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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 948 - octobre 1995

 

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N° 948 - octobre 1995

Pavé dans la mare   (Afficher article seul)

Lectures   (Afficher article seul)

Manifeste du temps retrouvé   (Afficher article seul)

« J’accuse l’économie triomphante »   (Afficher article seul)

Tribune libre   (Afficher article seul)

Outre Manche, un débat enrichissant…   (Afficher article seul)

Si…   (Afficher article seul)

Jopetro et un quidam discutent

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Pavé dans la mare

par D. KESSOUS
octobre 1995

“Chômage : appel au débat” : est le titre d’un manifeste solennel publié par le Monde du 28 juin dernier sous la prestigieuse signature collective de personnalités que nous pourrions appeler progressistes, traditionnellement regroupées autour de certaines revues (Partage, Transversales, Revue du MAUSS) ; n’y cherchez pas Guy Sorman mais Guy Aznar, Yoland Bresson, André Gorz, Alain Lipietz, René Passet, etc. Après avoir marqué leur volonté de « faire passer au second plan les divergences parfois profondes qui les séparent », les cosignataires appellent « tous ceux qui partagent leur inquiétude, et notamment les chômeurs et les exclus, à engager au plus vite un débat collectif sur les possibilités d’instaurer une politique économique et sociale résolument novatrice  ». En vue d’avancer dans le sens de ce qu’ils appellent “une démocratie plurielle”, ils proposent d’explorer trois voies distinctes : a) La réduction du temps de travail, b) Le développement de l’économie solidaire, c) L’extension du RMI, “dans toute la mesure du possible”, aux personnes de 18 à 25 ans. En conclusion de ce long article s’étalant sur six colonnes, les auteurs appellent au “débat le plus large” sur ces différentes orientations qui leur apparaissent « immédiatement réalisables - tant sur un plan financier que technique, économique ou moral - pour peu que l’on en mesure pleinement l’urgence et la nécessité ».

Dans la précédente Grande Relève, nous avons déjà rendu compte de ce manifeste et apporté une contribution à ce débat en rappelant les thèses de l’économie distributive. Je voudrais néanmoins, à titre personnel, faire quelques observations complémentaires.

Avec tout le respect que j’ai pour ces éminentes personnalités, je dirai que leurs propositions, loin d’être “immédiatement réalisables” comme elles le suggèrent, sont en grande partie utopiques dans le cadre du système actuel. Ce système infernal, nous l’avons évoqué à maintes reprises dans les colonnes de la Grande Relève, les signataires de l’appel le connaissent aussi bien que nous. Ils n’ignorent pas que, au cours de ces dernières décennies, la dictature du capital financier et des multinationales s’est considérablement accrue, que toute la politique des nations “avancées” est, aujourd’hui, dictée non pas par des intérêts humains mais par ceux du capitalisme mondial. Il existe, à ce point de vue, un certain nombre d’institutions supranationales dont les avis et les recommandations ont quasiment force de loi : le FMI, la Banque mondiale, l’Institut monétaire européen (IME). Il y a également, comme nous l’a rapporté récemment Marie-Louise Duboin (GR n° 944), la très privée agence Moody’s Investors Service qui distribue des notes, bonnes ou mauvaises, aux différentes nations de la planète et dont l’appréciation peut mettre n’importe quelle économie nationale, sinon en faillite, du moins en grande difficulté. Il y a enfin toute l’énorme et anonyme spéculation financière internationale avec ses milliards de dollars transitant de manière quasiment incontrôlable et dont toute l’activité concourt également à sanctionner les économies jugées trop peu compétitives. Tout ce beau système tourne en fonction des intérêts supérieurs de la compétition capitaliste mondiale ; cela n’est un secret pour personne.

Or, toutes les propositions avancées par les signataires de l’appel du 28 juin ne remettent nullement en cause ce système démentiel et, en particulier, les procédés d’émission de cette monnaie capitaliste devenue aujourd’hui totalement incontrôlable. Il est bien évident que, dans le cadre du système actuel, malgré les contorsions que l’on voudra faire, il faudra bien trouver des crédits pour appliquer les mesures généreuses proposées par les auteurs du manifeste. Disons-le autrement : tout gouvernement qui, aujourd’hui, appliquerait unilatéralement des mesures significatives de réduction du temps de travail et d’extension de la protection sociale telles que celles qui sont proposées par les signataires de l’appel, serait inéluctablement contraint d’obérer la compétitivité de l’économie, puis la croissance, et d’accroître le déficit budgétaire ; dans le cadre de ce système reposant sur la concurrence et la compétition généralisée (entre individus, interentreprises, internationale), les sanctions de la communauté capitaliste mondiale ne tarderaient pas à intervenir : fuite des capitaux, dévaluation, inflation, récession…

