par les discours lénifiants proclamés en haut lieu : mon pouvoir d’achat de retraité a fondu comme neige au soleil depuis dix ans, sans perspective d’amélioration et rien n’est entrepris pour relever le niveau de vie des classes moyennes, retraités ou salariés.

Alors, attention aux lendemains qui déchantent !

^


Réflexions

Une France de propriétaires… et d’endettés à vie.

Les nouveaux lendemains qui chantent

par P. VINCENT
31 octobre 2007

Celui qui a la chance de pouvoir hériter d’un appartement ou d’en recevoir donation n’a pas de bile à se faire puisqu’on est en train de supprimer les droits de transmission. Et s’il est assez veinard pour en posséder plusieurs, il vaudra mieux qu’il vive de ses rentes plutôt que d’avoir à déclarer un salaire qui risquerait d’endommager son bouclier fiscal.

Mais celui qui gagne moins de 1.500 euros par mois, c’est le cas de la moitié des Français, et qui a besoin de 180.000 euros, le minimum pour un “deux pièces” à Paris, c’est-à-dire dix ans de son salaire ? Il pourra peut-être emprunter cette somme sur 20 ans et sans payer d’intérêts pendant quelques années puisque aujourd’hui tout est possible, du moins dans ce domaine. Mais comment fera-t-il pour vivre pendant ces 20 ans, d’abord avec la moitié de son salaire, car c’est ce qui lui restera après avoir remboursé la part mensuelle de son prêt (180.000 euros / 240 mois = 750 euros par mois), et beaucoup moins encore quand il devra en plus en payer les intérêts ? Il sera bien sûr obligé d’emprunter aussi pour d’autres achats, cette fois à des taux élevés, et continuera à s’endetter indéfiniment.

Dans la France de demain, il y aura donc d’un côté des propriétaires et fils de propriétaires, mais, à moins que l’on ait redécouvert les mérites de l’inflation, il y aura aussi des endettés et des fils d’endettés dont les banques auront revendu entre-temps l’appartement parce qu’ils n’auront pu rembourser leurs emprunts. C’est ce qui est en train de se passer à grande échelle aux Etats-Unis, où il n’y pas que des amis milliardaires.

A l’aune de nos valeurs actuelles, où le mérite se juge à la fortune, mieux vaut être fils de spéculateur que fils de travailleur ou pire d’avoir eu un père « mort pour la France » sans avoir pu assurer l’avenir de ses enfants. J’espère que demain, dans ce système du « chacun pour soi » où l’on aura détruit toutes les solidarités, ceux qui n’auront que leur peau à sauver pourront, s’ils en ont envie, la délocaliser dans un endroit tranquille, tout comme ceux qui aujourd’hui délocalisent leur fortune dans des paradis fiscaux.

^


Dans la GR 995, Serge Bagu nous avait présenté Barradur, disciple du “meilleur économiste de France” : il revisitait alors l’Abbaye de Sainte Économie (décrite par J.Duboin dans son livre Kou l’ahuri).

Or cet été, voilà que Barradur a perdu son maître ! Il s’adresse une dernière fois à lui dans une sorte d’oraison funèbre, que Serge a pu nous communiquer :

Cher papa Raymond

par S. BAGU
31 octobre 2007

C’est avec beaucoup de tristesse et d’émotion que, moi Barradur le bien nommé, je dois en ce jour funeste prononcer ton oraison funèbre ; heureusement mon deuxième papa, Edouard, est là pour me soutenir.

Je ne te remercierai jamais assez de m’avoir fait découvrir les vertus bienfaitrices du capitalisme et de la mondialisation. Aujourd’hui toute l’élite de la politique, de l’économie et de l’industrie te rend un hommage unanime, saluant l’homme d’État, le grand serviteur, et en France, le plus grand économiste … de l’économie de marché. Grâce à toi et à tes disciples zélés, les riches sont encore plus riches. Bien plus qu’avant la naissance de la Trilatérale dont tu fus l’un des membres les plus éminents et qui comptait parmi ses membres français Laurent Fabius, Patrick Devedjian, François Bayrou, Pierre Lellouche etc.

Plus de trente ans après ton passage à Matignon, la Bourse se porte bien, malgré parfois quelques défaillances ici et là, mais les Banques centrales réagissent toujours au mieux, pour que tout rentre dans l’ordre. Les actionnaires peuvent ainsi toujours profiter pleinement du soleil sur les îles des Antilles ou de l’océan Indien, ce qui prouve que les grandes lignes de ta politique, prises sous ton règne, étaient bonnes.

Ce n’était pourtant pas gagné d’avance, avec le prolétariat qui ne cessait de réclamer toujours plus . Mais heureusement tes leçons sur une nécessaire austérité ont porté ses fruits et tes successeurs n’ont qu’un mot à la bouche : « De la rigueur, encore de la rigueur, toujours de la rigueur. » D’ailleurs ton traité sur l’économie est devenue une bible dans les universités.

Au final, les manants gagnent notre pain à la sueur de leur front, comme les ilotes dans la Grèce antique, ce qui prouve la véracité de notre concept : on ne peut pas s’épanouir dans les Arts, la culture et la finance si l’on doit en même temps s’occuper de l’intendance.

Quant aux chômeurs dont tu fustigeais le manque d’ardeur pour retrouver du travail, pas de changement, ils sont toujours aussi feignasses ; la preuve : ils sont encore bien plus nombreux que sous ton ministère, profitant ignominieusement des allocations trop généreuses de l’État. Mais notre nouveau Président, l’Empereur Sarkozy 1er, va leur redonner le goût du boulot : il détricote le tissu des acquis sociaux, cet argent qui n’aurait jamais dû nous échapper !

