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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 972 - décembre 1997

 

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N° 972 - décembre 1997

La fin de quel travail ?

Ce numéro (24 pages) fait le point sur le débat de cette fin de siècle, « la fin du travail ? », et tente de l’éclairer à la lumière des thèses de l’économie distributive. Pour cela, il fait d’abord le constat, chiffres à l’appui, que les problèmes de production sont résolus par les progrès de la science et des techniques, mais, que, dans le système économique actuel, celui du marché capitaliste, cela aboutit à une précarisation de plus en plus grande de la majeure partie de la population. Il analyse ensuite la « valeur » attribuée au travail pendant l’ére industrielle afin de la démythifier et de préciser les différences entre activité et travail salarié.

Après cela, il montre les tentatives de récupération, pour leur plus grand profit, que tentent de faire le patronat et la droite en profitant de la confusion entre travail et activité. Pour indispensables qu’elles soient, les propositions des partis de gauche ne sont que des rustines qui se décolleront vite à l’épreuve de l’accélération du progrès.

La dernière partie du journal explique comment les propositions d’économie distributive avec l’instauration de « contrats civiques », peuvent permettre de remettre l’économie au service de l’homme et non plus du capital.

QUELLE “fin” du travail ?   (Afficher article seul)

Faits, chiffres...   (Afficher article seul)

...conséquences et perspectives.   (Afficher article seul)

Travail et activité   (Afficher article seul)

Naissance, vie et mort du travail   (Afficher article seul)

5 milliards d’humains en trop ?   (Afficher article seul)

Le véritable travail n’est plus dans le “travail”   (Afficher article seul)

Se vendre   (Afficher article seul)

Comment on écrit la fin de l’histoire   (Afficher article seul)

Réaction, récupération   (Afficher article seul)

Le toyotisme   (Afficher article seul)

Et des rustines   (Afficher article seul)

La peur ?   (Afficher article seul)

A vous de juger   (Afficher article seul)

et pourtant...   (Afficher article seul)

Travail salarié : deux données centrales   (Afficher article seul)

2045 selon Rifkin   (Afficher article seul)

Médecines pour jambe de bois    (Afficher article seul)

En route vers la libération   (Afficher article seul)

La monnaie   (Afficher article seul)

Bibliographie générale de ce numéro   (Afficher article seul)

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Toutes les références numérotées renvoient à la bibliographie générale de ce numéro, placée page 24.

QUELLE “fin” du travail ?

décembre 1997

« C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, cette société ne sait plus rien des activités hautes et enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. »

Hannah Arendt

À l’automne 1996, le grand succès de librairie remporté par “L’horreur économique” [1] de Viviane Forrester, puis la parution de la traduction en français [2], préfacée par Michel Rocard, du livre de l’américain Jeremy Rifkin, “The End of Work” [3], ont fait prendre conscience au grand public des dégâts sociaux causés par “la fin du travail”. Si le premier de ces ouvrages n’est finalement que le constat désespéré de l’extension de « la misère dans l’abondance », déjà dénoncée par Jacques Duboin [4] dès 1935, et ne propose aucun remède pour en sortir, le second va plus loin en esquissant les grandes lignes de la société “post-salariale”, mais il reste flou sur son financement. Il n’en demeure pas moins que, malgré leurs lacunes, ces deux livres ont eu le mérite de porter sur la place publique le débat sur la fin du travail, réservé jusqu’alors aux seuls sociologues.

Évoquer simplement cette perspective d’une fin du travail semble pour beaucoup un péché capital. Se rejoignent dans cette défense de la “valeur-travail”, d’une part, les néo-libéraux et le patronat le plus réactionnaire, et d’autre part de nombreux syndicalistes, sociologues, économistes ou hommes politiques de gauche, mais prisonniers de schémas d’une époque à jamais révolue.

Les premiers frémissent d’horreur à la seule pensée d’une possible réduction du temps de travail, même accompagnée d’une baisse proportionnelle des salaires.

Parmi les seconds, beaucoup, victimes de la confusion, plus ou moins volontairement entretenue entre “travail” et “activité”, craignent de voir l’assistanat remplacer le salariat.

Pour les uns et les autres, mais pour des motifs différents, le partage du travail apparaît comme une mesure malthusienne à rejeter sans appel.

Or, dans le bazar de mesures hétéroclites proposées, figurent des concepts que l’on pourrait croire tirés des propositions de Jacques Duboin, par exemple, celui d’allocation universelle...

Il nous a donc paru utile d’éclairer ce débat de société sur “la fin du travail” à la lumière des thèses de l’économie distributive.

Pour cela :
• nous faisons tout d’abord le constat, chiffres à l’appui : les problèmes de production sont résolus par les progrès des sciences et des techniques, mais dans le système économique actuel, celui du marché capitaliste, cela aboutit à une précarisation de plus en plus grande de la majeure partie de la population ;
• nous analysons ensuite la “valeur” attribuée au travail pendant l’ère industrielle afin de la démythifieret de préciser les différences entre activité et travail salarie ? ;
• nous démontons les tentatives de récupération, pour leur plus grand profit, que tentent de faire le patronat et la droite en profitant de la confusion entre travail et activité ;
• nous expliquons pourquoi les propositions des partis de gauche, pour indispensables qu’elles soient, ne sont que des rustinesqui se décolleront vite à l’épreuve de l’accélération du progrès ;
• nous montrons en fin comment nos propositions, celles de l’économie distributive avec l’instauration de “contrats civiques”, permettent de remettre l’économie au service de l’homme et non plus du capital.

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Faits, chiffres...

décembre 1997

temps de travail et production

Nombre d’heures de travail annuel d’un ouvrier, selon René Passet [13] : - 5.000 il y a cent cinquante ans, - 3.200 il y a un siècle, - 1.900 dans les années 70 et - 1.520 actuellement,

ce qui ferait, d’après A. Gorz 9, 800 h/an si le travail était réparti sur toute la population en âge de travailler.

Rapportée à la durée totale du temps éveillé sur l’ensemble du cycle de vie, le temps de travail représente [14] - 70 % en 1850, - 43 % en 1900, - 18 % en 1980, - 14 % aujourd’hui.

Cette évolution est observée dans tous les pays industrialisés.

La diminution du temps de travail s’est accompagnée d’un formidable accroissement de la production : de 1960 à 1990, en dépit de la croissance démographique, la production mondiale par habitant, a été multipliée par 2,5.

En France, au cours des dix dernières années, le PIB s’est accru de 1.350 milliards de francs, soit, en moyenne, 200 francs par personne et par mois. Aux États-Unis, en 20 ans, il a augmenté de 75 %, ce qui correspond à un accroissement de richesse de 2.000 milliards de dollars.

Une richesse mal partagée

Au plan mondial, entre 1960 et 1993, la part des 20% des habitants les plus riches de la planète est passée de 70% à 85% du PIB mondial, alors que celle des 20% les plus démunis diminuait de 2,3 à 1,4 %, de sorte que 1,3 milliard de personnes vivent dans une situation de pauvreté absolue16 (avec moins d’un dollar par jour). En 1996, dans le monde, 358 personnes disposaient des mêmes ressources financières que les 2,3 milliards de personnes les plus pauvres [17] !

Aux États-Unis, les 2.000 milliards de richesses supplémentaires créées se sont accompagnées d’une baisse de 20 % des salaires, alors que plus de la moitié en a été accaparée par 1% de privilégiés [*]. « Entre 1969 et 1994, le nombre des travailleurs à temps partiel subi est passé de 6% à 12,9 % de la population active. La proportion de salariés mal payés, c’est à dire touchant moins de 15.000 dollars par an, a triplé, passant de 8,4 % à 23,2 % ; celle des pauvres qui travaillent (les working poors) et des chômeurs a crû de 22,9 à 38,5 % du total. Si plus du tiers des actifs américains vivent ainsi dans la pauvreté, cela tient, pour la majorité d’entre eux, à la faiblesse de leurs salaires, et non pas à leur dépendance à l’égard de l’aide sociale » [18]. 40 millions d’Américains sont dépourvus d’assurance médicale.

Un américain sur 10 est totalement illettré et un sur trois est fonctionnellement handicapé dans ses démarches sociales.

En France, les revenus du patrimoine ont doublé en 13 ans (82-95) tandis que la part des salaires dans le PIB a baissé de 9,1 %.

La fin des paysans

En 30 ans, la production alimentaire mondiale est passée de 2.300 kilocalories (kcal) quotidienne par individu à 2.700 kcal, soit respectivement de 90 % à 109 % des besoins fondamentaux. Ces chiffres démentent les prévisions alarmantes de ceux qui, encore récemment, proclamaient que le monde courait à la famine. Norman Borlaug, prix Nobel de la Paix en 1970, pour ses travaux sur les nouvelles technologies de cultures, assure [15] que le monde produit suffisamment de nourriture pour satisfaire ses besoins, le seul problème étant celui de la distribution de cette production rendue difficile par la manque d’infrastructures de transport.

Partout, ces résultats ont été obtenus avec un nombre d’agriculteurs de plus en plus réduit : aux États-Unis, la proportion d’agriculteurs est passée de 70 % de la population en 1850 à 2,7 % aujourd’hui ; en Chine, selon le China Daily, on estime qu’il y a 130 millions de paysans en trop, et ce pays, qui a maintenant pratiquement atteint l’autosuffisance, est en train de devenir un grand exportateur de produits agricoles ; en France, le pourcentage de la population agricole est tombé de 26,7% en 1954 à environ 4 % en 1996, alors que la production agricole a plus que doublé entre 1946 et 1996. Durant le demi siècle écoulé, les gains de productivité ont crû constamment ; dans les seules années 80, elle a augmenté de plus de 28 %.

Mais ces gains de productivité ont conduit, tout au long du vingtième siècle, à une surproduction pratiquement permanente, avec pour corrolaire une chute continue des prix agricoles. On en est donc arrivé dans les pays occidentaux et au Japon à payer les paysans pour qu’ils ne produisent pas ! Les mutations qu’a connues le monde agricole ont éliminé des millions de personnes de l’agriculture. Rien qu’aux États-Unis, premier producteur mondial de denrées alimentaires, dans les nombreuses zones rurales abandonnées, plus de 9 millions de personnes vivent actuellement au dessous du seuil de pauvreté.

Dans le monde, des centaines de millions de fermiers et de paysans vont être ainsi marginalisés, exclus du processus économique, avec l’avancée de l’informatique, de la robotique agricole, la mise en œuvre de systèmes experts,...

Adieu aux cols bleus

La main d’œuvre humaine disparaît dans la nouvelle économie mondiale à haute technologie. Toutes les productions industrielles sont touchées. La plus importante d’entre elles, l’industrie automobile, produit dans le monde plus de 50 millions de véhicules neufs chaque année avec un emploi manufacturier sur douze aux États-Unis. Elle utilise les services de plus de cinquante mille fournisseurs.

Les experts industriels prévoient qu’à la fin des années 90, les usines japonaises seront capables de fabriquer une voiture entièrement équipée en moins de 8 heures, tout en réduisant le nombre de travailleurs dans la chaine. Le consultant japonais Kenichi Ohmae fait remarquer que neuf constructeurs de voitures japonais emploient, pour fabriquer plus de douze millions de voitures par an, moins de 600.000 ouvriers. Les constructeurs américains de Detroit, qui utilisent plus de 2,5 millions de travailleurs pour en fabriquer autant, ont commencé à réorganiser leur processus de fabrication, dans l’espoir de rattraper les Japonais. Cela passe évidemment par une forte réduction de la main d’œuvre. Les licenciements massifs de ces dernières années chez General Motors vont se concrétiser par une diminution d’un tiers des employés. L’industrie européenne (exemple, Renault et Peugeot-Citroën en France) n’est pas en reste. En Allemagne, où 10% de l’industrie et des services concernent l’automobile, un emploi sur sept doit y disparaître. Les industries liées à l’automobile, (sidérurgie, caoutchouc, mines) ont déjà connu de telles réductions d’effectifs.

