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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1077 - juin 2007

 

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N° 1077 - juin 2007

Au fil des jours   (Afficher article seul)

Paul Vincent a écrit une chronique au cours de la campagne présidentielle,

Le triomphe de la com’   (Afficher article seul)

Marie-Louise Duboin s’attend à ce que les électeurs qui ont été séduits par l’art de la com’ du candidat Sarkozy, aient la surprise du Chef quand celui-ci disposera du pouvoir politique absolu. Le PS a bien mérité sa déconfiture.

Mais quand les citoyens vont-ils enfin élaborer, sans attendre les partis politiques, un vrai projet de société pour le long terme ?

Examen de conscience   (Afficher article seul)

Jean Mathieu constate que les socialistes doivent encore un échec au fait qu’ils n’ont toujours pas tiré la leçon du chômage.

Sarkozy l’Américain   (Afficher article seul)

Jean-Pierre Mon explique comment le candidat Sarkozy doit sa victoire à une désinformation programmée depuis longtemps.

Le grand malentendu   (Afficher article seul)

Gérard-Henri Brissé déplore l’échec de la candidate Royale, qu’il attribue au fait que la campagne-spectacle n’a pas été à la hauteur des problèmes à résoudre.

Pour qui pousse le blé ?   (Afficher article seul)

Les trois formes de la monnaie   (Afficher article seul)

Les raisons pour lesquelles leur histoire est évoquée dans le premier chapitre du livre Mais où va l’argent ?

Une bastille à prendre   (Afficher article seul)

Courrier d’un lecteur   (Afficher article seul)

Bernard Kouchner expliqué pour les nuls :   (Afficher article seul)

B. Kouchner expliqué pour les nuls.

À propos de l’égalité des revenus.   (Afficher article seul)

François châtel revient sur un problème politique en économie distributive.

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Chronique

Au fil des jours

par P. VINCENT
30 juin 2007

Sur le sort des veuves, un futur Président éploré

Nicolas Sarkozy a eu raison, lors du débat du 2 mai au soir, de déplorer l’insuffisance des pensions d’un grand nombre de veuves.

Mais en même temps il faisait l’apologie de la réforme des retraites par son ami François Fillon. Or, les économies réalisées par celui-ci au profit de la CNAV le sont au détriment de certaines pensions de réversion.

J’avais à l’époque poussé ce cri d’alarme : « Ingénieurs et cadres, si vous aimez vraiment votre épouse et voulez lui épargner une vieillesse misérable, mourez avant l’entrée en application du nouveau mode de calcul des pensions de réversion concocté par le gouvernement Raffarin. » Cela avait été publié dans Le Monde du 1er octobre 2004, puis dans la Revue des Ingénieurs du 4ème trimestre 2004.

Pour les mesures les plus choquantes, la réprobation générale avait conduit le gouvernement à faire machine arrière, mais d’autres subsistent, et une future veuve qui m’est proche verrait ainsi sa pension de réversion de la CNAV amputée des deux tiers.

Je ne pense pas que cela fera perdre beaucoup de voix à Nicolas Sarkozy [1] mais c’est dommage que la gauche n’ait pas su dénoncer ce scandale du massacre des pensions de réversion par la loi Fillon sur les retraites et que beaucoup l’ignorent.

Concernant mon sentiment sur le reste du débat, je regrette que les professionnels de la politique se fassent “coacher” par des professionnels de la publicité, de la communication ou du spectacle, et surjouent parfois leur personnage comme dans une comédie de boulevard. Je préfére la spontanéité d’un amateur comme le jeune Olivier Besancenot.

*
Quelle France ?

Jean-Pierre Rosnay, du Club des poètes [2], se souvenant de son adolescence qu’il passa les armes à la main dans les maquis de Haute-Savoie et du Vercors, écrivit :

« Ils disaient tous Ma France ou la France éternelle
Moi je t’aimais et je ne disais rien,
Je n’avais pas seize ans, France, tu t’en souviens
Ils disaient tous ma France ou la France éternelle. » [3]

La France, la France, la France ! psalmodiaient Pétain et ses sbires, tout en organisant la livraison du pays aux nazis.

On l’a vu pendant la campagne électorale : il n’est pas impossible de prétendre défendre par la parole les valeurs que l’on souhaite démolir.

En cette époque anniversaire de la défaite de l’Allemagne nazie, ayons donc une pensée pour Manouchian, un travailleur immigré d’origine Arménienne, fusillé par les nazis, avec ses compagnons, eux-mêmes travailleurs immigrés, désignés à la vindicte des “bons Français” par la fameuse “affiche rouge”, que le poète Louis Aragon a gravée dans notre mémoire :

« Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants.
Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos “morts pour la France” »

Période exaltante et difficile où les immenses douleurs étaient portées et supportées par un immense espoir.

Souvenons-nous que le Programme du Conseil National de la Résistance, publié le 24 mars 1944, se proposait de fonder une société plus juste et solidaire.

En voici quelques extraits :

« • le droit d’accès, dans le cadre de l’entreprise, aux fonctions de direction et d’administration, pour les ouvriers possédant les qualifications nécessaires, et la participation des travailleurs à la direction de l’économie.

• l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ;

• le droit au travail et le droit au repos, notamment par le rétablissement et l’amélioration du régime contractuel du travail ;

• un rajustement important des salaires et la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine ;

• la reconstitution, dans ses libertés traditionnelles, d’un syndicalisme indépendant, doté de larges pouvoirs dans l’organisation de la vie économique et sociale ;

• un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État. »

Alors que vous vous apprêtez à voter, rappelez-vous que c’est en grande partie grâce à ceux qui, il y a un peu plus de soixante ans, se sont battus pour offrir à notre pays la liberté.

Il n’est sans doute pas tout à fait inutile de rappeler le projet d’une société ouverte, juste et solidaire, qu’ils portaient.

*
Fête de la Victoire... sur l’esprit de mai 68.

Vite, tous les chômeurs à l’ANPE, pour empêcher les déshérités du Tiers-Monde de venir leur piquer les plus sales boulots !

L’esprit de jouissance ne l’a pas à nouveau emporté sur l’esprit de sacrifice comme en 1936.

Les Français ont bien compris que le Fouquet’s, les boîtes de nuit chic, et les yachts de 60 mètres, c’était pas pour tout le monde.

Et cette retraite, pas tout à fait monacale, aurait coûté dans les 200.000 euros, soit une quinzaine d’années de travail d’un smicard…

Il paraît que tout cela est offert par de riches copains et que Nicolas a payé de sa poche la note du Fouquet’s. Cela me rappelle Houphouët-Boigny qui prétendait avoir pu financer la cathédrale de Yamoussoukro en cassant la tirelire de sa petite soeur.

Les descentes aux Halles de Rungis à l’heure de sortie des boîtes de nuit, pour encourager les Français qui se lèvent tôt, j’ai l’impression que c’est terminé pour un moment.

Ce qui me fait moins rire, c’est de voir au PS des vautours qui semblent se réjouir de l’échec de Ségolène et espèrent en profiter. Je peux garantir à Dominique Strauss-Kahn que s’il avait été candidat, le PS n’aurait jamais eu ma voix.

Les prochaines semaines vont être passionnantes !

*
Le Président Nicolas Sarkozy va-t-il kouchneriser la planète ?

Qui se souvient [4], c’était en 2004, d’un rapport par lequel Bernard Kouchner validait les bienfaits que Total avait apportés au Myanmar, sans parler de ceux apportés à Total par les généraux birmans (c’est-à-dire en passant ces derniers sous silence) ?

Avec un tel diplomate, ni la France, ni Total, ne devraient plus avoir aucun ennemi.

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[1] Ce texte, on le voit, a été écrit avant les élections présidentielles… qui ont montré que Sarkozy doit son élection aux plus de 65 ans : s’ils n’avaient plus le droit de vote, ont écrit les analystes, c’est Sergolène qui aurait été élue, car elle a obtenu une large majorité chez les jeunes.

