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   Mensuel de réflexion socio-économique vers l’Économie Distributive
 
 
 
 
 
AED La Grande Relève Articles N° 73 - 27 juillet 1939 > Trois livres à lire

 

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Trois livres à lire

27 juillet 1939

Il nous arrive rarement de signaler des productions littéraires. On leur fait par ailleurs une publicité d’autant plus bruyante que le contenu du bouquin est plus insipide ou nocif. Insipide, lorsqu’il flatte lee préjugés invétérés de nos contemporains ; nocif, lorsqu’il porte la signature d’un de ces académiciens qui se font des rentes en pratiquant l’art d’exciter les passions les plus viles et les égoïsmes les plus odieux.

En revanche, quelle admirable conspiration du silence - oui, du silence complet, du silence de la mort - lorsque parait un ouvrage qui cherche à débourrer les crânes ! L’attaquer, le vilipender le défigurer, ce serait encore attirer l’attention sur lui. Alors nos grands critiques littéraires ( ?) se taisent et l’on peut dire que c’est à ce moment-là qu’ils font le mieux briller leur talent.

Trois livres méritent donc ; ces jours-ci, notre attention, puisque personne n’en a parlé.

M. Brèhat publie Scopies aux Editions Denoëlle. Ce sont ses observations journalières sur les événements de l’année. Scopies ! Vous devinez que l’auteur est médecin. Mais c’est un médecin qui a pigé et dont les scopies sont savoureuses. De plus, comme il est partisan de la médecine sociale, il vous apporte un train d’arguments de premier ordre.

Quelques-unes de ses remarques, en marge de l’actualité, seraient dignes de figurer dans l’Abondance, et nous serions heureux de compter le docteur Bréhat parmi nos collaborateurs. Ainsi, entre beaucoup d’autres, il signale les cocasseries des gens qui ne veulent prêter leur argent è l’Etat que si le dernier de leurs sous est employé fabriquer des canons et des munitions. Au point qu’un des récents emprunta a été placé sous les auspices d’un vieux général tout chamarré auquel on a remis, ensuite, la clef du coffre-fort. Quel désastre si l’on avait détourné quelque chose pour donner à manger aux vieux travailleurs !

Continuez, docteur, sans vous décourager, même si votre livre n’a pas la diffusion qu’il mérite.

***

Autre auteur courageux, M. Jacques Mancelle nous invite è faire avec lui un Voyage en Francimanie (Editions Denoëlle). Vous devinez qu’il s’agit d’un pays qui, en pleine abondance, s’entête à vivre comme si régnait la disette bref, d’un pays que nous connaissons, hélas ! trop bien, Mais M. Jacques Mancelle a tellement d’esprit - et du meilleur - qu’il nous fait assister à des scènes du plus haut comique. Je cite par exemple le compte rendu de la fête de l’Agriculture, dans un chef-lieu de canton, dont le clou consiste è, brûler la récolte de blé. Impossible de ne pas corser le programme des discours du Préfet, du Sénateur - président du Conseil général et de toutes les légumes locales, si j’ose dire. - Alors, vous vous cloutez bien de tout ce clue ces gens vont raconter ! Ils vous servent toutes les sornettes orthodoxes, mais avec tellement de naturel inconscient que la charge est presque inexistante. M. Jacques Mancelle est un observateur déluré qui vous campe des personnages criants de vérité.

Je jure que le Préfet peut être tiré a un millier d’exemplaires et placé à la tête de n’importe quel département. Quant au Sénateur-président du Conseil général, il serait chez lui dans toute cérémonie officielle tant il sait pétrir la pate électorale comme le plus roué de nos pères conscrits. D’ordinaire, ce galimatias n’est qu’un ronronnement agréable qu’on goûté particulièrement la distance où les mots ne sont plus perceptibles, male comme ici l’on cherche à justifier les folies économiques de nos dirigeants, il devient de la bouffonnerie dont on serait désolé de perdre une miette.

