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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles > N° 1044 - juin 2004

 

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N° 1044 - juin 2004

La démocratie face à l’économisme   (Afficher article seul)

La concurrence jusqu’où ?   (Afficher article seul)

La faillite, la voilà !   (Afficher article seul)

Emploi, retraite et loisir   (Afficher article seul)

Écrit il y a un quart de siècle, le texte qui suit n’a pas cessé d’être d’actualité. Ce qu’il montre est encore plus évident. L’idéologie dominante serait-elle encore plus bouchée ?

La perversion idéologique du libéralisme   (Afficher article seul)

Les élections européennes du 13 juin
Questions aux candidats
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Certains aspects essentiels du projet de Constitution rendent celle-ci inacceptable. La position des candidats à leur égard nous a semblé nécessaire pour éclairer les choix des électeurs.

Les illusions de “l’american way of war”   (Afficher article seul)

La vie sociale   (Afficher article seul)

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RÉFLEXIONS

La démocratie face à l’économisme

par R. POQUET
juin 2004

La démocratie ne peut s’exercer pleinement que si un minimum de conditions politiques, économiques, sociales, environnementales sont réunies.

De 1944 à 1974, le développement rapide de l’économie (les “Trente Glorieuses”) a fait naître l’espoir d’un renforcement de la démocratie. Espoir brutalement déçu : en 1973-1974, l’économie mondiale plonge dans l’instabilité avec le premier grand choc pétrolier et l’effondrement du système monétaire international (abandon des accords de Bretton Woods de 1944) par la généralisation du flottement des monnaies.

Si les années d’après-guerre connaissent la mise en place de grands objectifs planificateurs communs, la réduction espérée des inégalités par le développement des avantages sociaux , le triomphe de la société de consommation et une é conomie relativement indépendante vis-à-vis de l’extérieur, l’année 1983 en France marque un tournant hautement symbolique : l’abdication du gouvernement Mauroy en raison de son incapacité à proposer une alternative à l’idéologie libérale portée par la globalisation de l’économie.

Face à la montée du “tout économisme” à l’échelle planétaire et, corol lairement, à l’échelle européenne, la marge de manœuvre de l’État-nation se trouve de plus en plus réduite :

• économies dépendantes de mécanismes qui lui échappent : Banque centrale européenne, fusions d’entreprises et négociations commerciales mondialisées, marche non maîtrisable vers une croissance zéro ;

• perte progressive de pouvoir des exécutifs nationaux, non interventionnisme comme bonne façon de gouverner et, prochainement, perte d’indépendance par la mise en place d’une Constitution européenne au-dessus de la Constitution française ;

• impuissance des politiques à régler les problèmes liés à l’exclusion, la pauvreté et la montée des inégalités.

Bref, les gouvernements n’ayant plus de politique propre, le vote démocratique perd de sa valeur, mettant ainsi en péril les fondements mêmes de nos démocraties.

Ce danger provoque la naissance d’une société civile. Des individus mieux formés, plus critiques et plus exigeants n’ont plus qu’une confiance limitée en la démocratie représentative (on vote plutôt “contre” que “pour”) et résistent à la régression de la démocratie en mettant en place une démocratie du quotidien par la définition de projets mobilisateurs et par la réalisation d’actions concrètes. C’est ainsi que, progressivement, l’on voit s’élaborer des services au plus près des individus, se déterminer une bonne part des conditions de vie et d’environnement de chacun, se discuter et s’arbitrer les finalités du système productif. Il s’agit, en quelque sorte, de réactiver la démocratie à la base.

Combat difficile, car à échéance très longue et aux multiples péripéties. Combat à l’issue incertaine : une démocratie qui ne progresse pas régresse.

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RÉFLEXIONS

Dans l’analyse du projet de Constitution européenne que nous faisions le mois dernier, nous dénoncions la philosophie ultra-libérale sur laquelle il repose, et qui est résumée dans son préambule : « l’Union offre à ses citoyennes et citoyens […] un marché unique où la concurrence est libre et non faussée » et qui est aussi le fondement de la politique de l’OMC. Après quelques années, on commence, en effet, à en mesurer les conséquences :

La concurrence jusqu’où ?

par J.-P. MON
juin 2004

Depuis l’arrivée de G.W. Bush au pouvoir, l’industrie manufacturière des États- Unis a perdu 2,7 millions d’emplois. Mais aujourd’hui ce sont aussi les services aux entreprises qui sont touchés, essentiellement par les délocalisations et “l’externalisation”.

La société indienne Wipro, installée sur un campus de la banlieue de Bangalore, est l’une des plus grandes entreprises d’externalisation du monde. Ses ingénieurs, jeunes et enthousiastes, écrivent des codes, rédigent des programmes, assurent la maintenance de systèmes informatiques pour de nombreuses compagnies américaines dont la société financière Lehman Brothers, General Motors, Boeing,… Et ils le font à des tarifs qui ne sont qu’une faible fraction de ceux pratiqués aux États-Unis. Avec près de 30.000 employés parlant un bon anglais, Wipro assure aussi pour les Américains bien d’autres services tels que l’aide par téléphone pour les guichets de réclamations de bagages, les programmes de vol pour une grande compagnie aérienne, le système de guidage automobile pour un fabricant de voitures… et même l’interprétation de clichés radiologiques pour un grand hôpital de Boston.

*

Les États-Unis ne sont pas, bien sûr, les seules “victimes” des industriels de l’externalisation : de nombreux pays européens sont touchés (France, Allemagne, Suisse, Royaume-Uni,…). Tous se plaignent de perdre des emplois.

En Grande-Bretagne, un magazine a désigné à la vindicte de ses lecteurs le patron de Wipro, en le qualifiant « d’homme qui veut voler vos emplois ». Mais c’est aux États-Unis que les réactions sont les plus vives et tout particulièrement contre l’Inde, pays dont ils vantaient, il y a peu de temps encore, l’ouverture au monde capitaliste mais avec lequel leur balance commerciale accuse un déficit de 4,1 milliards de dollars, soit le double de ce qu’il était en 1990. Les Indiens rétorquent très logiquement : « les États-Unis promeuvent le capitalisme et nous ne comprenons donc pas pourquoi ils sont si paniqués… Quand vous vantez la compétition, vous n’avez pas peur que le meilleur gagne ! ». En fait, les Américains reprochent surtout aux Indiens de continuer à appliquer des taxes élevées, de l’ordre de 38%, sur les produits agricoles importés des États- Unis. Mais l’Inde ne peut pas se permettre de ruiner des millions de paysans qui vivent encore dans une grande pauvreté. Peu d’espoir donc de ce côté-là pour l’agriculture étatsunienne.

Si l’Inde constitue un cas particulièrement frappant de concurrence efficace, notamment dans le domaine des services, la Chine, le Brésil, la Corée,… sont en train de devenir de redoutables adversaires pour l’agriculture et l’industrie. Alors pour rester globalement compétitives, les entreprises n’ont plus que la solution de délocaliser leurs sites de production dans des pays à bas coût de main d’œuvre.