[2] Jean-Pierre Rosnay, Marcelle, Blaise et leurs amis organisent des soirées poétiques, libres ou “à thème ” tous les mardi, vendredi et samedi soir. Le 8 mai, leur thème était la Résistance, avec des poèmes de Desnos, Aragon, René Char, Paul Eluard, etc. Consultez leurs sites : blaise.rosnay@hotmail.com http://www.poesie.net Et voici leur adresse : Club des Poètes 30 rue de Bourgogne 75007 Paris

[3] extrait du poème “France” publié aux éditions Gallimard.

[4] On en trouvera le rappel, fait par l’auteur, dans l’encadré intitulé “Bernard Kouchner expliqué pour les nuls”, reporté plus loin, en page 12.

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Éditorial

Le triomphe de la com’

par M.-L. DUBOIN
30 juin 2007

Il est incontestable que le candidat Nicolas Sarkozy a séduit 53 % des 85 % de votants parmi les électeurs inscrits. Si c’est parce que les Français préfèrent être dirigés plutôt que consultés, ils vont être satisfaits, et à toute vitesse. Si au contraire, les 45 % d’électeur inscrits qui ont élu le nouveau Président ont été éblouis par son brio au point de ne pas avoir compris ce qui les attend, ce sera pour eux la surprise du Chef. Pour l’instant, l’objectif de ce dernier est d’obtenir, dans la foulée de son élection, le pouvoir absolu en faisant élire une large majorité de députés à sa botte. L’offre de portefeuilles dans son premier gouvernement, faite à cette fin, à des personnalités qui ont pu, dans le passé, être réputées “de gauche”, ne devrait tromper personne, malgré de belles déclarations. On ne verra qu’après les Législatives de quoi seront capables ceux qui y resteront.

Le PS est en pleine déconfiture, et on a envie de dire que c’est bien fait. Car la réaction des éléphants à cette défaite révèle leur dérive vers le libéralisme à ceux qui ne l’auraient pas encore vue, tant elle est restée malhonnêtement inavouée. Quant au discours fluctuant de Ségolène Royal pendant la campagne, toujours à la traîne sur le terrain choisi par Sarkozy, il n’a guère fait apparaître d’enthousiasmantes convictions ; alors tant pis, on ne saura pas ce dont elle aurait été capable, ni si son seul “plus”, promettre la concertation, n’était qu’une manœuvre.

Si, comme promis par le meneur, “on va voir ce qu’on va voir”, au moins les choses seront claires, mais ceux qui se lèvent tôt vont encore devoir en baver.

Est-ce que ce sera suffisant pour que s’élabore enfin ce qui fait si cruellement défaut : un vrai programme capable d’opposer à la dictature de l’argent le souci des droits de l’Homme et de son environnement ?

Hélas, et bien que ce soit tellement urgent, il faudrait pour cela que ce souci passât enfin devant l’ambition personnelle qui met en rivalité permanente les professionnels de la politique, et que tous, simples citoyens, hommes et femmes de bonne volonté, soient capables de s’informer, de réfléchir, de juger, puis d’imaginer, et sans a priori, autre chose que ce qui leur a été mis dans la tête… avec tant de puissants moyens pour les réduire à l’état de consommateurs “polysaturés de com’ ” !

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Réflexions à propos des élections

Dans sa lettre d’envoi du texte qui suit, et comme pour s’excuser du fait qu’il ne date pas d’hier (il a été écrit en 2005), Jean Mathieu a ajouté ceci : « même peu suivis d’effets, les propos inspirés par Jacques Duboin offrent la consolation d’être toujours d’actualité ». Qu’on en juge :

Examen de conscience

par J. MATHIEU
30 juin 2007

Avant leur déconfiture d’avril 2002, les socialistes au pouvoir, contraints de répondre à la marée montante des tenants de la taxe Tobin, avaient finalement trouvé l’esquive qui leur convenait : ne taxer que les marchands de canons, et laisser les adeptes du Casino Brongniart s’en donner à cœur joie, faute de quoi ils s’en iraient spéculer ailleurs.

Financer nos bonnes œuvres grâce à la vente des armes, voilà au moins une gauche gouvernementale qui n’avait pas honte de s’en remettre à la forme la plus cynique du capitalisme pour accorder quelques ristournes aux ramasse-miettes du socialisme.

Mais sommes-nous pour autant en droit d’attribuer à nos seuls gouvernants l’immoralité de cette société alors que nous-mêmes nous affairons à d’innombrables tâches diverses qui n’ont bien souvent plus rien de recommandable dans leur finalité ?

Sait-on assez, par exemple, que depuis l’élection d’un chancelier nommé Adolphe Hitler, une course aux armements devenue permanente n’a plus jamais cessé de secourir en ouvrage militaro-industriel une classe ouvrière en constante voie d’obsolescence ?

Mais le commerce banalisé des engins de massacre ne suffit plus. D’une façon ou d’une autre, et quelles que soient les œuvres caritatives compensatrices, la croissance obligée du gaspillage pour donner matière à « gagner sa vie » amène insidieusement chacun de nous à mettre la morale dans sa poche.

On sait, et l’on reconnaît sans complexe, que les productions les plus futiles, les exploitations les plus nocives, les installations les plus dangereuses, les bétonnages les plus abusifs, les entremises les plus sordides et les trafics les plus malfaisants, justifient leur raison d’être par le nombre d’emplois maintenus et la nécessité pour les gens concernés de continuer de gagner leur vie « normalement », c’est-à-dire en trouvant à produire et vendre quelque chose.

Vendre son aptitude au travail, quitte à faire n’importe quoi pour répondre à l’embaucheur éventuel, cultiver de la drogue en remplacement des céréales dévaluées, vendre une nouvelle bouillie pour les chats concoctée par les as du marketing, ou aller jusqu’à vendre la peau de ses enfants pour nourrir le reste de la famille, chaque jour plus pernicieux s’ouvre l’éventail de ce que l’on s’efforce de vendre par simple nécessité de subsister.

Le harcèlement publicitaire à tous les coins de rue, l’invasion des paperasses dans les boîtes à lettres, des amaqueurs au téléphone, des dealers d’escalier et des enfants prostitués, on voudrait pouvoir mettre ces activités proliférantes au compte de « On n’arrête pas le progrès ! » Mais la cause première procède d’une contrainte moins innocente : iI s’agit en réalité de pérenniser la distribution des revenus par le truchement d’une activité marchande, fût-elle annonciatrice de catastrophe et toujours plus au-delà des nécessités vitales et des besoins sécuritaires.

Car ce que continuent de nous enseigner les maîtres comptables de la société marchande, c’est la sacro-sainte loi de l’investissement rentable, distributeur du salaire des uns et du profit des autres.

Dans l’optique rétrécissante de leur science sans conscience, bâtir et détruire, blesser et soigner, polluer et dépolluer, c’est doublement donner matière à travailler et donc pérenniser les transactions lucratives salaires-prix-profits. C’est le chiffre des échanges monétaires qui mesure leur soi-disant prospérité, et tant mieux s’ils additionnent des sacs de farine et des mitraillettes, des voitures de sport et des fauteuils roulants, des places de cinéma et des cellules de prison. Voilà ce qu’à leur école il est convenu d’appeler « créer des richesses » !

*

Jusqu’où pourrons-nous aller dans cet engrenage toujours plus pervers ?

Sans devoir renoncer aux échanges pourvoyeurs de vraies richesses, sachons qu’au moins le chantage à la vie qui nous assujettit au « marché du travail » n’est plus soutenable parce qu’il nous amène à participer à des activités de plus en plus malfaisantes pour la nature et pour la société. Il faut prendre acte, enfin, que l’obligation grandissante d’inventer du superflu pour acquérir l’indispensable est devenu le vice profond du système économique qui nous gouverne. Nous n’en sommes plus au choix « du beurre ou des canons », mais à la nécessité-même de vendre des canons pour gagner l’argent du beurre ! C’est à croire que notre intellect, apte à inventer les machines les plus libératrices de corvées, reste incapable de concevoir une façon plus intelligente de répartir les tâches et distribuer les revenus.