Dans l’électroménager, on estime qu’en 2.005, 93.500 ouvriers (soit moins de la moitié des effectifs du secteur en 1973) suffiront pour produire la totalité des appareils électro-ménagers des États-Unis.

Dans l’électronique, le nombre des employés de General Electric, leader mondial, est passé de 400.000 en 1981 à moins de 230.000 en 1993, et ses ventes ont triplé.

Le textile commence à adopter les méthodes de production à flux tendu, la robotisation des chaines de fabrication, etc., si bien qu’avec un personnel de plus en plus réduit, la plupart des sociétés sont maintenant en mesure de répondre très rapidement à des commandes personnalisées. Les délais d’études sont passés de quelques semaines à quelques minutes. Ces nouvelles technologies permettent dès à présent aux industries des pays industrialisés d’être aussi compétitives que les entreprises de confection des pays à bas salaires. Les délocalisations, courantes dans ce secteur, ne présenteront donc bientôt aucun intérêt pour les entreprises des pays développés. Les exportateurs des pays en voie de développement, comme l’Inde et la Chine, devront donc, pour rester dans la course, remplacer leurs méthodes actuelles de production (main d’œuvre abondante et peu chère) par des techniques mécanisées. Ce qui conduira encore à des suppressions massives d’emplois.

« Dans la quasi-totalité des activités industrielles, le travail humain est remplacé à un rythme soutenu par des machines... D’ici au milieu du siècle prochain, les travailleurs en col bleu seront tombés dans les oubliettes de l’histoire, victimes de la troisième révolution industrielle et de la marche implacable vers toujours plus d’efficacité et de technologie. » [2]
J.Rifkin.

Le tertiaire n’est plus ce qu’il était

Entre 1950 et 1980, le géant mondial des télécommunications, ATT, a éliminé plus de 140.000 standardistes aux états-Unis. Des gains de productivité spectaculaires ont amené la suppression de 179.800 postes dans les divers secteurs du téléphone.

Les Postes vont remplacer 47.000 employés par des dispositifs informatisés de reconnaissance visuelle. New York, capitale du secteur des sevices aux états-Unis (9 emplois sur 10 appartiennent au secteur tertiaire), a perdu plus de 350.000 emplois dans les secteurs de la banque, l’assurance, le droit, les communications, le transport aérien, le commerce de détail et l’hôtellerie.

Dans le commerce, les grossistes disparaissent, les détaillants traitant directement avec les producteurs. Plus de 410.000 emplois ont été supprimés dans le commerce de détail depuis 1989.

Dans la restauration, les dispositifs de transmission radio des commandes et de la facturation a diminué fortement les besoins en personnel.

Le tertiaire supérieur (médecins, avocats, architectes,...) l’enseignement, les arts sont eux aussi menacés par les nouvelles technologies de l’information.

Bref, comme le souligne S. Roach, économiste de chez Morgan Stanley, « le secteur des services a perdu son rôle de moteur inépuisable dans la création d’emplois en Amérique » et il n’y a pas, à ce jour, d’industrie susceptible de prendre le relais.

La Grande Relève des hommes par la machine [12]
que nous annonçait Jacques Duboin
au début des années 30
est devenue une évidence,
que seuls les idéologues du travail refusent de voir.
Dopée maintenant par le développement
des technologies de l’immatériel
qui jouent sur l’information
(symboles, codes, messages, organisation...),
« la machine fait jaillir les richesses »,
comme le dit René Passet [13].
On pourrait multiplier les exemples.
Le monde est potentiellement
entré dans l’ère de l’abondance.
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[*] témoins, les stupéfiantes augmentations que s’octroient les PDG des grands groupes industriels tout en licenciant massivement. Consulter le site internet de l’AFL.CIO : www.alfcio.paywatch.org/ceopay/

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...conséquences et perspectives.

décembre 1997

chômage et précarité

Manifestement, la trop célèbre loi des débouchés, l’idole des néo-libéraux, J-B Say, loi selon laquelle l’offre crée sa demande, est prise en défaut : il y a dans l’Union européenne 18 millions de chômeurs et 50 millions de pauvres.

En France, On compte 3,5 millions de chômeurs, plus 4 millions de citoyens ou de travailleurs en situation précaire (1,1 million de RMlstes, 900.000 CES, un demi-million de contrats aidés par la puissance publique, type CIE, CEC, SIVP, etc., un bon million de contrats à durée déterminée de moins de deux mois, et le reste en contrats à temps partiel non choisi, rarement supérieurs au SMIC...). Ce qui fait au total 7,5 millions de chômeurs et de précaires soit 30 % de la population active [18].

En Allemagne, la situation n’est guère plus brillante : malgré les rodomontades du chancelier Kohl, qui prétendait réduire de moitié le chômage d’ici l’an 2.000, le nombre de chômeurs continue de croître et dépasse maintenant les 4 millions et demi.

Au Royaume-Uni, autre “phare” de l’économie libérale, 23,5% de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté.

On pourrait multiplier les exemples de cette précarisation d’une proportion croissante de la population mondiale. Elle constitue la condition indispensable à la survie du système néo-libéral qui semble dominer le monde aujourd’hui, en attendant “la grande implosion” [10].

Une évolution irréversible

Les entreprises transnationales sont entrées dans l’ère des communications rapides, des processus en continu, des productions à flux tendu, qui reposent sur une nouvelle génération de robots sophistiqués. L’arrivée d’une nouvelle génération de robots plus “intelligents”, plus polyvalents, plus efficaces va encore accélérer la relève de l’homme par la machine.

On estime en effet qu’un de ces robots peut remplacer quatre emplois et que, s’il est utilisé en continu 24 heures par jour, il est amorti en un peu plus d’un an. Rien d’étonnant donc que l’on prévoit que le nombre de robots mis en service dans le monde va considérablement augmenter dans les prochaines années.

Il est clair que les progrès des sciences et des techniques ne s’arrêteront pas, tant ils sont dans la nature même de l’homme. Le chômage et la précarité ne peuvent donc que se généraliser.

Michael Hammer, professeur au MIT, affirme que la réorganisation des entreprises américaines entrainera la suppression de 40% des emplois existants et jusqu’à 80% pour certains postes d’encadrement.

Selon la Fédération des Organisations de Travailleurs de la Métallurgie à Genève, d’ici 30 ans, 2% de l’actuelle main d’œuvre suffiront à produire la totalité des marchandises nécessaires à la demande totale.

stress et violence

Le taux de chômage influe directement sur l’état de santé d’une population dont le niveau de stress et de dépression [*] sont des facteurs qui favorisent la prise d’alcool, de drogues, de tabac, incompatible avec une vie saine. Une étude réalisée aux États-Unis, dans 30 zones urbaines, totalisant 80 millions de personnes, montre que plus de 38.000 décès par accidents cardio-vasculaires sont imputables à la montée du chômage. Dans un nombre croissant de pays industrialisés, le chômage technologique et la masse déferlante des sans emploi entraînent une hausse dramatique de la criminalité et de la violence aveugle. Une étude de l’agence américaine Merva-Fowles établit qu’un point supplémentaire du taux de chômage se traduit par une hausse de 6,7% des homicides, de 3,4% de délits avec violence, de 2,4% des cambriolages, autant de dépenses dont on ne chiffre pas l’ampleur lorsqu’on parle des coûts socio-économiques du chômage.

Outre ses conséquences les plus évidentes, comme les sommes colossales consacrées à l’indemnisation du chômage [**], les pertes de recettes fiscales diverses (dont la baisse de la consommation), la précarisation de la société a aussi des effets induits difficiles à évaluer : on n’a, par exemple, jamais tenté de chiffrer la part qui tient au chômage dans nos dépenses rapidement croissantes de police, de justice, de santé et d’aide sociale.

une bombe à retardement

Selon le président de la Banque Mondiale, James Wolfensohn, la pauvreté dans le monde et les inégalités représentent « une bombe à retardement » qui, si l’on n’agit pas dès maintenant, « explosera à la figure de nos enfants ». Lors de son discours d’inauguration de l’assemblée annuelle de la Banque et du FMI, il a affirmé que « sans action, dans trente ans, les inégalités seront plus grandes. La population vivant avec moins de 2 dollars par jour passera de 3 milliards à 5 milliards d’individus. Un quart des forêts tropicales seront détruites, au lieu de 4% aujourd’hui... Sans équité, il n’y a pas de stabilité ».

Pour lui, le remède est la croissance économique et la bonne gestion des affaires publiques. Il a précisé que la Banque agirait de manière sélective en aidant d’abord “les bons élèves” en termes de politique économique.

Quand on sait ce que sont les politiques économiques prônées par la Banque Mondiale et le FMI, on peut avoir quelques craintes pour l’avenir de l’humanité !

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[*] Lire “preuves à l’appui”, page 12, GR 971, novembre 1997.

[**] Pour 1997, le Budget français comporte 82 milliards de francs pour les contrats de travail soutenus par la puissance publique, plus 150 milliards d’allocations de chômage, 150 autres milliards de pertes de recettes de cotisations sociales, entre 60 et 80 milliards de dépenses de formation et une bonne trentaine de milliards de préretraites. En tout, de l’ordre de 400 milliards, soit 4,5% du produit national brut.

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À ce stade, il importe d’être très clair. Le travail qui disparaît, c’est le travail salarié dans la production marchande. Il disparaît, c’est un fait, indéniable, nous avons vu pourquoi, comment, à quel rythme accéléré et qui va s’accélérer encore.

Mais une confusion s’est établie entre travail et activité.

Pourquoi ? Comment ? Avec quelles conséquences ?

Travail et activité

décembre 1997

La confusion travail-activité est devenue si fréquente qu’il est de plus en plus difficile de distinguer dans le discours des uns et des autres de quoi l’on parle.

Ce qui disparaît, c’est le travail salarié, correspondant à un emploi dans la production marchande en échange d’un salaire. Ce travail, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’existait même pas chez les grecs et les romains qui considéraient les activités, issues de la nécessité, ou tâches laborieuses (artisanales, agricoles ou autre) comme dégradantes : la finalité de l’être humain libre devait être l’activité éthique et l’activité politique.

Par contre, l’activité n’a aucune limite puisqu’elle englobe entre autres choses, les tâches d’intérêt collectif, la recherche, la gestion de la cité, la politique,etc. que, dans le système actuel, on nous présente comme non rentables parce que non marchandes [*].

Insistons sur le fait que le travail dont la disparition est à l’origine du chômage et de ses conséquences, est quelque chose de très précis, de très particulier, défini par un modèle de référence qui est récent, comme l’a montré Dominique Méda [7], et dont la généralisation n’a pas toujours été la règle ; il ne s’agit, somme toute, que d’une certaine forme de travail. Comme le montre ci-dessous Djémil Kessous, cette forme de travail ne correspond qu’à une période (environ deux cents ans) de l’Histoire. Avant cette période, l’activité humaine était dominée par l’urgence, la nécessité de tirer de la nature, surtout en utilisant ses propres forces physiques, les moyens de survivre. La société s’est ensuite organisée en se partageant ces travaux : à chacun son métier.

C’est l’industrialisation, à la fin du XVIIIème siècle, qui, en transformant les processus de production, a substitué l’emploi-salarié au métier de l’artisan. « Le salariat a en effet été pour l’industrie le moyen de répondre aux nécessités d’organisation en vue d’une production de masse. Le moteur de l’activité est devenu l’utilité (réelle ou factice) sur laquelle table le capitalisme pour augmenter ses profits. Ce qui prime, c’est l’organisation, le travail n’étant qu’un rouage parmi tant d’autresde la grande machine économique ; il est devenu une marchandise [8] ».

On parle depuis du marché du travail.

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[*] Duboin avait bien fait la différence, même s’il désignait les deux concepts par le même mot, travail : « On n’aura donc plus à travailler ? Qui dit pareille sottise ? On travaillera autant qu’on le voudra, mais gratis pro Deo [6]... » (puisque tout le monde sera assuré de recevoir un revenu).