Dans l’ensemble, la populace semble satisfaite de son sort ; elle est très contente de s’adonner à toutes sortes de jeux qui ont été mis sur le marché : grattage, loterie, etc. Le culte de l’effort physique, du dépassement de soi-même bat son plein. Les sportifs de haut niveau sont les nouveaux dieux. On n’obtient de résultats qu’après d’intenses efforts. Pour vivre il faut le mériter. Les citoyens lambda emboîtent le pas. Il n’y a qu’à regarder leur visage exalté quand ils transpirent tous ensemble dans les clubs de remise en forme. Après l’effort, le réconfort, alors ils rentrent chez eux regarder avec ravissement le dernier sitcom en vogue et sont fin prêts pour reprendre vaillamment le boulot le lendemain. Mais chemin faisant ils n’oublient pas d’exhiber leur portable, dernière trouvaille de génie. Les commentaires vont bon train sur les derniers résultats des matches de foot, ce qui les dispense de réfléchir pendant le trajet et ils n’arrivent plus à l’atelier avec des neurones subversifs.

En dehors des heures passées à spéculer au palais Brongniart, je me rends chaque année avec plaisir à deux rendez-vous incontournables : le forum de Davos et une retraite salvatrice à l’Abbaye de la Sainte-Économie, afin de me débarrasser des scories prolétariennes. Que du beau monde ! Des gens bien comme il faut. L’Abbaye s’est enrichie de nouveaux venus au premier semestre 2007, et pas des moindres. Les chefs de l’opposition d’hier sont nos alliés aujourd’hui, tous sont séduits par Sarko 1er. À commencer par Bernard Kouchner qui piétinait depuis belle lurette sous le porche de l’Abbaye sans oser frapper à la porte. Pour le récompenser d’autant de patience, il a été promu directement ”père”. Père Kouchner, ça sonne bien. D’autres l’ont suivi de près : Frère Besson, véritable parangon de la félonie, il nous sera bien utile pour décrypter les paroles des uns et des autres. Puis Frère Strauss-Kahn, ton digne successeur, il a en effet cité, il y a peu, cette pensée qui fait maintenant fureur à l’UMP : « Il faut tout d’abord rétablir la confiance ». Avec ça on peut dormir tranquille sur les deux oreilles.

Frère Jacques Lang est entré à l’Abbaye en catimini par la porte de service, celle par où transitent les ordures. Il nous enseignera les propriétés du caméléon. Il y a aussi Frère Allègre, l’imbu par excellence, mais franchement il nous encombre. À vrai dire personne ne sait quoi faire de lui.

Des personnalités de la société civile ont également fait leur entrée, mais pour l’instant, s’initiant aux théories subtiles du libre-échange, édictées en l’an de grâce1803 par le vénéré père fondateur Saint Jean-Baptiste Say, elles effectuent leur noviciat. Parmi elles, les plus connues sont sans doute le novice Hanin, qui plus tard aidera frère Besson dans sa noble tâche, le novice Sevran qui dirigera la chorale et le novice Macias qui chante à tue-tête : « Toi Sarko, tu m’a pris dans tes bras ».

Au fait, papa, l’Abbaye se modernise. Il y a plusieurs télés dans la même pièce, mais je te rassure de suite : elles ne peuvent que suivre en direct les fluctuations des principaux marchés boursiers de la planète. Et Jean-Marc Sylvestre a remplacé Jean-Pierre Gaillard pour les commentaires.

Bien sûr, on était tenté par Internet. Mais je me suis aperçu chez moi qu’on pouvait, par inadvertance, tomber sur les élucubrations de Jacques Duboin, tu sais l’ectoplasme qui nous contredisait sans arrêt à l’époque. Eh bien, mauvaise nouvelle : sa pensée est toujours là, reprise par sa fille, une dénommée Marie-Louise, qui vient de sortir un bouquin dérangeant sur le monde financier : « Mais où va l’argent ? » — Dans nos poches pardi, ai-je failli lui répondre par courriel ! On a donc préféré faire une croix sur Internet, car moins on parle de Duboin, mieux on se porte.

Avant de te quitter papa, je voudrais te rassurer : tu étais au Val-de-Grâce lors de l’adoubement de Sarkozy 1er. C’est un peu mon jumeau puisque papa Edouard était son mentor. La grande relève capitaliste est donc assurée et je crois savoir que la nouvelle devise de la République Française sera bientôt : « Les riches n’ont que des droits et les pauvres que des devoirs »

Voilà cher papa ce que je tenais à te dire. Maintenant avec les amis de l’Abbaye, tous présents en ce jour douloureux, chantons en ton honneur la prière à notre Fondateur :

Ô Saint Jean-Baptiste,
Apôtre des Capitalistes
Que ton nom soit sanctifié
Et notre argent fructifié.
Amen.

^


La justice à travers les âges

par P. VINCENT
31 octobre 2007

En 1120 l’évêque de Laon avait excommunié des chenilles pour avoir dévasté les cultures de ses paroissiens.

En 1451 le tribunal de Lausanne condamna les sangsues qui infestaient le lac Léman.

Dans un texte écrit en 1914, juste avant une guerre qui allait montrer le degré de civilisation auquel nous étions parvenus, Rémy de Gourmont évoquait ce genre de procès ridicules faits à des animaux en des temps anciens d’obscurantisme par les tribunaux civils ou ecclésiastiques :

« Le plus ancien jugement porté contre un animal remonte à l’an 1094, le dernier fut prononcé par le tribunal révolutionnaire le 17 novembre 1793.

En 1094 c’est un pourceau qui, pour avoir dévoré l’enfant de Jehan Lenfant, vacher près de Clermont, est condamné à être pendu et étranglé.