*

Il y aurait évidemment beaucoup à débattre sur la façon de ne plus assujettir le droit au revenu à un droit au travail évanescent qui se limite au seul profit monétaire qu’on en peut tirer.

Pas de quoi pourtant crier à l’utopie. Parlons plutôt de réalisme. Car sans l’augmentation constante des effectifs de la fonction publique et sans les revenus hors marché alloués sous toutes sortes de formulations de circonstances, la faillite du système serait effective depuis longtemps. En témoigne une soi-disant économie concurrentielle où l’agriculture, en état permanent d’assistance publique, profite d’un dumping éhonté qui ruine la paysannerie du tiers-monde. En témoigne aussi l’administration pléthorique de l’insécurité sociale sous tous ses aspects , où chômeurs, exclus, et assistés de toutes sortes, assurent l’emploi d’un même nombre d’assistants.

On sait que pour nos conseilleurs, tous ces gens-là devraient cesser d’être des assistés ou des assistants en se trouvant aussi un petit quelque chose à vendre. Pour ce faire, 75% des emplois ne s’emploient déjà plus qu’à vendre des services. Mais quels services, là encore ? Sans même parler des nouveaux métiers du sexe, ou de la psychothérapie de consommation, n’en sommes-nous pas à « clientèliser » le Pôle Nord, le Mont Everest, une station orbitale, et à enclore les dernières bêtes sauvages pour égailler les foules ?

Dans ce bouillon de culture prolifèrent les marchés noirs de la corruption et de la tricherie tous azimuts : paradis fiscaux, contrefaçons, falsifications, dopage…

Finalement, l’utopie véritable ne serait-elle pas de croire encore qu’une idéologie sans autre valeur à proposer que la sempiternelle « égalité des chances » (pour la seule réussite des plus chanceux) puisse contribuer au renouveau de la moralité publique ? Peut-on encore enseigner la probité dans une société où chacun est conditionné au gaspillage pour maintenir l’indice des « fondamentaux » ? Où la finalité du savoir débouche sur l’art et la manière d’appâter, de tromper, d’endetter, d’asservir culturellement des cibles pour chiffre d’affaire dans tous les domaines ?

Certes, faire prospérer une entreprise est tout à fait louable en soi. Sur cette motivation, longtemps bénéfique, s’est développé un patrimoine de savoir faire technologique qu’on appelait « le progrès ». Mais le progrès n’est plus ce qu’il était. Nous atteignons un seuil quantitatif et qualitatif dans la marchandisation qui débouche sur une incontournable question de moralité productive, de nouveau savoir vivre, disons même de savoir survivre à nos propres nuisances sur une planète déjà mise hors d’état de nous supporter.

*

L’impuissance de nos politiciens à endiguer la débâcle sociale issue du productivisme concurrentiel est une évidence qui gangrène le monde entier.

Partout ils se trouvent confrontés au flot montant de la main d’œuvre inemployée. Partout ils se discréditent à gérer l’insoutenable montée des inégalités et l’impact d’un harcèlement marchand provocateur face à des gens démunis. Partout ils se heurtent aux errements de populations déracinées fuyant les bidonvilles du tiers monde. Partout ils voient surgir les violences d’une jeunesse excédée de n’avoir plus qu’à raser les murs des nouveaux ghettos.

D’où le succès des sectes les plus farfelues, la xénophobie pathologique de toute une pègre de nouveaux hitlériens, et, pire encore, l’infernal charisme des grands prêtres du terrorisme, puisant dans le vivier des desperados les imparables kamikazes des fanatismes national et religieux confondus.

Tant que nos politiciens noieront cette débâcle dans les méandres de la langue de bois, tant qu’ils préféreront s’en remettre au mythe de la croissance perpétuelle, tant qu’ils s’accommoderont d’échauffourées périodiques sans se préoccuper des Saint Barthélémy qui nous attendent, nous aurons, hélas, tout lieu de craindre un XXIème siècle pire que le précédent sur une planète irréversiblement souillée.

*

Alors oui, le temps nous est compté. Constatons en premier lieu que notre dégénérescence morale va de pair avec la dégénérescence de ce que l’on convient encore d’appeler « le Marché du travail ». Et prenons enfin acte du fait que les travailleurs du XX siècle, en créant une technologie de très haut rendement, se sont eux-mêmes fait évincer de ce marché-là, au point que leur constante élimination est devenue l’essence même du libéralisme concurrentiel.

Dès lors, un dilemme est clairement posé :

Ou nous ne changeons rien, jusqu’au triomphe d’une nouvelle démagogie fasciste, héritière du même désarroi qui conduisit aux champs de batailles les chômeurs des années trente.

Ou nous donnons à nos élus mandat de restaurer la dignité des citoyens, en les affranchissant du chantage à la vie qui les amène à s’autodétruire par obligation de produire et vendre n’importe quoi.

Cette réforme implique un droit au travail qui soit effectivement le droit d’en obtenir et non plus seulement le droit d’en demander.

Elle promeut un nouveau contrat social…

^


Les élections, suite …

Sarkozy l’Américain

par J.-P. MON
30 juin 2007

La victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle est due principalement à de la désinformation économique et au fait que les deux tiers des Français semblent avoir été convaincus du “déclin” de la France et donc de la nécessité d’une “rupture” pour en sortir.

Une victoire de la désinformation [1]

Contrôlés pour la plupart par de grands groupes industriels, les médias ont propagé pendant plusieurs années la thèse du “déclin” français. Cette une idée est apparue à la fin des années 90 dans un petit groupe, formé de quelques économistes travaillant dans l’entreprise privée, de banquiers, de journalistes et d’un énarque, historien, agrégé en sciences sociales, particulièrement “enflammé”, Nicolas Baverez, devenu l’un des conseillers économiques de Sarkozy. On trouvait ces “déclinologues” un peu partout : dans les clubs socialistes tendance Chevènement, autour de Philippe Seguin, dans les réseaux d’Alain Madelin, bref chez les souverainistes minoritaires, de gauche et de droite mais le plus souvent chez les “libéraux”. Baverez écrit beaucoup : L’impuissance publique, Les Trente Piteuses (1997), « Une France malade dans une Europe décadente », essai très remarqué par la critique mais pas par les lecteurs… C’est à l’automne 2003 que tout démarre, avec la parution de La France qui tombe, dans lequel il attaque violemment « l’économie administrée », les réformes ajournées, la “lâcheté” du monde politique et surtout de Jacques Chirac. Avec 117.000 exemplaires et 28.000 en livre de poche, l’ouvrage est devenu un best-seller. Alors paraît une multitude d’essais sur le déclin supposé de la France ou de ses dirigeants La France en faillite (R. Godeau), L’agonie des élites (J. Brousse et N. Brion), La société de la peur (C. Lambert), Le crépuscule des petits dieux (A. Minc), Les illusions gauloises (P. Lellouche), Le malheur français (J. Julliard), etc. Et les cercles économiques parlent de “la fuite des cerveaux”. En 2004, l’ancien président du FMI, M. Camdessus, publie un rapport où il explique que le pays « s’est subrepticement engagé dans un processus de décrochage ». La presse y fait largement écho et pratiquement tous les magazines font une couverture sur le mal français. Pour bien enfoncer le clou, les “déclinologues” se retrouvent sur les plateaux de télévision où leurs débats consensuels donnent de la France l’image d’un pays du Tiers monde. Le directeur du Point, C. Imbert, décrit chaque semaine les faillites du système français et n’hésite pas à écrire qu’« aujourd’hui, toute la France parle comme Baverez ». Le “traumatisme” causé (dans les médias et chez les “élites”) par le NON au référendum, l’implosion des banlieues en novembre 2005, la catastrophe du procès d’Outreau, ne contribuent pas à améliorer le climat. À tel point que le thème du déclin est repris par les modérés, des intellectuels, des éditorialistes, des dirigeants d’entreprise ayant accès aux médias, des partis politiques et même le gouvernement. Le “mal français” est largement analysé dans la presse étrangère et notamment dans les journaux anglo-saxons, dont le Financial Times (le journal de la City … dans lequel N. Baverez est éditorialistes !).