ON EXPORTE LES VENTES
… ET LES EMPLOIS

Bien que depuis quelques années les exportations des États-Unis restent à peu près étales, les ventes des sociétés américaines ou des entreprises contrôlées par les Américains et installées à l’étranger ont continué de croître en créant des emplois dans les pays d’accueil… mais pas aux États-Unis. Leur production n’est pas réexportée aux États-Unis mais vendue sur place ou dans les pays voisins. Le Département du commerce américain et, plus généralement, l’ensemble de l’administration Bush [1] estime que la délocalisation d’entreprises américaines constitue la meilleure réponse à la concurrence exercée par les pays à faibles coûts salariaux : « nous devons être capables d’établir des “têtes de pont” outre-mer pour permettre à nos entreprises de développer leurs ventes à l’étranger », souligne le Sous-secrétaire au commerce international.

Fortes de cet appui, des centaines d’entreprises américaines ont installé leurs unités de production à l’étranger, notamment en Chine, mais aussi dans de nombreux pays de l’Europe de l’Est.

Un cas particulièrement significatif est celui de la Hongrie. À Sarvar, petite station thermale située à un peu plus de 100 kilomètres de Vienne, les habitants se réjouirent lorsque le grand fabricant de matériel électronique Flextronics annonça qu’il avait obtenu un contrat pour réaliser dans son usine locale l’assemblage des consoles de jeu Microsoft Xbox, ce qui se traduisait par la création d’un millier d’emplois. À peine un an plus tard, Flextronics arrêta cette fabrication pour la transférer en Chine où les salaires étaient beaucoup plus faibles que ceux des Hongrois. Mais, heureusement pour Sarvar, de nouveaux contrats permirent à Flextronics de créer de nouveaux emplois, en plus grand nombre. Le plus surprenant dans l’affaire, c’est que l’un de ces contrats concerne l’assemblage de récepteurs de télévision… pour la société chinoise TCL International qui a acquis en 2002 les actifs de Schneider Technology, entreprise allemande d’électronique en faillite. Flextronics a signé ce contrat avec la Chine dans l’espoir d’attirer en Hongrie beaucoup d’autres sociétés chinoises.

Les Hongrois s’inquiètent du rôle qu’ils peuvent tenir dans la rude compétition économique mondiale pour attirer des emplois et des investissements. Pour eux, le danger ne vient pas de leurs voisins, Polonais ou Tchèques, mais des pays asiatiques et notamment de la Chine.

S’il est hors de question qu’ils essaient de lui faire concurrence en matière de bas salaires, ils pensent qu’ils peuvent être un partenaire stratégique important pour les Chinois. Récemment, conduisant une délégation en Chine, le Premier ministre hongrois a vanté les mérites de son pays « qui pourrait devenir une base de fabrication à bas prix pour les sociétés chinoises désireuses d’exporter leur produits dans l’Union européenne » [2]. Ce n’est pas une nouveauté : « au début des années 90, la Hongrie s’est clairement affichée comme la “porte de service” de l’Europe pour les compagnies américaines et ce fut une réussite » [3]. Les nouveaux entrants dans l’Union européenne paraissent décidément peu résolus à s’intégrer dans une politique économique commune ! Vive la concurrence !

LE TRAVAIL BON MARCHÉ…
N’EST PAS ASSEZ BON MARCHÉ

Comme les autres, les agriculteurs américains subissent les effets de la mondialisation : les producteurs de raisins sont concurrencés par ceux du Chili et de Turquie, les producteurs de tomates par ceux du Mexique. Les pommes chinoises ont remplacé les Golden Delicious américaines sur la plupart des marchés asiatiques. Même l’ail et le brocoli sont menacés par la production chinoise. Les producteurs d’oranges de Floride sont confrontés à la fois à la concurrence du Brésil et à la production surabondante sur les marchés mondiaux. Pour survivre, un seul remède : baisser le coût de la main d’œuvre. Mais, comme le dit un producteur de raisins de Californie, « le travail bon marché n’est pas assez bon marché ». Et alors que le président Bush, apparemment déphasé, prépare un plan pour faire entrer légalement sur le territoire américain des ouvriers agricoles étrangers, les agriculteurs américains pour la première fois de leur génération, entreprennent de remplacer les travailleurs manuels par des machines [4].

Voici donc qu’apparaissent dans les orangeraies de Floride les “secoueurs d’orangers”. Hérissés de longues piques d’acier qui les font ressembler à de gigantesques brosses à cheveux, ces engins “décrochent” en 15 minutes plus de 16.000 kg d’oranges et les stockent dans une énorme benne. Pour atteindre ce résultat, il fallait, jusqu’à présent, employer pendant une journée entière 4 cueilleurs, pour la plupart des immigrés clandestins, payés entre 70 et 90 cents par caisse de 41 kg, soit un peu moins de 75$ par jour. « La mécanisation de la cueillette, c’est le seul moyen pour les agro-industriels de réduire leurs coûts de production et de rester sur le marché », dit le manager de la compagnie agro-industrielle Barron-Collier, qui utilise des “secoueurs” pour récolter à peu près la moitié des 19.500 tonnes d’oranges qu’elle produit annuellement sur ses 4.047 hectares du sud-ouest de la Floride.

Dans l’État de Washington, des arboriculteurs viennent de mettre en service des machines qui font tomber directement les cerises des arbres sur le tapis d’un convoyeur et ils essaient de perfectionner le système pour la cueillette des pommes. En Californie, dans le comté de Ventura, les cultivateurs de fraises ont mis au point un convoyeur mobile permettant d’amener des cagettes pleines de fraises des champs aux aires de stockage, ce qui a réduit la maind’œuvre d’un tiers.

Les conséquences de cette mécanisation n’ont pas échappé aux ouvriers agricoles qui, dès à présent, constatent que leurs employeurs utilisent les machines dans les bonnes orangeraies et leur laissent la cueillette à la main dans les orangeraies peu fournies. De toutes façons, « ils vont devoir trouver un autre endroit pour travailler ou rester dans leur pays », résume brutalement un exploitant.

Mais que nous proposeront les économistes quand tous les pays du monde auront, par le jeu d’une concurrence destructive, abaissé les salaires à des niveaux voisins de zéro et mécanisé la quasi totalité de leur production ? D’allonger encore la durée du travail ?

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[1] Les délocalisations deviennent un thème majeur de la campagne présidentielle et une vingtaine d’États ont déjà pris des mesures pour essayer de freiner l’exode de leurs entreprises. John Kerry, probable candidat démocrate à la Maison Blanche, a qualifié de « traîtres à l’Amérique » les chefs d’entreprise qui délocalisent leurs usines.

[2] 20.000 Chinois se sont récemment installés à Budapest.

[3] Laszlo Czirjak, investisseur américano-hongrois, The New-York Times, 14-15 mars 2004.