Le jugement de 1793 condamne à mort, en même temps qu’un invalide son maître, un chien dressé à aboyer contre les uniformes de la garde nationale…

Jamais la justice ne fut si pointilleuse. Il fallait assignation, comparution (mais il fallait bien s’en passer quelquefois), jugement, signification et d’autres formalités encore. Des bêtes incriminées pouvaient de plus faire opposition et on leur commettait un homme de loi chargé d’exprimer leur volonté… Il y eut de ces procès menés avec un respect des formes absolu. Maintenant, qui saura jamais si tous les acteurs judiciaires de tels procès furent également sérieux ?...

Mais si on ne veut voir en tout cela qu’un immense spectacle de crédulité et de naïveté, est-ce bien à nous de railler, nous qui avons vu se dérouler, pendant dix ans et plus, des procès reposant sur des impostures, des mensonges, des fantômes ? Et puis, peut-on jamais blâmer les gens de se servir contre un fléau des moyens qu’ils croient utiles ?… »

(c’est écrit en 1914). Rémy de Gourmont trouve encore un autre intérêt et une autre justification à ces pratiques : « Cela donnait à l’opinion publique une satisfaction incontestable. »

N’est-ce pas aussi l’une des motivations de Nicolas Sarkozy lorsqu’il veut de la même façon faire traduire devant les tribunaux des êtres humains certes, mais qui sont tout autant privés de raison ?

Le site des Amateurs de Rémy de Gourmont se trouve sur Internet.

^


Il y a de nombreuses années, La Grande Relève suggérait aux travailleurs de remplacer leurs grèves sur le tas par des grèves de gratuité, mais elle dut cesser parce que la loi interdisait ce type de grève.

Un avocat au barreau de Paris soutient qu’une telle grève est maintenant possible, et voici ses arguments :

Une grêve peut être sympathique et efficace

par F. VASSEUR
31 octobre 2007

En réaction à la volonté de l’Exécutif de réformer les régimes de retraite, notamment spéciaux, se profile un automne d’actions sociales : une première grève de cheminots est annoncée pour le 18 octobre.

Face à ce blocage annoncé, l’usager lambda (qu’il approuve ou refuse le train des réformes) se prépare à affronter le grand immobilisme : remise en état de la bicyclette achetée en décembre 1995, organisation de covoiturage, abonnement au Velib’ pour les plus chanceux, etc., en espérant que cela ne durera pas, ou peu, ou au moins sans conséquence grave sur leur contrat de travail, leur entreprise ou leur recherche d’emploi. Triste perspective qui va inévitablement renforcer l’attrait du “service minimum” dans les transports publics, bien qu’irréalisable (pour un service minimum de 3 heures le matin et autant le soir, il faut mobiliser 80 % des effectifs). L’exaspération, alliée à la popularité du Président de la République, conduira à réduire le droit de grève.

Et pourtant, la solution existe, cachée dans les tréfonds de la jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH), lecture improbable du citoyen normal. Il y a cet arrêt du 17 juillet 2007, poétiquement dénommé Satılmı_ et autres c. Turquie [1].

Loin du tapage médiatique estival, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a fait sa petite révolution de Juillet en validant la « grève par gratuité ».

J’appelle « grève par gratuité » l’exercice du droit de grève consistant à ne pas facturer le service tout en continuant à l’assurer. À titre d’exemple, la bien connue (et fort appréciée) grève des péagistes : au lieu de bloquer l’autoroute, les barrières sont laissées ouvertes et le passage est gratuit.

C’est précisément cette situation qui était soumise à l’appréciation de la CEDH. Les requérants sont 42 ressortissants turcs résidant à Istanbul. Ils font partie des agents de péage des guichets du pont du Bosphore à Istanbul et sont tous membres d’un syndicat de la Confédération des travailleurs du secteur public (le KESK). En mars 1998 et février 1999, ces fonctionnaires contractuels quittèrent leur poste de travail dans le cadre d’actions de ralentissement du travail, permettant ainsi aux automobilistes de passer le péage sans payer.

L’administration turque intenta contre eux des actions en dommages et intérêts (remboursement du chiffre d’affaires perdu) auxquelles les juridictions turques firent droit. Condamner les grévistes à rembourser le chiffre d’affaires perdu par leur action collective, cela revient à l’interdiction de ce type de grève. Les grévistes ont estimé qu’une telle décision méconnaissait leurs droits à la liberté de réunion et d’association ainsi que leurs conditions de travail. Ils ont interjeté appel devant la CEDH en invoquant notamment l’article 11 (liberté de réunion et d’association) de la Convention Européenne des Droits de l’Homme.

La Cour leur a donné raison. Par son arrêt du 17 juillet 2007, elle casse les jugements de condamnation à remboursement en se fondant sur cet article 11. Ce faisant, elle légalise au niveau européen les grèves par gratuité.

La Cour avait à tenir compte d’une loi turque (n° 657) selon laquelle le fait de ne pas se rendre au travail ou de ralentir celui-ci est interdit aux fonctionnaires d’État. Ce qui n’est pas éloigné de notre futur service minimum. La Cour a considéré que, dans la mesure où elle visait à assurer le bon déroulement du service public, cette loi poursuivait un but légitime, la protection de l’ordre public.

Néanmoins, la Cour a considéré d’une part que le ralentissement de travail des requérants pour une durée de trois heures était une « action collective relevant de l’exercice des droits syndicaux », et, d’autre part, que les actions de ralentissement du travail avaient été décidées par le syndicat dont les requérants étaient membres et que les autorités concernées en avaient été informées au préalable.

La Cour en a conclu qu’en s’y joignant, les requérants ont usé de leur liberté de réunion pacifique pour défendre leurs conditions de travail, et que leur condamnation à indemniser leur employeur constituait une violation de l’article 11 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme.