Le grand problème auquel nous sommes actuellement confrontés est le suivant : aujourd’hui, sauf quelques rares exceptions, personne ne veut remettre en cause le système actuel. En partant des plus hautes sphères de la société jusqu’aux couches les plus défavorisées, en allant des partis d’extrême- droite à ceux d’extrême-gauche, des intellectuels aux manuels, nous pouvons observer un large consensus implicite : on se bat, on se met en grève, on manifeste autour de mesures politiques superficielles mais on ne cherche surtout pas à remettre en cause ce système ; on s’affronte autour de problèmes de répartition de l’argent mais on ne remet surtout pas en question la nature de cet argent et ses mécanismes d’émission. La société entière apparaît aujourd’hui comme un immense organisme bien délabré mais tendant, malgré tout, à travers l’action de tous ses acteurs sociaux, à son auto-conservation ; elle est bloquée et cela apparaît de manière évidente dans cet appel du 28 juin : c’est, en effet, l’effritement de la “cohésion sociale” - dont la fragilité est, à présent, notoire -, qui, dans ce manisfeste, semble hanter les signataires comme un cauchemar ; à trois reprises , ce terme de “cohésion sociale” , comme un leitmotiv, revient dans leur appel angoissé (au milieu de la première colonne, en haut de la quatrième et au bas de la cinquième). Il est bien connu, en outre, que cette économie solidaire (ou sociale) qu’ils veulent développer a permis jusqu’à nos jours au système de se perpétuer en exacerbant ses injustices et ses inégalités. … Vous ne voulez donc pas remettre ce système en cause ? Peu importe : il est en train de se miner inéluctablement. “La production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature” : cette ancienne observation de Marx qui fut très controversée dans le passé est en train de se vérifier plus que jamais. Aujourd’hui, toutes ces logiques d’intérêts individuels et de compétition qui, dans le passé, avaient fait la force de ce système lorsqu’il était en pleine croissance, en pleine jeunesse, sont en train de le désagréger implacablement en fragilisant notamment à l’extrême cette “cohésion sociale” qui approche de son point de rupture. Telle est la réponse personnelle que je voudrais apporter à cet appel solennel, ma petite contribution à ce grand débat. Puisque ce système ne marche pas et se dégrade sans cesse, il nous faut travailler sur les mécanismes de la future économie postcapitaliste planétaire qui devra s’instaurer à terme, ainsi que sur les transitions possibles vers cet avenir que nous voulons construire pour nos enfants. Il existe deux formes d’utopie  : la conservatrice et la prospective . La plus répandue, l’utopie conservatrice , est celle de tous ceux qui pensent que ce système va pouvoir perdurer encore longtemps. Parmi les utopistes conservateurs, certains s’imaginent que “la société duale” va s’éterniser, ce monde dans lequel une petite minorité de privilégiés conserve ses rentes, ses prébendes et des conditions de travail plus qu’honorables, une sécurité absolue de l’emploi, alors qu’une masse croissante, de plus en plus précarisée, voit ses revenus progressivement rognés ; ceux-là se contenteraient bien de quelques aménagements superficiels pour “faire durer la comédie” (Joan Robinson). Et puis il y a l’utopie prospective, celle de notre petite minorité qui sait que ce système ne cesse de se dégrader parce qu’il est vicié à la base et dépassé, mais qui, confiante dans l’avenir, travaille en tâtonnant sur les mécanismes de la future économie postcapitaliste planétaire, mais en remettant radicalement en cause les logiques économiques actuelles ; nos chimères résident ponctuellement, ici ou là, dans les propositions alternatives que nous avançons ; Ernst Bloch a décrit de manière lumineuse notre forme d’utopie en disant que « ce n’est pas la fuite dans l’irréel, c’est l’exploration des possibilités objectives du réel et la lutte pour leur concrétisation » . C’est dans cette direction que nous continuons à oeuvrer dans la Grande Relève.

N.B. Il est bien évident que la critique figurant dans les lignes ci-dessus concerne de manière spécifique et exclusive le contenu de l’appel du 28 juin. Il peut exister par ailleurs, dans certaines recherches entreprises par l’une ou l’autre des personnalités signataires, telle la proposition de revenu d’existence inconditionnel soutenue par M. Yoland Bresson ou encore celle de réduction compensée du temps de travail de MM. Gorz ou Aznar, des germes de ces transitions possibles vers notre avenir postcapitaliste ; bien que sensiblement moins audacieux (ça ne signifie pas toujours plus réalistes…), ces projets rejoignent la philosophie de nos travaux sur le revenu et le service social et sur le contrat civique. En tout état de cause, quelles que soient les réformes appelées à s’imposer dans l’avenir, il faudra bien, tôt ou tard, s’attaquer au problème de la monnaie…

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Le lecteur fera certainement le rapprochement entre les trois articles qui suivent. Celui de Valérie Battaglia, qui souligne dans l’étude de Dominique Méda le rôle historique du travail, imposant ses hiérarchies dès le 18ème siècle. Celui d’André Prime, montrant dans le dernier livre publié par Albert Jacquard comment l’économisme triomphant impose sa philosophie au monde. Et enfin, la réflexion d’Alain Lavie utilisant les recherches d’Henri Laborit pour montrer par quels mécanismes psychologiques, basés sur la récompense matérielle, l’idéologie du travail s’est introduite dans les esprits.

Lectures

par M.-L. DUBOIN
octobre 1995

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Lecture

Valérie Battaglia, dont nos lecteurs ont salué avec enthousiasme le premier article dans nos colonnes le mois dernier, analyse ici pour nous le livre d’une autre femme, Dominique Méda, pur produit de “l’establishment” (Ecole Normale Supérieure et ENA) et Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Cet ouvrage iconoclaste et heureusement philosophique, qui nous réconcilie avec les intellectuels de ce temps, s’intitule Le travail, une valeur en voie de disparition [1]. Il présente une analyse historique, anthropologique et philosophique de la notion de travail.

Manifeste du temps retrouvé

par V. BATTAGLIA
octobre 1995

Sous-jacents à l’analyse, se dessine un véritable questionnement sur le devenir d’une société soumise à l’intégrisme de l’économisme triomphant, selon la juste expression d’Albert Jacquard, et une remise en cause de notre système économique et social.

Cette étude, érudite et rigoureuse, du travail et de sa signification dans l’histoire de la civilisation occidentale, dénonce le monopole de l’énonciation du savoir en ce domaine, détenu jalousement depuis quelques décennies par les économistes et autres “experts”. Le rôle du travail dans notre société est l’enjeu d’aujourd’hui, les citoyens (parmi eux les philosophes) doivent en débattre sans le considérer hors du champ de leur compréhension.