[4] The New York Times, 4-5 avril 2004.

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RÉFLEXIONS

La faillite, la voilà !

par M.-L. DUBOIN
juin 2004

Le 19 mai dernier, l’ancien président de la République fêtait les 30 ans de son élection. Ce fut pour la presse l’occasion de rappeler le bilan de son septennat. Et c’est la possibilité de prendre du recul pour éclairer l’actualité.

Lorsque VGE remplaça à la tête du gouvernement Jacques Chirac par Raymond Barre, lui confiant aussi le ministère de l’économie et des finances, la situation économique était qualifiée de très mauvaise, le nombre de chômeurs frôlant le million et le taux d’inflation menaçant d’atteindre 13% pour l’année. Mais tout allait s’arranger parce que le “meilleur économiste de France” connaissait le remède : il fallait tout simplement freiner l’inflation, car il savait que si l’activité économique, et l’emploi par conséquent, étaient en perte de vitesse, c’est parce que les prix étaient plus élevés en France qu’ailleurs, ce qui rendait nos produits moins compétitifs ; il fallait donc limiter la demande pour retrouver à la fois la compétitivité, la croissance et l’emploi. Et il sut imposer les mesures d’austérité nécessaires, augmentation des impôts sur les revenus les plus élevés et sur les sociétés, augmentation des cotisations sociales et des taxes, blocage des prix, etc., et puis, bien sûr, susciter la confiance de la Bourse et le consentement des Français par de gros efforts de communication.

Ce fut pourtant un échec sur toute la ligne. Non seulement l’inflation fut bien plus élevée qu’en Allemagne, mais l’assainissement des finances, que R. Barre devait si bien faire, ne fut pas au rendez- vous, la dette de l’État passa de 8,1% du PIB en 1974 à 13,8% en 1979, le déficit de la balance commerciale bondit de 13 à 62 milliards de francs. Et le chômage augmenta de 10% en un an…

Qu’en est-il aujourd’hui de la bête noire de R.Barre, l’inflation des prix ? — Elle a été terrassée par la Banque centrale européenne, dont ce fut la priorité absolue. Mais les conséquences de cette maîtrise ne sont pas du tout celles que promettait notre Excellence en économie, car la situation est encore pire. Non seulement les finances de l’État ne sont pas “assainies” mais en plus, on nous dit qu’il faut confier les retraites à des sociétés financières privées, que la sécurité sanitaire ne peut plus être assurée car les soins coûtent trop cher, quant au chômage, c’est une véritable catastrophe humaine, il ne s’agit plus d’un seul million de chômeurs mais de près de trois millions, sans compter les “fins de droits”, les précaires, les intermittents, les temps partiels contraints et tous les “working poors” qui touchent un salaire insuffisant pour pouvoir en vivre décemment.

Qu’on cesse donc de nous raconter que le remède est dans des mesures conjoncturelles telles que baisser les impôts et augmenter des taxes, épargner moins et préparer sa propre retraite, allonger la durée du travail et consommer plus, le salut n’est ni dans la flexibilité de l’emploi, ni dans la prise de responsabilité.

Toutes les prouesses en art de la communication ne relanceront pas l’économie simplement en restaurant “la confiance”.

La faillite de l’économie est d’un tout autre ordre. Résistant à toutes ces mesures, mêmes contradictoires, c’est la disparition des emplois “rentables” qui en est la cause profonde, mais elle n’est absolument jamais regardée en face, tant par les responsables politiques que par leurs conseillers économiques, alors que ses conséquences touchent tous les domaines : il est évident, par exemple, que la gestion, même paritaire, de l’assurance sociale, bien organisée quand le nombre de chômeurs à assurer était de quelques dizaines de milliers, rencontre des difficultés inédites quand ce nombre passe à plusieurs millions [1].

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L’augmentation irrésistible du chômage vient de la “grande relève de l’homme par la science” dans tous les processus de production des biens de première nécessité. Ces biens sont produits avec de moins en moins de main d’œuvre, ce qui permet à de moins en moins d’êtres humains de vivre de leur emploi dans les secteurs dits primaire et secondaire (en gros, dans l’agriculture et l’industrie). Quant au secteur qui se développe (celui des services), les emplois très qualifiés et rentables (mais pas toujours évidemment utiles) qu’il crée, ne sont pas accessibles, loin de là, à tous les exclus des deux autres secteurs ; tandis que les emplois qui y seraient très utiles et très nécessaires (culture, enseignement, santé, aides aux plus démunis, aides à la recherche, etc.) n’y sont pas créés parce qu’ils ne sont pas “rentables” dans notre système économique.

Comme on peut le constater dans l’esprit de la constitution préparée pour l’Europe sous la direction de VGE, les tenants du libéralisme s’obstinent à faire perdurer ce système économique en cherchant à “marchandiser” ces services, ce qui revient à traiter l’être humain comme une vulgaire marchandise et pousse à une consommation aveugle et dangereuse. Alors que ce sont les fondements de ce système qu’il faut de toute urgence remettre en question, afin que tout le monde soit assuré d’avoir de quoi vivre, y compris ceux dont l’activité, bien qu’utile, n’est pas “payante”.

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[1] Un syndicaliste l’a exprimé par une phrase simple et qui résume tout : « Comment peut-on prétendre gérer et gouverner une institution dont on ne maîtrise ni les recettes ni les dépenses ? » Rappelons à ce sujet les exonérations de cotisations patronales (plusieurs milliards) décidées par le gouvernement sous prétexte d’aider à créer des emplois…

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Emploi, retraite et loisir

par H. MULLER
juin 2004

Il y a, bien sûr, quelqu’outrecuidance à vanter, en cette ère de chômage, tragique à tant de foyers, les bienfaits du loisir. Celui-ci ouvre en effet le champ d’activités libres, d’occupations dégagées de toute contrainte. Il peut devenir source d’enrichissement en connaissances de toutes sortes, permettre d’extérioriser une personnalité, des talents jusque là méconnus, perspectives refusées à tant de manuels peu qualifiés, de fonctionnaires subalternes, d’employés qui accomplissent sans aucun enthousiasme des tâches monotones, parfois stupides ou bien pénibles, sans initiative, ni responsabilité, ni intérêt.

Ces tâches, il faut néanmoins les assurer, du moins dans la mesure où elles sont nécessaires. Le travail n’est pas un but en soi, mais le moyen d’accéder au loisir, de l’approvisionner et d’en profiter.

Foin de cette morale du travail magnifié pour des motifs qui tiennent au souci, pour le capitalisme, de disposer d’une main d’œuvre docile, peu exigeante, appliquée à bien faire, intéressée juste ce qu’il faut. Et payée au minimum minimorum selon des barêmes ajustés avec des précautions d’apothicaire de façon à réserver la part du profit. Part destinée non seulement à assurer la vie des entreprises et leur développement, mais à pourvoir également aux besoins débridés de leurs dirigeants, de leurs administrateurs, de leurs banquiers.