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Naissance, vie et mort du travail

par D. KESSOUS
décembre 1997

 [*]

L’homme est un animal très nouveau, comme le reconnaissent les spécialistes des sciences de la vie : à peine quelques dizaines de milliers d’années pour notre genre d’homo sapiens sapiens. Depuis son apparition, il a connu une certaine évolution. Sa jeunesse a été marquée par la liberté, I’errance du chasseur-cueilleur, bref, le non-travail. Durant toute cette période, comme un enfant doué, il a fait d’étonnants progrès. Ses prédécesseurs hominidés qui inventèrent et perfectionnèrent l’outil de pierre taillée, avaient mis, laborieusement, deux bons millions d’années pour domestiquer le feu... Lui, en quelques millénaires, il inventa l’arc et la couture, il mit fin à sa vie de nomade, se sédentarisa et perfectionna son art de bâtisseur. Durant cette époque, cependant, il ignorait encore le travail ; toutes les activités qu’il accomplissait étaient plutôt des jeux, le plus souvent collectifs ; cela sied parfaitement à cette prime jeunesse que tout animal doit connaître.

Alors, subitement, placé devant certains défis : le climat, la démographie, I’homme inventa l’agriculture. C’est là que les ennuis commencèrent. La célèbre malédiction divine : « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » concerne les premiers peuples sédentaires de l’agro-pastorale. La légende biblique du jardin d’Eden et de la déchéance qui s’ensuivit (que l’on retrouve dans toutes les mythologies antiques) repose sur des faits réels : avant de réaliser la révolution agricole du néolithique et de connaître la dure vie de l’agriculteur, l’homme a connu, durant la période de l’épipaléolithique, un véritable Age d’or ; c’est à ce moment que la culture du chasseur-cueilleur a atteint sa perfection et que les premières sédentarisations se réalisèrent...

Mais cette malédiction primitive du travail n’a pas concerné tous les hommes. En effet, c’est à partir de cette époque, comme Marx et ses disciples l’ont parfaitement établi, que la société a commencé à se différencier considérablement, notamment entre oisifs (les exploiteurs) et travailleurs (les exploités)... A peine apparu, donc, le travail n’était pas le lot de tous. Pour la classe des maîtres : les nobles, seigneurs et autres grands prêtres, c’était une occupation indigne et qui est restée telle jusqu’à une date récente ; ce statut déshonorant était pourtant réservé à la grande majorité laborieuse.

Plus récemment, cependant, le travail a pris un entendement plus positif. Avec les Temps modernes, chez certaines catégories sociales, est apparue la notion de travail comme essence de l’homme, de travail salvateur, rédempteur. Cette conception bourgeoise qui faisait de l’oisiveté - la fainéantise - un vice majeur, a surtout permis, lorsque la révolution industrielle s’est enclenchée, de justifier les pires formes d’exploitation de l’homme par l’homme telles que le travail des enfants. Le travail, pour les catégories privilégiées qui en faisaient l’apologie, c’était quand-même tout autre chose : le travail de l’entrepreneur, de l’intellectuel, voire, celui de la dame patronesse, cela n’a jamais été le travail de celui qui descend au fond de la mine, de celui qui va au charbon. Une acception positive du travail s’est également développée chez les premiers socialistes du siècle dernier qui ont repris à leur compte la loi de la valeur-travail initialisée par l’économiste Ricardo et selon laquelle le travail est le fondement de toute valeur marchande. En s’inscrivant résolument contre cette sanctification masochiste du travail, Paul Lafargue publiait en 1880 son célèbre Droit à la paresse, dans lequel il montrait que jamais durant toute son histoire l’homme n’avait tant travaillé qu’en ce siècle maudit.

Donc, avec la modernité, la notion de travail s’est fort différenciée. On trouve à ce sujet, une prodigieuse variété de termes qui, de manière fort contrastée, expriment ce concept. Travailler, ainsi, cela peut être selon le cas : marner, bosser, besogner, trimer, s’échiner... mais également œuvrer, créer, produire... bref, selon l’entendement, le travail peut être une corvée, un turbin fastidieux ou une activité dans laquelle on s’accomplit. Il semble, d’ailleurs, que c’est cette demière notion qui, en fin de compte, soit amenée à prédominer. En effet, progressivement, avec les considérables progrès de la productivité dus à la révolution industrielle, on a commencé à entrevoir la possibilité d’une civilisation avancée basée sur les loisirs. Au début des année 30, avec la grande dépression due à la crise de 1929, Jacques Duboin mettait en évidence un phénomène inédit : après des millénaires de pénurie généralisée voilà maintenant que les magasins regorgeaient de tout, même du superflu, et que seul le travail devenait une denrée rare (ainsi, d’ailleurs, que l’argent disponible). En 1932, en montrant le rôle de la mécanisation dans le chômage, il publiait La grande relève de l’homme par la machine, titre qui, par la suite, inspira notre revue. Mais ce n’est qu’au cours de ces dernières années 1990 que le problème du travail a pris ce caractère crucial : jamais on n’avait autant produit, jamais on n’avait autant exclu, jamais on n’avait vu tant de misère au milieu de tant d’abondance. La fin du travail n’est plus un mythe car des penseurs autorisés comme Rifkin en font le titre de leur essai, sans toutefois apporter de solution tangible à ce problème dramatique. Les perspectives sérieuses existent, pourtant ; elles sont celles de l’économie distributive. Il ne s’agit plus de créer des petits boulots, des « emplois-bidon ». Nous sommes résolument favorables à la suppression de toutes les tâches dégradantes, nous ne nous opposons nullement à la suppression des secteurs d’activité inutiles, voire nuisibles. Mais aucun être humain ne doit être exclu pour autant. La société doit garantir à chacun une existence décente, donc un revenu décent. Et chacun, suivant la belle philosophie usologiste de notre ami J-P Lambert, doit pouvoir se rendre utile à la société en s’investissant dans l’activité (c’est sensiblement différent du travail) de son choix.

Epilogue

La connotation négative qu’il a revêtue restera à jamais attachée au travail. Le travail c’est le tripalium des Romains, une torture, à tout le moins, une contrainte. L’adolescent doit travailler pour accéder à l’âge d’homme, pour être émancipé. Lorsqu’une femme est saisie des douleurs de l’enfantement ne dit-on pas qu’elle a commencé son travail ? Cette image, du reste, est hautement symbolique. Depuis quelques millénaires l’humanité a commencé son travail ; ce phénomène a atteint son paroxysme au cours des deux derniers siècles. Nous sommes en train, aujourd’hui, d’assister à la délivrance. Il nous faudra, tôt ou tard, rendre hommage à tous ceux qui ont été sacrifiés sur l’autel du travail pour que nous en arrivions à ce stade, et d’abord à ceux qui auront été dévorés (et qui le sont encore de nos jours) par le « satanic mill » de la Révolution industrielle.

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[*] Nous avons déjà publié un article portant le même titre dans la GR n° 940. Nous tentons d’en approfondir ici certains thèmes. D.K.

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5 milliards d’humains en trop ?

par D. KESSOUS
décembre 1997

Le Canard enchaîné du 22 octobre dernier a divulgué un rapport (signé Jean Choussat) de l’inspection des finances selon lequel la France compterait 500.000 fonctionnaires de trop. Mais cette pléthore de bureaucrates que, du reste, l’on observe également dans le secteur privé, on la connaissait depuis longtemps et il n’était nullement besoin de mobiliser une commission d’enquête à ce sujet !

Dans un excellent ouvrage Paul Bairoch19 montre que « vers 1990, avec à peine 3% de leur population active employée dans l’agriculture, les États-Unis produisaient non seulement une nourriture riche et abondante pour l’ensemble de leurs 250 millions de citoyens, mais exportaient en moyenne une quantité de céréales capable de nourrir, selon les normes des sociétés traditionnelles, près de 400 millions d’habitants ». Aujourd’hui, donc, 2 ou 3 millions d’agriculteurs sont capable de nourrir 600 millions d’être humains. Mais il n’y a pas qu’aux É-U que cette hausse des productivités agricoles s’est produite : c’est dans le monde entier [*]. En outre, ce progrès ne s’est pas seulement réalisé dans l’agriculture mais aussi dans tous les secteurs de l’économie. Aujourd’hui donc, quelques centaines de millions de travailleurs, assistés par la machine et l’ordinateur, sont capables de faire vivre décemment (c’est-à-dire alimenter, vêtir, abriter, transporter, soigner, éduquer...) tous les habitants de la terre. Il y a donc cinq milliards d’humains en trop... ?

De qui est-ce ?
  1. « La vie n’est pas le travail. Travailler sans cesse rend fou. »
  2. « Le temps libre devient la vraie mesure de la richesse. »

Réponses : De deux dangereux révolutionnaires, dont le premier est le général de Gaulle ! Eh oui, cité par Malraux dans Les chênes qu’on abat . Le second, qui ne dit pas autre chose, est Karl Marx. L’idée de la finalité du travail n’est donc ni de droite ni de gauche, pour peu qu’on soit clairvoyant et logique.

A.P.
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[*] Elle s’est réalisée avec des dégâts écologiques et un gaspillage considérables. Mais, sans revenir au Moyen Age, il est techniquement possible de faire une agriculture à haut rendement mécanisée et biologique.

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Malgré les bouleversements qu’il a connus, on continue aujourd’hui à vouloir associer au travail :
- une fonction éducative, parce qu’il apparaît comme le moyen d’exprimer sa personnalité ; c’est pourquoi les chômeurs en arrivent à perdre toute confiance en eux,
- une fonction économique, parce que le salaire versé en échange d’un travail est un moyen d’autonomie,
- et une fonction sociale, un moyen d’insertion, celui de participer avec d’autres à la vie de la cité, d’éprouver son utilité sociale. En réalité, ces trois fonctions fondamentales ne sont pas automatiquement liées à un emploi. C’est ce que montre très clairement André Gorz [9] [*] :

Le véritable travail n’est plus dans le “travail”

par A. GORZ
décembre 1997

Ce que Jeremy Rifkin appelle “la fin du travail” annonce la fin de ce que tout le monde a pris l’habitude d’appeler “travail”. Il ne s’agit pas du travail au sens anthropologique ou au sens philosophique. Il ne s’agit pas du travail de la parturiente, ni de celui du sculpteur ou du poète. Il ne s’agit pas du travail comme “activité autonome de transformation de la matière”, ni du travail comme “activité pratico-sensorielle” par laquelle le sujet s’extériorise en produisant un objet qui est son œuvre. Il s’agit sans équivoque du “travail” spécifique propre au capitalisme industriel : du travail dont il est question lorsqu’on dit qu’une femme “n’a pas de travail” lorsqu’elle consacre son temps à élever ses propres enfants et qu’elle “a un travail” lorsqu’elle consacre ne serait-ce qu’une fraction de son temps à élever les enfants d’autrui dans une crèche ou une école maternelle.[...]

Les millions d’employés ou de techniciens “travaillant” sur écran de visualisation ne “réalisent” rien de tangible. Leur activité pratico-sensorielle est réduite à une pauvreté extrême, leur corps, leur sensibilité mis entre parenthèses. Leur “travail” n’est en rien une “mise en forme appropriative du monde objectif”.[...] Pour les “travailleurs” de l’immatériel comme pour une majorité de fournisseurs de services, les “produits” de leur travail sont évanescents, consommés dans le temps même où ils sont accomplis. Il est rare que ces “travailleurs”puissent dire : « Voici ce que j’ai fait. Voici mon ouvrage. Ceci est mon œuvre. » A vouloir nier “la fin du travail” au nom de sa nécessité et de sa permanence au sens anthropologique ou philosophique, on démontre le contraire de ce qu’on voulait prouver : c’est précisément au sens de réalisation de soi, au sens de “poièsis”, de création d’une œuvre ou d’un ouvrage que le travail disparaît le plus rapidement dans les réalités virtualisées de l’économie de l’immatériel. Si on désire sauver et perpétuer ce “véritable travail”, il est urgent de reconnaître que le véritable travail n’est plus dans le “travail” : le travail, au sens de poièsis, qu’on fait, n’est plus (ou n’est que de plus en plus rarement) dans le “travail”, au sens social, qu’on a. Ce n’est pas en invoquant son caractère anthropologiquement nécessaire qu’on démontrera la pérennité nécessaire de la “société de travail”. Au contraire : il nous faut sortir du “travail” et de la “société de travail” pour retrouver le goût et la possibilité du travail “véritable”.[...]