« La place du travail dans nos sociétés est un élément d’explication de la situation qui est la nôtre aujourd’hui - dont les deux caractéristiques sont la prédominance de l’approche économique et la recherche d’une régulation toujours plus automatique des phénomènes sociaux -, en même temps que le moyen pour nous de recouvrer une nouvelle dignité. Pour cette raison, la question du travail, de son avenir, de son statut et de sa place n’est pas et ne doit pas être l’apanage des seuls économistes. Bien au contraire, elle ne peut être tranchée
- comme celle du chômage - que collectivement, consciemment, et au terme d’une véritable entreprise généalogique, qui seule nous permettra de comprendre comment l’avènement des sociétés fondées sur le travail, la prédominance de l’économie et le dépérissement de la politique ne sont que les manifestations multiples d’un unique événement.  » (p.13).

Ceci posé, D. Méda retrace chronologiquement l’évolution du sens du mot “travail”, depuis la société antique, en passant par Adam Smith, les physiocrates, Marx, Hegel et les utopistes socialistes du siècle dernier jusqu’aux économistes actuels.

Dans l’Antiquité, le travail ne constitue pas le lien social, qui se fonde dans la vie politique, mais n’est qu’un moyen pour satisfaire des besoins auto-limités par une philosophie de l’existence. A partir du 18ème siècle, le travail permet de remettre de l’ordre dans une société politiquement désorganisée, d’instaurer concrètement de nouvelles hiérarchies, (émancipant ainsi certaines classes sociales), et d’élaborer une vision contractualiste de la société : c’est le moment où il permet une avancée de la civilisation. Mais au 19ème siècle, la puissance productive de la dynamique industrielle le mythifie et le transforme en valeur première d’une idéologie du tout-économique, qui relègue complètement le politique au second rang et ne remet pas en cause la vision économique du siècle précédent.

Aujourd’hui, nous vivons encore et toujours sur cet héritage, sans aucune réflexion critique : ce qui nous précipite dans une impasse historique très dommageable pour l’avenir si nous ne protestons pas contre un état de fait, non pas “naturel” comme l’idéologie dominante nous pousse à le croire, mais historique et construit, délibérément “enchanté” (au sens étymologique). « ...considérer comme le plus haut moyen de nous réaliser, individuellement et socialement, ce qui était originellement un moyen de tenir ensemble les individus, et dont la nature était l’effort et la souffrance, ne nous semble plus inquiétant. Cela signifie que nous somme totalement abandonnés à l’économie : nous n’imaginons plus la vie sociale que sous la forme de l’échange et l’expression de soi que sous la forme de la production. » (p.194).

A ce point de son entreprise généalogique, l’auteur met en oeuvre une critique argumentée de l’économie, pour la remettre enfin à sa juste place : un moyen de gestion tout simplement. Elle lui conteste ainsi le pouvoir de limiter la richesse du monde à des bilans coût/avantages trop étroits, à des statistiques déconnectées d’un projet de société, d’une rationalité qui élimine des critères qualitatifs environnementaux et culturels nécessaires à notre vie et à celles des hommes à venir.

« ...nous nous rendrons compte que la rationalité qu’elle (l’économie) promeut est pour le moins limitée, sa conception de la richesse très réduite et son périmètre de calcul trop étroit : il fut une époque où il n’y avait de richesse que d’hommes. (...) Une population en bonne santé, capable de civisme et de coopération et soucieuse de paix est également désirable. » (p.259).

Ceci admis, il s’agit alors de “réinventer le politique” et de “désenchanter le travail”, d’ouvrir un espace public communautaire, où les technologies de pointe et l’abondance aidant, le temps de travail soit diminué pour permettre et inciter à la participation des citoyens aux choix fondamentaux qui déterminent leur devenir.

Dominique Méda inventorie pour ce faire les différentes possibilités de réforme de l’Etat et de redistribution des richesses communes et propose un vrai projet de société où l’enrichissement immédiat ne soit plus un objectif acceptable, mais où la construction d’un patrimoine commun réparti entre tous par une véritable démocratie participative s’impose comme priorité. Une telle mutation ne s’effectuerait qu’en se désaliénant du travail, en mettant en place une distribution des revenus ne dépendant plus qu’en partie seulement de l’emploi, en prenant en compte la richesse de l’homme et la plus belle de ses capacités, celle de créer un véritable art de vivre son temps, de vivre en son temps, et de le dire.

Lucidement, l’auteur attire cependant l’attention sur quatre risques majeurs qui guettent toute société libre de son temps, et elle les énumère afin que chacun puisse les évaluer :

- risque de développement de nouvelles formes de domination (sexistes, racistes, socio-professionnelles) induites par certaines des règles qui pourraient être choisies, avec de bonnes intentions d’ailleurs, pour diminuer le temps de travail,

- risque que le temps libéré n’engendre des frustrations compensées par une surconsommation de loisirs ineptes et d’activités illusoires,

- risque d’un désinvestissement du secteur du travail productif considéré dès lors comme obligation pesante et subie,

- risque enfin de voir émerger une nouvelle élite sur-compétente et omnipotente dans la mesure où une partie des rémunérations reste individuelle, où les temps de formation peuvent s’allonger, où la technologie devient support de la diminution globale du temps de travail.

Ces risques, il faut les connaître pour les éviter, nous prévient-elle. Mais surtout, il faut parier, pour les détourner, sur le “réenchantement” d’espaces hors production qui élargiront les champs du civisme, de l’éducation, de la culture pour élaborer d’autres sens à la vie des hommes dans la communauté.