Les conditions édictées par la Cour pour la grève par gratuité semblent être les suivantes :

1) une action collective relevant de l’exercice des droits syndicaux,
2) décidée et organisée par un syndicat et
3) avec l’information préalable des autorités (et, à mon sens, de l’employeur).

Rappelons que les décisions de la CEDH ont autorité en France : d’ores et déjà, on peut en conclure que les grèves par gratuité sont désormais légales et entrent dans l’arsenal syndical.

Transposons maintenant la grève par gratuité dans le secteur des transports publics, dans lesquels le service minimum a vocation à s’appliquer : cela revient à ce que les employés de la RATP, SNCF, etc. fassent grève en rendant les transports gratuits, tout en continuant d’assurer le service.

Dans le respect des conditions posées par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, nos chers cheminots pourraient décider de faire, le 18 octobre prochain, une grève par gratuité, ce qui présente un double intérêt :

Premier avantage, la grève par gratuité assure le service public de transport, indispensable pour notre économie et vital pour la liberté d’aller et venir des citoyens, première des libertés. En outre, le service public étant assuré, la grève par gratuité rend d’office inutile l’idée même d’un “service minimum” et enterre cette loi inapplicable.

Second avantage, l’action collective voit son efficacité renforcée : dans un système libéral, c’est bien en s’attaquant à la trésorerie de l’employeur qu’une négociation intelligente peut prendre place. Dans une grève par blocage du service, l’employeur perd aussi du chiffre d’affaire, sans toutefois le réaliser pleinement, puisque le service est arrêté. Dans une grève par gratuité où le service fonctionne à plein, non seulement l’employeur réalise de visu combien il perd, ce qui est un facteur psychologique capital pour la négociation, mais en outre il supporte la totalité des charges d’exploitation du service sans contrepartie financière : argument de poids !

Enfin, et peut-être surtout, la grève par gratuité est perçue comme sympathique par les usagers car ils n’en sont plus otages mais bénéficiaires : soyez certains, chers cheminots, que le peuple tout entier soutiendra vos revendications. Et le temps jouera pour vous…

---------

[1] nos 74611/01, 26876/06 et 27628/02 
adresse :
http://cmiskp.echr.coe.int/tkp197/portal.asp ?sessionId=2254060&skin=hudoc-fr&action =request

^


En parallèle au Grenelle de l’environnement

Dans la profusion de discours et de déclarations médiatisées, qu’il est difficile de cerner la vérité ! Ce que Caroline Eckert a trouvé dans la littérature, en particulier sur le coût du démentèlement des centrales, l’a amenée à remettre en question le calcul du coût réel de l’énergie nucléaire :

Histoires de démantèlements

par C. ECKERT
31 octobre 2007

Depuis plus de trente ans, les gouvernements successifs se sont au moins accordés sur un point, à savoir leur volonté farouche d’imposer l’industrie nucléaire. Pour cela ils se sont efforcés de nous convaincre que l’électricité d’origine nucléaire était la moins chère. Mais par quels tours de passe-passe sont-ils arrivés à présenter un prix du kilowatt assez faible pour étouffer toute contestation ?

D’abord le coût des recherches n’est pas pris en compte dans le calcul du prix de revient mais directement imputé au budget de l’Etat. C’est aussi vrai pour les autres sources d’énergie, y compris les énergies renouvelables, sauf que les sommes consacrées à ces dernières sont dix fois inférieures aux investissements en faveur du nucléaire [1].

Le deuxième poste de dépense non comptabilisé est celui lié à la gestion des déchets nucléaires. Le retraitement des déchets produits par d’autres pays a pendant un certain temps permis de compenser une partie des frais par des rentrées d’argent, mais les clients se raréfient [2]. Le site d’enfouissement de Bure relève jusqu’ici du budget de la recherche, mais il ne pourra pas éternellement rester un « laboratoire ». Il est donc à prévoir que le coût de la gestion des déchets aille en augmentant, surtout que les quantités de déchets croissent et que les problèmes de sécurité sont de plus en plus contraignants.

La troisième catégorie de dépenses omises dans le calcul du prix de l’électricité est celle associée au démantèlement des centrales. Et là, contrairement à la recherche et à la gestion des déchets, c’est l’inconnu, car ils ne font que commencer. Les trois exemples qui suivent laissent cependant craindre que les sommes en jeu sont considérables.

Une pile universitaire

Il s’agit d’un petit réacteur nucléaire, situé dans une banlieue strasbourgeoise et destiné à la recherche, et qui, avec moins de 5 kg de combustible, produisait 27.000 fois moins qu’une seule tranche de la centrale alsacienne de Fessenheim [3]. Petit par sa puissance, mais grand par son coût. Il y a plus de 10 ans c’est en effet le prix exorbitant du combustible, 5 millions de francs à l’époque, qui avait conduit l’université à renoncer à son remplacement, et à décider l’arrêt du réacteur. Aujourd’hui son démantèlement est en cours et reviendra à 3 millions d’euros… si les estimations ne sont pas dépassées. Sachant que la production nominale d’une tranche de la centrale de Fessenheim est de 900 mégawatts [4] et qu’il y a 2 tranches, calculez le coût de la déconstruction de la plus vieille centrale de France (elle a fêté ses trente ans au printemps dernier, mais est toujours en service malgré des « incidents » à répétition). La réponse est 162 milliards d’euros ! Heureusement, ce montant est largement surestimé car, grâce aux économies d’échelle, l’addition n’est pas proportionnelle à la puissance.