Le “travail” que le capitalisme en sa phase ultime abolit massivement est une construction sociale ; et c’est pour cela précisément qu’il peut être aboli. Pourquoi dit-on qu’une femme a un “travail” quand elle enseigne dans une maternelle et qu’elle n’en a pas quand elle élève ses propres enfants ? Parce que la première est payée pour ce qu’elle fait et non la seconde ? Mais la mère au foyer n’aurait toujours pas un “travail” quand même elle toucherait une allocation sociale égale au salaire d’une puéricultrice. Elle n’aura toujours pas un “travail” quand même elle aurait aussi un diplôme d’éducatrice. Et pourquoi cela ? Parce que le “travail” est défini au départ comme une activité sociale, destinée à s’inscrire dans le flux des échanges sociaux à l’échelle de la société entière. Sa rémunération atteste cette insertion mais n’est pas non plus essentielle : l’essentiel est que le “travail” remplit une fonction socialement identifée et normalisée dans la production et la reproduction du tout social. Et pour remplir une fonction socialement identifiable, il doit lui-même être identifiable par les compétences socialement définies qu’il met en œuvre selon des procédures socialement déterminées. Il doit, en d’autres termes, être un ”métier”, une “profession” c’est-à-dire la mise en œuvre de compétences institutionnellement certifées selon des procédures homologuées. Aucune de ces conditions n’est remplie par la mère au foyer... Bref il ne se situe pas dans la sphère publique, il ne répond pas à des besoins socialement définis, socialement codifiés. Pas plus que le travail de l’esclave ou du serviteur personnel au service des désirs personnels de son maître. Pas plus que le travail de création, artistique ou théorique.

Le créateur, théoricien ou artiste, ne “travaille” (n’a un travail) que lorsqu’il donne des cours ou des leçons répondant à une demande publiquement et socialement déterminée ; ou lorsqu’il exécute une commande. Il en va de même de toutes les activités artistiques, sportives, philosophiques, etc., dont le but est la création de sens, la création de soi (de subjectivité), la création de connaissance[...] Par l’homologation des compétences, des procédures et des besoins qu’il implique, le “travail” est un puissant moyen de socialisation, de normalisation, de standardisation, réprimant ou limitant l’invention, la création, I’autodétermination individuelles ou collectives de normes, de besoins et de compétences nouveaux. C’est pourquoi la reconnaissance sociale de nouvelles activités et compétences répondant à de nouveaux besoins a toujours dû être imposée par des luttes sociales...

Il s’agit de déconnecter du “travail” le droit d’avoir des droits et notamment le droit à ce qui est produit et productible sans travail, ou avec de moins en moins de travail. Il s’agit de prendre acte de ce que ni le droit à un revenu, ni la citoyenneté plènière, ni l’épanouissement et l’identité de chacun ne peuvent plus ête centrés sur et dépendre de l’occupation d’un emploi. Et de changer la société en conséquence.

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[*] * Nous reproduisons ici plusieurs extraits du livre qu’André Gorz vient de publier, et nous invitons tous nos lecteurs à dévorer ce livre : ils se régaleront !

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La mentalité, le comportement des gens, face au travail, se trouvent terriblement affectés. Voici deux exemples. Le premier, que cite André Gorz, montre comment, dans le travail salarié (celui qui heureusement disparaît), les liens affectifs les plus spontanés entre personnes se trouvent transformés, utilisés, (“marchandisés“...) parce qu’il s’agit d’abord de satisfaire un employeur et de savoir se vendre. Le second est celui d’érika, obsédée par cette envie de se vendre :

Se vendre

décembre 1997

Apprendre à se vendre

Dans une société d’employés, dominée par la mentalité mercantile, il est inévitable que naisse un marché de la personnalité. Car lorsque l’art de vendre, de manipuler, de servir les autres prend le pas sur les aptitudes manuelles, il advient que les traits personnels, voire intimes de l’employé sont englobés dans la sphère des échanges, acquièrent une importance commerciale, deviennent des marchandises sur le marché du travail...

La bonne humeur et l’amabilité deviennent partie intégrante du service pour lequel l’employé est rétribué, elles sont rationalisées en vue de promouvoir les ventes d’un article quelconque... Dans un grand magasin, un enquêteur remarquait au sujet d’une vendeuse :« Je l’observe maintenant depuis trois jours. Elle arbore un sourire figé sur son visage maquillé et son expression ne change jamais, quelle que soit la personne à qui elle parle. Jamais je ne l’ai entendue rire spontanément... J’ai essayé mais j’ai été incapable de garder un sourire de ce genre sur mon visage ».

... A mesure que la demande croît, les grandes écoles organisent des cours destinés à fournir aux entreprises ces “employés aux manières plaisantes” qu’elles demandent... Les cours enseignent “la courtoisie, les égards et l’amabilité, le contrôle de la voix et l’élocution”, etc.

Les rapports d’argent qui dominent les relations entre individus se sont infiltrés dans tous les domaines de la vie... Les hommes deviennent des étrangers les uns pour les autres par le fait que chacun tente de transformer l’autre en son instrument et finalement le cercle se referme ; on fait de soi-même un instrument et devient un étranger pour soi-même également.

C.Wright Mills,
(White Collar, New York, OUP, 1951).

Érika se perd

Une fille aux cheveux longs, regard noir, direct, joue avec ses bagues. Une fille d’aujourd’hui, 20 ans à peine, en jean et baskets, le sourire mordant et, à cet instant, en pleine révolte :« Je veux un vrai boulot, ça tourne à l’obsession. Envie de travailler comme un robot. Envie de pouvoir me dire : Demain je me lève à 7 heures et je finis à 18 heures, et c’est parti comme ça pour des mois, des années ! C’est fou, non ? Je veux être admise dans le carcan, plier sous le joug ».

Érika frappe le banc et se lève toute droite, les joues empourprées, rebelle en 1997 qui rêve d’esclavage, 8 h. - midi, 2 h. - 6 h., s’engloutir dans l’horaire bien cadencé qui bouffe la vie sans laisser une minute à l’autre vie.

Voilà l’espoir d’érika. Plus le travail lui manque, s’éloigne d’elle, plus elle veut sentir le poids de ce qu’elle croit être sa substance : la souffrance. Ainsi, loin d’en faire disparaître le goût, le chômage fait ressentir la valeur travail dans ce qu’elle a de plus amer. Erika fume cigarette sur cigarette :« Pas de travail, c’est l’horreur ! Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? A quoi suis-je utile ? »

On lui proposerait quelques heures travaillées, même sous-payées, elle les prendrait : « Tu travailles une heure, c’est toute ta journée qui prend du relief autour de ce temps-là. » A l’inverse, son temps libre la glace comme un néant où elle se perd.

Reportage extrait du bimensuel “Contre-allées”
de la Mutuelle générale
de l’équipement et des transports
(envoi d’H.Muller).

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Notre XXème siècle vient de substituer à l’industrie de nouveaux modes de production, qui fonctionnent avec de moins en moins d’emplois salariés. Il ne faut donc pas s’étonner que la fin de l’ère industrielle soit aussi la fin du salariat.

Mais ce n’est pas la fin de l’Histoire !

C’est pourtant ce que l’idéologie néo-libérale veut nous faire croire, pour que cette confusion paralyse la réflexion et les imaginations.

Les mécanismes de cette mise en condition des esprits sont aujourd’hui bien connus ; ils ont été mis au point quand, en 1989, il s’est agi de profiter de la chute du mur de Berlin pour persuader le monde entier que c’était la preuve irréfutable qu’il n’y avait, qu’il ne pouvait pas, qu’il ne pourrait jamais exister une autre organisation que celle du capitalisme de marché.

C’est Suzan George, dans un article intitulé Comment la pensée devint unique qui a le mieux montré la méthode employée :

Comment on écrit la fin de l’histoire

décembre 1997

Un soit disant “débat” est d’abord lancé par des universitaires et des chercheurs, afin de publier leur façon de voir. Après quoi tous les moyens sont utilisés pour que l’ensemble des médias la répandent,en la présentant comme le résultat d’une étude scientifique.

Qui finance cette énorme entreprise d’intoxication ? -Des intellectuels achetés. S. George donne les noms et les sommes investies. De grandes et anciennes fortunes industrielles américaines dont surtout Olin (produits chimiques) dotent des fondations qui financent des chaires dans les universités les plus prestigieuses avec pour objectif avoué de “renforcer les institutions économiques, politiques et culturelles sur lesquelles est basée l’entreprise privée”. La Fondation Olin consacrait déjà, en 1988, 55 millions de dollars à cette fin. Avec de telles sommes, le donateur a le droit de nommer des professeurs qui vont occuper des chaires et diriger des études “orientées” (l’historien français F.Furet en a bénéficié : 470.000 dollars précise S.George). Ceci permet d’organiser la notoriété et “le champ” dans lequel se dérouleront des “débats” créés de toute pièce, et d’empêcher du même coup toute recherche qu’on ne veut pas, par exemple toute réflexion sur les dangers du système capitaliste. Un fonctionnaire du département d’état est invité à prononcer une conférence, bien “préparée”. Il s’exécute. Puis le texte est publié par The National Interest, revue subventionnée (un million de dollars) par Olin, et dont le directeur, néo-libéral très connu, est financé (326.000 dollars) par Olin en tant que Professeur. Celui-ci invite un autre intellectuel de droite renommé, directeur d’un institut d’études financé par Olin (14 millions de dollars) à commenter l’article, de sorte que le pseudo-débat, bien préparé, se retrouve dans les colonnes du New York Times, du Washington Post, de Time, etc. Et c’est ainsi que tout le monde connaît La Fin de l’Histoire, le best-seller de Fukuyama.

La boucle est bouclée quand Alain Minc écrit que « le capitalisme est l’état naturel de la société ».

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Analysons maintenant les différentes réactions face à cette fin de l’emploi salarié qui se traduit dans le système du capitalisme de marché par une augmentation dramatique du chômage.

Inutile de nous appesantir sur celle du Front national qui se résume à ceci : si on réservait les emplois intéressants aux hommes grands, blonds et aux yeux bleus, il y en aurait encore assez pour quelque temps.

Deux types de réaction chez les néo libéraux. Celle des politiques consiste d’abord à dire, la main sur le cœur, qu’il est inhumain de transformer les exclus en assistés, puis à affirmer que la seule façon de résoudre chômage, et donc exclusion, est de supprimer toutes les réglementations et d’alléger les charges fiscales des entreprises. Alors, comme par miracle, des emplois apparaîtront partout ; ce sera l’euphorie grâce à une croissance digne de celle de l’après-guerre ; et qui, cela va de soi, entraînera une augmentation de la main d’œuvre nécessaire ! Il est évident qu’une large majorité ne croit plus à ces discours.

La réaction du grand patronat est plutôt de dire que le drame social du chômage n’est pas son problème, car si les entreprises sont obligées de licencier, c’est à cause de la nécessité indiscutable où elles sont de faire des profits, d’être compétitives. Il faut donc qu’elles aient à leur disposition, flexible à leur demande, un personnel intermittent répondant sur simple appel téléphonique pour travailler une heure, un jour ou un mois, et payé, évidemment, en proportion de ce temps de travail : et c’est dans cet esprit qu’il exige flexibilité et annualisation du temps de travail.

Réaction, récupération

par A. PRIME
décembre 1997

La réduction, ou partage du temps de travail, fait l’objet d’une bataille au grand jour, ouvriers et syndicats ayant enfin intégré l’idée que seule une réduction massive des horaires - et non plus une heure comme en 1981 en France - peut être l’élément décisif de la lutte contre le chômage.

La pression est devenue très forte dans l’ensemble des pays industrialisés. La France, par la prise de position du chef du gouvernement le 10 octobre, a voulu donner le la, en prévoyant de légaliser les 35 heures au premier janvier 2.000.