« Il faut sans doute oser faire le pari aujourd’hui que nos sociétés sont suffisamment riches, suffisamment mûres ou suffisamment menacées dans leur cohésion pour se donner de nouvelles ambitions. Comme l’histoire passée et présente le démontre, les sociétés ne survivent pas uniquement grâce à la production de richesses matérielles. Elles parviennent aussi à résister aux assauts intérieurs et extérieurs de toute nature en étant capables de sécréter du sens, de la sagesse, de la solidarité, de la beauté. Ces ressources- là ne produisent aucun enrichissement immédiat mais elles permettent certainement à long terme d’éviter la violence, le nationalisme, l’avilissement, la guerre et finalement la dissolution sociale. Pourtant, personne ne tire jamais ce bilan et personne n’ose réaliser ce calcul qui ne peut s’envisager du point de vue de la rationalité limitée. (...) Sommes-nous assez mûrs ou assez menacés pour choisir de reconnaître que notre société est une sorte de communauté qui a une valeur, qu’elle a un ou des biens - parmi lesquels sa propre cohésionqu’il nous incombe de rechercher en commun ? (...) Il semble prioritaire pour une société qui donne à sa cohésion une valeur, non seulement d’éviter de trop gros écarts de revenus et de patrimoines, mais également d’organiser une véritable distribution, le plus tôt possible des chances, des accès et des biens. (...) ...le choix des principes selon lesquels seront réparties les richesses est l’acte le plus politique, donc à la fois le plus antinaturel, le plus humain, le plus risqué qui soit. (...) Car la politique se définit par la possible remise en cause de tout ordre.. » (p 286 et p.291).

De ce livre passionnant et fécondant, nous avons tenté de résumer les lignes directrices. Mais il faudrait aussi souligner la limpidité de ses analyses, notamment celles de la pensée de Marx et de Hegel, celles des philosophies politiques allemandes (Arendt, Habermas), celles des philosophies de l’Etat (Weber, Rawls...) et insister sur la vitalité et la pertinence de ses propositions concrètes et suffisamment à long terme qui donnent arguments et références pour l’ouverture du chantier visant à fonder une nouvelle société.

La philosophie montre à nouveau toute la force de ses outils conceptuels pour abattre les préjugés les mieux ancrés et dévoiler l’idéologie qui les construit puis les cimente. “Le renversement de toutes les valeurs” induit par la méthode généalogique nietzschéenne, ainsi que la dialectique hégélienne révèlent dans cet ouvrage percutant combien on aurait tort de ne pas considérer la philosophie comme notre allié le plus précieux, le plus subtil et le plus joyeusement savant contre la propagande médiatique et l’obscurcissement des consciences actuel.

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[1] éditions Alto-Aubier

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« J’accuse l’économie triomphante »

par A. PRIME
octobre 1995

Le grand public connaît surtout Albert Jacquard par la lutte qu’il mène contre l’exclusion, en faveur des sans abri. Il est moins connu pour ses idées économiques et sociales très proches des nôtres. Dans J’accuse l’économie triomphante, il démonte la pseudo-science des ayatollahs de l’économie et sa sincérité souvent bouleverse. Le mieux est de lui laisser la parole : « La fuite vers la croissance ne peut que maintenir, et même agrandir, le fossé entre les deux humanités. Le rapport de un à seize, dans l’accès aux biens disponibles, entre les pauvres et les riches, deviendra un rapport de un à vingt, puis de un à trente, à cinquante… Combien de temps un tel déséquilibre sera-t-il supporté par ceux qui en sont les victimes ?

Leur patience sera d’autant plus courte qu’ils sont informés, jour après jour, de cet écart. Ils voient sur leurs écrans, magnifiée, la vie quotidienne de ceux qui gaspillent… Ils sont écartelés entre une réalité fascinante, mais pour eux virtuelle, et une réalité lourde d’existence qu’ils sont forcés de subir… Il est probable qu’un jour prochain, ils se rassembleront, s’uniront, s’organiseront et s’attaqueront aux bastilles de l’opulence. Or cette société de l’argent exerce une telle domination en raison de sa richesse qu’elle oriente le devenir de toute la planète  ; c’est elle qui choisit la direction ; mais sa seule boussole est le raisonnement économique… Qui pèse le plus lourd du Premier Ministre belge ou du patron de la Société Générale de Belgique ?

…Le plein emploi était assuré. Après une période de progression rapide de cette productivité, un ralentissement était attendu. Mais, contrairement aux prévisions, c’est une accélération qui s’est produite et qui se poursuit durablement, grâce surtout à l’intervention de l’électronique. Partout des robots, obéissant à des ordinateurs, prennent la place des hommes. Ils ne tombent guère malades, ils ne sont pas syndiqués, ils n’ont pas d’états d’âme ; la lutte est inégale. Dans une société menée par la compétition, la machine remplace l’homme, et l’homme n’a plus d’utilité… Comme si le travail était un bien qu’il faut produire et répartir ! Or le travail n’est pas un bien, il est une malédiction, et même une malédiction divine si l’on en croit la Bible… Il importe donc de distinguer ce qui est véritablement travail subi de ce qui est activité, que ce soit un emploi au service de la collectivité ou une fonction délibérément choisie, gratifiante, même si elle provoque une fatigue intense. Avec cette définition, on peut admettre, en tout cas on peut souhaiter qu’un instituteur, une infirmière, un journaliste, etc. ne travaillent jamais, tout en étant souvent épuisés par leur activité.…Le rôle des hommes politiques est de faire prendre patience en attendant la sortie de la crise » (Giscard, en Juillet 1979, déclarait partir en vacances tranquille : la fin de l’année verrait la fin de la crise). Autre incantation dénoncée par A. Jacquard : la croissance résorbera le chômage. Il écrit :« En France, une croissance de 4 % par an permettrait de diminuer le nombre de chômeurs de 2 % par an. Mais personne n’ose mettre en lumière l’impossibilité absolue d’une telle croissance et son inefficacité évidente dans la lutte pour le plein emploi.

Admettons que les calculs des économistes soient justes et tirons-en les conséquences par une arithmétique facile. Une augmentation annuelle de 4 % correspond à un doublement tous les 18 ans, à une multiplication par quatre en 36 ans, par sept en un demi-siècle (car, faites le calcul : 1,0450 = 7,1). Il faudrait donc admettre qu’en l’an 2044, les Français consommeraient sept fois plus de richesses non renouvelables de la planète qu’actuellement  !

Et cette boulimie n’aurait guère apporté la solution du problème de l’emploi, puisque le nombre de chômeurs n’aurait été réduit que de 40 % (en effet : 0,9850 = 0,60). Les trois millions quatre cent mille chômeurs seraient encore plus de deux millions. Beau résultat après cinquante années d’efforts !