Rare exception, le sociologue Paul Yvonnet remarque qu’« aux États-Unis il n’y a jamais eu autant de livres sur le déclin économique de l’Amérique, comme si l’idée du déclin était peut-être en train de fédérer le monde occidental, alors que ce monde n’a jamais été aussi prospère ».

Pour N. Baverez et ses amis, qui se retrouvent le plus souvent dans le très libéral Institut Montaigne fondé par l’ancien patron d’Axa, Claude Bébéar, la solution au mal français ne peut venir que d’une révolution à la Thatcher. Alors, quand Nicolas Sarkozy a été le seul homme politique à proposer cette rupture avec le modèle politique et social existant encore en France, il a été entendu par les Français !

Outre la théorie du déclin, les médias ont aussi utilisé sélectivement les statistiques pour convaincre de la nécessité d’une rupture.

Passons sur la tentative maladroite du gouvernement Villepin de faire sous-évaluer le taux de chômage, et voyons de manière plus générale, comment une analyse économique biaisée est venue renforcer le thème général de la campagne de Nicolas “l’Américain”. Partant de la « constatation » que l’économie française est d’une certaine façon « bloquée », il faut la réformer, la rendre plus “compétitive” dans l’économie mondialisée, comme celle des États-Unis. L’éditorialiste au New York Times, T. Friedman écrit : « Toutes les forces de la mondialisation s’attaquent aux États-providences européens.[…] Les Français essaient de préserver une semaine de 35 heures dans un monde où les ingénieurs indiens sont prêts à faire des journées de 35 heures ! » Comme c’est impossible, les travailleurs français doivent donc, selon Friedman et autres “experts”, accepter une baisse de leur niveau de vie.

Un autre son de cloche

Et pourtant, le co-directeur du Centre pour la recherche en politique et en économie de Washington, Mark Weisbrot, n’est pas d’accord [2]. Il explique : « Il est important de comprendre qu’il n’y a aucune logique économique derrière l’argumentaire selon lequel les citoyens d’un pays riche doivent réduire leur niveau de vie ou subir une baisse des programmes sociaux gouvernementaux à cause des progrès économiques des pays émergents. Quand un pays développé a atteint un certain niveau de productivité, il n’y a aucune raison économique devant obliger ses citoyens à baisser leurs salaires ou acquis sociaux, ou à les faire travailler plus, parce que d’autres pays sont en train de rattraper leur retard. Fondée sur le savoir-faire collectif du pays, sa compétence, sa capitalisation et son organisation économique, cette productivité demeure, elle augmente même chaque année. L’argument de la concurrence internationale est utilisé comme excuse par des groupes, défendant des intérêts particuliers, pour baisser le niveau de vie des travailleurs (français, allemands ou américains), grâce au fait que les règles du commerce international ne sont pas écrites par les bonnes personnes. Cela révèle un déficit démocratique et non un problème inhérent au progrès économique ». Le critère généralement utilisé pour évaluer le niveau de vie d’un pays est le PIB, c’est-à-dire le montant total de la production de biens et de services réalisée dans un pays. Or on sait combien ce critère est loin de rendre compte du bien-être réel d’une nation [3]. « Un meilleur indicateur du bien-être économique, si l’on doit faire des comparaisons, est la productivité. Or elle est aussi forte, voire plus forte, en France qu’aux États-Unis » [2]. Autre paramètre qui met en transe les économistes : le taux de chômage français, et notamment celui des jeunes. Or, Weisbrot montre que les taux de chômage des jeunes Américains et des jeunes Français, dans la tranche d’âge 15-24 ans, sont très voisins (8,3% aux États-Unis et 8,8% en France). Quant au taux de chômage global de la population, il est du même ordre de grandeur dans les “vieux” pays de l’Union européenne [4], ceux où les taux sont les plus faibles étant ceux chez qui l’emploi temporaire est le plus élevé et où un grand nombre de personnes sont déclarées “inaptes au travail”, comme en Grande Bretagne.

L’impossible solution des déclinologues

Quelles sont les solutions que proposent les déclinologues ? Ils mélangent habilement le déclin de la France par rapport aux pays émergents (surtout l’Asie) et celui par rapport aux autres pays industrialisés (États-Unis et Angleterre en particulier). Or la première forme de déclin est une très bonne chose : elle signifie qu’une partie du Tiers monde se développe. Mais, comme ils savent bien qu’imiter la Chine et l’Inde est extrêmement difficile, ce que proposent les déclinologues c’est d’imiter le modèle anglo-saxon, sa flexibilisation du travail, la suppression des droits sociaux acquis, la destruction des services publics, avec un renforcement de la “sécurité publique” et un “réarmement moral”. Nicolas Sarkozy propose ainsi de rendre les licenciements plus faciles, de baisser les impôts frappant les successions, de revenir en fait sur la semaine de 35 heures, et de prendre d’autres mesures favorisant les salariés à revenus élevés et les chefs d’entreprises. Mais sans preuves économiques que ces mesures créeront emplois ou croissance.

Le paradis américain

Que montre la situation de leur pays préféré, les États-Unis, où depuis plus de trente ans, ces mesures sont appliquées ? Elles ont eu pour effet de redistribuer les revenus vers le haut, et pas pour tout le monde. Voici ce qu’écrit l’éditorialiste du New York Times : « Si vous pensez qu‘aux États-Unis les gens ne souffrent pas de la faim, vous avez tort. Au dernier recensement, en 2005, 35 millions d’Américains (dont environ un tiers d’enfants) vivaient dans des familles qui ne disposaient pas suffisamment d’argent pour manger à leur faim. Depuis 2005 la situation n’a fait qu’empirer. L’année dernière les salaires réels des travailleurs à bas revenu étaient encore à un niveau inférieur à celui de 2001. Cette année les créations d’emplois diminuent et les prix augmentent. Et tous les ans, le montant du programme fédéral de tickets d’alimentation – rempart contre la faim pour 26 millions d’Américains – est de moins en moins élevé, tout simplement parce que la formule pour en calculer le montant n’a pas été réévaluée pour tenir compte de l’inflation depuis 1996 » [5].

Et c’est cette prospérité des Américains que Sarkozt veut imiter ! Ils ont dépensé des centaines de milliards de dollars pour envahir l’Irak, ils ont eu là bas des milliers de morts, des dizaines de milliers de blessés et ils y sont complètement méprisés. Ils ne peuvent pas vaincre, parce qu’ils se sont attiré l’hostilité de l’immense majorité des Irakiens. Mais ils ne peuvent pas non plus s’en aller parce que ce serait la fin de leur empire. Ils vont donc rester en Irak de nombreuses années, et la Chambre démocrate vient d’accepter une rallonge de 120 milliards de dollars pour la guerre en Irak et en Afghanistan. Ils vont y perdre encore plus d’hommes, plus d’argent et plus de prestige, en causant au passage des souffrances inouïes et inutiles au peuple irakien. Pourquoi ont-ils pu s’engager si imprudemment dans cette guerre d’Irak, après avoir manipulé leur opinion publique à propos des armes de destruction massive, alors qu’ils ont des services de renseignement qui espionnent dans le monde entier, une presse “libre” qui a des moyens gigantesques, des universités qui débordent de spécialistes de tous les conflits et de tous problèmes, passés et futurs, de la planète ? Et ils n’ont pas été capables, avec tout ça, de comprendre des choses si élémentaires que même un enfant qui voyagerait au Moyen-Orient comprendrait ? À savoir qu’ils y sont surtout détestés à cause de leur appui inconditionnel à Israël, et que n’importe laquelle de leur intervention dans la région ne peut que provoquer un rejet massif.