Créer du loisir ? Les chômeurs en ont à revendre ! Réductions d’horaires, grèves, pré-retraites et indisponibilités temporaires à la suite d’accidents en fabriquent tout autant. Encore faut-il, pour l’apprécier, qu’il ne s’ensuive pas quelque perte de revenu. Et c’est là que le bât blesse, la règle du jeu n’ayant prévu ni la rémunération des activités libres individuelles, ni le travail au foyer. D’où la sempiternelle litanie des nécessaires sacrifices exigés de chacun s’il veut accroître son temps de loisir.

Retraites à 60 ans ? Semaine de 40 heures sans perte de revenus ? Hélas, tout cela se paie à travers le prix de toutes choses ; tout cela se concrétise par une aggravation des privations au niveau des ménages. On donne d’une main au salarié ce que lui prend de l’autre comme consommateur.

Croire ou laisser croire qu’il puisse en aller autrement relève de l’infantilisme économique ou de l’abus de confiance. On ne peut demander à nos structures de jouer les magiciens. Les milieux réformistes qui n’en ignorent rien sont tout au plus des politiques à la recherche d’un électorat ou des “permanents” à la recherche de cotisants.

Pour accorder au loisir la part à laquelle il devrait prétendre, puisque, dans nos sociétés industrialisées, tout existe pour l’approvisionner en suffisance, il faut aller bien au-delà, dépasser le réformisme qui ne fait que déplacer du vent. Il faut une révolution économique en matière d’usages monétaires, de système de prix, de formation des revenus.

Au fond, rien n’apparait plus absurde que d’avoir fait du plein emploi la condition sine qua non du plein revenu. Les entreprises achètent à leurs salariés des heures de travail et les revendent, incorporées dans le produit, avec profit. C’est la règle du jeu. Règle combien stupide dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences.

Pourtant le chômage n’a pas réduit le niveau des approvisionnements sur le marché, pas plus d’ailleurs que la diminution drastique du nombre des agriculteurs n’a réduit l’importance des récoltes, bien au contraire. Alors pourquoi réduire leur revenu, rationner les moyens d’achat des chômeurs involontaires et ceux des retraités ? Pourquoi leur infliger pareille punition comme s’ils étaient coupables, responsables de leur condition ?

Eliminer les gaspillages, la concurrence, les produits peu durables, de médiocre qualité, récupérer la masse des parasites dont la fonction est de manipuler l’argent, de l’ôter aux uns et d’en prêter aux autres le temps de le dépenser à nouveau et sans rien produire qui soit utile, puis répartir entre tous le travail nécessaire pour couvrir un ensemble de besoins, enfin distribuer à chacun, en monnaie de consommation, un revenu adapté à la personne, lui permettant de consommer ce qui est produit à une cadence plus sage, telle est la solution de bon sens à laquelle il devient urgent de se rallier…

L’emploi pour l’emploi, pour le profit sans autre finalité, n’occasionne qu’un gaspillage de richesses. Faute d’avoir clairement saisi ce fait, le combat syndical, axé sur le plein emploi, se trompe de cible. Il tourne le dos à cette révolution économique de nature à répondre à tous les vœux, y compris ceux des laissés-pour-compte, des exclus du salariat.

L’utopie n’est pas de tabler sur une révolution économique pour changer la vie mais d’attendre de vieilles structures d’impossibles performances, une amélioration sensible et durable des genres de vie au niveau des victimes de la règle d’un jeu qui accumule les désastres.

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RÉFLEXIONS

En envoyant le texte ci-dessous, son auteur, se rappelant ses espoirs de jeunesse, ceux de mai 68, nous a écrit qu’il « exprime une opinion qui n’engage que moi mais nous concerne tous ». Nous l’accueillons avec plaisir :

La perversion idéologique du libéralisme

par M. PIRIOU
juin 2004

En mai 68, j’avais alors 18 ans, un slogan m’a interloqué : « nous ne voulons plus d’un monde où le risque de ne pas mourir de faim s’échange contre celui de mourir d’ennui ». Je me demande ce que l’auteur de cette pensée écrirait aujourd’hui, où non seulement nous risquons de mourir d’ennui parce que nous n’avons plus de travail, mais également de faim. Dans l’antiquité les personnes indésirables étaient exilées ; dans notre monde moderne, toute une catégorie de la population est exclue, simplement parce qu’elle est “en trop”.

Aurions-nous à ce point régressé depuis la Rome antique ?

Quelle perversion a fait que l’homme en soit arrivé à rejeter ses semblables comme des mouchoirs en papier ? Depuis un quart de siècle, c’està- dire rien à l’échelle d’une nation, nous assistons en direct à la transformation de nos sociétés. Nous en sommes autant spectateurs, acteurs, que victimes. Nous sommes passés d’une société rigide, sclérosée, figée dans ses principes, à une société “cassée” idéologiquement, ce qui a généré des conséquences inédites dans l’évolution du rapport de forces social.

C’est en partie à cause de cette cassure, de cette faiblesse dans la cuirasse des mentalités, que des dogmes centenaires ont été remis en cause. C’est grâce à cette cassure, providentielle pour quelques uns, qu’une autre forme de pensée a pu s’imposer comme une idéologie de remplacement. Cette transformation des valeurs en une idéologie libérale, qui ne fait référence qu’au marché, est le véritable symbole de la réussite des théoriciens et des détenteurs du capital. Dans l’ombre des cénacles, ce groupe bien particulier attendait son heure de gloire. Ils surent par un lent et méthodique travail de préparation [1], de sape des institutions, faire advenir ce qui les rendrait prospères. Comme un virus à l’œuvre, ils ont fait travailler pour eux l’organisme social ; et comme un cancer généralisé, phagocyter les partis, les syndicats et l’esprit citoyen. Les crises, ou plutôt les “situations” de crise qui ont suivi, avaient déjà leurs remèdes car, en bons médecins, ces financiers des temps nouveaux avaient acquis la science de la manipulation qui, à la fois, introduit la maladie et la soigne à sa façon. De sorte que le combat, un instant orienté vers plus de justice et d’équité, vers un autre système économique, vers une civilisation plus fraternelle, où la richesse serait devenue un bien de répartition, ce combat était perdu d’avance.

Ces “bâtisseurs” ont ainsi construit le néolibéralisme qui occupe aujourd’hui notre quotidien, et, dans la foulée, l’uniformisation d’une politique et d’une économie “acceptables”, reprises plus tard sous l’appellation de mondialisation, c’est à dire l’instauration de la précarité comme loi naturelle, et l’oblitération des consciences comme évolution de notre perception cognitive. Je dirais presque comme une mutation allant de soi, le postulat de départ étant l’état de coma de notre libre arbitre. Comme Pascal disait « la nature a horreur du vide », nous disons aujourd’hui « la mentalité humaine ne peut pas se passer du profit », et tous ceux qui osent dire le contraire sont de gentils utopistes. Tel est le résultat d’une logique froide et implacable qui a fait ses preuves. Les hommes avaient perdu la foi, ils l’ont retrouvée : nous adorons à nouveau le “veau d’or” ! Ce travail de reconquête fût sans doute laborieux, il demandait de la finesse pour solidifier le terrain d’où allaient essaimer les nouveaux pouvoirs décisionnels.