Nous commettons la même erreur en nous contentant de réduire de une ou deux heures par semaine la durée du travail ou d’ajouter une semaine aux congés annuels. Lorsque quelques poissons, il y a quatre cents millions ou cinq cents millions d’années, ont quitté le milieu aquatique si protecteur pour explorer les terres émergées, ils ont fait face non à une crise mais à une mutation. L’humanité vit en cette fin de siècle un bouleversement à peine moins radical. »

L’objectif affiché est de devenir un gagnant, comme si un gagnant n’était pas, par définition, un producteur de perdants. En nous présentant cette attitude de combat permanent de chacun contre les autres comme une conséquence nécessaire de la “lutte pour la vie” qui s’impose à tous les êtres vivants, les économistes ont enfermé les hommes d’aujourd’hui dans une logique aboutissant à l’échec final de tous.

Signalons le remarquable chapitre sur l’agriculture : en quelques pages, l’auteur dresse un réquisitoire d’une rigueur caustique qui montre que la politique suivie est à la fois dramatique et caricaturale : de ces pages, on imagine les effets que pourrait en tirer un Raymond Devos. On ressentirait sans doute ce que Musset ressentait en sortant d’une pièce de Molière « Cette mâle gaité si triste et si profonde, que lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer ». Terminons par cette forte remarque de Jacquard : « Il n’est plus nécessaire d’exploiter les travailleurs, il suffit de se passer d’eux. A l’exploitation, a succédé l’exclusion ».

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Tribune libre

par A. LAVIE
octobre 1995

A propos du texte de Jean Bourdette publié dans la GR n° 945, certaines invectives, souvent vives, traduisent de la colère et beaucoup de subjectivité dommageables. En cas de désaccord ou de différence de points de vue, le raisonnement et la communication devraient être favorisés. Qui a peur de quoi que ce soit n’est pas obligé de tenter d’effrayer les autres par de hauts cris. La connaissance du projet de contrat civique [1] aurait permis à J.Bourdette de trouver les réponses à ses interrogations sur le mode de rétribution, l’accès à la consommation et les moyens mis en oeuvre en ED pour préserver la motivation. Et ainsi, d’éviter des paroles calomnieuses. Je ne tiens pas à entretenir une polémique. L’important restant le débat et l’échange. Mais je persiste à avancer que ses réflexions appartiennent à la structure socio-économique dite de marché et il n’est pas souhaitable qu’elles s’intègrent dans une structure basée sur l’économie distributive.

Cette ténacité à vouloir se distinguer des autres artificiellement en réclamant la marque de la différence par des privilèges rentre tout à fait dans la notion d’établissement des hiérarchies de valeur, qui est propre au système actuel. Que des conditions favorables permettent à certains de devenir les meilleurs dans leur spécialité, c’est un fait, et tant mieux qu’ils puissent se satisfaire mentalement de cette situation. Mais, ce qui est critiquable, c’est que le système incite et conditionne ces personnes à en tirer un profit au nom d’une pseudo-liberté, d’un pseudo-mérite. Cette gratification parasite favorise l’instauration des dominances par l’argent, …source fondamentale des aliénations. Notre instinct de puissance, il s’agit de l’utiliser rationnellement et non pas de l’offrir, par ignorance, en pâture à des préjugés malsains. Compte tenu des conditions qui permettent de devenir un “meilleur”, il m’apparaît plus humain et plus satisfaisant de faire profiter de l’expérience acquise, des inventions personnelles ou des tours de main particuliers, aux “moins bons” pour qu’ils puissent s’améliorer, se remotiver et ainsi contenter une plus nombreuse “clientèle”. La notoriété des “meilleurs” sera autant assurée mais elle revêtira davantage de noblesse… Cette façon de faire circuler l’information relance l’intérêt de la compétition (instinct de puissance oblige), incite les meilleurs, pour le demeurer, à faire preuve d’imagination. N’y a-t-il pas là une comparaison à faire avec le véritable esprit sportif quand il est dépollué, justement, des intérêts d’argent ? De plus, les hiérarchies institutionnalisées favorisent le conformisme et non la création, qui les ébranle.

A propos de certaines idées que je me suis permis d’avancer, j’invite mon interlocuteur, sans l’obliger, à consulter les travaux et les réflexions d’Henri Laborit [2] et d’Albert Jacquard [3] desquels, j’en suis persuadé, il saura tirer un immense profit. Ainsi, l’éminent biologiste montre-t-il que l’économie de marché s’est instaurée en utilisant la production de marchandises afin de favoriser la dominance d’une classe sociale, seul véritable déterminisme inconscient. « Ce qui veut dire que plus il (l’homme] cherche à dominer, plus il produit. Mais cela veut dire aussi que cette production est distribuée hiérarchiquement puisque c’est la recherche de la dominance hiérarchique qui constituera sa motivation fondamentale. Le cercle est fermé, vicieux, et ne peut aboutir qu’à l’expansion économique, à l’insatisfaction mitigée et fataliste en pays sous développés, à la pollution grandissante et à la mort de l’espèce [4]  ». Ce déterminisme inconscient qui nous régit résulte d’un conditionnement inculqué par l’ensemble des informations reçues dès la plus petite enfance. Ainsi, l’exigence de distinction du “meilleur” résulte de réflexes imprimés par un type de société cherchant à maintenir sa structure, façonnant en conséquence les besoins de chacun en fonction de la représentation de sa situation hiérarchique. Rien de naturel dans ce comportement. La référence au naturel n’est un alibi que pour défendre l’idéologie dominante [4]. L’auteur de cette exigence utilise simplement l’information reçue de son milieu social afin d’exercer son instinct de domination. En possession d’informations différentes ou d’autres conditions d’expression de cet instinct, ses réactions seraient autres.