Si ce mélange d’incapacité, d’ignorance et d’arrogance n’est pas le symptôme d’une société en déclin, on ne voit pas ce que ça peut-être ! Par contre, en 2003, en France, une élite « vieillissante, sclérosée, inadaptée au monde, etc. », mais capable de penser, n’a pas sombré dans cette folie. Mais qu’en aurait-il été avec Sarkozy l’Américain ?

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[1] Voir Pour qui roulent les déclinologues ? par Raphaëlle Bacqué dans Le Monde, 25/02/06.

[2] Voir La désinformation économique, Courrier international, 02/05/07.

[3] Voir Reconsidérer la richesse, par Patrick Viveret, éd. L‘Aube poche essai, 2004.

[4] Lettre de l’Observatoire des inégalités, n° 42, 2/5/2007.

[5] The New York Times, 26/5/2007.

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Le grand malentendu

par G.-H. BRISSÉ
30 juin 2007

On finira par s’apercevoir, comme en avril 2002, que le résultat de ces élections à la magistrature suprême est la péripétie ultime d’un grand malentendu, que cette politique spectacle se ramène à un non-événement de plus, lequel finira par précipiter ce pays dans le schéol [1] au lieu de le rehausser vers les sommets. Des réformes fondamentales, pas des gadgets.

Un an plus tôt encore, la cote de popularité de S. Royal était au pinacle et elle aurait dû l’emporter : elle apparaissait armée d’un grand courage et d’un talent certain, son large sourire faisait le reste. Elle sût bousculer les habitudes acquises et exhaler un soufle de renouveau. Belle, digne, toujours strictement vêtue, elle sût apporter un zeste d’espérance à des compatriotes las de la dictature des marchés, des délocalisations boursières, de l’exaltation infinie de l’économie de profit, génératrice d’inégalités et d’injustices sociales toujours plus criantes.

Elle n’insista sans doute pas assez sur les carences des gouvernements successifs depuis cinq ans. Ni sur les réformes fondamentales à entreprendre qui passaient, entre autres, par une reprise en mains par l’État de services publics en déshérence, par l’élaboration d’une économie de répartition avec la mise en circulation d’une monnaie de consommation et d’un revenu social garanti, par la libération des citoyens de toute sujétion fiscale pesante et onéreuse, par la dépénalisation du travail et l’imposition des transferts bancaires au profit de la puissance publique. En exonérant le travail de son caractère précaire et en le remplaçant par la notion d’activité à laquelle aucun jeune ne saurait se soustraire sous la forme d’un service civil, formation professionnelle, apprentissage d’un métier, antidote de l’oisiveté forcée, de l’organisation de tous les trafics, drogues, alcool, etc. Il ne suffit pas de lutter contre la délinquance, il faut la prévenir, la maîtriser en amont.

Enfin il convenait d’allouer à l’appareil judiciaire les moyens de son fonctionnement efficace.

Mais ce scrutin est apparu comme une variante de ces spectacles à la Johny Halliday, Michel Druker ou Patrick Sébastien. Ne mélangeons pas les genres. À chacun son métier. On ne demande pas à un homme d’État, candidat à de hautes responsabilités, d’organiser un spectacle de masse. C’est autre chose qu’on attend de lui : la capacité de présenter un idéal pour le pays, les grandes orientations d’un programme de gouvernement et une équipe pour s’en occuper.

Comme le jour même des résultats s’ouvrait à Cannes le festival du cinéma, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le rapprochement entre le fameux escalier avec son tapis rouge où s’exhibent les vedettes, et celui de l’Elysée ! Le goût très prononcé de notre nouveau Président pour les hôtels et restaurants de prestige, les yachts de luxe, et le site de Versailles, en a heurté plus d’un. La préférence qu’il a manifestée pour des relations privilégiées avec des représentants de la jet-set, les grands manitous des puissances d’argent et des “lobbies” économiques et financiers qui disposent du pouvoir réel, son admiration clairement déclarée pour le modèle américain et pour le Président G.W. Busch, à qui il serra ostensiblement la main, ont fait de ce candidat de la droite extrême, auquel plus de 47% des Français n’ont pas accordé leurs suffrages, la peinture la plus achevée. À mettre en parallèle la volonté affichée de Mme Royal de resteindre les dépenses somptuaires de l’Elysée en donnant un sens, en commençant par elle-même, au non-cumul des mandats.

Nous avons la chance de vivre, dit-on, en démocratie. Le régime de M. Berlusconi fut lui aussi une démocratie, mais qui s’est fort rapprochée d’une ploutocratie. Certes, la participation des électeurs français aux Présidentielles fut des plus élevée, ce qui prouve l’intérêt qu’ils ont porté à la politique, au sens noble du terme. Mais, une fois de plus, ils ont été floués, et les jeunes de nos banlieues peuvent attendre tongtemps encore une amélioration de leur sort. Ils vont pouvoir se défouler dans des manifestations de rues, dans des actes de violence que nous désapprouvons, et se livrer à des trafics clandestins beaucoup plus rémunérateurs qu’un emploi précaire. La disparition annoncée d’un fonctionnaire sur deux dans nos administrations de proximité, nos écoles, nos hôpitaux et nos universités, ne fera qu’aggraver les aléas de la vie quotidienne. Seules les forces de sécurité, contraintes désormais à des critères de rendement, ont de l’avenir. Et avec elles, les fabricants de caméras de surveillance !

Revoir les modes de scrutin

II faudra bien rendre l’acte de voter obligatoire, comptabiliser et interprêter les bulletins blancs ou nuls. Et interdire, dans un certain délai avant le scrutin, la diffusion publique des sondages parce qu’alors qu’ils ne sont que le reflet approximatif de quelques intentions de vote, et non une projection sur le résultat, nombreux sont les électeur qui les interprètent comme tels ! Il convient aussi d’introduire une dose de proportionnelle dans le mode de scrutin, afin de donner leur chance aux courants de pensée qui ne sont pas encore représentés à l’Assemblée Nationale.

Le recours aux signatures d’élus pour sélectionner les candidats constitue un parcours d’obstacles épuisant, discrimatoire pour ceux qui signent, et inutile. Il suffit de s’en tenir à un idéal, un programme, une équipe, tryptique clairement formulé. Les citoyens s’intéresseront d’autant plus à la chose publique qu’on leur offrira des objectifs clairs, qu’on leur indiquera les moyens de les atteindre et qu’on dira avec qui on projette de gouverner.

Que leur a-t-on offert ? Une mosaïque d’individus ou de groupes sociaux s’opposant les uns aux autres dans une compétition féroce, alors qu’il s’agit de construire une société dans laquelle tous, tout au long de la vie, évoluent dans des communautés harmonieuses et cultivant entre elles des liens de solidarité vraie, d’équité, de justice. Je l’ai déjà dit : un agrégat d’individus ne constitue pas plus une société fiable qu’un tas de briques ne forme une maison. Mme Royal a évoqué les droits et les devoirs de chacun : il reste à les définir, en cette première décennie du XXIème siècle !

Il convient d’instaurer, au sommet, un contre-gouvernement solide, suscitant la confiance et la crédibilité, qui approuve les décisions du gouvernement lorsqu’elles s’avèrent justes et qui formule des contre-propositions dans le cas contraire.

La France d’aujourd’hui ne peut s’accommoder d’un pouvoir personnel, autoritaire, et du bilan d’un gouvernement dont la gestion s’est avérée désastreuse, qu’il traîne comme un boulet [2]. Débaucher des personnalités d’opposition en mal de fin de carrière ne devrait tromper personne, pas plus que les références brouillées aussi bien à Jaurès, Blum, Gambetta, de Gaulle, Guy Môquet qu’à Clemenceau et Barrés. Elles évoquent la remarque de Bossuet à propos de Cromwell « un hypocrite raffiné autant qu’habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher ». Les qualités d’orateur du nouveau Président sont indéniables, mais elles le conduisent à rendre hommage aux martyrs de la Résistance tout aussi bien qu’à capter pèle mêle l’électorat du Front National ou à aller s’incliner sur la tombe du général de Gaulle.