Le mouvement vers les 35 heures avait été largement engagé en Allemagne, dans l’esprit de “l’économie sociale de marché”, grâce à la puissance des syndicats et notamment de IG Metall. Mais le patronat allemand, face aux conséquences de la mondialisation néolibérale, tente, comme ailleurs, de revenir sur les acquis sociaux ; certains patrons allant jusqu’à demander qu’on revienne à 38/39 heures payées 35 ! Le cours de l’histoire à l’envers.

A noter qu’en France, certains porte-parole du patronat, Barre, Sarkozy, Balladur, etc. tiennent un langage similaire : il faut travailler plus, reculer l’âge de la retraite. ça ne les choque pas que dans le même temps, IBM, Renault et Peugeot proposent des plans sociaux mettant en préretraite des employés à... 51 ans ! En réalité, les patrons sont assez divisés sur la réduction du temps de travail (ils évitent, et ce n’est pas innocent, d’évoquer le vrai problème : le partage du temps de travail). Plus de 1.000 entreprises se sont empressées, à cause de ses avantages financiers, d’utiliser la loi Robien. Des grands patrons, dont J. Gandois, président de Cokerill-Sambre, Messur, nouveau PDG de la Générale des Eaux, Bébéar, patron d’Axa, appliquent dans leurs entreprises 34 à 36 heures. ça ne les empêche pas d’être opposés aux 35 heures généralisées.

Il faut s’attendre notamment dans les pays industrialisés à une farouche opposition à la réduction du temps de travail, a fortiori sans réduction des salaires. Cette opposition sera d’autant plus forte qu’on craindra la contagion française d’une réduction légalisée. Et si la pression des faits - chômage, grèves, manifestations - finit par être la plus forte, le patronat fera tout pour “récupérer” au maximum. En 1936 et après, que n’a-t-on entendu sur les conséquences des 40 heures et des congés payés : “la semaine des 4 jeudis... On a perdu la guerre parce que les Français ne voulaient plus travailler, alors que dans l’Allemagne de Hitler...”. De tous temps, en tous lieux, le patronat, et c’est logique, s’est opposé aux avancées sociales.

Et ça continue aujourd’hui. La récupération numéro un, c’est la flexibilité, avec son corollaire, l’annualisation du temps de travail. Dans l’industrie, c’est l’amortissement des machines et des locaux avec 3 ou 4 équipes, au besoin week-end compris. C’est l’embauche précaire : en moyenne dans les pays industrialisés, les embauches en CDD représentent 80 % des nouveaux emplois, sans compter les embauches au jour le jour pour les entreprises spécialisées. Le coût du travail est sans cesse dénoncé comme étant trop élevé ; d’où une baisse des salaires, la masse des chômeurs pesant sur le niveau de rémunération.

Le patronat, comme les marchés financiers, n’ont cure de la fracture sociale qu’entraîne un tel comportement. Ce n’est pas leur problème : à l’État et aux institutions caritatives de prendre en charge les scories d’une évolution inévitable de la société.

Un espoir : les jeunes patrons. Leurs dirigeants ont souvent pris des attitudes tout à fait opposées à leurs aînés, car ce sont bien ceux-là qui, dans l’évolution du monde, font, pour les gens avertis, figure d’archaïques.

« En juin 1847, un projet de loi prévoyait d’interdire l’utilisation dans l’industrie des enfants de 8 à 10 ans, mais portait à 12 heures par jour la durée de travail maximale autorisée pour les 10/12 ans. Explication du ministre du commerce : si les enfants quittent le travail trop tôt, ils se retrouvent abandonnés à eux-mêmes dans les rues, ils y contractent l’habitude du jeu, de la paresse et du vice. Les industriels prétendent pour leur part, que réduire à 8 heures la durée du travail des enfants, constitue une mesure qui mène leurs entreprises à la ruine. »

A la veille du XXIème siècle, certains ne pensent guère autrement. Le délégué général adjoint de la puissante UIMM, Dominique de Galan, dans un livre récent, affirme que le vrai problème en France n’est pas celui du chômage, mais celui de “l’inactivité”( !!!). Partisan d’une augmentation de la durée moyenne du travail “sur la base d’une vie”, Galan préconise une baisse de 15 à 20 % des retraites, une dévalorisation des diplômes au profit de l’apprentissage, une formation continue “mais en dehors du temps de travail”, une extension des CDD et un blocage des salaires. Rien que cela ! Et dire que ce monsieur se classe dans les responsables !

La bataille va être rude. Gandois se prenant pour de Gaulle, a prévenu le 11 octobre après avoir indiqué le 10 que son successeur devra être un “tueur” :« Nous avons perdu une bataille, mais nous n’avons pas perdu la guerre ».

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L’idéologie néo libérale est en train de transformer l’emploi : au taylorisme de la période industrielle est en train de succéder le toyotisme, c’est à dire le système qui organise le travail chez le constructeur japonais de voitures Toyota, suivant le système d’Ohno. A.Gorz [9], toujours lui, le décrit, nous résumons ci-dessous :

Le toyotisme

décembre 1997
L’ entreprise :
l’usine de montage final,
environ 10 à 15 %
de la main d’œuvre.

171 sous-traitants de premier rang informatisés,
100 à 500 personnes, au salaire inférieur
de 25 à 45% à ceux des précédents.
-
5.000 sous-traitants dits de second rang.
-
40.000 sous-traitants dits de troisième rang,
fournissant les pièces aux précédents,
leurs horaires sont « flexibles » suivant les besoins,
leurs effectifs constituent une masse de précaires et d’intérimaires.
-
des salariés externes, prestataires indépendants, payés à la vacation,
non couverts par le droit du travail, n’ayant pas de couverture sociale,
exposés à tous les aléas dont la firme se décharge sur eux.

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La réaction des travailleurs est elle aussi, hélas, conservatrice du système. On continue à associer emploi et droits sociaux, à associer emploi et reconnaissance des aptitudes, besoin de travailler et besoin d’avoir un revenu pour vivre. Alors, c’est l’obsession : il faut créer des emplois, on va créer des emplois, “qu’importe pour quoi faire, à n’importe quel prix, pourvu qu’on ait l’emploi”. Le gouvernement s’est engagé dans cette voie, et en raclant ses fonds de tiroir il va même créer pour cinq ans quelques emplois utiles. Mais cela ne suffira évidemment pas, même avec une croissance miracle qui relancerait la demande, et même en entreprenant de grands travaux keynésiens, pas souvent compatibles avec le souci écologique.

Voici, en résumé, l’opinion des syndicats et associations de chômeurs recueillie par le journaliste de la revue de la Mutuelle générale de l’équipement, déjà citée :

Et des rustines

par D. KESSOUS
décembre 1997

Dans le dossier qu’elle consacre au travail, la revue reproduit quelques points de vue de militants syndicaux. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils ne vont pas très loin.

Ainsi, après avoir déclaré qu’il n’était pas convaincu par les thèses de Rifkin sur la fin du travail, Robert Crémieux (MNCP) réclame « le droit au travail » lequel « est inscrit dans notre constitution » et, subsidiairement, « comme il faut bien manger », « le droit à un revenu d’existence ». Il se dit convaincu qu’une réduction de travail peut créer des emplois à condition qu’elle s’effectue sans réduction de salaire, ce en quoi il est rejoint par Laurent Guilloteau (AC !).

Serge Dufour (CGT) mêle singulièrement contrevérités : « la réduction du temps de travail ne marchera qu’avec de meilleures conditions de travail »... (mais est-ce bien sûr ?) et lieux communs : « Les surcharges de travail, la flexibilité, I‘annualisation sont responsables du chômage » (sic).

Pour tous, le travail est incontournable : il est, pour Pierre Khalfa (SUD) : « une valeur centrale de notre société » ; pour, Jean-René Masson (CFDT) : « le vecteur principal, pour ne pas dire exclusif, de l’intégration des individus dans la société ». Mais le pompon revient sans conteste à Marc Blondel (FO) ; pour ce dernier, en effet : « c’est la création d’emplois par le développement de nouvelles activités qu’il faut provoquer. Il n’est plus alors question de la fin du travail salarié ». En clair il faut continuer à créer des petits boulots afin de perpétuer le système et son esclavage salarié...

Bref, on ne voit rien de très nouveau du côté syndical, y compris chez certaines organisations qui sont censées se rapprocher du syndicalisme révolutionnaire.

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La réaction de quelques intellectuels de gauche part d’un certain réalisme, en constatant qu’il y a des millions d’emplois nécessaires et utiles : les emplois dits de proximité, d’aide à la personne et tous ceux dont se chargent, souvent bénévolement, tant d’associations, qu’on les appelle emplois du tiers secteur, selon le terme employé par Rifkin ou Lipietz, ou emplois du secteur quaternaire, selon le terme que lance Roger Sue. Il y a même une infinité d’emplois utiles et intéressants à créer, si on songe à tous ceux dont la recherche scientifique, historique, artistique, etc. a besoin. Mais dans le système du marché capitaliste, il faudrait les payer par REdistribution, c’est-à-dire avec des sommes prélevées sous forme de taxes et autres impôts. Et tout le monde sent bien que ce n’est plus possible, que la limite est atteinte. Par exemple, cela fera bientôt vingt ans que James Tobin a proposé une taxe de 0,1 % sur les opérations de change, ce qui aurait eu l’avantage également de freiner les opérations purement spéculatives, mais ce genre de mesure n’est pas passé. Il ne peut pas passer parce qu’il est en contradiction avec les bases du système. C’est donc le système lui-même qu’il faut changer, changer la règle du jeu. Or cela fait peur.

Voici le témoignage d’Annie Berger [11], présidente de l’Agence de développement des services de proximité (ADSP), et membre du Conseil économique et social de Basse-Normandie :

La peur ?

par A. BERGER
décembre 1997

Qui doit définir les activités à développer ?

Ce qui me frappe à la lecture de ce débat [*], ce sont les peurs qu’il révèle. Au-delà de la diversité des concepts, la définition que chacun donne du terme qu’il utilise - économie solidaire, associative, tiers secteur, etc.- me semble plus défensive que constructive, ou même compréhensive, et porter avant tout des peurs diffuses :
- peur de développer une sphère d’activité pour personnes en difficulté, d’accentuer le dualisme de nos sociétés ;
- peur de voir le marché s’emparer de sphères d’activités où l’essentiel des échanges tient à la relation, et que se développe un champ économique exploitant la solitude, la dépendance, la vieillesse, I’insécurité ;
- peur de porter atteinte au service public, de voir l’État se désengager de son rôle de garant de la solidarité nationale ;
- peur des réponses générales, technocratiques, à des problèmes qui, par nature, sont très différenciés, tant au niveau des individus qu’à celui des territoires ;
- peur que le développement de ces activités soit envisagé exclusivement comme une solution au problème du chômage, au risque d’oublier l’amélioration de la qualité de la vie qu’il apporterait, ou, à l’inverse, crainte de développer un secteur d’activités reposant uniquement sur le volontariat, sur une démarche caritative, voire [...] le retour à la domesticité.

Et pourtant, un espoir commun rassemble les points de vue : car c’est du côté du développement de ces nouvelles activités que pourront être trouvées des solutions pour enrayer les processus d’exclusion [...] Pourquoi avance-t-on ainsi à pas défensifs, pour un résultat aussi modeste ?

On a du mal à mettre au centre de nos interrogations [...] la question du « qui est invité à débattre des activités à mettre en place ? ». Jean-Louis Laville dit bien que la production des services de l’économie solidaire passe par la constitution d’espaces collectifs de proximité, de lieux au sein desquels la nature même des services puisse être débattue : c’est la condition sine qua non pour éviter les écueils évoqués dans toutes les interventions que j’ai relevés dans l’énumération des peurs. Mais il ne suffit pas d’y insister : il faut encore trouver les moyens de mettre en place ces espaces de débat, et surtout les faire vivre. Mon expérience de développement de services solidaires m’amène à penser que là réside le blocage essentiel au développement de ces activités.