Le système actuel impose ses conditionnements dans nos esprits et distribue les pouvoirs sous forme d’argent, de propriétés des moyens de fabrication industrielle afin de garantir le maintien de sa structure. Le pouvoir est confondu avec la consommation pour certains et la propriété privée pour d’autres. Aussi longtemps que les hiérarchies de valeur subsisteront et qu’elles s’établiront par l’intermédiaire de la possession de l’information spécialisée, les dominés chercheront à conquérir un faux pouvoir, celui de consommer [4]. L’objet, toujours l’objet, sa possession et sa vente au service de l’instauration des hiérarchies de valeur, est le cancer de la civilisation :« Le pouvoir aujourd’hui est fonction de l’information spécialisée et c‘est elle surtout qui permet l’établissement des dominances. Aussi longtemps que les hiérarchies de valeurs fondées sur l’information spécialisée ne seront pas supprimées, il existera des dominants et des dominés… N’y aurait-il pas d’autre motivation humaine que celle de s’élever dans les hiérarchies ? [4] » N’y a-t-il pas d’autre finalité que de produire des marchandises ? Laissons aux machines le soin de remplir ce rôle. Quoi qu’en disent certains, l’abondance est là et bien là et n’attend qu’un nouveau système économique pour se répandre.

En ce qui concerne la qualité des produits offerts à la consommation, la fabrication industrielle dépasse déjà l’artisanat, en de nombreux domaines, pour le bénéfice de tous. La qualité n’est pas le monopole du savoir-faire de quelques individus. L’industrie peut très bien réaliser cette qualité dès lors que le pouvoir d’achat des consommateurs permet d’y accéder. Les machines utilisées dans les fabrications industrielles et agricoles ne connaissent aujourd’hui de limites quantitatives et qualitatives que celles qui leur sont imposées par la solvabilité des clients. Je pense justement que l’économie distributive permettra ce progrès et Jacques Duboin s’est souvent exprimé sur ce sujet.

A propos de son instauration, elle ne peut, à mon avis, se réaliser que par la nécessité dont l’intensité grandira en fonction de l’évolution des techniques et de la banalisation de l’objet. Alors seulement les mentalités évolueront pour s’adapter. L’humain fonctionne en récepteur et analyseur d’informations. Tant que celles-ci proviennent d’un système qui établit les dominances en fonction de la détention d’informations spécialisées au service de la fabrication et de la “religion” de l’objet, l’état d’esprit humain ne peut évoluer. L’économie distributive modifiant le contexte général, l’état d’esprit se modifiera… Écoutons Jacques Duboin à ce propos dans “Les yeux ouverts” : « Les sceptiques diront : une nouvelle civilisation ? Commençons par refaire les hommes. Mais comment les refaire sans changer le milieu ? Ne sommes-nous pas tous les hommes de notre milieu ? En le changeant, le comportement des hommes se transforme à son tour… ». Il n’existe pas de gènes relatifs à une certaine mentalité. « Les gènes, isolés, sont muets ; ils ne peuvent s’exprimer que grâce aux apports de l’environnement [5] ». Tout être vivant a besoin de ce double apport : les gènes et le milieu. Je laisse de nouveau la parole à H.Laborit :« …à partir du moment où l’évolution économique, c’est-à-dire la façon dont la technique de l’homme, fruit de son imagination et de son expérience accumulée au cours des générations, lui permet une utilisation extrêmement efficace de la matière et de l’énergie, de telle façon que les besoins fondamentaux de tous les hommes puissent être assouvis, si la répartition en est correctement faite, tous ses autres besoins sont socioculturels et acquis par l’apprentissage. La notion de propriété des objets et des êtres, celle de dominance hiérarchique par le degré d’abstraction dans l’information professionnelle, celle de la nécessité première du travail producteur de produits de consommation, la notion de promotion sociale, d’égalité des chances de consommer, jusqu’à l’origine première pour chaque individu de la création de ces automatismes socioculturels, la famille, tout n’est qu’apprentissage. Il suffit donc d’apprendre autre chose (j’irai jusqu’à dire l’inverse) dès les premiers jours, les premiers mois, les premières années de l’enfance pour que ces notions si solidement établies n’aient plus de sens » [4]. Et il ajoute :« Les sociétés futures auront avantage à inscrire ces mots au fronton des bâtiments publics : Conscience, Connaissance, Imagination. Conscience des déterminismes, connaissance de leurs mécanismes, imagination permettant de les utiliser au mieux de la survie de l’ensemble des hommes vivant sur la planète. Conscience et connaissance sont déjà les fondements de la tolérance et celle-ci est bien proche de la fraternité ».

Pour en revenir à l’élite, je persiste à dire que ce n’est qu’un arrangement particulier entre les gènes, apport héréditaire, et les informations, issues du milieu, qui permet une adaptation optimale de l’individu aux sollicitations, aux règles de la société à une époque déterminée. Le contenu de notre mémoire, avec laquelle s’élaborent nos pensées, n’est constitué que des informations issues de l’environnement physique et culturel et jusqu’aux connexions internes entre les cellules nerveuses du cerveau, dont les arrangements sont dirigés par les sollicitations du milieu, lors de la petite enfance. L’individu, en conséquence, n’est rien sans les autres. Ce qu’il est, son histoire, son présent, comme son devenir, sont entièrement liés aux rapports entre son programme génétique et les informations issues du monde antérieur. Pour s’attribuer le mérite de la construction de sa personnalité, il faudrait être responsable de ses chromosomes et des informations reçues.