Jamais campagne électorale ne fut autant commentée : quelque 150 ouvrages, sans compter les émissions de radio et de télévision, et “blogs” informatiques par millions. Mais les thèmes fondamentaux de la campagne engageant, pour cinq ans, l’avenir du pays et le sort des citoyens furent escamotés. N’est-ce pas la meilleure preuve que “trop d’information tue l’information” ?

Quant à la chimie inter-partisane, les tractations arithmétiques, elles n’ont que peu de rapports avec les préoccupations des citoyens. Le candidat de l’UDF, muée en Modem [3], s’est montré excellent orateur. Il a fait la démonstration de son habileté, de son talent d’homme cultivé, de sa réputation d’honnêteté et il a su capter sa part de la déroute de ses compatriotes. Mais ce centre où il tente de se situer, il est ici et nulle part : son programme serait quasi inexistant sans l’hebdomadaire Marianne, qui parle d’un “centrisme révolutionnaire” ! Il est ouvert à toutes les tractations possibles : un zeste de libéralisme, un soupçon de socialisme, mélangez le tout et vous obtiendrez la bonne soupe ! Il est superfétatoire de dresser un catalogue des mesures très ostentatoires en direction de toutes les catégories d’électeurs, mais dont on sait d’avance qu’elles ne seront jamais appliquées. On a l’ordonnance mais pas les médicaments. Un programme doit se résumer en une charte rédigée en termes clairs pour être comprise par le maximum d’électeurs. La magistrature suprême requiert une autre dimension que la mission d’un Premier Ministre…

Questions restées hors des débats

L’exercice de la magistrature suprême englobe aussi la dimension européenne. On a dit que l’essentiel du travail de nos députés se résumait à l’application des directives européennes. Mais gouverne-t-on un continent de 27 ou 30 États avec des institutions conçues pour une Europe à 6 ou à 12 ? Quel rôle va jouer la France dans le concert des nations ? Alors qu’une hyperpuissance aspire à assumer, avec le succès que l’on sait, la mission de gendarme du monde qui est théoriquement dévolue à l’ONU ? Alors que l’organisation internationale, des institutions telles que la Banque Mondiale, le FMI et l’OMC, traversent une crise grave ? Alors que des puissances émergentes, telles la Chine, l’Inde, le Brésil, aspirent à obtenir leur part du gâteau ? Et que le Moyen Orient tout entier part en morceaux ? Et que le continent africain est aux prises avec des luttes intestines très meurtrières ? Que l’application du traité de non-prolifération nucléaire est mis en pièces ou contesté ? Qu’est-ce qui doit relever de la gestion régionale ou nationale, être du ressort d’un gouvernement à vocation mondiale et fédérale, ou confédérale ? Autant de questions qui n’ont pas été suffisamment approfondies dans ces débats.

Il est urgent d’aller par-delà les clivages d’un autre âge, de cesser de se mouvoir dans un univers virtuel. Dans une certaine mesure, cet effort a été fait par Mme Royal. Il faut le poursuivre, l’amplifier, l’approfondir, tout en demeurant fidèle à certaines convictions. La tâche n’est point aisée. Il s’y mêle dans le temps présent, une bonne dose de misogynie, que d’aucune ont réussi à surmonter. Si nous ne le faisons pas, nous risquons de tomber très vite dans une ère de répression aveugle, d’insécurité sociale et de turbulence redoutables.

Les législatives doivent permettre à l’opposition démocratique des petites formations, laminées par le mode de scrutin majoritaire, de contrebalancer les excès prévisibles. Il faut éviter que la France de demain, en laissant le pouvoir aux oligarchies, à la dictature des marchés et aux médias asservis, ressemble à l’Italie de Berlusconi, à l’Espagne d’Aznar ou au Royaume Uni de Margaret Tatcher.

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[1] schéol= nom que les Hébreux donnaient à l’au-delà. (Le dictionnaire).

[2] Même si en haut lieu on évoque une volonté de “rupture” que semble contredire le cumul antérieur du candidat de la droite : l’éxécutif, le législatif et le poste de chef de parti.

[3] Le Mouvement Démocrate (MODEM) qui englobe l’ex UDF se pose en champion du Centrisme, comportant un “centre gauche” et un “centre droit” et le regroupement au niveau de l’’éxécutif, de personnalités de tendances diverses. C’est ce que l’actuel Président de la République qui s’est démarqué de l’UMP, s’est efforcé de réaliser. Pour combien de temps ?

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Approfondissons le débat : Pour qui pousse le blé ?

Ce sont les investissements financiers, dans telle entreprise, tel secteur ou tel domaine d’activité plutôt que dans tout autre, qui déterminent l’orientation de l’économie. Or ces choix sont faits, actuellement, par ceux qui “placent” les capitaux. Et ils en décident sur des critères de rentabilité, exclusivement.

Il est temps que s’ouvre enfin un débat pour décider qui doit avoir le pouvoir d’exercer ces choix, qui sont essentiels pour l’avenir de la société humaine : ce pouvoir doit-il rester hors des responsabilités politiques ou bien doit-il être démocratiquement partagé ?

Et si la voie démocratique doit être préférée à la main invisible du marché, comment organiser ce partage ?

Dans son livre “Mais où va l’argent ?” M-L Duboin décrit le rôle aujourd’hui dévolu au pouvoir financier et fait trois propositions. C’est donc autour du contenu de ce livre que nous invitons nos lecteurs à débattre dans nos colonnes.

Pour qui pousse le blé ?

30 juin 2007

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Approfondissons le débat : Pour qui pousse le blé ?

Un lecteur de Belgique, L. G. estime que dans le premier chapitre de ce livre, la description des trois formes de la monnaie et de leur évolution historique, n’est pas utile parce que, les gens lisant de moins en moins, il faut aller à l’essentiel.

Les trois formes de la monnaie

par M.-L. DUBOIN
30 juin 2007

La première raison pour laquelle j’ai rappelé, mais brièvement, l’évolution des trois formes de la monnaie, c’est d’abord pour souligner que la monnaie doit son origine au fait qu’elle était une monnaie-marchandise, choisie parce qu’elle avait une valeur réelle, ou qu’elle était attachée à une valeur réelle, un métal précieux par exemple. Et que si notre subconscient a pris l’habitude de considérer et de manipuler la monnaie comme une vraie richesse, c’est parce qu’elle a gardé cette propriété pendant des dizaines et des dizaines de siècles, tout au long de son histoire. Véritable révolution, la rupture totale avec cette pratique s’est produite il y a moins d’un siècle, ce qui explique sans doute encore bien des comportements actuels, dont le fétichisme qui reste liè à “l’argent”. Et c’est ainsi, par exemple, que les économistes prétendent qu’un pays s’enrichit quand il exporte plus de marchandises, donc de valeurs réelles, qu’il n’en importe.

La deuxième raison est que je tenais à évoquer la naissance du billet de banque, parce qu’elle est édifiante. D’abord, elle montre comment les souverains, les uns après les autres, ont accepté, parce qu’ils avaient besoin d’argent pour satisfaire leurs ambitions, de vendre un droit régalien… et du même coup, celui de leurs successeurs. Elle évoque en même temps comment un groupe astucieux est capable d’agir pour accaparer un tel privilège. Et enfin elle oblige à constater que ce glissement de pouvoir, lourd de conséquences, est pourtant passé inaperçu de l’opinion.