Or permettre à des “gens ordinaires” de dire comment ils voient la prise en charge de leurs problèmes de vie quotidienne, la vie de leur quartier, l’éducation de leurs enfants, leurs problèmes de santé, etc., est toujours perçu comme une démarche subversive. S’appuyer sur la parole des gens, sur l’expression de leur vécu et de leurs désirs (qu’il ne faut surtout pas confondre avec l’exploration des besoins qu’effectuent les études de marché), sur la construction collective de réponses originales, non standardisées, constitue autant de démarches que les pouvoirs publics et les élus ont du mal à accepter : perçues comme trop longues, aléatoires, voire démagogiques, elles sont surtout menaçantes pour ceux qui disposent du pouvoir de décision, et estiment légitime d’en conserver le monopole.

Ceux qui se sont engagés dans la création de services de l’économie solidaire savent qu’ils concourent à rénover fortement le fonctionnement de la démocratie. Est-ce à cela que l’on résiste ? En a-t-on réellement envie ? ...

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[*] Il s’agit des débats de l’AECEP à la Maison Grenelle, publiés dans “Vers une économie plurielle.”[11].

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Une autre forme de manifestation de cette même peur relève de la politique de l’autruche : on refuse de voir, d’entendre, de lire.

A vous de juger

par M.-L. DUBOIN
décembre 1997

Pour Denis Clerc, directeur du journal Alternatives économiques (sic !!), il faut continuer la lutte pour que le travail « devienne moins précaire ». C’est pour lui une lutte « difficile mais pas irréaliste ». Apparemment, il n’a pas compris l’enjeu, pas vu venir ce qu’on appelle encore la crise. Il devrait donc mieux lire André Gorz, et le méditer sans a priori.

Mais voici deux exemples de la façon dont D. Clerc a lu le livre Misères du présent, Richesse du futur, qu’il commente sous le titre Désaccords dans son numéro d’octobre :

A. Gorz intitule Tous précaires un paragraphe de son second chapitre Derniers avatars du travail ; il y montre p.90 que « nous sortons de la société de travail sans la remplacer par une autre... Nous nous...sentons... tous... précaires...en puissance. Mais ce que chacun de nous sait ne devient pas encore... conscience commune à tous de notre commune condition. Conscience commune... de ce que la figure centrale et la condition “normale”... ne sont plus celles du “travailleur” mais celle du précaire qui tantôt “travaille” et tantôt ne “travaille” pas, exerce de façon discontinue de multiples métiers dont aucun n’est un métier... mais considère comme sa “vraie” activité celle pour l’exercice de laquelle il se dépense dans les intermittences de son “travail” rémunéré ». Et pourtant, D.Clerc prétend :« Il faut attendre une parenthèse pour que, p.97, l’auteur précise que ce qui tend à se faire rare, c’est l’emploi “rémunéré, stable, à plein temps ».

De même, D.Clerc écrit :« Dans aucun des pays industrialisés, l’emploi global n’a diminué depuis vingt ans. Il a progressé partout (André Gorz le reconnaît d’ailleurs page 152)... ». Or voici ce qui est écrit page 152 :« Le volume annuel total du travail, quoiqu’en voie de contraction, est redistribué sur un nombre croissant d’actifs (statistiquement, le nombre d’emplois continue d’augmenter) mais de manière telle que personne n’est plus sûr de rien : les actifs craignent de perdre leur emploi (plus du tiers a déjà connu des périodes de chômage au cours des années récentes ; un sur six renonce à trouver un emploi et ne figure plus dans les statistiques), pour environ la moitié des actifs (et bientôt pour a majorité) les notions de durée du travail normale et de réduction du temps de travail n’ont plus de sens ».

Est-ce que, oui ou non, André Gorz prétend que l’emploi global a progressé partout, quand il écrit que le volume de travail est en voie de contraction et redistribué sur un nombre plus grand d’actifs qui donc travaillent moins ?

Denis Clerc a du mal à lire ce qu’il refuse de savoir. Il m’a dit un jour qu’entendre parler d’économie distributive lui donnait des boutons. Qu’il se méfie, il va en être couvert !

(L’extrait d’Alternatives économiques nous a été envoyé par A. Frangeul, d’Angers)

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et pourtant...

par J. RIFKIN
décembre 1997

« Si les sociétés industrielles ne s’organisent pas de façon cohérente face aux défis de la technologie, le rêve, vieux comme l’humanité, d’une vie libérée du labeur et de la peine, risque de devenir rapidement le plus sombre des cauchemars.

Nous entrons dans une ère nouvelle de mondialisation et d’automation. Nous apercevons déjà le chemin qui nous mène à une économie virtuellement sans travailleurs. La question de savoir si ce chemin débouchera sur un havre de paix ou sur un gouffre sans fond dépendra de la façon dont notre civilisation se montrera prête à entrer dans l’ère post marchande qui s’annonce dans le sillage de la troisième révolution industrielle. La fin du travail pourrait bien sonner le glas de la civilisation sous la forme que nous connaissons. Elle peut aussi annoncer l’avènement d’une immense transformation sociale et d’une renaissance de l’esprit humain. L’avenir est entre nos mains »

extraits de La fin du travail.

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C’est avec une très grande joie que nous accueillons ici Jacques Robin, auteur de Changer d’ére [*], directeur de Transversales science / culture, animateur du groupe des dix et de la Maison Grenelle. Nous avons souvent parlé de lui, nous l’avons souvent cité, mais aujourd’hui il nous apporte sa contribution particuliére pour ce numéro spécial, qui traite d’un sujet qui est au cœur de ses réflexions.

L’article qui suit vient à point pour faire la liaison entre ces deux données centrales de notre temps : la fin d’un certain travail et la peur d’avoir la liberté de se consacrer à des activités nouvelles, déconnectées du souci de sa rentabilité financière :

Travail salarié : deux données centrales

par J. ROBIN
décembre 1997

Dans les innombrables débats sur le « travail », deux données sont mises à l’écart de manière quasi systématique : les effets inédits de la mutation technologique informationnelle née dans les années 1950 ; et l’interrogation prégnante du sens à donner à nos actions et à nos vies si le travail salarié continue de se rétracter.

Ces deux données contiennent selon nous les clés majeures si l’on veut maîtriser le bouleversement actuel qui affecte les “activités” humaines.

Entendons-nous d’abord sur la signification du mot “travail”. Nous reconnaîtrons ici à ce terme le sens courant qu’il a depuis trois siècles, depuis la révolution industrielle de l’ère énergétique : Ie travail, c’est l’activité déployée dans un emploi rémunéré (en général sous forme d’un salaire) dans le cadre de l’économie capitaliste de marché mis en place pour la production des biens et des services. Comme l’écrit André Gorz [9], « c’est un emploi à plein temps à durée illimitée de l’école à l’age de la retraite ».

C’est bien ce travail-là, cœur du lien social depuis trois siècles, qui est en voie inéluctable de disparition.

La mutation
technologique informationnelle

A la veille de la Deuxième Guerre Mondiale, l’automatisation des machines énergétiques s’était répandue avec une si forte ampleur qu’un esprit averti et précurseur comme celui de Jacques Duboin pouvait prévoir “la grande relève du travail des hommes par la machine”. Mais il ne pouvait imaginer qu’au milieu du 20ème siècle, les humains acquerraient la capacité de saisir, dans les occurrences de la matière dans l’espace et dans le temps, une caractéristique inédite : on débusque à côté de la masse et de l’énergie, une nouvelle grandeur physique mesurable (dénuée de sens). Établie en “bits”, elle est dénommée avec maladresse : information. Elle fonctionne par des signaux, des codes, des mémoires, des langages. Des technologies inédites naissent de cette nouvelle connaissance : l’informatique, la robotique, les télécommunications informationnelles, les biotechnologies.

A l’ère énergétique se substitue alors progressivement l’ère informationnelle et à l’automatisation des outils et des machines succède une informatisation généralisée en réseaux des artefacts créés par l’homme. A côté de bien d’autres bouleversements que nous n’aborderons par ici, la logique des systèmes économiques en place et le travail salarié lui-même voient se briser progressivement leurs mécanismes :
- le champ économique s’étend de manière foudroyante dans l’espace et le temps, c’est la mondialisation ;
- les règles de l’échange économique traditionnel sont détruites : la commande informatisée (et/ou clonée) permet la duplication à faible coût et l’entrée dans le monde inédit de la reproductibilité semi-gratuite des biens comme des services ;
- la croissance du PIB et de l’investissement ne favorisent plus la montée de l’emploi à la grande stupéfaction des économistes orthodoxes ;
- surtout, le travail humain salarié (qui cesse d’être matériel pour devenir logiciel) est toujours de moins en moins sollicité pour produire toujours plus de richesses (biens et services).

L’économie capitaliste de marché sur laquelle est plaquée la mutation informationnelle ne fait pas bon ménage avec elle ; elle révèle ainsi son incapacité naturelle à réguler l’abondance possible dans la création de richesses quantitatives et à résorber les déséquilibres produits ; aussi le non-emploi, la précarité, la pauvreté se développent-ils à grande allure dans les pays développés en particulier là où l’on veut préserver la sécurité sociale et l’art de vivre acquis depuis un siècle. Et ce n’est que le début car la mutation technologique se poursuit. Partout dans le monde, un sombre avenir se dessine : la précarité de vie pour un nombre exorbitant de citoyens en contrepartie de l’enrichissement scandaleux de quelques-uns. La montée des violences de toutes sortes qui accompagnent cette situation font craindre à juste titre une implosion générale catastrophique.

Aussi longtemps que la signification de la mutation technologique informationnelle ne sera pas acceptée par les responsables ni expliquée à l’opinion publique, I’avenir si riche pour tous qu’elle pourrait offrir, sera barré ; et cela au nom de la défense d’une économie de marché incapable par nature de maîtriser toute situation d’abondance et de répartir des richesses qui ne cessent d’augmenter avec de moins en moins de labeur humain.

Il faut porter au compte des résistances au changement une autre donnée centrale : la peur panique de la majorité des citoyens envers une vie privée des repères fournis par l’existence du travail salarié.

La grande peur
d’une vie sans travail salarié

Nous l’avons dit, les trois siècles qui précèdent ont axé sur le travail salarié le cœur du “lien social” : c’est en fonction d’un travail dans un emploi rémunéré que se dispense l’éducation dans la jeunesse : c’est lui qui par la graduation des revenus détermine les niveaux sociaux de la vie active ; c’est lui qui permet le financement de la retraite dans la dernière partie de la vie.

Si d’autres modes de répartition des richesses, assurant à chacun la disposition des richesses matérielles nécessaires à une vie confortable, se dessinaient, une interrogation ne manque toutefois pas de surgir : qu’allons-nous faire de notre vie ?

Keynes I’écrivait déjà en 1930 [21] : « [...] la lutte pour la subsistance nous paraît comme ayant toujours été jusqu’ici le problème primordial et le plus pressant de l’espèce humaine. Si le problème économique est résolu, l’humanité se trouvera donc privée de sa finalité traditionnelle... Pour la première fois depuis sa création, l’homme fera face à son véritable problème : comment employer la liberté arrachée aux contraintes économiques ? ».

Nous y sommes. Et c’est une grande peur qui surgit. Notre éducation, notre culture, ne nous ont pas préparés à une vie dans laquelle les activités collectives de production de biens matériels et de services ne seraient pas la partie centrale de nos actions ; nous n’avons pas appris à considérer le temps libre comme un bien en soi.

Keynes là encore le pressentait : « pendant longtemps encore, le vieil Adam sera si fort en nous que chaque personne aura besoin d’effectuer un travail afin de lui donner satisfaction. Trois heures de travail par jour par roulement ou une semaine de quinze heures peuvent ajourner le problème pour un bon moment ! ».

La mutation technologique informationnelle nous contraint dès aujourd’hui à nous poser la question : « quoi faire de notre temps libéré ? ». Le plus difficile, c’est la transition : le passage d’une économie de marché à une économie plurielle avec marché et monnaies plurielles, la structuration d’un tiers-secteur “quaternaire” [22], la répartition d’un revenu “suffisant” pour tous [9]...