Il n’y a donc pas de quoi s’affoler, surtout que ce n’est pas non plus dangereux. Même si la pile universitaire était dynamitée, les habitants du quartier « ne seraient pas plus exposés à la radioactivité que lors d’une radiographie du thorax » est-il écrit dans le journal local. Mais le journaliste n’a lui-même pas l’air de le croire. En tout cas l’opération ne devrait déranger personne puisqu’au cours d’une conférence il a été dit que les matériaux seraient évacués par quelque 35 convois qui ne produiraient « ni bruit, ni vibrations, ni émissions de produits toxiques ou d’odeurs ». Des convois de fourmis sans doute ...

Superphénix

Arrêtée elle aussi depuis une dizaine d’années, Superphénix, la centrale de Creys-Malville, diffère de par sa taille et donc par l’ampleur des travaux nécessaires à son démantèlement. Entamé depuis plus de 6 ans, le chantier durera encore au moins 20 ans [5] et génèrera des quantités de déchets énormes, dont 5.500 tonnes de sodium, 950 tonnes d’acier et 70.000 tonnes de béton plus ou moins radioactif. La consommation électrique, équivalente à celle d’une ville de 20.000 habitants, nécessitera l’installation d’une ligne de 20.000 volts !

Nul doute que certains préfèreront mettre en avant la création d’emplois. Déjà 350 personnes dans la phase actuelle et bien plus lorsque commencera l’évacuation des déchets puisque ce ne sont pas moins de 20 à 30 transports par jour qui sont prévus entre 2008 et 2026. Le devenir de ces déchets est encore obscur mais, du point de vue financier, ils passeront vraisemblablement dans la rubrique « gestion des déchets », de sorte que cette incertitude n’aura aucune incidence sur le coût du démantèlement de la centrale. EDF a fait ses calculs et est arrivé à une estimation de ... 1 milliard d’euros, ce qui n’est finalement pas si cher comparé à autre chose, par exemple aux 150 km d’autoroute qu’une telle somme permet de construire.

Brennilis

La déconstruction de la centrale de Brennilis est en pleine actualité puisque le Conseil d’Etat, suite à un recours déposé par le Réseau Sortir du nucléaire, a récemment annulé le décret autorisant le démantèlement complet [6]. Le chantier va donc être interrompu pour un moment. A première vue on pourrait se dire qu’ils ne savent pas ce qu’il veulent, à Sortir du nucléaire ; quand le gouvernement décide de construire une nouvelle centrale ils manifestent, et quand le même gouvernement décide d’en démanteler une vieille ils déposent un recours. Mais que reprochent-ils au juste à ce démantèlement ?

Ils ont trouvé des concentrations anormalement élevées de certains éléments radioactifs dans les plantes aquatiques qu’ils ont prélevées à proximité [7]. Ils ont aussi trouvé que la préfecture avait renoncé à protéger le lac voisin de toute contamination alors qu’elle avait résisté aux pressions pendant toute la durée d’exploitation de la centrale.

Les membres du Conseil d’Etat auraient-ils tous juré fidélité à Nicolas Hulot ? Difficile à savoir car des considérations toutes autres qu’écologiques ont aussi bien pu les amener à rendre ce verdict. En effet, le plan de démantèlement prévoyait initialement que le bloc réacteur ne serait démantelé que lorsqu’un site de stockage des déchets radioactifs de longue durée de vie serait opérationnel, or rien n’est prévu avant 2020 et EDF ne veut pas attendre.

Lae fait que les radioéléments sont de moins en moins dangereux au fur et à mesure que le temps passe, est une autre raison de retard. Soucieux de la protection du personnel, l’État avait en effet fixé un délai de 50 ans entre l’arrêt du réacteur et la démolition de l’enveloppe de béton qui l’entoure. La centrale ayant cessé de fonctionner en 1985, il faudrait donc patienter jusqu’en 2035 ! Et continuer la ruineuse surveillance. On imagine aisément qu’avec le surcoût et l’impact négatif pour son image que l’interruption des travaux provoquent, EDF ne doit pas apprécier la décision du Conseil d’Etat.

Au vu des 482 millions d’euros déjà dépensés et des années déjà écoulées avant le début des étapes les plus délicates, il sera de plus en plus difficile d’annoncer des estimations de l’ordre du milliard d’euros pour un démantèlement complet. Et encore plus ridicule si l’on tient compte de la puissance des centrales : 70 mégawatts pour Brennilis, qui n’était qu’un prototype, contre 900 à 1.500 mégawatts pour les centrales actuelles (900 pour Fessenheim, 1.200 pour Superphénix ...) !

Certes les panneaux photovoltaïques, éoliennes et autres installations productrices d’énergie renouvelable doivent aussi être remplacées un jour ou l’autre. Et il est légitime de vouloir inclure leur déconstruction et leur recyclage dans le calcul du prix de revient du kilowatt d’électricité. Mais qui pourrait sérieusement affirmer que si l’on faisait de même pour l’électricité d’origine nucléaire, celle-ci apparaîtrait toujours comme la moins chère, surtout lorsque les dépenses réelles de démantèlement seront connues ?

---------

[1] “Recherche sur la fusion : un gouffre sans fond”, Les Dossiers Sortir du nucléaire, juin-juillet 2007, p. 8

[2] “Areva fait grise mine”, Silence, n° 346, mai 2007, p. 36

[3] “Un réacteur nucléaire de moins”, Pierre France, Dernières Nouvelles d’Alsace, 7 septembre 2006, p. Région 2

[4] 1 mégawatt = 1 million de watts

[5] “Déconstruction de Superphénix : où en est-on ?”, Georges David, Sortir du nucléaire, n° 33, décembre 2006, p. 22

[6] “Le démantèlement de la centrale de Brennilis manque de rigueur”, Hervé Morin, Le Monde, 14 juillet 2007

[7] “Démantèlement de la centrale de Brennilis : environnement et travailleurs payent le prix fort !”, Sortir du nucléaire, n° 34, mars-mai 2007, p. 22.