Ces rappels historiques aident aussi à comprendre les croyances qui subsistent encore au sujet de l’autorité d’une Banque centrale. On s’étonne donc moins que le public admette ou ignore que la politique monétaire échappe aux responsables de la politique tout court. Et même que des candidats à la Présidence, s’ils évoquent le rôle des Banques centrales comme la BCE ou la Fed, ignorent encore, ou semblent ignorer que celles-ci ont même perdu, au profit de quelques grandes banques internationales, infiniment plus puissantes qu’elles aujourd’hui, ce qui était censé leur rester de pouvoir, par exemple leur influence sur les taux directeurs.

Un autre point important de ce chapitre est de montrer que l’essentiel (85 % environ) de la monnaie que nous utilisons tous n’est pas de la monnaie légale, garantie par l’État. C’est une monnaie privée qui n’a pas cette garantie et qu’un Prix Nobel d’économie assimile à de la fausse monnaie. Il est essentiel de comprendre le pouvoir que confère cette monnaie à ceux qui ont le droit de la créer pour qui ils veulent, et pour en tirer un intèrêt qui pèse très lourd sur toute l’économie.

Au moins aussi important est de comprendre ce qu’est la Dette des États. À l’heure où on l’évoque surtout pour préparer ceux qui se lèvent tôt à plus d’austérité, voire même à les persuader qu’ils sont coupables de vivre aux dépens de leurs enfants, il serait bon de remettre cette question à sa place, à savoir : pourquoi l’État s’interdit-il un puissant moyen financier alors qu’il l’autorise aux banques commerciales ?

Enfin je signale que ce chapitre évoque une pratique qui se développe à tout allure, celle dite des LBO, l’achat à crédit d’entreprises qui marchent bien par des fonds de placement. Il y en a eu 260 en France en 2006, dont les emplyés découvrent les conséquences. Il est donc bon de comprendre sur quoi est fondé ce procédé, et ce qu’il promet.

Ainsi, le premier chapitre prépare les autres, qui devraient inciter le citoyen du XXIème siècle à se poser, et à poser à aux candidats qui veulent décider de son avenir, bien des questions essentielles.

Qu’il y ait aujourd’hui de moins en moins de gens qui lisent des livres, est une autre question. Celui-ci a été écrit, dans le style le plus simple possible, à l’intention de tous ceux qui veulent savoir, sans gros efforts intellectuels, comment fonctionne le monde dans lequel ils vivent, et où il les mène.

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Les réactions de la presse :

Une bastille à prendre

par S. GANET
30 juin 2007

Marie-Louise Duboin réussit un tour de force. Aborder un sujet aussi aride que la monnaie avec pédagogie est le pari réussi de la directrice de la revue la Grande Relève. Dans ce livre, Mais où va l’argent ? publié aux très dynamiques Éditions du Sextant, elle pose une question essentielle : qui décide de la création monétaire ? Qui contrôle la monnaie ? L’omniprésence de la monnaie, la place de “l’argent” dans notre vie quotidienne, les pièces au fond de nos poches nous paraissent, à nous, quidams, quelque chose de très banal. Rien de plus simple en effet, que d’aller retirer à un distributeur automatique des billets de banque. Et pourtant, cette simplicité apparente cache en réalité l’une des questions les plus complexes en économie. Comme l’écrit René Passet dans la préface, « la connaissance des mécanismes monétaires échappe aux communs des mortels ». L’ancien président du conseil scientifique d’Attac pose alors aux responsables politiques une question de toute première importance : « Comment ont-ils pu accorder de tels privilèges (celui notamment de décider de la création monétaire et de la politique monétaire) à des institutions privées ? »

Commençant par un rappel historique des trois formes de la monnaie (pièces, billets et monnaie bancaire), Marie-Louise Duboin poursuit son explication en abordant le rôle primordial de la Banque centrale, véritable pivot du système monétaire. Par son action sur le système bancaire ordinaire, elle encourage ou freine « l’ouverture de crédits par les banques commerciales ». Le constat est fondamental : « L’essentiel de la monnaie est maintenant une monnaie de dette, émise par les institutions de crédit qui sont des sociétés privées. Celles-ci tirent profit de ce privilège interdit aux États, et elles ont, en outre, le pouvoir de choisir les bénéficiaires de cette manne ». Bref, les banques privées peuvent décider de financer une opération de placement boursier plutôt que des investissements productifs créateurs d’emplois, et ce, grâce à leur pouvoir de création monétaire. « La création monétaire échappe ainsi à toute décision politique », relève avec force l’auteur.

Pour une société « plus humaine », Marie-Louise Duboin appelle à une création monétaire qui prenne en compte « d’autres critères que la rentabilité financière ». Pour l’auteure, il s’agit d’un impératif pour qui voudrait « inventer un système économique qui place en tête des motivations d’autres considérations que l’obsession de rentabilité et de retour sur investissement ». À cette fin, elle dresse toute une série de propositions allant de la nécessité d’un « nouveau réseau bancaire », d’un « contrat civique », d’une « éducation renouvelée » ou encore d’un « revenu individuel versé par la société à tous ses membres et pendant toute leur vie », car le salariat actuel est profondément lié à la domination des institutions privées sur l’immense pouvoir de création monétaire.

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Approfondissons le débat : Pour qui pousse le blé ?

Un lecteur de Serralongue, dans les Pyrénées Orientales, R. S., suggère qu’il fallait présenter ce livre aux médias, radio, télé, etc.

Courrier d’un lecteur

par R. S.
30 juin 2007

Cela a été fait par l’éditeur, avant même la sortie du livre en librairie.

Parmi les journalistes à qui les éditions du Sextant ont adressé ce livre, en service de presse personnalisé, citons d’abord ceux qui ont vite réagi : Bernard Maris (L’autre économie sur France Inter et Charlie Hebdo), (voir GR 1076), Jacques Robin (TSC), qui l’a annoncé sur son site internet, et l’Humanité, qui en a publié dans sa page “Débats” du 19 mai, la recension que reproduite page précédente.

Politis et Présence Protestante ont accusé réception et annoncé qu’ils vont en parler.

Jacques Généreux (Alter éco et France culture), Dominique Rousset (L’économie en question, France Culture), Ruth Stégassy (Terre à Terre, France-Cukture), Bonnaud (La Bande à Bonnaud), Dominique Vidal (Le Monde Diplomatique), Jacques Dion (Marianne), Jean-Claude Guillebaud (Ouest-France), ainsi que Damien Millet du CADTM, les Citoyens du Monde et au Québec le journal Alternatives, n’ont pas encore accusé réception, mais il est trop tôt pour désespérer…

Contactée par une lectrice locale, la télévision privée Yvelines Première a réalisé et diffusé en boucle, début mai, une interview de trois minutes.

Informée par le groupe local des Yvelines, l’association Attac va publier une annonce et l’analyse du livre en juin sur son site internet. Un groupe de travail au niveau national sur ce sujet est envisagé.

Les organisateurs de la Foire Bio de Trégunc, dans le Finistère, ont proposé à l’auteure d’y venir faire deux conférences-débats, le samedi 12 et le dimanche 13 mai. Beaucoup de personnes, très intéressées par des achats originaux de nourriture saine ou par des expériences inédites… étaient venues à cette Foire qui a eu beaucoup de succès. Malheureusement, parmi le public, peu de monde s’est montré curieux de savoir comment la finance mène ce monde. Il est vrai, par contre, que les personnes qui ont fait l’effort de venir ont ensuite manifesté beaucoup d’intérêt.

Contacté par d’autres lecteurs, le gérant de la librairie La Réserve, 81 avenue Jean Jaurès, à Mantes-la-ville, avait organisé le 22 mai une rencontre-débat avec l’auteure. Animée de façon très compétente et attrayante, cette soirée a été un succés, et beaucoup de personnes, y compris un candidat aux proches élections législatives, ont manifesté leur intérêt par de nombreuses et pertinentes questions.

À suivre…

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Complément à la chronique de Paul Vincent :

Bernard Kouchner expliqué pour les nuls :

par P. VILA
30 juin 2007

Pas de rupture aux Affaires étrangères. Rien qu’un simple changement de médecin traitant, le traitement des cas graves restant du domaine du Président de la République.