*

Mais comment ces pouvoirs se sont-ils mis en place ? Je voudrais revenir un peu en arrière et rouvrir une page d’histoire. Rappelons-nous : au sortir de la seconde guerre mondiale, un certain nombre de grandes institutions internationales sont nées de la volonté de tenir compte de l’expérience dramatique des conflits qui avaient embrasé le monde durant la première moitié du XXème siècle. Les accords de Bretton Woods donnaient ainsi naissance au Fonds Monétaire International (FMI), à la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (BIRD) qui allait financer la reconstruction de l’Europe (Plan Marshall) et devenir ensuite la Banque Mondiale. Dans la foulée, les États membres de ce nouvel ensemble signaient, en 1947, un Accord général dénommé GATT [2]. Au-delà de ce foisonnement institutionnel, il faut bien comprendre les leçons de l’entre-deux-guerres qui fut une période de montée des nationalismes et d’exacerbation des tensions mercantilistes… L’économie de guerre de l’Allemagne nazie était une économie d’autarcie, qui refusait l’échange pour ne pas dépendre de ceux qu’elle se préparait à attaquer. Cette économie de guerre et de fermeture a, certes, donné de l’emploi aux Allemands… mais à quel prix ! — C’est bien pour cela que l’argument de la politique de l’emploi est ambigu, notamment lorsque les politiciens disent que l’emploi doit être la préoccupation majeure de toute politique : il n’y a pas de chômage dans une prison et le chômage était interdit et réprimé en Union Soviétique. On peut donner de l’emploi en demandant à des individus de creuser des trous, puis à d’autres de les reboucher. En occupant ainsi les gens par de faux emplois, on gaspille leur temps. — Combien de trous sont aujourd’hui ainsi rebouchés ? Un tel contexte de fragmentation de l’espace international ne pouvait que dégénérer en conflit. Ce qui a permis d’en déduire que le monde serait d’autant plus pacifié et civilisé que les pays seraient ouverts aux échanges. Et c’est dans cet esprit que les accords du GATT avaient pour objectif de promouvoir le “libre-échange”. Alors que, dans un monde vraiment libéral, de telles organisations ne devraient pas exister, puisque ces administrations internationales financées par des fonds publics sont le résultat de la volonté des dirigeants de “réguler” l’économie. Or, selon cette idéologie, ce sont les échanges qui régulent l’économie et font en sorte que les intérêts forcément contradictoires des uns et des autres (acheteurs et vendeurs, salariés et entrepreneurs, prêteurs et emprunteurs, exportateurs et importateurs) se transforment en équilibres (entre offres et demandes)… Ce qu’il faut comprendre c’est l’importance de la notion de peur d’un conflit mondial, peur presque atavique tellement ce conflit serait destructeur. Alors on nous fait croire qu’il n’y a pas d’alternative, que le monde ne sera en paix que s’il est “libéral”, que le libéralisme, c’est la civilisation. Et c’est ainsi que, pour beaucoup de nos contemporains, le libéralisme est étroitement associé aux valeurs de paix et de civilisation. Sacré tour de prestidigitation !

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Ainsi ont été introduits les leviers qui allaient ouvrir toutes les portes de commandement. Et ce fut l’application d’un autre remède, génial, le recours à un ordre, celui des conseillers et des experts, le placement des bonnes pièces aux bons endroits avec un discours édifiant, oh ! combien : l’homme trouve son juste prix sur le marché ; le meilleur moyen de réduire le nombre d’indigents est de ne pas les secourir ; si les pauvres savent qu’il leur faut travailler pour ne pas mourir de faim, ils travaillent ; si des hommes jeunes savent qu’ils n’auront pas de secours dans leur vieillesse, ils économisent ; si les vieillards savent qu’ils auront besoin de leurs enfants, ils tâchent de s’en faire aimer, etc. Nous touchons là au ressort subliminal de la peur du conflit dans un système capitaliste, celui de perdre la “liberté” du libre échange. Les loups étant dans les bergeries à l’insu du plein gré des moutons, la représentation peut commencer ! Ce qui explique mon petit détour historique.

Je ne suis pas certain que survienne, dans un quart de siècle, l’effondrement du capitalisme et de sa philosophie libérale, et que revienne une période d’innovations brillantes et éclatantes, préfigurant les fastes d’une renaissance lumineuse, fraternelle, humaniste et équitable. Mais le doute est permis et j’entretiens l’espoir de me tromper. Car, sur tous les fronts, ce qu’on voit c’est une autre révolution, celle de l’information, qui change le tissu, le rythme et la substance de la vie. Alors qu’il faudrait déjà penser en termes de démocratie anticipative, quand l’histoire et l’avenir se télescopent aussi rapidement, et nous parlons à peine de démocratie participative. On ne peut plus se borner à la simple observation des évènements, nous aurons besoin de cadres prévisionnels, adaptés au super combat qui s’intensifie.

Je ne crois pas que nous assisterons à la reprise d’un drame révolutionnaire entraînant les masses, ni même au renversement des élites dont le terrorisme serait le catalyseur. Nous assisterons, peut être, à une nouvelle forme de résistance visible ou invisible, parfois clandestine, éparpillée en mille îlots sur de multiples lieux, intervenant sur différents plans, sans doute pendant des années, petit à petit, pour réveiller de son coma traumatique la conscience citoyenne. Un combat a été perdu mais pour certains une guerre continue…

… et justement, la prochaine bataille, programmée, est celle des élections européennes, puisqu’il est hors de question que le projet de Constitution établi par la Convention présidée par VGE soit adopté avant le 13 juin. Mais même si la Constitution n’entre en vigueur que dans cinq ans, elle sera si lourde de conséquences qu’il importe de connaître la position des candidats députés que nous allons élire au Parlement européen car ils auront, peut-être, au moins, un mot à dire sur l’avenir de l’Union européenne. Nous avons donc sélectionné les points les plus importants du projet, estimant essentielles les réponses aux questions qu’ils soulèvent. Avant de faire leur choix, nos lecteurs peuvent donc soit soumettre directement ce questionnaire aux candidats de leur région, ou, sinon, se faire une idée plus précise de leur option d’après la profession de foi qu’ils affichent. Car sur chaque point, une des options proposées dans ce questionnaire nous semble conduire à ne pas voter pour celui qui la choisit. Mais c’est à chacun d’en juger.

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[1] NDLR : Lire à ce propos unpetit livre, que nous avons déjà cité dans notre étude sur la monnaie : “Les évangélistes du marché”, de Keith Dixon, éd. Raisons d’agir (1998).