Mais c’est avant tout l’obligation de transformer nos mentalités et nos finalités qui nous interpelle et qui entretient une angoisse sous-jacente.

Une vie axée sur le mieux être, la créativité permanente personnelle et collective, un autre art de vivre maîtrisant mieux le temps, le développement de la connaissance (non seulement scientifique, mais aussi artistique, symbolique...), l’enrichissement de nos rapports aux autres et à la nature, ouvriraient pourtant la porte à des modes de vie et à des pratiques sociales innovants et fructueux. Dans de multiples domaines : I’éducation, l’art, le sport, la connaissance du monde, la pratique de la santé, et surtout la créativité, dans des rapports renouvelés avec la matière et la nature, des chemins inédits d’enrichissement sont à notre portée. Mais il faut faire Ie saut dans cet inconnu et préparer les esprits des enfants à de telles activités humaines. Les actions humaines sont multiples, car elles répondent à des “besoins” différents. On peut, à la suite d’Hannah Arendt et Dominique Méda, distinguer quatre types d’activités non réductibles les unes aux autres :
- activités individuelles de culture, celles de connaissance, de formation, d’éducation, d’approfondissement de soi, de contemplation... ;
- activités individuelles familiales, amicales, amoureuses... ;
- activités collectives relationnelles au sens large, avec au premier plan les activités de participation à la vie de la société, à ses débats, à ses actions ;
- et enfin, activités collectives de production de biens matériels et de services qui jusqu’à présent étaient effectivement au centre de la majeure partie des préoccupations du plus grand nombre.

Cette “multiactivité” doit aujourd’hui être rendue possible par une “politique de civilisation”. La transition sera longue comme toujours lorsqu’un véritable changement d’ère se produit ; mais il est inéluctable de l’envisager pour un enrichissement de la vie humaine.

Nous sommes persuadés que les lecteurs de la Grande Relève, les “utopistes” de l’abondance sont, avec d’autres, les écologistes par exemple, parmi les mieux armés pour imaginer les étapes nécessaires au passage entre notre société productiviste de l’avoir, gaspilleuse du temps réfléchi et des rapports conviviaux, et la société planétaire en accouchement d’un autre modèle de développement et de conditions de créativité pour chacun et pour tous. Nous pourrions enfin fournir du “sens” à nos actions et à nos vies.

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[*] ouvrage publié au Seuil en 1989.

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Dans sa préface à la traduction du livre de Rifkin, Michel Rocard « trouve redoutable l’idée que les activités du tiers secteur puissent non seulement se développer hors du marché, mais s’y substituer ». Il craint que, pour financer le tiers secteur, les prélèvements sur la production automatisée ne nuisent au dynamisme du système productif lui-même. Il est favorable au partage de la richesse mais « les conditions dans lesquelles doit être fait ce partage doivent être telles qu’elles ne brisent pas la croissance ». Le drame est bien là. Comme le souligne Guy Roustang23 : « Tout se passe comme si hommes politiques, patronat et la plupart des syndicats, économistes, journalistes, refusaient de voir les vrais défis, en voulant se faire croire que demain le ciel pourrait s’éclaircir parce que les Français consommeraient davantage, parce qu’il y aurait reprise de la croissance, parce que la France exporterait encore plus qu’aujourd’hui, parce que la croissance du sud-est asiatique nous garantirait à nouveau des décennies de forte croissance... Autant dire, n’importe quoi, pourvu que cela évite les vrais choix.

On discute à perte de vue sur le type de carburant à mettre dans le moteur, alors que c’est la direction prise par le véhicule qui est en question. »

Rifkin insiste sur les deux points de vue qui s’opposent. Celui des dirigeants politiques et de la plupart des économistes qui veulent faire croire que les innovations technologiques vont engendrer la croissance, une demande renforcée de la part des consommateurs et de nouveaux marchés à l’échelle mondiale, et donc conduiront à plus de créations que de pertes d’emplois. Le sien est au contraire que ces progrès technologiques permettent d’assurer la production matérielle tout en éliminant des dizaines de millions de travailleurs mais :« étourdis par la profusion des thèses contradictoires, les dirigeants continuent à tergiverser ».

Et, en attendant, conclut-il,« Certains vivront de petits boulots, s’assurant un minimum de nourriture et un toit. D’autres se lanceront dans le vol et la petite délinquance. Le trafic des drogues et la prostitution enfleront, seule planche de salut de millions d’être humains valides exclus par une société qui n’aura ni besoin, ni désir de leur travail. Leurs appels à l’aide seront largement ignorés car les gouvernements resserreront les cordons de la bourse et transféreront leurs priorités budgétaires de la prévention sociale et de la création d’emplois vers le renforcement des forces de police et la construction de prisons plus nombreuses [...] Aussi longtemps que les gens continueront à s’identifier avant tout à l’économie de marché, les valeurs de croissance et de la consommation sans limite continueront de peser sur les comportements personnels. Les gens persisteront à se voir, d’abord et avant tout, comme des “consommateurs” de biens et de services... L’avenir dépend de la capacité qu’auront les gens laissés-pour-compte de prendre leurs propres affaires en main et de recréer des collectivités locales viables qui les protégeront des forces impersonnelles du marché mondial et d’autorités centrales de plus en plus faibles et incompétentes... La transition d’une société s’appuyant sur l’emploi de masse dans le secteur privé à une autre fondée sur l’adoption de critères non marchands dans l’organisation de la vie sociale exige un bouleversement de notre vision du monde ».

Il faut changer la règle du jeu. Rifkin est un des rares à en prendre conscience quand il écrit que les emplois utiles et même nécessaires sont ceux de la société “post-marchande”, mais sans pour autant parler clairement de l’après-marché capitaliste :


Jeremy Rifkin est économiste et président de la Foundation of Economics Trends (fondation pour l’étude des tendances économiques). Dans une interview donnée au journal UNTE Reader de Minneapolis, il prédit que dans cinquante ans, l’économie de marché aura quasiment disparu, pour le grand bonheur de tous. Car chacun se consacrera enfin à des activités sociales et personnelles :

2045 selon Rifkin

par J. RIFKIN
décembre 1997

Nous sommes en 2045. Pour la plupart des Américains, la vie d’aujourd’hui n’a plus grand rapport avec celle d’il y a cinquante ans. La mutation la plus visible est peut-être l’effacement du marché dans les activités courantes. A l’ère de l’information, la majeure partie des biens et services de la planète est produite dans des usines à main-d’œuvre quasi nulle et distribuée par des entreprises virtuelles gérées par de petites équipes de patrons et de cadres hautement qualifiés. Ordinateurs surpuissants, robots et systèmes de télécommunication dernier cri ont remplacé “l’ouvrier” de l’ère industrielle. Moins de 20 % de la population adulte travaille à plein temps.

La majorité des Américains reçoivent leurs moyens d’existence de la mairie sous forme de bons, en échange de travaux d’intérêt général dans des organisations à but non lucratif. (Les bons sont financés par l’instauration d’une TVA sur les biens et services de haute technologie.) Leurs projets sont extrêmement variés : encadrement d’enfants ou de personnes âgées, cours pour adultes, travail dans des centres de soins préventifs, des galeries d’art municipales, des parcs de stationnement, des jardins publics, des équipes de sport de quartier, participation à des projets historiques, à des activités religieuses ou politiques. Les talents pour l’éducation et le domaine socioculturel requis par les emplois bénévoles sont ceux qui résistent le mieux à la substitution par les ordinateurs, robots et systèmes de télécommunication. Si les métiers liés à l’économie de marché - même les plus qualifiés - sont souvent réductibles à des opérations de numérisation et d’informatisation, les professions de soins, qui impliquent des relations intimes entre les personnes, sont beaucoup trop complexes pour être assurées par des logiciels high-tech. Dans l’ère “post marché”, ce sont ces emplois qui sont devenus les plus cotés. Les gains de productivité rendus possibles par le progrès technologique ayant été amplement diffusés dans la population américaine, les gens travaillent moins de cinq heures par jour - aussi bien dans le domaine socioculturel que dans le secteur privé. Ce qui laisse plus de temps pour la famille, les amis, les projets personnels et la détente. En outre, une partie des richesses dégagées par la révolution technologique est partagée avec les pays en développement.

Les activités communautaires font partie de la formation scolaire

Les valeurs de l’économie libérale, si dominantes à l’ère industrielle, ont fait place peu à peu à une nouvelle philosophie fondée sur le progrès personnel, la participation à la vie locale et la responsabilité de chacun à l’égard de la planète. Hier, le marché favorisait une vision matérialiste du monde, glorifiant la production et l’efficacité, présentées comme les principaux moyens d’atteindre le bonheur. Aussi longtemps que les gens se sont identifiés essentiellement à cette vision, le rêve de la consommation personnelle illimitée a continué à influencer le comportement du plus grand nombre. Les Américains se percevaient avant tout comme des “consommateurs”, et non comme des voisins ou des citoyens. A mesure que les êtres humains se sont libérés du travail formel dans l’économie de marché et qu’ils ont commencé à assurer des activités d’intérêt général dans I’économie sociale, I’influence des valeurs liées à la “communauté” s’est accrue aux États-Unis et dans le monde entier. Afin de se préparer à une carrière sociale les enfants apprennent, à la maison et à l’école, l’importance de l’entraide et du développement des liens de voisinage et de communauté. S’ils passent une partie de leur temps de classe plongés dans le cyberespace et dans la réalité virtuelle, on attend d’eux qu’ils consacrent le restant de leur expérience scolaire au “temps réel”, en rencontrant des gens de leur ville, en contribuant à une société plus humaine et écologiquement viable. Les activités pratiques au service de la communauté font désormais partie intégrante de la formation scolaire. Les jeunes apportent leur aide dans une grande variété de domaines : maisons de retraite, foyers pour animaux, actions en faveur de l’environnement et d’innombrables autres programmes de quartier. Ils sont préparés à la vie au sens large, pas seulement à un travail. L’importance de l’investissement personnel dans les relations avec les autres est perçue comme l’antidote nécessaire aux échanges de plus en plus impersonnels que provoquent les nouvelles technologies de l’information et des télécommunications.

La transition vers l’ère post marché ne s’est pas opérée sans heurts. Les chefs d’entreprise et d’autres groupes d’intérêts ont combattu chaque étape du passage à l’économie sociale, surtout dans les premières décennies du XXIe siècle. Ce qui n’a pas empêché le développement de politiques sociales post marché, à mesure que les rouages du capitalisme marginalisaient un nombre croissant de personnes. Même s’il existe encore une certaine opposition chez ceux qui restent attachés aux valeurs du XXe siècle, la plupart des Américains se sont bien adaptés à l’ère post marché. Ils apprécient l’espace de liberté dont ils disposent grâce à la diminution du volume du travail.

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Mais la société post-marchande... il faut l’inventer ! En imaginer l’organisation, le financement, etc. Et J.Rifkin ne le fait pas, c’est ce que dénonce Henri Muller, qui a fait de son livre l’analyse que voici :

Médecines pour jambe de bois

par H. MULLER
décembre 1997

La Fin du Travail [2], titre déflagrant qui laisse présager une apocalypse économique propre à interpeller les milieux libéraux ancrés dans leurs certitudes, confrontés, ici, à la perspective d’un radical changement de société dont l’échéance se précipiterait à toute allure.

« ...Comment fournir un revenu à des gens qui ne parviennent pas à trouver un emploi rémunérateur ? Si c’est une technologie sans travailleurs qui produit les richesses de la société, il nous faut imaginer une manière totalement différente de partager ces richesses et ne pas en rester au système des salaires. Puisque la demande est fonction du revenu, nous devons réfléchir à une distribution de celui-ci [*]. »

Mentionné furtivement en trois lignes parmi les “Ingénieurs de l’utopie”, Edward Bellamy, précurseur de génie, avait au siècle dernier, conçu le principe d’une monnaie de consommation apte à réaliser en toute équité ce partage des richesses, apte à financer un revenu social garanti associé à l’accomplissement d’un service social.