^


Campagnes d’intoxication et dérives sémantiques.

L’exploitation des terres agricoles pour y faire pousser des plantes telles que maïs, blé ou canne à sucre afin de les transformer en éthanol est une aberration, à tous points de vue. L’Association Kokopelli [*] l’a bien compris, comme le prouve l’analyse qui suit, d’après Dominique Guillet. :

Mettez du sang dans votre moteur !

par D. GUILLET
31 octobre 2007

Une partie du dernier Salon de l’Agriculture était transformée en Salon de l’Automobile. Ils étaient tous là, Peugeot, Ford, Renault, etc. Avec des petites fleurs peintes sur les portières des voitures, ils clamaient haut et fort qu’ils vont sauver la planète avec l’éthanol et les huiles de colza. Les grands pièges de la sémantique pour endormir le peuple étaient de sortie : biodiesels, biocarburants, or vert, carburants verts, « le carburant qui voit la vie en vert ». Plus l’intoxication est grosse, mieux elle passe !

L’attribution du terme “bio” pour les nécro-carburants gagne rapidement du terrain. « Volvo fera du sport bio » ! « Ford et Europcar roulent pour le bio ! », Saab se décrit comme « 300 chevaux écologiques » et a pris comme logo « Les forces de la nature auront toujours besoin de s’exprimer. Libérons-les. » Certaines voitures roulant au carburant végétal ont même la mention “bio” peinte sur leur carrosserie. Les rallyes deviennent “bios”, les voitures et les pneus, “écolos”. C’est la “passion verte”. Double langage et inversion des valeurs, quelle perte de sens !

Mais pour l’agriculture bio, c’est le coup de grâce, d’autant plus que la pression des lobbies à Bruxelles cherche à imposer une agriculture bio de « seconde génération » avec une pincée de pesticides par-ci et une demi-pincée de chimères génétiques par-là ! Les cahiers de charge de l’agro-bio sont en passe de devenir des cahiers de décharge !

En réalité, les carburants végétaux ne sont pas bios du tout : ils sont issus de plantes cultivées avec toute l’artillerie lourde des intrants de l’agro-chimie et ses pesticides et par des processus d’extraction industrielle très complexes. C’est bien plutôt de « nécrocarburants » qu’il s’agit, et c’est de « nécroéthanol » et de « nécrodiesel » qu’il faudrait parler, car ce préfixe nécro, qui signifie mort, est celui qui qualifie le mieux les aspects techniques, écologiques et humains de cette sinistre farce.

Les carburants végétaux vont accroître l’immense tragédie de la sous-nutrition, de la mort de faim, de la misère sociale, du déplacement des populations, de la déforestation, de l’érosion des sols, de la désertification, de la pénurie en eau, etc.

Les grands groupes pétroliers se sont alliés aux grands groupes de l’agro-alimentaire, de l’agro-chimie et aux semenciers pour lancer cette grotesque mystification du citoyen visant à lui faire croire, pour le tranquilliser, que les carburants végétaux ne représentent aucune « concurrence pour les filières alimentaires ». Ce n’est pourtant pas une tâche aisée, surtout si le dit citoyen découvre l’ouvrage passionnant de Nicolino et de Veillerette : « Pesticides : révélations sur un scandale français ». Mais quels seront les courageux journalistes qui vont se lancer dans la rédaction d’un ouvrage qui serait intitulé « Carburants végétaux : révélations sur un scandale mondial » ?

Bilan négatif de l’éthanol

En allant filmer des usines de production d’éthanol à Goldfield et Nevada dans l’Iowa (États-Unis), nous avons pu obtenir des chiffres précis quant au bilan énergétique de ce carburant végétal :

L’usine de Goldfield transforme tous les ans 450.000 tonnes de maïs pour produire 190 millions de litres d’éthanol. Pour ce faire, elle brûle tous les jours 300 tonnes de charbon (qui arrivent de loin par camion) et elle relâche benoîtement du CO2 dans l’atmosphère. Bilan (provisoire) d’une telle centrale : pour produire un litre d’éthanol, il faut transformer 2,37 kilos de maïs, brûler 500 grammes de charbon et utiliser 4 litres d’eau.

Il est question de faire tourner les centrales d’éthanol au bois, pour remplacer le charbon, les forêts qui brûleront ainsi étant à des milliers de kilomètres. Et ce sont 200 centrales de ce type qui se profilent à l’horizon aux USA.

Le Professeur Pimentel, de l’Université de Cornell (Ithaca, New-York) a pourtant prouvé, et depuis de nombreuses années, que le bilan énergétique basique de la production d’éthanol est complètement négatif : le carburant végétal réchauffe davantage la planète que l’essence !

La facture cachée

Et le bilan serait encore plus indécent si on tenait compte du fait que la production de maïs a un coût réel en intrants, pesticides, et travail, sans parler de l’amortissement du matériel. Les agro-carburants vont donc accélérer la destruction des écosystèmes en répandant encore plus d’intrants et de pesticides dans les sols, dans l’atmosphère et dans les eaux. Un litre d’éthanol entraîne l’érosion, c’est-à-dire la disparition pure et simple de 15 à 25 kg de sol. Quant à l’eau, et c’est peut-être le comble : il faut, selon les régions, de 500 à 1500 litres d’eau pour produire un kilo de maïs, ce qui signifie que la production d’un litre d’éthanol à base de maïs requiert l’utilisation de 1.200 à 3.600 litres d’eau ! Alors qu’on sait que le manque d’assainissement est tel que 1,3 milliards d’humains n’ont pas accès à l’eau potable et qu’en moyenne 3.800 enfants meurent, chaque jour, de maladies liées à ce manque.