Certains se demandent :Pourquoi Bernard Kouchner a-t-il accepté ce poste ? Cette décision est tout simplement conforme à une résolution qu’il avait prise et exprimée depuis longtemps : « Je ne reculerai plus devant les vérités, même si elles bousculent des certitudes, surtout les miennes. Je connais les professionnels du dénigrement, ils ne m’impressionnent pas. » [1] Il s’expliquait alors sur les raisons pour lesquelles il avait volé au secours de la Société Total, accusée devant le Tribunal de Nanterre par huit citoyens birmans pour complicité avec la junte militaire au pouvoir, laquelle les aurait contraints à travailler de force pour Total, encadrés par des militaires. « Hurlant avec les loups sans connaître la réalité, j’avais pendant des années incriminé Total. La Compagnie a-t-elle usé de travail forcé en Birmanie ? (…) je ne le crois pas. » [1]

Il vient donc sans doute de découvrir la réalité concernant Nicolas Sarkozy et il n’a fait que se conformer à ses bonnes résolutions de ne plus hurler avec les loups.

Comment Bernard Kouchner avait-il eu la révélation de la réalité concernant Total ? Total l’avait invité à venir enquêter sur le terrain en Birmanie et, en même temps, avait passé commande à son cabinet “BK Conseil“ d’un rapport sur son enquête (rémunéré, selon Bernard Kouchner, de seulement 25.000 euros – beaucoup moins que celui non moins célèbre de Xavière Tibéri).

Mais ce rapport qui dédouanait Total au grand dam des opposants à la dictature birmane et de toutes les Ligues des Droits de l’Homme n’avait pas arrêté la marche de la Justice.

Moins persuadé que ne l’affirmait ce rapport de s’être conduit de façon irréprochable, le groupe Total, fin novembre 2005, avait négocié l’abandon des poursuites contre le versement à chacun des plaignants de 10.000 euros de dommages et intérêts et un don de 5 millions d’euros aux associations humanitaires birmanes qui les avaient soutenus [2].

De son côté, face aux critiques, “BK Conseil“ avait aussi depuis longtemps reversé ses honoraires à des organisations humanitaires, proches de Bernard Kouchner… et qui s’étaient néanmoins montrées choquées par ce rapport.

Espérons pour lui qu’il ne connaîtra pas d’autre déception avec la nouvelle cause qu’il a choisi de défendre.

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[1] Ces citations tirées du Nouvel Observateur figurent dans le numéro de juin 2004 de La Chronique, la revue d’Amnesty International.

[2] Source : Financial Times du 30/11/2005.

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Tribune libre

L’un des trois principes fondamentaux de l’économie distributive ou économie de partage, fixe la masse monétaire créée pendant une période donnée à l’équivalent de la masse des productions créées et mises en vente au cours de cette même période. De cette masse disponible sont extraits les moyens de financer, pendant la période suivante, une nouvelle production et le fonctionnement des services publics. Le reste constitue la masse totale des revenus individuels.

Un autre principe de cette économie est que chaque individu doit recevoir, de la naissance à la mort, un revenu social suffisant pour pouvoir en vivre décemment, donc librement.

Or, dans nos pays équipés, il faut prévoir que cette masse disponible pour les revenus individuels puisse excèder le financement du revenu social garanti. La répartition d’un “supplément” disponible pose alors un problème politique. Il peut servir, comme le suggèrait déjà Jacques Duboin, à augmenter égalitairement, en tout cas à âge égal, le montant du revenu social individuel. C’est cette politique que défendait François Châtel dans la GR 1073 de février dernier, estimant que c’est la marque d’une société évoluée que ses membres soient capables d’assumer les tâches nécessaires sans y être incités par un surplus de revenu. Mais Caroline Eckert, dans la Tribune libre de la GR 1075 d’avril, soulevait alors la question des tâches pénibles, inintéressantes mais nécessaires : comment les assurer en économie de répartition sans l’appât d’une prime ? À quoi Éric Goujot répondait (GR 1076) qu’admettre l’idée d’un “salaire” additionnel c’est retomber dans la compétitivité et les surenchères, et que mieux valait donc compenser des efforts particulièrement courageux par plus de temps libre. François Châtel revient ici sur le principe de l’égalité des droits économiques :

À propos de l’égalité des revenus.

par F. CHÂTEL
30 juin 2007

Tout d’abord, je remercie Caroline Eckert de ses remarques constructives au sujet de mon article sur l’égalité des revenus.

En ce qui concerne les travaux pénibles ou ennuyeux en économie distrîbutive, le service civique intégré dans le contrat civique semble en effet tout à fait approprié et pourrait, par exemple, être organisé en une ou plusieurs périodes réparties sur une ou plusieurs années. Aujourd’hui, au cœur d’un système dans lequel la reconnaissance sociale de chacun(e) est essentiellement basée sur l’Avoir, aucun obstacle ne semble s’opposer à l’idée allouer un revenu supplémentaire pour accomplir des tâches considérées comme pénibles : l’évaluation de sa position sociale par l’argent ou ses biens matériels ne pose aucun problème.

Par contre, à mon avis, demander un surplus financier sera devenu dégradant dans un système ayant évolué vers la considération de l’être, vertus morales et civiques comprises. Voir que son temps de vie et d’activité est comparé à de l’argent ou à un objet de consommation, sera considéré alors avilissant, comme synonyme de déchéance dans cette société. Comme était jugé le travail dans la Grèce Antique.

Il ne viendra pas, je pense, à l’idée d’une telle société de proposer un tel surplus financier, ni à ses membres d’en solliciter un.

*

Dans un système transitoire, les solutions peuvent résulter de débats d’opinions ou de décisions issues du gouvernement en place.

Caroline Eckert fait la distinction entre des activités intellectuelles ou créatrices et des travaux pénibles ou ennuyeux, certainement à juste titre, mais il me semble difficile d’en établir la frontière, car la pénibilité et l’ennui d’un travail se trouvent reliés à la subjectivité, aux mœurs présentes, à des considérations qui me semblent difficiles à appréhender. Ce qui paraît pénible et non gratifiant à une époque peut s’avérer le contraire quelque temps après. Question d’éducation, d’adaptation à une situation historique particulière, etc… J’éprouve une réelle difficulté à établir une liste de ces travaux.

L’aide aux personnes âgées dépendantes ou gravement handicapées peut, il est vrai, par exemple, apparaître comme une activité ingrate. Dans le même domaine de l’aide sociale, l’activité de pompier connaît des moments très pénibles, elle suscite pourtant aussi beaucoup de volontariat.

À mon avis, c’est à la société, en fonction des propositions d’activités, d’établir au présent les tâches jugées pénibles. Et je pense aussi que tout travail créatif et intellectuel n’exclut pas de faire des travaux non enrichissants mais nécessaires. Trier ses déchets, vider ses poubelles, faire le ménage, laver son linge, le repasser, exécuter certains travaux d’entretien courants, tous ces actes peuvent faire partie du quotidien, même pour un intellectuel ! Le dessinateur doit de temps en temps tailler son crayon, et le chercheur ranger son bureau pour y voir plus clair. Toute activité enrichissante comporte très souvent une part de travail pénible ou fastidieux.

Je pense que ces tâches serviles font partie, comme pour certains faire la cuisine ou nettoyer son environnement, du contact utile et bienfaiteur avec la réalité quotidienne.

Bien entendu, il n’est pas exclu de s’employer à se débarrasser de ces tâches considérées peu enrichissantes. Les Grecs de l’antiquité employaient des esclaves pour exécuter ce genre de tâches. Aujourd’hui nous avons la possibilité, d’une manière autrement plus humaine, d’utiliser des machines robotisées et même autonomes. Avis aux inventeurs.

En conclusion, je pense qu’en économie distributive la société peut disposer, au choix, du service civique et de la création de machines pour s’acquitter des besognes considérées à une époque donnée comme pénibles ou ingrates.

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