[2] NDLR : GATT = General Agreement on Tariffs and Trades = Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce.

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ACTUALITÉ

Les élections européennes du 13 juin
Questions aux candidats

juin 2004

À la veille des élections au Parlement européen, nous souhaitons savoir si vous partagez nos réticences sur certains aspects essentiels du projet de Constitution élaboré par la Convention présidée par V. Giscard d’Estaing. Plus que de beaux discours, vos réponses au questionnaire cidessous nous permettraient d’éclairer notre choix :

I. Laïcité.

Si elle était adoptée, cette Constitution mettrait fin au principe de laïcité qui est à la base de la Constitution française. À ce sujet, laquelle des trois attitudes suivantes est la vôtre :

— A. Accepter ce retour en arrière sur la séparation des églises et de l’État, même si ce fut l’aboutissement d’un long combat ;

— B. Imposer aux autres ce qui est une exception française ;

— C. Entre ces deux options, refuser que toute référence à la religion et donc à ses manifestations publiques, soit incluse dans la Constitution ?

II. Politique économique.

La partie III de la Constitution proposée a pour objectif de figer la politique économique de l’Union européenne de façon à ce qu’elle suive le principe libéral de « concurrence libre et non faussée » qui est défini dès l’introduction.

— A. Estimant que la libre concurrence est la condition nécessaire à la prospérité économique et le seul moyen de venir à bout du chômage et des grandes inégalités sociales, tout en rendant les services d’intérêt général plus performants parce que stimulés par la compétition, approuvez-vous le choix de la politique libérale qui a été choisie par la Convention ?

— B. Etes-vous au contraire opposé à toute croissance parce que celle-ci génère trop de nuisances, en particulier écologiques, qui sont irréversibles et mènent à une catastrophe générale ?

— C. Pensant que ce n’est pas à une Constitution de fixer la politique économique, dont le choix doit rester ouvert et pouvoir évoluer dans chacune des nations, êtes-vous décidé à vous battre pour faire supprimer cette fixation pratiquement définitive des règles économiques ?

III. Répartition des pouvoirs.

1) Le projet de la Convention ne respecte pas la séparation entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.

— A. Estimez-vous nécessaire que le pouvoir exécutif soit en mesure d’empêcher des “abus” de la part de magistrats ?

— B. Etes-vous au contraire décidé à vous battre pour que des contre-pouvoirs soient prévus ? Si oui, lesquels et à quels niveaux ?

2) Par contre, ce projet attribue au Gouverneur de la Banque centrale européenne le pouvoir absolu sur la politique monétaire de l’Union.

— A. Estimez-vous que le seul objectif de cette politique monétaire doit être de limiter l’inflation des prix et qu’il faut par conséquent que la BCE ne puisse recevoir aucune directive du pouvoir politique et n’ait aucun compte à rendre à qui que ce soit ?

— B. Considérez-vous, au contraire, que la politique monétaire doit être un élément essentiel de la politique générale et êtesvous prêt à agir pour que le pouvoir politique retrouve à cette fin le contrôle de la monnaie, donc en particulier celui de la création monétaire et du crédit ?

3) Les membres de la Commission sont investis, dans ce projet, d’un rôle et d’un pouvoir particulièrement importants, alors qu’ils ne sont pas élus.

— A. Approuvez-vous ces dispositions parce qu’elles permettent à tous les groupements d’intérêt, quels qu’ils soient, d’agir en toute liberté pour peser sur leurs choix ?

— B. Si, au contraire, vous souhaitez que le rôle des élus soit renforcé et que les électeurs soient plus ou mieux consultés, quels sont les moyens sur lesquels vous comptez, si vous êtes élus, pour étendre ainsi la démocratie ?

IV. Politique de la Défense.

Le projet ne définit pas une défense commune aux pays membres, et admet que certains pourront confier leur propre défense à l’OTAN, tout en demandant à ceux qui ont été jusqu’à maintenant moins dépensiers sur le chapitre, de prévoir des budgets supplémentaires (article 40, alinéa 3 partie I).

Quelle politique de défense de l’Union européenne soutiendrez- vous ?

V. Modifications de la Constitution.

Le projet proposé rend, en fait, quasi impossible (unanimité de tous les pays membres) de modifier la Constitution qui aura été adoptée.

A — Acceptez-vous cette contrainte irréversible ?

B — Sinon, quelle modification soutiendrez-vous ?

Même après les élections, il ne nous semble pas inutile de conserver, pour éventuellement les publier, les questionnaires remplis et que nos lecteurs voudront bien nous faire parvenir. Merci. …

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Au Moyen Orient, la course à l’abîme va tellement en s’accélérant qu’entre le moment (avant le 1er mars) où les derniers commentaires de G-H Brissé furent rédigés et celui (début avril) où ils furent diffusés (dans GR 1042) de multiples évènements se sont déroulés. Ceci ne signifie nullement qu’un dénouement positif vers un ordre de paix durable ne soit pas envisageable, mais demande réflexion, et notre ami revient sur le sujet.

Les illusions de “l’american way of war”

par G.-H. BRISSÉ
juin 2004

Les attentats contre les armées de la coalition pro-américaine engagées en Irak se succèdent et se multiplient même dans le fief britannique de Bassorah jusqu’à présent relativement épargné. L’intensité des actes de terrorisme, doublés désormais de prises d’otages et d’offensives d’envergure contre les terminaux pétroliers, est telle qu’ils ne peuvent plus être considérés comme des actions isolées, mais bien comme une guerre coordonnée de libération nationale contre des forces armées d’occupation.

À quelques mois d’une échéance électorale capitale, l’actuel occupant de la Maison Blanche ne peut se permettre de coup d’éclat ; il devra continuer à mentir en espérant au mieux maintenir le statu-quo en Irak et dans le monde, et au pire en évitant une Bérézina.

Les moyens financiers dont il dispose se réduisent en peau de chagrin à l’aune d’un déficit budgétaire colossal ; il a pourtant tout promis : une réduction continue des impôts ; la réalisation hyper-onéreuse et à l’efficacité douteuse d’un bouclier anti-missiles ; la colonisation de la Lune et la conquête de Mars au prix de l’abandon de la station interplanétaire et du satellite d’observation Hubble (qui ont déjà coûté une fortune à la communauté internationale). En promettant tout et son contraire au nom de Dieu, il peut obtenir à l’arraché une courte victoire à la Pyrrhus dans l’adversité militaire, à la manière d’un Richard Nixon, au risque de s’exposer quelques mois plus tard à un “irakgate”qui le contraindrait à démissionner. À moins que le corps électoral américain, gavé de promesses fallacieuses, ne finisse par se ressaisir à l’énoncé des sacrifices colossaux qui lui seront réclamés. À la mesure de ce tremblement de terre majeur qui doit ravager la Californie avant le terme de l’année...