Rappelons, au passage, que l’agriculture, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, consomme 90 % de l’eau douce du monde.

Une entreprise française affirme être le leader européen dans la production d’éthanol. Vive la France pionnière qui s’engage résolument dans cette lilière si prometteuse ! Le leader français de l’éthanol serait le sucrier Tereos, qui aurait obtenu 31 % des agréments français pour la production d’éthanol de betterave et de blé. Cette société a ouvert en 2006 une distillerie de 3 millions d’hectolitres, située dans l’Aisne, 90 millions d’euros ont été investis pour traiter 3 millions de tonnes de betteraves provenant de près de 40.000 hectares cultivés par 10.000 agriculteurs. Elle a investi 130 millions d’euros dans une autre ethanolerie dans la Marne (ouverte en avril 2007) qui transformera 840.000 tonnes de blé pour produire 3 millions d’hectolitres d’éthanol. En Europe, elle se propose d’acheter quatre usines ce qui lui permettrait de transformer en plus 2,6 millions de tonnes de blé et de maïs. En République Tchèque, Tereos a ouvert une seconde distillerie d’éthanol de betteraves à Dobrovice en octobre 2006 et prévoit l’ouverture d’une troisième. En Afrique, elle a pris des participations dans des entreprises sucrières (c’est la première fois qu’une entreprise européenne sucrière s’implante en Afrique continentale). En Amérique du sud, elle est devenue, en 2006, le 3ème producteur de sucre au Brésil, où elle va traiter 7 millions de tonnes en 2007 et envisage d’y traiter 18 millions de tonnes de canne à sucre en 2012.

Tereos annonce ainsi une augmentation de 84 % de ses résultats pour l’année 2006. Comme les cours du sucre sont en train de flamber, à cause de l’éthanol, elle se dit tentée par la Bourse car les fonds d’investissement seraient très gourmands de sucre ! C’est vraiment de l’or vert, cet éthanol !

Ethanol et crises alimentaires

Il y a quelques années, au Guatemala et au Mexique, les paysans ont cessé de produire leurs maïs traditionnels à cause du « dumping » de maïs OGM en provenance des USA : cela leur revenait moins cher d’acheter la tortilla (leur aliment traditionnel à base de maïs) industrielle que de cultiver la « milpa ». Mais la situation a changé : aujourd’hui les USA gardent leur maïs dont 20 % de la récolte sont transformés en éthanol. Alors au Guatemala le prix de la tortilla a augmenté de 80 %. La situation est identique au Mexique où l’augmentation de 40 à 100 % du prix de la tortilla entraîne de sérieuses émeutes.

Dopés par une récolte très médiocre et une demande croissante d’éthanol, les cours du maïs sont en train de flamber. Aux USA, ils ont atteint, début mars 2007, leur plus haut niveau depuis plus de dix ans, en 15 mois, le prix du maïs a augmenté de 115 %. On commence à y évoquer une crise alimentaire parce que l’augmentation du prix des céréales a des effets multiples. Par exemple, le coût d’un poulet est constitué à 40 % par le prix du maïs. Les prix augmentent parce que l’offre baisse, parce que la demande s’accroît (en raison de la production d’éthanol) et parce que certains aléas climatiques sont en train de semer le chaos dans l’agriculture ! Les productions mondiales diminuent, celle du maïs de 3 %, celle du blé de 6 %, atteignant même 55 % en Australie à cause de la sécheresse.

Et les multinationales et les gouvernements voudraient nous faire croire que les agro-carburants ne représentent aucune « concurrence pour les filières alimentaires » ?

Ethanol de la honte

… Au Brésil, premier producteur mondial d’éthanol, G.W. Bush vient de signer une alliance historique avec le Président Lula (qui parle d’une « révolution de l’énergie ») pour lancer une « OPEP de l’éthanol ». Les industriels se frottent les mains et prévoient une augmentation de 55 % des surfaces de canne à sucre pour répondre à la demande US et Européenne. Les forêts vont être encore plus détruites pour cultiver du soja transgénique, de la canne à sucre ou du palmier à huile pour la production d’éthanol ou de diesel végétal pour les riches.

Dans ce pays, la production d’éthanol a été mise en place dans les années 1970 sous la dictature militaire. Certaines organisations parlent de catastrophe humanitaire et d’esclavagisme, car quelque 200.000 migrants y coupent à la machette la canne à sucre, 12 heures par jour, dans des conditions de température torride et pour un salaire de misère. La nuit, ils sont entassés dans des baraquements sordides. Tous les ans, des migrants-esclaves meurent de chaleur et d’épuisement. Ce sont les dommages collatéraux de la fièvre de “l’or vert” : un migrant-esclave dans les monocultures de canne à sucre n’est que de la chair à éthanol, son prix ne figure pas dans les tableaux d’amortissements !

L’Amérique latine constitue un énorme gisement pour la spéculation éthanolesque. Olivier Combastet, le banquier français qui a lancé le fonds d’investissement Pergam Finance, a vu que « les centaines d’hectares de maïs et de soja disponibles, par exemple en Uruguay, sont autant de barils dormants de carburant vert du style éthanol dont la demande mondiale devrait exploser dans les années qui viennent ».

Alors tous les grands princes de la pétrochimie et de la finance “carburent vers” l’Amérique Latine pour réveiller la « Belle aux barils dormants » ! Les experts estiment de 15 à 20 millions d’hectares les surfaces agricoles qui y sont disponibles à l’achat. La BNP a bien compris l’affaire très juteuse que cet éthanol représente, puisqu’elle déclare que « les matières premières agricoles sont des actifs extrêmement peu chers, pour lesquels la demande est en train d’exploser et pour lesquels l’offre s’affaiblira. Leur situation aujourd’hui est similaire à celle du gaz naturel en 2000 : triplement des cours suite à un hiver très froid et une sécheresse qui avait réduit la capacité hydroélectrique ».