Ainsi, la volonté, l’intelligence, ne correspondent-elles pas à quelque chef-d’oeuvre de construction personnelle, mais sont les résultats d’interactions entre plusieurs critères  : facultés, informations mémorisées, affectivité… desquelles vont s’établir toutes les nuances de la gratification de chacun, conditions du maintien de sa structure, de son équilibre dans le milieu, en fonction des possibilités offertes par celui-ci. Être l’élite ou être un “nul” n’a rien à voir avec le mérite ou le démérite. Les privilèges offerts aujourd’hui par la société à une élite sont destinés à garantir le système hiérarchique de dominance et le maintien de la structure du système, mais ils ne sont pas du tout “naturels” comme le laisse entendre Jean Bourdette. Remplir une fonction à haute responsabilité dans la société n’est-ce pas déjà une sérieuse récompense quand on sait ce que “l’intelligence” doit justement à cette société ? Et aux autres ?

« Quand l’abondance, fruit de la science, s’épanouira dans tous les secteurs de la production, la prétention d’avoir droit à plus de richesses que ses contemporains paraîtra saugrenue. Un peu du même ordre que celle de l’invité à un repas de noces qui exigerait de manger et de boire plus que chacun de ses voisins. Pourquoi seraiton plus riche sous prétexte qu’on est plus instruit ou plus intelligent qu’un autre ? C’est oublier que cette supériorité est un avantage qu’accorde la nature, et il semble peu juste de le doubler d’un avantage pécuniaire » [6].

Et justement, si nous voulons sortir de cette civilisation qui nous entraîne de plus en plus vers la violence, la misère, le pouvoir policier et les inégalités, il s’agit de fournir à nos enfants d’autres informations que celles rabâchées à nos oreilles depuis l’enfance et qui conditionnent nos comportements et nous empêchent d’imaginer autre chose.

Quelle motivation, quelle élévation d’esprit voulons- nous donner aux jeunes à l’avenir ?

Gagner de l’argent, consommer pour consommer toujours plus, devenir propriétaire, acquérir de l’information spécialisée pour faire sa place dans les hiérarchies, s’enchaîner à la religion du travail, espérer le gros lot du loto, s’extasier devant “Sacrée soirée” et voter pour une “marionnette” du système qui fera tout pour préserver sa gratification acquise et montrer qu’il défend les structures de cette belle démocratie capitaliste ? (La modernisation des armes de dissuasion ne fait-elle pas partie de cette argumentation ?) Je ne pense pas que le maintien de tels préjugés soit souhaitable pour le bonheur de nos enfants, même en économie distributive. Est-ce avec de tels matériaux que nous voulons construire les fondations d’une civilisation satisfaisante pour nos descendants, qui soit l’expression d’une autre “intelligence” de l’homme et élève sa dignité ?

Pour conclure, je laisse de nouveau la parole à Henri Laborit :« Si les hiérarchies sont encore et toujours établies selon la quantité et le degré d’abstraction des informations professionnelles, si la finalité des ensembles sociaux demeure la production de marchandises, il est certain que la démocratie restera toujours un espoir mythique, un mot, et non une réalité pratique.

… L’écueil fondamental rencontré dans la réalisation d’une société socialiste est avant tout constitué par les hiérarchies, par la distribution du pouvoir économique et politique suivant une échelle de valeur, elle-même établie en fonction de la productivité de marchandises. Quand une structure sociale n’est pas impliquée directement dans le système de production, elle l’est dans la protection de ce système et la protection de ses hiérarchies, comme c’est le cas pour l’armée, la justice, la police, la bureaucratie, l’art et ce qu’il est convenu d’appeler la culture.

Cependant notre champ de conscience ne peut pas ne pas être impressionné par l’existence d’organismes, de tous les organismes vivant dans la biosphère, où une collectivité cellulaire vit, c’est-à-dire maintient sa structure sans hiérarchie de pouvoir et de valeur ».

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[1] Grande Relève n° 901

[2] Henri Laborit : en particulier “La nouvelle grille” et “L’homme imaginant”.

[3] Albert Jacquard “Moi et les autres” , “C’est quoi l’intelligence ?” entre autres.

[4] “La nouvelle grille” d’Henri Laborit.

[5] Albert Jacquard “Moi et les autres”.

[6] Jacques Duboin “Les yeux ouverts”.

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Lu, vu, entendu

Outre Manche, un débat enrichissant…

par J.-P. MON
octobre 1995

A l’invitation de notre ami Kevin Donnelly, nous avons assisté à Londres, le 13 juillet, à un débat sur la monnaie, organisé par le Conseil Chrétien pour la Justice Monétaire , dont Kevin est Secrétaire.

Ce débat, qui s’est déroulé [1] à la Chambre des Communes sous la présidence de Sir Austin Mitchell, Membre du Parlement, a réuni une centaine de participants, venus de plusieurs pays.

Il a été précédé d’une conférence de John Tomlinson, auteur du livre Honest Money, qui explique la crise du système monétaire au Royaume-Uni et dans le monde.

Tomlinson constate que nous avons un système monétaire basé sur la dette et que ce système, ce n’est pas nous qui l’avons choisi. Il nous a été imposé progressivement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus moyen de revenir en arrière. Son origine remonte à la décision de R.Nixon de supprimer la convertibilité en or du dollar américain, lorsque les Etats-Unis n’ont plus eu assez d’or pour assurer la conversion des dollars qui étaient créés un peu partout dans le monde.

Tomlinson fait toucher du doigt l’absurdité du système ainsi adopté, qui, par sa nature même, est à l’origine des turbulences financières et économiques que nous subissons : « Nous, en tant que citoyens, nous donnons à nos gouvernements la responsabilité de créer et de maintenir un stock de monnaie pour notre usage. Et le gouvernement, lui, autorise les banques à créer de la monnaie, mais pour elles. Le plus curieux dans cet arrangement, c’est que les banques ne paient aux gouvernements aucun droit, aucune redevance pour l’utilisation de cette monnaie, qu’elles créent pour ellesmêmes et pour les gouvernements. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça n’a rien d’un accord commercial.