UN FRONT COMMUN

L’hyperpuissance pouvait espérer l’emporter en faisant, comme à l’accoutumée, jouer la division : en tentant de composer séparément avec les Kurdes d’un côté, les Chiites de l’autre. Malheureusement pour Washington, cette stratégie s’est révélée inopérante dès l’issue de la première guerre du Golf. Les promesses de soutien aux uns et aux autres contre la reprise du pouvoir absolu par Saddam Hussein n’ayant point été honorées, aussi bien les Kurdes que les Chiites en ont tiré les leçons et ont considéré cette fois-ci qu’ils ne seraient pas mieux servis que par eux-mêmes.

On assiste aujourd’hui à la montée concertée d’un front commun contre la puissance occupante et toutes les forces de la coalition proaméricaine sont concernées par cette guerre de libération nationale. Ce qui était impensable quelques semaines plus tôt, à savoir l’alliance objective des Chiites et Sunnites contre un ennemi commun, s’est réalisé en un mouvement sans doute accéléré par les offensives menées par les Américains contre les lieux saints de l’Islam que sont Najaf et Fallouja.

En portant le fer contre un supposé ennemi irakien, sous le prétexte d’éliminer des entrepôts d’armes de destruction massive (thèse fallacieuse encore d’actualité malgré les virulents démentis du courageux diplomate suédois Hans Blix, chargé par l’ONU de missions successives d’inspection en Irak) les États-Unis ont en réalité fait cadeau aux réseaux terroristes d’un champ de manœuvre inespéré : inexistante sous la férule de Saddam Hussein, la pieuvre “Al Qaïda” se révèle chaque jour plus meurtrière. Qui plus est, à partir du territoire irakien, la menace s’étend à tous les pays du Proche et Moyen Orient (le fidèle allié de Washington, l’Arabie Saoudite, est désormais en première ligne) mais concerne toutes les puissances appelées à se protéger des menaces terroristes. Il est clair en outre que le conflit qui embrase l’ensemble du Moyen Orient contribue à semer la zizanie à l’intérieur même des États, comme en témoignent les furieux débats autour du port du voile dans les écoles, jusqu’au prêche des Imams dans les mosquées, voire les actes de violence anti-islamistes d’un côté, anti-sémites de l’autre.

La coalition pro-américaine tremble sur ses bases depuis les attentats qui ont causé à Madrid, le 11 mars dernier, des centaines de victimes innocentes. Du coup, les socialistes, que personne ne donnait vainqueurs, se hissent au pouvoir. Et leur premier geste est d’annoncer le retrait d’Irak du contingent militaire espagnol. L’onde de choc se répand en Amérique latine, parmi les bons élèves du puissant voisin du Nord. Même attitude de la part de “l’allié” polonais, qui dénonce “les mensonges” du président américain. Les Japonais sont hésitants, mal dans leur peau : leur Constitution leur interdisant, depuis la Seconde guerre mondiale, toute intervention armée à l’extérieur, ils se retranchent derrière une mission de type humanitaire !

Est-ce à dire que nous assistons à une réitération de la défaite américaine au Vietnam ? L’Histoire ne se répète jamais de la même façon. Face aux GI, s’était déployé un front uni, soudé comme un bloc, Vietminh-Vietcong, qui pouvait se poser en alternative crédible au pouvoir imposé à Saïgon.

En Irak, rien de tel : à l’intérieur, Saddam Hussein est incarcéré (ce qui entre parenthèses n’a eu aucun effet tangible sur le cours des évènements) son parti, le BMS, et ses forces armées sont démantelés et, mis à part un conglomérat de mafias et de milices privées, on n’entrevoit aucune alternative politique, ou de simple sécurité.

QUELLE SOUVERAINETÉ ?

Lorsque l’on proclame, à Washington, qu’un “transfert de souveraineté” sera réalisé en Irak le 30 juin prochain, la formulation prête à l’ironie. Qui détient la souveraineté aujourd’hui en Irak ? Le seul titulaire légitime élu du peuple (sans doute mal élu, mais élu quand même) était Saddam Hussein. Son successeur devra être porté par des élections générales, aussi “free and fair” (comme ont coutume de le dire les Américains) que possible, dans un avenir prévisible, pas trop lointain, clairement identifié.

Entre les deux s’insère une nouvelle variante de protectorat, dangereux et très instable, où un “ambassadeur” désigné par la puissance occupante auprès d’un gouvernement “fantôme”, continuera sous une autre forme à jouer le rôle d’un pro-consul, à préserver le mieux possible les intérêts économiques et pétroliers de l’hyperpuissance, à tenter d’amadouer à coups d’espèces plus trébuchantes que sonnantes, les représentants des principales tribus.

Pour en revenir à la référence vietnamienne, tout au plus les évènements qui se sont déroulés dans les années 1960-70 dans la péninsule indochinoise et qui ont abouti au retrait militaire américain, peuvent-ils nous servir de matrice du long processus d’un phénomène d’impérialisme de grande puissance, qui se perpétue hélas d’année en année, et qui, de défaites en replis meurtriers sans importance, ont contribué à alimenter la prospérité économique d’un empire, le dernier né des empires mondiaux qui aura inéluctablement le sort des précédents.

À observer le mode opératoire des interventions américaines successives, sous couvert de l’ONU ou de l’OTAN, voire sous le couvert fallacieux d’une stratégie mondiale anti-terroriste, sur d’autres théâtres d’opérations (Liban, Somalie, Yougoslavie, etc.) il n’est pas difficile de prévoir l’avenir de la présence américaine en Irak. La haine, l’arrogance, l’humiliation ne constituent pas des slogans porteurs à terme d’une saine démocratie.

Reste à savoir si les citoyens américains sont mûrs actuellement pour comprendre ce langage- là et l’intégrer à leurs intentions de vote, dans la mesure où des candidats aux postes de responsabilités leur proposent autre chose (comme par exemple un repli opérationnel et organisé des forces américaines sur des bases sûres, dans le respect des conventions internationales, et sans perdre la face).

Une telle évolution s’est révélée possible aux États-Unis à partir de 1968, et les manifestations de rues et sur les campus ont abouti aux accords de paix au Vietnam de janvier 1973.

Le problème fondamental est que les Américains ne sont pas les seuls concernés, mais que leurs interventions intempestives à l’aune des valeurs démocratiques et “chrétiennes”, qu’ils sont censés défendre et servir, concernent la paix ou la guerre sur la planète entière et le sort de peuples qui n’ont pas vocation au massacre quotidien et à la ruine, sous le prétexte de défendre des intérêts économiques ou financiers qui leur sont étrangers.

Par delà les divergences d’opinions sur la conduite à tenir, une quasi unanimité se dégage pour dénoncer les entorses au droit international que constitue, sur le fond, le maintien des forces américaines en Irak et les actions de répression systématique auxquels elles se livrent, avec la complicité de mercenaires de différents pays.