De son livre Looking Backward [24], publié en 1888, Rifkin se borne à rappeler « qu’il devint un best seller et convertit en un tour de main des millions au nouvel évangile du salut par la technologie ». Point final ; tout le reste passé à la trappe, expédié au musée des utopies.

Il est seulement singulier de retrouver au long des 400 pages du livre, la quasi-totalité des analyses et critiques, des thèmes développés dans celui de Bellamy, dont les adeptes, sous l’égide de Jacques Duboin, n’ont cessé de propager la pensée à tous les vents. Il faut regretter qu’ait été éludée toute référence, de la part de Rifkin, à cette monnaie de consommation, pièce maîtresse, dont une économie sociale distributive, telle que ce dernier l’envisage, ne saurait se passer.

Alors, que reste-t-il qui puisse redonner espoir aux millions de chômeurs, dont ni le secteur marchand, ni le secteur public n’ont désormais besoin ?

J. Rifkin imagine la création d’un tiers secteur financé au moyen de fonds mi-publics, mi-privés, intégrant la masse des initiatives d’utilité collective, gisement inépuisable d’emplois, aujourd’hui prospecté en ordre dispersé par une multitude d’associations, d’organisations non gouvernementales subventionnées peu ou prou, faisant largement appel au bénévolat.

Ce tiers secteur fonctionnerait en marge de l’économie marchande, animé par des volontaires salariés directement par leurs associations respectives bénéficiaires des fonds collectés, consacrant une partie de leur temps libre à des activités socialement utiles.

Le financement de cette économie sociale ? La monnaie de consommation mise sous le boisseau, Rifkin se dit confiant dans la multiplication des Fondations, la relance du mécénat, comptant sur la bonne volonté, la bonté d’âme, le sens du bon voisinage de tout un chacun en appelant aux bons sentiments des grandes sociétés multinationales ruisselant de prospérité, invitées à se dessaisir des fruits de la productivité au bénéfice de ce service social, allant jusqu’à réveiller le vieux serpent de mer de la participation des salariés aux bénéfices des entreprises. Il nous trace un portrait dithyrambique du “bon américain” soucieux de son prochain, s’adonnant avec fougue au bénévolat, acceptant un partage des gains de productivité entre travailleurs nantis et travailleurs moins chanceux.

On croît vraiment rêver !

Ces « points de lumière, à l’existence éphémère, servirent surtout à la Maison-Blanche sous Reagan puis sous Busch à camoufler les projets d’ultra-libéralisme économique, à masquer la déréglementation industrielle, les cadeaux fiscaux aux entreprises, la réduction des services et des programmes sociaux à destination des couches modestes et des indigents » ! Hypocrisie, naïveté ?

En ce qui concerne l’apport de fonds publics à ce renforcement des programmes de solidarité, Rifkin ne sait qu’enfourcher le dada favori des écoles socialistes immergées dans la marmite fiscale devenue tonneau des Danaïdes : création de taxes et de nouveaux impôts, qui, rejaillissant en cascade sur les prix, réduisent la consommation et l’emploi, transfert de subventions, chasse aux “niches fiscales”, récupération des indemnités de chômage et autres bricolages. A cette collecte, il manquera toujours l’argent de la fraude, l’argent mafieux, celui du racket, de la drogue, l’argent expédié vers les paradis fiscaux pour y être blanchi et cet autre qui, chaque jour, s’investit dans la bulle financière.

Même en traquant les gaspillages budgétaires, même en rognant sur les dépenses d’armement, les sommes dégagées resteront insuffisantes, eu égard à l’ampleur des fonds nécessaires à cette économie sociale dépourvue de rentabilité. Les aides publiques ne génèrent que des revenus prélevés, avant leur consommation, sur d’autres parties-prenantes et de ce chaudron de sorcières, touillé sans relâche pour tenter d’en extraire l’huile d’une lampe magique ne peut sortir que du réchauffé !

Tout au plus, escompte-t-on que ce revenu social, dissocié du travail, distribué aux ayants droit, devrait permettre à une partie des chômeurs de s’employer en service social au lieu de vivoter dans l’inaction, de gaspiller l’argent public d’un programme de grands travaux, ou de s’adonner à la délinquance.

On eût souhaité que le livre s’achevât sur une exhortation du genre : « victimes de l’argent et de la malchance, unissez-vous, sinon, vous ne tarderez pas à périr. » Mais l’auteur, respectueux de l’ordre établi, ne donne pas la recette de l’acte politique propre à engager le processus d’une révolution monétaire.

Intelligemment traduit, longuement préfacé par Michel Rocard, pareillement nourri de réformisme, formé au moule des idées reçues, le livre de J.Rifkin intéresse prodigieusement par l’avalanche de ses constats et de ses témoignages, par ses analyses souvent justes, sa fabuleuse documentation et la multitude de ses références. Mais, passé à côté d’une monnaie de consommation, il débouche sur du vent et ses médecines font l’effet d’un cautère sur une jambe de bois.

« La monnaie en tant qu’instrument des échanges est aujourd’hui étranglée par la monnaie moyen d’accumulation des spéculateurs. Et l’étranglement entraine la mort. »
Kevin Donnelly,
dans une lettre à The Guardian, du 17.9.97.
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[*] Entretien avec Don Kennedy » du 23 Mars 1994, page 420.

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Pour terminer ce numéro spécial, quoi de mieux qu’une page d’anthologie ? Voici une des plus belles pages de Jacques Duboin elle est tirée de l’avant-propos de Libération [6] :

En route vers la libération

par J. DUBOIN
décembre 1997

Serait-il impossible de voir les faits ?

Il ne faut pas, dit-on, devancer son siècle.

D’accord, mais si le siècle est très fâcheusement en retard ? Si le siècle, qui a déja réalisé plus de progrès scientifiques que tous ceux qui le précédèrent, n’a pas encore compris qu’une révolution économique et sociale était en cours dans le monde ?

Soucieux tout aussi peu de fâcher le public que de lui plaire, I’auteur se bornera à essayer de démontrer que Ies événements sont liés les uns aux autres par une fatalité invincible, et qu’il est inutile de s’insurger contre les choses.

Prométhée, en dérobant le feu du ciel pour animer les hommes, avait irrité Jupiter qui le fit enchaîner. Mais Hercule le délivra, et, libre de ses mouvements, il vient de heurter du pied notre fourmilière, plongeant Ies pauvres petites fourmis que nous sommes dans un désarroi indescriptible. Avec une naïve mauvaise foi, chacune rejette sur la voisine la responsabilité de ses déboires. Certaines surexcitent encore les passions et font jaillir la haine, arguant qu’une bonne trique fera infailliblement renaître le passé : ce sont les méchants utopistes d’aujourd’hui, rêvant de nous ramener au gland quand nous avons du blé... Serait-il impossible de voir les faits ? Ils nous rassureraient sur le jour merveilleux qui se lève. Il suffit d’abandonner un lourd bagage de préjugés, car l’homme qui s’en encombre rappelle fâcheusement la chèvre attachée à son piquet. Pourquoi accepter les idées toutes faites qu’on impose au nom de doctrinaires qui vécurent en d’autres temps ?

juillet 1936.

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La monnaie

par M.-L. DUBOIN
décembre 1997

Depuis Bellamy, et même depuis Duboin, les distributistes que nous sommes ne sont pas restés figés. Car il faut l’inventer cette société post-marchande, la société de l’après-salariat, celle que nous appelons la société distributive, la société des affranchis [25] de la course au travail et de la course au profit.

Des affranchis qui choisissent par un contrat civique [26] leurs activités et y découvrent un épanouissement insoupçonné, soutenu par l’assurance de recevoir, à vie, un revenu suffisant pour bien vivre, considéré comme leur part de la production réalisée en commun à l’aide des connaissances héritées.

Mais pour distribuer à tous un tel revenu, il faut une monnaie qui soit gagée sur ces produits disponibles. Et cette idée d’une monnaie de consommation, parce qu’elle rompt bien évidemment avec toutes les habitudes monétaires de nos ancêtres, est encore difficile à passer. Les gens sentent bien que le capitalisme dresse un mur devant leurs aspirations à plus de justice, beaucoup se révoltent de voir s’agrandir le fossé entre quelques richissimes profiteurs et de plus en plus de laissés-pour-compte, ils voient bien que l’argent a pourri bien des responsables, ils savent confusément qu’il existe des paradis fiscaux, dont ils ne mesurent pas souvent l’importance, ils sont stupéfaits quand ils sont brusquement confrontés dans leur entourage aux dégâts de la drogue, même s’ils n’analysent pas toujours la raison de son développement. Est-ce la peur égoïste du lendemain ou bien la montée de la violence à l’américaine, parce qu’elle envahit nos écoles, qui va leur ouvrir les yeux ?

Espérons que ce sera plutôt la généralisation des SEL. Ces systèmes d’échange locaux sont très positifs parce que leur principe a l’avantage de remettre la monnaie en question : comme elle y est annulée quand elle a servi, les SEL habituent les gens à ne plus y voir une fin, mais seulement un moyen de gestion, un outil comptable en quelque sorte, et qui permet de respecter et l’homme, et la nature....


André Gorz [9] vient de franchir un grand pas vers cette société distributive pour la libération de l’homme, comme le montre le texte qui suit :

« La nécessité d’un revenu inconditionnel est le terme ultime vers lequel la mutation présente indique en vertu de sa logique propre. Celle-ci aboutit à créer à un coût dérisoire une richesse que, à la limite, personne ne pourrait acheter parce que personne n’est payé pour la produire. Aucune forme de redistribution fiscale ne peut alors solvabiliser la demande, puisque la distribution primaire n’a plus lieu. Il n’y a de solution que politique : la distribution d’une monnaie de consommation (Duboin) et l’assignation d’un prix politique à des produits sans coût ni valeur d’échange mesurables. Il faut évoquer ce terme ultime dès à présent en raison de sa valeur heuristique : il nous oblige à nous demander dans quelle mesure nos actions et nos objectifs sont cohérents avec la société qui demande à naître : une société dans laquelle le travail immédiat et le salariat auront été presque complètement abolis. »

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Bibliographie générale de ce numéro

décembre 1997

[1] Viviane Forrester, L’horreur économique, éd. Fayard, 1996.
[2] Jeremy Rifkin, La fin du travail, éd. La Découverte, 1996.
[3] Jacques Duboin, Kou l’ahuri, ou la misère dans l’abondance, éd. Fustier, 1935.
[4] Jeremy Rifkin, The end of work, éd. Putnam, 1995.
[5] Robert Reich, L’économie mondialisée, éd. Dunod, 1993.
[6] Jacques Duboin, Libération, éd. Grasset, 1937.
[7] Dominique Méda, Le travail, une valeur en voie de disparition, éd. Aubier, 1995.
[8] Paul Loridon, Pourquoi le travail ne sera plus comme avant, éd. CCSC, 1996.
[9] André Gorz, Misères du présent, richesses du possible, éd. Galilée, 1997.
[10] Pierre Thuillier, La grande implosion, éd. Fayard, 1995.
[11] Guy Aznar et al., Vers une économie plurielle, éd. Syros, 1997.
[12] Jacques Duboin, La grande relève des hommes par la machine, éd. Fustier, 1932.
[13] René Passet, Le monde Diplomatique, juillet 1997.
[14] Roger Sue, Temps et ordre social, éd. PUF, 1994.
[15] Norman Borlaug, Newsweek, 15 septembre 1997.
[16] PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 1997 , éd. Economica, 1997.
[17] PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 1996 , éd. Economica, 1996.
[18] Michel Rocard, Le Monde, 19 juin 1997.
[19] P. Bairoch, Le Tiers Monde dans l’impasse, éd. révisée en 1992.
[20] Susan George, Le Monde Diplomatique, août 1996.
[21] J. M. Keynes, « Perspectives économiques pour nos petits enfants », Essais sur la monnaie, 1930.
[22] Roger Sue, La richesse des hommes : vers l’économie quaternaire, éd.Odile Jacob, 1997.
[23] Guy Roustang, Partage, janvier 1997.
[24] Edward Bellamy, Looking backward, 1888.

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