Il y a pire. Lorsqu’un gouvernement a besoin de dépenser plus d’argent qu’il n’en a encaissé sous forme d’impôts, au lieu de créer ce qui lui est nécessaire, ce qui ne lui coûterait rien, il l’emprunte au pool formé par le système bancaire ! Et nous, nous devons en payer des intérêts ! »

Chiffres à l’appui et historiquement argumenté, le reste de la conférence est de la même veine et révèle clairement l’absurdité du système. Le débat qui suivit, riche en interventions, opposa une fois de plus les économistes orthodoxes (oxfordiens en l’occurrence) à tous ceux qui pensent qu’il est indispensable de rendre aux gouvernements leur droit régalien d’émettre la monnaie dont ils ont besoin pour satisfaire les besoins essentiels des populations dont ils ont la charge. Merci à Kevin Donnelly de nous avoir permis d’assister à un débat si encourageant.

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[1] Il faut ici souligner l’ouverture d’esprit des parlementaires britanniques qui acceptent de mettre une salle de la Chambre des Communes à la disposition d’une association dont les positions sur la monnaie sont depuis longtemps à contre courant de la doctrine officielle. Cherchez un parlementaire français qui aurait le courage de demander à l’Assemblée Nationale une salle pour débattre avec nous de la remise en cause indispensable de la création monétaire par les banques…

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Jopetro et un quidam discutent.

D’abord, ce dernier imaginait que le droit de créer de l’argent, ces signes monétaires qui servent aux achats, revenait à l’État. Il croyait donc, comme tant de monde, que les banques ne font que prêter aux uns l’argent que d’autres leur ont confié.

Jopetro lui a expliqué que s’il en était ainsi, même en prêtant avec beaucoup d’intérêt, les banques seraient loin de pouvoir en vivre, et qu’en fait, elles ont un privilège incroyable. Celui d’abord, de s’approprier en toute légalité les sommes qui leur sont confiées. Puis, par un simple jeu d’écritures, celui d’ouvrir des crédits à qui bon leur semble et beaucoup plus qu’elles n’ont d’argent à leur actif. Autrement dit, de créer de l’argent ex nihilo.

Et si le gouvernement créait la monnaie au lieu d’abandonner ce privilège à des banques, que se passerait-il ?

Si…

octobre 1995

Le quidam : — Sa monnaie ne serait sûrement pas reconnue par les autres pays !

Jopetro : — Mais ça ne ruinerait que des spéculateurs, pas les habitants du pays !

Le quidam : — Ça ferait de l’inflation dans le pays !

Jopetro : — La création sans intérêts de la part du gouvernement ne peut pas être plus inflationniste que la création avec intérêts de la part des banques privées !

Le quidam : — Oui, mais pendant la guerre on a fait marcher la planche à billets et on dit bien qu’il fallait une brouette de billets pour acheter un bout de pain !

Jopetro : —Peut-être, mais dans ce cas la cause de l’inflation était la pénurie, et non la planche à billets. Rien à voir avec la situation actuelle de surproduction !

Le quidam : — En tout cas, il y aurait des sanctions économiques de la part des autres pays…

Jopetro : — Actuellement, en l’absence de ces sanctions, il y a, d’une part, plus de 3 millions de chômeurs, un millions de RMIstes et de plus en plus de SDF. Et d’autre part, il y a surproduction. Tandis qu’avec l’argent créé par le gouvernement, les 5 à 6 millions de pauvres pourraient acheter la surproduction … ce qui du même coup résorberait le chômage. Donc, et ce malgré un blocus économique, la situation pour le pays ne pourrait être que meilleure ! On n’a rien à y perdre et tout à y gagner !

Le quidam : — Mais maintenant tout est mondial, on ne peut plus vivre en autarcie !

Jopetro : — Imagine un peu ce qu’on produirait si l’on supprimait jachères et quotas, et si tous les chômeurs travaillaient à plein temps dans l’industrie… il y a déjà surproduction ! Quant à ton truc mondial, les entreprises des autres pays peuvent très bien continuer à avoir des échanges commerciaux avec nous (quitte à désobéir à leurs gouvernements respectifs) car les capitalistes, justement, n’ont pas de patrie.

Le quidam : — Mais enfin, est-ce qu’un blocus ne pourrait pas nous faire manquer de certains matières premières ?

Jopetro : — Demande donc aux RMIstes et aux SDF si, déjà, ils ne manquent pas de certaines matières premières ?

Le quidam : — Mais les financiers sont très puissants ! On ne peut tout de même pas les affronter comme ça !

Jopetro : — Ils sont très puissants tant que nous dépendons d’eux pour obtenir des crédits. On peut les affronter en décidant que leur monnaie n’a plus cours légal chez nous !

Le quidam : — Et si ils arrivaient à pousser un autre pays à nous déclarer la guerre ?

Jopetro : — Ceci n’est qu’une hypothèse, alors que si ça continue comme ça, il y aura une guerre et ça c’est une certitude ! Alors, guerre pour guerre…

Le quidam : — Oui, mais on ne peut quand même pas nier que les capitaux fuiraient. Et ça, c’est embêtant, on l’a bien vu avec Mitterrand en 81 !

Jopetro : — A cette époque, Mitterrand aurait dû avoir le courage de créer sa propre monnaie. Qu’est-ce que ça peut bien faire que les capitaux fuient, à partir du moment où on décide que ces capitaux-là ne valent plus rien et que c’est notre monnaie qui vaut quelque chose ?

Le quidam : — Mais ça provoquerait un krach boursier épouvantable !

Jopetro : — Tant mieux ! Crevons la bulle spéculative une bonne fois pour toutes !

Le quidam : — Mais un chef d’État ne peut pas prendre seul une telle décision : il lui faut l’appui de la population, à la base !

Jopetro : — Donc, tu vois ce qu’il te reste à faire !

Le quidam : — Oui, mais quand même…

Jopetro : — Quand même quoi ? Hier tu étais persuadé que c’est le gouvernement qui crée la monnaie, et maintenant tu me dis que ce n’est pas possible… Alors ce que tu croyais tout à l’heure, tu penses maintenant que ce n’est pas possible ?

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