Ce n’est certes pas la première fois que le gouvernement de Washington se livre unilatéralement aux violations des règles internationales les plus fondamentales. L’instauration d’un bagne (pardon, un centre de détention) dans l’enceinte de la base de Guantanamo, à Cuba, en marge de l’intervention en Afghanistan, en constitue un exemple flagrant. Dans cette zone de non-droit sont détenus quelque 600 prisonniers de 42 nationalité différentes. Sans inculpation, sans procès, offerts sans défense à toutes les humiliations, au nom de la lutte anti-terroriste. En violation flagrante des accords de Genève qui spécifient les conditions de détention des prisonniers de guerre.

La plus grande nation démocratique du monde offre le spectacle lamentable d’un goulag organisé, que ne démentirait pas un Soljenytsine ! Le dirigeant d’un pays arabe aussi modéré qu’Hosni Moubarak s’inquiètait ouvertement, dans les colonnes du Monde du 21 avril dernier en ces termes :« L’Amérique récolte “la haine” dans le monde arabe »...

DANS L’ATTENTE D’UN MESSIE ?

En Israël, pendant ce temps, un pas de plus a été franchi par les autorités dans l’escalade de la violence, avec l’assassinat de Cheikh Yassine, puis de son successeur à la tête du Hamas, le Docteur Abdel Ariz Al Rantissi. Désormais, chaque tête qui dépasse au sommet de cette organisation nationaliste s’expose à la frappe des missiles de Tsahal. Même Yasser Arafat, Président de l’Autorité Palestinienne, terré en permanence dans son bunker de Ramallah, réduit à la portion congrue par les bombardements successifs de l’armée israélienne, n’échappe pas à la menace commune. Son sort est lié en termes de vie ou de mort au soutien de la communauté internationale. Pour combien de temps ?

Certes, on comprend la réaction exacerbée de citoyens israéliens livrés à la vindicte sanglante de kamikazes pouvant à tout moment frapper n’importe où. On peut par ailleurs s’expliquer le désespoir des Palestiniens, les plus jeunes comme leurs aînés, pour qui l’avenir se limite, à défaut d’alternative crédible, aux ruines qui s’amoncellent, au chômage, à la régression économique, à l’insécurité permanente, à la reconstruction en panne, en dépit des fonds importants alloués ces dernières années par les donateurs internationaux, en particulier la Communauté européenne. La deuxième Intifada, qui débuta fin septembre 2000, a déjà engendré 3.912 victimes, dont 2.944 Palestiniens et 899 Israéliens.

La communauté internationale se borne à “déplorer”, à “regretter”, à “condamner”, à “inviter à la retenue”. Quand le Premier ministre israélien propose une non-intervention dans le territoire de Gaza et le départ des colons israéliens qui s’y sont illégalement implantés, pour obtenir en échange toute liberté de coloniser la Cisjordanie, dont les habitants sont désormais emprisonnés à l’intérieur d’un espace restreint délimité par un “mur de sécurité”, quand le même Premier ministre obtient de Washington un soutien public à ce plan sans aucune concertation préalable avec l’allié européen, il bafoue ouvertement tous les traités signés préalablement de concert avec tous ses partenaires — y compris la fameuse feuille de route d’inspiration américaine mais validée par un “quartet” de nations.

De cette inquiétante évolution, peu de chancelleries se soucient, comme si elle se situait dans l’ordre des choses de ces évènements qui concourent à élaborer une guerre mondiale.

Il est évident qu’Israël recherche depuis longtemps une garantie internationale pour sa sécurité, que “le problème palestinien” doit être reconnu dans sa spécificité historique, dans le sens d’un État à part entière, que les deux États, l’israélien et le palestinien, sont appelés à coopérer étroitement au sein d’une large confédération dont l’existence et la pérennité doivent être internationalement garanties. Mais cette perspective-là, peu de “sages” l’évoquent, même à voix feutrée, comme si elle dépendait du bon vouloir d’un nouveau Messie tant attendu par les Juifs, mais que récusent les Chrétiens et les Musulmans.

La seule alternative se niche dans un ordre mondial authentiquement issu des peuples (et pas seulement des États), respectueux de leurs coutumes et traditions ainsi que de leurs aspirations très majoritaires à vivre et subsister en paix. Mais c’est une autre histoire…

PS Depuis que ce texte a été rédigé, l’escalade de l’horreur s’est encore poursuivie au Moyen Orient. Les droits de l’Homme y sont bafoués : otages et prisonniers mal traités et humiliés, au mépris des conventions de Genève, tortures, scènes macabres de décapitation publique, montée de la barbarie, spirales de la violence, relents de colonialisme, etc. Toutes pratiques que l’on croyait en voie d’abolition… Tout se transforme mais rien ne change. G-H B.

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TRIBUNE DES LECTEURS

Le texte ci-dessous a été écrit par le fondateur du Mouvement J.E.A.N. dans l’immédiat après-guerre. Il me semble toujours d’actualité parce qu’il témoigne de la ténacité de l’humanité à se libérer par la machine de l’effort mécanique afin de créer de l’abondance. Il révèle pour chacun d’entre nous quelle attitude intérieure est à rechercher afin de la relier avec justesse aux réflexions économiques et socio-politiques publiées chaque mois.

Mouloud Touileb.

La vie sociale

juin 2004

La société humaine est dans une impasse. Ses possibilités de production sont telles qu’elles entraînent un chômage massif ou une destruction massive. On cherche des solutions, massives elles aussi. Mais si la nature est abondante, elle n’est pas massive ; son abondance est délicatement variée et ses beautés sont dissemblables. C’est en se conformant aux lois de la nature que la société trouvera son équilibre dans l’abondance.

L’obstacle à cet équilibre est que chacun espère encore connaître les joies de l’acquisition, même injuste et illégale. Erreur qui nous vaut des guerres insensées ! Il n’est heureusement pas nécessaire que la société soit sage pour que l’homme puisse le devenir. L’abondance n’appartient pas à la société, mais à la Vie. L’homme ne détient pas son existence de la société, mais de la nature ou du créateur. Il peut vivre dans l’abondance dès qu’il le veut et il ne s’éloigne d’elle que dans la mesure où il se laisse contaminer par la déraison du siècle. La société humaine ne pourra subsister qu’en s’adaptant à l’abondance. Il ne nous appartient pas de savoir jusqu’à quelles déceptions il faudra descendre pour que le bon sens reprenne ses droits.

Notre devoir, à l’égard de la société, ce n’est pas de la plaindre, mais bien de nous comporter délibérément dans l’abondance jusqu’au moment où la société s’y conformera elle-même, nous déchargeant ainsi d’efforts devenus inutiles. Ce n’est pas d’elle qu’il faut attendre l’exemple, c’est à nous de le lui donner. Et si quelqu’un hésite à donner cet exemple, c’est qu’il suppose encore que l’abondance appartient à la société humaine, alors qu’elle est un fait naturel qu’un trust ni aucun gouvernement ne sauraient détenir.

La société étouffera sous l’amoncellement des biens acquis ou bien elle s’épanouira dans la distribution des biens produits en abondance.

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