Le scandale de la culture du palmier à huile en Indonésie vient récemment d’être dénoncé par la primatologue Emmanuelle Grundmann dans son livre « Ces forêts qu’on assassine » aux Editions Calmann-Lévy. Selon les Amis de la Terre « En Indonésie, le gouvernement prévoit de détruire 16,5 millions d’hectares de forêt tropicale pour planter des palmiers à huile ! En Malaisie, ce sont 6 millions d’hectares. À Sumatra et Bornéo, quelques 4 millions d’hectares de forêts ont été convertis en plantations de palmiers à huile. Même le fameux Parc National de Tanjung Puting au Kalimantan a été mis en pièce par des planteurs. Des milliers d’habitants de ces régions ont été expulsés de leurs terres et près de 500 Indonésiens ont été torturés lorsqu’ils tentèrent de résister. Toute la région est en train de devenir un immense champ de “pétrole végétal ».

Le totalitarisme éthanolien

Qui sont les grands humanitaires totalitaires qui font transpirer sang et eau pour lutter contre le réchauffement climatique ?

La société pétrolière BP vient de s’associer à la société de la chimie et de biotechnologie DuPont de Nemours afin de développer une nouvelle génération de carburant végétal. DuPont est actuellement la quatrième multinationale de l’agro-chimie. Toyota s’est allié avec BP pour produire de l’éthanol au Canada à partir de la cellulose extraite des déchets. Volkswagen a signé un accord avec la multinationale de l’alimentation ADM. Shell développe une deuxième génération d’agro-carburants et fait des essais de raffinage d’éthanol à partir de lignine et de cellulose. Cargill, la grande multinationale de l’agro-alimentaire, s’est lancé dans la production de diesels végétaux. Etc, etc...

Et les responsables gouvernementaux osent nous vanter « l’indépendance énergétique » des carburants végétaux ? Les grands gagnants de cette arnaque agricole du siècle sont bien sûr les multinationales “transgéniques”. Elles sont en train de tester des variétés conçues spécifiquement pour la production d’agro-carburants. Aux USA, 70 % du maïs et du soja sont modifiés génétiquement. Monsanto détient le contrôle absolu en Amérique du sud, avec son soja transgénique ; cette société développe un maïs uniquement destiné à la production de carburant végétal dans un laboratoire détenu par Lockheed Martin.

De même pour Syngenta qui a mis au point un enzyme alpha-amilase exprimé dans le maïs 3272 et qui est considéré comme un allergène important. Que va t-il se passer si les gènes qui le synthétisent réussissent à s’introduire dans la chaîne alimentaire ?

Au Brésil, la canne à sucre transgénique est dans l’air du temps. La société “Centro para la Tecnología de la Caña » (la CTC, localisée à Piracicaba) a obtenu de la Commission de “Biosécurité”, en mars dernier, l’autorisation de faire en plein champ des essais d’une variété de canne à sucre génétiquement modifiée, qui serait capable de produire 15 % de plus de sucre. Selon la compagnie Brésilienne, cette variété a déjà fait l’objet de tests intensifs en milieu confiné. La CTC attend l’aval pour deux autres variétés chimériques, elle envisage de poursuivre ses tests intensifs en plein champ pendant quelques années et d’introduire sur le marché ses cannes à sucre chimériques en 2010. Une autre société Brésilienne “Allelyx” attend l’aval de la commission pour plusieurs variétés transgéniques ; une autre encore, “Embrapa”, vient également de se déclarer très intéressée. Monsanto se serait déjà associé à deux sociétés brésiliennes pour lancer de la canne à sucre transgénique sur le marché, son porte-parole a déclaré que « il y a des études de développement, parce que c’est un marché intéressant, mais rien de spécifique pour l’instant ... et rien d’officiel pour l’instant ». Pas d’illusion, cela fait sans doute dix ans qu’ils bricolent des chimères de canne à sucre dans leurs laboratoires. Lorsque ce sera officiel, les consommateurs seront mis devant le fait accompli. Nul besoin de consulter l’Oracle pour voir le danger des chimères génétiques resurgir sournoisement au détour des carburants végétaux.

Avec la folie des carburants végétaux, nous assistons à une terrifiante et peut-être ultime concentration des grands capitaux entre l’agro-chimie, les nécro-technologies, l’agro-alimentaire et les sociétés pétrolières, avec la complicité bienveillante des États.

S’il est plus profitable de produire des carburants végétaux que des aliments, le grand capital s’orientera vers les carburants végétaux.

Après avoir œuvré, pendant des dizaines d’années, à transformer cette belle planète en poubelle agricole et industrielle, le capital, mû par une inspiration soudaine et quasi-mystique, brandit, avec la complicité des gouvernements et de certains medias complaisants, le spectre des bouleversements climatiques, et dans sa grande mansuétude, il nous propose les carburants verts pour sauver la planète.

On ne peut que répéter que l’objectif des entreprises capitalistes n’est pas de produire des aliments, ou des carburants végétaux, ou de l’information : il est de produire de l’argent, des bénéfices.
Point.

---------

[*] L’Association Kokopelli a été créée, durant le printemps 1999, pour reprendre le flambeau de Terre de Semences qui œuvrait, depuis 1994, à la protection de la biodiversité et à la production et distribution de semences issues de l’agriculture biologique et biodynamique.

Pour avoir le texte complet de Dominique Guillet, voir sur le net à l’adresse : www.kokopelli.asso.fr/actu/new_news.

Pour trouver d’autres informations sur le même sujet, voir aussi : www.sinpermiso.info/textos/index.php ?id=1119

^

e-mail