Tout le livre est écrit dans cette forme alerte et primesautière. Comme vous faites le voyage avec quelques joyeux drilles originaires d’un pays ou l’on reconduit à la frontière, non pas les travailleurs qui cherchent du travail, mais les économistes distingués qui en vantent l’éternelle nécessité, vous devinez qu’ils ne vous laisseront pas (les joyeux drilles !) vous morfondre une seconde.

A lire et à faire lire aux Cranes, bourrés.

***

A la Maison des Intellectuels (22. avenue de l’Opéra), M. Bernard Malan pubile la Religion du Bonheur. L’auteur, industriel, n’est pas un Inconnu pour nos lecteurs puisqu’il nous a donné récemment un article de premier ordre sur le mirage de cette fameuse liberté dont on nous rebat les oreilles. La liberté, en effet, existait dans la forêt de Bondy C’est pour cela qu’il était assez périlleux de s’y aventurer.

M. Bernard Malan consacre 350 pages, en véritable disciple d’Epicure, à montrer que le bonheur est la fin dernière de l’homme. Il explique que ce dont les hommes souffrent le plus c’est de ne pas savoir où ils vont, ou, s’ils le savent, c’est le plus souvent parce qu’ils ont une fausse conception du bonheur. Et la difficulté c’est de les convaincre qu’ils font fausse route.

M. Bernard Malan dans un premier livre, Eloi ou la technique du bonheur, avait imaginé des jeunes gens instruits, et de nationalités différentes, lancés à la recherche du bonheur parmi tous les obstacles que dresse la vie moderne. Ils interrompaient leur vie aventureuse pour discuter entre eux, rie loin en loin, ce qui leur permettait de faire le point.

Dans le nouveau livre, nous retrouvons nos personnages, mais ils discutent constamment, grace à l’appoint d’une documentation plus riche. Par ce procédé, l’auteur trouve moyen d’exposer complètement sa these sans rien laisser dans l’ombre, tout en maintenant l’intérêt dans un débat qui, a priori, apparaît très aride au lecteur moyen.

En fin de compte, l’auteur prêche la réconciliation qui lui apparaît inévitable dès que les hommes auront compris que c’est d’elle que sortira le bonheur de tous. Ecoutons-le :

Ce geste, capable de réconcilier les hommes, ce n’est pas du monde politique qu’il pourra s’élever, qu’il soit démocratique ou autoritaire Pour éveiller les grands espoirs unanimes, ce geste ne saurait être que religieux. Car seule, en effet, une religion a le pouvoir de « relier » les êtres dans une foi commune et de susciter les sacrifices sans lesquels rien de noble ni d’important ne saurait s’accomplir. Si l’on songe aux innombrables ferveurs qui s’élèvent chaque jour des foules humaines, en supplications ou en actions de grâce, vers les dieux mystérieux et divers qu’elles se sont donnés, on ne peut être qu’ému par l’idée des immenses forces ascensionnelles qui, se développent ainsi et peut-être se perdent dans le néant. Que par miracle ces forces soient simultanément captées et dirigées en un prodigieux faisceau, vers une divinité nouvelle, et celle-ci se trouvera disposer incontinent d’un irrésistible courant d’énergies créatrices. Et si : cette divinité privilégiée pouvait être ; l’humanité elle-même ou plutôt l’image d’une humanité heureuse, telle qu’elle devrait le devenir, on verrait, grâce à ces énergies immenses et impatientes, s’opérer de merveilleux progrès dans le royaume terrestre qui deviendrait bientot, par l’effet d’une sorte de rédemption, le paradis retrouvé.

On voit que M. Bernard Malan défend la même cause que nous : à savoir qua le bonheur de chacun ne pourra être trouvé que dans le bonheur de tous. Disciple d’Aristote, d’Epicure et des utilitaristes, on sent qu’en économie politique l’auteur et un admirateur de Fourier. Ce n’est pas nous qui l’en blâmerons. Tout au plus n’insiste-t-il pas assez sur l’absence d’option qui caractérise, selon nous, l’époque actuelle. Ou les hommes régresseront, ou ils auront un bonheur collectif : il n’y a pas possibilité de s’en tenir au statu quo.

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